I II 1 I I 1 1^ I
noir, cravaté de blanc, lachain&aucou, se j^romenait» <:omine d'habitude, 'dao% Tantixthambre, ses souliers poudrés delà poussière de ces tapis foulés par taai(dê gens, 'soliiciteurs-oarfonctionnaires^ Du gaz, allumé en plein jour comme dans les offke& de Londres se reflétait sur les murs froids et luisants comme un marbre. Des portes battaient, sans serrures, rouges à clous dorés et d poignées rondes, en ivoire, sans taire dé bruit. Il y avait des visages fatigués et des corps tassés de solliciteurs étalés sur les meubles de velours grenat» pareils à ceux d'un hôtel garni, très bourgeois.
De temps à autre, des bruits de sonnettes élec*- 4riques, lointains ou proches, rompaient le sileace ^»auyé. Vaudrey, arrivé le premier^ avant ses colléguesj étudiait et r^ardait tout cela ironiquement» Une estafette^ un gendarme^ arrivait, remettait une dépêche^ rhuissier donnait un neçû. C'était toute la vie de ce palais silencieux. Un homme à tournure miliuire, grand, beau, serré dans sa redingote^ipassaiit, saluait le président duconseil; puis Jouvenety le préfet de police^ avec son air de premier clerc de notaire, les cheveux noirs collés abondamment sur lecrâne, une large serviette . notre sous le bras, s'avançait vers le ministre et le saluait. Viaudrey lui rendait ce salut froidement, .en songeant à tLissac. -
— Jevousparlerai^ toutàrbeure,.MoQSteuf le Préfet
•^ iBien, Monsieur le Ministre t
Malgré le lignard et le garde de Pdris qui veillaient à la porte du palais^ tout cela semblait maintenante Vaudrey n'avoir pas un air solennelleiQent (^ciel, ressemblait à une mélancolique installation provisoire.
•*-BahI Et quand je ne remettrais plus les pieds ici songeait-il en pensant à T^terpellation Granet, que m'importerait ?
On lui apprit, au Conseil, puis à la Chambre, que Granet ne ferait son interpellation que le lendemain. Vaudrey avait le temps voulu pour se préparer. A la commission du budget, où il rencontra Granet, tout justement, le ministre de demain lui posa une question déplacée, relative à certaines dépenses du ministère. Vaudrey, irrité, eut envie d'en faire une question personnelle. Il ne manquait plus maintenant que ses compétiteurs se missent à le soupçonner I En avoir Tair était déjà trop. Sulpice releva très hautement Granet, qui assura que < son collègue et ami Monsieur le Président du Conseil > s'était tout ^ fait mépris sur le sens de ses paroles.
— A la bonne heure I dit Vaudrey.
Il n'était point fâché que l'interpellation n'eût pas lieu sur-le-champ. Avant demain, il aurait placé ses batteries. Et puis il pouvait songer à calmer Adrienne, à la reconquérir peut-être. Il fit demander, en rentrani au ministère, si Madame n'était point malade. Madame était sortie. Elle était allée, comme il un pèlerinage au cimetière, à- cet appartement de la rue delà Chausséed'Antin où l'on eût pu écrire: Ci-gît. — C'était comme la tombe d'un bonheur.
Elle ne voulait pas revoir Sulpice^ Le soir pourtant, elle consentit à lui parler.
Sa pauvre figure douce était très pâle et comme convulsée par une douleur violente.
— Vous allez trouver un prétexte, dit-elle, annoncer que je suis souffrante. Je pars pour Grenoble. J'ai écrit
à mon oncle. Le docteur m'attend, et une place dans sa maison, c*est tout ce qui me reste maintenant.
— Âdr\enne I murmura Sulpice.
Elle lerma les yeux, cette voix suppliante lui causait peut-être une douleur nouvelle, mais elle ne fit pas un mouvement, et n'ajouta pas un mot. C'était un automate qui marchait. Ses yeux mômes n'avaient ni reproche, ni colère. Ils semblaient éteints.
Il y avait en elle quelque chose de mort.
— J'espère, dit-elle au bout d'un moment, que ma résolution ne vous causera aucun préjudice dans votre situation politique. Sur ce point-là, je ferai encore mon devoir jusqu'au bout de mes forces. Mais on ne s'inquiétera pas de savoir si je suis à Grenoble où à Paris. On s'est si peu inquiété de moi I
Il voulut, d'un geste, la retenir. Elle était déjà rentrée dans sa chambre, et Vaudrey sentait qu'entre* cette femme et lui, maintenant quelque chose comme une muraillç se dressait. Il n'avait plus qu'à aimer Marianne.
Aimer Marianne > Eh I oui, le malheureux, il l'aimait toujours I II avait plus /ie pitié quand il pensait à Adrienne, plus de colère quand il songeait à Marianne; mcds certainement la résolution de sa femme quittant Paris lui causait une émotion moins grande que la pensée de sa maîtresse épousant Rosas.
Il irait chez Marianne ce soir même.
On lui répondit, là, que Madame était au théâtre. Où } Avec qui ! ni Jean ni Justine ne le savaient.
Vaudrey se méprisait à s'entendre lui-même interroger jalousement . des domestiques qui devaient , ensemble, pouffer de rire en parlant de lui.
1422 . MOKSlËt^R LE HINlSTRlS.
^- Ohl misérable àot ! sc^ disaiUil. Il n'y avait qu'une femme qui:t'aimait, c'est Addenne !
Il revoyait pourtant Marianne, dans ces hetires d'amour envolé dont les baisers et les sanglots nerveux lui faisaient courir encore un frisson sur la peau.: Les .ceflfits fauves des cheveux dénoués sur l'ioreiller, les caresses enveloppantes de ces bras nus, il voulait les revoir et les sentir encore I 'Il calculait, avec im égoîsme féroce, que la colère d'Adrienne lui renilait, ipourfun moment, une liberté pins complète, et-^u'il pourrait avoir Marianne plus à lui , si Marianne voulait. ^
Il avait écrit A M^* Kayseii La lettre était demeurée sans réponse. Il lui disait qu'il irait à l'hôtel de M"* Vanda, le lendemain, après la Chambre. Fort tard, ajoutait-il, la séance devant être longue. Longue et décisive, puisque le sort de son ministère s'y jouait.
Cette interpellation de Granet ne l'inquiétait pas oi^ tre mesure. Il avait pris connaissance, >le malin, du résumé des journaux. L'opinion semblait favorable: au ministère Vaudrey, « sauf quelques organes, d'une.. intolérance intransigeante^ et dont il ne doit aucune^ ment se préoccuper.,, it, disait le rapport. Vaudrey. ne se rappelait pas que c'était à peu près dans les mêmes termes qu'à la veille de la chute de Pichereau; le résumé quotidien de la^presse au ministère de l'intqrieur parlait du ministère Pichereau. . .;
— j^aurai soixante voix de majorité! se disait^il. Et tout sera gagné», fors l'honneur I
11 songeait à Adrienne en soupirant ainsi.
La séance de k Chambre allait lui ménager là décep^ tion la plus cruelle. Grançt avait.iort habilement, pré?
UONSfBUR LE MlNISTRk.. ^23
paré son terrain d*attaque. Le ministère Vaudrey étdt de toutes parts menacé par .des traTaux d'approche exécutés sans queSulpice s'en fût aperçu. Goranet avait promis, çà et là) des situations nouvelleis ous*étaît engagea consolider les anciennes. Il arrivait à Tassaut du ministère avec un bataillon compacte de clients tout dévoués à sa fortune, qui était la leur. Ils oe reprochaient trop rien à V^udrey^ ces impatients» sinon d'avok* donné tout ce qu'il ppuyaitdpnner;^ préfectures^ sous-préfectures, places de conseillers, <croix. de la Légion d'honneur, et surtout d'avoir trop duré. Vaudrey devait tomber moins parce qu'il avait démérïté" que parce que d'autres étaient iin patients de lui succéder. Gra net était las de n'êkre jamais que le mînistre de demain. Il voulait avoir son joan II venait affirmer sa politique, il assurait que lie pays tout entier, las des atermoiements de Vaudrey; r^lamaitun ministère plus homogène. L'homogénéité \ Il n'y avait rien à dire contre un tel mot^ Granet était pour la politique d'homogénéité. Ce vocable composait tout son programme. Le cabinet Vaqdrey manquait d'homogénéité ! Le président de la République devait former décidément un cabinet homogèoe.
— * II est donc homogène,, Granet ? disait, en essar yant de rire, Sulpice, assis au banc des ministres, tan* dis que Lucien Granet parlait à. la tribune,, la. maiik droite dans sa redingote.
Au bon motduprésident du conseil, jeté assez haut; personne d'ailkars ne se déridait, ni ses collègues qui se sentaient menacés» oî st^clcupuurs d'habitude, qui le sentaient vaincu. Navarrot, leclaqueur du ministère; applaudissait déjà Qcanfet à toutrtwiipre. Monsieur le
Minisire se sentait devenir .un ex ^ ministre. Il sentait vaguement autour de lui, comme un vide de machine pneumatique.
Uordre du jour de défiance, enveloppé par Granet dans des formules d'une politesse perfide — de Thuile de ricin dans du jus d'orange, disait Sulpice lui-même en essayant de faire bon cœur et bel esprit contre fortune,— cet ordre du jour, que n'acceptait pas le cabinet Vaudrey, fut adopté à une majorité considérable : 122 voix I
C'était, pour Sulpice, un écrasement.
— Cent vingt- deux députés, disait-il, tout haut encore, dans les couloirs, à qui j'aurai refusé la nomination de quelque maire ou la destitution de quelque garde champêtre !
Warcolier, toujours digne, lui fit observer, dans son style, que cette façon de se défendre manquait peutêtre un peu de cette noblesse qui sied à la défaite noblement supportée.
Vaudrey n'avait plus qu'une chose à faire, donner sa démission. Il était battu, bien battu. Il rentra à l'hôtel Beauveau et, après avoir rédigé sa lettre, il alla lui-même la porter au Président, à l'Elysée. Le Président l'accepta sans émotion, comme un employé de l'enregistrement prend acte d'une déclaration quelconque. Deux ou trois phrases de rejret banal, une poignée de mains diplomatique et officiellement sympathique, ce fut tout. Vaudrey revint au ministère et donna ordre à ses domestiques de tout préparer pour quitter l'hôtel.
— Quand cela. Monsieur le Ministre >
HONSIBUIt LB MINISTRB. 42 5
— Dès demain» fit Vaudrey, àqui ce titre parut ironique et donna sur lés nerfs.
Il se fit annoncer chez Adrienne.
Assise devant un petit bureau^ Adrienne écrivait, l'air très las, toujours blanche comme une morte soùs ses cheveux cendrés.
— Il y a du nouveau, lui dit Vaudrey^ brusque* ment. Je ne suis plus ministre 1
— Ah I dit-elle.
Pas un tressaillement, pas un mot de consolation. Elle lui eût s^té au cou trois jours auparavant, ea lui disant : « Comme nous allons être heureux ! Je te reprends, je te retrouve ! Quelle joie ! »
Ou encore elle eût essayé de le consoler, s'il sou^ frait.
Maintenant, elle restait impassible, indifférente à cette nouvelle, glacée.
— Nous allons quitter Thôtel Beauvau ! dit Sul* pice.
.— Je me préparais déjà à partir, répondit- elle. Mes malles sont achevées.
— Vous me ferez bien Tamitié de sortir d'ici avec moi et, avec moi, de rentrer rue de la Chaussée-d' Antin ?... Puis vous partirez ensuite pour Grenoble. Mais, pas d'apparence de scandale. Il y a le monde !
Elle l'avait écouté froidement, insensible au tremblement de cette voix.
— C'est juste ! fit-elle avec ironie. Il y a le monde ! J'attendrai donc avant de partir.
Il était stupéfait de rencontrer tant de froideur et une résolution si implacable chez cette femme, douce cojnme une enfant — ma femme'enfant, lui disait-il
426 MONSIEUR LEHXMlSniE.
autrefois, si souvent. Il se sentait, devant elle, mal à Taise, mécontent, hésitant à se jeter à gespieds pour lui arracher un pardon ou à fuir et à retrouver, pour toujours peut^tre, Marianne. Mais non, c'était Adrienne, sa pauvre, sa chère Adrienne qu'il voulait garder, aimer. Ahl si elle pardonnait! S'il avait osé s'agenouiller, supplier, pleurexl Mais ce cadavre vivant le glaçait. Il avait peur. Peur d'elle^ de cette douce et de cette dévouée I
Il redescendit, se disant tout justement quMl allait dîner en hâte, puis aller rue Prony.. Il : lui fallait cependant s'occuper d'expédier les dernières affaires courantes, il fallait remettre les services à son succès* seur. Il trouvait une expression narquoise à ce mot: Son successeur!
— Après tout, celui-là en aura un aussi 1
Il éprouvait encore des crève-coeur inattendus. Des gens à qui il avait proonis des places ou; des croix venaient, tout à coup, presque essoufflés, éperonnés parla nouvelle, le supplier de signer les nominations et-de préparer le décret, tandis qu'il était encore ministre ! 11 y avait des corbeaux autour de ce mort. Monsieur Eugène^ saluant toujours beaucoup, quoique moins bas, essayait de dépecer le ministre Vaudrey. Un petit lambeau, un s^ul lambeau ! Une sous-pré-* fecture I De troisième clas^^e I , .
On lui apprenait déjà qu'à TElysée, pour succe^euc on lui donnait Granet. Parbleu I il s'y attendait I Mais la réalisation de ses craintes l'irritait. Et Granet conservait pour son secrétaire d'État qui >Warcolier, oui, Warcolier, avec promesse faite du premier portefeuille vacant I
tfQH$i9V^ LS MlNlStB«« 427
-» Comme R^rnel avait raison I pensait Sulpice.
