V.drienne, un grand ministre
Il avait pris les mains d'Adrienne entre les siennes, et la jeune femme enveloppait d'admiration dévouée cet homme jeune enfiévré d'espoir, qui lui disait: « — Je veux être grand I »
Elle ne rêvait pas toute cette gloire, autrefois, quand elle sentait, dans sa main, trembler les doigts deson fiancé, et que Sulpice ne lui murmurait qu'une chose à l'oreille, la même pensée exprimée par des mots aui lui serraient le cœur de joie :
MONSIEUR LE MINISTRB» Sç
— Je yeux VOUS aimer, Adrienne, et toujours I... ' Toujours I
Sulpice.Vaudrey avait épousé Adrienne par amour. Elle lui apportait,^ sa sortie du couvent de Grenoble, toutes les chères ignorances de la jeune fille et les dévouements innés de la femme. Orpheline, sa fortune était assez enviable ; mais, quoique Sulpice ne fût pas riche, il ne s'était guère enquis de la dot de cette jeune fille lorsquMl avait demandé la main d^ Adrienne au docteur Reboùz, le tuteur de M"* Gérard. Il Pavait rencontrée dans plus d^une soirée, à Grenoble,où elle arrivait, toute timide, un peu éblouie, silencieuse, promenant sur toutes choses son doux regard qui interrogeait paisiblement.
Des causeries rapides, échangées par hasard, de la musique écoutée côte à côte, les bandâtes des contacts du monde, avaient seules rapproché Sulpice d^Adrienne; mais la vue de cette jolie blonde, — Pair si bon — la timidité enfantine de cette jeune fille, quelque chose de pensif dans le sourire confiant de ces dix-huit ans épanouis , Pavaient absolument conquis. Il était libre, il était seul, ayant conduit au cimetière Pêtre qu^il avait aimé le plus au monde, sa mère, dont il était deux fois le fils, par la chair et par Pâme, par le lait coulé en son sein et les longs ensei» gnements enfoncés dans son esprit.
Il n^avait connu de son père qu^une figure rêveuse
et fine, un portrait d^homme jeune , Tair attristé, en robe noire d'avocat et devant qui, tout petit, il avait, comme il eût dit une prière, épelé ces quatre lettres : papa. Isolé, dans cette ville de Grenoble, pour laquelle il avait quitté son petit village de Saint-Laurent-du- Pont, il éprouvait, lorsqu'il avait rencontré Adrienne, une sorte de mélancolie profonde et le besoin de fixer désormais sa destinée.
Il avait trente-quatre ans. Sauf les années de Droit passées à Paris , dans le tourbillon de la rive gauche , il avait vécu toujours ec province, dans son Daupbiné. Il avait grandi dans cette vieille maison de Saint- Laurent, oti chaque coin familier lui rappelait un cher souvenir d'enfance et de jeunesse : le grand salon blanc à boiseries du temps de Louis XVI qui s'ouvrait sur la terrasse oti Ton descendait par quel« ques marches; les portraits d'aïeux inconnus : avocats en perruques poudrées , vêtus de l'habit noir des hommes ^du Tiers, gras ec roses encore avec leur double menton sur leur col bien cravaté, aimables bonnes vieilles avec des coiffures extraordinaires et des robes à ramages qui semblaient sourire, coquettes encore dans Tovale de leurs cadres de bois, et les vieux livres aux reliures d'autrefois, dormant dans l'immense bibliothèque vitrée ou posés sur les grandes consoles, au-dessous des fusils de chasse^ avec les carnassières et les poires à poudre.
C'est dans ce logis, auq uel il songeait si souvent maintenant, que tenait tout son passé,gardant encore quelque chose de la poésie éloignée, embaumée de souvenirs , des tiédies jours de l'enfance. Il revoyait parfois tout cela» la grande cmisine dallée oq l'on veillait en di-
disant des contes et la chambre aux grands rideaux de serge, où il couchait, là-haut, — bien peureux, parfois, — tout seul, à côté de la grande chambre vide de son père, et la lune qui, à travers les arbres énormes de la cour, entrait par les volets et projetait sur la muraille, en face, comme une guipure mouvante où il semblait à Sulpice entendre les bruits de cette fantastique chasse volante dont la vieille Catherine, la cuisinière, parlait avec terreur, en bas, à la veillée
C'était là qu'il revenait, chaque année, passer ses vacances, sa mère ayant eu le courage de se séparer de lui et de le mettre comme elle Peut trempé , en hiver, dans une eau froide, au lycée de Grenoble qui le renvoyait à Saint- Laurent-du-Pont, « trop maigre, disait-elle, le pauvre petit ! »
Aussi voulait-elle le rendre gras au collège, — pour faire honte à l'économe !
Et c'était ses bons souvenirs, ces journées de soleil dans la montagne, ces courses à la Grande Chartreuse, ces murmures de source filtrant à travers les roches, ces haltes auprès du Guiers-Mortou sous les arbres, dans le grand silence accablé de chaleur de la nature assoupie ; ces lectures, au bas de la côte, dans les prés, lui étendu dans le gramen, s'interrompant parfois pour rêver et voir passer au-dessus de sa tête, dans la voûte bleue, ces flocons de nuage qui couraient ou s'estompaient, s'effaçaient, s'envolaient comme des fumées. Que c'était bon, ces journées lentes, indécises, peuplées de songes, qu'un bruit de torrent courant susles cailloux berçait comme d'une chanson rieuse^ comme d'un doux ron-ron de nourrice 1
Sulpice ne savait pas alors où il irait, ce qu'il ferait, ce qu'il deviendrait ; mais il y avait en lui un espoir, vaste et clair comme ce ciel bleu, des appétits de dévouement, d'amour, de poésie... Il se demandait s'il serait missionnaire ou tribun, il lui semblait que son cœur était vaste à y loger un monde, et, grandissant, il s'adressait aussi la question redoutable: « M'aimera-t-on jamais? »
Etre aimé ! Quel rêve !
Lorsqu'il posait, au collège, cette question, Guy de Lissac, son camarade, fils d'un gentilhomme campagnard du voisinage, lui répondait :
— Godiche ! tout le monde est aimé en ce monde, ei il y en a même qui le sont trop !...
Sulpice avait gardé de cette vieille éducation patriarcale, un peu puritaine mais bientôt attendrie par les gâteries de la mère, une sorte de parfum de poésie qui ne Tavait plus quitté.
Même durant ses heures de luttes en plein Paris, dans la bataille politique, il revenait, par la pensée, à la demeure abandonnée de Saint- Laurent-du-Pont, revoyant > fauteuil vide où s'asseyait le père dont il n'avait jamais connu ^es baisers, entendant encore sur le grand escalier à la rampe de chêne la voix de la mère, et il évoquait tout à la fois : le paysage et les êtres, les pintades gris de fer, tachetées, criant sur les branches de l'orme, les vendangeurs rentrant des vignes, foulant, nus, dans la grande cuve d'en bas, les raisins dont l'odeur grisait ! Et, député ou ministre, rêvant à ce passé d'hier, bien souvent Sulpice revenait, par rimagination, à ce coin campagnard qui lui semblait si bon, si doux, si calme, dans le grand silencereposé
MONSIEUR LB MINISIRB.
de la province, — là-bas, loin du bruit, du tapage et de la cohue de Paris !
Les fermiers du Dauphiné ne songent guère d^ordinaire qu'à faire de leurs fils des agriculteurs, les envoyant au collège étudier, plus tard commencer parfois leurs études de droit ou de médecine, j5uis les voyant avec joie revenir au champ paternel, à la ferme, laisser là le Code et le Codex et mener hardiment la vie de campagnards. Bons enfants, bien plantés, le torse élargi par la gymnastique quotidienne, les jarrets durcis par la marche dans la montagne, gais vivants, chassant et buvant sur les bords de risère, et plus soucieux des récoltes de Tannée que des séductions des chansons du vent dans les peupliers de la rive.
Sulpice avait un vieil oncle, le père Vaudrey, qui proposait à sa belle-sœur de tout céder, champs et fermes, — une fortune — * si son neveu Sulpice consentait à devenir son gendre. Sulpice refusa. Il ne voulait pas se marier pour de l'argent.
— Des bêtises ! disait Toncle. Des sentimentasseries I S'il cultive cette graine-là, il n'ira pas loin, le fils de mon frère !
— C'est ce qui vous trompe, beau-frère. Ce que le temps n'a point permis à mon pauvre Raymond de devenir , son enfant le deviendra : un avocat, éloquent et honnête !
— Bon, bon, répondit l'oncle, mais il n'aura pas ma fille !
Et, en effet, Sulpice, après avoir étudié à Paris , revenait à Grenoble, auprès de sa mère, qu'il arrachait à la vieille maison de Saint- Laurent» et» inscrit
au barreau de la vîUe, il attirait Pattention de tous, dès ses premières causes. Il faisait de Part de la parole non un métier, mais un sacerdoce. On s'étonnait qu'il ne fût pas demeuré à Paris.
Et pourquoi ? Il aimait son Dauphîné, les bords de risère, la poésie saine du Désert de la Chartreuse et des neiges du Grand-Som. Un homme de talent pouvait partout se faire une place , et puis il y avait même , à son gré , comme un devoir à ne point quitter son coin de terre et à y faire entendre hardiment la parole libre. L'esprit ouvert à toutes les manifestations ardemment généreuses de la pensée humaine, Sulpice avait reçu de sa mère, des écrits et des livres de son père, de cette Encyclopédie que Raymond Vaudrey avait surchargée de notes et de réflexions, la tradition et comme le baptême de la liberté. Il avait vécu d'une vie fiévreuse dans le passé d'il y avait quatre-vingts ans, en lisant la Ga\éTte nationale des temps d'orage, et les discours, brûlants encore comme une lave non refroidie, des Mirabeau, des Barnave, de Condorcet, fils de Grenoble, qu'il retrouvait dans ces pages , semblaient donner chaud à ses doigts et à son regard. Alors de grands rêves de liberté proclamée du haut de la tribune échauffaient sa tête, et le cœur lui sautait dans la poitrine. Il avait comme la vision de foules battant des mains, de couleurs tricolores étincelant dans l'or de clairs soleils, de cortèges, de défilés, de vérités proclamées et acclamées...
Sa mère souriait à ces enthousiasmes. Elle n'essayait pas de les calmer. L'âge en emporterait bien aaseZy comme un vent d'octobre emporte les feuilles
MONSIEUR LR MINISTRE. 4*)
d^arbre. Et puîs, ces espoirs, ces rêves, ces visions, la chère femme les partageait , en souvenir de ce Raymond qui n^étaît plus, et qui avait adoré , lui aussi, ce que Sulpice aimait tant.
L'effondrement de la guerre et la disparition de Tempire trouvèrent Sulpice Vaudrey, populaire è Grenoble, aimé de tous, du peuple, qui le savai* généreux, de la bourgeoisie , qui le devinait sage, et le vote du mois de février l'envoyait à Bordeaux, à TAssemblée Nationale. Il venait d^avoir trentequatre ans.
Sa mère vécut assez pour voir, éblouissante, cette ouverture sur l'avenir.
Avec quelle émotion poignante, encore aujourd'hui, Vaudrey se rappelait ce dimanche de février, d'un février putride et mouillé, ot il revenait, en voiture fermée, avec un ami, de sa tournée électorale ! La veille encore, il avait parlé, dans une salle de cabaret, à des paysans qui Pavaient écouté, bouche bée, défiants pourtant et examinant ce candidat comme ils eussent tâté une bête au marché, et qui, peu à peu Pavaient applaudi et attendu à la sortie, lui tendant leurs mains dures comme des râpes et lui disant : Vous êtes notre homme ! Ce matin-là, il regagnait Grenoble, sous la pluie, traversant les villages où le^ affiches qui portaient son nom et ceux de ses amis clapotaient à demi déchirées par Pondée.
Il y avait, devant les portes des mairies, de petits groupes, paisibles , quelque gendarra» qui se promenait lentement, des bulletins tombés à terre, dans la boue. Mais rien de plus. Nulle fièvre. Aucun battement plus rapide du pouls d» ces hommes qui
46 MONSIEUR LE IflNISTRB.
jouaient le sort du pays sur un vote. Sulpice ne pouvait s'empêcher de s'étonner de tant de calme, se disant que pourtant par toute la France, c^était ainsi, et que non seulement son nom, mais le sort du pays était engagé dans cette bataille.
Et, le soir, avec quelle ivresse anxieuse il assistait au dépouillement du scrutin, dans le Palais de Justice , noir de monde, plein de bruit ! Avec des bat* tements de cœur terribles, Sulpice voyait grossir les chiffres des voix accumulées sur son nom. Des dépêches, des piétons arrivaient de la campagne agitant leur papier au-dessus des têtes , et Sulpice entendait, de toutes les bouches, sortir ce même cri:
— C'est la liste Vaudrey qui passe I
On criait bravo, on frappait des mains. On entourait Sulpice. Il se sentait déjà comme soulevé, emporté vers un monde nouveau, comme par une mer.
Un ami le prenait par le bras et l'entraînait dans un coin de la salle, lui disant très vite :
:— Vous savez , je ne vous demanderai pas grand'chose, ou, pour mieux dire, je ne vous demanderai rien du tout. Je compte seulement sur une recette particulière. C'est bien facile, hein ?
Et Sulpice, tout à l'émotion de ce grand baptême populaire qui tombait sur lui, éprouvait une sorte de colère contre ce solliciteur qui, dans le triomphe d'une cause, ne voyait que le moyen d'arriver à un but, à une place. Le député — car c'était bien fini, Sulpice était député, chaque commune apponant à la liste Vaudrey un total nouveau — ea rçssçatait comme du dégoût.
La foule raccompagna, ce soîr-là, jusqu'à son logis avec des cris de triomphe.
Au fond de sa joie, Sulpice ressentait pourtant Fanxiété du devoir à remplir : — la paix à signer, et quelle paix I Lui fallait-il donc, hélas I mettre son nom au bas du traité qui consacrait Famputation de la patrie ? Il resta à rêver pendant une partie de la nuit, le front sur la vitre froide de sa chambre.
Il se coucha tard et se leva avec le jour gris de février, n'ayant pu dormir.
Il regardait, de Pautre côté de la rue, un jardin de couvent, des carrés et des losanges réguliers, des arbres dénudés, des bordures de buis quMl avait vus tant de fois ! Des sœurs en robes noires passaient lentement dans cet horizon paisible et froid qui, pendant des années et des années, avait été son horizon. 11 n^allait plus voir désormais ce coin accoutumé, ce jardin triste, mais dont la poésie claustrale lui plaisait.
Maintenant, c^était Paris qui Tattendait là-bas, plein de fièvre, chaud de colère, avec son atmosphère de salpêtre. Les pavés eux-mêmes y devaient brûler. Sulpicie avait hâte de s'y voir, de passer, tête haute, devant ces mansardes où il avait rêvé, étant jeune étudiant, chercheur. Mais il regretterait plus d'une fois son jardin de couvent, ce parterre accoul^mé, ce grand silence où il se baignait, travaillant là, la fenêtre ouverte, avec le vol d'un oiseau qui passait devant lui, comme l'éventant de son aile, et le vague murmure des cantiques des sœurs montant vers sa fenêtre comme un icho de prière.
C'est pendant les années qui suivirent, entre deux ^sions de l'Assemblée, ou'il avait épousé M'** Ué-
rard. Le docteur Reboux, enchanté de donner sa pupille à un homme d'un avenir tel que celui de Vaudrey , n'avait pas hésité longtemps. Adrienne plaisait à Sulpice,et la jeune fille était toute heureuse d'être choisie par cet homme jeune, élégant et bon, dont tout le monde était entiché à Grenoble, ses adversaires eux-mêmes. L'œil noir et brillant dans un visage maigre et blond, portant sa barbe entière, le front haut avec une ride profonde entre les deux sourcils donnant à son œil un peu étonné, vif, au regard sautilUant d'ordinaire, quelque chose de contemplatif. Sulpice étaitvraimentséduisant. Ce n'était ni le bel homme, ni le joli garçon, mais l'homme aimable, charmant, très fin, joli causeur, persuasif, enthousiaste, alerte, sachant tout, le montrant sans pédantisme, et très capable d'inspirer à une jeune fille une passion complète. Aussi bien, Adrienne l'épousait-elle avec joie, comme il lui avait demandé sa main par amour.
Et comme alors toute la poésie de sa jeunesse refleurissait pour cet homme en pleine lutte, oubliant, dans cette idylle du foyer, les tempêtes de Versailles, les inquiétudes politiques, les terreurs de l'avenir, les déchirements du présent, cette vie de l'Assemblée qu'il vivait tout entière, dans l'enfièvrement complet de ses travaux, de ses discussions et de ses devoirs !
Souvent Vaudrey songeait, comme à une journée de halte ensoleillée, à ce matin d'été où il avait con- > duit Adrienne à l'église ; il se rappelait cette vieille maison pleine de bruit, de parents en habits de fête d'amis, et les piaffements des chevaux devant le poruil grand ouvert, et les voisins aux fenêtres ei les g^f
mins dans les rues, le gai tapage de ce jour de fête. Il y avait eu comme une irruption de soleil lorsque Adrienne était entrée, en robe blanche, dans le vaste salon où les vieux portraits d^aïeules en manches à gigot semblaient lui sourire.
Elle avait, sous la couronne d^oranger venue de Paris, Pair heureux, étonné, doucement troublé et jeune d'une communiante enveloppée de son voile blanc. Sulpice la trouvait charmante. Elle était venue à lui, toute rouge, et lui avait si gentiment tendu ses petites mains gantées de blanc 1 Lui, un peu ennuyé de tout ce monde qui les entourait, se regardait involontairement dans la glace qui reflétait son image, et se trouvait un peu gauche et apprêté avec des cheveux trop bien peignés. Comme ils avaient ri, depuis, avec une émotion. toujours nouvelle^ de ces souvenirs délicieux maintenant !
Il ne manquait à Sulpice, dans cette joie profonde, que sa mère, qui n'était plus là, lorsque devant le vieux prêtre qui avait enseigné le catéchisme à Adrienne, Sulpice s'approchait, tenant par la poignée de velours ce cierge qui lui pesait un peu, et embrassait avec gaucherie la patène que lui tendait le prêtre — gros événement dans Grenoble, où l'on voyait le chef du libéralisme, la tête de liste des élections dernières se marier à l'église comme un bon bourgeois bien croyant 1 Et l'orgue chantait, avec des vibrations tendres, quelque doux noël, mystérieux et chevrotant, comme un alléluia venant du fond des siècles... La lumière tombait, à travers les vitraux, par poignées de rayons, sur Adrienne, agenouillée, son front d'enfant penché 8i;r ses iqainsi(antées, avec des baisers de
5o MONSIBim LE MINISTRK.
soleil sur ses cheveux blonds, sur sa taille, dont le satin luisait, et la jupe longue qui traînait sur le tapis.
De cette cérémonie qui emplissait la grande église, Sulpice emportait comme une impression embaumée et éclatante :. — des parfums de fleurs, des caresses de lumière, des vivats d^orgue, en lui et autour de lui des griseries d'amour, qui chantaient comme une promesse de bonheur.
C^était déjà loin, tout cela ! Près de six ans avaient passé sur cette journée, six années de luttes âpres où Vaudrey combattait âprement,défendait ses idées de li-. berté avec une éloquence chaude, disputait le terrain, Tenlevait pied à pied, travaillant beaucoup, vivant à Paris comme dans sa province même, avec les livres de là-bas transportés ici dans Tappartement quMl occupait rue de la Chaussée-d^Antin, tout près de ce chemin de fer qu41 prenait chaqpe matin avec Tennui de quitter Adrienne, cette Adrienne retrouvée avec joie chaque soir, lorsque les réunions politiques, les prolongements de séances ne lui prenaient pas ces chères soirées qui étaient, à dire vrai, les seules soirées où il vécût.
Adrienne sortait peu, ne se montrait pas, fuyait le bruit, vivait à Paris comme à Grenoble dans un isolement calme, n^ayant de souci que Inexistence de son mari, son travail, les discours qu^il préparait avec tant de laborieux courage. Lui veillait très avant dans la nuit, feuilletant les livres, les recueils de lois, les vieilles annales parlementaires.
Elle était parfois effrayée de Pacharnement que mettait Sulpice à ces travaux.
Elle eût voulu en prendre sa part* toute triste dç nç
MONSIEUR LE MINISTRE* 5l
pouvoir Taider, écrire sous sa dictée, compulser ces gros livres. Elle avait des terreurs profondes lorsque Vaudrey devait, à la tribune, prendre la parole. Elle n'osait pas aller l'entendre et, sachant qu'il allait parler, elle n'avait pourtant point le courage de res* ter chez elle. Anxieuse, elle montait dans la tribune publique. Elle frissonnait, près de s'évanouir, lorsqu'elle entendait, au milieu d'un silence qui lui semblait glacé, le président laisser tomber ces mots : La parole est à M. Vaudrey,
La voix de Sulpice venant jusqu'à elle lui paraissait changée. Elle se demandait, effrayée, si la terreur le serrait à la gorge. Elle n'osait pas regarder. Il lui semblait qu'on riait, qu'on faisait du bruit, que les gens toussaient, qu'on n'écoutait pas. Pourquoi étaitelle venue ? Elle ne viendrait plus. Elle se sentait devenir toute froide. Puis, brusquement, une tempête de bravos montait jusqu'à elle, comme une explosion de sympathie. Des mains frappaient, des voix acclamaient. Elle se soulevait à demi, appuyée au rebord de la tribune et, à travers les têtes , là, en stassée, dominant cene immense salle, elle apercevait, toute joyeuse etrassurée, follede bonheur et fi ère de cet homme dont elle portait le nom, Sulpice debout, les bras croisés ou les mains sur la tribune et, au-dessous du fauteuil où un homme cravaté de blanc demeurait immobile, son mari redressant sa tête blonde et jetant comme à plein cœur, ses paroles, sa volonté et sa foi.
