UOI^I^UR LE MINIS^I
. Lui, noa. pins, Guy, ne pouvait, dans ce bal, faire Xkn éclat qui eût rejailli sur Vaudrey en scandale. II avait répété, tout à rbeùre, à Adrîenne : « Courage ! » C'est aussi son mot d'^ordre, à liii.. Eh pourtant îl cherchait Jouvenet, pour dire tout bas ï. ce préfet de police ce quUl pensait de ses façons d^agir. Jouvbnôt éudtvenu et avait disparu. Granet; comme s'il eût deviné la préoccupation de Li^sac, le regardait en riçanant.et en murmurant au gros Molinsi, assis près die lui: •:•••■-■■ — Alkibiadès.1 ^
' Qttte soirée 2|Mirai6sait d^ailleurs assommante à Lissée. Ilallait, desgroupe en groupe,cherchantqiielqu^un avec qui échanger des idées, et ne trouvait guère que J^tms Ramel. Les marnes propos delà politiquebanale, traînant partout , chez M"* Gerson où M"* Marsy, çpmme daios les couloirs de la Chambre, se brassaient et se ressassaient encore,dans les coitis de salon du mioîstère, auprès du buffetenvahi, assiégé pai* des gloutonneries féroces. « Interpellation, Majorité, Cabinet nouveau* Homogène. Ministère des Elections, Scrutin de liste,ScrmtinuninotninaL » Guy allait, de guerre lasse, près delà salle où se donnait le concert ; il écoutait quelque moroeau d'opéra, entrevoyait, à travers le» têtes, le profil perdu d'une chanteuse ou d'un corné-» dien, entendait des éclats de rire accueillir le monologue nouveau, le Téléphone, débité d'une voix claire, avec un sang-froid de clown anglais, par un monsieur on habit noir : « Voilai je suis M. Durand,., vous «, savei bienf Durand (de Meaux) ?... Justement... € Une femme me trompe**. Comment Pai-jeuppri ?
« Par le. Téléphone* Mon ami Durand.. Durand
400 MOICSIRUR LB MINISTRE
c ((TEtampes)... Nous ne sommes pas parents... c Emile Durand m'avait dit : Durand , pourquoi « n'avei'vous pas de Téléphone?.,. Cest vrai, je n'en « avais pas... Durand... Vautre Durand... Durand « (d'Etampis)en a un... Alors... » — Et Lissac, un peu énervé, quittait ce coin de salon, et se heurtait à un groupe d^hommes entourant un vieux monsieur, très chamarré, le grand cordon rouge en sautoir, un cordoj^aune au cou, et qui, de Pair grave d^un homme d^Etai anglais, disait, en avançant un peu la langue pour assurer son râtelier qui tombait : .
— J^aime moins les monologues que les chansonnettes !... Moi qui vous parle, j^ai pris des leçons de Levassor.
-^ De Levassor , {Votre Excellence ? répondait un chœur de petits jeunes gens chauves : — des diplomates.
.» De Levassor, répliquait le vieux Monsieur, qui était Pambassadeur très célèbre d^une grande puissance étrangère. Oh ! j^étais fameux pour chanter r Anglais qui a le mal de mer!
Et, tandis que les petits jeunes gens souriaient, approuvaient, applaudissaient beaucoup, le vieil am* bassadeur, à qui étaient confiés tous les intérêts d'un peuple, fredonnait tout bas, dans le brouhaha de la réception :
« Aohi aoh ! Je suis méléde, Bien méléde ! Très méléde !•
Guy de Lissac haussa les épaules. Il avait beaucoup entendu parler de cet homme. Ce diplomate de chan* sonnette lui faisait pitié. Mais où se trouvait-il donc ? A. Paris ou à Brives-la-Gaillarde ? Dans un bal à l'hôtel
Beauvau ou dans une sous-préfecture. de province?
Il avait entendu, tout à Fheure^ Warcolier dire cette phrase épique :
— Si j^étais ministre, je donnerais des feux d^arti^ fice. Cela est à la .fois martial et inoffensif I...
