‹ Monsieur le Marquis de PontangesChapitre 63 sur 68 · FATALITE · texte numérisé non relu

FATALITE

Lionel revint chez lui avec des sentiments moins cruels que ceux avec lesquels il en était sorti. • — Elle m'aime plus que jamais, pensait-il ; je vaincrai ses scrupules, quelle que soit sa position ou la mienne; j'ai sur son cœur un empire que rien ne peut m'ôter.

Cela était vrai ; son empire était même si terrible, que l'on se sacrifiait pour y échapper.

M. de Marny, à peine de retour chez lui, demanda des nouvelles de sa femme avec sollicitude.

Cet intérêt n'était pas joué... il était sincère... Lionel était revenu à des rêves plus charitables. 11 n'avait plus besoin d'être veuf pour être heureux; et son égoïsme d'amour n'allait pas jusqu'à désirer un malheur qui n'était pas indispensable au triomphe de sa passion.

Ce fut donc avec un véritable chagrin qu'il apprit que Clémentine était fort mal. Elle souffrait depuis quelques moments des douleurs horribles ; tous les gens de la maison étaient en rumeur, on attendait l'accoucheur qu'on venait d'aller réveiller.

Il était onze heures... l'Opéra n'avait pas fini tard.

— Clémentine, dit Lionel effrayé des souffrances de la malheureuse jeune femme, pourquoi ne m'as-tu pas envoyé chercher?...

— Je voudrais revoir mon père, dit-elle. Ah! mon Dieu ! que je souffre !

— Germain, cours vite chez M. Bélin; qu'il vienne; il ne doit pas encore être couché !

— Mon père!... allez chercher mon pèrei...

— Il va venir, cher ange, on est allé chez lui... Mais, moi, je reste, je ne veux pas te quitter...

— Vous!!!...

Elle eut en cet instant un spasme enrayant; on crut qu'elle allait mourir !...

Lionel était au désespoir, Faspect de douleurs si violentes lui faisait mal. Les hommes les plus durs, qui entendent à l'armée gémir les blessés sans pâlir, sont sans force contre les souffrances d'une femme.

Beaucoup de maris tueraient leur femme, peut-être, s'ils n'avaient pas peur de l'entendre crier.

— Comme elle souffre! disait Lionel, pauvre enfant!

11 avait des larmes dans les yeux, et il réchauffait les mains de Clémentine avec tendresse ; il lui soutenait la tête; il écartait ses cheveux, il les baisait avec une pitié passionnée qui était touchante : il était bon en cet instant.

Elle eut un moment de calme...

— Tu es mieux? dit-il.

Elle répondit :

— Je me meurs...

— Clémentine!...

— Comme tu pleures!... dit-elle... pourquoi?... tu ne peux pas me regretter cependant...

— Je t'aime.

— Oui, parce que je vais mourir... oui, tu m'aimeras quand je serai morte... Je ne te gênerai plus.

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— C'est horrible ce que tu dis là.,» Mais tu vivras* Clémentine; calme-toi... mon amour, je t'en prie...

— Oh ! je ne t'en veux pas, reprit-elle* je t'ai rendu bien malheureux... Ce n'était pas ma faute, pardonne-moi...

■—Eh! mon Dieu, je n'ai rien à te pardonner, à toi, si douce, si. bonne, si pure... La fièvre t' égare, Clémentine... *ne parle pas... sois raisonnable; si tu te tourmentes ainsi, tu perdras tonenfant3 Clémentine...

— J'étouffe... j'étouffe; embrasse-moi vite... et mon père!... mon père!... je ne le verrai donc pas?... Valérie!... ma sœur!... Oh! Lionel.

Elle ne dit plus rien; elle resta immobile sur son lit.

Le médecin arriva. — C'est un spasme, dit-il. On ût à la malade une saignée abondante.

Puis l'accoucheur prononça le nom de la princesse Charlotte.

Lionel tressaillit.

31. Bélin arriva. A peine eut-il jeté un regard sur sa fille, qu'il comprit son malheur.

— Sa pauvre mère, dit-il d'une voix étouffée, j'ai vu sa pauvre mère comme cela.

Il s'approcha du lit... Clémentine était toujours sans connaissance... lise pencha vers elle...

— Elle respire encore, dit-il.

11 y avait quelque chose d'horrible dans ces mots... Pendant ce temps, on prodiguait tous les soins nécessaires à la pauvre mourante.

Lionel espérait malgré le danger... tant de jeunesse laisse toujours des chances.

Six heures... six longues heures se passèrent ainsi...

Clémentine mit au monde un en.ant qui vécut à peine quelques instants...

On espéra jusqu'au matin sauver encore la mère; mais, quand le jour se leva, Clémentine était encore immobile... évanouie...

Ses pieds, ses -mains étaient glacés.

Les médecins venaient de moment en moment, et l'un après l'autre, lui tâter le pouls.

M. Bélin interrogeait leur visage.

Enfin, on vit l'un d'eux froncer tristement le sourcil... puis recommencer une dernière épreuve. — 11 ne bat plus! dit-il

— Morte! s'écria Lionel en tombant à genoux... Un cri se fit entendre dans la chambre voisine.

— Ma fille! ma fille! dit M. Bélin en courant vers la porte du salon où était Valérie... hélas! la seule fille qui lui restât!...

Valérie, ne voyant pas rentrer son père de toute la nuit, s'était alarmée, et dès le jour elle était accourue; elle n'osait pénétrer dans la chambre de l'accouchée, mais elle attendait en silence de ses nouvelles.

En entendant le mot prononcé par Lionel, « morte, » Valérie s'était évanouie; on s'empressa autour d'elle : M. Bélin, les médecins, les femmes qui servaient madame de Marny, couraient auprès de Valérie.

Sa pauvre sœur n'avait plus besoin de personne.

Lionel seul resta près d'elle. Son désespoir était affreux, ses sanglots étaient déchirants. Dans ce moment terrible, il ne comprenait qu'un sentiment : celui de ses regrets. Clémentine était toute-puissante à cette heure... elle régnait dans sa pensée... elle dominait tout son cœur... 11 avait rêvé sa mort la veille... et dans ce moment, il aurait donné mille fois son sang pour la ranimer... Sa passion si violente... il l'avait oubliée!... 0 merveille!...

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ô sublime solennité de la mort!... il pleurait ce qu'il avait maudit... il aimait celle qu'il avait trahie!... il n'imaginait pas qu'il y eût une autre femme au monde... et dans cette chambre funèbre, au pied de ce lit de douleur, pas une voix dans son cœur n'osait lui crier :

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