PREMIÈRE PARTIE
On venait de finir le troisième acte de V Africaine. Le ministre sortit de la loge du directeur de POpéra^ et dit, souriant, comme un homme qui tient à se délasser du fardeau des affaires:
— Allons au foyer, voulez- vous, Granet ?
— Allons au foyer, monsieur le ministre !
Il fallait traverser Timmense scène envahie par les machinistes manœuvrant les portants comme les matelots équipent leur navire; — et, cravatés de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tête, des gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scène parmi les cordages, arpentant lestement le vaste espace qui mène au foyer de la danse.
Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges et la plupart, fredonnant la ballade de Nélusko, franchissaient lestement, en habitués, Tespèce d^anticham. bre qui mène de la salle à la scène. Un garçon, en cravate blanche, prenait, assis devant une table, les noms de» tntrants^ sur un feuillet de papier à zn-têu
KONsnnm tM menisrii.
portant ces mots : Messieurs d'un côté, et de Tautre Afédecin^ stir deux colonnes ; et il se levait dé temps à autre, saluant avec respect les personnages officiels qu^il reconnaissait,
— Avez- vous vu passer M. Vaudrey , Louis? demanda un homme encore jeune, le monocle à Toeil, qui, dans ces couloirs, semblait littéralement chez lui.
— Monsieur le hiinlstfé est dans la ïbge de Monsieur le directeur ! répondit le garçon poliment
— Merci, Louis!
Et pendant que, par Pétroit petit escalier, Thabitué entrait sur la scène, le garçon, de son écriture cursive d'employé de bureau, écrivait sur le papier imprimé:
« M, Guy de Lissac. »
Sur le théâtre, M. Vaudrey, le ministre, que cherchait Lissac, avait pris par le bras Granet , son compagnon , et regardait, étonné , cette immense machinerie de POpéra, mise en mouvement par le fourmillement des ouvriers, et qu'il ne connaissait pas. Vaudrey montrait, devant ce spectacle, une stupéfaction naïve dont Granet, son ami et son collègue à la Chambre, souriait dans sa moustache cirée.
— Je trouve cela plus curieux que lai>ièce laêmel disait le ministre.
Le plancher et les portants faisaient de larges taches jaunes, et la scène entière, immense, ressemblait à une large plage de sable. Vaudrey. levait la tête pour voir, en haut^ les rangées symétriques des herses, illuminées comme des traînées de gaz parai* lèles dans les draperies des frises. Une vaste toile, au fond, représentait un clair paysage hindou, crlbM de soleil, et dans le vide énorme laissé entre
kûNSIBim tM MlHlStRS.
tombé et la toile du décor, des taches noires sem* blaient danser ^ sur les planches jaunes, silhouettes bizarres produites par les visiteurs, qui se décou* paient nettemej[it, dans leurs habits de cérémonie, comme clés oinbfes cfiinbises.
— C^est fort drôle, dit le ministre, mais voyons le foyer. Ybiis connaissez le foyer, Granet ?
— Je suis Parisien, répondit le député, sans trop appùyei* ; mais son petit sourire, très fin, donnait à entendre à Sulpicé vaùdrey que Son Excellence^ toute fràîfchê, sêiitait encore un peu ia province.
Siiipice Hésitant traversait Plmmense scène dans le brouhaha du changement qui ressemblait à un branlebas de combat à bord d^un trois-pontS), et le démontage rapide de Ténorme navire^ de V Africaine^ cç ééchiquêtage ihëtfiôdique 4^un décor par une nuée d^ouvriers en vestes i>lèûés, criant, poussant rapidement devant eux oii emportant des bouts de mâts, des mor« cëaùx d^éscâiiéfs, faisant disparaître par les trappes et les tfàppilibns cette carcasse d^une œuvre d^art ; ce spectacle d^ùhe fourmilière hi\maine s^acharnant sur lin décor gigantesaûei ^da^ l^immensité ^de cd cadré qui tenait à la fois de la cathédrale et de Pu* siiië, stupéfiait le ministre, qui s^arrêtait droite le3 basqiiës dé son nabit frottant contre la toile biUssée.
ijes deux càtés de la scène, dans le§ loges placées sur lé théâtre, on le lorgnait et, çà et là, on entendait ce niurmure.qui lui parvenait comme une brise tfu qùUl déminait :
— C'est le nouveau ministre de PintérieUrl -^ Ah! bah ! Monsieur Vaudrey?
•^ Monsieur Vaudrey.
Et Vaudrey se redressait sous les gros yeux ronds de ces lorgnettes, tandis que Granet, souriant, disait à un voisin, de chef des chœurs, debout près de lui, en habit noir : %
^ On voit bien que c'est la première fois qu'il vient ici ?...
Eh ! oui, vraiment, c'était la première fois que le nouveau ministre mettait les pieds dans les coulisses de rOpéra ! Il y apportait des curiosités de jouvenceau et des appétits de collégien. Gomme il avait bien fait de ne pas amener M"** Vaudrey, un peu souffrante ! Ge rapide coup d'oeil, lestement jeté sur un monde ignoré, lui faisait l'effet d'une escapade. Il y avait comme du piment dans cette visite amusante.
Derrière la toile de fond, des musiciens en costume de brahmines, leurs lunettes sur le nez, pour déchiffrer plus sûrement leur j^arfie, promenaient d'un air fatigué leurs instruments de cuivre, qu'ils berçaient comme des enfants au maillot. Des Indiens, la. joue barbouillée, les jambes serrées dans leurs maillots jaunes, bâillaient, las et avachis, s'étirant en attendant l'entrée en scène. Des guerriers dormaient sûr des bancs de bois, la bouche ouverte, le front coupé par le casque bossue posé sur leur nez comme une visière. D'autres, leurspiques leur gervant de cannes, avaient déposé à leurs pieds ce casque pour mieux appuyer, en fermant les yeux, leur tête contre la muraille.
De petites gamines, en jupes courtes, pirouettaient déjà , toutes maigres , et fredonnaient des airs. Des fillettes croisaient leurs jambes ou, à demî penchées, renouaient, en laissant voir leur sein, les
rubans de leurs souliers roses. l\ y en avait qui, corffées d^une sorte de casque siamois à ornements (Vor, riaient en frappant Tune contre Tautre de petites cymbales argentées. Des rudes gars, à> barbes postiches, vêtus en grands-prêtres, robes jaunes à larges raies rouges, les coudoyaient, presque sans dire gare,' en passant. Un huissier se promenait, en habita la française, la chaîne au cou, noir et grave, parmi ces jolies filles effrontées.
Le foyer, au fond, s'ouvrait par une large baie, drapée de rideaux d'un velours grisâtre à reflets violets, et, au-dessus de quelques marches où des gens en habits noirs causaient avec des danseuses, Vaudrey apercevait ce grand salon étincelantsous une lumière crue, ces groupes de femmes à demi vêtues, où les hommes ressemblaient des scarabées posés sur des roses, dans un éblouissement de lumières réfléchies par l'immense glace qui sert de fond. Peu à peu, en entrant, il distinguait, au-dessous des peintures représentant des danses antiques et des portraits de la Camargo ou de Noverre, comme un fouillis de jupes de gaze, d'épaules blanches, de jambes roses, avec ces éternelles notes sombres des habits noirs tachetant, çà et lày ces couleurs claires, comme de larges pâtés d'encre sur des toilettes de bal.
On avait trop parlé à Sulpice Vaudrey de ce foyer des danseuses. Il éprouva brusquement une déception. Ce scintillehient lumineux faisait ressortir avec plus de brutalité le défraîchi des tentures, etces jolies fillettes aux jupes ballonnées, les bras nus, souriantes, tordant leurs pieds sertis de satin sur la barre d'appui garnie de velours gris, paraissaient, sur ce
KONSIBUR LE KINISTRB.
plancher en pente, s^agiter dans un milieu poussiez reux, faux et fané.
— Ce n^est que ça ) fit le Quinistre presque invo lontairement.