La voix d^un jeune homme à Paccent russe, qui parlait politique dans un coin, lui fit plaisir :
— Je suis, disait tout haut celui-là^ dMn payssin* gulier: les Provinces Baltiques, où le monde est gouverné par des députés apportant en naissant le droit de faire les lois, et j^estime que la politique est une besogne si abominablement ennuyeuse, fatigante, irritante, pleine de lassitudes et de dégoûts, qu^on doit s^estimer bien heureux qu^ily ait des gens condamnés à mettre la main à cette pâte rance, tandis que les autres passent leur vie à lire, à causer, à penser et à s^aimer !
— A labonneheurelsongeaitJLissac. Voilà du moins qui n^est pas si bête ! C^est peut-être, il est vrai, parce que je pense exactement ainsi 1...
Mais il allait, écoutait, se mêlait à la foule, par hasard. Sa préoccupation n^était point là. En réalité, il ne songeait qu^à Adrienne. Comme la pauvre femme devait souffrir !
Elle avait quitté, avec le sentiment d'une courbature physique et morale, le seuil de ce salon où elle se tenait, depuis le début de la soirée. Elle sMtait mêlée à cette cohue, elle avait voulu oublier, dans Pétourdisse* ment de ce bruit, de cette musique, de ces chansons, de ces rires, d e ce grand murmure de cohue qui emplis* sait ses salons. Elle avait pris, à côté de toutes ces femmes qui détaillaient sa toîlette,scru talent sa pâleur,
401 MONSillUR.LK mmSTRE
ranaljsâîent et la dépeçaient toute^ corps t^ âme^ sa place devàntle petit lÉi^treinv^rovisë.iMtthlà^ assise auprès do l^strade, elle avait, tout juste derant elle^ montrant comme à'rétal sa beauté de blonde, rayonnante comme un Titien, cette Marianne dont les épaules sortaient, toutes blanches, du corsage de sidin noir. Elle la reyoyâit,commet<mtà PheuPe, inévitable, hautaine et' hardie datis Pinsoleftce de son sourire;
Elle éraî:, à chaque minute, attirée par un mouvement de tête ou d^éventaîl, un rire de cette jolîecréaturo qui se penchait vers Sabine Marsy, puis redressait le front et se montrait, dans un éclat de beauté fatale, la poitrine noire rayée de ces belles roses rouges. Etmaintenant la colère d^Adriepne, cette douleur refoulée depuis dés heures, croissait d^instant en instant, avivée et aiguillonnée parla vue de cette créature, par toutes sortes de pensées lancinantes, par des images de trahison et d^amour bafoué. Elle se sentait devenir folle, littéralement folle, à cette idée que sur ces lèvres rouges et peintes Sulpiceavaitposé ses lèvres; que ses mains avaient caressé ces épaules, dénoué ces cheveux, que ce corps de femme avait plié entre ses bras. Àh! c'était à se lever, et à crier à cette Elle : — Vous êtes une misérable ! Allez-vous-en! Allez-vous-en donc!
Et si elle faisait cela?
Pourquoi pas ? Est-cje qu'on avait le droit de h bafouer ainsi, en public, parce qu'elle avait un titre et un poste officiels ? Ce n'était donc pas ^on salon, ce salon banal d'hôtel garni ?
Il lui semblait maintenant qu'on chuchotait autoai d^elle, qu^on ricanait derrière, les, ^emails, que toutes
ces femmes coiuiftissalent son seo^tAt sarateiit Fhis* toire.-
, Pourquoi jœJb connaitraîejàt-elljBs paa?ToutPari» avait; dû loUre^ cet article railleur^ Ueaaaat et drôle^ laMaitresse (Tun Archonte! Toat ce monde Payait pem>-êtfe appris par cœur Hl y avait M' des gens qui se promenaient dans, les aalons, et qui le gardaient danskurpocbe.l '
:Oui, c^^tait & faire use folie, atout braver età tout brider ,!••
: Il œ la connaissait, donc paa, ce Sulpice^ qui la croyait insignifiante parce qu'elle étaitdouice, résignée ^tout parce: qu'elle était dévouée à s^onamour et à sa gloire ?. . . Ah ! dévouée jusqu'à se tuer ! Dévouée à mourir, à vivre pauvre, à travailler de ses mains, pourvu qu'il l'aimât, lui, pourvu qu'il ne rnsentît jamais I
: — ,Et voilà samaitresse!