C'est alors qu'elle aurait voulu crier à tous qu'elle était à lui, qu'elle Fadorait , qu'il était sa fierté, comme elle étajt sa joie | Elle eût voulu le serrer dani
92 ICONSIBUR LB MINISTRE.
ses bras, se pendre à son cou, lui répéter, devant tout9 cette foule : Je t'aime !
Mais c^était pour le cher foyer qu'elle conservait sa tendresse, afin de calmer cet enthousiaste si souvent désespéré, ce nerveux que tout surexcitait et enfiévrait, ce grand homme, disait-on à Grenoble, qui n'était pour elle qu'un grand enfant qu'elle adorait et retenait avec des dévouements de petite fille et des soins délicats de mère.
Vaudrey, cependant, ambitieux du bien plus que du pouvoir, usant sa vie aux batailles de la Chambre, voyait le temps passer, les jours fuir, sans avoir la %^ sensation d'un progrès, d'une marche en avant vers le but. Depuis la guerre , pour lui comme pour tous ceux de sa génération, les années avaient passé avec une rapidité de vertige, et, tout à coup, brusquement, après s'être en quelque sorte endormi, en se disant qu'un homme de trente ans a devant lui l'avenir, il se réveillait brutalement, tout étonné d'avoir la quarantaine.
Quarante ans ! Sulpice avait éprouvé une certaine mélancolie involontaire en changeant de chiffre de dizaine, et quelque situation qu'il eût conquise jusque-là dans son parti, dans le groupe de ses amis, il rêvait de devenir plus encore, las de jouer les rôles de son second plan, avide de figurer au premier, devant la rampe, en pleine lumière.
Matériellement, dans l'intérieur ouaté que lui faisait Adrienne , il était heureux. Elle l'apaisait , ramenait à la réalité ses enthousiasmes, s'effrayait parfois de ses énervements, de ses colères, et plus f pçore de sçs iUusioqs svir les hommes et les choses
MONSIEUR LE MINISTRK. 53
Sulpïce lui reprochait souvent de couper les ailes à ses rêves.
— Moi ? disait-elle, c^est plutôt à tes moulins à vent que je les brise, don Quichotte que tu es !...
Alors il souriait, la regardait, plongeait son regard dans les beaux yeux bleus de cette timide, et elle devenait toute rouge, comme honteuse d^avoir semblé faire de Pesprit.
Elle ne voulait être que Tamie dévouée de cet homme, supérieur à elle, se disait-elle, et par le seul instinct de son amour, ignorante des intrigues politiques, elle était cependant la meilleure conseillère et la plus clairvoyante , n'ayant de joie que lorsque, par hasard, Vaudrey l'écoutait.
— Je t'aime t^nt ! lui disait-elle avec la profondeur d'abandon d'un pauvre être qui n'a au monde qu'une affection, un prétexte pour aimer.
Lui, ne voyait, dans cette vie, que la pénombre : sa jeunesse inutilisée, ses espoirs enfuis, ses craintes, les dégoûts que lui inspiraient parfois les perpétuels recommencements et les maquignonnages de la politique. Si choyé , si aimé, il lui semblait pourtant qu'il manquait quelque chose à sa vie. Il eût souhaité un enfant, un fils à élever, un devoir intime, puisque la situation politique l'empêchait de remplir un devoir civique. Ah ! oui, un fils, un être à pétrir, un front à baiser, une âme à façonner à l'image de son âme, un enfant qui ne connaîtrait pas de la vie toutes les tristesses que sa génération à lui avait supportées I C'était peut-être un enfant seulement qui lui manquait. Mais évidemment il lui manquait quelque chose.
54 MONSTIStm LE iriKISTRV.
Et il souriait cependant, toujours amoureux de cette jeune femme de vingt-cinq ans, mince, frêle, avec des craintes et des naïvetés d^enfant , habituée à la solitude silencieuse du logis de son tuteur, et qui, à Paris, dans le cabinet de son mari, rangeant ses livres, ses dossiers, les projets de loi, les rapports, essayait d^envelopper doucement son cher Sulpice dans le confortable doux d^un bonheur bourgeois doucement savouré comme une liqueur de coin du feu.
Puis, un jour, tout à coup, dans ce logis, la nouvelle d^un éclatant changement politique tombait brusquement.
Sulpice arrivait, un soir, nerveux, inquiet et heureux à la fois.
On parlait de lui, à peu près partout, pour une combinaison ministérielle. Son dernier discours sur la politique intérieure Pavait plus que jamais mis en évidence et passait pour avoir hardiment contribué au dénouement d'une redoutable crise.
; Ministre ! Il pouvait, du soir au matin, devenir mi* nistre ! Sa politique triomphait.
L'avocat Collard (de Nantes) , qu'on désignait comme le futur chef du cabinet, était de ses amis intimes. Il était question — réellement — de confier à Sulpice Vaudrey un portefeuille et un des plus importants, un gros portefeuille, comme on dit, celui de l'Intérieur ou des Affaires Etrangères, l'Instruction Publique qui veille sur l'âme des peuples et TAgriculture et le Commerce, qui sont chargés de les nourrir, étant de petits portôfeuilles.
VONSIBUR I.I mmsTRB. 55
Sulpice racontait tout cela à Adrienne, à table, tout en mangeant machinalement, sans appétit.
Il y avait réunion de son groupe à huit heures. Il en était sept. Il se hâtait.
Adrienne le trouvait très pâle. Elle éprouvait une sensation étrange, joyeuse évidemment, un peu inquiète pourtant. La politique lui arrachait si souvent et si longtemps son mari, la condamnait déjà à vivre dans une telle solitude, que Tisolée se demandait si elle n^allait pas être désormais condamnée à une vie plus abandonnée encore. Mais t«ute préoccupation disparaissait devant Févidente joie de Sulpice. Il avait la fièvre, une fièvre impatiente. Il lui semblait quUl ne s^était jamais trouvé à une minute aussi décisive de SSL vie.
Le timbre de la sonnerie, jetant tout à coup sa note claire dans le silence, le fit tressaillir.
Un domestique, ouvrant la porte de la salle à manger^ tendait à Vaudrey une lettre portant dans un angle de Tenveloppe ces deu^ mots : Très pressé.
Sulpice reconnut l'écriture.
C'était Collard (de Nantes) qui lui écrivait.
Adrienne vit son mari devenir tout rouge, tandis qu'il lisait cette lettre, et vivement Sulpice lui passa le billet, avec un rayonnement de joie dans les yeux.
— C'est fait ! Lis !
Adrienne était toute pâle.
Collard avertissait son « collègue > que la combinaison ministérielle dont il était le chef avait abouti. Le Président attendait, à l'Elysée, les nouveaux ministres. Il offrait à Vaudrey le portefeuille de Fintériçur>
— Ministre ! dit Adrîenne, heureuse maintenant Vaudrey s'était levé, tenant toujours sa serviette à
1p. nain et cherchant machinalement quelque chose, V . peu troublé.
— Mon chapeau; dit-il. Mon pardessus. Une voiaire.
Adrienne, les mains jointes, dans une sorte d'admiratioii d'enfant, le regardait comme s'il devait brusquement être transformé. Tout son être, en effet, s'épanouissait dans une satisfaction complète. Il embrassa Adrienne avec une sorte de folie, deux fois, dix fois, et partit, descendit l'escalier avec une légèreté d'amoureux courant à un rendez-vous.
Cette lune de miel de la politique durait encore, au moment où Vaudrey, enchanté, voyant tout en beau , promenait ses curiosités étonnées dans le foyer de la danse. Il entrait au pouvoir avec toutes les bonnes volontés de la foi absolue. Il lui semblait qu'il allait sauver le monde, régénérer l'administration, détruire les abus^
— Il est difficile d'être ministre, disait-il en souriant, mais rien n'est plus facile que d'être un grand ministre. Il suffit de vouloir le bien !
^ Et de pouvoir le faire, lui répondait son am! Granet, un peu ironique.
Gomment, pouvoir? Mais rien n'était plus simple,
puisque Vaudrey avait en mains toutes les puissan-
cs !... Si les autres avaient fait faillite aux espérances
de leurs amis, c'est qu'ils n'avaient pas osé, c'est qu'ils
•A avaient pas voulu !
On allait, maintenant, voii ce qu'il ferait, lui I Et
VONKIEUR LE MINISTRE. OJ
non pas demain, non pas dans un mois — tout de suite. • Il entrait hardiment, comme un despote aimable, dans ce ministère où ii entendait tout réformer, étudier, refaire, et, pris de la fièvre d^un beau zèle de néophyte, dès l'abord, un peu surpris, il se heurtait aux entêtements de la routine, aux étonnements de rignorance, aux duretés d'acier des engrenages de cette machine immense, plus éternelle que des empires : PAd-mi-vnis-tra-tion.
Bah ! ii en aurait raison ! Il sufHsait de patienter. Après tout, on avait le temps.
— Le temps ? Déjà ! répliquait Granet, éternellement railleur.
De cette aurore du pouvoir, qui doucement teignait en rosé les ambitions de Sulpice, Adrienne, toute surprise, recevait aussi les reflets. Elle partageait, sans aucun orgueil, le succès de Vaudrey, et maintenant, quel que fût son amour profond des intimités de la vie, il lui fallait cependant vivre un peu plus qu'auparavant au dehors, se montrer j comme disait Sulpice, et dans l'enveloppement de succès et de flatteries qui allait à elle, cette nécessité n'était qu'une joie nouvelle dont elle rapportait le consentement à son mari.
Lorsqu'elle entrait dans un salon, c'était une explo* sion de sympathies, un murmure charmé, une curio* site aimable. Les femmes regardaient et les hommes faisaient cercle :
— Madame Vaudrey ?
— - La femme du ministre 1
— Charmante ! ,
— Toute jeune I
58 MONSIEUR LE MINISTllS.
— L^aîr un peu provincial f
— D'autant plus séduisante I
— C'est vrai, fraîche comme un brugnon !
Elle tâchait de se faire pardonner par une modestie souriante, très sincère, l'espèce de situation enviée où le hasard la plaçait tout à coup. On disait d'elle qu'elle recevrait un compliment comme une pensionnaire reçoit un prix, toute timide. On lui passait de pouvoir garder encore les joues rouges, parce qu'elle avait les mains exquises et blanches. On ne la trouvait pas « trop de Grenoble ». Les gens spirituels l'appelaient même la jolie Dauphinoise, les plus flatteurs la petite Dauphine.
— Bref, beaucoup de succès ! disaient les chroniques, le début d'une femme du monde dans un salon étant quotidiennement assimilé à celui d'une actrice sur un théâtre.
C'était surtout parce que Vaudrey paraissait heureux que la jeune femme se sentait satisfaite. Elle n'avait aucune des vanités de la puissance. Seule, la plupart du temps , dans les grands appanements déserts, aux décorations luxueusement banales du ministère, elle regrettait plus d'une fois ce logis de la Chaussée-d'Antin où elle et lui retrouvaient — rarement, mais quelquefois — les chères solitudes des premiers mois de leuç union, les tête-à-tête de Grenoble, les causeries longues, les échanges de pensées, d^espoirs, de souvenirs — déjà ! de souvenirs, — et elle disait parfois à Sulpice, tout enfiévré et rayonnant et enchanté d'avoir enfin touché le faîte :
— Sais-tu où il me semble vivre ici ? A l'hôtel ! -!- £t tu as raison, répondait gaiement Vaudrsy^
MONSIEUR LB MlNIStUB. bg
nous sommes à Thôtel, mais c^est Thôtel où loge la volonté de France !
— - Tu conçois, mon ami, que si tu es heureux...
— Très heureux ! C^est maintenant seulement que je vais donner ma mesure. Tu verras, Adrienne, tu verras ce que j^aurai fait et ce que je serai devenu — dans un an !
Dans un an I
Guy de Lissac habitait, rue d^Aumale^ un petit pavillon, formant hôtel, au fond d^une cour. Il avait donné, pour l'arrangement de ce nid de garçon, — un nid où les couveuses sans couvée se succédaient rapidement, — carte blanche à un de ces tapissiers qui mènent en coupe réglée le goût de bibelots qui est la fièvre de ce temps et revendent fort cher à des boursiers ou à des filles les faux Clodion et les faux Boulle ramassés au hasard des ventes.
Lissac, qui avait assez de goût pour découvrir, une à une, des pépites artistiques dans le roulement de ruisseau de Paris, avait trouvé fort commode de se réveiller, un beau matin, dans un petit hôtel peuplé de japonaiseries, de portières chinoises en satin, de tapisseries, de bahuts Renaissance et de terres cuites se tordant sur leurs gaines sculptées. Le tapissier avait du goût, Lissac avait de Pargent. Les bibelots étaient authentiques. «La séduction coquette du logis était évidente»
6o MONSIEUR LE MINISTRE.
Il manquait bien à cet appartement de garçon quelque chose de personnel, de vécu, de choyé, la marque d'un goût quelconque, d'une passion pour une époque ou pour une chose, tableaux ou livres. Dans ce fouillis de raretés disparates, où les net:(kés d'ivoire couraient sur les tables, à côté des bronzes de Barye et des jfigurines de Saxe, il eût fallu, pour donner un accent original à la collection, la marque d'une affection particulière, quelque chose comme une note préférée. Ce logis de mondain, avec son lit laqué blanc, drapé d'un baldaquin Louis XV, et des becquetis d'oiseaux sculptés sur bois, comme lé lit de la reine à Trianon, ressemblait vaguement à l'appartement d'une femme à la mode.
Mais Guy avait fait accrocher, çà et là, quelque sabre de Samouraï, des kriss malais, des poignards d'Orient dans leur étui de velours pourpre et, sur le fond de tapisserie verte de l'antichambre, une panoplie où de fines épées de combat, à garde d'acier, se mêlaient à des claymores écossaises aux poignées d'argent, donnaient un caractère mâle à cet hôtel de boulevardier élégant, empesté d'ylang-ylang comme la petite maison d'une jolie fille.
Ce Guy vivait, à Paris, d'une vie décousue, laissant Vaudrey, son vieux camarade du collège de Grenoble, poursuivre les joies de la politique et savourer, comme disait Lissac avec ce ton degouaillerie qui est l'accent habituel de la causerie parisienne, les « douceurs du pouvoir » ; pour lui, ce qui le tentait à Paris, c'était Paris lui-même, tout simplement: — ses olaisirs, ses premières, ses surprises, ses femmes, ce umet de «caudale et ce parfum de corruption raffi«
MONSIEUR LB MINISTRE. 6l
née qui était comme Todeur propre à son temps et à son milieu.
Il avait, tour à tour, gâché deux fortunes, sans regrets; il avait un peu tâté du journalisme, essayé de la finance, gagné à la Bourse, perdu aux Cercles^ connaissant tout le monde et connu de tous, la lèvre souriante et la dent dure, aimé des filles, redouté des hommes, bien apparenté, authentiquement noble^ ce qui lui avait permis de traverser, sans s'y crotter, toutes les bohèmes, ayant toujours retrouvé un oncle oublié ou rencontré un ami complaisant pour solder à temps ses dettes de jeu et régler, au bon moment, ses différences ; pour le moment, bien en selle et galamment entraîné, le cœur dispos et le gousset plein, enchanté, ne détestant pas la vie qui lui semblait un temps de prison à passer gaiement, Parisien jusqu'aux ongles et jusqu'à Tâme, pis que Parisien, provincial parisianisé et imprégné de parisine comme certains malades le sont de morphine, jugeant les hommes sur leur esprit, les actions sur leur résultat, les femmes sur la pointure de leurs gants; sceptique en diable, le verbe méchant et l'esprit indulgent,alerte encore à quarante ans et prétendant même que c'est le bel âge masculin, — celui de la fortune et des bonnes fortunes — il se laissait vivre et prenait les heures comme elles sont, trouvant sagement qu'une journée de neige ou de pluie ne dure pas plus qu'un jour de soleil, et qu'après tout une mauvaise nuitée est bientôt passée.
Lissac était demeuré une partie de la nuit précédente place Vendôme, à son cercle, en quittant Vaudrey. Il avait joué, il avait gagné. Il s'était endormi
sur un roman à la mode, très scrupuleusement observé mais distillant de P^nnui, et il s^était éveillé tard, la tête un peu lourde. Il y avait des ourlets de neige sur les rebords des fenêtres et sur la maison qui faisait face à son petit hôtel. Les toits disparaissaient sous cette large nappe blanche, confondue à demi avec le fond du ciel, d^un gris blanc.
— Un temps exécrable ! Tant mieux , songea Lissac, il ne viendra pas de visites.
— Je ne recevrai personne, dit-il à son domestique» Par un temps pareil, il ne peut venir de visiteurs que pour emprunter de l'argent !
Il achevait de déjeuner , trempant dans un œuf à la coque une petite cuiller russe, d'argent niellé, son thé fumant, à côté de lui, dans une théière d'argent martelé, aux dessins japonais, lorsque, malgré l'ordre donné, le domestique lui apporta une carte écrite au crayon sur un bout de papier arraché à un carnet.
— Ce n'est pas un emprunteur. Monsieur I
Guy prit le papier dédaigneusement, croyant, malgré cette opinion, y trouver le nom d'un quémandeur qui n'avait pas même son nom gravé sur du bristol, etj mettant son binocle, il épela la fine écriture qui courait sur le chifTon, puis, après avoir laisse ic happer un ah! bah! et un tiens! tiens! fort éton« aés, il dit en se levant:
— Faites entrer!
Il avait jeté sur sa chaise sa serviette damassée aux ornements russes, et instinctivement se regardai* dans la glace, comme une coquette avant le rendez* vous, donnant un pli à'soa vestoa de flanelle, faisant
bouffer la cravate qui serrait à demi le col de foulard bleu de sa chemise du matin.
Au moment où il examinait les plis que faisait sur ses pantoufles de cuir rouge son large pantalon de flanelle, une femme soulevait à demi le satin broché de la portière et s'arrêtait, encadrée dans les flots de satin jaune, en regardant le jeune homme et en disant d'une voix claire, dans un joli sourire où les dents brillaient :
— Bonjour, Guy!
Lissac alla droit à elle, les deux mains tendues.
Elle laissa se déplier derrière elle la grande portière de satin et, après les avoir un moment laissées levées, elle fit hardiment tomber ses deux petites mains gantées de Suède dans les mains de Guy et le regarda, riant, les yeux dans les yeux.
Il paraissait un peu étonné , la contemplait comme on étudie quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis longtemps, et la jeune femme relevait la tête, bravement, montrant son visage à la lumière, comme pour passer l'inspection avec crânerie.
-^ Vous ne m'anendiez pas, hein ? dit-elle.
— J'avoue...
— Il y a même belle lurette que vous ne pensez plus à moi, certainement.
Guy voulut s'incliner et déposer , pour toute réponse, un baiser sur le bout de ces doigts, mais il réfléchit que depuis qu'ils ne s^étaient vus, la raie qui divisait ses cheveux bruns s'était diantrement élargie, et il resta debout, répondant avec sa fatuité de joli homme :
— Vous vous trompez, Je songe très souvent à vous!
Elle avait, d^un coup d'œîl circulaire, examiné les meubles du cabinet, les tableaux dans leurs bordures, les dessins et les appliques et, en s'asseyant, ses petits pieds l'un sur l'autre, tout près du feu :
— Très gentiment logé ! Vous avez toujours eu du goût, je le sais, mon cher Guy !
— J'en ai moins que par le passé, ma chère Marianne, dit-il en donnant à cette fadaise le recoulement d'un madrigal.
Marianne se mit à rire en haussant les épaules.
— Est-ce que vous me trouvez très changée? demanda-t-elle brusquement.
— Oui, rajeunie.
— Je n'en crois pas un mot !
— Parole. Vous avez l'air d'une communiante.
— Sous quelles espèces, bon Dieu \ dit Marianne avec son petit rire clair, légèrement convulsif.
Il la regardait toujours, curieusement, assise ainsi auprès de la cheminée.
Le feu clair et dansant qui moîrait l'or des cadres de reflets mouvants et rosés avivait le teint un peu pâle de cette jeune femme et donnait à ses yeux gris, petits et pétillants, un reflet de braise. Elle tournait à demi sa tête blonde vers lui, le nez retroussé, tout petit, spirituel et mobile, la bouche grande mais d'une sensualité irritante et qui attirait, relevée à demi par un rictus semblable à un encouragement ou à un défi.
Elle avait laissé glisser de ses épaules un manteau garni d'une toa a ure usée, et son torse plein, aux
vêtements collés à la peau, sortait de là, frissonnan un peu, la nuque blanche, à reflets dorés, presque cachée sous un flot de cheveux d'un roux de cuivre. Elle venait d'enlever, avec des mouvements brefs, ses gants de Suède qu'elle roulait machinalement entre ses doigts.
. Il y avait en elle une élégance native, une exquisité de tournure et de grâce, un peu attristée par l'usure de ses ^vêtements, et Guy, fort habitué à coter, d'un regard, la situation matérielle des gens, devinait une gêne quelconque chez cette femme qu'il avait, quatre ou cinq ans auparavant, connue si charmante, dans le tapage assourdissant d'une vie de folle et le feu d'artifice d'un luxe passager, éteint maintenant comme une fusée brûlée !