Tout de suite, avec une sorte de rage, Vi^adrey tinté s'occuper de cette chose lugubre comme un convoi : le déménagement. Il l^ui semblait, maintenant qu'il venait de subir un effondrement. On encaissait dans des paniers des papiers et des liyrçs. Enchanté, croyait-il, avant la certitude de la chute^ d'échapper à tant de stupides tiraillements quotidiens, il avait l'impression d*un découronnement et d'une ruine. La ruine 1 Elle le menaçait d'ailleurs vraiment et le tenait à la gorge. Il avait réalisé bien d^g coins de terre depuis un an, pour Marianne!
Adrienne, au, contraire^ sortait de et grand hôtel froid de la place Beauvau, comme elle fût sortie d'une prisou, avec un soulagement de délivrance. Un mauvais rêve finissait. Elle pouvait déposer son masque officiel, pleurer à son aise, se plaindre à son aise, fuir, fuir vers ce Dauphiné oti sa jeunesse était restée t Elle partirait demain. Le docteur Reboux l'attendait, sans comprendre.
Après avoir donné les premiers ordres, rangé ses dossiers les plus importants, Sulpice sortit à pied pour aller chez Marianne. Il erra d'abord machinalement, sans savoir, jusqu'aux quais, redoutant presque cette entrevue avec sa maîtresse, maintenant qu'il n'était plus rien qu'un homme tombé ! Il était arrivé ains4 jusqu'à la Seine sans savoir . Il regarda sa montre.
Onze heures !
Marianne l'attendait, depuis longtemps.
Il suivait maintenant, avecla lenteur desétres tratnant une lassitude, ces quais déserts, cette terrasse du bord de l'eau dont les balustrades laissalen t voir des silhouettes.
438 MONSIEUR LE MH^STRE.
d'arbres grêles. Il ne rencontrait personne. Sur la place de la Concorde, humide de la pluie mal essuyée de cette nuit de novembre, tiède comme une nuit de printemps, plein'e d'une buée chaude, il regarda, un moment, le palais du Corps Législatif, sombre, découpant ses arêtes sur le ciel brouillé d'où tombait la lueur qui bleutait l'horizon, tandis que, sur les larges trottoirs, les becs de gaz élargissaient les reflets sanglants, de leurs reflets rouges. Il n'y avait plus, dans la grande avenue des Champs-Elysées , que deux immenses files de becs de gaz parallèles, et, ça et là, des points lumineux, mouvants, semblables à des lampyrrhes. Vaudrey machinalement s'arrêta, un moment, pour regarder cela.
Cela ne l'intéressait pas, mais il y avait en lui quelque chose d'involontaire. Il continua machinalement sa marche vers le parc Monceau. Cette solitude des Champs-Elysées lui plaisait. En passant devant un grand cercle aux fenêtres éclairées, il eut un frisson instinctif. — Il regardait, à travers la dentelle des arbres, ces abat-jour verts, ces lustres, aux boules dépolies, avec des fonds de tentures rouges et des ors de grands cadres, et il s'imagina qu'on y discutait les causes de son échec et de l'avènement de Granet.
— On parle de moi là dedans I On s'entretient de ma chute I II est tombé I tombé I Battu !... On rit, on fait des mots I — Il y en a qui, hier, me demandaient des places !
Il continuait son chemin, sans se hâter : les cafésconcerts désertés, tristes comme des tréteaux vides, les guirlandes de perles allumées, aux mois d'été, maintenant pâles, lui semblaient ironiques, au milieu des
■i^M^^^Mi— Wiia— — — — ■ I ■ ■ I II I ■ ■ Il ■
touffes d'arbres dénudés, lugubres comme des ifs de cimetière, suintant une impression d'abandon sinistre^ comme si cette solitude eût été pleine de chansons éteintes, de grâces défuntes, de fantômes, de galtés d'antan. Et c'était pour Vaudrey une sensation étrange 'ment délicieuse dans son amertume môme, queoede impression de solitude, comme s'il eût été perdn, oublié à jamais, dans le vide môme de ce coin de tena silencieux.
En avançant, il passa devant l'Elysée.
Un sergent de ville qui se promenait lentemeol devant une guérite vide, les deux mains croisées daas les larges manches de son caban dont il avait relevé le burnous, jeta sur lui un regard décote, presque soa^ çonneux, comme se demandant ce qu'un rôdeur poavait venir faire par là, à une telle heure.
— Il ne sait pas qui il a regardé ! fit-il. Et^ hierj Hier il m'eût salué bien bas I
Des fenêtres étaient éclairées encore, à l'Elysée, dm côté de la rue, et il semblait à Sulpice que des ombics passaient derrière les rideaux blancs.
— Le Président n'est pas couché I... Il a probablement reçu Granet... et Warcolher!... Warcolierl...
Devant la large porte, du côté du faubourg Sahit- Honoré, quatre lanternes brûlaient au-dessus (Tum garde de Paris en faction, son fusil sur l'épaule^ ta lumière faisant reluire le cuir de son schako. Des gardiens de la paix causaient, l'air ennuyé. Au fond de ]m cour, devant le perron, un petit tapis de couleur rouge était étendu sur les marches et, au fronton de la marquise, de maigres lumières brillaient.
Vaudrey se rappela ce matin joyeux où il entrait U^
430 MONSIBUR CB MtinSttrlBi.
^^■»-^ » Il I ■ I I I ■■^»— — — » ■« Il — - tmimmmmm-^titÊlitmm^mm ■ I «I I— »i^
dkscendant de Toiture^ son* portefeuille aoos le bras 1. . . Il pressa le pas et se trouva place Beauvau^ te regard attiré fyar la grille^ 1 hdtel^ la grande cour au bout ds Tavenue... Sulpice éprouva une sorte décolère violentt en passant devant ce ministère de l'intérieur dont i) aimt tant de fois franchi, étendu dans son coupé, cetts haute grille maintenant fermée» Il se revoyait entrant làotil n'entrerait plus qu*ea:solliiciteur comme cof^ quémandeurs éternels qui encombraient ses antichaittbres. Il entendiiit encore Tappel du laquais, lorsque le cocher faisait crier sous les roues le sable de la cour : La voiture de Monsieur leMinistrel... Il montait. Les laquais saluaient. Le coupé roulait vers le Bois.
Maintenant, là^ dans çeth^tel ba.nal, un nutre s'étalait, assis sur les mêmes sièges, mangeant à la, même table, dormant dans le même lit, commandant aax fQjimes ^ens^ I
U éprouvait la bizarre impression d'un vol commisi ée la captation, la dépossession d'un bien personnel par on étranger, et ce Granet, cet homme^. envoyé là, comme il l'avait été, par un vote, lui semblait un habile, un flibustier et un intrus.
— Comme on s'habitue à se croire chez soi partout 1 songea Vaudrey.
Il oublia un peu cette blessure vive, en plein amourpropre, lorsqu'il se trouva, près du parc Monceau, vers la rue Prony. 11 y avait de la lumière derrière les vitraux de Marianne. Revoir cette femme et la tenir encore dans ses bras, pâmée^ cette joie le consolerait 4fe tous ses déboires. L'amour de Marianne valait cent fois toutes les jouissances du pouvoir.
évidemment Marianne Kayscr attendait Sulpice.
■lIONSIfiUR IM KmiSTRB. 4SI
Elle le reçut, idaiis son petit salon, tcès éclairé^ superbe au milieu de ces lumières^ dans une robe de cfiambre de satin rouge, qui donnait à ses bras et à ton coa mas, qui en sortaient pâles et nacrés. pailla lumière, une séduction bizarre. i). >
Vaudrey éprouva fat sensation de troublé infini, pi^sque douloureux, délicieusement ému, qu'il xcaneatah toujours auprès .de cette l>elle fille. . L
Elle lui tendit la main, en lui disant, d'un ton 'mo^ guUer» quiTitonnat . . ., j
— Bonjour, vous !
— Eh bien y fit-die aussitôt en. lui montrant un loarnal qui tniînait sur le tapiside lasalle, il y^i-du nouveau ?
— Oui^ dit-iU Mais que m'importè?Je ne songe pas à cela quand )e suis auprès de vous 1 . )
— Oh 1 d*ailleurs, mon cher, reprit Marianne, iFOtre |)éebé mignon n'a pas été de songer à deux choses à la fois t Je n'entends rien à la politique qui m'assomme. M'est avis pourtant que vous. tous éfes :&itroukr par ce Granet 1
— Rouler, pui, dit Solpice en souriant. Vous avec j4çs motsJ^.«; ^^.> :..,i." \ \. .. -^ :'''.-, V \ , ■
— Topiques. Je suis de mon temps ! Mais iliparsit <{^'U faliai^llire jl#s journaux pour apprendre de ^Vos fPPUvelles ! Moii,,i4^ vais vous en dire uiHe^avant qu'« ocrait iippriipéej .: , ^ : ;;:,
— Une nouvelle qui m'intéressai : I ^, . Pâut^u^i[) mais 5i)Uiy à coup sûr, m'intécessc
— Une grande notâyeU^ ? deman4a[iSulpiçe. . — Granderf^ grosie,)CoW^^^ ,,
^'ja MONSIEUR LE MINISTRE.
il mordillait ses moustaches blondes, nerveusement.
Guy ne Tavait pas trompé.
— Alors,- ma chère Marianne, votre nouvelle, je crois que je la connais I
— Dites l fit-elle en s*étendant sur un divan, les jbms croisés, ^belle à ravir dans sa robe rouge.
Il cherchait à Técraser sous quelque phrase brutale qa*il ne trouvait pas. Sa seule tentation était de prendre entre ses mains cette tête blonde et d*y coUer sa bouche.
Uarianne souriait, méchamment.
— C'est donc vrai, s'écria Vaudrey, que vous aimez H. de Rosas }
— Tiens 1 Vous êtes bien renseigné l Cest drdle I Cest peut-être parce que vous n*ètes plus ministre I
— Vous aimez Rosas >
— - Et je l'épouse. J'ai l'honneur de vous faire part démon mariage avec M. le duc José de Rosas, marquis de Fuentecarral. Ça m'étonne, mais c'est comme ça I... J'ai vu des jours où je n'avais pas six sous pour prendre l'omnibus, et je serai duchesse ! — Ça n*a pas rair de vous faire plaisir } Vous êtes donc égoïste, vous }
Allongée sur son divan, son col et ses bras étince- Umt sous les lumières des appliques, elle semblait se moquer delà stupéfaction de Vaudrey qui la regardait presque avec effroi.
— Maintenant, mon cher, dit^lle d'un ton net mais gentiment, en jouant avec un anneau qu'elle avait à son doigt, voici pourquoi j'ai voulu vous voir aujourdlmi. Cest pour vous dire que s'il vous plaisait de
rester bonsamis^ spirituellement, ce qui n^est pasdésa gréable en mettant ^un cadenas sur le passée vous pou*^ viez revenir tout à votre aise, chez la duchesse de Rosas comme chez Mil» Kayser. Mais si vous teniez encore à retrouver chez la duchesse la bonne fille que j*ai été avec vous, et vous en êtes très capable, vous êtes un sentimental, vous, alors' il serait inutile de paraître même nous avoir jamais connus. Je donne un tour de clef à ma vie. Crac I Bonsoir^ Sulpicc !
Le malheureux! Il croyait encore venir chez sa maîtresse, et il trouvait là, évidemment implacable dans son charme narquois, une cré^iture inattendue^ toute nouvelle, qui lui parlait un langage ironique, stupéfiant.
— Vous voulez donc que je devienne fou, Marianne ?
— En voilà, une idée !... Et c'est du romantisme cette phrase-là !... Corrigez- vous donc du bleu en amour et de Texagération en politique 1
*- Marianne, dit brusquement Vaudrey, savez- vous bien que pour vous j*ai brisé mon foyer, blessé à mort ma femme ?
— Eh bien, fit-elle, est-ce que je vous avais demandé ça, moi ? Je vous plaisais, vous me plaisiez, c'était bien assez. Je ne voulais la mort de personne, et si vous avez laissé tout deviner, c'est que vous avez été imprudent oi? ^'aîs ! Mais, moi, qui ne veux pas blesser à mort (eiie appuyait sur les mots en souriant) mon mari, j'entends qu'il ne soupçonne rien, n& sachQ rien, et comme vous êtes incapable d'avoir assez d'esprit pour ne pas jouer à TAntony avec lui, restons«e(7i là. Et adieu, mon cher Vaudrey 1
Elle lui tendait la main, cette , main douce qui avait des effluves électriques lorsqu'il la touchait.
— Eh bien, quoi I... Vous boudez?
— Je vous aime, répondit-il éperdu. Tu entends, je t'aime et je veux te garder !
— Ah non I non 1 pas de brutalité I dit-elle en riant tandis qu'il voulait, s'asseyant auprès d'elle, l'attirer à lui, dans ses bras.
— Te garder, même étant à un autre I dit tout bas Vaudrey, lâchement.
— Pour qui me prenez-vous ? fit Marianne en se redressant. Si j'ai un mari, je veux qu'on le respecte. Un homme qui vous donne son nom a bien le droit qu'on ne lui mente pas !
— Alors, balbutia S'ulpice^ quoi ?... Nous ne nous reverrons plus ?
— Nous nous apercevrons f
— Vous me chassez?