Sa maîtresse ! sa midtresae 1 .
Elle se répétait ce nom avec une rage croissante, le redisant et le remâchant intérieurement comme quelque chose d'épouvantablement amer.. Sa maîtres^, cette* bellefiUe insolente I Oui, tràa belle, mais terrible évidemment, mais capable de pousser à toutes les sottises, pis quecela, à des infamies, un être faible confime Vaudrey.
•— Etce sontces femmes-là qu^on aime ! Ah ! imbé-. dles ! Imbéciles que nous sommes !
La première partie du concert finissait. Heureusement. Adrienïie étouffait. Il fallait, par politesse, que le ministre allât remercier les chanteuses de TOpéra, les actrices de la Comédie-^Françaiseyl^s artistes dont les noms figuraient sur son programme. Vaudrey était
obligé de traverser les rangées de chaises pour aller au petit salon qui, derrière Testrade, servait de foyer. Adrienne Taperçut, qui, très pâle, venait de son côté, essayant de sourire. Il était contraint et kiqniet. En passant devant Marianne, il essaya de détourner la tête, mais M"* Kayser ParrSta malgré lai, étendant légèrement ses jambes et lui souriant, quand il se tourna vers elle, d'un long sourire profond et bizarre.
Adrienne se sentit près de s'évanouir. Elle fit quelques pas, hors du salon, en chancelant. Puis elle s'arrêta» comme si sa tête tournait. Quelqu'un se trouva là pour la soutenir. Elle sentit qu'une main lui prenait le bras, elle entendit qu'on lui disait, tout bas, à l'oreille :
— C'est trop, n'est-ce pas ? . ..
Elle reconnut la voix de Lissac.
Guy la regardait, depuis un moment, se doutant bien de ce grandisssement de souffrance.
— Emmenez-moi J murmura-t-elle. J e ne peux plus!..» 4e ne peux plus I...
Elle avait hâte de fuir tout ce bruit« cette atmos* phère oti Tair lui manquait, ce regard de Marianne, ce sourire qui la poignardait. Elle allait comme au hasard, guidant . instinctivement Lissac, entraînée par lui jusqu'à un petit salon, loin des salles de réception, qu'elle s'était réservé pour elle et qu'une porte défendait, surveillée par une domestique. On eût dit qu'elle avait deviné que cette solitude lui serait nécessaire, dans l'épouvante de cette réception oti ses nerb malades, trop tendus, la trahissaient.
En passant» Lissac avait murmuré à Ramel, qji"û coudoyait ;
^ Dites à Sulpice que M*« Vaudrey est souffrante ! -— Malade ?
— Vous le voyez bien !
Adrienne, dans le petit salon tendu de soie grenat oii des bougies brûlaient xlans les candélabres et les appliques, selaissa tomber sur un fauteuil, commeà bout de forces^ écrasée par la résistance atroce opposée à son émotion Elle restait là, sans mouvement, l'œil fixe» les deux mains appuyées aux bras du fauteuil, regardant les dessins du tapis, toute pâle.
Guy, debout, se mordant la lèvre^ songeait à cet insensé de Vaudrey et à cette misérable Marianne.
— Elle, en somme, obéit à ses instincts I Mais lui !
— Ah ! c'est trop, oui, c'est trop, répéta Adrienne, comme si Lissac lui disait encore ce mot de tout à l'heure.
Il lui semblait qu'elle était submergée de lâcheté, qu'elle venait de subir une pluie sale ! C'était hideux, c'était répugnant. Elle apercevait maintenant, au fonj de sa vie, des choses qu'elle n'avait jamais vues; tout d'un coup elle voyait clair. Elle s'expliquait des détails iucompréhensibles. Les mensonges de Vaudrey lui sautaient au visage.