Marianne Kayser !
De toutes les femmes qu'il avait rencontrées, c'était assurément celle-là qu'il avait le plus profondément aimée! Aimée d'un amour absolu, sans réflexion, fiévreux, traversé de folies. Ce n'était pas une fille, cette Marianne, c'était une réfractaire, une affranchie, une révoltée, trop pauvre pour être épousée, trop fière pour être, une courtisane , trop hardiment insurgée pour accepter l'humilité de la destinée.
Orpheline, élevée par son oncle, Simon Kayser, un peintre solennel, insoucieux de tout, — sauf de son art et de la moralité, de la dignité, de la supériorité de son art, — et qui avait, à l'ombre de sa propre inconscience, laissé librement se développer, comme le venin des plantes, les colères perverses, les rêves ardents de sa nièce ; aux côtés de cet homme, dans l'atmosphèrç viciée d'un ménage déla«
bré tle vieux garçon, Marianne avait vécu de Tâprc vie de la jeune fille déclassée, pauvre, et dont tous les instincts sont tournés invinciblement vers le luxe- Elle avait grandi dans la promiscuité bizarre des modèles et des camarades d^atelier et comme dans la fumée des paradoxes et des pipes. Toute petite, elle amusait comme un jouet ce peintre sans talent, qui la laissait courir, bondir, sauter sur les divans comme un jeune chat, Penfant lui allumani son poêle et lui bourrant sa pipe.
Des livres traînaient dans Patelier. Elle les lisait tous, au hasard, avidement, regardant avec curiosité les images où des baiser^ sensuels s^échangeaient sous les tonnelles, où, sous les rideaux, les jupes de soie retroussées se fripaient joliment, crayonnées par des Eisen ou des Moreau. Elle avait été femme très vite, sans que Kayser s'aperçût qu'elle pouvait comprendre et juger.
Ce faux inspiré, tout entier à des compositions mystiques où la peinture se faisait nébuleuse, — philosophique, et probante, disait-il ; — ce penseur dont la brosse peignait des énigmes comme elle eût peint des enseignes,nese doutait pas qu'il y avait à ses côtés une créature grandissante, éprise, elle aussi, de chimères, attirée par le gouffre, mais cherchant, non pas le côté mystérieux des nuées, mais l'inconnu de la vie, le secret des visions qui la hantaient, des tentations troublantes qui l'enfiévraient.
S'il eût, un moment, touché terre en descendant de sa nébuleuse, l'oncle Kayser eût pu trouver, au fond du regard de Marianne, une ardeur fauve et, dans ses gestes, quelque chose de fébrile et d'impatient.
MONSIBUB LE MINISTRE. 67
Mais il s^en souciait bien, ce gros homme roux et rond, parlant, du haut de son ventre rebondi, de la moralité artistique, de la dignité esthétique, de la nécessité d'élever le niveau de Part, de lui donner une mission, un but, un idéal — l'art éducateur^ Vart moralisateur — et laissant vaguer, comme un petit chien élevé au hasard dans son atelier, cette créature instinctive, enfiévrée, ennuyée, pétrie de vice, qui portait son nom.
Isolée, oubliée, la jeune fille restait quelquefois des journées entières courbée sur un livre, pâle, les lèvres sèches, avec des yeux gris qui brûlaient , les doigts dans ses cheveux ou accoudée sur Tappui d'une fenêtre et suivant, de loin, quelque vision au fond des nuages.
L'atelier donnait sur une rue silencieuse et triste^ d'où rien ne montait 'que des bruits de pas lents, lassés, fatigués. On étouffait, derrière ce vitrage, et l'horizon morne du regard, pour Marianne, c'était ce cadre de pierre où se heurtait sa pensée comme un oiseau s'y fût cassé les ailes.
Ah ! s'enfuir, échapper à l'égoïsme solennel, aux théories de Simon Kayser, et vivre de l'ardente vie de celles qui sont libres, aimées, riches, heureuses 1
Marianne grandissait avec ce rêve.
Elle avait éternellement devant ses yeux, comme devant sa vie, ce mur gris, percé d'yeux, qui était la maison haute taisant face à l'atelier du peintre, et éternellement aussi, que ce fût l'été, avec ses soirs étouffants, ses volets clos — toute la rue déserte, les voisins partis pour la campagne — ou l'hiver, avec •on ciel gris^ ses toits plaqués de neige salie, sies lu*
Q8 monsieur le ministre.
mîères brillant cierrière des rWeaux comme des taches rouges sur du papier huilé, toujours Marianne éprouvait jusqu'au fond de Pâme le vide amer des mélancolies parisiennes, les tristesses pénétrantes des isolements noirs, des songeries creuses, rongeantes comme des douleurs inconsolées.
Elle grandissait ainsi, le corps et Pâme emprisonnés dans ce logis d'où elle ne sortait que pour aller se traîner dans les galeries du Louvre, au bras de son oncle qui, inévitablement, devant les mêmes tableaux, recommençait, de sa grosse voix enflée de comelifanfe, les mêmes conférences, s'eTiportait ou s'extasiait, selon que les tableaux des maîtres rentraient dans sa manière j son système^ sa Jbi. Et il fallait Pentendre scander tous ces grands mots : Mon sys-tè-me ! Marianne connaissait la phrase d'avance. Tous ces Flamands ? Des peintres de tabatières, sans idéal, sans portée ! a Et le Titien, vois-le, ce Titien ! Mais où était la pensée dans le Titien ? Et la mo-ra-li-té ? )Le Titien ! Un vendeur de chair fraîche ! Un boucher à l'étal ! Un peintre de courtisanes ! L'Art devait avoir une majesté, une dignité, une virginité, une idéalité tout autres ! »
Ah ! ces mots en té^ solennels, boursouflés, pédantesques, sonnant faux, ils s'enfonçaient dans les oreilles de Marianne comme des injections cuisantes !
Elle emportait de ces visites au Musée l'impression morne d'une tournée au cimetière. Elle rentrait chez elle avec des migraines accablantes et des colères sourdes contre la destinée. Elle aimait encore mieux cet atelier aux divans usés, aux tapisseries qui lentement ^'elRloquaient, se trouaient mangées des vers.
MONSrsffR LB MINISTRE. bÇ
Là, du moins, toute seule, face à Irce avec ellemême,rongée par une crainte lâche — la peur de Pavenir, — cette jeune fille qui avait toutlu, tout entendu, tout compris, qui savait tout, souillée de toutes les plaisanteries de Tatelier Kayser, qui parfois, en dépit de Pélévation des sacro-saintes discussions esthétiques, ressemblait effroyablement à une tabagie, — cette vierge de corps, qui n'avait plus une seule des virginités de l'esprit, pouvait se replier sur ellemême, et elle se demandait alors où la conduisait cette vie, dans la solitude de son destin.
De dot, aucune. Son père n'avait rien laissé. Kayser était pauvre, endetté. Pas un état. Courir le cachet pour donner des leçons de piano, paraissait à Marianne se ravaler à une sorte de domesticité. Que celles qui voulaientposer pourle prixMontyon lefissent ! Elle, jamais !
Ah ! quelles angoisses ! Quelle seraît la fin d'une telle vie ? Le mariage ? Mais qui voudrait d'elle ? Un de ces peintres sans talent qui promenaient chez Simon Kayser leurs théories méprisantes et leurs bottes éculées ? Tomber d'une bohème dans une autre, de la gêne dans la misère ? Être la femme d'un de ces penseurs aux cheveux gras ? Tout son être frissonnait de révolte à cette seule idée. Et, par le vitrage entr'ouverf, venaient à elle des effluves chaudes, des ardeurs de sève montante, des chaleurs douces qui lui donnaient des éblouissements et des fièvres. Les yeux clos, allongée sur le divan rapiécé, son beau corps étendu sous la caresse du vent tiède, elle rêvait, rêvait, rêvait...
Le réveil fut une folie, un coup de tête, une fuite.
Il s^était trouvé, dans la maison de la me de Navafin, un passant plus hardi, un peintre qui, dans le coudoiement journalier,alluma son amour àFétrange flamme de ces yeux impudiques de vierge. Tout fut dit dans un regard.
La rencontre d^un débauché décida de la vie de cette fille. Elle tomba, non par ignorance, ni par curiosité, mais par colère et comme par bravade. Puisqu'elle était une déclassée, une isolée, sans mère, sans famille, sans appui, sans amour, eh bien 1 elle secouait le joug définitivement ! Elle s'affranchissait tout à fait. Elle se révoltait !...
Elle s'enfuit avec cet homme.
C'était un joli garçon, affamé de plaisir, qui promena hardiment sa conquête, jeta Marianne dans le tas des maîtresses ordinaires, et eût fait d'elle une fille, si l'intelligence supérieure, la volonté et le dégoût même de l'insensée n'eussent dominé à la fois et ce premier amant et ce milieu louche où il la poussait.
Kayser n'avait éprouvé que de l'étonnement devant la fuite de sa nièce. Comment n'avait-il jamais soupçonné ce qui s'agitait dans cette tête ? « Ces satanées femmes, personne ne les connaît^ pas même ceux qui les ont faites ! Un père n'y aurait rien vu, A plus forte raison un oncle ! » Et il avait repris ses rêves d'art supérieur, endormant son dépit, — car les camarades le raillaient, — dans la fumée de sa pipe.
D'ailleurs, à tout prendre, ajoutait le peintre, Marianne avait suivi la loi naturelle. Pour tout le monde liberté complète, c'était encore une des théories de Simon Kayser. Marianne étant majeure pouvait dis-
MONSIEUR LE MINISTRE. Jl
poser de sa destînée, quitte à rencontrer une sanction sévère è sa conduite. Quand elle aurait « sondé toute la profondeur de Pabîme » — et Kayser disait cela en fumant son tabac, — elle reviendrait. L^oncle ICayser aurait toujours pour elle une place à ce qu'il appelait son/oyer.
— Le foyer de ta pipe ! lui avait dit, une fois, Marianne.
Et puis Kayser se consolait de l'aventure avec la sainteté de PArt, la seule qu'il reconnût. Là-dessus, par exemple, pas de concessions. Qu'importait au monde qu'une fille tournât mal, cette fille fût-elle sa nièce ? La morale publique ne s'en trouvait pas atteinte. Ah I si lui, Kayser, eût montré au public un tableau immoral, c'eût été « une autre paire de manches ! » La dignité, la gravité, la pureté de l'art, très bien ! — Mais une femme ! Peuh ! Une femme I — Et jamais une fois on ne l'entendit s'inquiéter de ce que pouvait bien devenir Marianne.
Dans ceue vie, de hasards, qui n'était pas celle de la courtisane, mais celle d'une affranchie qui se venge , Marianne avait rencontré Guy de Lissac et l'avait aimé autant qu'elle pouvait aimer quelqu'un. Guy l'amusait. Avec lui elle parlait de tout, se livrait, faisait des projets. Pourquoi se quitteraient-ils jamais ? Ils s'adoraient. Guy était riche ou vivait richement. Marianne était une maîtresse exquise, spirituelle, résumant dix femmes dans une femme. Guy en était fou et s'y attachait chaque jour davantage. Elle lui répétait souvent avec une bonne foi profonde qu'elle n'avait jamais aimé avant de l'aimer
f2 MOKSIEDR LB MINISTRS.
Et le premier amant ? Elle n'en savait même plus le nom !
Ils n'avaient pas de raison pour né point vivre éternellement unis, vivant d'une vie commune, heureux, attirés par les mêmes fantaisies, excités par les mêmes goûts. Pourquoi se séparer jamais, encore une fois ? Ce fut par cela même que Guy se détacha de la jolie fille. Il en eut peur. Il n'apercevait pas de fin, à une telle union. L'amourette qui le séduisait menaçait de prendre un autre nom : la Chaîne. Il se demandait sérieusement quelquefois s'il n'épouserait pas cette Marianne dont il connaissait les aventures, mais qui le grisait à lui faire oublier tout le passé.
L'oncle Kayser, toutentier à « la dignité de l'art » et occupé à composer une allégorie intitulée la Famille moderne^ — une page d'art pur, mystique, social, régénérateur, — avait décidément oublié sa nièce, et' pourtant Lissac avait parfois comme des tentations de la lui rendre. Il souffraitàl'idéede laisser Marianne à un autre. Sa terreur du mariage l'emporta sur sa jalousie. Un beau jouf, Guy irùmpit violemment. Se sentant malade, il s'était alité, lorsqu'il vit, un matin, arriver chez lui Marianne qui lui dit avec passion :
— Maintenant je ne te quitte plus ! Tu es en danger, je viens te sauver !
Guy, cette fois, se sentit perdu. Il eut cette perception rapide, violente comme un coup de poing, qut s'il laissait s'installer chez lui cette femme, c'en était fait de sa liberté, sans doute de sa vie. Ce Parisien érigeait en principe qu'un homme doit toujours être disponible. Il avait horreur de ce demi-mariage honteux, baptisé d'un mot d'argot, comme d'une
MONSIEUR LB MINI8TRB. ji
maculature : le collage. Il prit sur lui de risquer sa vie contre sa liberté et, pendant une absence de cette garde-malade établie à son chevet, il enferma au hasard, dans sa malle, des vêtements^ se jeta, tout grelottant de fièvre, dans un fiacre, et ses dents claquant, un frisson morbide lui courant par tout le corps, il se fit conduire à la gare et partit pour Tltalie.
Marianne avait éprouvé un crève-cœur nouveau devant ce départ inattendu. C'était un espoir qui lui échappait. Elle aimait Guy très réellement, et elle croyait vraiment le tenir. Il la fuyait I Où avait-il fui ? Elle eut, un moment, la tentation de le rejoindre, lorsqu'elle reçut de ses lettres. Mais elle devinait que Guy, la voulant éviter, faisait jeter ces billets rapides par quelque ami dans une ville où il n'était plus. Jouer, là-bas, le rôle grotesqued'une femme courant après son amant eût été ridicule. Elle resta ; et, dégoûtée, un moment navrée, désespérée comme une veuve, elle reprît le chemin de la rue de Navarin, revint au bercail et trouva l'oncle Kayser, toujours fort calme, et le tableau de la Famille Moderne presque totalement terminé.
— C'est, je crois bien, ce que j'ai fait de mieux ! et de plus moral ! lui dit Kayser. En art, la morale avanttout^ma fille! Maintenant, assieds-toi là,voyons, et conte moi un peu tes petites histoires I
Il y avait cinq ans — cinq ans entiers — que Lissac n'avait pas vu Marianne. Leur passion était devenue, peu à peu, de l'amitié — par lettres. Marianne avait écrit. Guy avait répondu. Tous les reproches s'étaient trouvés échangés par la poste, et, en dépit de cette correspondance, on n'avait, de part et d'autre, ni cher-
ché Toccasion ni éprouvé le désir dç sç revoin Caprice défunt. On s^était bien aimé» pourtant I...
Et, tout à coup, brusquement, un pi^tin, par ce froid Tif ^ Marianne arrivait là, qua^î-grelottante, dans Tappartement nouveau, chaulant ses petits pieds au feu et lui présentant le bout rosç de son nez froid.
Guy en était un peu surpris.
Il contemplait, avec une curiosité qui n^allait point sans trouble, cette femme qu'il av%\i ^jmé^, vraiment aimée , à en souffrir , — le^ naïfs disent à en mourir. Il essayait de retrouver, au fond de ces yeux gris, pétillants et narquois, çe^te âamme des passions d^autrefois, éteinte sans laisser même ^n fragment de braise allumée. Dire qi^Ul aurait risqué sa vie pour cette femme; qu'jl lui. aurait sacrifié son nom; quMl s^était Qrr^ché à elle avec une âpre bravade; qu'il avait taiUé, ppijr se séparer d'elle, à plein dans la chair d^ son être ; qu'il avait fui, partant pour l'Italie avec des appétits farouches de solitude et d'oubli | Eh ! oui, Marianne avait été son amour vrai, à ce Parisien sçpptiqi^e, blagueur et blasé, et il essayait dç ressaisir, en regardant la jolie fille, quelqu'une des sensatiofis envolées, de ces ressouvenirs qui, plus d'une fo|s encore, lui venaient chatouiller le cœur.
Evidemment Marianne se rendait cQmpte de ce qui se passait dans la tête de Guy. Elle sou- /iait très étrangement. Enfoncée maintenant dant la causeuse , son dos bien appuyé au dossier» penchant à demi §a nijque blçnde roulée sur la tdi llèr^ de guipur», gUe regfr4ajt ^vec une pâté sim
ItOKâlStm tS MINISTRE.
gulière Lissac, le coup d^œil de la femme semblant plus aiguisé, en tombant de côté.
Il sentait couler sur lui, à travers les cils mi-baisséSy un regard malicieux. Les narines mobiles du petit nez qu'il voyait par-dessous avaient de légers tressaillements nerveux, que soulignait le retroussis railleur du sourire. Les mains posées sur le gras di^ bras battaient, avec des frémissements dans les doigts, une petite marche fébrile, faisant comme des gammes sur un clavier..
Et Guy cherchait à évoquer, dans la cambrure de ce corps doucement ployé, dans ce regard à demi narquois, à demi noyé, dans le battement de ces narines, quelque chose des extases d'autrefois. Il revoyait dans l'ombre du menton, la place de ce cou où il aimait à enfouir son front et à poser ses lèvres, avidement, longuement, comme on savoure une liqueur. Il se passait en lui quelque chose d'étrange. Tout ce qu'il y avait d'inassouvi dans cet amour brisé et non dénoué lui remontait au cœur.
Caprice ou ressouvenir, il éprouvait encore, comme aux heures de jadis, auprès de cette femme, Pémotion qui Tétreignait à la poitrine et lui causait cette délicieuse sensation de trouble dont tant .d'amours faciles Pavaient, depuis, désaccoutumé. Un parfum léger, pénétrant et doux, voltigeait autour de Marianne , et Lissac retrouvait là Todeur capiteuse des jours enfuis, la troublante odeur des foins coupés.
Il ne disait rien, et elle, curieuse, attendait ce qu'il allait dire. Peut-dtre gâaée sous l'interrogation
yb MONSIEUR LE MINISTRE.
muette de Guy, elle secoua brusquement la tête, se redressa tout à coup :
— On peut fumer chez vous ? dit-elle en ouvrant un porte-cigarettes en cuir de Russie , à son chiffre.
— Comment donc I fit Guy, en allumant Téponge imprégnée d'alcool d'un trépied d'argent et en la présentant à Marianne.
Elle prit rapidement, du bout de ses dents fines, le bout du papelito qu'elle avait roulé dans ses doigts, et ralluma à la flamme. La lueur de l'alcool avivait ses yeux et rougissait légèrement ses joues pâles, que Guy contemplait avec une émotion singulière.
— C'est drôle, votre invention ! dit-elle en lui rendant la petite éponge où flambait une languette bleue.
Il l'éteignît et, se laissant aller au charme troublant des souvenirs, regardant Marianne déjà à demi enveloppée d'un petit nuage de fumée :
— Vous ne savez pas une chose, dit-il, c'est que, plus d'une fois — parole d'honneur — au détour d'une rue , au hasard d'une rencontre, mon cœur de vieux Parisien a battu en retrouvant, dans la coquetterie d'une tournure, ou dans un chignon de cheveux blonds pendant librement sur un manteau de loutre, ou dans un profil perdu de blonde pâle, avec une perle enchâssée dans le gras de l'oreille, quelque chose de vous qui ressemblait à ▼ous. Ces toques fourrées à petites plumes, qu'elles portent toutes maintenant, vous les avez plantées, avant personne, sur vos cheveux blonds 1 Quand j'en voyais une, je la suivais. Parole et non pas pour elle. L'inconnue trottait devant moi, frappant les trot*
toirs du haut talon de son pied fin, et je continuais à la suivre, avec cette illusion qu^elle ms mènerait, au bout de la route, quelque part où il me semble qu'on avait émietté un peu de paradis. Il se promène ainsi de ces fantômes d'amoureuses, en plein jour, dans les rues de Paris, et je ne suis pas le seul, allez, Marianne, qui ait éprouvé l'angoisse et le battement de cœur que j'ai ressenti. Il m'est souvent arrivé ensuite de me trouver les yeux un peu humides; mais si c'était l'hiver, j'attribuais tout simplement les pleurs au froid. Etait-ce le froid qui me mouillait les yeux, dites, Marianne ?
Marianne s'était mise à rire.
— Tiens, mais vous êtes idyllique, mon cher Guy I fit-elle en regardant Lissac.
— Mélancolique, rien 4e plus.
— Mettons élégiaque. Et ça vous est venu sur le tard, ces petites névralgies-là ? Un peu de valériane et de quinine, en pilules argentées, c'est souverain.
— Vous vous moquez de moi.
— Non, dit-elle, mais il était si simple alors, puisque mon souvenir vous devait inspirer tant de poésies et vous faire faire tant de chemin derrière les toques à plumes — il était si peu difficile de ne point prendre le train de Milan et de ne pas me fuir comme on se sauverait d'un créancier.
Guy, à son tour, eut un petit rire sur les lèvres
— Ah ! c'est que... voilà : je vous aimais trop I
— Je la connais, celle-là ! s'écria Marianne, do toi^ contrastant avec son élégance, d'un modèle d'atelier donnant la réplique à un rapin. Un madrigal c^ui n'a point servi, non ; il pleut!,
78 MOKSIEtlR LE MINISTRE.
— J'ai peut-être été bête , que voulez-vous ? fit
Lissac.