— Comment I dit Oranet. Vous ilM bi^ difficile I Il y avait eu, parmi toutes las jeunes fiUes,un mouvement de curiosité, de coquetterie et de gouaillerie, à la fois, lorsque le ministre était entré. On l'avait aperçu dans la loge directoriale. On savait bien qu'ij viendrait au foyer. Ils y viennent tous. Sulpice était signalé. On le regardait beaucoup et, sur les divans, accroupis autour des glaces, des jeunes gens corrects et chauves, entourési— peu^-étrp par hasard -*^de danseuses qui riaient, se dissimulaient maintenant A demi derrière les jupes de leurs voisines, et baissaient la tête, laissant apercevoir leurs Cflvities, comme une femme, qui ne veut pas voir quelqu'un, se cache A demi en mettant le nez dans son bouquet.
Le ministre, apercevant ce manège, avait laissé échapper un petit sourire narquois. Il reconnaissait le de ses préfets, de ceux des environs de Paris, venus de Versailles, de Chartres, ou des sous«préfectures^ et administrant galamment la France du fond du foyer de la danse. D'aimables fonctionnaires du Ministère des Beaux-Arts étudiaient aussi là Testhé* tique, pendant les entr^actes.
Tous les régimes d'ailleurs y fratepnlsaient dans une promiscuité ironique et, tout bas, Sulpice Vaudrey le fit remarquer à Granet : les vieux beaux de Pempire, aux moustaches cirées, les cheveux grisou* nants ou repeints collés à plat sur les tempes,le8 bajoues molles coupées par un col droit comme la gélatine
HONSIEim LB HIKISIKB.
par le couteau, sa' mêlaient, maigres ou pansus, aux petits roitelets de la République, Pœil éveillé, le nez flairant le vent, la joue duvetée de brun ou de blond, bien peignés ou ramenant déjà, tout surpris de se trouver là, et caquetant et coquetant en conscrits imberbes, malins et pervertis^ mais encore hésitants, et moins dégourdis que ces dégommés aux tenues correctes, solides au poste comme de vieux grognards.
— Les stagiaires et les retraités I dit tout bas Vaudrey.
— Vous avez le coup d^œil parisien, monsieur le ministre, fit Granet.
— C'est qu'il y a des Parisiens de province, mon cher Granet, répliqua Sulpice , dont le teint s^animait, le sang fouetté par une émotion singulière c g^ie.
— Ah ! Monsieur le Ministre, dit un gros homme émerillonné, souriant, les cheveux et les favoris d'une blancheur de neige — ici!... Vous! Par quel hasard?... *
Il s'approchait, en saluant, mais sans obséquiosité, avec labonhomiefamiliàreque donnent l'embonpoint et Pargent. Gras et riche, bien portant, solide à soixante ans comme à quarante, Molina, — Molina le tombeur j comme on l'appelait, — passait ses aprèsmidi à la Bourse et ses après-dîner au foyer de la
danse.
Il cooimanditait un peu le théâtre et beaucoup les coryphées, paternellement, ses cheveux blancs lui donnant le droit d'être respecté^ et ses écus le droit de ne pas respecter. Parti de très bas, arrivé trè»
haut, le gros Molina, coulissier de la Bourse et de POpéra , se gavait de primeurs en homme qui n'avait pas toujours mangé à sa faim, étant jeune. Tableaux en renom, femmes à la mode, statues de marbre et statues de chair, il lui fallait tout. Il collectionnait, sans goût, les toiles chères, les objets rares ; il achetait sans amour les filles à tapage. Au besoin il les inventait, se plaisait à afficher, dans son coupé, autour du Lac, ou aux Courses, quelque conscrite du vice, et à regarder la cohue qui se faisait ensuite autour d'elle, avidement, simplement parce qu'elle avait été la maîtresse du gros Molina. Il avait jadis, à Marseille, vendu des vieux habits aux Piémontais et aux marins du port dans le quartier juif. Maintenant c'était sa joie de voir les Parisiens du boulevard ou des Cercles acheter, comme des loques de sentiment, la friperie de ses vieilles amours.
— Vous, au foyer de la danse. Monsieur le Ministre? répéta le financier. Ah 1 ma parole, je le dirai à M"' Vaudrey ! •
Sulpice sourit, un peu étonné du son que prenait, dans ce milieu, le seul nom de sa femme. Il lui semblait qu'en parlant d'elle, on la mêlait à un milieu bizarre qui n'était pas le sien. Pareille impression l'avait saisi, peu de jours auparavant, lorsque, à propos de son avènement au ministère, les reporters avaient raconté son mariage, décrit son appartement, fait à la plume le ponrait de cette Adrienne qui était la passion de sa vie.
— Après tout, dit Molina, il faut bien que M"** Vaudrey s'y habitue. L'Opéra , mais cela fait partie
MONSIEUR LB MOfltniB.
de la politique! La clef de la situation donne très s'ouvent sur les coulisses !
Et le financier éclatait gaiement, du rire d^écus sonnants des Turcaret.
Il expliquait ensuite à Vaudreytous les petits mystères du foyer, en homme qui habiterait éternellement cette petite province parisienne, et lestement, d'un mot, parfois d'un geste, il faisait au ministre la biographie rapide de ces fillettes qui causaient, riaient ou passaient, posant à peine sur le parquet leurs petits pieds roses.
Sulpice s'étonnait de tout. Il ne prenait même pas la peine de cacher ses surprises. Evidemment il débutait.
— Ah ! Monsieur le Ministre, dit Molina, enchanté de ses effets de cicérone. Il faut avoir vécu là ! Il vous faudra y vivre! Rien n^est plus amusant. C'est un pays à part. On regarde pousser les jolies filles à vue d'œil, comme des asperges. On est habitué à voir trotter autour de vous une grande enfant maigriote qui vous salue comme une gamine et croque des noisettes comme une souris. On s'en va faire un voyage de trois mois, passer une saison à Vichy ou à Dieppe, et, crac, au retour, transformation. Eclosion du papillon. Plus de gamine. Une femme. Les yeux narquois vous regardent drôlement, avec une expression qui vous trouble. On était tenté de payer deux sous de marrons, six mois avant, à des fillettes à qui l'on offre carrément un coupé ! Ça vous sautait sur les genoux, et on leur saute au cou ! — Et de génération en génération, on assiste à la mobilisation d'un tas de petites recrues qui font ici leurs premières armesi passent ensuite dans la vieille garde, se font
bâtir à elles-mêmes des Invalides, en pierre de taille, et arrivent très loin^ du bout du pied, quand elles ne se font pas tout de suite mal au genou.
— Mal au genou ? dit le ministre.
— Terme spécial qui ne se trouve pas dans le Dictionnaire cTEconomiê politique de Maurice Block, monsieur le ministre; ça veut dire quV>n a eu des malheurs... Situation très intéressante, que ce mal au genou ! Mais ça coupe souvent, non pas Im )ambes, mais la carrière I
-— On a souvent mal au gtdnou, à POpéra?
— Ah! Monsieur le Ministre, que voules-vous? Il y a tant de chutes, dans ce -métier À pirouettes! C'est comme dans la politique!...
Le gros Molina se mit à rire eiicorede sa plaisanterie un peu facile, et posant sur son large nez coupé en deux comme celui d^un chien de chasse un binocle, il dit tout à coup en se retournant du côté delà porte:
— Eh ! Marie Launay ? Qu'«st-ce qu'elle tient done à la main ?
Toute légère, gentille et preste dans ses vêtements de danseuse hindoue, une fillette de seiae ou dlx*sept ans, mais déjà femme, avec des ardeurs cachées dam de grands yeux bleus, entrait au foyer en fredonnant, une longue feuille de papier è la main.
Elle secoua, comme s'il la gânalt, le collier de grosses perles faussés qui dansait sur son cou trèd fin et tombait un peu bas sur sa poitrine encore maigre, et, cherchant des yeux quelqu'un dans le tourbillon des danseuses , elle cria de loin à une petite brune grassouillette qui riait, au fond, dans un tas d'habits noira »
Monsieur le ministre. ii
mm^Ê^^^^^ I I— ^M^— ■fi""»--- — ■' ■ ■ -■-■■■■ I .■„ , I i,,,^^^.^^— ^»i^— ^^^w^
— Eh ! Anna, tu n'as pas souscrit!
La brunette accourait déjà, se dégageant très vite du cercle de vivants madrigaux qui Pentourait, et arrivait, en trois bonds légers, jusqu'à Marie Launay, qui lui tendait un crayon en aluminium et une feuille de papier.