— En ami I
— Ah ! tenez I dit Vaudrey en se levant, blême et marchant à travers le salon avec colère, vo\is êtes une misera, ble femme, une fille, vous entendez, une fille I ... Guy m'a
Mit dit !.. . Vous vous êtes donnée à Jouvenet pour vous venger de Lissac, vous vous moquiez de moi, vous vous moquez de Rosas qui vous épouse ! — Que n'aurais> je pas fait pour vous ?.,. Je me suis ruiné ! Oui, ruiné ;
— Mon cher, intcrompit froidement Marianne voilà la différence qu'il y a entre- un gentilhomme comme M. de Rosas et un petit bourgeois comme vous. Le duc aurait pu se ruiner pour moi qu'il ne me l'aurait jamais reproché. On ne parle jamais d'argent à une femme. Vous êtes un très honnête homme de
^lONtlBUR LB MINISTRE. 435
foyer et vous étiez né pour adorer votre femme ! Il fallait rester auprès d'elle! Vous n'avez pas rétofiFe d*un amant de race I Ce que vous venez de me dire est d'un goujat I
— Ah ! si je vous avais connue !
— Avec ça que vous connaissez quelque chose!... Mais je vaux mieux que vous, tenez, moi, je suis plus avisée que vous ! Ce billet que vous devez à la Dujarrier ou à Gochard, comme vous voudrez... il vous gêne^ je le sais !
— Oui, dit Vaudrey, mais...
— Vous ne voulez point, je pense, que je le solde, moi, avec l'argent du duc, et que M . de Rosas paye vos dettes ?
— Marianne ! s'écria Sulpice, pourpre de colère.
— Dame ! Vous me parlez d'argent ! Vous me chantez votre ruine ! Le De prqfundis de votre tirelire, estce que je sais? Je me demande ce que ça veut dire ! ... D'ailleurs, vous sachant obéré, je vous ai trouvé un appui, moi !••• Oui, j'ai dit à quelqu'un, qui s'entend à tirçr les gens d'affaires, que vous étiez génél
— Moi?
— Il n'y a pas à en rougir. Je l'ai dit à Molina le Tombeur.;* Vous le connaissez ?
S'il le connaissait 1 II revoyait, en ce moment même, dans l'épanouissement de sa chair luisante^ cette lune d'or rouge qui était la face du banquier. Il en eut une soirte de frémiissement, comme devant une tentation.
— Molina est un homme de ressources, dit Marianne. S'il vous faut de Targent, vous en avez là! Et mainte» nant, encore une fois, laissez-moi à ma vie nouvelle I
4'6 Monsieur le MmistftB.
NonavenU) le passé 1... Bonjour, bonsoir! — EtadieUi va ! — Votre main I
Elle souriait si étrangement , à demi couchée sur ce divan, en lui tendant cette main blanche, qu'il lacou* vrit de baisers et dit tout bas :
— Eh bien, oui, adieu !... Oui, adieu... Mais une fois encore... une fois !.. . ce soir... Je t'aime tant !... Veux-tu ?
Elle étendit doucement son bras nu vers un cordon de soie qu'elle tira d*un geste bref, et Vaudrey se releva, humilié et furieux.
— Reconduisez M. Vaudrey, dit Marianne à Justine qui se montra sur le seuil. Et vous pourrez vous coucher, ma fille !
Vaudrey sortait furieux de chez cette femme. Elle venait de le traiter, lui qui avait payé ce divan sur lequel elle était couchée, comme une duchesse authentique eût traité un insolent lui manquant de respect. Il avait presque envie d'en rire.
— C'est bien fait! bien fait pour toi! Ah! le nîaîsl Se fier à une fille! Se fier à Warcolier, se fier â tout le monde! A tout le monde excepté à Adrienne!...
Il reprenait machinalement, sans y songer^ le chemin de la place Beauvau, oubliant que le ministère ne lui appartenait plus. Le portier — qui sait ? ne lui eût pas ouvert la grille. Les laquais l'eussent chassé comme le chassait cette fille qu'il avait payée, oui, payée, payée ! Car c'était une courtisane, rien de plus !
Et, peu à peu, la pensée, presque oubliée^ depuis ces derniers jours de fièvre, de cette dette, grossie par ieo billets successifs, ^u'il devait acquitter au i*' dé-
MONSIEUR LB MINISTRB. 4fi^
cembre, dans cinq jours , lui revenait , inquiétante comme un péril. Cette perspective l'avait souvent troublé^ depuis des semaines. Il voyait passer les mois, filer les jours avec' une rapidité fantastique^ Téchéance, l'inévitable échéance, se rapprochant, d*un mouvement mathéniatique d'horloge. Tant qu'il avait eu devant lui des mois, il ne s'était soucié de rien. Ilcomptait sur l'imprévu, comme les joueurs. Il avait d'ailleurs des fermes encore dans le Dauphiné. Un mot à son notaire, en définitive, et il sortirait bien vite des hasards. Et puis l'échéance était éloignée 1 II calculait qu^avec des économies, sur sa fortune personnelle et ses appointements de ministre, il pourrait solder ce billet Gochard, dont le nom parfois le faisait rire. Puis les exigences de Marianne, l'entraînement des hasards, le dSulage 'éternel de la vie parisienne, empêchaient toute économie, lui prenaient, par mille misseletSj cet argent qu'il voulait donner en bloc, Décembre venu. Il s'effrayait bientôt, peu à peu, de rapproche de cette date. Il avait écrit à son notaire, et, de Grenoble, le vieil ami répondait qu'une à une^ hypothéquées et dépecées, les fermes de Saint Laurent du Pont ne représentaient plus qu'une valeur dérisoire^ mais qu'après tout Vaudrey n'avait à se préoccuper de rien, puisque la fortune deM"« Vaudrey était intacte.
La fortune d'Adrienne ! C'était donc cela seulement qui restait àSulpice, et cepouvaitêtre le salut. Fortune,, non pas immense, cependant solide et respectable. Mais, fût-il étranglé par la dette, talonné, poussé à bout, Vaudrey pouvait-il faire payer par sa femme les dettes contractées pour sa maîtresse ? Il s'en indignait lui-même. C'éuit impossible.
Vaudrey sentait sa tête se perdre à présent dans Thumiliation de cette double défaite, la défiance du Parlement, le rire insultant de Marianne, et^ dans l'inquiétude de cette dette à payer dans huit jours, il eut, affolé, ridée d'écrire à Gochard, rue des Marais, lui demandant du temps. Ce Gochard devait être un demiusurier. Certain d*être payé, un jour, il serait peutêtre enchanté encore de renouveler le billet en grossissant le total, hors de proportions. La lettre écrite, Vaudrey la jeta à la poste lui-même le lendemain matin.
Le soir même Adrienne devait partir. Il essaya de la détourner de ce projet. Elle ne répondit même pas. Elle regardait sur sa cheminée, dans un vase de cristal, un bouquet de ces roses d'hiver, des roses de Noël, fraîches, lactées, envoyées du Dauphiné comme un souvenir de là-bas. Et le regard fixe d' Adrienne s'arrêtait sur cette touffe claire, pareille à une explosion de blancheurs.
— Alors, dit Vaudrey, c'est décidé... bien décidé^.. vous partez >
— Je pars.
— Dans trois heures >
— Dans trois heures I
— Je sais où ces roses ont été cueillies, fit Sulpice doucement. C'est au bas de la fenêtre où nous nous 'tenions accoudés et songeant.
. — Oui, dit Adrienne, dont la voix brisée avait les sons qu'eût rendus ce vase si on l'eût heurté et cassé. Nous faisions de beaux rêves I La réalité a bien menti 1
— Adrienne I murmura-t-il.
Elle ne répondait pas.
Il essaya de se rapprocher d'elle^ se faisai^t t^onte à-
lui-même en se disant qu'il avait voulu s'approcher aussi de Marianne.
Elle se recula instinctivement.
— Vous rappelez-vous, dit-elle froidement, qu'un jour où nous parlions du divorce, je vous ai dit qu'il y avait un moyen de divorcer bien simple ? C'était de ne plus se revoir, jamais, de ne plus être rien l'un à l'autre le jour où la confiance serait morte ? — Vous m'avez trompée, c'est fini. Je suis pour vous une étrangère rSi j'étais mère, j'aurais des devoirs à remplir. Je n'y faillirais pas. Pour un fils, j*auraîs tout supporté!... Il ne me reste rien. Je n'ai pas même la joie d'embrasser un enfant qui me consolerait. Je suis veuve vous vivant. Et bien, soit. Vous l'avez voulu, le voilà, le divorce !
C'était, depuis qu'Adrienne savait tout, la troisième fois qu'il essayait de balbutier le mot de pardon. Il sentait que c'était inutile. Cette sensitive s'était refermée s'enveloppant, comme d'un voile, de toutes ses pudeurs froissées. Il ne pouvait que s'humilier sans l'attendrir. Toute la foi bafouée, tout l'amour insulté d'Adrienne se roidissaient en une résistance qui ne pardonnait pas.
Elle partirait.
Vaudrey rentra désespéré dans son cabinet de travail, où les livres rapportés du ministère s'empilaient sur le tapis, dans le désordre d'une réiiistallation. Le domestique qui lui apporta bientôt sa lampe lui remit un paquet de cartes sous enveloppe, des cartes de condoléance comme pour un deuil — et une large carte eo disant : — Ce Monsieur est là I
— Molina 1 dit Vaudrey, très pâle. Faites entrer !
Le gros Salomon entra, en riant et en soufflant, et s'étala sur un fauteuil en disant à l'ancien ministre:
— Eh bien, comment ça va?.:. Pas trop démoli, hein ?... Bah ! qu'est-ce que c'est qu'une sortie du ministère ?..• Une manière d'y rentrer parfois 1
— C'est égal, dit-il, avec son ricanement qui tintait comme une sacoche, on en change un peu trop de ministre I On en change comme de chemises ! Moi, ça me gène. Je m'habitue à une Excellence et on me la confisque ! Aussi^ c'est arrêté, dorénavant je ne dirai plus Excellence qu'àThuissieretau garçon de bureau!
Il accompagna d'un rire sonore sa lourde plaisanterie, puis, changeant de ton :
— Voyons, ce n'est pas tout cela. Je viens vous parler d'affaires !
Il regarda,desonœilqui faisait trou^Vaudrey en plein visagt^ prit dans son carnet de poche une feuille imprimée et dit nettement :
— Voilà une occasion où votre titre d'ancien ministre vous servira mieux que le ministère lui-même. On parle tant de TAlgérie, de ses mines et de son alfa. Eh bien, lisez ça !
Vaudrey prit le papier. C'était le prospectus, trè« habilement fait, d'une société fondée pour l'exploitation du gaz en Algérie, presque jusqu'au Sahara. On promettait aux souscripteurs monts et merveilles : des hectares de terre comme prime. Une fortune à faire. En attendant, on émettait six mille actions de cinq cents francs. C'était trois millions qu'on demandait au public. Un bagatelle.
— On pourrait lui en demander dix, disait Molina en riant. Il les donnerait!
MONSIEUR LB MINISTRE. x 44 1
— Et VOUS voulez que je souscrive à votre gaz algérien ? demanda Vaudrey.
Le gros Molina, cette fois, éclata de rire^ largement.
— Moi? Je veux tout simplement vous fournir l'occasion de iaire fortune !
— G>mment?
— Voilà une affaire. Je vous en apporterai quatre, cinq, dix ! J'en ai une autre, la houille luxembourgeoise. Un bassin qui vaut celui de Charleroi. Et vous n*aurez qu*à me laisser imprimer dans le Conseil d'administration : M. Sulpice Vaudrey, ancien Président du Conseil.
Vaudrey regarda le gros homme dans les yeux.
— Vous serez d'ailleurs en bonne compagnie I dit le banquier en lisant à Sulpice des noms de députés, de sénateurs , d'hommes d'Etat doublés d'hommes de finance.
Sulpice les connaissait, pour la plupart.
Il les méprisait presque tous. C'était cela que Molina appelait la bonne compagnie!
*— Et ces Mines, vous êtes certain qu'elles rapporteront ce que vous promettez?
— Ah! dit Salomon, c'est affaire aux ingénieurs! Voici- le rapport d'un Ingénieur des mines,qui fait peutêtre un peu l'article et bat la grosse caisse 1 Mais à la guerre comi)ae à la guerre I Qui ne risque rien n'a rien. A la guerre, on risque sa peau. "Dans les affaires, on risque son argen*. C'est la bataille.
Vaudrey se demandait s'il allait déchirer le prospectus et en jeter les morceaux à la face du gros homme.
— Mon cher Vaudrey, dit le 7omfeiir,vous avez un filon, vous, qui est bien à vous. Un ancien ministre
^4^ iioifsmuit u MMisnau
reste toujours un ancien ministre. Eh ! bien ça se met en valeur, un titre comme ça I ça se cote comme autre cho$e> Vous n'êtes pas riche, et ça prouve votre honnêteté, quoique en Amérique» et nous nous américanisons diantrement^ çà prouverait votre bêtise. Riche, vous pouvez le devenir» j'ai le moyen de vous être agréable, et vous avez l'occasion de nouj^ être utile.
— En un mot) vous m'achetez mon nom ?
— Je vous le loue ! Très cher, dit Molina riant toujours.
— Décidément, dit Vaudrej, vous n'avez pas compris que, lorsque vous êtes venu la première fois me parler d'argent, je me suis demandé si je n'allais pas vous prier de ne jamais reparaître...
Molina l'interrompit vivement en se levant. U sentait venir l'injure. Il la parait, en la devançant.