— N'en doutez pas, cher amî. On est toujours bête de se priver d'une femme qui vous adore. Ces phé* nomènes-là ne courent pas les rues !
— Vous vous rappelez donc, chère Marianne, dit Guy, le temps où, sur des ponraits-cartes, hardiment vous écriviez à quelqu'un qui vous aimait beaucoup : « A celui que j'aime plus que tout au monde ? »
— Oui, dit Marianne, en jetant un peu de fumée au plafond. Cane s'oublie jamais,ces choses-là, si l'on est le moins du monde sincère quand on les écrit !
— Et vous étiez sincère ?
— Foi d'honnête homme ! dit-elle en riant.
— On m'a pourtant assuré depuis que vous aviez, avant celui-là, adoré quelqu'un.
— C'est possible, fit Marianne avec une amertume soudaine ; mais, dans la vie que j'ai menée, on m'a si souvent achetée que j'ai bien pu prendre plus d'une fois pour de l'amour le plaisir que j'avais à me donner !
Elle avait laissé, dans ces pyaroles , lancées d'un ton bref, sifflant comme une cravache qui eût coupé l'air, percer une telle souffrance, une colère voilée, que Lissac en fut ému étrangement.
Ce Parisien de Guy éprouvait là un sentiment tout à fait curieux et très inattendu, et cette femme qui, la nuque appuyée au dossier du fauteuil, renversée, laissait monter, dans le frémissement de ses narines, la fumée sortie de ses lèvres , par bouffées , lui semblait une créature nouvelle, inconnue, qui venait là pour le tenter, 1\ suivait ^ dans le renversement df
MONStEUlt Lfi HiNfStRfl. 79
cette pànt alanguie, et coifaihe abandonnée^ les con'« tours de ce corps élégant, d^une jeunesse épanouie, les saillies du buste, les caresses des jupes collées à ces flancs exquis, et le retour inattendu de Pamie disparue, de la maitrçsse oubliée, prenait tout à coup pour lui le piquant d^un caprice et d^une aventure. Et puis cette noteamère,au milieu de ces lestes propos parisiens ^ fouettait encore sa curiosité , réveillait tout ce quMl y avait peut-être de latent encore dans une passion brusquement coupée en deux, autrefois.
Il sMtaii assis, sur un pouf, ft côté de Marianne , chei-chàiit du ttgAtd les yeux ciâii-s delà jeune femme, ëa main essayant de saisir une main blanche qui se défobait lestement. Il mettiâii déjà , dans le ge^te Commencé par ses bras, quelque chose comme la caresse d^uii enlacement.
Tout à coup, Màrlahne lé regarda bien en face, et, nettement, du ton railleur d^un passé qui refusait de toiivrli- un comJ>te à l'avenif t
-i- OH 1 oh ! mais c'est une cour, ça, mon ami ? Lissac souriait.
— Allons ! fit-elle. Laissez donc ! C'est un roman que vous avez déjà terriblement feuilleté, celui-» là !
-* Lie roman de ma viel. dit Lis$ac àvoix basse, approchant sa làvrt de l'oreille de Mariantie.
— Raison de plus pour ne pas le relire. C'est vrai, il est des livret qu'on ne lit qu'une fois. £t c'est peut* être pour ça qu'on ne les oublie plus !
Elle se levii toute droite, brusquement, envoyant son bout de cigarette dans le« feu de la cheminée et
8o MONSIEUR LE HINISTRB.
plongeant droit la clarté de soa regard dans les yeux étonnés de Lissac
— Ah ! le temps est loin, voyez-vous, de ce que vous ;appeliez, en riant — nous avons bien ri, je l'avoue ! — les « caprices de Marianne ! » Savez-vous où j'en suis, mon cher Guy? Oui, où en est la. folle qui fut votre maîtresse autrefois? A Tennuinoir, profond, incurable 1 Je bâillé ma vie, mon cher, comme dit cet autre, et je k bâille à m^ décrocher la mâchoire. Les journées me semblent ternes, les gens me semblent bêtes, les livres me paraissent fades, les sots me font Peffet d^diots et les hommes dVsprit de niais. C^est une maladie noire, si vous voulez, ou plutôt non, c^est une maladie grise, la haine de Tincoloré, la lassitude du banal, la soif de l'impossible. Une soif qu'on n'étanche pas, soit dit en passant. La source d'eau fraîche qui doit me désaltérer n'a pas encore jailli !
Elle parlait d'un ton sec, âpre, avec un sourire que de petits rires nerveux coupaient nettement, comme de légères quintes. De temps à autre, ayant repris* une cigarette, nerveusement, elle lançait une bouffée de fumée échappée de ses lèvres, ou, du bout de Pongle, touchant son papelito, elle faisait tomber sur le tapis une pincée de cendres.
Emu, intrigué, ne pensant plus à cette tentation de tout à l'heure, Guy la regardait en hochant la tête, comme un médecin qui trouverait un client plus malade que celui-ci ne voudrait bien l'avouer.
— Vous êtes très malheureuse, Marianne ! dit-il.
— Moi ? Allons donc ! Lassée, dégoûtée, ennuyée, oui! Malheureuse, npnl Le malheur, ça a encore
MONSIEUR LE MINISTRE. tfl
quelque chose de grand. Ça peut se braver. C^est le tonnerre. Mais la pluie, Téternelle pluie, la pluie incessante, avec le délayage de la boue, cela — ah ! cela, pouah ! c^est assommant ! Et il pleut, il pleut, il pleut terriblement dans ma vie !
Elle étendait maintenant ses deux bras dans un bâillement qui n^en finissait plus, laissant voir à Lissac Faccablement stupide. d^une déception, immense et d^une chute sans espoir.
— La vie ? Ma vie à moi ? Une meule tournée bêtement ! Un perpétuel recommencement d'amours sans joies et dMvresses sans soif. Comprenez-vous ? La. vie d'une fille menée par une vraie femme ! Une âme à moi, un esprit à moi, une intelligence à moi dans un corps que j'abandonne à d'autres... Que j'ai abandonné, Dieu merci ! Car je me suis ressaisie enfin et je n'ai plus d'amant, et je n'en veux plus ! Et je veux être ma maîtresse enfin et n'être plus la maîtresse de personne. Je n'ai qu'un plaisir, tenez...
— Lequel ? demanda Guy, que cette colère, et jaillissement de souffrance, cette douleur involontairement criée , troublaient profondément , le ballottant du doute à la pitié.
— Mon plaisir, dit Marianne, est d'aller m'enfermer toute seule dans une petite chambre que j'ai Jbuée au bout d'une ruelle perdue près du Jardindes-Plantes, et où j'ai fait transporter ce qui me reste d'épaves de 'ma vie passée : des livres, des bibelots, des portraits, est-ce que je sais ? Et ma volupté. est de me dire que là on ne me cpnnaît pas, on ignore mon nom, et d'où je viens, et où je vais, et ce que je pense, et ce que je hais, et qui j'ai aimé, et tout ! Je
82 KOKSIBUR LB MTKISTRB.
m'enferme. Je m'étends sur une chaise longue et je me dis que si, par hasard, — ça arrive, — un anévrisme, une congestion, je ne sais quoi, me foudroyait là, dans cette solitude, personne ne saurait qui je suis, personne, personne^ et qu'on porterait à la Morgue ou à la fosse, peu m'importe, ce corps dont les petits toquets de loutre vous rappellent la ligne serpentine. Ah ! n'est-ce pas, ce n'est pas très gai, ces parties de plaisir-là ? Eh bien I mon cher, ce sont mes bons moments. Jugez des autres t
Lissac,remué au vif,était décidément très intrigua . On venait à lui : donc on avait besoin de lui I On ne tenait pas à retrouver le signet à l'endroit où l'on avait laissé le roman interrompu : donc on ne venait point pour renouer ce qui avait été d'ailleurs, non pas dénoué, mais coupé.
Mais alors qu'est-ce que cette créature,tou jours charmante et capiteuse,et le cœur mor4u,tordu de tristesse maintenant, venait donc faire là ? Et était-elle femme (Guy la connaissait si bien !) à revenir ainsi, rien que pour évoquer les souvenirs enfuis, livrer le secret de ses angoisses présentes et faire quelque peu respirer à Lissac un parfum envolé, plus fugitif que la fumée bleue de sa cigarette ?
Elle s'était remise à rire de son petit rire maladif, après la confidence de ses appétits de solitude, et. regardant toujours Guy :
— Vous êtes, m'a-t-on dit, très assidu aux réceptions de Sabine Marsy ? demanda-t-elle tout à coup.
-^ Oui, fit Lissac. Quoique je'n'aime guère les salons politiques*
rr- l\ est politique sans l'être, paraît-il. Il va deve-
MONSIEUR LB MINISTRK. 83
Ikii-savanty d j^en crois les reporters... On annonce que M. de Rosas... A propos, mon cher Guy, M. de Rosas, le voyez- vous toujours ?
Tout en prononçàtit ce nom d^uki air indifTérent, Marianne avait légèrement penché là tête pour mieux regarder Guy.
Il ne répondit pas tout de ^uite, coMhié sMl cher« chait dailis quel but Marianne lui parlait de Rôsas. Il devinait vaguement que ib grand seigneur castillan était mêlé pour Quelque chose à là visite de Marianne :
— Je le vois toujôurli quand il est à Paris, fit-il, au bout d^un mohient.
— Alors vous lé verrei bleiltôt, car îl arrive demain.
— Qui Vous a dit cela ?
— Les journaux. Vous ne les lisez donc pas, lés journaux?... Il revient d'Orient. M"* Marsy tientà lui faire raconter son voyage dans une soirée spéciale. Une conférence ! Il faut qu'on nous l'ait joliment changé, notre Rosas? C'était un sauvage autrefois.
— Un timide^ ce qui est tout différent. Mais, demanda Lissac au bout d'un moment, en quoi Rosas ?...
— Dites-moi d'abord que vous savez parfaitement qu'il sera de retour demain.
— Je le sais pat* les reportera, comme vous dites. Aujourd'hui, c'est par les reporters qu'on apprend des nouvelles de ses amis.
— L'important est que vous le sachiez, et c'est p&lr^e '^ût )t tiç'ns çssehtiellement k entendre M. de
84 MONKiBUR LE IflNISTRB.
Rosas que je viens vous prier de me présenter chez ]^me Marsy.
— Ah ! c'est pour cela ?,.. commença Guy.
— C'est pour cela. Je m'ennuie. Je suis folle de rOrient. — Vous vous rappelez le Désert de Félicien David que je vous jouais au piano ? Je veux entendre ce récit de voyage. Ça me fera oublier Paris!
— Vous Tentendrez, ma chère Marianne. M""* Marsy -me priait, l'autre soir, de lui présenter Vaudrey.
Vous me priez de vous présenter à M™* Marsy. Me voilà raccoleur et introducteur ; mais je suis charmé de vous introduire dans un salon qui vous paraîtra, j'espère, moins lugubre que votre cham- brette du Jardin-des-Plantes... Au fait, l'ai-je rêvé? je croyais que vous étiez l'amie de Sabine Marsy.
— Je l'ai rencontrée quelquefois, je l'ai trouvée charmante. Elle m'a invitée à l'aller voir, et je n'ai pas osé... Mon appétit de solitude... Ma bauge, làbas...
— Cette chambrette, dit Guy qui souriait, c'est défendu, tout à fait défendu de la voir ?
— Ce n'est pas défendu, mais c'est difficile. Je n'ai, d'ailleurs, rien de caché pour mes amis, è une condition, fit Marianne, c'est qu'ils seront mes amis...
Elle appuya sur le mot.
— Rien que mes amis !
— L'amitié, dit Guy, c'est très bien, c'est très bon, c'est très doux, mais...
— Mais... ? »
— L'amour...
— Ne me parlez pas de ça ! Ça s'envole, brr I
XONSnim IB MINISTRE. 83
Comme les hirondelles f Ça file ! Ça par pour i'Italîe î Au lieu que ramitié...
Elle tendit à Guy sa petite main ferme, solide comme de l'acier :
— Quand vous voudrez me rendre ma visite là-bas,j'y serai, je vous donnerai l'adresse. Mais ce n'est pas Guy qui viendra, c'est M de Lissac. Est-ce dit ?
— ^ Je serais trop impertinent si je vous répondais oui. Marianne haussa les épaules.
— Des madrigaux ! Es-tu bête ! Garde ça pour les autres. Avec moi, il y a longtemps que c^'est usé f
Elle prit, entre les mains, le visage de cet homme qui devînt un peu pâle et, l'embrassant sur les deux joues, en camarade, franchement :
— Je t'ai aimé, vraiment, va. Ne te plains pas et ne demande pas autre chose !
Ah ! qu'il avait maintenant l'âpre envie de la ressaisir, de retrouver en elle la maîtresse, d'empêcher que cette femme ne sonît avant qu'elle n'eût été à lui, comme autrefois!
Elle avait déjà rentré dans son mantelet ses épaules et, ouvrant la porte lestement :
— Ainsi, c'est dit ? Chez M"** Marsy ?
— Chez M"* Marsy. Je vous ferai envoyer une invitation !
— Et je viendrai vous prendre. Oui, moi, ici, en garçon I Et vous me présenterez à Rosas I Nous verrons s'il me reconnaîtra !
Elle se mit à rire.
— Vous me présenterez aussi — puisque c'est votre métier (son joli rire montrait ses dents, presque méchantes) — à M, Vaudrey, votre camarade. IJ n
86 MONSfBim LB MINimtB.
ministre ICW toujours bon à quelque chose. Addio^ caro !
V Guy de Lissac n^avait pas fait deux pas vers Marianne qu'elle avait déjà disparu , la portière japonaise retombant sur elle avec ses grands plis de soie. Il ouvrit la porte. M"* Kayser était déjà aans l'anticham bre, le doigt sur la serrure.
— A neuf heures, je serai chez vous ! dit-elle de loin à Lissac.
Elle le salua du geste, le valet de cjiambre se pré-, cipitantpour ouvrir, et, la porte ouverte, sa silhouette, un moment dessinée sur la clarté de Tescalier, s'effaça
Guy rentra dans sa chambre, presque colère.
Maintenant qu'elle était partie, il ouvrit sa fenêtre brusquement. Il lui sembla qu'une petite fumée bleue , s'envolait'au dehors, celle de la cigarette que Marianne avait fumée. Et, avec cette vapeur bleutée, Todeur de new-mown-hay s'envolait aussi, emportant avec son parfum de foin coupé la passagère griserie qui venait, pour un moment, de reprendre ce désabusé.
Le grand air froid , le soleil clair , entraient , toui
vibrants, dans la chambre. Au dehors, les toits neigeux se détachaient en clair sur un ciel d'un bleu doux, printanier, limpide. Des fumées gaies mon* taient dans l'atmosphère assainie.
Guy respira largement cet air léger qui chassait l'odeur du tabac mêlée à cette odeur de femme. Il lui sembla qu'on détachait de son front^ un peu congestionné tout à l'heure, une sorte de carcan. Le vent frais effaçait les baisers de Marianne.
— £.st-ce que je serai toujours un enfant? se disait-
KONSIBUR LB MINISTltB. 8^
il. Ce n^est pas pour moi quelle est venue, c^est pour Rosas. Les amis de nos amis sont nos amants ! Et, ma parole, je miserais laissé reprendre cependant !... Forcé, pour m^en détacher, de refaire un nouveau voyage en Italie, — à mon âge 1
Et, riant un peu, il ferma sa fenêtre, car il faisait froid
Sur le trottoir du boulevard Malesherbes, deux sergents de ville, enveloppés dans leurs cabans, contenaient la foule, devant le grand portail ouvert à deux battants de la maison qu'habitait M"** Marsy. Une double haie de curieux regardaient, immobiles, bravant Tonglée, les voitures qui roulaient sous la voûte, déposaient lestement, au bas du perron éclatant de lumières, les femmes enveloppées de burnous les hommes gantés de blanc, le visage coupé par leurs collets de fourrures et, . tournant autour de la cour, revenaient croiser la file des coupés arrivants.
C'était, depuis une heure, un double ruban de voitures, un défilé d'invités venus à pied, jetant leur cigare au bas du perron et montant les marches tout en causant encore sous la marquise de verre. Les curieux se montraient les visages connus. On disait, dans le quartier, que la plupart des ministres avaient accepté l'invitation.
Les salons de M"** Marsy flambaient de tous leurs feux. Ou se bousculait dès le vestiaire. Les oaletots
^ MONSIEUR LE IflNISTRE.
et les manteaux sVntassaient, ficelés en hâte, et des oiains gantées se tendaient, comme dans un couloir de théâtre, pour recevoir un bout de carton marqué d^un numéro.
— Vous avez le numéro ii3, dit M. de Lissac à Marianne, qui venait d^entrer à son bras^ dans une robe bleu-pâle.
Elle sourit en glissant dans sa poche le petit morceau de carton.
— Oh ! je ne suis pas superstitieuse !
Elle rayonnait. On s'écartait, dès Tantichambre, pour laisser passer cette jolie créature dont les cheveux blonds pendaient sur des épaules blanches, et qui, grasse dans sa sveltesse, faisait, de ses hanches superbes, craquer le satin de sa jupe.
Lissac, le lorgnon à Tœil, tenant cérémonieusement son claque fermé, avançait vers le salon, entre les avidités curieuses des invités regardant et comme humant au passage la grâce exquise de la jolie fille.
M"' Marsy se tenait au seuil du salon , charmante dans une toilette de soie noire qui faisait ressortir sa beauté de blonde «t tendait la main, souriait, se multipliait, la jolie M"*Gerson, fine et fûtée, Faiçiant à recevoir son monde.
Sabine parut tout à fait charmée en apercevant Marianne. Elle avait subi, jadis, l'ascendant de cette intelligence souple, vive, hardie. Du passé de Marianne, elle ne s'inquiétait guère. La nièce de Kayser était reçue partout, et Kayser luimême n'avait-il pas tenu à accompagner Marianne ? Il marchait derrière la jeune fille. On ne l'avait pas îçmarqué, Ilcausaitftvçç uai-ommçd'unç soixantaiqc
KONSIEUR LE MINISTRE. 89
f années, U barbe blanche etl^œil très doux, qui i^écoutait avec bienveillance, songeant peut-être à autre chose.
— Ah ! MonvieuxRamel ! Que je suis donc content de vous voir! disait- il avec des effusions de théâtre.
— Le fait est qu'on ne se voit plus guère. Qu'estce que vous devenez, Kayser ?
— Moi ? je travaille. Je proteste, vous savez, je n'ai jamais transigé... Jamais... La dignité de l'art...
Leurs voix se perdaient dans le brouhaha de cd premier salon^ déjà plein de monde^ tandis que Sabine prenait Marianne par la main et^ Lissac la quittant, la conduisait vers un salon plus grand, tout tendu' de rouge, où des chaises étaient alignées devant un espace vide formant^ grâce aux grands plis des rideaux, comme une sorte de scène où allait paraître, sans doute , quelque acteur attendu.
Presque toutes ces chaises étaient déjà occupées. De jolis visages de femmes apparaissaient dans l'éblouissement de la lumière. On se tourna vers Marianne lorsqu'elle apparut au seuil de la porte, Sabine la guidant très vite vers une des chaises restées vides, tout près de l'espèce de scène où M.deRosas, évidemment, devait parler.
M"* Gerson était venue s'asseoir auprès de Marianne qui enfonçait son œil clair dans les yeux bleus de l'amie de la maison, pour deviner la pensée de cette femme. M*"* Gerson était enchantée. Cette chère Sabine avait un succès, un succès I M. Vaudrey était là! Et M"* Vaudrey aussi ! Et M. CoUard (de Nantes), le président du conseil !Et M. Pichereau qui» après tout, avait été minist*el
— Cela fait presque trois ministres, dont un président de conseil! Sabine est folle de joie Oh i absolument folle ! Songez donc : M"»* Hertzfield, la rivale de Sabine, n^a jamais eu que deux ministres à la fois dans son salon !
Elle ajoutait, arec le léger babil d^une linotte, que le salon de M*"^^ Hertzfield baissait beaucoup. On n^ faisait guère que les sous-préfets. Et encore ! Taudis que chez Sabine c'était Tanti chambre des préfectures 1
— Et si vous saviez comme M. Vaudrey a été charmant !.•• Un causeur exquis ! Il a excellemment dîné, IL a repris deux fois de la timbale I
Marianne écoutait, Tesprit entraîné loin de là, se demandant quand, sur cette étroite bande de parquet ciré, là, devant elle, allait enfin paraître M. de Rosas.
Guy avait bien deviné : c'était Rosas, et seulement Rosas, que cette femme venait chercher dans le salon de Sabine. Elle voulaitle revoir, lui parler, tenter la destinée. Une idée... Undernier caprice. Pourquoi pas?
Marianne se disait qu'elle jouait là une partie suprême. Elle se souvenait fort bien de ce José de Rosas qu'elle avait rencontré plus d'une fois, jadis, avec Guy. Castillaii de Paris, plus Parisien Qu'Espagnol, parlant à la fois, avec une correction exquise, la langue classique, et, avec une désinvolture de boulevardier, l'argot de l'asphalte ou des coulisses, grand amateur d'art, collectionneur, écrivain à ses heures, mais seulement pour lui-même, libéral d'opinion, prodigue de tempérament^ attirant de manières, voyageur acharné, qui, à trente ans, avait tout vu, de par le monde, l'Inde et le Japon, bu du lait de chamelle sous la tente des Kirghiz et mangé des danes
MONSIBUR UB MINISIUS. 9I
avec les Kabyles, contant avec une sorte d^ronie séduisante des aventures d^amour qui eussent pu sembler de romanesques vantardises, s'il n'en eût point atténué l'improbabilité par sa raillerie. Une sorte de byronien attardé qui se serait corrigé de son romantisme à force de blessures et de frottements avec les réalités.