— Que diable est cela ? fit Molina.
— Allons voir ! dit Granet.
— Il n'y a pas d'indiscrétion ? demanda Vaudrey à demi sérieusement.
Le financier était déjà tout près des deux fillettes et demandait à la jolie blonde ce que contenait ce papier, où l'autre danseuse épelait des noms.
Marie Launay, exquise avec le frisotis de ses cheveux blonds, eut un joli sourire d'enfant un peu timide encore, sous le regard finaud du gros homme, et, promenant ses yeux clairs, d'une pureté de vierge, sur Sulpice et Granet, debout à côté de Molina .
— Ça?.., C'est la souscription pour M"« Legrand
— Tiens I c'est vrai, fit Molina. Vous lui offrez une statuette ?
— Pour son départ. Oui, tout l'Opéra a souscrit et même les abonnés. Voyez !
Marie Launay, lestement, prenait à son amie la feuille de papier où des noms divers, tantôt tracés à l'encre, tantôt au crayon, s'étalaient avec des aspects singuliers de jambages d'écoliers ou de panes de mouche élégantes et des orthographes fantaisistes dans une promiscuité bizarre, et Molina se mit à rire tout d'un coup, de son éternel gros rire de •açoche remuée, en parcourant la liste et en trouvant,
à côté des noms de danseurs et de choristes, les particules de quelques habitués:
— Ah! Monsieur le Ministre 1 Ça, c'est monumental! Voyez donc: Amélie Dunois, 2 francs. — Jeanne Garnot, 5 francs. — BeUEnfant (Charles)^ h fr. 5o. — Wamier /'•, 2 francs. — Wamier //% 2 francs. — Gigonnet^ 4 francs. — Le baron Humann, 100 francs. — Le baron!... L'ancien préfet!... Humann souscrivant avec Bel-Enfant et Gigonnet ! Humann apposant sa signature au-dessous de cet autographe : — Gesoiisse-crispourre cifran ! On donnerait cela à un journal qu'on ne le croirait pas! — Est ce qu'il y a un reporter, par ici? Pour un joli écho de Paris, voilà un joli écho!
Granet, l'œil très fin, caressait sa moustache noire, tout en examinant la petite Marie Launay au fond des prunelles, et l'autre fillette Anna, toute confuse devant le rire gras de Molina le tombeur^ tournait entre ses petits doigts le crayon d'aluminium et regardait Marie comme pour lui dire : — Tu sais, je n'oserai jamais écrire devant ces gens-là !
— Prêtez-moi votre crayon, mon enfant! lui dit Molina.
Elle le tendit, toujours intimidée.
— Où le baron a passé, passera bien Molina le tombeur! dit le financier.
Il fit tourner la vis du porte-crayon pour allonger la mine et, posant hardiment sa grosse bottine sur un des divans, il écrivit sur son genou, rapidement, en homme habitué à crayonner des ordres de Bourse :
— Saiomon Molina, 5oo francs !
— Ah 1 monsieur Moiina« fit Marie Launay aprèai
MONSIEUR LE MINISTRE. l3
HYoir lu. C^est galant, cela! C'est gentil, gentil 1 Mais si tout le monde avait été aussi généreux que vous, nous lui aurions offert une statue de la Danse en or, à |M"* Legrand !
— Quand vous voudrez le groupe de Carpeaux pour vous toute seule, mon enfant, dit Molina, vous viendrez le chercher en fiacre, et... Et... tu le remporteras dans ton coupé !
La petite était devenue, sous sa poudre de riz, rouge comme une cerise, et ses juvéniles épaules, élégantes, se teignaient dMn ton rosé qui ajoutait une impression d^éclosion, et d^épanouissement à sa grâce blonde encore enfantine.
Vaudrey se sentait, dans ce milieu capiteux, qui, peu à peu, lui semblait charmant, empli de tentations, étrangement troublé. Il lui passait devant les yeux des visions d^autrefois, des fantômes de robes claires, des spectres de paysages printaniers, avec des bouffées de jeunesse qui sentaient le vert frais des herbes, les lilas de Meudon, les violettes de Ville-d'Avray, les escapades d'étudiant. Ces jupes bouffantes lui rappelaient les robes blanches qui couraient sous les noisetiers; ces fillettes dela/daAse ressemblaient aux grisettes blondes de ses vingt ans .
Il tendit à son tour la main vers la feuille de papier où Molina avait signé son nom et dit à Marie Launay :
— A moi, s'il vous plaît, Mademoiselle i Granet s'était mis à sourire.
— Voyons! voyons, dit-il. Vous allez écrire, audessous de la signnTurc de M. Gigonnet, le nom du ministre de riméri«ui*^
uoimxfnL UB ministiib.
— Ah ! par exemple ! fit Vaudrey en riant. C'est vrai !... Vous me croirez si vous voulez, mais j'oubliais parfaitement que j'étais ministre 1
— C'est comme moi quand j'ai été décoré, dit Molina. Je refusais mon pardessus aux ouvreuses parce que j'y voyais luire un ruban rouge, et je soutenais que le vêtement n'était pas à moi. Mais on s'y fait! Maintenant — et son rire de tas de pièces de cent sous augmentait — je suis étonné de ne pas trouver de ruban rouge à mes gilets de flanelle !
Vaudrey laissa Marie Launay assez surprise et continua à écouter le gros Molina qui faisait la chronique de la danse.
Ah I si M. le ministre avait le temps ! Il aurait vu là les choses les plus drôles ! Il y avait, parmi les dan- 8eurs,un marbrier qui, le jour, faisait métier de vendre des monuments funèbres, et, le soir, dansait des pas en montrant ses dents. Il était à la piste de tous les deuil$ de l'Opéra, soumissionnant les fournitures des tombes entre deux jetés-battusi, pendant les répétitions d'un ballet. Un jour, Molina avait assisté à une répétition de danse. C'était à ne pas croire. On voyait, parmi les coryphées, un garçon de banque en habit gris, tricorne sur la tête, plaque de cuivre au bras, et qui répétait un pas, entre deux courses, danseur le soir, le jour garçon de recettes. Une danseuse répétait, à côté de lui, son rôle en maillot et en jupe noire. Alors Molina s'informait, s'étonnait. C'était une fillette qui venait de perdre sa mère ! Le pays de Tironie et de Tantithèse, ce grand bâtiment de TOpéra !
Le financier eût raconté au ministre des histoires d'un yoyage à Tombouctou, que Sulpice Vaudrey eût
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écouté avec moiqs de plaisfr et 4e fi^rprisp. Cétait tout un monde nouveau, attira^ agaçant pomme un verjus, pour cet homme jeune encorei l^li^oq eu^, arrivé à force de travail, et qui ne connaissait de Paris que ce qu^il en avait aperçu, pendant les anniées it PEcole de Droit : le parterre de la Comédie^Française, les galeries du Luxembourg et du Louvre, les biblio* thèquesy les Archives, les bals du quartier^ les jours de fredaines, le foyer de POpéra une fois ou deux pendant les nuits masquées. Et puis ?... Rien. C^étajttout.
Le grand homme de province arrivait de Grenoble avec l'appétit de Paris. Et il se trouvait là, brusquement jeté en plein foyer de la danse, tous les regards allant à lui, presque intimidé en apercevant, au centre de ce salon bizarre, parmi ce décoUetage des danseuses, sa propre image reflétée dans la grande glace criblée de lumières. Et tout le inonde le contemplait, Têtudiait, révltait par crainte ou tournoyait autour de lui, par intérât. Le nouveau ministre ! Le chef de tout ce personnel de préfets, de sous-préfets, de secrétaires généraux, échantillonikét là, sur le divan de velours de ce foyer banal I
Tous ces regards, ces chuchotements de femmes, ces froncements de sourcils d'adversaires, ces attitudes de courbettes esquissées, mettaient Vaudrey assez mal à Paise, lorsqu'il aperçut tout à coup, venant à lui^ le ch«(rchant évidemment à travers son monocle, Guy de Lissac, qui. Payant vu, alla droit à lui et le salua avec u|ie intijx^ité visible où entrait volontairement une réserve correcte.