— Il mentait 1 Ah 1 comme il avait menti I
Elle se rappelait son souci de lui cacher les journaux, ses recommandations répétées, ses précautions, ces iéances de nuit qui se multipliaient, le rendaient pâle. Pâle de débauche t Et elle le plaignait 1 Et elle lui lisait de ne pas se tuer pour cette politique qui rongeait sa vie 1 Elle revoyait, sur les iàvresdes visiteuses
406 MONSIEUR LB UmiSfïME*:
quii venaient ^se^ M^ticredis des ^owir^ furtiSs» dissimulés dans la fourrure des manchonsy lorsqu'elle en parlait, de ces séances nocturnes de la Chambre qui étaient des nuits passées dans le lit de Marianne! Comme elles avaient dû rire, d'elle, ces I^àrisiennes, rire de sa crédulité de femme ijul se croit aimée et qu'on trompe, etqpi'on bafoue I M°**Gerson, Sabine ! Quelles gorges chaudes elles devaient faire, dans levirs salons de la petrte provinciale stupîde qui ne connaissait rien â ces ruses ! ' ' ' .
Elle se sentait ridiculisée et torturée, plus torturée que bafôtiée, car ce n'était rien, sa vanité, à côté de son amour, son pauvre naïf et confiant atnour !
*-*Sulpice I je n'aurais jamais crti..^ Jamais i... '
Pourquoi avaient-ils quitté Grenoble, la petite maison des bords de l'Isère ? On s'y aimait ! C'était Paris quile lui avait pris ! Paris i Elle le haïssait maintenant. Elle haïssait cette réputation qui avait fêté Vatidrey au pouvoir, jcette politique • qui lui avait pris un mari aimant et bon, — car il l'avait aimée, oh ! cela, elle en était sûre, — et qui en avait fait l'amant d'une fille, ie menteur et le lâche qu'il était !'
— 'Voyez- vous, dit-elle brusquement à Lissac, c'est cela, ce sont ces murailles que je déteste !...
Elle môrttrà'it les lambris cforés avec tm geste de colère. ..»..; ,i
— Depi^ifi que, je suis entrée ici,^ m» vfeia été finie !..* C'est c^la, c'est cela qui uae l'ja pri% t. «< Abt ce mondes cette politique, çes^vileniqs, cette vie oiivjerte Ji tous et à tout, à- la tentation et à la çhute^ jl^n ai la nausée, j'e« «i le d^oût I Qtt'oa m'arracha .4.. «a fci [Qu'on m'çfa^l
1I0M81BUR LS MINIflTRB. 407
porte t On dirait qu'il y a partout^ ici^ des odeurs de mensonges t
«-* Entendez-vous ? Elle rit I Elle est heureuse^ elle | Et moi, ah 1 moi !
Elle s'était levée, toute droite, reprenant soudainement son énergie, comme fouettée par un air de danse hongroise qui arrivait^ lointain, à demi perdu, des salons chauds où Marianne étalait sa beauté...
— Ah ! cet hôtel, ce bruit, ces femmes, dit Adrienne^ c'est ma haine 1 Cette cohue au buffet, ce salon devenu restaurant, ces saluts faux, ces protestations bi^nales., ce monde^ tout ce monde^ je le déteste !... Je n'en veux plus 1... lime semble que tout ça se moque de moi et n'a de sourires que pour cette courtisane !*•• ai Je l'avais chassée pourtant ?... Qui Ta amenée ?
'— Son oncle... Et M. deRosas I
— M. de Rosas ?
— Qui l'épouse !
Adrienne, nerveusementi partit d'un grand éclat de rire strident, douloureux comme le cri d'un spasme.
— Qui l'épouse !.. • Alors, on les épouse, ces filles ?... Ah ! on les épouse !.. . Et on les honore, n'est-ce pas ? Et parce qu'elles sont plus &ciles, on les trouve plus belles et plus amusantes que celles qui ne sont rien que des honnêtes fenimes ?... Ah ! c'est trop béte I... Rosas 1 Je le prenais pour un homme d'esprit !... Et si j'allais lui dire, moi, qu'elle est la maîtresse de inon mari, qu'est-ce qull répondrait, ce duc ?
— Il ne vous croirait pas 1 Et vous ne feriez pas çsla, Madame! dit Lissac.
— T Pourquoi. ?
4o8 MONSisint LE ministme;
— Parce que ce serait une lâcheté et que vous êtes la rjcilleureet la plus noble des femmes 1
Il se rapprochait d'elle, instinctivement» baissant la voix, enveloppant du regard cette fine beauté faite de charme que la douleur avivait d'un éclat ardent.