Elle se rappelait surtout une visite qu'elle avait, en compagnie de Guy, faite, à José dans un appartement que le duc s'était fait meubler, rue de Laval. Il occupait là un vaste atelier de peintre, tendu de tapis d'Orient, avec des entassements de bibelots, des panoplies d'armes : un luxe fou, — quelque chose comme l'amas des richesses d'un caravansérail mis au pillage. José y avait offert à Marianne et à Guy du café servi à la turque, et, tout en causant, on avait fumé de ce blond tabac d'Orient que l'Espagnol, citant galamment des poètes persans, comparaît à la chevelure parfumée de M"* Kayser.
Bien souvent, elle avait songé, dans ses journées dures , à ce joli garçon roux , l'œil bleu, profond et pensif, la lèvre inférieure dédaigneuse dans sa barbe fauve taillée comme celle d'un Charles- Quint, et qui s'étalait , là-bas, sur les tapis hindous, en raclant , comme un chanteur arabe , quelque monotone chanson aussi lente que le déroulement d'une caravane,
— N'est-ce pas, avait dit Guy, que mon ami Rosa^ est charmant ?
— Charmant !
— Et spirituel ! Et érudit! Et amusant I Et archiva 1 îoaaaire, ce c^ui ne |{âte riçQ |
92 MONSIEUR VE IflNISTRE.
Et Marianne songeait à tout ce quMn tel homme résumait de puissance absolue, de désirs satisfaits, de fantaisies, de chimères possibles. Un tas d'or ambulant. Que de fois elle avait revu, dans le brouillard du souvenir, ce sourire un peu hautain retroussant cette moustache de raffiné et ces dents aiguës, sortant toutes blanches de cette barbe rousse^ comme avides de mordre en pleine chair.
Mais où était le duc maintenant ? Chez les Kabyles ou les Mormons? A Taïti, au Groenland, au diable ? Les journaux avaient, un moment, annoncé qu'il organisait une expédition au pôle Nord. Peutêtre était-il, auprès des mers de glace, perdu dans les banquises. Elle en souriait, avec des soupirs inattendus d'une émotion très sincère, pleins de regrets égoïstes.
Il lui avait semblé que José, plus d'une fois, s'était laissé aller à lui témoigner son affection. Correctement, poliment, comme on parle à la maîtresse d'un ami quand on est un galant homme, mais avec une retenue pleine de sous- entendus et des réserves aimables qui ressemblaient à des déclarations dissimulées ou contenues. Marianne alors avait fait semblant de ne point comprendre. Elle aimait Guy alors, ou elle croyait l'aimer, ce qui revient au même. Elle s'était contentée de sourire aux fiirtations de M. dje Rosas.
— J'ai peut-être été bête, se disait-elle. Bast ! il eût été aussi niais que* moi, au besoin. Les deyoirs de l'amitié ! Le spectre de Guy !
Elle s'arrêtait et laissait tomber ce nom : — José.^. Joseph !
C'était cependant un de ses dépits, à cette jolie tille. Sa colère, c'était d'avoir bien fait* D'autres ont
KOKSIBUR LS MtMtStRB. gî
le remords de leur faute^ elle avait le remords de son honnêteté. Elle pensait très souventau duc de Rosas, comme sa mère Eve avaitdû songer au Paradis perdu. Elle eût remué, étonné, conquis, écrasé Paris, si elle eût été la maîtresse de Rosas.
— Enfin !.. A qui la faute ?... Comme on eststupide de ne pas oser !
Et voilà que, tout à coup, là, brusquement, comme un adversaire offrirait une revanche, le hasard ramenait à Paris, et à une minute climatérique de sa vie, ce José qu^elle n'avait jamais oublié, et qui peut-être se souvenait d'elle, dont elle se ferait reconnaître dans tous les cas et sûrement. C'était de l'inespéré, un secours inattendu qui rendait à Marianne, superstitieuse comme tous les décavés, la foi en elle-même.
Tombée, comme elle pouvait se relever, au bras du duc I II fallait vouloir.
Guy et Sabinese rencontraient sur sa route, comme deux aides. Elle en profitait, se servant de l'un pour aller à l'autre et de celle-ci à Rosas. Elle lui en voulait cependant toujours, à ce Guy deLissac, l'insolent et le niais qui l'avait quittée autrefois. Mais bah 1 avant de se venger de lui, l'important était de s'en servir. Et puis, la vengeance, c'est si fatigant et si inutile !
Maintenant la nièce de Kayser, la maîtresse de Guy, la femme qui s'était donnée ou qu'on avait prise, qui s'était vendue ou qu'on avait payée, la jeune fille restée jeune fille par les traits, par la grâce , parce charme de vierge enveloppant son corps de courtisane — vierge par le sourire, avec un regard chaud de folie, -— Marianne maintenant était à deux pas de celui qu'elle attendait « voulant
94 kONSIBUR LS MINXàtltâ.
celui-là, comme un séducteur voudrait une femme.
— SMl m'a aimée une minute, une seule, se disaitelle, Rosas m'aimera.
On étouffait dans ce salon, mais Marianne tenait à s'y maintenir pour êtrei là au premier rang, sous le regard même du duc, lorsqu'il paraîtrait.
Elle sentait des bouffées brûlantes lui monter au front dans celte atmosphère surchauffée, et parfois elle se demandait si elle n'allait pas s'évanouir,à demi étouffée, déshabituée de ces soirées. Maiselle restait, regardant anxieusement du côté de la porte si le voyageur n'allait poim paraître, et si là, entre ces rideaux rouges, la face pâle de l'Espagnol n'allait point se montrer.
Il y avait, à quelques pas d'elle, entourée comme une reine, très regardée et un peu confuse sous tant d'interrogations à la fois, une jeune femme de vingttrois ou vingt-quatre ans, fort jolie dans sa robe blanche, blonde, avec des roses naturelles dans ses cheveux cendrés, les yeux étonnés, la joue rougissante, quelque chose de provincial, d'honnête, d'hésitant et de rayonnant à la fois dans sa bonne grâce souriante, — et Marianne entendait dire de cette femme par M™' Gerson à toutes les voisines :
— C'est la femme du ministre
— M™« Vaudrey ?
— Oui !... Très agréable, n'est-ce pas?
— Jolie à ravir 1 Fraîche I
On baissait la voix légèrement :
— Trop fraîche !
— Un peu provinciale!
Une voix d'homme, indulgemment, répondait.
— Damel mon cher« rien de la cocodette i Des
MONSIEUR tS MINIàTRfi. 9$
cheveux et des couleurs à elle ! Cela vaut mieux 1 Quelque bas que tout cela fût dit, Marianne enten* dait. Tous les regards allaient peu à peu à cette jeune femme qui empruntait de ses reflets au soleil levant. Elle portait le nom acclamé du ministre nouveau* Elle débutait avec lui, acceptant très gentiment, sans pose, le fardeau de sa gloire. La timidité de son sourire indécis, presque inquiet, semblait demander aux autres femmes pardon de son succès, et il y avait, dans u|i groupe d^hommes, assis près de la fenêtre, entourant deux personnages à qui, tout à Pheure, on avait avancé un fauteuil, un homme jeune, heu- * reux, humant la joie, qui regardait, de temps à autre, — comme pour voir si la jeune femme s^ennuyaît, — du côté d'Adrienne et aussi de Marianne
— Où donc est M. Vaudrey ? demanda Marianne à M°»« Gerson.
— Lui ? Mais il est en face de vous ! Là, à votre droite, à côté de M. Collard. Et il vous mange des yeux !
— Ah ! bah ? fit Marianne, avec son sourire froid. Et elle regarda à son tour.
Elle avait^ en efiet, déjà remarqué cet homme, tout à fait élégant, qui Texaminait depuis un assez long temps avec une attention persistante. Mais comment se douter que ce fût M. Vaudrey? Il était charmant d'ailleurs, Pair vif et l'esprit alerte. Tout à Fheure, elle Pavait entendu jeter, lorsqu'elle avait passé, guidée par Sabine, quelques mots flatteurs dont elle avait souri, toute charmée.
Ah 1 c'était Vaudrey ?
"^Ue avait entendu parler de lui souvent. Elle avait
96 MONSIEtJH LE MlNiSTÂË.
lu de ses discours. Elle avait même vu fréquemment de ses portraits-cartes, aux vitrines des papeteries. L'air résolu de cet homme jeune, qu'elle savait éloquent, lui avait plu. Elle aurait dû le reconnaître. Il ressemblait tout à fait à ses photographies.
Entre tous les regards qui allaient vers le ministre, celui de Marianne semblait plus particulièrement attirer Sulpice. Il avait subi, un moment aupa- Tavant,lecharme singulier de cette apparition féminine traversant, droite, cette haie d^hommes qui la déshabillaient, au passage. Dans son amour des définitions et des analyses,Vaudrey n'avait jamais imaginé autrement la Parisienne^ avec son montant et sa séduction immédiate, pénétrante comme une subtile essence.
Marianne le regardait, et se laissait regarder, le sourire trouble.
Ses joues très pâles devinrent subiteinent toutes roses, comme avivées par une brusque poussée de fièvre, lorsque, dans un tumulte de curiosité et un grand bruit de pas et de voix, M. de Rosas se montra tout à coup, l'air assez timide, donnant le bra§ à M"® Marsy, qui l'amenait sur l'étroite scène comm' pour le présenter.
— Enfin ! Ah ! c'est lui !
— C'est bien le duc de Rosas^ n'est-ce pas ?
— Oui, oui,c'estlui !
— Il est charmant!
Ce nom de Rosas, répété tout bas seulement pai ces lèvres de femmes, sonnait aux oreilles de Marianne comme un pas de charge enlevé sur un clairon. Il lui semblait qu'une heure décisive de sa vie sonnait là, fantastiquement. Elle avait, en ce moment, dans la
irONSIEUR LE MINISTRE. 97
fièvre même de son ardeur, la superstition des joueurs. Elle se dit brusquement, aussitôt qu'elle aperçut José, que s'il Tapercevait, lui, dès le premier coup d'oeil, c'est qu'il ne l'avait pas oubliée et qu'elle pouvait tout espérer. Tout ! « — Les hommes oublient moins vite que les femmes, heureusement, pensait-elle. Par égoïsme ou par regrets, les uns se mirent complaisamment dans leurs souvenirs, comme ce Guy, et retrouvent de leur jeunesse sur notre visage. Les autres regrettent peut-être l'occasion perdue, et le duc est assez sentimehtal pour être de ceux-là ! »
Elle se dit qu'il fallait que Rosas la regardât, — oui, u tout prix; et, le buste àdemi-penché,le menton appuyé sur sa main droite gantée, l'autre maniant l'éventail avec la rapidité de doigté d'une Espagnole, elle jeta au duc, en dardant sur lui toute sa volonté, un regard de ses yeux chauds de désirs. Il y a de l'aimant dans la prunelle humaine. Comme s'il eût éprouvé la sensation même de ce regard attaché sur son visage, après un salut correct, d'une élégance un peu brusque, en relevant le front pour regarder ce parterre de jolies femmes que lui avait composé Sabine, Rosas aperçut, tout à coup et comme s'il n'y eût là que Marianne, la jeune femme immobile qui le contemplait silencieusement.
Rosas apparaissait dans l'encadrement rouge des rideaux, avec sa figure maigre, régulière et rousse, très pâle sur le blanc de la cravate et du plastron de la chemise, comme un portrait de Castillan du temps de Philippe II habillé à la moderne, une touche de vermillon, une rosette rouge ponctuant seule ses vête- \nents noirs, de coupe nouvelle. Mais quelle que fût
9^ IIONSIEÛR tft MiKittRB.
la modernité même de cette cou pc^Phabît noîr prenait, sur cet homme, aux yeux d'un bleu indistinct, contemplatif et triste avec sa moustache retroussée, Paspect d'un pourpoint d'autrefois où le rouge de la Légion d'honneur semblait une croix de Calatrava minuscule sur le velours d'un manteau.
En accrochant, en quelque sorte, son regard perdu à Fo&il ardent de Marianne, cette figure mélancolique d'Espagnol s'éclaira instinctivement d'un rapide sourire, évanoui bientôt et terminé par une respectueuse inclinaison de tête, mais qui avait suffi pour envelopper la jeune femme d'une sorte d'atmosphère embrasée.
— Il m'a reconnue ! — Tout de suite ! — Allons !••. Je ne suis pas oubliée !
Et, comme dans l'éclat superbe d'une victoire, tout son visage exsangue s'illumina d'une éblouissante ex« pression de joie. Redressant sa tête hardie, appelant les regards comme elle les eût bravés, elle écoutait, les yeux ardents, buvant chaque parole de ses lèvres, les narines ouvertes comme si un parfum d'Orient fût venu jusqu'à elle, le récit que commençait le duc, d'une voix lente, douce, caressante, qui s'animait et montait...
Tout le monde écoutait Rosas. On n'entendait, dans ce salon, que le froissement léger des éventails, pareil à des battements d'ailes. Lui, sans affecter le ton d'un discours, parlant à tous comme il eût conté son voyage à Marianne seule, disait, de cette voix plus italienne qu'espagnole, musicale et non gutturale, les souvenirs des bords du Nil, les tristesses des caravanes, les nuits criblées d'étoiles, les cbao*
MOMNEITR LI KINISTRB ^ 99
sons du chamelier, lentes comme des prières, les mélancolies des solitudes, les poésies de ces ruines endormies dans le sable rouge. Parfois, il citait, en le traduisant d'un chant arabe, noté en chemin, quelque chanson, fine comme un sonnet, profonde comme un infini, où les éternels mots d'amour, doux et troublants dans toutes les langues, prenaient un caractère de poésie intense avec leurs langueurs sémitiques ; des chansons où des passants, des inconnus, des amoureux morts depuis des siècles et ayant semé, comme à travers le sable du désert, leurs joies ou leurs sanglots, disaient la couleur des cheveux et des yeux des bien-aimés, demandaient à de mortes fiancées des aumônes d'amour, promettaient à des femmes devenues fantômes des vêtements roses et des fleurs que le temps ne fanerait pas.
Un charme exquis et inquiétant filtrait en quelque sorte à travers la traduction de ce Castillan, conservant — dans le français même — le caractère spécial de la poésie de sa race, à demi fille d'Orient, à ces chansons où des Arabes mouraient pour des Nazaréennes, fils de Mohammed s'immolant aux filles d'Aïssa. Et, toujours, inévitablement, avec une mélancolie profonde, la poésie dont il parlait revenait à l'amour, à l'amour meurtri , souffrant , aux déchirements des cœurs faibles, aux sanglots désespérés d'Arabes ignorés, ensevelis, depuis des ans et des ails, sous les sables.
Le duc seml^iait prendre plaisir à s'attarder à ce^ citations de poésies d'amour plutôt qu'aux souvenir ; de voyage. Sa personnalité, ses impressions propres, disparaissaient devant cette sorte de testament passionné l^ué par une humanité à une autre. Mariàanç
l«lO MONSIEUR LE MINISTRE.
tressaîUaît, croyant deviner dans la pensée même de Rosas une volonté de parler surtout pour elle et à elle. Autrefois, chez lui, devant Lissac, n'était-ce pas ainsi que José s'exprimait, accroupi sur son divan, comme un conteur arabe?
F\\z se sentait rajeunie de toutes ces années passées. Elle se retrouvait dans l'atelier de la rue de Laval. Le salon de Sabine M arsy disparaissait, Rosas lui murmurait des mots à l'oreille, la regardai^ laissait deviner l'amour qu'il éprouvait, malgré Guy.
Guy 1 Qu'était cela, Guy ? Marianne ne s'inquiétait que de Rosas. Le duc seul existait maintenant. Est-ce que Guy avait été seulement pendant une seconde mêlé à sa vie ? Elle enveloppait Rosas de son regard de braise.
Et Sulpice, qu'elle ne regardait plus, ne quittait pas des yeux M"® Kayser. Il la trouvait charmante. L'espèce de fluide magnétique qu'elle dégageait allait droit à cet homme qui, l'esprit perdu, n'écoutant pas un mot des récitsdeM. de Rosas, fixait sa pensée sur cette jolie femme séduisante qu'il ne pouvait s'empêcher de comparer à sa femme assise si près d'elle, tout justement.
Adrienne était fort jolie, plus régulièrement jolie avec ses cheveux, d'un blond doux, que cette demirousse chiffonnée, mais, — chose extraordinaire — jamais elle ne lui avait semblé aussi froide que ce soir-là, assise et regardant sans bouger, avec son éternel sourire un peu timide.
Sulpice souffrait un peu de cette gaucherie d'Adrienne, soulignée par l'habile laisser-aller, la grâce d'attitude, la ligne serpentine de cette voisine inquié-
MONSIBUR LB KINISTRB* lOI
tante et d^ne pâleur mate, avec ces lèvres closes, au rictus bizarre, qui semblaient retroussées comme par un défi. Cétait la Parisienne, décidément, avec tout son charme capiteux, cette distillation de vice attirant qui coule des yeux même de certaines honnêtes filles et, quelques mots de M. de Rosas arrivant aux oreilles de Vaudrey, — la description de la préparation quasi-fantastique du poison par les Indiens que le duc racontait, en faisant un coude dans sa causerie, — Sulpice en arrivait à se dire que le poison le plus subtil, le plus doucement et sûrement morbide, c^était encore cette infiltration du regard d^une femme dans la chair même d^un homme, et il avait soif de ce poison désiré, grisant et exquis...
Il avait hâte que le duc eût fini sa causerie. Que lui importaient ces voyages, ces traductions de Tarabe, cette poésie d'Orient ou ce curare d'Amérique ? La fantaisie lui venait de savoir ce qu^ne aussi charmante créature que Marianne pouvait penser. Ah ! la jolie fille ! Il avait demandé son nom ; il connaissait l'oncle Kayseï', par hasard ; le peintre lui avait adressé, jadis , un mémoire lithographie Sur les moyens de moraliser l'Art par la Pensée.
Le ministre éprouvait, en entendant Rosas, l'impression d'énervement qui le saisissait lorsqu'à la Chambre un orateur se mettait à parler trop longtemps, à l'heure du dîner .
Il n'avait pu s'empêcher de dire, trèe bas, au Président du Conseil, son voisin :
— Si nous demandions la clôture ?
M. CoUard (de Nantes) avait souri, mais diplomatiquement, en ayant l'air d'approuver Rosas et de
lO^ MONSIEUR LE MINISTRE.
trouver que son collègue Vaudrey manquait peut** être un peu de gravité/
Le duc n^ennuyait d'ailleurs que Sulpice. On l'écoutaitavec ravissement. Il y avait chez ce sentimental unrailleur, et unboulevardier aiguisé chez ce Castillan d^aspect sombre. Dans sa physionomie froide, le jnoindre sourire paraissait tout aussitôt plus séduisant. Marianne le trouvait charmant, ou plutôt le retrouvait tel qu'elle l'avait laissé, fin, délicat, et très simple dans sa hauteur souriante. Quand il eut fini, un tonnerre d'applaudissements éclata dans le salon. On applaudissait jusque dans les salles voisines, où l'on avait fait silence pour écouter. Rosas, de $a main gantée, semblait dire, très correctement, que. sa causerie n'en valait pas la peine, et il recevait les bravos comme un homme du monde reçoit un salut, non comme un ténor accepte les hommages. Il cherchait à s'ouvrir un passage entre des jeunes gens groupés derrière lui.
— Enfin! dit Vaudrey, presqu'à demi-voix.
C'était le moment qu'il attendait. Il allait donc pouvoir adresser la parole à M"* Kayser!
Il se précipita pour offrir le bras à Marianne.
M"* Marsy , rapide, empressée, avait déjà confisqué M. de Rosas, entouré d'ailleurs et escorté d'une foule de gens qui le félicitaient bruyamment. Sans cela Marianne fût allée à lui tout droit, comme elle voulait le faire. Mais le bras de Vaudrey n'était pas à dédaigner. Le ministre nouveau était le personnage considérable de la soirée. Elle regarda Sulpice bien en face, comme pour lui demander compte de l'empressement qu'il mçttait ^ venir à çlle et . lui
MONSTF.Un LE MINISTRE.
io3
trouble sous cet^e interrogation un peu railleuse, elle Venveloppa d'un sourire charmé.
Elle passa, rayonnante , au milieu d^une double haie de saluts et de sourires. Elle eut alors, tout d'un coup, une sorte d'éblouissement. Il lui semblait que c'était à elle que s'adressaient ces courbettes. Elle se sentait faite pour ces hommages. Intérieurement, ellp en savait gré maintenant à Sulpice qui, galamment, entretoutes ces femmes, l'avait remarquée et choisie
Après tout, elle retrouverait bienRosas. Et qui sait? Mieux valait peut-être que le duc la cherchât. En attendant, elle traversait les salons au bras du ministre. C'était une autre sorte de triomphe.
Lui, aimable, bon, portant sans morgue toute cette attention qui allait à sa personne comme un hommage officiel, jetait, en marchant, quelque banal madrigal à Marianne, se réservant de causer plus intimement tout à l'heure.