— Des bêtises I fit-il. Voici le prospectus. Voilà la listie des membres du Conseil d'administration. Vous réfléchirez. Ça n'a jamais nui à personne de tirer parti de sa situation. Les puritains, en temps de roublardice, sont des imbéciles, c'est moi qui vous le dis. Ça vous paraît étonnant ce que je vous propose là i Mettre votre nom sur une affiche, à côté de celui de M. Pichereau ou de M. Numa de Baranville ! C'est simple comme bonjour. Mais vous croyez donc que vous serez le seul ? Ils le font tous 1 Tous ceux qui sont des mangeurs et des habiles. Il s'agit bien de minauder devant la pièce de cent sous, par le temps qui court I M. de Montyon, tenez, je parie que M. de Montyon ne ferait pas la petite bouche... surtout s'il avait ea circulation des billets à ordre I
— Vous save^ ? dit Vaudrey« toutp^l^ . '
MONSIBUR LB MINISTRB. 443
-* Ah i J'en sais bien d'autres 1 Voyons, pas de ûiusse honte 1 C'est une affaire, ça I — J'en ai d'autres encore^ je vous le répète. Tout ça pour le simple plaisir de vous offrir des jetons de présence. Je vous ouvrirai un crédit de deux cent mille francs^ quand il vous plaira. Nous réglerons ensuite !
— Je vous . laisse ces professions de fi3i I ajouta Molina en montrant le prospectus du Gaz Algérien. Ne craignez rien 1 Elles ne sont pas plus menteuses que les autres 1 — Inutile de me reconduire. A la révista /
Il avait disparu^ brusquement, Yaudrey entendant le parquet de l'antichambre crier sous ses pieds d'hippopotame, et cet homme, ce malheureux Sulpice, qui s'était forgé tant de rêves, de si beaux, de si grands rêves, songes de liberté, d'affranchissement, de vertu^ de régénération civique, refonte des mœurs nationales et des caractères, sainteté du foyer , éducation des consciences ; ce Yaudrey, broyé par la vie, roulé par ses vices, se trouvait là, écrasé sous la clarté chaude de sa lampe, regardant, l'œil agrandi^ comme au bord d'un gouÛre un vivant qui veut mourir, ce papier imprimé faisant appel à des souscriptions, battant la grosse caisse du faiseur sur le dos toujours tendu de l'immense et crédule foule 1
Son nom ! Mettre son nom là, ce nom de Vaudrey qu'il avait rôvé de lire au bas de tant de nobles lois, éternelles et réformatrices, l'inscrire sur ce papier, au bas d'autres noiQs d'habiles, de jongleurs, de pompeurs attitrés de l'épargne publii^ue 1 Faire cela 1 Tomber à cela 1
Se prêter ?
— Se vendre t
Et comment ne pas se vendre > Qui paierait ce billet } Le billet Gochard I La dette du passé I Le prix des nuits de Marianne Kayserl Les cent mille francs des baisers de la fille I
Sulpice sentait, dans un énervement qui augmentait une fièvre grandissante, son sang-froid lui manquer. Toutes ses idées se heurtaient confusément. Une seule perception réelle, dans ce chaos, lui restait: il y avait '^^ent soixante mille francs à trouver. Et où les trouver? Où > Chez Molina qui en offrait deux cent mille I Ce crédit ouvert semblait là comme un placer éventré où Vaudrey n'avait qu*à creuser/ avee. ses ongles I La voix grasse et narquoise du banquier juif répétait aux oreilles de Sulpice ce : c Us le font tous I » Ce n'était pas si difficile de donner son nom, de le fotier, comme disait Salomon. Qui diable y. ferait attention, dans un temps où l'indifférence passe sur les scandales comme la mer sur les pourritures de la grève et les laves de ses crachats mêmes }
— Ils le font tous !
Non, malgré Tironie du manieur d'argent, non, il y a des consciences qui résistent : et puis, quand même I — Vaudrey avait souhaité d'autres honnêtetés et d'autres mœurs ! Ah I comme il s'était laissé gagner par le venin jusqu'aux os I Comme elle l'avait pétri et déformé à sa guise, cette Marianne, à laqueHe il ne songeait encore qu'avec des appétits de baisers et des ardeurs d'inassouvi ! Ah I les femmes !.La femme ! Oui, certes, oui, la femme était le grand agent d'affaiblissement et d'anémie morale. FJle faisait de la politique à sa manière, en annihilant les hommes politiques, Encop» s'il sortait du pouvofir le front haut, n'ayant
pas à son pied le boulet de la dette ! -* Mais ce Dillei f — Qui le paierait, ce billet ?
— Eh ! Molina, parbleu ! Molina ! Molina
Il avait raison, ce gros juif triomphant avec sa bonne humeur insolente. C'est un ridicule, après tout, d'être bégueule et de repousser le plat qu*on vous tend 1 Etre riche, après tout, quoi I cela valait bien d'être puis* sant ! L'argent reste ! Il n'y a que cela de vrai au monde ! Il ferait beau voir qu'on proposât à un homme une occasion de forturieet qu'illa refusât — pourquoi? pour le niais scrupule de conscience t Et^ après tout, les affaires, c'était la vie même du monde moderne. Ce Molina en remuant des capitaux était aussi utile que bien d'autres en remuant des idées.
— Son Gaz Algérien est une œuvre de civilisation comme une autre !
Et, peu à peu, poussé par le besoin d'échapper à cette dette, qui l'étranglait comme un nœud coulant^ Sulpice Vaudrey en arrivait à ces sophismes du raisonnement qui sont des capitulations devant sa propre honnêteté, des accommodements lâches avec la conscience. Son nom? Eh bien^ille monnaierait son nom, puisqu'il valait un lingot ! Le journaliste qui vend sa pensée, l'artiste qui vend son marbre, le conteur qui vendses sensations et ses souvenirs, vendent bien aussi leur nom et pour de l'argent, la chair de leur chair. Il apercevait bien, comme une vivante réponse et comme un remords, le maigre visage aux moustaches blanches de Ramel assis, près de la fenêtre, buvant un rayon de soleil dans la petite chambre de la rue Boursault; mais il répondait, se parlant tout haut :
— Eh bien, quoi?., • Ramel est un saint, un héros.
44* • -0N8K0R LE «onsnoi
M I... Moi, jenesuis pas un saint I Je suis un hommeet je veux vivre I
Il prit^ avec une sorte de colère^ le prospectus que lui avait laissé Molina et, le relisant, le relisant encore, il retomba assis, ses yeux hagards cherchant, dans les ^ lignes à fracas de cette annuuce industrielle, un prétexte pour motiver son acceptation. Car il acceptait, c'était fini. Tout était dit. Sa conscience glissait. Il avait des envies de rire.
— Encore un qu'il décrochait et qu'il tombait^ Molina le Tombeur i
Il restait là, effaré lui -môme devant cette quasi-association maintenant décidée, devant cette complicité avec un tripoteur d'affaires louches.
Et, l'œil sur cet appel de fonds, où des mots qui lui eussent répugné jadis : c société anonyme^ capital socialf souscription publique, bulletin de souscription », et en tête duqueK dans le conseil d'administra* tion, il allait inscrire son nom, comme au bas d'une capitulation, Sulpice ne voyait pas, sur le seuil du cabinet à demi éclairé, une femme, en costume de voyage, qui, un moment, s'arrêta pour regarder le malheureux écrasé sous l'abat-jour de cette lampe qui faisait paraître son front plus chauve, puis s'avança doucement vers lui, et toussant légèrement -^ car elle n'osait l'appeler par son nom ni le toucher de sa main gantée — pour l'avertir qu'elle était là.
Vaudrey se retourna brusquement, repoussant, d'ua mouvement instinctif, le prospectus de Molina, comme s'il y avait eu déjà quelque honte à le tenir entre les doigts.
14 4^vii^t rouge çn apercevant Adrienne,
Dans la froide attitude de la jeune femme il y avait une résolution absolue. Elle venait lui dire adieu. Elle partait.
Il n'avait même plus l'énergie de la retenir. Il avait, peur d'une réponse inflexible qui fût comme un outrage.
Est-ce que vous allez accepter de devenir l'associé
de Molina ? demanda Adrienne, d'une voix nette, en regardant Sulpice qui s'était levé.
— Comment ! Molina > balbutia-t-il.
Oui, oh I il entend les affaires. En vous quittant^
il s'est fait annoncer chez moi. Il a cru que j'avais encore assez d'influence sur vous pour vous pousser à faire, comme il dit, votre fortune. Il m'a appris que vous aviez besoin d'argent, et après avoir eu l'habileté de tenter le mari, il m'a offert, comme on donnerait un pot-de-vin à une fille, je ne sais quelle parure d'émeraude, si je vous conseillais d'accepter ses offresl... Il ne connaît pas son monde, ce monsieur î
— Le misérable I dit Vaudrey. Il a fait cela?
Et je l'ai remercié, répondit froidement Adrienne.
J'ignorais que vous eussiez des dettes et que, pour les payer, vous fussiez, vous, si près d'accepter la protection d'un tel homme. Il me l'apprenait. C'était un service qu'il me rendait et qu'il vous rendait.
— A moi ?
Vaudrey avait pris brusquement le prospectus du Gaz Algérien et le déchirait entre ses doigts avec colère.
— Nous ne nous reverrons probablement plus, dit Adrienne, d'une voix brève qui contrastait étrangement dfçc $a grâce douce, mais je n'oublierai iamaiç
44^ MONSIEUR LE MimeTKE.
que je porte votre nom,, et ce nom, qui est le mien,jo le veux honoré, toujours.
Elle tendit un papier à Sulpice.
-^ Voici une délégation sur M. Beauvais^ mon notaire ! Tout ce qui vous sera utile^ sur ma dot, pour vous afifranchir et vous reprendre vous appar* tient. Je ne veux pas savoir pourquoi vous avez contracté des dettes, je tiens à apprendre que vous les avez payées, et ma signature vous donne les moyens de les payer.
Oppressé, la poitrine en feu, sentant les sanglots lui venir» Sulpice poussa un grand cri en se précipitant vers elle:
— Adrien ne !
Elle retira sa maîn, lentement, tandis qu*il cherchait à la saisir.
— Vous n'avez pas à me remercier, dit-elle. Je suis une associée qui sauve comme elle peut l'honneur de la maison. Mieux vaut cette association-là que celle de Molina.
— Adieu, ajouta-t-elle vivement.
— Vous partez...?... Tu t'en vas?... dit Sulpice, essayant de mettre comme un écho de l'amour passé dans sa supplication.
— A qui la faute? répliqua la voix de la jeune femme, aussi cruelle que de Tacier.
Ce n'était plus l'Adrienne d'autrefois, cette petite provinciale hésitante, la joue rouge et le geste tremblant. La douleur, la plus épouvantable désillusion, l'avait trempée et comme pétrifiée. Vaudrey sentait que lui demander grâce, c'était supplier vainement. Le temps seul pouvait attendrir cette pauvre femme
volontairement raidie dans sa souffrance. L'attitude seule et cette voix devenue tranchante d'Adrienne le disaient assez.
— Il est bien convenu, reprit-elle, traitant cette question de son bonheur comme elle eût^ .en pleine chair, coupé les fibres les plus sensibles de son être, mais sans trembler^ avec un sang-froid de chirurgien qui taille une plaie, — il est bien convenu, n'est-ce pas^ que nous ne ferons ni drame ni scandale ? Nous ne sommes ni séparés judiciairement,ni mém& séparés en apparence. Dans notre volonté commune nous vivons loin Tun de l'autre, sans que rien soit connu au dehors de cette rupture complète.
— Adrienne ! répéta Sulpice, c'est impossible, vous ne partirez pas!
— Ohl fit-elle. Je m'étais donnée, je me suis reprise. Maintenant vos prières ne modifieront pas ma résolution. J'ai hâte de quitter Paris. Il me semble que je me reconquiers et que j'échappe à la fausseté, au mensonge, à l'infamie, à un tas de larves qui me couraient sur le corpGÎ — Ja^ous dis adieu, c'est adieu!
—Eh bien, soit, s'écria Vaudrey. Partez. Mais si c'est une étrangère qui s'en va, je n'accepterai rien d'elle. Voici ma procuration. Reprenez-la!
— Moi? non, je ne la reprendrai pas. Si vous voulez que je sois digne du nom que vous m'avez donné, gardez-4e honoré, au moins pour le monde, puisque^ trahir une femme, la bafouer et l'insulter, cela ne déshonore pas. Seule j'ai encore le droit de vous sauver de la honte. Laissez-moi ce privilège que je réclame. Je ne veux pas que celui qui a été mon mari tombe dans les tripotages véreux d'un Molina. Vous
450 MONSIEUR LB MINimiX*
m'avez assez outragée, vous ne me ferez pas ce dernier affront I
— Pour la dernière fois, adieu I
Elle sortit et il la laissa disparaître, accablé devant ce deuil vivant d'une foi. Elle s'enfuit et il la laissa descendre Tescalier, suivie de sa femme de chambre. Elle monta dans le fiacre qui l'attendait, en bas, dans la rue de la Chaussée-d'Antin, et il n'eut pas le courage, n'ayant plus un espoir, de courir après cette voiture, qu'il entendit^ dans le brouhaha de la rue, rouler plus vite que les autres et plus lourdement, comme si ses roues lui eussent broyé la poitrine.
— Ah ! que j'ai été misérable ! dit-il, frappant son genou de son poing lermé. Qjue je suis malheureux! Adriennel
Et se levant brusquement, comme poussé par un ressort, bondissant par la fenêtre qu'il ouvrit toute grande au vent froid de ce soir de novembre, il essaya, dans toutes ces voitures qui passaient, dans la buée roussâtre, avec leurs lanternes allumées brillant comme des yeux, de retrouver, de deviner le fiaâre qui emportait Adrienne.
Il crut le reconnaître dans une voiture qui filait, chargée de malles, là-^bas, à peine visible.
Il se pencha sur l'appui de la fenêtre, et comme un naufragé qui voit s'éloigner une barque, il appela, jeta un cri dans le sourd fracas de tempête de cette r\ic fiévreuse, et pleine de bruit.
— Adrienne ! Adrienne I'
Rien! Le fiacre au loin avait disparu dans le brouillard.