^ulpiçe eu^ tôt fait de rompre cette réserve-là. Il s'avança vers Guy, lui prit la main et dit gaiement :
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— Tu saiS| toi, j'attendais ta visite I Tu es le seul de mes amis qui ne m^ait pas félicité !
— Tu sais, mon cher ministre, répondit Lissac sur le même ton, ce n'est pas un si grand bonheur d'être ministre pour que les amis vous sautent au ^ou en criant : bravo ! Tu montes au Capitole, mais ce n'est pas assez gai, le Capitole, poi*r que j'illumine à giorno. Je suis heureux, si tu es heureux. Je te félicite, si tu te frottes les mains. Et voilà.
— Toi et mon vieux Ramel, dit Sulpice, vous êtes les deux originaux les plus originaux que je connaisse I
— Avec cette différence que Ramel est un puritain, un antique, un marbre, et moi un boulevardier et un sceptique. C'est du bronze, ton vieux Ramel ! Et ton ami Lissac, du simili-bronze ! La preuve, c'est que je cours après toi pour te demander déjà une faveur,
— Et laquelle, mon cher Guy ? s'écria Vaudrey, le visage brusquement joyeux. Tout ce qui te plaira!
— Je suis dans la loge de M"' Marsy. Tu ne connais pas M"* Marsy? Elle t'a applaudi à la tribune. Elle a fait des vœux pour ton avènement. Elle t'a aperçu dans la loge directoriale et elle m'a supplié de te présenter à elle ou de la présenter à toi, car je ne «iiis si ton Excellence ne modifie pas les convenances.
— M"^ Marsy ? dit Vaudrey. N'est-elle pas la veuve d un peintre? Elle a un salon politique. M"* Marsy?
— Parfaitement, un salon nouveau, pour faire concurrence au salon de M"^' Evani République athénienne ! Cela ne te déplaît pas ?
— Au contraire! Nous ne fonderons la République qu'avec les femmes. ^
MONSIBUR LE MINtSTRE. If
— Allons, dît Lissac en riant, la politique et les honneurs ne t'ont pas changé !
— Moi, mon cher? Avec vingt ans de plus et pas mal de cheveux en moins, je suis resté tel qu'en 1860.
— Hôtel Racine! rue Racine! fit Lissac. Je rêvais alors d'être Musset, moi gourmand, et je suis devenu quoi ? un spectateur, un amateur, un Parisien, un passant. Rien. Tu ne songeais, toi, qu'à devenir Barnave, Vergniaud ou Barbaroux, ette voilà arrivé I
— Arrivé ! dit Vaudrey. ,
Il essaya de hocher la tête modestement, comme si ce mot velouté n'eût point caressé doucement son amour-propre ; mais il y avait dans son regard une joie si 'naïve, un tel besoin de l'épancher et delà montrer, qu'il ne put s'empêcher de sourire à cette constatation de son triomphe par ce compagnon de sa jeunesse. Ce sont les jugesr sévères, ceux qui vous ont entendu balbutier vos rêves d'avenir! Et quand on le conquiert enfin, cet avenir, il semble si souvent qu'on le leur vole. Lissac du moins n'était pas jaloux !
— Allons voir M"** Marsy, mon cher Guy ! dit Sulpice. D'autant plus que si elle ressembla au portrait que l'on avait fait d'elle au dernier Salon, elle doit être charmante.
Il s^éloigna au bras de Lissac, après avoir jeté un dernier regard à ce foyer où les fillettes pirouettaient toujours, où, devant les vieux repeints raidis, les jeunes sous-préfets se dissimulaient encore derrière le disque de leurs c/a^2/e5; et Granet quittait, avec Molina — pour aller prendre congé de Vaudrey — la petite Marie LSunay qui souriait d'un air naïf, parce que le ânaacier, le tombcv^- hn disait, en lui bais*
1$ MONSIEUR LE KINISHtE,
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lant ses paupières avec ses gros doigts : « Veux-tu clore tes pervenches — toi, crapaude ! »
— ' Monsieur le ministre, dit le banquier, en careslapt du regard Son Excellence d^un air plein de sousentendus. A Toccasion, tout à vos ordres, vous savez!..,
— A demain, àla commission des prisons, monsieur le ministre, dit Granet.'
On saluait çà et là, et Vaudrey s'éloignait, l'attitude et la physionomie aimables, comme toujours.
Pour revenir dans sa loge, il fallait que Sulpiee traversât le théâtre. Le nouveau décor ét^it posé. Pes perspectives de temples bouddhiques apparaissaient, découpant sur un ciel bleu leurs architectures bizarres, leurs statuettes colossales, et sur la toile du fond de larges fleurs roses riaient parmi les verdures Un rayonnement de féerie , la projection d'une lumière électrique éclairait le vaste plancher d'une lueur fantastique, claire et douce comme des rayons lunaires, et Sulpiee souriait en traversant cette grande nappe de lumières pare^le à Teau d'un lac où, nettement, se découpait son ombre. Il lui semblait que cet éblouissement électrique, apothéose fantastique^ était comme la féerique auréole de son avènement.
Au moment où il sortait de ce foyer de la danse, Sulpiee se heurta contre un homme à l'extérieur très grave, l'habit noir boutonné, et qui, presque chauve^ de longues mèches grises entourant des oreilles grasses, avec des joues rouges et un crâne jaune, péné. trait, avec des airs tatillons, curieux, des écarquillements d'yeux et des titillations gourmanVles de narines, dans ce salon chaud de parfums et de lumières*
HONSISUR LB MINISTRK. I9
. Sulpîce Je rçgar4ftînvplQntaîrciïieiït et ne put sVmpêcher de s^écrier, très gaiement, en reconnaissant rjiQï^me qu'il ^y^it rçipplacé, place Beauvau, — un pfQtesî^n;, un huguenot, veuf, père de cinq ou six filles et solennel d^ordinaire et mo^al coifime des tracts bibliques :
*^ Eh ! mqnsîcur Piçherçau I
L'autrç secoua son crâne couleur de beurre comme 31 on venait de lui doi^nçr dessus un coup de badine, et de rougp il devint cramoisi en apercevant Sulpice, sqn successeur au ministère, qui lui tendait là, fort gentiment, se» deux mains gantées.
Guy de Lissac av^it cessé 4ç rire.
Les deux Excellences se trouvaient face à f^ce^*^ au basy de Tescalier du foyer, parmi les brahmines, les figurants, les négrillons , les marcheuses : -^ deux Excellences à li| fdis, Tune souriante, Tautre grimaçfinte, sous les regards de tout ce petit mQndeçurieu:i; et narquois!...
-" Ah I je vous y prends, mon cher collègue, fit Sulpiçç en s'amusant de l'air embarrassé de Pichereau, boutonné comme un quaker dans son habit noir, et ses petits yeux clignottants derrière ses lunettes, aussi penaud qu'un sacristain pris en faute.
— Moi? balbutia Piçbereau... Moi?... Mais, mon cher ministre, c'est... c'est vous..t oui, précisément vous, que je cherchais I
— Ici ? dit Vaudrey* » Icil
^ En vérité ?
•— J'avais à vous parler... Je... ouï, je voulais.
Le malheureux Piçbereau tirait machinalement
son gilet, prenait un air digne, grave, soufflait, cherchait et disait en ânonnant :
— Je voulais vous parler... Oui, vous entretenir de quelque chose d^important.*. de la question des communautés protestantes.
Sulpice faillit éclater de rire.
Ce Pichereau, avec sa mine de pasteur calviniste, jetait par-dessus ses lunettes des regards pleins de phosphore vers le grand salon où Marie Launay riait aux drôleries du gros Molina. Des reporters, voyant là une nouvelle à la main, flânaient autour des deux ministres^ celui di| jour et celui de la veille, et tjâchaient de surprendre pour leur journal un lambeau de 1^ conversation.
Guy de Lissac, en curieux, s'amusait de Pair navré de Pichereau, qui se frottait les mains, restait en place et, essayant de prendre un air aimable, laissait entrevoir dans son sourire vinaigré tout l'empressement qu'il eût mis à étrangler son successeur.
— Eh bien, mon cher collègue, dit Sulpice gaiement, nous parlerons ailleurs de vos communautés. Ce n'est peut-être pas ici le lieu ! Non est his locusl A bientôt !