Devant le buffet, éclatant de lumières avec le scintillement des cristaux, l'or blond du Champagne dans les coupes, le ton roux du punch, les fruits, les couleurs claires des sorbets et des glaces, Vaudrey s'arrêta, quittant le bras de la jeune fille, mais restant à côté d'elle, et luipassant le sorbet que lui tendait un laquais par-dessus l'amoncellement des assieues montées.
On faisaittoujourscercle autour de lui ; des regards empressés quêtaient, inquiets à demi, son regard. C'é tait la curée des sourires et des saluts à côté de la curée des glaces. Mais le ministre ne multipliait ses attentions que pour Marianne et s'inquiétait^ avec une bonne grâce empressée, de ses désirs, comme s'il se fût vraiment établi le cavalier servan; delà jolie fille*
I04 MONSIBim LE MINISTRE.
Debout, égratignant le sorbet du bout d'une cuiller de vermeil, Marianne examinait maintenant avec la curiosité d^une femme qui sent venir une déclaration muette, cet homfne d^Etat aussi séduisant qu^un homme à la mode. Un peseur d^or ne soupèse pas plus vivement à son trébuchet une monnaie ignorée qu^une femme ne calcule et ne jauge la valeur d^un inconnu.
Marianne devinait très facilement qu'elle avait produit sur Vaudrey un effet de séduction. Ce Vaudrey ! Avec la femme charmante qu'il avait, il se permettait encore de s'apercevoir que d'autres femme étaient jolies et de le leur dire, car il le disait à Marianne ! Il le disait par le sourire de ses lèvres, l'éclat de ses yeux, l'attitude enveloppante qu'il prenait instinctivement devant cette créature au regard pâle.
Dans le tohu-bohu dii buffet assiégé et devant cette foule qui se formait instinctivement en demi-cercle autour du ministre, il n'était pas possible de se livrer beaucoup; et la causerie, à demi étouffée par les voix bruyantes, allait comme par bonds et par propos interrompus; mais^ forcés de se rapprocher pour se faire entendre, Marianne et Vaudrey se trouvaient parfois presque poussés l'un vers l'autre, et le souffle léger de cette femme, l'odeur de foin coupé qu'elle répandait, couraient alors sur levisagede Sulpice. Illa regardait avec une admiration visible, serrée dans sa robe de satin bleu clair d'où ses bras aux coudes rosés, et ses épaules sortaient, avec des tons roses comme une neige blanche où le soleil froid eût envoyé ses rayons. Une animation singulière , à demi fébrile, animait ses yeux, petits, perçants et troublants, et ses fiaes oreilles, aux ourlets gras, étaient toutes rouges.
Puis la lumière des bougies donnait aux cheveux de cette femme des tons roux titianesques, comme si elle les eût comprimés, la nuit, sous le .henné* Elle souriait d'un air bizarre, provocant, visiblement assuré de sa puissance.
Vaudrey se sentait réellement fort troublé, attiré et à demi provoqué par cette jolie fille dont les narines battaient et qui, doucement, faisait fondre entre ses lèvres la glace du sorbet. Il la trouvait exquise à la fois et superbe, avec ce double charme de la grâce parisienne et de Tattraciion de la femme en toileue de bal, la chair nue nacrée par les lumières
Au corsage, piqué comme une paiure du côté du cœur, Marianne portait un papillon noir, les ailes étendues, mordorées et brillantes, et Vaudrey, souriant, lui demanda, ne sachant trop ce quUl disait, si c^était une arme parlante.
, Elle sourit.
— Tout justement, fit-elle. Ce que j'ai là au corsage, je Pal aussi dans Tesprit. Des papillons noirs... Ou des diables bleus, comme on voudra !
— Vous n'êtes pas une exception, dit Sulpice. Toutes les femmes en sont là.
— Toutes les femmes sont alors, à votre avis, un peu... comment dirait-on ? déséquilibrées... ou pouf parler plus net, un peu toquéesjmpnsieur le ministre?
Le ministre, à son tour, souriait et regardait Marianne dont les yeux, sous le clignement de leurs paupièresi, brillaient comme des yeux électriques de chat, à travers leurs longs cils.
— Non, dit-il, non, mais je leur reproche unpeude (l'aimer le bleu que dans les papillons dont vous
io6 MôNsiieim lb ministre.
parlez, les blue devils qui leur traversent la cervelle! Elles sont nées pour le blfeu, cependant, pour ce que les poètes de province appelleraient « Tazur », et elles le fuient comme si le bleu était quelque chose de détestable. Le bleu! Allons donc ! Bon pour les hommes , ces naïfs qui sont, au temps présent, les seuls partisans du bleu dans la passion et dans la vie !
Qu'il le voulût ou non, il s'était rapproché encore de cette créature qui l'étudiait comme une tacti- Uenne, tandis qu'il la caressait du regard, se perdant lui-même dans ce « bleu » dont il parlait avec une certaine élégance, qu'il voulait rendre railleuse et qui était sincère. Elle lui dit, sur ce même ton de plaisanterie^ en montrant le bleu clair de sa robe :
— Vous voyez. Monsieur le Ministre, que toutes les femmes ne détestent pas le bleu !
— S'il est à la mode, parbleu ! Et s'il sied aussi bien à leur beauté que cette étoffe à la vôtre, elles l'adorent^ assurément !
— Elles l'aiment aussi, autrement... Dans la passion et dans l'existence. Cela dépend des femmes... et des hommes, ajouta- t-elle en montrant ses dents blanches dans un sourire sain, clair et rose.
Elle laissa tomber sa cuiller dans la soucoupe et lendit le sorbet à un domestique. Son bras, rond et ferme, dans un mouvement involontaire — ou sa-« vamment calculé peut-être — effleura presque la joue et les lèvres de Sulpice, qui eut comme un éblouissement, avec une âpre tentation de collégien d'embrasser cette blancheur au passage.
Il ïerma les yeux , et , lorsqu'il les rouvrît . une seconde après , l'éclair d'orage étant passé,
MON8IE0K LE MINISTRE lùj
Marianne était devant lui, Péventail à la main, et il lui disait, comme si Timage dont il parlait lui revenait seulement maintenant à la mémoire * — - Il me semble, Mademoiselle, que dans ce costume même et, charmante comme vous Têtes, j'ai vu votre portrait au Salon ?
— Oui, dit-elle. C^est même la meilleure peinture de mon oncle.
— Je la trouvais excellente avant de vous avoir vue, dit Sulpice, mais maintenant...
Elle ne le tint pas quitte avec le sourire qui accompagna le compliment. Elle voulait le madrigal tout entier.
•— Maintenant... ? dit elle, la bouche tordue* par le plus attirant des sourires.
— Maintenant, je le trouve inférieur à la réalité !
— On dit toujours cela. Monsieur le Ministre, sauf à Partiste peut-être, mais j'ai bien peur que vous ne me voyiez aussi à travers ce«.. ce fameux bleu... ce bleu-de-ciel que vous aimez tant !
— Et que j'aime cent fois plus depuis ce soir, ditil, la voix changée, vraiment émue.
Elleneréponditrien,regardant bien enface,comme pour lui dire qu'elle avait compris. Il était tout pâle.
— Vous voudrez bien être, n'est-ce pas ? un des rayonnements démon salon, comme vous êtes celui de M"* Marsy ? dit-il très bas.
-— Avec la plus vive joie. Monsieur le Ministre..
Ou n'écoutait pas ce que disait Sulpice ; mais Marianne se sentait regardée, jalousée,déjà, et étalait, relevant le front, toute sa joie. Dans cette atmosphère d'hommages, comme chargée d'une odeur lourde d'encenSj elle avait 1^ sensation de la toute-puissance.
toi MONSIEtm LB MINlftTHS.
la griserie de ce pouvoir que Vaudrejr incarnait en lui^ et dont ce simple à-parté dans une foule lui donnait, à elle, le reflet envié.
Elle était enchantée, toute fière. Elle oubliait à demi qu^elle était venue pour Rosas.
Vaudrey allait ajouter quelques mots, lorsque M"** Marsy, qui passait,, se multipliant pour ses invités, aperçut Marianne, et la prenant par *a main :
Je vous demande pardon. Monsieur le Ministre, dit-elle, mais je vous Penlève l' On me la réclame !
— Qui cela ? dit Vaudrey.
— M. de Rosas !
Vaudrey regardait Marianne. Il vit distinctement, sur ce visage pâle, passer un grand éclair de joie, et il en éprouva brusquement un mécontente ment singulier, presque une souffrance physique. Et pourquoi, grand Dieu?
Marianne le saluait d'un sourire; il s'incJnait j? demi et la voyait s'éloigner, entraînée par Sabine, et disparaître dans la foule d'habits noirs et de toilettes claires avec une sorte de regret colère, comme s'il avait encore à parler à cette femme presque inconnue. Et puis, tout aussitôt, brusquement, il était entouré, assiégé par des collègues de la Chambre, des indifférents ou des quémandeurs, qui n'attendaient, pour se précipiter vers lui, que la fin de cette conversation avec M"* Kayser, une fin qu'ils eussent hâtée certes, s'ils n'avaient craintd'êtreindiscrets. Au milieu de ces visages inconnus qui venaient à lui, Vaudrey cherchait un ami, se sentait perdu et pris l'assaut par une cohue.
X^ vue de la figure d'un ami, plus âgé que lui.
MÛK&IËUIt &B klNISTUB. t09
maigre, avec une barbe blanche, très soignée, lui fit plaisir, et, tout joyeux, il s^écria :
— Eb ! pardieu! voici Ramell
Il tendait à la fois, d'un geste rapide, chaleureux, les deux mains à cet homme d^une soixantaine d^an« nées , une cravate blanche roulée autour du col comme un foulard, à la vieille mode, et dont le gilet noir montant, de coupe ancienne, faisait tache au milieu des gilets évasés dés jeunes gens à la mode, très empressés depuis un moment autour du ministre.
— Bonjour, Ramel!..- Ah! que je suis content de
vous voir 1^..
— Moi aussi, dit la voix chaude, dMn timbre caressant, de Ramel, dont le visage, qui semblait sévère et qui était bon et mâle simplement, s^éclaira tout à coup. C'est un peu vous que je cherchais ici!
— Vraiment?
— Vraiment. Je voulais vous serrer la main. Il y a si longtemps que je ne vous ai vu ! Que de choses depuis lors I
— Ah ! Ramel, du diable si Ton m'avait dit que je serais ministre, fit Vaudrey, quand je vous apportais mes premiers articles à la Nation Française !
— Bah ! qui n'est pas ministre ? fit Ramel. Vous y êtes ! Souvenez-vous du mot de Napoléon à Bourrienne en entrant v*iux Tuileries : « Nous y voici, Bourrienne ! Maintenant, il faut y rester ! »
— C'est précisément ce que m'a dit Granet en m'annonçant la combinaison nouvelle.
— Granet y mettait plus d'arrière-pensée que votre vieux Ramel.
ttd MONSIEUR LE ItlNtStRll.
— Mon meilleur ami ! dit Sulpice avec émotion, en prenant à deux mains les mains de cet homme.
— Il y a d^autant plus de mérite à vous de me dire cela, fit Rameli qu^à présent yous ne manquerez pas d^amitiés I
— Toujours pessimiste, Ramel ?
-—Moi?... Optimiste enragé, puisque je crois à toutes choses et 4 tout le n^onde. Mais, par conséquent, je crois aussi à la platitude de mes semblables. Et, sur ce ppint, je ne pie trompe guère I
— Comment êtes-vous venu chez M"* Marsy« vous qui êtes un sauvage ?
— Apprivoisé!... Parce que, je vous le répète, je •avais que vous y viendriez vous-même, et que justement M. de Rosas devait parler des sauvages, qui me plaisent. Si j^avais été riche ou si seulement j^avais eu de quoi vivre, j'aurais passé ma vie à voyager. Et, en fin de compte, j'aurai vécu entre Montmartre et Ba« tignolles : — tortue rêvant d'être hirondelle I...
— Ramel, mon cher apii, dit le ministre, voulezvous que je vous donne une mission pour aller étudier où yo^s voudrez ce que bon vous semblera ?
— Avec mes rhumatismes? Merci à Votre Excellence, fit Ramel, souriant. Non, je suis trop vieux 1 Et D^ayant jaipiais rien demandé à personne, ce n'est pas à mon âge que je commencerai !
— Vous ne demandez pas, on vous offre.
— Eh bien , je n'ai pas d'appétit. J'en suis à Theure à\xfar niente avant le dernier somme. C'est on état agréable. On a vu tant de choses et tant d'êtres qm'oii ne désire rien !
^ Le fait est, dit le ministre, que si tcjs les gens
MOilSIBUR LE MINISTRE. tll
que TOUS avez obligés dans votre vie avaient sollicité une invitation de M"^ Marsy, ces salons ne seraient pas assez vastes pour les contenir.
— Bahl ils ont oublié comme j^ai oublié moimême, dit Ramel en hochant la tête et en souriant d^un air doux.
Au milieu de cette foule dMndifférents ou d'^admirateurs , Vaudrey éprouvait une joie profonde à retrouver cet homme qui Pavait, autrefois, vu arriver à Paris, et avec qui, du fond de sa province, il correspondait comme avec un parent. Et c^était, en effet, une parenté d^esprit, une parenté d^âme qui unissait entre eux ce vétéran de la presse et ce jeune homme d^Etat. Parenté dans l'idéal poursuivi , différence dans les tempéraments. Ramel, s^il les avait connues, avait depuis longtemps coupé ces fièvres de bataille et de pouvoir qui échauffaient le sang de Vaudrey.
c II y a beau jour qud le pouls s'est régularisé chez moi, disait-il. C'est l'expérience qui m'a procuré la quinine voulue. »
Denis Ramel était un sage. Il prenait la vie comme elle est, sans enthousiasme mais sans aigreur. Il n'était pas riche. A soixante ans passés, il se trouvait, après une existence de travail rude, âpre et continu^ aussi léger d'argent que lorsqu'il débutait dans la vie, le front chaud de rêves. Il avait fait sa vie honnêtement ; journaliste — journaliste du bon vieux temps et de l'école des idées, non des racontars, — il avait exercé en toute loyauté de conscience un métier qui lui plaisait ; beaucoup lu , beaucoup écrit, beaucoup oreille, touché à tout ; mis, sans s^ tacher les doigts, U main à toutes les pâtes et, après avoir tourné vaillam*
tlil MONSIEim LE MtNISTRâ.
ment la lourde meule du labeur quotidien, inces* samment renouvelé pendant plus de quarante années, il arrivait au bout du chemin, au bord du fossé, presque sans argent, après avoir côtoyé la fortune et vu cent fois l'occasion tendre vers lui sa chevelure grisante de parfums. Courbé, lassé, presque oublié, inconnu ou méconnu des générations nouvelles qui appelaient « vieux y> cet enthousiaste en cheveux blancs plus enflammé qu'elles de foi juvénile — il regardait monter les arrivants comme il eût regardé la descente de la Courtille.
— Ça me distrait.
Ramel avait,dans son existence de publiciste,de marchand de Renommée, assisté, sans y prendre part, aux fondations de syndicats, aux partages d'actions,aux tripotages financiers; et poussant à la roue des entreprises qui lui semblaient bonne,essayantd'enrayercel* les qui lui paraissaient douteuses, il avait fait des millionnaires sans leur demander un centime, comme il avait fait des ministres sans accepter d'eux le fil d'un ruban.
Il lui plaisait, ce grisant métier d'inventeur d'hommes ! Tous ces acteurs en vedette de la grande co* médie humaine, il les avait vus, à leurs débuts, hésitants et réclamant son aide. De cet homme d^Etat j étalant avec ses pectoraux son importance à la tribune, il avait corrigé les "j^emières harangues. Il avait encouragé , à son concours pour le prix de Rome , ce membre de l'Institut qui représentait aujourd'hui l'art national à la Villa Médicis; il avait vu ce musicien, millionnaire à présent, venir solliciter une audition et glisser, comme il eût demandé
MONSIEUR LR MINISTRE. Il3
raumônej des billets de concert à la salle Herz. Il avait, le premier, signalé les vers du poète qui portait maintenant Phabit vert ; le premier, il avait dit de l'acteur en vogue, du ténor qui faisait bâtir des villa* à Nice, oui, Ramel avait dit, le premier : c Celui-là est un élu ! »
Et vieilli maintenant, fatigué, narquois^ très doux et très fin dans ses railleries, ne se laissant ni aveugler ni irriter par les duperies de la destinée, Denis Ramel, quand onlui demandait pourquoi,àson âgeetavec son talent, il n'était ni député, ni millionnaire, ni membre de rinstitut, ni rien qu'un Warwick vivant comme un pauvre hère, souriait et disait, avec l'accent d'un homme qui a touche le fond des choses :
— Bah ! à quoi bon? Tout cela n'est pas si enviable ! Des ministres, des académiciens, des millionnaires, des préfets, des puissants, je sais ce que c'est ! J'en ai fabriqué toute ma vie ! La plupart de ceux qui paradent à cette heure, eh! quoi, parbleu ! c'est moi qui les ai faits !
Et, philosophe, laissant passer la cohue dont il eût pu être le chef et dont il préférait être le juge, il s'enfermait ({ans son appartement ^ avec ses livres^ ses tableaux^ ses gravures, sa petite collection faite pièce à pièce, d'année en année, fumant sa pipe, feuilletant parfois son passé comme il eût feuilleté un album de vieilles estampes, et songeait, lorsqu'il rencontrait quelque important du jour qui évitait de l'apercevoir ou le saluait, d'un petit geste bref, du haut de sa cravate :
— Toif tu n'étais pas si fier lorsque tu venais me
li4 MONSIÊtJk LS MINISTltt,
demander de te signer uil « bon pour avance » pouf le caissier du journal !
Ramel avait toujours beaucoup aimé Sulpice Vaudrey. Celui-là lui semblait une nature plus fine et moins oublieuse que les autres. Vaudrey n'avait jamais « posé ». Lui-même, devenu ministre, se rappelait, avec des émotions profondes, ses heures de luttes. Ramel, Pancien directeur de la Nation Franqaise^ était une de ses affections et mieux que cela, une de ses admirations. II eût voulu tirer cet homine de son ombre et le mettre au premier plan, tout d'un coup, le créer, en quelque Sortis, ce sexagénaire qiii en avait, lui, créé et pétri tant d'autres.
II le redisait là encore, dans le tumulte de cette foule, avec la joie de retrouver quelqu'un à qui il pût se fier, se livrer tout entier, à cœur ouVert :
— Voyons, Ramel, accepteriez-vous d'être moiî secrétaire général ?
— Non, Monsieur le Ministre, répondait Ramel avec son bon sourire dans ses moustaches blanches.
— Pourm'obliger ?... pour m'aider?
— Non... non... Eh ! je suis égoïste, mon cher Vaudrey. Vrai I cela me ferait trop de jaloux ! Prenez Navarrot, ajouta-t-il en indiquant un homme élégant, cravaté strictement, portant haut la tête, et qui venait de saluer Vaudrey en lui répétant huit fois dans une même phrase: « Mon cher ministre... monsieur le ministre... mon ministre... »
— Navarrot?
— Il a l'air de vous être très attaché I
— Vous êtes méchant, Ramel. Il est attaché à la fonction çt non à l'homme. Ce n'est pas l'ami da
ii5
ministre, mais des ministres! C^est un des claqueurs ordinaires du ministère ! II applaudit à tout ce que disent Leurs Excellences i
— Oh! je les connais, ces claqueurs-là î fit le vieux journaliste. Quand un ministre est debout, on le claque; quand il est tombé, on le gif&e !
Vaudrey le regarda en se mettant à rire : « Gazetier, va ! » dit-il.
— Mais au moins (et îl tendait la main à Ramel) vous viendrez me voir ?
— Assurément.
— Et vous demeurez toujours?
— Rue Boursauit, boulevard des ËâtignoUes !
— A bientôt donc, mon cher Ramel! APoccasion, vous ne me refuserez pas vos conseils ?
^ Ni mon dévouement. Maïs sans iFor\ction, ah ! sans fonction ! répondit Ramel en souriant toujours.
Vaudrey avait grand plaisir à causer avec son vieil ami, mais il lui prenait pourtant, depuis unmoment une âpre envie de retrouver, dans cette foule grossissant à travers les salons, cette jolie fille qui lui était apparue comme une statue du désir, du désir aigu, un peu maladif dans son charme même^ inquiétant et
pimenté..
II n^était venu chez Sabine Marsy que par hasard et comme pour promener en public la jouissance de son triomphe — comme un nouveau décoré accepte plus voFontiers des invitations pour mettre à Pair son ruban neuf, et maintenant il se sentait tout heureux d'être venu. — II s'était promis d'apparaître et de disparaître, et, son acte de présence une fois fait, de re- Vouver, avec Adrienne, ce tête-à-tête habituel, cette
IlO MONSIEUR LE MINISTRE.
intimité qui lui était chère et qui, depuis son installation à la place Beauvau, lui échappait.
Il avait d'habitude le dégoût des réunions pareilles à celles où il se trouvait, de ces soirées, fadgantes comme des tumultes, où Ton encaque six cents personnes dans des salons où il en tiendrait scyixante : réceptions banales où le maître de maison est heureux s'il refuse du monde comme un directeur de théâtre dont la pièce fait fureur, où Ton étouffe, où Ton s'écrase, où rentrée d'un salon est un pugilat,la prise d'un verre d'orgeat un assaut, la cueillette d'un pardessus une bataille. Il tenait en horreur ces salons où l'on ne cause pas, où l'oii ne se connaît point, où l'on ne peut, dans le brouhaha d'une cohue ou le silence étouffant d'un concert, échanger ni uiie idée, ni un mot, pas même, dans l'encaquement et l'écrasement'des corps, une poignée de mains furtive. C'était miracle s'il avait pu échanger quelques mots, tout à l'heure, avec M"' Kayser et Ramel. La banalité l'avait submergé bientôt, d'autant plus qu'il était le point de mire de toutes ces têtes à demi congestionnées.