Elle leva ses beaux yeux clairs sur Lissoc, troublé sous ce regard, et dit :
—A quoi cela m'a-t-il servi?... La bonté, duperie!..» Duperie, l'honnêteté !... Demandez à tous ces hommes I Tous, tous iront à M"* Kayser, et non à moi I
— Avons, Madame^ murmura Guy, tout ce qu'il y a de dévoué et de profond, oui, tout ira à vous comme un respectueux hommage^ dan$ ce qu*il a de plus tendre et de plus vrai.
— Le respect ?. . • Oui^ le respect à nous 1 ... Et le foyer avec le respect ! Mais à elle ! Ah I à elle, l'amour 1... Et si je voulais être aimée, moi ?
— Aimée de lui 1 dit tout bas M. de Lissac^ comme s'il ne savait pas ce qu'il disait; et, instinctivement^ ses mains cherchaient les mains, d'Adrienne ; elles trem* blaient.
Un parfum de femme et quelque chose comme l'ftcre odeur des fleurs montait àlui. Iln'avait jamais éprouvé cette impression de pitié ardente qui l'eût fait, sur un signe de cette Sainte, tenter l'impossible, affronter cette foule qui bruissait^ là-bas.
— Aimée de lui, oui, de lui I répondit Adrienne avec le hochement de tête navré d'un être qui voit, au loin, disparaître sa joie comme un bateau qui s'efface.
Elle avait été si heureuse I Elle s'était crue si aimée! ^ 1 tous ces lâches mensonges de Sulpice t
— Ne me parlez pas de lui i dit-elle tout à coup. Je
MONSIBtm LB MINISTRE. 409
le hais aussi !... Je fais pis que cela ! je le méprise ! Je ne veux plus le revoir!... jamais! Vous entendez 1 Jamais !
— Que ferez- vous ?... dit Lissac.
— Je n'en sais rien t... Je veux partir I... ! Main* tenant, je n'ai plus à parader dans ce bal, je pense, je n'ai plus à recevoir ces invités dont j'ai là les sourires insultants comme des soufflets ! Je veux partir ! partir I
— Adrienne!
•— Panir tout de suite !
Elle ne s'était pas étonnée de ce nom d' Adrienne que laissait échapper, tout à coup , instinctivement Guy de Lissac.
Elle le regarda, ne sachant pascequ'elle disait, d'un r^ard fou, jusqu'à l'âme.
— Partir maintenant ! Pendant ce bal ! Lui laisser la solitude, brusquement... là ! Et cette femme, s'il la veut, et si l'autre, qui l'épouse, la lui cède !...
Elle s'exaltait, Tesprit perdu maintenant, comme affolée de douleur, tous ses efforts sur elle-même abou* tissant à une détente maladive de ses nerfs tordus.
— Je veux partir!. .. Je ne veux pas le revoir !
— Partir, cette nuit?
— Pour Grenoble... Je ne sais oti !... Mais le fuir, ah t oui , le fuir I... Emmenez-moi, monsieur de Lissac! dit-elle, affolée^ ealui prenant la main. Je deviendrais folle ici I
Elle s'était comme réfugiée, inconsciente, entre le^ bras de cet homme qui l'aimait, et Lissac sentait les gracilités exquises de ce corps s'abandonner à lui, sans que cette femme y songeât, sans qu'elle l'aimât, perdue....
Il éuit bien certain que, dans cet état de névrose, le
^10 , MÛNSISUR LE. HINISTiMm
cœur broyé, Adrienoe ne calculait pas si 'SQq affectioa à lui était de Tamitié ou de l'amour^
Ce grand sceptique de Guy eut, pendant unei nwome, la sensation de faire la. plus grande folie de sa vîe .
La jeune femme ne comprenait pas, mais lui sentait bien que, même sans amour, cette honnêteté et cette grâce^ tout ce qu'il y avait en elle de séduction ecquise, lui appartenait — s'il osait. . .
— Vous avez la fièvre, Adriennel dit-il ea.Jui prenant les mains, comme à un enfant.
— J'étouffe ici!... le veux partir!.,. Ëmmenezmoi 1
— Allons donc ! fit Lissac. Y pensez- vous ?... On vous appelle/ là- bas !