— A bientôt, mon cher ministre, répondit Piche* reau, broyant la politesse entre ses dents. '
Vaudrey entraînait déjà Lissac en murmurant, dans un rire étouffé :
— Ah ! ah !... le quaker ! Il a rendu le portefeuille, mais il a gardé la clef des coulisses !
— Il paraît, répondit Guy, que la porte de communication avec les coulisses est la consolation des dégommés tes yeux bleus de Marie Launay, c'est
MONSIEUR LE MlNISTRB. 2ï
toujours une façon de sparadrap pour un ministre qui tombe !
— Le gros Molina aurait-il raison? La mise en minorité, dit gaiement Vaudrey, ce serait donc le mal au genou des Excellences ?...
Et il riait, tout en belle humeur, de Pattitude irritée, humble, hargneuse et déconfite, de ce doctrinaire genevois de Pichereau, s^allaiit consoler au foyer de la danse, tandis que ses cinq ou six filles lisaient chastement des romans anglais et faisaient, au logis, de la musique religieuse sous les lunettes vertes de leur institutrice.
— Bah ! tomber , ce n'est rien alors , disait-il gaiement, si Ton tombe entre les bras des danseuses 1
M™ Marsy attendait que Guy de Lissac revînt du foyer. Depuis qu'elle avait aperçu Vaudrey, là, devant elle, droit sous le feu de sa lorgnette, elle éprouvait comme une démangeaison de l'enrôler dans son salon, un salon nouveau, un salon qui venait de naître. M"* Marsy était piquée de la tarentule qui donne à la vie moderne le sautillement d'une danse de Saint-Guy. Veuve, riche, jeune encore, très adulée, elle tenait à jouer un rôle pour passer le temps. Elle était de ces femmes qui semblent éternellement poser devant le carnet des reporters comme devant l'objectif d'un photographe. De l'intimité même de sa ▼ie» on savaits en réalité» fort peu de chose. Mais U
2l ItONSiÈUR LE MINISTRE.
iiuàncè dé ses chfevéiii, là ëotlîeuf àé $es yeuic, là coupe de ses toilettes, Tadresse de ses fdilrnisseùi*s, le menu de ses dîtièrs, lé pfogrâtiiitië de ses coticerts^ là liàtë de ses conVi^ë^, les hôtes dé i6ik âàlbn, Ta^ dresse de son hôtel, Mt le ihoiiàk ikHli tbut, Et M*»* âabltie Mafgy ètîlt biiotldlëfanëinent, par les éUfbâlquëiirs, freinte, &âBlll^g et désfiâBilléë t6H{ë
t^îvé.
ÔtL muttfltif ait tbtit ba^; {îliitSt tiii'atï ftë racdHtaît tout bâtit de Sstbliië Mârsy,deshîstdîi-eSrom2tfaèsqtifes. sfeùve, éiîê iwàii; dl^âlt-dh, ktitrêfdl^; meiié t'a ^tb dure à ce Philippe Marsy, le peintre, l'âutfettr de cette fCharlVé cju'bn kdriiîrdit; au Lîiièriibdufg, entre uiie tiymphè d'HëHilér et tih JidftWit de fenimè de Carolus Duran. Jolie, indépendante, suffisamment riche depuis la vente de Tatelier de Philippe Marsy, dont, à Phôtel Drouot, on â'était disputé les moindres études à prix d'or sous le marteau de M« Pille t, Sabine avait, après son deuil, ouvert un salon.
Elle restait seUlë, ëritourëë d'àmis, fie làlsant point de jàloUi parmi ses adorateurs, dbiif elle recevait les hommages avec une parfaite égalité d'humeur, comme lassée et désireuse d avoir une cour et pas de fàvoH. Elle à^ali uii fils qui grandissait, aU col* lege ; mais on n apercevait presque jamais, dans le petit liStël du boiilë^ârd MalesKërbès, ce grand adb^ lescent pâle, qui, dans son linîfôrme de lycéen, fiidn^ tait furtivement Pescalier de sa inèrè, liii fëiidaît visité cbmirie â une étrangère et s'enfuyait vite, rejoignant au coin de là rue, une vieille femme qui l'attendait^ lui preriait'le bras et l'ëiitrâîhait toirinieëllë l'éfit èm* porté tirés lolti : -^ iriâdâihé Marsy, là irièrc.
MOKSlËÙk LK MlKlStRB. 3^
C'était Taïeule qui élevôît son petit-fils, elle et un gros brave garçon gouailleur, François Charrière, un sculpteur qui avait, disait-il, raté sa vie au point de vue artistique, mais vendait bien et faisait des mo-. dèles pour les lampisteç de la rue Saint-Louis au Marais. Ce Charrière servait de tuteur et de guide à Tenfarit de son vieux camarade Marsy. Urie espèce de vœu fait à l'ami disparu.
Au reste, personne au monde ne se rapppelait, à Paris, la vie et la mort de Philippe Marsy. Tous les petits bruits à la longue s'étouffent dans le grand fracas du brouhaha parisien. Il ne restait autour du tiom de Sabine qu'une espèce de murmure quasi flatteur, avec des ressouvenîrs mystérieux et l'attrait spécial d'une maîtresse de maison qui laisse à son salon le thârme particulier et comme le parfum d'une hospitalité faîte de camaraderie. On n'y crisiyâtait de blanc que son col et l'on n'y eçoipesàît pas son esprit.
Oiî hé parlait que depuis fort peu de temps d'ailleurs du salon familier , accueillant , de Sabine Marsy, sorte de lieu de rendez-vous où l'on était certain dé rencontrer tout le monde, commue dans un corridor du théâtre, un soif àt première^ ou sur un trottoir de boulevard, uiï salon fort peuplé, pouvant' aller de pair avec lé ^albii quasi officiel et très haut considéré de M™® Èvdri, et les salons plus paisibles, sérieux et quelque peu Calvinistes^ de la haute colo* nie Alsacienne.
II avait fallu à Sabine beaucoup dé tact, dé volonté, de persistance dans son désir, pour arriver à cette œuvre plus difficile £ elle qu'à t(^uté autre; citt elle
n'avait point d'attaches officielles. Ses relations mondaines appartenaient presque toutes au mbnde des artistes. Mais des peintres élégants avaient introduit chez elle quelques Athéniens de la politique,- amateurs d'art, jolis causeurs et jolis hommes , déclarant volontiers, comme Vaudrey, qu'une République ne pouvaitsubsister que par les femmes, que les femmes seules, par exemple, avaient fait l'orléanisme, et ces garçons charmants avaient pris pour le monde le salon que M™* Marsy ouvrait très hospitalièrement.
Il est d'ailleurs facile, à Paris, d'avoir un salon, pourvu qu'il donne sur une cuisine bien tenue. Quelques carrés de bristol gravés par Stern, et mis à la poste avec de bonnes adresses, attirent avec une facilité qui déconcerte toute une nuée de visiteurs tournoyant autour d'un buffet comme des essaims de mouches autour d'un rayon de miel.
Paris est un peuple d'invités.
Et puis, M"® Marsy était si charmante ! Elle se tenait à l'afifût de toute renommée nouvelle, comme un chasseur guettant le gibier qu'il faut abattre. Elle lisait, comme un pensum, tous les comptesrendus du Journal officiel ^ pour deviner, dans l'orateur d'aujourd'nui , le ministre de demain. Elle s'informait , par avance , du peintre ou du sculpteur qui allait enlever au Salon la médaille d'honneur, afin de l'inviter la première et démontrer qu'elle l'avait découvert. En littérature, elle protégeait la nouvelle école, l'aimant pour le bruit qu'elle fait. Elle avait l'intention de donner à son salon un caractère littéraire en même temps qu'une couleur politique. Artistes et hommes d'Etat mêlés
Depuis quelques jours,elle organisaitune réception où elle offrirait à ses amis une surprise. On lui avait pa rlé de représentations japonaises données ailleurs. Elle tenait absolument à une soirée exotique. Le hasard faisait justement qu^un'ami it ?t) dt l issac, M . José de Rosas, un grand désœuvré qu^elïe avait autrefois connu, revînt à Paris après un voyage autour du monde. Quelle bonne fortune! Si M. de Rosas y consentait, elle pourrait annoncer à ses amis une soirée tout à fait attachante : le voyage d^un homme tel que M. de Rosas : — une primeur !