Sulpicç res;a là, un moment» accablé, attiré par ce
MONsmiR u mammM. 451
bruit de la rue comme par un remous de la mer dans un creux. On Teût poussé, jeté sur ces pavés qu*il eût été heureux. Il lui semblait qu'il n'y avait plus que du vide autour de lui, devant lui ce trou noir où s'agitaient confusément des inconnus qui ne tenaient en rien à sa vie.
Cet isolement lui fit peur. Il descendit enfin, en toute hâte, se jeta dans uoe voiture, se fit conduire au chemin de fer, voulant retrouver Adrienne.
— Vite, vite I le plus vite possible I
Le cocher fouaillait ses chevaux, les vitres du flacre dansaient avec des bruits de mitraille.
Vaudrey arriva trop tard. Le train était parti depuis Yingt minutes. Il avait trop attendu, à sa fenêtre, songeant.
— D'ailleurs, se dit-il tristement, elle n'eût pas pardonné I Elle n'oubliera plus I
Enfoncée dans le wagon qui l'emportait, fermant les yeux, revoyant tout son passé cruellement ironique aujourd'hui, Adrienne, secouée par le roulis de la vapeur augmentant sa fièvre, sentait sa poitrine se gonfler et appelait, pauvre créature brisée, toute sa force à elle pour ne pas pleurer, pour ne pas crier sa douleur. Elle emportait, elle rapportait au pays, à demi fanées, les roses de Noël de Grenoble, et, dans le tohubohu morbide de ses idées se heurtant dans sa pauvre tête, elle revoyait le visage devenu pâle de Lissac, et entendait Guy lui redire encore : c C'est parce que vous êtes une honnête femme que je vous aime I »
— Une honnête femme ! Cela sait pourtant aimer autant que les autres > murmurait-elle en pensant 4 ç
459 KONSIBUR LE MINISTRE.
Vaudrey qu*elle ne reverrait plus et qu'elle n*aimait plus.
— Voilà : Je suis veuve maintenant ! Et une veuve qui n'aimera plus personne, personne, et qui ne se remariera jamais!
A Paris^ seul maintenant, corps sans âme, perdo et ballotté par Tennui, triste avec des regrets amers devant sa vie écroulée, se répétant que, loin de lui, cette Adrienne qui ne pardonnerait pas se disait sans doute, maintenant, dans sa solitude, se redisait^ à Grenoble, qu'au moins ces politiciens lui devaient le divorce, Vaudrey, ne sachant que faire, après un long jour de repos navré, entrait à TOpéra, machinalement, pour distraire ses yeux, sinon sa pensée.
On donnait Aïda^ ce soir-là, avec une débutante qu'on annonçait comme une étoile.
Sulpice Vaudrey, depuis le départ d'Adrienne, — deux semaines déjà ! — errait dans Paris comme une âme en peine lorsqu'il n'allait pas à la Chambre, où il se sentait d'ailleurs mal à l'aise avec ses timidités d'homme tombé. Vaudrey las, dégoûté^ mélancolique^ allait s'asseoir au théâtre pour tuer une soirée.
C'était ce qu'on appelle une belle salle en style de courriériste. Des avant^cènes poudroyantes de diamants, des loges parées ; aux fauteuils des gloires parisiennes,des noms exotiques. Pas une stalle sans c^/^^rz/^, à l'Amphithéâtre. Le hasard avait placé, presque côte
MONSIEUR LK MINISTftB. 453
I côte, dans ce tout paris, M™* Sabine Marsy et M™* Gerson^ les deux amies qui se détestaient. La jolie petite M™* Gerson occupait et remplissait de son babil la loge du Préfet de Police — n* 3o — où M. Jouvenet montrait son profil de marguillier. Elle parlait tout haut de son salon, de ses réceptions, de ses amitiés; elle écrasait M"* Marsy de son triomphe. Au fond de la logo, M. Gerson dormait, écrasé de fatigue. M"* Gerson se mit à rire en apercevant Sulpice aux fauteuils d'orchestre.
— Tiens! M. Vaudrey! Il a encore l'air un peu battu ! dit-elle en rééditant un vieux mot.
Et elle raconta à ses amis^ pressés dans sa loge, penchés vers elle et regardant le gentil décoUetage de ce gras corsage de petite brune bien prise, comment Vaudrey devait justement dîner chez elle, le soir même où il était tombé du ministère.
— Il n'est pas venu, nécessairement! dit-^Ue. On devrait songer aux invitations à dîner avant de remercier un ministère! — C'est ennuyeux I songez donc!... On invite à dîner le secrétaire du président du conseil. On le met sur la carte. Il arrive. C'est fini; il n'est plus secrétaire du président^ le président du conseil n'^st plus président, il n'y a plus de président, il n'y a même peut-être plus de conseil ; on devrait s'assurer de ses titres et qualités avant d'accepter une invitation à dîner !
Elle riait beaucoup, très haut, et M™* Marsy, à demi détrônée, s'éventait nerveusement, dans sa loge, ou lorgnait çà et là dans la salle, en affectant pour sa voisine un petit air méprisant. Une amitié tournée à Taigre.
4 H MONSiSim LA MINISTRE.
Vaudrey, Tair fatigué, songeur, s'était assis dans son fauteuil d'orchestre. C'était Tentr'acte. Il regardait à travers la salle, machinalement, et s'étonnant encore de ne pas rencontrer de saluts, de têtes inclinées, comme auparavant. Il se sentait passer à Tétat d'épave. Bah ! il s'en consolait en se disant que l'humaine espèce est ainsi faite : toute au succès, au plus donnant et au plus offrant. A quoi servait de s'en inquiéter ?
Tout à coup, au hasard de cette lorgnette qui lui montrait, tour à tour. M"» Marsy, Jouvenet, M"* Gerson, autant de vivants souvenirs, ti'ès ironiques, Sulpice tressaillit, secoué par une émotion plus vive, presque colère, en arrêtant son regard sur une loge où soudain se découpaient pour lui, sur du rouge sombre, deux visages, celui de Rosas et celui de Marianne.
Il se sentit remué et piqué désagréablement.
Il apercevait là, devant lui, entre les deux colonnes énormes où deux masques dorés, gigantesques, semblaient rire^ cette femme qu'il avait adorée, dont la vue lui déchirait le cœur encore, et qui^ pâle, dans une robe blanche, s'inclinait vers Rosas, en un mouvement adorable, avec ses cheveux blonds dénoués à demi sur ses épaules blanches — ces épaules qu'il revoyait encore, frissonnantes sous ses baisers,' ces épaules où il eût imprimé ses lèvres chaudes et ses dents.
Cette beauté livide^ étrangement adorable, la chevelure et les oreilles éblouissantes de pierreries, se détachait sur le fond sombre de la loge où, comme un œil énorme de cyclope, apparaissait, formant parfois un nimbe de lumière autour du front de Marianne, le
MÔNSI&UR tB Mli<iSTRÉ. ^iS
trou rond en verre dépoli ouvert dans la porte. Plus pâle qu'elle, l'air malade et pourtant souriant, Rosas montrait à côté du visage de Marianne sa face blême d'Espagnol exsangue, tragique comme un portrait de G)ëllo. Sa tête fatiguée, pensive et maigre, s'appuyait sur sa main qui, à la lorgnette, semblait une main de cire transparente où une émeraude énorme flambait, à Tannulaire , sous les feux du gaz. M. de Rosas ne bougeait pas.
Elle, au contraire, parfhis se penchait vers lui, approchait sa bouche de Toreille du Castillan, détachée de sa barbe roussâtre et comme décollée, et lui murmurait des mots que Vaudrey devinait et qui devaient faire reluire une étincelle de fièvre heureuse dans les yeux tristes de José. Et, comme elle se cambrait '^en arrière, repoussant à demi le dos du fauteuil sur lequel elle était assise, le corsage de satin de son buste disparaissait derrière le rebord de la loge, et Sulpice n'apercevait plus que son visage, son cou, ses épaules blanches, et elle lui semblait nue, tout entière nue, ^es lignes de ce corps aux enlacements de serpent coupées net par la ligne rouge de la bordure de velours. Et lui continuait à dessiner, du regard, avide, les courbes de ^ce torse exquis, de ces fiance qu'il avait pressés, de tout cet être pétri de volupté et qui lui avait appar«> tenu.
Il se sentait pris de l'âpre tentation de monter vers cette loge, d'ouvrir cette porte et de crier à cet homme, qui n'avait pas encore donné son nom à cette femme :
— Vous ne la connaissez pa» ! C'est la débauche et le méninge 1
Derrière Rosas et Marianne, il semblait à Vaudrey qu'une figure barbue se montrait parfois, sur une cravate blanche: la tête hautaine de Tonde Simon.
Sulpice, pendant que le défilé des Egyptiens se déroulait sur la scène, essayait de détourner sa pensée, d'arracher sa vue de ce groupe qui l'attirait. Il le regardait pourtant encore, malgré lui, et s'enfonçait lui-même volontairement un coup d'épingle dans le cœur.
Marianne semblait ne pas même l'avoir aperçu.
Le rideau tombé, il s'en alla dans les coulisses, moins pour y entrer que pour échapper à cette vue irritante. Il éprouvait, à respirer cette odeur de théâtre, une sensation bizarre, qui le faisait souffrir et le consolait. Les machinistes roulaient, des deux côtés de la scène les portants ponctués de lumières, traînaient au fond les grands sphinx blancs, la toile immense où des palmiers se découpaient sur le ciel bleu. Sulpice avait la sensation cruellement ironique de se retrouver, sur ces mêmes planches, le soir où, pour la première fois, il était entré là, souriant, gonflé de joie, saluant, salué, entendant de tous côtés le même mur^ mure, doux comme un vent de mai :
C'était la même scène, les mêmes habits noirs sur le même plancher lumineux, les mêmes rayons de lumière électrique faisant à sa chute, comme à son avènement, la même auréole banale. Des pompiers traversaient la scène lentement pour surveiller, d'un air las; des arroseurs faisaient des rinceaux sur le parquet, d'autres balayaient la poussière. Et, comme si ces détails banaux
MONSIBUR LB MINISTRE. 457
eussent intéressé Sulpice, il regardait, d*un air vague, la pensée comme envolée....
Tout à coup, au milieu d'un groupe, passant le cha* peau sur la téte^ dans une escorte de gens à demi inclinés, le dos rond^ la lèvre flatteuse, Sulpice aperçut, dans le triomphe épanoui de sa royauté nouvelle, Lucien Granet qui passait, et traversait la scène, jetant çà et là de petits saluts protecteurs.
Le gros Molina accompagnait le nouveau ministre en riant très haut, comme une caisse plein/ remuée brusquement.
Vaudrey ressentit, en pleine poitrine, quelque chose comme l'impression d'un coup de poing.
Il se rappela sa rencontre d'homme arrivée avec Pichereau, l'homme tombé sur ces mêmes planches, presque à cette même place, et, pour n'avoir pas à subir la poignée de main amicalement ironique de Granet qui venait à lui — cette poignée de main donnée à Pichereau, jadis — il se dissimula très vite derrière un portant, en s'attirant, à la foisj^ une bourrade accompagnée" d'un j7arrfon, monsieur j d'un machiniste qui poussait un morceau de décor et un : En voilà un maladroit ! d'une petite danseuse dont son talon avait involontairement frôlé le bout du soulier rose.
Il se retourna vers la danseuse pour s'excuser, et il aperçut alors une fillette, toute rose, dont les yeux bleus se firent effrayés et les joues très rouges lorsqu'elle reconnut Vaudrey. C'était cette Marie Launay qu'il avait vue, au foyer, l'année précédente, et qiii n*était peut-être pas arrivée encore, lorsque lui éta^ reparti»
— Oh 1 je ne vous avais pas reconnu, dit-elle. Je vous demande pardon. Monsieur le Ministre I
ii*0
4^8, MOmiBUR LE MINISTRE.
Il voulait répondre quelque chose, mais ce titre qua lui donnait, ignorante des changements politiques, la petite jeune fille Tégratignait au cœur comme la déchi-^ rured'un ongle et, de l'autre côté de la scène il apercevait, regagnant la salle par la porte de communication, Lucien Granet, entouré de son état-major et suivi de ce cortège éternel des puissants oti Warcolier parlait très haut, et oîi Ton distinguait le ventre énorme et le gros rire de Molina, Molina le Tombeur.
— Peut-être M™* Marsy a-t-elle prié qu'on le lui présentât, ce Granet, songeait en ricanant Vaudrey, en se rappelant Guy de Lissac courant après lui, là, pour le conduire à la loge de la femme I la mode.
Que tout cela était loin 1 Sabine Marsy était détrônée. Et lui !..• Use sentit frapper sur l'épaule, amicalement, comme I s'éloignait, et se retourna : c'était Warcolier qui, l'ayant sans doute aperçu deloin^ venait à lui, pqur le simple plaisir de traiter en protégé celui qu'il avait si longtemps appelé c Monsieur le Ministre ».
— Eh bien, mon cher Vaudrey, quoi de nouveau ? dit Warcolier, la tête haute, souriant avec la béatitude niaise et agressive, dans leur ton de supériorité, des sots satisfaits.
-— Rien, dit Sulpice. Je trouve la musique de Verdi superbe 1
— Oh I Un peu wagnérîenne, fit Warcolier, qui répétait ce qu'il avait entendu. Mais la politique ?
— Ah 1 la politique, cela vous regarde maintenant I
— Eh bien, mais, fit Warcolier, cela va bien. Il
y a une détente. Un ministère plus..* plus...
MONSIEUR LB MINISTRS. 43^
— Plus homogène ! dit Vaudrey, Un peu railleur.
— Justement. Et, après tout, le devoir de tous les bons citoyens est de défendre le gouvernement dont nous sommes !