— C'est parce qu'on m'appelle^que je yeux fuirl Vous ne voyez donc pas que j'ai le dégoût de tous ces gens, que je les déteste comme Je le niéprise?... Emmenez-moi !
Lissac , devenu très pâle , regarda longuement Adrienne et lui dit, tout bas :
— Savez-vous bien, Madame, que vous n'auriez pas fait deux pas dans la rue, à mon bras, que vous seriez une femme perdue ?
— Eh bien, dit-elle, puisque c'est celles-là qu'on aime !....
— Non, Madame, répondit Guy. Je vous aime^ moi, je puis vous le dire, parce que vous êtes une hon« néte femme, et je n'ai pas le droit de vous emmener, ccmiprenez-vous ? parce que je vous aime 1
Il avait, lui aussi, appelé toute sa force pour donner à cet aveu qui voulait ardemment s'échapper de lèvres, le ton froid d'une sentence.
MOifsiBUK'LS MmtsrrRÉ/ 4ii
Mais c'était assez. Devant cet aveu , Adrieniie iiBCula.
Iiraimaitl II le lui disait T
Cest vrai, eUen« pouvait sortir de i*hâtel à son bras
Elle regarda longuement Lissac^ toujours très blême et lui tendit la main en lui disant, tout à coup rappelée àell6:
— Vous êtes un honnête homme !
— A mes heures, fit Guy avec un sourire triste, La porte du p^tit salon s'ouvrait, et Ramel entra.
.— J'ai appelé un médecin ! dit-il.
— Pour moi ?•.. fit Adrienne. Merci ! Je suis forte! Et, hardiment, allant à Ramel :
— Voulez-vous me conduire jusqu'à la ^ue de la Chaussée-d'Antin, monsieur Ramel ?
— Pourquoi?
— Parce que je ne veux pas rester une heure de plus dans une maison oîi mon mari a le. droit de recevoir sa mai tresse 1... M. de Lissac refuse de m*accompagner. Votre bras, Ra.md ! ,
— Madame, dit Ramel doucement, je savais que M. de Lissac était un homme d'esprit. Il me paraît 4ue c'est un homme de cœur. Vous devez rester ici, pour vqus, pour yotr« nom^ pour, votre mari.. Cest votre deypir. Et quanta Mf^^^Kaysec, vous, pouvez rentrer dans les salons^ elle vient de partir avec M.. de Rosas !
Adrienne demeura^ un moment , ses yeux tristes fixés sur Ramel^ puis^ hochant la tête :
— Vous le saviez aussi, vous ?. . Tout le monde le savait donc?... Excepté moi ?..»
— Eh bien, dit Ramel, avec son bon sourire dans sa moustache blanche^ maintenant il faut oublier !
— Cela, jamais ! répondit Adrienne.
Elle se redressa^ prit le bras de Denis et, sans même donner un coup d'œil & son miroir, elle allait rentrer dans les salons,
— Votre bouquet. Madame 1 dit Lissac^ toujours pâle, et dont la voix tremblait.
— C'est vrai ! dit Adrienne.
Elle repiqua à son corsage son bouquet de roses qui tombait et, sans plus oser regarder Lissac, elle rentra, au bras de Ramel.
Seul dans le salon, Guy resta un moment à hocher la tête.
— Pauvre chère créature ! dit-il. Si j*avais été assez jeune pour ne point comprendre où me menait sa folie ou assez corrompu pour en profiter, quelle jolie petite préface à une grosse sottise elle allait faire, ce soir !... Allons ! cet accès de morale me sera peut-être compté, quelque jour I...
Il se baissa vers le tapis où traînait Une petite rose détachée du bouquet d* Adrienne.
En riant, il prit la fleur et la regarda.