— La comtesse d'Horville donne des matinées littéraires, disait Sabine, enfiévrée; M"* Evan fait lire chez elle des poèmes et des tragédies. J^aurai mes lecturers et mes conférenciers,puisque c^est la mode.
Et ce que femme veut, grand d'Espagne consent à le vouloir. M. de Rosas se décidait, un peu poussé aussi par Guy de Lissac, à venir conter à ce public de Parisiens ses aventures de coureur de hasards. Les invitations étaient lancées.
M"» Marsy avait obtenu la promesse de trois ministres. Elle les avait annoncés. Pour un peu elle les eût mis sur le programme. Elle avait — succès inattendu ! — décidé M. Pichereau lui-même, ce puritain protestant de Pichereau, à venir à cette soirée, dont parlaient déjà les chroniques; et, là, brusquement, bêtement, une crise ministérielle éclatait^ au moment où l'on y pensait le moins, une crise inutile. Granet interpellait le ministère Pichereau, pour être ministre, et Pichereau tombait sans que Granet même prît aa place 4 On composait en hâte un ministère Col«
%t lioitsisiiR ÈM MDiisiltft.
àrd^ â^ec Sûlpice Yaudrey comme ministre de PifH érietir à la placé de Pichereau !
Et tmÈ le^ ministres qui avaient j^r&tnis de veiilf écouter M. dé Rosas che^fc M"» Mâtif tdtilbàièîît atfec
Piehefeâti f ' ^
— Mtiiè èrî téî-itëi s'dcriàîi SàWtie ftifiëii^ë} fc'étâh dôtic lin thitiistèré de capticinâ de édrtèâ ?
— Ùntilini^têre dé carton, répofldâîtOny dS LiàsâC:
M"» UàHy était ildvréé. Ce Grâtiet t II h'atif ait donc pas pu attéiidrë Htiitdu dix jotifseiîcorfe ! C'était pourtant cliose bien facile de ne renverser le liiinistère Picheredu qu'au lendemain de là soirée attendue! Granet était donc bien pressé d'être ministre ? Ah ! elle Tarait toujours bien jugé ! TJh simple ambititox; Il triomphait, pu plutôt il avait cru triompher.^ Mais elle, Sabijie^ elle se^ trouvait sans un ministre à présenter à ses hôtes. Il y avait là comme un fait exprès.
Elle ne connaissait pas un seul des noiiveaux ministres. Elle avait parlé une fois au président du conseil, Co^ard, l'avocat nantais, dans une réception â l'Elysée: CbUàrd lui avait, éh piassant, décBirë un boùidfe dëhtèllé. Charmdfii, d^allléiirs^ dans sëS excusés. Maïs* il n'^ avait àssufëiliènt pas là fané intî- Kiitë sûffléaflië pôill- que M^* Màtsf lé priât BJ-uSquemedt -^ âù sadt dé là Chaihbi'e cotiiiiiè au ëâtit du lit — d'hondrer de sa pf ëéëiicfe Ik èbiréè ëÔ éUè allait jduer la t-ëputâtion de sori sSloti.
Son intime ahiie, là jolie M^"" Gëfsbri; qhi l'àidàît â faire le^ hdririèurs de saniaisbd ed'attèndâdt cju'êllë ouvrît dti sdlori nVal et Itii soufflât ses invités, lui iépétàii tàinéttient qu'après tout Pichereau viendrait ! Il avait promis. C'était un homme sincère. On pouvaii
MONSIEUR LB lONISTRS.
se fiera sa parole. Il amènerait, à coup sur, ses anciens collègues de rinstruction publique et des postes et télégraphes. Ah ! bien, oui, Biûherdau I Pichereau maintenant importait fort peu à Sabint 1 Des e4^? ministres ! Elle en aurait toujours autant qu'elle voudrait ! Ce n^est pas cela qui manque* Mais (^Ue n^entendait point qu^on appelât son salon le^ Invalides^ comme on appelait celui d^une rivale le Salon ((09 refusés. Non, certainement non, elte n'y ponsentli^ait à aucun prix I
Cet impatlent|de Oranet, tout de mSme, qpi ye^ait ainsi bouleverser les plans dfi Siibin^ !
Et M«* Marsy, du rebord d§ la loge q^ M'^^G®''son, avec sa fine tête de jolie bru^ç, app^f^is^fiit, à côté de la beauté blonde de Sabine, 9vait éço^fé d^un air morne, ennuyé, mauss^ide, ks premiers f^çtes de V Africaine y -*• M. Gerson causant, tom b^ç, ^pipmp peureux, avec Guy de Lissac qui partageAÎt Tl^pspi* talité de la loge, ^^. lorsqu^à la fin du second acte, dans Pavant-scène directoriale, le yisftge §Qurianî de Sulpice Vaudrey avait apparu tout jà coup à côté des moustaches cirées de Oranet.
— Tiens, dit Lissac, voilà Vaudrey !•., \
M™* Marsy Pavait aperçu avant lui. Elle lorgna le ministre nouveau dont la barbe blonde, soigneusement peignée, s^étalait, en deux touffes claires, au-dessus de la cravate blanche, les moustaches fines se redressant sur des joues bien en chair, avec de petits airs victorieux. Sabine voyait la tête, fort agréable, du ministre, s^giter dans la pénombre de la loge, apparaître pour se pencher vers la salle sur le rebord de velours rou^e, et elle apercevait, au sommet
38 MONsiBxm LB Mmtmju
du crâne de cet homme de quarante ans, à Pair très jeune, une tonsure légère au milieu de cheveux blond;* encore touffus sur les côtés.
— Ah ! dit Sabine, je le croyais brun !
— Non, non, fit Lissac^ c'était même un fort joli blond, au temps où nous étions étudiants ensemble !
M"* Marsyse retourna brusquement sur sa chaise, comme touchée par une étincelle électrique, et elle montra à Guy un charmant visage qui souriait sur les plus belles épaules du monde.
— Comment, vous connaissez aussi intimement que cela le ministre ?
— Le plus intimement possible !
— Alors, s'écria Sabine, je vous demande un service, mon cher Lissac. Non, je ne vous le demande pas, je vous Timpose !
La fine tête d'Andalouse de M"* Gerson souriait d'un petit air narquois.
— J'ai deviné ! dit-elle.
— Et moi aussi, fit Lissac. Vous voulez que je vous présente le nouveau ministre de l'intérieur ?... Vous avez un préfet à faire nommer i
— Pas du tout. J'ai Pichereau à remplacer, tout simplement ! — Ah ! mon cher Lissac, mon bon Lissac, dit-elle d'une voix adorablement douce, en joignant gentiment ses petites mains gantées, comme une enfant demanderait un joujou^ — décidez M. Vaudrey à accepter Tinvitaiion que vous lui ferez de ma part, et vous serez un amour, vous entendez, Lissac, un amour !
Guy s'était déjà levé, faisait d'un coup de pouce
MONSIBUR Lfe MINISTRB. 2Q
sortir bruyamment la coiffe de son claque, et il ouvrait la porte de la loge en disant à Sabine :
— Remarquez que je ne mets aucune condition à ce que vous me demandez !
La jeune femme s^étaît mise à rire .
— Eh bien ! c'est de la discrétion, dit-elle. En ce moment, ma parole, je sousc:\: i^ ^ toutes !
— Sélika est froide à côte de vous ! dît Lissac en disparaissant par ïa porte ouverte. Je vous amène votre ministre dans dix minutes !
Sabine attendait nerveusement. Le rideau venait de tomber sur le troisième acte, la loge du directeur était vide Guy, sans nul doute, avait dû rejoindre Vaudrey, et ni le ministre ni son aminé reparaissait. On avait, un moment, frappé à la porte de la loge. M. Gerson qui, fatigué, las comme un homme qui croule sous Pentassement des soirées et des fêtes, sommeillait à demi dans son coin, s^était^ sur un signe de sa femme, précipité pour ouvrir. C'était un peintre, un ancien ami de Philippe Marsy, qui se présentait pour prier Sabine de vouloir bien, dans son atelier, venir « admirer » son envoi au Salon. Sabine le reçut de son mieux, et promit, d'un air contraint. Elle se donnait, impatiente, de petits coups d'éveniail sur les doigts en entendant Forchestre jouer le prélude du quatrième acte. Allons ! il était dit que Lissac ne réussirait paisl...