Il éprouvait la nausée de ce personnel de petits jeux nés gens prétentieux et graves faisant, dans ces poussées, leur stage de sous-préfets et de conseillers de préfectures, ramassant sous les semelles des invités puissants une nomination comme ils eussent ramassé un bout de cigare; hommes de vingt ans, nés cravatés de blanc, pinces et pensifs, fils de leurs démarches et non de leurs œuvres, voués aux Chambres et aux antichambres, ramasseurs d'idées et resasseurs de banalités graves, démocrates de salons qui n'eussent pas donné Içur main nue à l'ouvrier de la rue ^ état-
major ambitieux d^honneurs et non de dévouement quMl^ sentait tournoyer autour de lui avec des sourires sur les lèvres et des pétitions dans leurs poches. Comme il préférait le calme plaisir d^une lecture au coin du feu, d'une causerie avec un ami, d'une sonate de Beethoven ou d'un morceau de Mendeissohn, joué par Âdrienne, et qui rendait plus douce la légère envolée, la fuite inaperçue des heures !
C'était pour cela qu'il était né. Il le croyait du moins. Il l'avait cru. Et voilà que ce salon qu'il voulait seulement traverser lui semblait charmant tout à fait, tout à coup. Une créature divine rencontrée dans la cohue lui faisait paraître cette soirée délicieuse. Il avait hâte de retrouver Marianne, de la revoir. Elle l'intéressait comme une énigme.
Honnête fille ou déclassée , quelle était cette femme vraiment ? Ah ! femme et dix fois femme , du moins ! Femme des pieds à la tête, femme jusqu'aux ongles, femme et raffinée Parisienne, perverse même en étant vierge et virginale peut-être en étant pervertie. Un problème de chair pâle
Vaudrey, chacun s'écartant devant lui, quitta rapidement le buffet, traversant Ids salons, cherchant du regard cette Marianne. Il vit, en passant, Guy de Lissac, qui, assis sur une chaise de satin grenat, la main droite appuyée au dossier doré, causait avec Adrienne qui s'éventait doucement. En apercevant Sulpîce, la jeune femme eut , de loin, ce sourire heureux de la femme qui aime, et elle enveloppa Vaudrey de son regard honnête, l'interrogeant sans dire un mot, sachant bien qu'il avait d'habitude toujours hâte de partir.
— Veux-tu rentrer ? disait ce regard.
Il8 MONSIEUR LB MINISTRE.
Il passa devant elle en répondant par un sourire, mais sans paraître avoir compris, et il disparut dans un autre salon, pendant que Lissac disait à Adrienne :
— Alors, le ministère, Madame ?
— Oh! ne m'en parlez pas!... lime fait peur. Dans res chambres, il me semble que je ne suis pas che2 moi! Savez-vous mon impression exacte? Jeine croîs en voyage, un voyage où je ne quitterais pas l'hôtel. Vrai, les ministres devraient être célibataires. Les hommes en ont Thorineur, mais leurs femmes eh gàfdent tout l'ennui.
— Il faut bien qu'au fond de cet ennui il y ait quelque joie^ puisqu'on regrette tant de partir lorsque c'est fini.
— Ah ! Dieu ! dit Actrienne. Je crois déjà que je né regretterais rien ! Non, je vous juré, rien du tout !
Elle eût voulu, elle àussi^ — comme jadis Vaudrey, — quitter cette soirée, retrouver son mari, et elle se disait que sans doute il fallait, pour Sulpice, demeurer plus longtemps, puisqu'il ne songeait décidément pas à s'éloigner.
Le salon nouveau où il entrait donnait sur un autre petit salon en forme de rotonde, tendu de soieries japonaises, où un lustre de Venise éclairait d'une sorte de demi-jour des divans où l'on causait. Sulpice eut, tout aussitôt, comme l'instinct que Marianne était là. Il alla droit de ce côté et, au moment d'entrer, dans l'encadrement de deux portières d'un bleu tendre, 11 aperçut, assis devant lui, côte à côte, la jolie fille et ce duc de Rosas qu'elle écoutait, tout à l'heure, avec une attention si grande, presque passipnnçe \ i} ^Va fouvenait maintenant.
la lumière tombait en plein sui* les épaules do M"* Kayser et ruisselait dans ses cheveux blonds. Lo duc la regardait.
Vaudrey ne fit plus un ^às
Il éprouvait un seritîijaent tout i fait curieux, inexplicable. Ce tête-à-tête lui déplaisait.
Elle aperçut tout justement le ministre en sb tournant à demi, — peut-êtf e par hasard, — et, le saluant d'un joli sourire, elle se leva, lui faisant signe d^approcher.
Les tentures de satin bleii de ciel, frappées de lumière, semblaient comme rencddrement naturel de la jolie blonde.
— Monsieur le Ministre, dit-elle, permettez-moi de vous présenter mon ami, le duc de Rosas, qui, étant trop artiste pour ne pas aimer Péloquence, a pour vous la plus grande admiration î
Rosas sMtait levé, à son tour, sMnclinant à demi devant le ministre, mais d^une façon toute particulière, non pas comme un solliciteur devant un puissant, mais comme un grand seigneur qui salue un homme de talent.
Vaudrey essayait de trouver à ^adresse de cet homme une parole aimable qui ne venait pas. Il avait cependant, tout à rhëùre, applaudi de grand cœur la causerie de Rosas. Mais il lui (semblait qu'ici le duc n'était plus le mênié et lui faisait l'effet d'un importun se jetant brutalement à la traverse dMl ne savait quelle occasion. Il ne laissa rien voir pourtant de sa mauvaise humeur^ difficile à analyser et dont lui-même ne se rendait pas très bien compte, et trouva enfin pour louer le dilc, une de ces |)hras0s banales qu* p'engagerit à rieti.
Au moment qu'il saluaît,pour s'éloigner, Marianne le retint par un geste:
— Eh bien, Monsieur le Ministre, dit-elle avec la délicieuse torsion de bouche de son sourire, vous voyez, — elle montrait les tentures bleues du petit salon, frais comme i^n boudoir — vous voyez bien qu'il y a des femmes qui aiment le bleu !
— Oui, madame Marsy !.. . répondit Vaudrey avec une ironie parfaitement déplacée,mais qui lui monta aux lèvres, tout naturellement, comme un reproche.
— Et moi aussi, fit Marianne. Nous n'avons causé que cinq minutes, mais j'ai eu le temps de voir que nous avons beaucoup de goûts communs, vous et moi. J'en suis très flattée.
— Et moi très heureux, répondit Vaudrey, troublé sous le regard droit, planté en lui comme um lame, que la belle fille lui lança.
Elle avait repris sa place sur le divan, mais Vaudrey maintenant lui avait déjà pardonné ce tête-à-tête avec Rosas ^et, en vérité, qu'avait-il à pardonner ?) Ce regard de braise effaçait tout. Il l'emporta comme un rayon, frissonnant' encore de l'impression ressentie.
Il avait hâte de fuir. Maintenant, il se sentait, tout à coup, devenu nerveux,enchanté et ennuyé à la fois. Il reprenait devant la foule qui s'écartait, — faisant humblement son devoir de foule, — son rôle de ministre, relevant la tête, prenant le sourire officiel, mais, au fond du cœur, mordu par une toute autre préoccupation, la tête pleine de bleu, de nuées flottantes, et, dans les oreilles, cette voix encore entendue de Marianne, cette voix s'insinuant en lui et murmurant
t Nous avons beaucoup de goûts communs 1 » avec toutes sortes de sous-entendus qui lui mettaient comme des flambées dans la poitrine.
Il aperçut Adrienne toujours assise à la même place, et qui lui souriait doucement — d^un sourire ardemment dévoué qui lui sembla tiède. — Il se pencha vers elle, lui tendit le bras, et rapidement, serrant la main de Lissac à qui il dit : — A bientôt, n'est-ce pas, Guy ? — il disparut dans l'antichambre, les domestiques se précipitant vers M"' Vaudrey pour lui porter son manteau, et une voix retentissante, criant, tandis qu'il endossait son pardessus :
— La voiture de M. le Ministre !
— Je suis fatiguée ! dit Adrienne, dans le coupé. Et toi ?
— Moi ? Pa$ du tout. Je ne me suis pas ennuyé. C'était intéressant I Et puis, il faut se montrer maintenant...
— Je le sais bien, fit la jeune femme.
Elle laissa, doucement, comme un enfant qui s'endormirait, tomber sa jolie tête encapuchonnée sur l'épaule de Sulpice. Ses petites mains cherchèrent la main du mari pour la tenir serrée, sous la pelisse, chaude comme un nid, et, tandis qu'elle fermait les yeux, lassée, sa respiration semblant peu à peu prendre, à demi, la régularité apaisée du sommeil, Sulpice Vaudrey revoyait, sous l'éclat des lustres, dans la demi-nudité de ses bras et de ses épaules, cette jolie blonde aux yeux bizarres, qui passait sa langue sur ses lèvres sèches et souriait en prenant un sorbet,,.
ISS MONSIStm tS MINISTUB.
Dans le petit salon japonais, tendu de carrés de satin bleu de ciel encadrés de bordures en bambou doré, Marianne, assise sur le divan, à detni tournée vers le duc comme pour lire au fond de sa pensée, apparaissait au Castillan, comme à Vaudrey, délicieuse, dans cet encadrement fait pour sa beauté blonde. Elle avait d^aiUeurs avec Rosas un tout autre abandon qu^avec Sulpice, et elle enveloppait le jeune homme d^un chaud regard enfiévré.
José se sentait tout pâle devant cette créature exquise dont il avait, au fond de Pâme, emporté rimage partout où son caprice de voyageur l'avait conduit. Il la contemplait cotnme on contemple la femme depuis longtemps désirée, qu'une nécessité quelconque rendait impossible et qu'un hasard rapproche, soudain, le sort mettant à portée de votre main le rêve...*
Elle était plus jolie que jamais, élégante, épanouie^ c plus faite », comnle un friiit dont la couleur est plus tentante à l'àjppétit. Tbiit à l'heÙré , Sabihe avait très naturellement rapproché ces deux êtres, et dMnstinct, comme s'ils eussent eU â échanger bien des confidences, ils avaient aussitôt cherché une solitude dans cette foule, et ils s'étaient assis là, dans ce salon, où l'instinct, déjà quasi-jaloux de Vaudrey, allait deviner Marianne.
Oui, vraiment, elle avait à faire bien des confidences 4 cet homme apparu un moment dans sa vie et dis*
MONSIEUR LE MINISTRE. ilS
paru soudain, comme mort pour elle depuis tant d^années. Il lui semblait qu'elle rajeunissait de tout ce temps envolé et gâché en se retrouvant face à face avec ce Rosas qui avait, malgré sa froideur, laissé deviner sa passion autrefois, leis JFemtheâ qù^bil aime pénétrant le secret d^un hoînme avant que celui-ci se rende même compte de ce qu'il éprouve.
Elle ressentait une joie infinie, sincère. Elle se rappelait des causeries pareilles avec José dans son atelier, ce coin d'Orient caché rue de Laval. Les satins japonais ajoutaient à Pillusion.
— Savez-vous qu'il me semble, disait-elle, que j'ai fait un rêve et que je n'ai pas vieilli ?
— Vous n'avez pas changé , en effet , répondit Rosas. Je me trompe...
— Oui, je sais. J'ai embelli. C'est un madrigal que je connais !... Lissac me l'a débité déjà, l'autre matin.
Elle se mordit les lèvres imperceptiblement, toute prête à s'accuser d'imprudence, mais elle eût lancé avec préméditation le nom de Guy, qu'elle n'eût pas été plus satisfaite du résultat. M. de Rosas, très pâle ordinairement, devint blême^ et un rictus léger, bientôt réprimé, souleva sa moustache rousse.
— Ah I dit-il. Vous voyez toujours Guy!
— Moi ! Il y avait cinq ans que je ne lui avais adressé la parole lorsque je l'ai prié dé me faire envoyer une invitation pour cette èoirée, et simplement parce que je savais que vous y viendriez ?
«i— Ah I dit encore José^ Sans riéil Ajouter.
Marianne était satisfaite. Elle savait maltitendfat due le dite l'aimait ttfujotirs; ptiisc[tle le nbm ûb Li$*
sac Tarait fait tressaillir. Allons! Elle avait bien deviné son Rosas !...
— Xt qu^êtes vous devenu, mon cher duc, depuis tant ae siècles ? dit elle.
Elle le regardait comme elle avait regardé Vaudrey tout à rheure , avec son sourire narquois et doux, profondément troublant, et ce regard qui fouillait au fond de Pêtre.
— Vous savez le vieux mot: J'ai vécu. C'est une grande sottise peut-être, mais c'est la vérité.
— Et je parie, dit hardiment Marianne, que vous n'avez jamais pensé à moi !
— A vous ?
^ A moi. A cette insensée de Marianne qui est bien la tête la plus folle que vous ayez jamais rencontrée dans vos voyages, du pôle Nord au Cambodge, mais qui est aussi un cœur pas méchant, assez malheureux, et qui n'a pas cessé de battre, un peu beaucoup, à de certains souvenirs, dont vous ne vous souvenez même pas, peut-être, — qui sait ?
— Je me souviens de tout, répondit le duc de. sa voix profonde.
Marianne le regarda et se mit à rire :
— Oh' comme vous avez dit cela, mon Dieul Vous vous rappelez ? J« vous appelais Don Carlos autrefois. Eh bien, vous venez de me faire penser à Philippe II : c Je me souviens de tout... » Brr!.,. Quel ton funèbre ! Ils ne sont pourtant pas bien dramatiques,' nos souvenirs !
— Cela dépend du bien qu'ils ont fait ou du mal qu'ils ont causé ! fit Rosas, très sérient.
•rr Ah l Dieu me pardonne si j'ai jamais ybulu
TOUS causer le moindre mal, mon cher Rosas ! Votre main ! Je vous ai toujours beaucoup aimé, mon ami ! Elle Pattira à elle, doucement, penchant à demi le front sous les yeux noirs du jeune homme :
— Regardez-moi bien, et voyez si je ments.
Le duc essaya de lire, en effet, dans les prunelles d'un bleu gris de Marianne ; mais il s'en échappait une telle flamme, si étrange, qu'il recula, arrachant sa main à la pression de ces doigts.
— Allons, allons, dit-elle, je vois que mes yeux de chatte vous font toujours peur. Ils sont bien terribles ?
Elle /es rendait doux, caressants, timides, humbles.
— Après tout, c'est une gloire, mon cher duc. Faire trembler quelqu'un qui tue des tigres comme nos chasseurs abattent un perdreau, c'est très flatteur.
— Vous savez bien pourquoi je suis assez enfant encore pour trembler devant vous, Marianne, mur* mura José. A mon âge, c'est ridicule ! Mais je suis superstitieux comme les joueurs... ou comme les marins, ces autres joueurs qui jouent leur vie, et je ne vous ai jamais rencontrée sans avoir la sensation que j'allais souffrir.
— Souffrir de quoi ?
— Souffrir par vous, dit le duc. Savez-vous une chose, c'est que si je ne vous avais pas rencontrée autrefois, il est probable que je n'aurais jamais vu tous les pays dont je parlais il y a un moment, et que je serais depuis longtemps marié, à Madrid ou è Tolède?
126 MONSIBUR LB MDflSTRB.
— Et c^est moi qui ai empêché...
Rosas interrompit vivement Marianne en disant d^un ton bref, avec un petit rire presque douloureux;
— Ah ! chère amie, si vous saviez 1... Vous avez empêché bien des choses !
— Si je vous ai empêché d'être malheureux^ j^en suis charmée. Et d^ailleurs vous n^avez jamais eu de vocation bien déterminée pour le mariage^ puisque vous avez préféré courir les grands chemins.
— Comme Don Quichotte, n'est-ce pas ? Savezvous encore, puisque nous reparlons de tout cela, que vous m'avez empêché de mourir, dans un coin, comme un chien oublié?
— Moi ? dit Marianne.
— Vous ou vos chansons, comme vous voudrez; Oui, en Egypte. Une fièvre. Quelque chose comme le typhus. On m'avait laissé pour mort, comme après urne bataille, et dans le plus pauvre et le plus hideux village de fellahs. Pas de médecins, ce qui m'a peutêtre guéri. Pas un lit, pas mjSme un matelas. Mes domestiques, me croyant perdu, m'avaient laissé... ou plutôt... j'aime mieux votre mot parisien... lâché... il n'y a pas d'autre expression... Me voilà étendu sur un tas de foin, de paille humide... bref, un fumier. ••
— Vous, Rosas?
— J'ai consciencieusement figuré là le personnage de Job... Maigre... Une barbe de trois mois..*. Et râlant... en plein air... Rassurez-vous, les nuits sont chaudes... Le soir, les femmes fellahs se réunissaient autour de moi et, tandis que je regardais le soleil qui dorait leurs joues de bronze — il y en avait de jolies, j'en ai fait une aquarelle, de mémoire — elles me
jetaient des injures^ très gutturales... que pavais le malheur de comprendre, puisque je suis un orientaliste,— il souriait — et, avec ces injures, qui étaient grosses, de la boue, qui était fétide. Charmantes, les femmes, quand elles s^en mêlent ! Cellesci n^aimaient pas le roumû le chrétien grelottant I Les femmes, au reste, n^aiment pas les hommes tombés. Les femmes n^aiment point les faibles...
— Et les infirmières, les sœurs de charité?
— f tes-vous bien sûre que ce soient des femmes, les sœurs de charité, ma chère Marianne ? — Bref, je vous jure ma parole que je ne demandais qu^une chose sur ce diable de fumier empesté, c^était d'en finir au plus vite et qu^il ne fût question de moi, lorsque, — je ne sais pourquoi, ou plutôt je le sais bien, — dans nia fièvre, je ne sais quelle voix venue d^au delà se mit à fredohner, — je vous le donne en mille I — un refrain àbsurdement niais que nous avions entendu ensemble, un soir, aux Variétés, dans une revue de fin d^année. Etce rondeau de boulevard me revenant là, au fond de ce désert, ihe transportait, d'un seul coup, à Paris, et je vous revotais, et ces frisons blonds que voici, je les apercevais, faisant sur votre front la petite ombre 4^î est là i Je vous entendais rire. J'avais la sensation inéttle de mé retrouver à côté de vous, au théâtre, dans cette avant-scène, et d'entendre le chanteur oublié fredonner le refrain qui nous avait tant amusés, vous, Guy et moi...
Il avait semblé à Marianne que le duc hésitait, un moment, avant de prononcer ce nom de Guy. Hésitation imperceptible, sentie plutôt qu'aperçue.
ftosas l'avait surmontée bil^u vite :
— Et, ma foî, dit-îl, — vous allez retrouver tout de suite chez ce Castillan funèbre le boulevardier qui y est endormi. Ce refrain se logea si bien dans ma pauvre cervelle qui battait la campagne, il y revint avec une obsession telle, que je m'accrochais à lui quand la fièvre était trop forte... Je le fredonnais, le refredonnais et, parole d'honneur, ça me coupait ma fièvre, peut-être par homœopathie, car en tout autre moment, ce diable de refrain me Peut donnée.
— Pourquoi ?... Parce que c'est moi qui le chantais autrefois ?
— Oui, dit Rosas en baissant la voix. Eh bien ! oui, justement !•••
Il se rapprochait d'elle, sur ce divan, et elle lui dit en riant :
— Heureusement que Faure chante là-bas ! Il attire tout le monde, et on nous laisse parfaitement seuls dans ce salon. C'est très commode. Voulez-vous aller l'applaudir, Faure ? Il y a des années que je ne l'ai entendu !
— Vous êtes méchante, Marianne, fit le duc. Laissez-moi voler cette heure de joie au passage ! Je suis si heureux !
— Heureux, vous ?
— Profondément heureux, et simplement parce que je suis auprès de vous et que vous me parlez, .et qje je vous regarde !...
— Mon pauvre Job, fit-elle en riant toujours, voulez-vous que je vous chante le refrain de la revue des Variétés ?
Rosas ne répondait pas ei^a regardait.
II se sentait comme entouré d'un parfum de jeu»
MONSIEUR LB MINISTRtt. l^g
nesse. Il y avait, à côté de Marianne, sur une con* sole, dans un vase en émail cloisonné^ des bianchettes de lilas blanc qui, lorsqu'elle se penchait à demi, faisaient à sa chevelure blonde comme une auréole de printemps. C'était, autour des frisons des cheveux, une explosion de blancheurs lactées et de'feuilles d'un vert tendre, feuilles transparentes et claires, d'un vert d'eau, et ces lilas parfois doucement remués laissaient tomber dans la chevelure de Marianne une fleurette blanche comme une goutte de lait dans un tas d'or rouge.
Ah ! comme maintenant toutes les poésies, tout le passé, tout l'amour inavoué de Rosas lui gonflait le cœur et lui montait aux lèvres ! Dans ce salon plein de clartés, dans ces lumières, à côté de ces fleurs, dans le chatoiement de ce satin et de ces ors, il * oubliait tout pour ne songer qu'à cette femme, belle à affoler, et qui lui plongeait dans les veines un regard lourd de pensées troublantes.