Ahl décidément, Vaudrey trouvait à son ancien sous-secrétaired*Etat, demeuré Thomme-ligedeGranet, un aplomb trop béte. Il sourit, comme il lui eût ri au nez, et lui tourna le dos.
Warcolier ne s'en fâcha pas : il était certain et enchanté d*avoir vexé l'ancien ministre. Le coup de pied de l'âne ! Le coup d'esprit du sot !
Vaudrey regagnait sa place , très mécontent d'être venu, furieux contre ce prétentieux imbécile, lorsqu*en sortant des coulisses, dans l'espèce d'antichambre où se tient Louis , inscrivant les noms sur la feuille des entrées, il se heurta contre Lissac qui entrait.
Guy devint un peu rouge en l'apercevant.
— Il faut te rencontrer ici pour te voir, dit Sulpice< Pourquoi n'as-tu pas reparu chez moi? Parce que je ne suis plus ministre?
— Ce serait une raison pour que tu m'aies vu plus souvent, répondit Lissac. Mais ce n'est pas ça 1 Questce que tu voulais que je te dise? Tu connais mon sentiment. Je ne tenais pas à devenir un gêneur, comme on dit, ou un rabâcheur de morale, ce qui est la même chose. D'ailleurs, la morale à moi, cela me va comme le prix Montyon à une fille t Alors, je suis demeuré dans montoin, et j'y reste et j'y resterai plus que jamais dorénavant. J'ai enrayé. Je me fais vieux, et je vais m'enterrer dans quelque banlieue et y soigner mes rhumatismes.
Il y avait, dans le ton de Lissac^ une mélancolie inattendue.
— Alors tu ne viendras plus me voir ?
— Pourt'ennuyer, àquoibon?... Fais tes réflexions toi-même, mon bonhomme! Tu n'as pas besoin de moi pour souligner tes pas de clerc. A propos, tu sais^ notre folle maîtresse?... Elle est dans la salle.
— Je Tai vue ! dit Vaudrey, très pâle.
— Ellen'estpasencoreduchesse, mais case bâcledans quatre jours. Si Ton était un coquin pourtant, comme on châtierait la coquine!... Bast ! A quoi bon? Et ce satané Rosas, qui en est fou à lier, et à oublier tout ce qu'il doit savoir, serait capable de l'épouser tout de même ! Grand bien lui fasse !
— Mais, dis donc, fit Lissac, dont la voix qui mordait devint sérieuse tout à coup, tu as lu le journal ?
— Non. Qu'est-ce qu'il y a donc?
Ils étaient dans le couloir de l'Opéra, on entendait le prélude du lever du rideau. Guy tira le Soir de sa poche et le tendit à Vaudrey :
— Tiens, vois !... Ce pauvre Ramel I... Tu l'aimais beaucoup ?
— Ramel 1
Vaudrey n'avait pas besoin de lire. Il savait tout, dès que Guy avait, sur le ton des nouvelles funèbres, nommé Denis et montré le journal.
Mort l — Mort doucement, dans son fauteuil, auprès de sa fenêtre, comme il se fût endormi, t On annonce, disait l'entrefilet, la mort d'un des doyens de la presse parisienne, M. Denis Ramel, qui avait été célèbre autrefois et dirigea longtemps un journal important, aujourd'hui disparu, la Nation Française. » Rien de
plus après les détails rapides sur l'agonie. Pas un mot d'éloge ou de regrets. La constatation banale d'un fait. Vaudrey trouverait que c'était bien peu pour un homme qui avait tenu tant de place.
— Qu^est-ce que tu en penses? dit-il à Lissac.Onest ingrat !
— Dame! que veux-tu? fit Guy. Pourquoi aussi n'avait-il pas écrit d'opérettes?
Ils se quittèrent après des poignées de mains assez banales, peut-être tristes. Sulpice voulut jeter un dernier regard à la loge de Rosas. Marianne se tenait debout, sa silhouette découpée sur la lumière du fond de la lo^e. Elle avait à la main une soucoupe et mangeait une glace. Il la revit encore^ égratignant son sorbet, chez Sabine Marsy, près du buffet, et sa langue glissant sur la cuiller de vermeil... Il ferma les yeux, et, nerveux, il descendit rapidement le grand escalier où il était seul.
Il pensait à Ramel pour oublier Marianne.
Denis souffrait depuis longtemps. Il se sentait partir et souriait. Il voulait disparaître sans bruit, poliment, disait-il, mais sans attirer Tattention, à l'anglaise. Pauvre homme! Il était servi à souhait.
Vaudrey se jeta dans une voiture et se fit mener aux Batignolles. En route, il songeait à ces antithèses éternelles de la vie parisienne : la nouvelle de la mort d'un ami apprise à l'Opéra, sur quelque air de valse !
Et, songeant à lui-même :
— De l Opéra à V Opérât Voilà pourtant l'histoire de mon Ministère... et celle du Ministère Granet prcH bablement !
La concierge de la rue Boursault le conduisit elle-
Ni
4^1 MONSIEUR 14s mNISTBS.
* même à Tappartement de Denis RameL Couché dans son lit, Tair encore souriant et bon, le vieux journaliste paraissait endormi. La majesté froide de la mort donnait un caractère puissant à cette figure blanchie. Une lumière, placée près du front osseux, faisait croire parfois, en scintillant, à des tressaillements sur ces muscles glacés.
Denis Ramel I c'était le guide certain de sa jeunesse et le conseiller de toute sa vie ! Use rappelait ses années de début, Tarrivée à Paris, les premiers articles apportés dans la vieille salle de rédaction de la Nation FraU" çaise I S'il avait été^ un moment, un des chefs de TEtat, il l'avait dû pourtant à cet homme étendu là 1
Il se pencha doucement sur le cadavre, et sur le fix)nt il donna à ce mort le baiser d'adieu.
Quand il se retourna, il vit un homme qu'il n'avait pas aperçu d'abord et qui s'était levé.
L'homme très pâle, l'air timide, le salua.
Vaudrey reconnut ce Garnier qu'il avait vu, un jour, chez Ramel, toussant^ moribond résigné.
Le phthisique avait pourtant survécu au vieillard;
-— C'est bien à vous d'être venu. Monsieur, dit l'ou* vrier. Il vous aimait tant l
— Il est donc mort tout à coup ?
— Et tout seul, en lisant un livre. On l'a trouvé là. Onacru qu'il dormait. C'était fini.Onrenterredemainl Vous viendrez, Monsieur ?... Je ne savais pas qui vous étiezquand... vous savez... j'ai dit... Enfin, c'est bon... li'en parlons plus... Je vous demande pardon... Il y aura du monde à l'enterrement de Denis Ramel, i*il y a seulement le quart de ceux qu'il a obligés.
Vaudrey fut navré» In lendemain. Derrière le cer^
MONSIBUR LB IHNISTRB* 463
cueil de Ramel, il n^ avait personne. Lui, Garnier, une ou deux vieilles femmes de la maison de la rue Boursault^ qui ne suivirent pas jusqu'au bout, le cimetière de Saint-Ouen étant trop loin. C'était tout. Devant la fosse, Sulpice Vaudrey se trouva seul avec les fossoyeurs et l'ouvrier. On. enterrait Ramel dans une tranchée nouvelle^ presque au bas d*un remblai du chemin de fer.
Depuis des années il était oublié, s^oubliant lui-même, ce Ramel, qui avait laissé passer les ambitieux^ arriver les ingrats, monter les égoïstes I II n'existait plus 1 Et ceux-là mêmes qui l'avaient supplié, appelé cher maU tre jadis, sollicité et encensé, ne savaient plus seulement son nom ! Avait-il disparu, vivait-il encore, cet ancêtre, un bonze, un vieux, un inutile, quin*avait su faire ni sa fortune ni sa position, en fabriquant celles des autres ? On ne savait pas. On ne s'en souciait pas. On riait parfois, au besoin, de ce romantique de la politique, vivant comme un portier, pauvre, perdu, noyé dans le tas des anonymes, après avoir fait des ministres et défait des gouvernements. Et^ à la nouvelle de sa mort, pas un de ceux qui lui devaient tout, pas un seul de ces politiciens paradant en selle et auxquels il avait tendu Tétrier, pas un de ces comédiens de la chambre ou du théâtre qui l'avaient imploré, sollicité, flatté, pas un seul ne se trouvait là pour payer à ce disparu la dette banale du souvenir I Cette solitude sinistre, fouettée d'un aigre vent d'hiver, paraissait à Sulpice un abandon féroce et une lâcheté. Deux hommes derrière le convoi de cet inventeur d*hommesI
— Faites donc du journalisme, c'est-à-dire faitei 4ooc les MW9 ! dit Vaudrejr en hochant la léte.
— Après tout, réjjondît Garaier, il y a des dupes dans tous les métiers, allez, et c'est les plus honnêtes nécessairement.
Laissant là, sous une sorte de verglas qui tombait, la fosse au-dessus de laquelle passaient des trains en sifflant, cet homme qui avait été ministre s*éloigna du cimetière, accompagné de ce pauvre diable qui toussait tristement dans son collet de redingote relevé sur son cache-nez.
Avant de le quitter, Vaudrey, presque timide, voulut
lui demander si Touvrage allait un peu, au moins.
— Merci, répondit Garnier. Oui, j'ai trouvé une place... Et puis (il hochait la tête en désignant, derrière les arbres noirs et les tombes blanches, l'endroit où Ton avait descendu Ramel), on en a toujours une place, au bout du compte, et c*est peut-être la meilleure, quoi I
Il salua, et Vaudrey partit, tout sombre. Il lui semblait que sa vie s'émiettait, qu'il semait, lambeau par lambeau, de sa chair sur la route. Les tentures noires du cercueil de Ramel lui rappelèrent — et il sourit tristement à cette ironie nouvelle — des factures de tapissiers qu'il devait encore pour les fournitures de cette fête, au ministère, la dernière journée de son pouvoir et de son bonheur. Les fournitures officielles de Belloir ni les Gobelins ne lui avaient pas suffi. Il avait voulu des décorations plus modernes. Il donna au cocher l'adresse du tapissier, boulevard des Capucines. Il osait à peine entrer, dire : « — Je viens solder la facture d'une fourniture faite au ministère ! » — C'était encore comme une note mortuaire qu'il acquittait. Cette note de tapissier pavée pour une représentation oubliée lui scn>» blait réellement macabre.
Il lui semblait qu'en acquittant sa Hacture, le tapis« sier avait un léger sourire narquois.
II éprouva un soulagement à se retrouver dehors ; il avait envie de marcher, ayant froid, avec le besoin de réchauffer son sang glacé.
Son nom, que quelqu'un prononçait, le fit retourner. Il aperçut devant lui Jéliotte, son compatriote, son ami d'enfance, le camarade Jéliotte qui, souriant, lui tendait les deux mains, cordialement.
Je t*ai dit que tu me retrouverais toujours quand je n'aurais pas l'air d'un courtisan 1 Eh bien^ me voici t dit Jéliotte. Maintenant, tu me verras tant que tu voudras !
^ Ah ! fit Vaudrey.
Jéliotte lui prit lé bras.
— Tu vas à la Chambre peut-être ?
— Oui, justement.
— Eh bien, je t'accompagne t... Ahl à présent que tu n'es plus ministre, mon cher, et qu'on n'a pas Tair d'un flatteur ni d'un courtisan du pouvoir, on« peut te parler... Tu en as assez fait de fautes !... Tu étais trop confiant^ trop modéré... Il faut de la poigne... Et puis, çà ne pouvait pas durer!... C'est joli, ces situations-là, mais ça craque !... Il faut bien de la place pour tout le monde, n'est-ce pas ?... Bah I veux-tu que je te dise ? — Tiens, tu es plus heureux l — Je t'aime mieux comme ça !
Vaudrey avait des envies de secouer ce niais prétentieux qui s'accrochait à son bras.
— Je suis comme ça, reprenait Jéliotte. J'aime mieux mes amis quand ils sont à terre ! Générosité de nature, qu'est-ce que %\jl yeux ?... A propos, tu sais.
si tu ne m'as pas vu plus tôt, c'est que je n'étais pas à Paris ! Je reviens de l'Isère 1 -^ Ah I dit Vaudrey^ qui songea à Adrienne.
— Eh bien, tu sais, j'ai encore une bonne nouvelle à Rapprendre ! Si tu as assez de la politique^ tu pourras peut-être te reposer aux élections prochaines !
— Comment 1 demanda Sulpice.
' — Oui, Thibaudier s'agite à Grenoble. Il tient toute la ville. Il est très aimé, c'est le modèle des maires ! Une mère, ce maire-là 1 (et Jéliotte riait beaucoupy se trouvant drôle). Si on a le scrutin de liste, et on Taura^ c'est sûr^ il fera la liste, Thibaudier f ... Si on avait gardé le scrutin d'arrondissement, il eût étécapa* ble dépasser tout de même, Thibaudier 1
— Contre moi ? ,
— Coriire toi. Très populaire, Thibaudier !... Et ferme 1... Ah ! un roc !... Il te trouve modéré^ trop modéré, comme tout le monde !
— Lui ?... Il était du comité pIébiscitaire,sous l'empire!...
— Précisément. Il est républicain radical comme il était bonapartiste enragé. Oh ! c'est un homme, Thibaudier ! Pas de concession ! Jamais ! Tout d'une pièoe 1 II te battra. On veut d'ailleurs, dans l'Isère, une représentation homogène...
— Encore ! dit Vaudrey, que le mot poursuîrtit. Et après tout, que lui importait Thibaudier^ tt la
députation, et les élections, et la politique? Denis Ramel en touchait le fond, dans sa fosse du cimetière de Saint-Ouen.