Tout à coup, dans l'encadrement lumineux de la porte ouverte, la silhouette élégante de Guy apparut, s'effaçant bientôt pour laisser passer un homme au sourire aimable que regardaient beaucoup de specta*
teurs venus derrière lui, et qui entra saluant, lorsque Lissac eut dit à Sabine : '
— Permettez - moi , Madame , de vous présenter M. le ministre de Tintérieur \
Sabine, brusquement rayonnante, n'avait rien distingué, dans le groupe d^habhsnoir« d^oùse détachait, pour entrv, Sulpicc Vaudrey, SU9 n'-avaif aperçu que lui !
EUe ^'était levée, repouss^î^^ ^pstincûvfipent sa chaise, e| le ininistre entrait, Sabjiiie d'^i^ côté et M. et M"* Gerson de l'autre se tepfim dehov^^ çts'inçlinant devant lui : — Sabine tr^QInp^lan^ÇJl M"»« Ger- •on curieuse, Gerson flatté, quoique endormi.
Vaudrey s'était assise coté de Sabine avec la désinvolture aimabled'un homme enchanté 4'êtreagréabk, et cette^vîsite faite, sur la sollicitation d'un aqii^à unp femme adulée^ connue, lui semblait la suite toute naturelle de ce succès d'arrivant, de puissance nouvelle, qui l'enchantait depuis quelques jours.
Il allait partout, naïvement et d'instinct, où il avait quelque encens à respirer. Il lui semblait qu'il nageait dans une eau délicieuse. Tout le charmait» H n'eût voulu rien refuser à personne. Il lui paraissait tout simple qu'une femme à la mode comme l'était Sabine voulût le féliciter, comme lui-même, sans la connaître, voulait la remercier de ses félicitations. Les madrigaux lui venaient aux lèvres comme les compliments lui entraient dans l'oreille, tout naturellement.
Il se sentait d'ailleurs là dans une atmosphère sympathiquement admirative, ces deux jolies femmes lui souriant avec une amabilité reconnaissante, et cette Sabine lui paraissait s|>écialçment charmante qui }u}
MONSISim LB KINISTUB. S|
disait, avec cette bonne grâce exquise des Parisiennes : -^ Je ne saurais trop remercier mon ami, M. de Lissac, d'avoir bien voulu vous décider à venir çntçndre la prière d'une solliciteuse...
— Upe solliciteuse, Madame ? fit le ministre avec un empressement qui semblait déjà répondre : Oui^ à la prière annoncée.
— Mçn pi Wi Monsieur le Ministre, il s'agi^ de consenti;* à honorer de votre présence une révjnîon un peu mondaine, mais, pour cette fois, assez savante.. «
— Une réuQÎoq ? répéta Vaudrey, sQuriant toujours.
— M. 4e Lîssaç ne vous a pas dit ce que j'espérfiis ?
— Nous sommes de trop vieux ai^is, Lissac et moi, pour quUl ne m'ait pas laissé le plaisir d'entendre,devousseule,Ma4ame, ceque je pourrais être assez heureux de faire poijr vous ou quelqu'un des vôtres.
Sabine avait souri à cette phrase contournée, fort joliment débitée, dMn ton galant.
Qui iHi av^it donc dit, ui^ jpur, que Vaudrey était un pfovinqial ? Uq JRtimeep^eniî o\; ï|nami intime. Il était charmant, au contraire, Vaudrey !
,- Pli bien! Monsieur le Ministre, M. de Rosas a Ifl bonté de venir chez moi, samedi prochain, ^-^conter , çn manière de cs^userie, son voyage autour du monde. Il serait très fier, j'en suis bien certaine, de savoir que dans son auditoire...
Sulpice trancha net au compliment qui venait, et, à demi modeste, il l'arrêta court sur les lèvres de
M"* de Marsy.
Il connaissait M. de Rosas, Il avait lu.de ce grand çeigneurlçttré des traductions de poètes persans, tirée?
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à petit nombre pour quelques intimes. Il sMtait jadis rencontré avec lui en des réunions de sociétés savantes. M. de Rosas était un homme éminent qu^il aurait plaisir à revoir. Un héros de roman érudit comme un bénédictin. Et charmant! Et fin! Quelque chose comme un Cid qui se serait fait boulevardier, en revenant de TAsie centrale.
Le portrait de Rosas était fort spirituellement enlevé de verve, et Sabine soulignait chaque trait nouveau d^un signe de tête, comme d^un applaudissement. Vaudrey avait plaisir à parler, à se livrer, à sourire à ces sourires. Il entrevoyait, par la baie de cette loge où, exquises, se dessinaient ces deux silhouettes de femmes brune et blonde, la salle immense, rouge, lumineuse, dorée, bronzée, fourmillante de têtes. Et de cette foule parée, de ces loges où des épaules nues, des bras à demi -gantés, des fleurs dans des chevelures, des étincelles de colliers, des éclairs de regards apparaissaient, il lui semblait, comme tout à Theure, quMne griserie montait, odeur capiteuse, parfum de femme, dans Pirradiation heureuse d^une lumière de soleil levant.
Sur la scène, au milieu de Péblouissement du ballet où frétillaient, dans le lacté de la lumière électrique, les jupes bouffantes et les souliers roses qu^il avait vus de près un moment auparavant,les casques d^argent, les paillons, le$ paillettes dansaient. Une lueur de féerie enveloppait ces splendeurs de théâtre, et ce luxe d^opéra, contemplé ainsi du fond de la loge, lui semblait toujours le rayonnement d'une éternelle apothéose, quelque chose comme une fête rêvée pour célébrer son entrée aux affaires
MONSIEUR LB MINISTUL 95
Alors, dans Pépanchement candide de sa joie, fans poser, franchement, parlant à cette femme, à Guy, à Gerson, comme il se fût parlé à lui-même, il laissait, sur Paccompagnement railleur de la musique hindoue, déborder sa joie,ses projets,ses chimères. Il répondait par là théorie du dévouement aux félicitations de Sabine.
-^ Enfin, Monsieur le Ministre, disait-elle^ allezvous faire de grandes choses ?
Et lui,souriant,rœil perdu dans la contemplation de ce décor de féerie, comme dans une vision heureuse, répondait :
— En vérité, Madame, je ne prends le ministère que comme un devoir et< comme un moyen de bien faire ! Je voudrais être juste, je voudrais être bon! Je voudrais connaître, dans le fond de son obscurité, quelque méconnu pour le placer au premier rang et réparer les iniquités du sort !... Si nous ne devons pas faire mieux que nos prédécesseurs, inutile de les avoir renversés I
— Ah ! pardieu, dit Lissac, tandis que M"** Marsy approuvait du sourire et du geste, vous en êtes, tes collègues et toi, à la lune de miel du ministère !
— On tâchera de la faire durer longtemps, répondit Sulpice en riant. Je crois d^ailleurs que,dans un ministère comme dans un mariage, la lune rousse nWrive que par la faute des époux !
— Bien malin qui sait pourquoi les lunes rousses se lèvent 1 répliqua Guy.
Involontairement la pensée de Yaudrey se reportait vers cette Adrienne, cette jolie femme qui était I4
34 MONSIEUR LE MINISTRJu
yi'enne, et quî, là-bas, 1 attendait dans ces vastes appartements du ministère où iU venaient 4ft ftUi>8lftllAr à peine comme dans les chambFfif à^nn bâtfiU
Il avait bâta de la retrou vcp, de lui raisonter Qiltii if^U rée. Eh, oui, de lui tout dire, tout, jusqu^à U VUi(Q4y¥ coulissas — et il restait là, n^oçanl pûurtayit pu Quitter M""^ Marsy qui, dMnstlnct, devinait, au ralenti^sfiingiit de la conversation , que Vaudrey avait )xè\^ d^
Partir.
— J'attends encore ^ f^m^^^e phr^je ^ J'^jj^i jiQp, Çt jç mç fetjrp !.,. ^iy.pl\e ^ Guy.
Y^udrey ^e réppndît fiÇH;, attendît q^e Sabine descendît et lui offrit le bras jusqu'à' sa voiti^ré.