Une musique lointaine, douce, pénétrante, alanguie, quelque caresse de Gounod, entrait comme une brise dans le salon.
José se croyait en plein rêve.
— Ah si vous saviez, Marianne, disait-il en sVnfiévrant davantage à chaque parole^ comme s'il eût bu quelque liqueur à pleines lèvres ; si vous saviez comme vous avez partout voyagé avec moi, en pensée, là, emponée avec moi comme un scapu-
laire !...
— Mon poriraît ? dit Marianne. Je me le rappelle J^étais toute mince alors. Plus jolie. Une Aliène.
I JO tfONSIUUR LE MINlSTkli.
— Non, non, pas votre portrait. Je l'ai déchiré^ un jour de colère.
— Déchiré ?
— Oui, en me disant que ces yeux, ces lèvres, ce front avaient appartenu à un autre.
Marianne était devenue toute pâle.
— Mais j'avais emporté avec moi mieux que ce portrait : je vous gardais, vous, toujours présente, et jolie, jolie... comme vous Têtes maintenant, Marianne... Regardez-vous. On ne peut pas être plus belle !
— Et pourquoi, dit-elle lentement, en donnant à sa voix la chaude caresse des notes basses, pourquoi nç m'avez-vous jamais parlé ainsi, autrefois ?
— Ah ! autrefois ! fit le duc avec colère.
Elle laissa tomber sa tête sur le dossier du divan, regardant cet homme comme elle savait regarder, insensiblement se rapprochant de lui, soufQant jusqu'à l'oreille de Rosas ces paroles qui lui brûlaient la peau :
— Autrefois, il y avait auprès de moi quelqu'un qui était votre ami, n'est-ce pas?
— Ne me parlez pas de lui 1 s'écria José brusquement.
— Au contraire, car je tiens à vous dire que, l'eusse- je aimé, je ji'aurais pas hésité un instante le quitter pour vous suivre 1 Mais je ne Taimais pas !
— Marianne !
— Vous n'allez jpas me croire ? Je ne Tai jamais aimé. Je n'ai jamais été sa maîtresse.
— Je ne vous demande pas votre secret, je no lous parle pas de lui, dit le duc horriblement oâle.
lÉÔKSIStl^ tV ICINISTI^^. l3l
— Et, moi, je tiens à vous en parler. Jamais, vous eiuendez, jamais Guy de Lissac n^a été mon amant. Non, malgré les apparences, il ne m^a jamais donné même un baiser sur les lèvres ! Je croyais Faimer. Avant de m'être livrée, j'ai eu le temps de m'apercevoir que je ne Taimais pas 1 Et j'attendais, je vous jure que j'attendais que vous me disiez, vous : — Je vous aime i
— Moi?
— Toi, dît Marianne d'une voix mourante. Tu n'avais donc rien deviné ?
Elle se coula, d'une ondulation exquise, jusqu'à Rosas qui, le front attiré comme par un fluide, abandonnait sa tête à ce visage de femme aux yeux perdus, les lèvres entr'ouvertes, laissant passer à travers les dents un souffle doux qui se mourait dans * les cheveux du duc.
Il ne dit rien, il saisit rapidement la main de cette femme, il attira jusqu'à sa bouche cette tête aux narines roses, gonflées comme pour aspirer de l'amour, et, fou, éperdu, ivre, il colla ses lèvres qui brûlaient de fièvre sur cette bouche fraîche qui lui causa une sensation de fleur respirée, au matin, avec la rosée.
-— Je t'aime et je t'aimais !.*. lui dit Marianne après ce baiser qui le rendait pâle.
Rosas s'était levé : un tonnerre de bravos succédait^ là-bas, au morceau chante, et la foule arrivait du côté du salon. Marianne aperçut l'oncle Kayser, qui discutait avec Ramel, dontlebon visage maigre semblait ennuyé. Elle se leva aussi, saisit la main du duc, la
îi^ ItOi^SIEtlk LE kiNISTRâ.
serra dans une étreînte nerveuse et dît en le regardant encore :
— Voici mon oncle. Nous nous reverrons, n'estce pas?
Elle foudroyait Rosas de son regard électrique.
Devant le duc, elle alla droit à Kayser et lui prit le bras, s'appuyant sur lui comme pour montrer qu'elle n'était pas seule, qu'elle avait un protecteur naturel, qu'elle n'était point la déclassée que Rosas eût pu croire.
Kayser semblait presque étonné de l'empressement de sa nièce.
— Partons, lui dit-elle.
— Comment, partir? Il y a un souper !
— Eh bien ! nous souperons à l'atelier, réponditelle, un peu nerveuse. Et nous discuterons de la mo»ralité dans l'art !
Elle avait atteint son but maintenant. Elle sentait que tout ce qu'elle pourrait ajouter refroidirait l'imn.«-ession faite sur le duc. Elle voulait le laisser sur Tivresse de ce baiser,
— Allons ! dit Kayser en se redressant, d'un air de méchante humeur. Puisque tu le veux... La drôle d'idée ! -^ Ramel, fit-il, en tendant la main au vieux journaliste, si le cœur vous en dit, j'ai des toiles à vous montrer!
— Je sors si peu ! dit Ramel.
— Huron ! fit le peintre.
— Puritain! dit Marianne en tendant aussi sa main à Denis Ramel.
Rosas la suivit des yeux, tandis qu'elle disparaissait, dans l'autre sâlon, parmi les invités, sous le flot clair
ItOïtSiEtTk LB MIKISTRB. l33
des lumières du lustre ; et, quand elle fut loin, il lui sembla matériellement que le petit salon japonais était vide et que la nuits^ était faite. Un ennui profond et immédiat s^emparait de lui, et, pendant que Marianne, souriante, repassait dans sa tête, en regagnant l'atelier de Simon Kayser, les incidents de cette soirée, revoyait le sourire troublé de Vaudrey, semblait écouter encore les confidences ^e Rosas et se disait : « Il m'a presque parlé du passé comme Pavait fait Lissac ! La banalité est-elle donc le fond de la nature humaine que deux hommes d'un caractère si différent en arrivent presque aux mêmes aveux? » pendant qu'elle revivait cette heure de fièvre, le duc, lui, se sentait mécontent de cette causerie interrompue , se reprochait de n'avoir pas suivi Marianne, de l'avoir laissée échapper ainsi, sans lui dire...
Mais qu'avait-il à lui dire?
Il avait tout dit. Il s'était livré, il avait laissé voir toute son âme, transparente comme du cristal. Autrefois, pourtant, il s'était bien juré de renfermer en lui ce secret. Il avait étoufTé son amour sous sa roideur castillane. Et, tout à coup, là, brusquement, comme un enfant, à la première rencontre avec cette femme, il se laissait entraîner à un aveu, aux confidences refouléer» !...
Ah ! c'est qu'il l'aimait et qu'il l'avait toujours aimée ! Il n'y avait, pour lui, au monde, qu'une femme, — cette femme. Il ne mentait pas. Le sourire de Marianne l'avait suivi partout. Il avait bu dans ce regard un poison qui lui brûlait le sang. Illui appartenait. Sansl'imagede Lissac, assurément il serait revenu depuis longtemps à Paris pour retrouver M"« Kayser.
l34 ItÔNSiEtJR LE MINISTRE.
Mais Lissac était là. Il se rappelait combien Guy
avait aimée. Il s^était trouvé, plus d'une fois, entiers
vec eux. Souvent il conduisait Lissac "à la porte de
Marianne. Comment, tout à Theure, là, avait-elle osé
dire qu^elle n^avait jamais été sa maîtresse ?
Le moyen de la croire ?
Et pourquoi, au fait, aurait-elle menti ? Quel intérêt ?.,.
Rosas se sentait mécontent de lui-même à mesure quUl réfléchissait, et, au milieu même de cette foule, il lui prenait brusquement un de ces accès de sauvagerie qui le poussaient parfois à s^enfoncer dans une solitude absolue, âprement choisie. Il avait hâte de s^enfuir.
Pour éviter M"** Marsy, quîle cherchait peut-être,il se glissa à travers les groupes, allant vers la porte afin de sortir sans être vu, sans prendre congé, àPanglaise.
Il était dans Pantichambre, passant son pardessus dont un domestique relevait le collet de loutre, lorsque la voix de Guy lui dit :
— Vous partez, mon cher duc ? Voulez-vous faire route ensemble?
L^idée ne déplaisait pas à Rosas. Peut-^être, sans le vouloir , se disait-il qu'un entretien avec Lissac, c'était encore un peu de causerie avec Marianne. Ces deux êtres allaient de pair dans sa préoccupation et son souvenir. Et puis il aimait Guy vraiment ! Ce Parisien complétait ce Castillan. Ils avaient tant de souvenirs communs: fêtes, soupers, tristesses, mélancolies parisiennes, de celles qui sanglotent, mais sur des airs de valse ! Et ils ne s'étaient pas vus depuis si longtemps!
MONSIEUR LB MINISTRE l35
Rosas éprouvait un certain plaîsir à se retrouver avec Guy sur le boulevard. Cela le rajeunissait. Des bouffées de jeunesse montaient dans Pair frais, avec la fumée bleue de son cigare. Ils avaient, jadis, égrené tant de paradoxes bras dessus bras dessous, en prenant ainsi l'air de Paris !
En fort peu de temps, presque en quelques mots, ils eurent fermé bien vite la longue parenthèse des années de séparation et de voyage. On se dit tant de choses en peu de paroles ! Et Rosas, comme invinciblement attiré par le nom de Marianne, le prononçait, le premier, ce nom que Guy de Lissac écoutait alors, d'un air impassible, atteiidaiit que Ib duc le questionnât.
Ils descendaient ainsi' vers le boulevard^ dont les rangées de becs de ga2 flambàiéiit comihé Unis illumination.
— Ce Paris ! dit Rosas. Il a Urte }>ropriété singulière. Il vous reprend, tout à coup, et du premier coup, comme s'il ne vous avait jamais quitté. J'ai à peine défait mes malles que me voilà redevenu Parisien, brusquement.
— Paris, c'est comme l'absinthe, fit i3.uy. Dès qu'oii en débouche un flacon, on se remet à boire.
— L'absinthe! Vous voilà bien. Vous autres. Français, qui calomniez éternellement votrfe pays. Quelle idée de comparer votre Paris à l'absinthe ?
. — Idée de Parisien, parbleu ! Vous n'êtes pas ici depuis deux jours que vous êtes déjà gris de parisine, vous lediteà vous-même. Le haschich du boulevard!
— Ce n'est peut-être pas la parisine seule qui m'a, en effet, un peu pris au cfervfeauj dit Rosa$,
l36 MONSIEUR LE MINISTRE.
— Sans doute. C'est aussi la Parisienne. Elle est bien jolie, M"* Marsy !
— Charmante, dit Rosas froidement.
— Moins charmante que M"* Kayser !
Guy envoyait au vent de la nuit un peu de fumée e cigare, en attendant que le duc répondît ; mais José cheminait maintenant à côté de son ami sans dire un mot, comme absorbé brusquement, et Lissac, qui avait laissé tomber la conversation, cherchait à la remettre sur pied : — Alors^ dit-il tout à coup, — laissant là ce nom de M"' Kayser — vous êtes à Paris pour longtemps, Rosas ?
— Je n'en sais rien du tout.
— Vous n'allez point, j'espère, repartir pour les Grandes-Indes?
— Oh ! vous savez quel original je suis ! Il ne faudrait pas m'en défier !
Lissac s'était mis à rire.
— Je ne vous en défie pas du tout. Je vous demande de ne plus sortir des fortifications désormais. Nous y gagnerons tous. Vous n'êtes pas Espagnol, vous êtes Parisien-né, je vous l'ai dit cent fois. A votre place, je m'installerais ici, et je m'en tiendrais à Paris. Puisque c'est ce qu'il y a de meilleur au monde, pourquoi chercher autre chose ?
— Mon cher Guy, fit brusquement le duc, qui n'avait pas écouté, voulez-vous me promettre de répondre en toute franchise à une question délicate, saugrenue, si vous voulez, une de ces questions qu'on ne fait pas, mais que je vais vous adresser pourtant, brutalement, à brûle-pourpoint ?
— A celle-là et à toutes celles que vous m'adres-
MONSIEUR LE MINISTRE. l3f
serez, mon cher duc, je répondrai comme un faonncte homme et comme un ami doit le faire.
— Vous avez beaucoup aimé M"* Kayser?
— Beaucoup.
— Elle vous a aimé... un peu ?
— Pas du tout.
— Ce n'est pas ce qu'elle m'a dit tout à l'heure.
— Ah ! fit Lissac en jetant son cigare, vous avez par>é de moi?
— îlle m'a dit qu'elle avait cru sincèrement vous aimer!
— C'est ce que j'avais eu le plaisir de vous dire !
— Et... Marianne?...
— Marianne? répéta Lissac qui devinait parfaitement la question, aux hésitations de Rosas.
— Moii cher ami, lorsqu'un homme se sent assez troublé, du assez faible^ ou assez épris, comme vous voudrez, pour jouer sa vie sur un coup de dés, il lui est bien permis de faire une de ces questions déplacées dont je parlais tout à l'heure. Eh bien ! vous pouvez me dire à moi ce que nul que moi peut-être n'oserait vous demander : Avez-vous été l'amant de Marianne ?
Avant de répondre, Guy prit amicalement le bras du duc et s'appuyant sur lui, sentant, avec peine, ce bras tressaillir nerveusement et trouvant, quand il lui touchait la main par hasard, que Rosas avait la fièvre :
— Mon cher,c'est l'éternelle question de Thonnêtet envers un homme d'honneur et du devoir envers une femme que vous me posez là. J'aurais été l'amant de Marianne que je aérais tenu de vous réponc!re que
l38 MONSIEUR LE MINISTRE.
Marianne n^a jamais été ma maîtresse. Ces mensonges-là sont de rigueur. Non, je n^ai pas été Pâmant de Marianne, mais je vous conseille, si vous ne voulez pas être parfaitement malheureux, de ne point chercher à le devenir I Vous êtes de ceux qui ouvrent leur cœur tout grand, comme s'il avait des portes cochères. Elle est de telles qui calculent et qui poursuivent assez follement, je Tavoue, sans consistance et sans suite dans les idées, un but quelconque... Elle pourrait être flattée de vous avoir pour soupirant, comme je Tai été, ou comme amant, comme on assure que d'autres le furent, je n'affirme rien, songez-y ; mais elle ne serait, en aucun cas, touchée de votre affection. Pure Parisienne, et qui n'est pas plus capable de vous aimer oomme vous méritez de l'être que vous n'aies capable de la tromper, comme on dit qu'elle l'a été {
^ Trompée ? demanda Rosas avec un accent de pitié qui frappa Lissac.
— Trompée,oui ! La tromperie, c'estrécoleinutuelic de l'amour.
— Alors... si j'aimais Marianne ? demanda Rosas.
— Je vous conseillerais de le lui dire," d'abord, de le lui prouver ensuite, et finalement de cataloguer cet amour-là dans cet album dont on met les cendres au fond de la corbeille de mariage 1
— Vous parlez de M"® Kayser comme vous parle* riez d'une fille, dit le duc, la voix serrée.
— Ah I je vous donne bien ma parole, fit Lissac, que je parlerais tout autrement de M"« Antonia ou de M"« Cécilia I Je vous dirais tout bonnement : Ce sont de très jolies créatures. Aucun danger.
^ Et^ tout au contraire, un danger, c'est Marianne
MONSIEUR LE MIKIStRE. l39
— Oh ! parfaitement. Cest Marianne, pour vous!
— Et pourquoi li'a-t-èlle pas été dangereuse pout vous?
— Mais tout simplement, moti cher duc, parce que je me suis contenté dé Paimer comme vous Favez aimée jusqu^ici, et que j^ai eu, comme je vous le disais, la bonne fortune de ne pas être son aitiaht.
— C'est vous qui l'avez ànlenëe, ce soir^ chez M"* Marsy ?
— C'est moi !
— Vous oiîrez votre bras à iihe fefaiihé que vous regardez, vous venez de me lé dire, comme dangereuse ?
— Pas pour Sabiiie ! — Et puis, cVst là une goutte de Pabsinthë, liii peu de ce haschich , dont je vous parlais. On ne vit que de concessions à Paris, et quand oii est mort, on a même besoin d'une concession encore, setilénient cellelà est à . perpétuité. On ne se retroUve (et le ton gouailleur de Lissac devenait sérieux) que lorsqu'un galant homme comme vous vient vous poser une question qui ressemble terriblement à un conseil. On lui répond alors comme je viens de vous répondre et on lui crie : « Casse-cou ! »
^ Je vous remercie, dit Rôsas en s'arrêtant, tout à coup, sur lé trottoii*. Vous me traite^: en ami véritable.
— Et SI je vous parais trop sévère, âjoiità Lissac en riant, faiettèi cela sur le cdmjite de ma rancune. Un homme qui a aimé une femme n'est jamais bien juste envers elle. S'il he l'âime plliâ, il là riiëconnaît, et s'il l'âihlè éhdd)*b, il la càlbiiiiiic; m ptïxx-itr^
lalomnlé Marianne, mais je ne vous ai pas méconnu, Vo'ûk ce qui est certain. Maintenant , faites votra Jrofit de ce bavardage. Et à quand ?
— Je ne sais pas, répondit le duc. Je vous écrirai. 3e vais peut-être quitter Paris !
— Gomme cela ?
— Gomme cela.
— Diable ! dit Lissac. Mais savcz-vous que si c'était une fuite devant le danger en question, je serais fort inquiet ? Ça deviendrait grave !
— Ge ne serait pas une fuite. Un caprice tout au plus, répondit le duc.
Ils se séparèrent moins satisfaits Tun de Pautre qu'au début de leur entrevue. Lissac emportait la conviction qu'il avait, de quelque façon que ce fût, même en prenant ce ton de boulevardier gouailleur, blessé Rosas, et l'Espagnol, avec sa nature un peu farouche, repliée sur elle-même, presque sombre, reprochait pour la première fois, à Guy, de sourire ou de railler dans une question aussi grave.
Il rentra, mécontent de lui-même, à son hôtel. Son domestique l'attendait. Il apporta une enveloppe de papier bleu sur un plateau.
— Une dépêche pour monsieur le duc!
Rosas la déchira machinalement. Un de ses amis de Londres, lord Lindsay, ayant appris son retour, le suppliait d'accepter une invitation. S'il ne courait pas à Paris pour l'embrasser, c'est que les affaires politiques étaient graves et nécessitaient sa présence à Londres.
Le duc, tout en défaisant ses ^ants, regardait la dépêche froissée^ traînant sous la lampe. Il était quel-
que peu superstitieux, comme les errants. Peut-être cette dépêche arrivait-elle là tout juste à point pour i^empêcher de faire une sottise.
Quelle sottise?
Il sentait encore sur ses lèvres le baiser de Marianne, un baiser qui brûlait comme de la glace. Demain, — dans quelques heures, — sa première pensée, sa pensée unique serait de retrouver cette femme^ de ressaisir cette impression de volupté et de rêve qui lui avait traversé la ^poitrine. — Un danger I avait dit Lissac. — Les yeux félins de Marianne avaient des ardeurs périlleuses ; mais c'était leur charme et leur force, et leur séduction adorable, cette flamme qui filtrait entre leurs longs cils blonds.
Il fermait les yeux pour revoir M"*Kayser, aspirait Tatmosphère pour retrouver quelque chose de son parfum.
Un danger !
Guy avait peut-être raison. Les meilleures amours sont celles qui ne sont jamais cueillies et qui restent inachevées comme une fleur de printemps qui ne serait jamais devenue fruit. La dépêche de lord Lindsay tombait à soix heure. Un hasard, ou un avertissement.
A tout prendre, que risquait Rosas à passer quelques jours à Londres, eciportant la brûlure de ce baiser ? Le vent de la mer l'effacerait peut-être !
— J'ai la fièvre vraiment; se disait le duc. J'avais bien besoin de parler d'elle à Lissac ! J'avais bien besoin de lui parler, à elle 1 ajoutait-il, mécontent, troublé^ presque colère.
Un danger I
I4^ Mb^kiSbft LE itlNlStftK.
Lissac même avait été imprudent en disant ce mot qui, pour un Rosas^ avait quelque chose d'attirant. Ce qui irritait le duc, c'était cette réponse de Guy , affirmant qu'il n'avait pas été Tamant de Marianne^ mais que Marianne en avait aimé d'autres. D'autres ? Qu^en savait-il , ce Lissac ? Une sorte de rage jalouse se mêlait chez Rbsa§ à cette fièvre de désir que le baiser de Marianne lui injectait dans les veines. Il eût voulu savoir là vérité, revoir Marianne, pousser Guy plus avant daris les confidences. Il eût voulu n'être pas Vehu, ne Pavbir pas révùéj n'être pas entré chez Sabine.
• — Eh bien, soit, lord Lindsay a raison^ je partirai.
Le lendemain matin, Guy de Lissac trouvait, dans son courrier, un petit billet cacheté atixartnes dû duc, avec la devise : Hasta la tnuerte.
José lui écrivait qu'il quittait Paris :
« Vous avez peut-être raison. Je suis un peu gris deparisine. Je vais à Londres, chez un atni, et si j'y raconte jamais mes voyages, ce ne sera que devant les membres les plus graves de la Société de géographie. Au moins, là^ il n'^ a pas de « danger »; Merci et à bientôt.
« Votre ami,