— Laissons là Thibaudier. A propos, dit Jéliotte^ j*ai vu ta femme à Grenoble 1
MONSIEUR LB MINIStRS. 467
Vaudrcy devînt blanc.
Il dit encore : — Ah 1
— Elle est joliment changée. Elle ne sort pas de chez son oncle le docteur. Elle ne reçoit pas. Elle est donc malade ?
— Oui , un peu !
— Et vous êtes donc séparés ?
— Non ! dit Sulpice.
Jéliotte riait.
— Ah I farceur ! Je comprends 1 . . . Ta femme était trop rigoriste I... Damel Une provinciale 1... Bah I ça s'arrangera I Et si ça ne s'arrange pas, eh I ben ! tu seras libre, voilà tout!... Eh ! mais dis donc, si tu n'es .pas réélu, tu iras la rejoindre à Grenoble. Oh I tes clients te reviendront, va ! Comme avocat on te considère,
«mais comme ministre, ah I je dois dire que comme ministre...
— Je serai réélu ! dit fermement Vaudrey, pour couper court aux interminables paroles de Jéliotte.
Il était énervé, violemment. La sottise de cet homm • l'exaspérait. Il ne rencontrait, sur son chemin, que des sujets d'irritation ou d'écœurement. Il avait envie de chercher querelle à quelqu'un. Il eût voulu vordre entre ses doigts les poignets de Mariannr..
En entrant dans la salle des Paé- Perdus, il se heurta presque involontairement et marchant très vite, contre un monsieur qui ne le salua même pas et qu'il crut reconnaître.
— Mais je le connais pourtant 1
Il n'avait pas faittroîs pasqa^il se rappelait parfaitement ce solliciteur éterneU toujours en deux courbé devant lui, accroché aux fauteu'ls^e Tantichambre
comme l'huître au rocher, et que les huissiers qui le voyaient solliciter, saluer, se courber depuis des années, appelaient Monsieur Eugène — par amitié.
C'était trop fort 1 Et, en vérité, l'impolitesse de ce drôle arrivait mal.
Sulpice^ brusquement, se retourna, vint à Rçnaudin et lui dit, d'un ton sec :
— Vous me saluiez plus bas il y a quelque temps, Monsieur I Et vous étiez tous les matins, il me semble, dans l'antichambre du ministère 1
Il s'attendait à une réponse hautaine de Renaudin^ et Renaudin eût payé pour les autres.
Monsieur Eugène répondit en souriant :
— Mais j'y suis toujours. Monsieur !
Vaudrey le regarda^ stupéfait, puis, avec une viva-^ cité colère, comme s'il mettait dans la réplique jetée à ce pleutre tous ses projets de revanche à venir sur les sots^ les fourbes, les plats valets et les ingrats :
— Eh bien, vous me saluerez encore, car j'y reviendrai ! dit-il hardiment.
Il tourna les talons à ce pied plat et entra dans la Chambre. ^
Il entendit un fracas de bravos, une tempête d'enthousiasme le souffleta au visage. II regarda et se mordit les lèvres.
Lucien Granet était à la tribune^ et la majorité l'acclamait.
ÏX
Marianne Kayser avait eu le bon goût, et peut-être Tc^prit^ de ne pas vouloir d'un mariage solenneL
Peu lui importait d'entrer furtivement aans son duché, pourvu qu'elle y fût souveraine. Elle aurait le temps plus tard de redresser le front sous t^, couronne ducale; en attendant, elle se faisait humble sous sa couronne d'oranger. Elle avait renvoyé,.çn les dotant fortement, Jean et Justine^ trouvant inutile de garder plus longtemps des gens qui connaissaient Vaudrey. Elle avait conseillé à Justine de se marier, d'épouser Jean.
— C'est amusant, le mariage 1 avait-elle dit.
^ Madame est bien bonne, répondit Justine. Mais Madame voit elle-même qu'il vaut mieux attendre quelquefois. Rien de pressé. On ne sait pas ce qui peut arriver.
La future duchesse s'était montrée assez peu flattée de la réflexion de cette fille. Il valait bien la peine dé n'être pas poseuse, même avec ses gens, pour rencontrer de pareilles sottes qui vous mangent ainsi dans la main, tout de suite 1 Aussi, à l'avenir elle tâcherait de n'être plus aussi bonne fille. Elle tiendrait les gens à distance. On verrait bien. Elle était, en attendant, enchantée d'avoir fait maison nette. Elle pouvait, à son gré, mentir à Rosas.
Le duc, d'ailleurs, amoureux fou, le désir chaque jour attisé par Marianne, eût été capable, comme le disait Lissac, de tout accepter et de tout oublier pour serrer cette femme entre ses bras. Elle le tenait tout entier sous une séduction grisante, mettant habilement dans un baiser qui allumait du feu dans lés veines de José les promesses de caresses plus ardentes. A ce jeu même, .elle se prenait à une tendresse passionnée, comme une courtisane habituée aux défaites faciles et qui résiste à son tempérament même «pour n'éfe pas
470 MONSIÉPirR UE MINISTRE.
trop tôt vaincue. Elle avait des affolements emportés qui la poussaient vers Rosas comme vers un plaisir inconnu.
La pâleur mate de cet homme roux, aux yeux profonds, dont la lèvre tremblait, presque frokie, lorsqu'elle la cherchait sous sa moustache fauve, lui plaisait. Elle lui disait parfois qu'avec son air doux, il avait l'air d'un tigre. — c Ou d'un chat. Et cela me plaît, à moi qui suis si chatte. Ah ! que je t*aime 1 »^ Elle se sentait frémir aux frémissements nerveux de cet^ être qu'elle sentait dompté^ tout et bien à elle, mais dont quelques pensées secrètes'1'inquiétaient confusément.
Elle avait hâte que ce inariage Ait conclu. Furtivement, si Ton voulait^ mais définitivement, légalement. Elle redoutait tomme un réveil de José, elle ne «avait quoi, une lettre anonyme, peut-être une rencontre avec Guy, utfe explication, est-ce qu'on sait ?
— Quoiqu*aprè^ tout, ce Guy, pensait-elle, j'ai été bien sotte de m'en' préoccuper. Des menaces en parole, voilà tout I
Le duc l'avait traitée en honnête fille, lui faisant jurer qu'elle n^avait jamais aimé que lui ou que nul vivant, du moins, n'avait le droit de dire qu*il l'avait possédée. Elle avait juré tout ce qu'il avait voulu, disant à l'oncle Kayser : — Des serments comme ça, c'est comme des serments politiques, ça n'engage à rieni
L'onde commençait à avoir pour sa c petite Marianne » une admiration éperdue. Voilà une femme à la bonne heure l Un galbe étonnant I Elle lui avai promis de lui £ûre bâtir un attUer où il pourrait tou
à son aise ne pas faire de peinture, allongé sur un divan, fumant sa pipe, passer ses jours à envoyer au plafond ses théories d'art supérieur et moral 1 * Un idéal.
Lui aussi était pour une certaine promptitude dans ïc mariage. Et pas trop de bruit. La moindre anicroche, tout était perdu. Quel dommage 1
— Veux-tu que je te dise ? Il me semble que tu vas à la mairie sur des œufs !
— Sois tranquille, répondait Marianne, riant beaucoup, il n'y aiira rien de cassé !
Le mariage fut célébré. Enfin ! comme dit Kayser. Une formalité plutôt qu'une cérémonie. Marianne, jolie à ravir, exultait, touchant à son rêve. Son teint pâle prenait des tons roses de fleurs d'azalées traversées Ue soleil. Jamais Rosas ne l'avait trouvée si jolie. Qu^il avait été niais, jadis, de s'attacher à des apparences et de la fuir au lieu de lui dire qu'il l'aimait 1 11 avait perdu des années, des âïinées d'amour qu'il ne retrouverait pas, même dans la fièvre heureusede cette union. Ces joies dédaignées autrefois, c'était, hélas t de l'irréparable.
Âh ! comme il allait Taimer maintenant, l'adorer^ la garder avec lui, comme sa volupté vivante! Ils voyageraient. Dans trois jours, ils partiraient pour l'Italie. Les paquets emplissaient déjà Fhôtel deTavenue Montaigne, leur maison nuptiale. Marianne emporterait tousles souvenirs conservés par elle dans la petite chambre de grisette où Rosas l'avait vue si souvent, rue Cuvier, et où José lui avait dît : € Je t'aime 1 »
On emportait ses pénates, disait-elle. M(M, j'emporte mes fétiches!
473 MONSIBUR LB MINISTRE.
Rosas était fou de joie. La possession de cette femme^ désirée comme une maîtresse, et plus insensée aussi, plus ardentt qu'une maîtresse, avec ses spasmes de larmes et de baisers, le rendait éperdu^ pénétré d*intenses ioies. Quelque chose en lui chantait, comme aux heures des vingt ans, dans les extases des levers d'aurores. Il eût voulu déjà être, avec Marianne, sur les routes italiennes , loin de ces boues et de ces brumes de Paris.
— Ces trottoirs pluvieux oti le gaz se reflète me semblent lugubres, disait-il. Allons au ciel bleu, Marianne, aux orangers de Nice, aux étoiles de Naples 1
Elle souriait.
— Encore le bleu t ^pensait-elle. Ils en veulent donc tous ?
Elle désirait encore rester quelques jours à Paris, heureuse de promener son nom nouveau dans ces rues, ce Bois^ ces théâtres qui l'avaient connue triste, promenant ses mélancolies désespérées. Il lui semblait que, de son triomphe, elle écrasait maintenant hommes et choses. Que lui importait Naples ! Elle n'avait pas, sur la Chiaja, traîné misérablement ses désillusions et ses colères. Florence pouvait la prendre pour une duchesse comme une autre. Mais ce Paris^ dont chaque angle lui était familier et dont chaque paysage avait comme encadré ses folies, ses espoirs, ses déchéances, ses crève-cœur, ses déceptions^ toutes ces peines d'ambitieuse qui avaient fait d'elle l'audacieuse qu'elle était devenue, ces boulevards, ces allées du Laç, ces avantscènes de théâtre, elle les voulait revoir dans son triomphe, comme elle les avait vus dans ses folies d'affranchie ou dans ses délabrements d'abandonnée*
— Encore deux jours t Encore un jour ! disait-elle. Après la première dts Variétés , nous partirons , veux-tu ?
— Ah ! Parisienne ! Acharnée Parisienne ! répondait José.
Et elle le regardait, souriante, ses yeux gris jetant des étincelles.
— Les Variétés?... Tu sais bien?... Le rondeau d'autrefois ?... Celui que tu fredonnais^ malade?... Il me semble que je l'entendrai encore :
Voy«c TOUS là-bas
Cette niaibon blanche.
Où, chaque dimanche.
Sous de frais Hlas....
L'oncle Kayser, toujours sage, conseillait un prompt départ. Il redoutait il ne savait quoi. Il craignait tout, H pomme Abner, et ne craignait que ça. » Il avait, chaque matin, des peurs de trouver dans les journaux des articles indiscrets sur le duc et la duchesse de Rosas.
— Ces journalistes se moquent tant du mur de la vie privée ! Un mur moral» pourtant !
On partirait enfin dans deux jours. C'était résolu. Rosas avait voulu revoir Guy^ une dernière fois. On lui avait répondu, rue d'Aumale,queM. de Lissac était en voyage. Les volets de l'appartement n'étaient cependant point fermés. Le duc, un moment, avait été tenté d'insister, puis il s'était retiré et rentrait, sans trop analyser la pensée d'ennui qui lui venait. Il faisait assez beau. Un temps sec. Il rentra à pied, avenue Montaigne où devait être Marianne , surveillant ses
malles.
En entrant dans Thôtel, où les portes ouvenes,
474 MONSIBUH LB MINISTRE.
comme à l'heure des déménagements et des départs, laissaient passer la voix et donnaient à tout ce logis un air d'abandon et de fuite, il fut tout étonné d'entendre une voix d'homme, qui n'était ni celle de Simon Kayser, ni celle d'un valet, répondre sur un ton violent à la voix, évidemment colère, de Marianne.
Il ne connaissait pas cette voix d'homme, et le bruit d'un cordon de sonnette brusquement tiré, dans un mouvement de rage évidente, lui fit presser le pas, comme s'il eût eu l'instinct de quelque danger couru par la duchesse.
Avec cet aspect de désordre, qui ressemblait à un pillage, l'hôtel, dans la pénombre d'un soir gris de décembre qui tombait, prenait un aspect sinistre. José avait, subitement, ressenti une impression d'angoisse.
Il arriva vivement dans le salon où Marianne, enveloppée dans une robe de chambre de satin noir et debout près de la cheminée, se pendait, avec delà colèt'e dans les yeux, au cordon de sonnette dont le fil de fer avait vibré contre la muraille.
Devantelle, un homme jeune, moustachu, que M. de Rosas ne connaissait pas, se tenait debout, son chapeau sur l'oreille.
Il avait l'air insolent et, trapu, dans sa redingote noire boutonnée, le ton grossier, les mains dans les poches, vil et menaçant à la fois.
Marianne sonnait un domestique. Elle était rouge de fureur. Elle devint livide en apercevant José.
— Qu'y a-t-il donc ? dit Rosas froidement, s'avançant entre la duchesse et cet homme.
L homme regarda, ôta son chapeau et demanda , d'une voix forte, une voix cjui avait de l'odeur :
MONSIEUR LB MINISTRS. 475
— Monsieur le duc de Rosas, sans doute ?
— Oui I... fit José. Et puis-je savoir ?
— Rien ! ce n'est rien I s'écria Marianne en courant vite à Jose^ lui prenant les mains comme si elle eût voulu l'entraîner.
^- Comment^ rien ? fit l'homme alors en se campant hardiment, son chapeau à la main, le poing sur la hanche gauche, dans une attitude de maître d'armes qui pose pour l'élégance. Traiter un monsieur comme vous venez de me traiter, vous appelez cela rien ?