On marchait vitej dans les couloirs, pour voir passer le nfiipistre;. Sur Pescaller, des gens saluaient, des inconnus. Il çem|?lalt è^ Vaûdr^y au'il marchait comme efitourç de sympathies, Ljss^c le suivait, donnant le br^s à M"** Gerson, dont le mari, harassé, sou- Dirait après quelques heurçs de somiîiàil.
Dans le froid vif d'un soir de .janvier, Sulpîce, enveloppé de fourrures de loutre, attendait, ne quittant point le bras de Sabine, la venue du coupe de M"** Marsy qui arrivait, comme du fond lumineux de la place, escorté par une autre voiture sans chiffres, la voiture du ministre.
Sulpice regardait, devant lui, l'avenue de l'Opéra, piquée de lumières vives, et la elarté bleuâtre de Tappareil Jablockoff l'enveloppant de lueurs elaipes ; il retrouvait là quelque chose de cette flatteuse lueijr d^apothéose qui ^escortait , toi)^ à Pbfiurii, lur le? planches de l'Opéra, lorsqu'il traversait la ^QàMk
Une auréole allumée pour lui I
MOKSIËim tB MINISTRE. 35
Vaùàrëy àecdSipà^Aà Safalhè jtisqu'âu bas du marchepied de son coupé.
Sàbifiè lui 'AbAiTidi i
— M"' Vaudrey me fera-t-cUe Thonneur dé tdiis accompagner? Je me j^ktttittltaii d^alki^; dès démitin,
en prier !
Le ministre sàtilâît, â^Uli kit d'àcquiëkéfavith: Saiîiné lui jétâ ûii AètHikt merci Bihs ùfii HèrHlër sburif ë'i sa pëlitè màiii gâhtée f-ëlërà là ^latffe du boap é^ et la vôîtiife* pâHît ààiïs îiH {)lârfêâlétît de cHë^aùl;
— Adiëii, cfîâit Lissâë I Viùdffejr.
— Puiâ-j3 t'oÔrîf uKë pUct ii^tt* iài Wiiiirb i
— MêFci, je sûià l[ dèili pà^ dfe la fllë d'Atihlale I Vaudrey se retournait vers M"* Gersdâj qdis'ihcll*
6âitj IS BiSH iàidâflt ti^ bdS.
= V8ulilz-iF8ii§ ^yg je tbttè dépd^e che^ tous,
ummè ?
:^ Vdhs tieè iiBB BëS; Mdn«ifeilf le Ministre. Nous â^ÔasHtftl-gcbtipê!;.;
i^ Au ffe^afi-, ait VJmafèy à Uèsat; et viens me
démâàdêi- à dêjédBëf dh faiÀtiâ.
— Âi^ëe plitlHi- !
^ Âti tnitiistèf é ! drd6nlla Solpice ail cdkbër, en dô&HMûknSSimmH.
Il s^étendit , aVê£ tiâe ¥81ttiilfé pi-8fodde , toihme •^il ëât t^'Fbii^é ië bëèdlh d'Strè éfeol. Taute& Iw iliiages it cëftë i^Ôlrêi SMdtaièht ibtils ék tête. Il aV rit encore éaHs les aïHBes Tddetir tf bublàtité dtt foyef de la dàtîsë, 'dë^âtit lès yëùi lés |)ëHËacHë$ bleues de la petite danseuse. Et ces regards, ceàsfllutS, cë^souHres de fêiHiîië^, 1& vôii kàtéisante de Sabine, les dents blanches de M"" Gersoni et ce mot joyeux, clair somme
36 MONSIEUR LE MWISTRR.
une sonnerie de clairon, triomphant comme une fanlare : — Arrivé! Tout lui revenait au souvenir.
— Tu es arrivé, toi !
Il entendait encore la voix de Guy le lui crier joyeusement.
Arrivé ! C^était vrai pourtant.
Ministre ! C^était possible ! Il commandait atout ce monde d^agents et de fonctionnaires ! il faisait mouvoir toute la machinerie administrative, lui, Pavocat de Grenoble qui rêvait à peine, il y avait dix ans, d^être une gloire dans le département de T Isère !
Tous ces gens qu^il apercevait, dans la pénombre des boulevards illuminés, achetant des journaux aux kiosques, allaient y lire son nom et le moindre de ses faits et gestes.
« M, Vaudrey s'est installé décidément à la place « Beauvau. M. Vaudrejr a reçUj ce matins les chefs « de bureau et le personnel du ministère de l'intérieur. « M, Vaudrey se livre activement avec M, Henri « Jacquier (de rOise)y sous-secrétaire d^Etat à Pinte» • rieur, à l'étude des dossiers des préfets et souS" « préfets. M. Vaudrey songe à un prochain mouve^ « vient préfectoral. » Partout, dans toutes ces feuilles, M. Vaudrey! Monsieur le ininistre de Fintérieurl Lui ! son nom ! ses paroles ! ses projets ! ses actes I
Arrivé 1 C'était cela, être arrivé !
Il n'avait jamais, dans ses espoirs les plus fous, osé rêver une telle rapidité âans la fortune, un rayonnement, aussi complet de cette étoile qu'il cherchait parfois au fond du ciel avec des superstitions d^ambltieux. Arrivé ! arrivé !
C'était maintenant qu'on allait le voir à l'œuvre I II
avait bien, jadis, dans sa petite ville, en ses plaidoiries, puis, au moment de la guerre, et durant la période électorale de 1871, puis encore et surtout à Versailles, pendant les années de luttes, de tiraillements politiques, à la tribune ou dans les commissions ou les sous-commissions, fait ses preuves, annoncé l'homme d'Etat qu'il pouvait être ; mais la pierre de touche des hommes, c'est le pouvoir. Sorti de sa demiobscurité, dans la pleine lumière du soleil levant, il allait enfin montrer ce qu'il était et ce qu'il pouvait. Pouvoir ! Ordonner ! Créer ! Communiquer sa pensée à toute une nation ! Etre arrivé ! Arrivé ! Arrivé ! Sulpice tenait enfin son rêve !
Et pendant que la voiture ministérielle l'emportait au galop vers la place Beauvau, Sabine, emmitouflée dans ses fourrures, sa peau fine caressée par les bordures de renard bleu de sa pelisse, se disait,' parfaitement indifférente à l'homme, mais enchantée d'avoir enrôlé le ministre parmi les hôtes de son salon :
— C'est un naïf, ce Vaudrey, mais il est charmant !
La grille de la place Beauvau s'écarta devant la voiture de Monsieur le Ministre. Le sable cria sous les roues, et le coupé s'arrêta, à gauche, sous la marquise qui menait aux appartements.
Sulpice descendit. La porte d'entrée s'ouvrit devant lui. Deux domestiques cravatés de blanc attendaient sur une banquette le retour de monsieur le Ministre.
Lestement, Sulpice montait déjà le grand escalier de pierre conduisant au logis particulier. Il laissa dans l'antichambre son pardessus aux mains d'un valet de chambre, entra, joyeux, dans un petit sa^ Ion où, sous l'abat-jour d'une lamoe, M"* Vaille
iS MONSIEUR LE MINISTRE.
drey attendait, en lisant la Revue; et tn voyant se tendre vers lui cette jolie tête fraîche, jeune, cette chair rose, ces yeux bleus, cette femme qui lui souriait , en entendant cette voix très douce, un peu timide, qui lui demandait avec une sorte dUnquiétude : « Eh bien? d il se laissa aller à prendre entre ses mains ce front où la lumière dorait de petits frissons les boucles légères, et à y poser longuement ses lèvres, qui brûlaient un peu.
— Eh bien, je me suis fort amusé , ma chère Adrîenne! Toute cette sympathie qui m'entoure, cette impression de joie que semble causer le ministère nouveau, la grimace mên^e de Pichereau, que j'ai rencontré, — si tu savais ! — tout cela m'amuse, me plaît et me fait peur. Ministre ! Tu ne sais pas à quoi je pense .maintenant que je suis arrivé?
— A quoi penses-tu ? dit la jeune femme, les mains croisées, plongeant son doux regard confiant dans les yeux enfiévrés de Sulpice.
— Moi ?... Je me dis qu'il ne suffit pas d'être ministre ! Il faut être un grand ministre 1 Tu entends,