— On est collégien à tout âge I songeait-il en la glissant dans son habit. Et voilà du moins un souvenir d'amour qu'on n'enverra pas reprendre chex moi par la police 1
HONSIBUR LB XINISTRB. 4I 3
En se levant, le lendemain matin^ après une nuit de fièvre, Sulpice éprouva un sentiment absolu de délabrement moral. Il lui semblait qu'il avait perdu un être cher. Dans ce grand hôtel silencieux-, on eût dit qu'il y avait un mort. Il n*osait point se présenter à Adrienne. Il ne savait que lui dire. Il descendit lentement, à travers les salons encore décorés de fleurs déjà fanées , jusqu*à son cabinet. Des feuilles cassées de dracœnas^ des pétales tombés d'azalées traînaient sur lestapisy dansunmorne abandon de lendemain de fête. Les meubles, dépouillés de leurs housses, avaient des tons fanés de vieille fille au réveil. Il s'assit devant son bureau, la tête lourde, regardant les papiers entassés, d'un air vague. C'était toujours l'éternel amas des dépêches, des rapports optimistes, des résumés banals de la pressa quotidienne. Rien de nouveau. Rien d'in« téressant. Tout allait bien. Ce monde, fatigué n'avait pas d'histoire.
Le ministre restait là, absorbé^ comme après une insomnie maladive^ lorsque Warcolier entra, toujours solennel, avec ses belles phrases redondantes et son attitude de rhéteur doctrinaire. Il venait annoncer à Monsieur le Ministre qu'il y avait, à l'horizon, quelque chose d'important, d'inquiétant i)eut-être. Granet préparait une interpellation. Oh ! sur un fait sans importance ! Une affaire de procession qui avait eu lieu à Tarbes, avec un peu de tapage. Ce n'éuit qu'un prétexte, mais il suffisait pour rallier peut-être une
4^4. ICONSIBUR LE KINISTPR.
majorité autour du ministre de demain. Le vieil Henri de Prangîns,guettant un portefeuille, afifamé de pouvoir toujours, faisait campagne avec Granet : — Thomme qui ne sera jamais ministre avec le ministre inévi-
— Eh bien^ qu'e^t-Qç que cela me fait? dit Vau-^ drey, d'un ton indifférant.
Granet! Prangins I II songeait bien à autre chose! Adrienne savait tout et Marianne^ le trompait ! Elle éfiousait Rosas i
Warcolier, très grave , se montra fort surpris du peu d*énergie de Monsieur le Ministre. Il s'attèildaît à le voir bondir, pour rebondir, comitie il disait, se croyant de l'esprit. Est-ce que Vaudrey abandonnait lui-même la partie? Granet était donc bien sur du succès? Il s'en doutait, Warcolier, et il avait déjà pris ses précautions de ce côté-là. Mais vraiment, si Granet était le soleil levant, Vaudrey abdiquait lui-même son personnage de soleil couchant. Il ne se couchait point, il tombait. Un souverain mépris pour cet homme entrait dans l'âme haute de Watrcolîer, ami du succès.
— Alors, Monsieur le Président, vous ne comprenez pas?...
Vaudrey se redressa brusquemept, dans un de ces éclats soudains q^ui lui étaient familiers. Il frappa sur la table, où se trouvait son portefeuille ouvert, et dit :
— Je comprends que Granet veut ce portefeuille-là L. . Eh bien, soit, !..., Je n'y tiens, pas du toutj mais il ne le tient pas eacore !
. — À la bonae heure! Il est digne d'ua vaillent de inontrer.un front x^oin i.ses adirottstaires ! C'est daj;».s jla.'
BCONtmim LS MtNISTRB»' 4'^
hitte que 90 retnmpemlcs taknt9> comme; dans le« Qfidd6 du Styixse trempaient tadis.. .
: -^ Je sais! ditSiilpice< ^ < • '
. Le sourire informé de Waicoller ne fut pas compriai du ministre.
Sulpice^ désespéré de ou éctoulemant de ses ^oies* priTées^ ne voulait essayer de lutter que < pour réagir contre lui-même. 'Tenir tête à Oranet, c'était fûre une diversion à,sa tristesse aotiielle, i
• — C'est bien, divil à Warcolicr. Que : Granet nous imerpelle quand il voudra*. • Dans huit jours, demain,, aujourd'hui même, je suis prêt !
! .-*- ^Toita interpelle !..« songeait Wareoiier. C'est vous iaterpelle qu'il faudrait dire.
: II avait déjà tiré du jeu son épingle. >
: Vaudrey se demandait s'il allait chercher ài'voir Adrienne. Non? Que lui dire? Mieux valait sur la l^essure laisser, couler un peu de temps. Et puis^ s^il voulait couper net le passage à Granet^ il n'avait, point trop d'heures devant lui. Le malin personnage devait agir vite. .