Use tourna vers Rosaset dit d'un ton bref, en saluant avec des airs de sous-off de théâtre ;
— Adolphe Gochard !... Vous ne me connaissez pas, monsieur le duc ?
— Non ! dit José.
— Ck>mment voulez-vous?...
— Ah 1 pardon, fit Gochard en interrompant Marianne. Vous avez sonné, vous avez voulu du monde. Vous m'avez menacé de me faire flanquer à la porte par les épaules. Puisque vous avez appelé, on m'écoutera !
Des domestiques, accourus, se montraient, dans l'ombre indistincte, au seuil de la porte.
^ Allez-vous-en ! cria Marianne.
•— Pourquoi ? lui demanda froidement le duc , étonné.
— Parce que Madame aime encore mieux que je ne dise qu'à vous ce que j'ai à vous dire ! fit Gochard. Ah ! vous avez prétendu que je voulais faire du chantage. Moi ? Un ancien brigadier, du chantage?... Eh bien, soit, chantons I
— - Monsieur, dit le duc, devenu blême, et dont les
dents serrées se montraient dans sa barbe rousse, je ne sais pas ce que vous a dit M"* la duchesse de Rosas et ce que vous avez osé lui dire, mais vous allez sortir d'ici, sur-le-champ !
— Comme ça ?... dit l'homme en faisant onduler ses épaules trapues de lutteur de barrière.
— Comme ça !
— Ça m'étonnerait I fit Gochard. Mais, saperlipopette, on n'est pas poli dans votre monde !
— On n'est pas poli avec les rustres ! Vous êtes ici chez moi I
— Oh I vous ne m'apprendrez pas où je suis I dit l'amant de la Dujarrier en clignant de l'œil. Mais Madame aassez longtemps perché à mes frais, rue Prony, et c'est sur ma signature, oui, mon seing à moi, s'il vous plaît, qu'elle avait trouvé le moyen de louer l'hôtel Vanda. Elle n'a pas tant à crâner !...
— Votre signature ?... L'hôtel Vanda ?
Le duc regarda Marianne qui, blanche comme une morte, subitement, au lieu de s'indigner, suppliait, voulait entraîner son mari loin de cet homme, conmie s'il y avait là un danger vivant.
— Ah 1 par exemple, s'écria José, vous m'expliquerez!
— C'est bien simple . J'ai besoin d'argent . La Dujarrier m'en a peu donné pour toute cette affaire. Elle est trop ladre. J'en demande à Madame. Elle le prend de haut, et au lieu de comprendre que je venais en ami, elle me menace de me faire jeter à la porte. Du chantage ! Moi r... Moi?... Des bêtises !
Un ami 1 Cet homme osait dire, devant celle qui portait le nom de duchesse de Rosas, qu'il venait vers elle en camarade ! Cet alcoolique insolent avait aidé
Marianne à sous-louer il ne savait quel hôtel à une fille!... Rue Pronyl... Vanda!... Qu'avaient de commun ces noms avec celui de la duchesse } Et la Dujarrier, cette Dujarrier dont le castillan connaissait la vie traînée, comment se trouvait-elle mêlée à la vie de Marianne?
Ah! puisqu'il avait commencé, ce Gochard finirait! 11 dirait tout. Ne le voulût-il point, à présent il parlerait. Rosas sentait', effrayé lui-même, effrayé par il ne savait quoi de douteux et de bas,' la main de Marianne trembler sur la sienne^ et peu à peu, à mesure que Gochard parlait, le duc devinait que Marianne voulait s'éloigner, et c'était lui maintenant qui, la retenant, serrant ses doigts sur le poignet de la jeune femme, la forçait à ne pas fuir, à tout écouter, à tout entendre,
— Ah! si vous croyez que j'aî peur de parler, disait Gochard. Moi ! Vous allez voir ça !
Et alors, avec une sorte de jactance de prévôt d'armes et de pilier de cabaret, cherchant des mots drôles, se vengeant lâchement par des plaisanteries éjaculées comme des jets de tabac, de cette femme qui l'avait insulté, tout à l'heure, qui parlait de chantage et de police, et de laquais poussant dehors le misérable, il racontait tout ce qu'il savait, la dèche de Marianne, ses ennuis^ ses amours, la combinaison Dujarrier^ la location de Thôtel Vanda, le billet Vaudrey^ les renouvellements, sa bêtise^ à lui, Gochard, sa bêtise d'honnête garçon trop naïf ou trop tendre, confiant dans la parole de Claire Dujarrier, et ne se réservant pas tant pour cent dans Tafiaire^ des bêtises 1 Les femmes, ce que ça promet ou rien !•••
478 Mommii lA itMMttNC
Rasas écoutait, bouche béante, le sang lui boctP4 donnant aux oreilles, lui montant aux tempes, enfonçant ses doigts dans le bras de Marianne, qui regardai! Gochard d'un air féroce.
Quand il eut fini, elle se d^gea de l'étreinte d ^ Rosas par un effort terrible, courut à ce drôle et lu cracha aii Tisage.
Il leva la main sur elle et dit :
— Ahl maisl...
•^ Sortez, vous I fit le duc. Vous serez payé f — - L*argent n'est pas tout. Je veux de la considération I répondit Gochard en essuyant sa joue. Il mit sa carte sur la cheminée.
— Adolphe Gochard. Voilà mon adresse. Au reste, elle la connaît. Madame ! Et au pistolet, au sabre ou à Tespadon, ce que voudrez I On ne craint personne I
— Tu seras payé, on te Ta dit, tu seras payé 1 cria Marianne, absolument folle, prête à Tégratigner de ses ongles. Va-t'en, ruâan ! Va-t'en, voleur !
— Des fadaises I répondit Adolphe en replantant son chapeau sur le côté de son crâne ras. J'ai dit ce que j'avais à dire. J'aime pas qu'on m'embête !
Il disparut en se dandinant comme un cabotin embarrassé de sa sortie.
Rosas ne le vit même pas partir.
Il avait pris Marianne par les deux mains, la traînait vers la fenêtre où du jour venait encore, et, convulsé, son masque devenu plus blafard dans sa barbe rousse, il la regarda en plein au fond des yeux.
Elle était terrifiée. Elle se crut morte. Elle sentait qu'il allait la tuer.
Elle se jeta i genoux, brusquttnent.
MOMUIUR LE MlMlVrUL 479
Il la regardait toujours, penché sur elle d'an air iou.
— Alors, Vaudrey ?.•• Vaudrey ? Cet homme que f ai vu chez ton oncle ?... Que j'ai coudoyé avec toi ?... Vaudrey ?... C'était ton amant ?
Elle ne répondait pas^ effarée.
— Tu m'avais menti ?... Mais réponds donc, misérable femme, tu m'avais menti ?
— Je t'aimais, je te voulais I dit Marianne.
— Allons donci fit Rosas, une voix stridente sortant de sa poitrine. Tu voulais ce que voulait ce drôle : de l'argent 1 II fallait m'en demander! Je vous aurais tout donnée toute ma fortune^ tout ! Mais pas mon nom 1 Pas mon nom !
Il la repoussa brutalement.
Elle restait agenouillée. Ses mains qui pendaient touchaient le tapis. Elle en regardait, hébétée, les rosaces confusément aperçues.
Elle était certaine qu'elle allait mourir. La colère brusque de José avait des bondissements de béte fauve. Il la îaudroyait du regard, le sang aux yeux, terrible.
Puis il se mit à rire nerveusement^ comme une fille hystérique.
— Imbécile! Imbécile! Imbécile!... Dans Thôtel d'une fille, là-bas, rue Prony, chez Vanda i Vanda ! Chez Vanda, dans le lit d'une fille, elle s'est donnée! vendue!... Une Rosas ! Car c'est une Rosas! Une duchesse de Rosas maintenant ! Imbécile! Imbécile que je suis 1
Marianne aurait voulu parler, supplier. L'effroi la glaçait, courant sur sa peau, passant dans ses veines.
Elle sentait chez ce croyant une détermination implacable.-Elle trouvait un maître cette fois.
— José I dit doucement la voix peureuse de Marianne. ,
Il se redressa sous ce nom comme sous une injure.
— Allons ! dit-il froidement^ soit. Ce qui est tait, est fait. Tant pis pour les sots I— Seulement, écoutez bien.
Ce petit homme roux et pâle semblait^ dans cette ombre qui tombait, un portrait d*autrefois sorti de son cadre.
Sa main d'acier s*abattit encore sur les poignets de Marianne.
— Vous vous appelez la duchesse de Rosas?... Vous Tavez ambitionné, désiré, crocheté, ce titre ?... Mais je ne permettrai pas du moins que vous le traîniez comme le font tant d'autres dans les salons interlopes, sous les regards ironiques, les sourires railleurs, les lorgnettes, les gazettes, le bavardage de ce Paris dont l'odeur de ruisseau vous tente si fort que vous n'avez pas pu le quitter encore ! Parbleu I vous y avez quelque autre amant, je gage !... Vaudrey !... Ou Lissac et tant d'autres!... Est-ce que je sais?
— Je vous jure...
— Ah ! vous m'avez menti, ne jurez pas ! — Nous allons partir. Non pour Tltalie. C'est bon pour ceux qui s'aiment. Vous ne connaissez pas Fuentecarral ?... Vous allez le connaître. C'est votre château maintenant. A vous, à vous, puisque vous êtes une Rosas !
Il éclata de rire, encore, menaçant comme un juge qui bafouerait un condamné.
-r Nous partons pour Tolède. Vous me demandiez^ un jour, ce que c'était que le château où je suis né.
C'est une prison, tout simplement. On y vit après tout. Mais, quand on y entre, on en sort peu. La devise que vous portez n'est pas souriante, mais elle est éloquente, vous la connaissez : Hasta la muertel — « Jusqu'à la mort ! » — Qu'en dites-vous ?... Nous serons à Tolède dans trois jours. Il y a des duchesses de Rosas qui vous regarderont passer du haut de leurs collerettes godronnées, et, comme il n'y a pas eu d'adultères ou de courtisanes parmi elles, elles se demanderont peutêtre ce que vient faire à Fuentecarral la parisienne. Eh bien, je leur répondrai, moi, qu'elle vient y vivre sa vie, vous entendez, là, face à face avec moi, que vous avez voulu^ comme vous dites, et personne n'aura le droit de ricaner devant le duc de Rosas qui ne verra personne. Oh 1 oui, je sais, je suis d'un autre temps ! Je suis ridicule 1 Je suis romantique ! — Je suis comme ça 1 — Vous avez réveillé le demi-arabe qu'il y a dans le castillan. Tant pis pour vous si vous m'avez fait souvenir que je suis un Rosas 1 /
Elle restait là, foudroyée, entenaani maintenant le duc aller et venir, ses talons sonnant, malgré l'assourdissement du tapis, comme des talons d'armure.
Quelquefois, quand il passait tout près, son ombre allongée s'étendait sur elle et lui faisait peur.
Elle avait la sensation d'effroi d'une tombe ouverte, d'une bouffée humide la frappant au visage, de l'enveloppement soudain d'une odeur de cave.
Elle frissonna, voulut supplier, murmura :
— Pitié 1... Pardon I...
— Madanie la duchesse, dit froidement Rosas, je suis de ceux qui peuvent être trompés, nul n'est audessus de la trahison; mais je ne suis pas de ceux qui
4âa MONSIEUR L£ MINISTRE.
pardonnent. J*ai été fort niais, absurde, crédale I Tant pis pour moi ! Mais tant pis pour tous I Rosas tous êtes, Rosas vous serez I Ah I* j'ai été votre proie? Parfaitement, c'est convenu : vous serez la mienne 1 Rien de plus juste, je pense I je ne veux ni le scandale d'un procès, ni le bruit d'un ou plusieurs duels. Je deviendrais ridicule aux yeux des autres. Mais à mes yeux et aux vôtres, je n'entends pas l'être. Je n'ai pas voulu être votre amsmt, j'ai à peine été votre mari. Maintenant je suis votre compagnon de toujours. Hasta la muerte ! Moi, le froid de pierre d'un Escurial ne me fait pas peur. J'y suis habitué. S'il vous fait trembler, à qui la faute > Vous l'avez voulu. Un suicide à deux I Nous partons ce soir I
— Ce soiri répéta Rosas, terrible, tandis que Marianne, épouvantée, se sentait comme étouffée sous le poids écrasant de ce nom : duchesse de Rosas i
Simon Kayser venait pour dîner. Il apprit» avec émotion, que la marmite était renversée. Comment I il savait tout, ce satané duc> Et il prenait aussi dramatiquement la chose >
— Bêtise I...
— C'est égal, dit l'oncle, après s'être demandé oi il irait dîner, en voilà une affaire I... Il la laissera crever comme il le dit, là-bas, dans ses quatre murs!... Il valait bien la peine de si bien machiner son affaire pour qu'un Gochard vînt tout gâter, la canaille 1 Moi, je la plains, cette petite Marianne!... C*était joliment ordonné, bien dessiné» bien composé, son plan de campagne! C'était supérieur! Et ça craque!.. En toutes choses, voilà : faire du grand art, c'est faire
fc-
MONSISiJR LB HINISTRS. 4S3
un métier de dupe I — Immorale, la destinée I — Nous serions peut-être plus heureux, elle et moi, si elle s'était L tout bonnement faite cocotte et si je m'étais fait photo-
I graphe 1 — Seulement, ajouta le brave homme : on a
I des vues hautes, des as-pi-r actions ^ ou l'on n'en a
I point l... On ne se refait pas quand on est artiste L.»
Paru. i88o-8l*
Paris,— woQsÈtà D'MNimu P. MJPONT. (foM