, — Je le verrai à la Commission, du budget I pensait Vaudrey.,
Il lui fallait maintenant se contraindre pour s'inté* resser à ce duel qui Teût passionné, quelques mois auparavant, ha lune de miel de son amour pour le pouvoir était passée. Il avait trop ressenti^ un à un, les écœurements de cette situation qu'il enviait afin de faire le bien, de réformer» d'agir^ et où il se heurtait, depuis les premières heures, à la Routine aux vieilles idées, aux petites, ambitions^ à totus les intéorêts, à tous les égQï^meSt II avait rêvé uneaorcedeiChimireempcMw
41 9 IfOKSiEUR LE MINISTKB;
tant le pays vers le Progrès sur ses ailes éieodues : il s'était trouvé pris. dans Tengrenage poudreux d'une machine usée, et sentant l'huile rance qui traînait FEtat comme Feût fait quelque cheval poussif. Alors, peu à peu, la lassitude et le dégoût étaient entrés dans le cœur de ce croyant qui voulait vivre, s*af&rmer, en finir avec tant d'abus, et à qui ses collègues» ses chefs de division, ses chefs de service^ le chef de l'Etat lui« même, répétaient prudemment : — N'innovez pas I Laissez aller I Cela a marché ainsi pendant si IcHigtemps ! A quoi bon changer ? Cela marchera bien en* core !
Ah ! c'était à secouer le joug et à tenter l'impossiUel Vaudrey se trouvait placé entre ses rêves les plus chers et la plus écœurante des réalités. Ce n'était pas des réformes qu'on lui demandait, c'était des places. Ce n'était pas le progrès que poursuivaient ces hommes chargés du sort du pays, c'était leurs intérêts propres, leurs intérêts de boutique et de terroir. Il en avait comme la nausée. Il les prenait en mépris, ces députés qui assiégeaient son cabinet et emplissaient son antichambre pour demander, réclamer et quémander. Tous, étranglés eux-mêmes de sollicitations par leurs électeurs, sollicitaient quelque chose. Ils apparaissaient à Sulpice non comme les serviteurs, mais comme les domestiques du suffrage universel. Cet abaissement devant les manieurs de bulletins indignait Vaudrey. Il sentait avec effroi que la France devenait peu à peu un vaste marché aux promesses, une nation oti tout le monde demandait des places à quelques-uns qui^ pour garder la leur, les promettaient toutes. Les ministres, cramponnés à leur situation, devenaient les domesti-
ques des députés, domestiques eux-mêmes de leurs électeurs. Tout se tenait dans un vaste réseau de sollicitations et de marchandages. — Et dans tout cela, la haine du talent vrai, Tâpre égoisme, Tétroitesse navrante des idées I
Sous Tempire, au temps où l'empereur, effaré, se sentant isolé, demandait, cherchait un homme, Vaudrey se rappelait qu*on lui avait conté Thistoire de cette sonnette des Tuileries spécialement destinée à avertir les chambellans de l'entrée au château d'un visage nouveau, de la visite d'un inconnu, afin que la camarilla, prévenue par ce timbre particulier, eût le temps de se mettre sur ses gardes et d'éconduire le nouveau venu qui pouvait devenir un appui pour le maître, mais un danger pour les serviteurs. Eh bien, Sulpice ne l'entendait pas, cette sonnette invisible et sourde, mais il la devinait, il la devinait autour de lui, avertissant les intéressés, toujours prêts à chasser l'inconnu ; il sentait que son fil secret était partout établi autour des puissants, puissants de quatre jours ou d'un quart de siècle, et que, tant qu'il y aurait au monde un pouvoir, il aurait des courtisans, et que ces courtisans, âpres au morceau, empêcheraient l'inconnu, c'est-à-dire la vérité, d'arriver jusqu'à la lumière, de crainte qu'il ne se fît, cet inconnu, la part du lion, et ne chassât les mouches du gâteau de miel.
Aussi comme il en avait, de ce pouvoir passager, inutilisé malgré lui, la nausée et le mépris I Un pouvoir qui le mettait à la merci de la criaillerie d'un collègue, -d'un ennemi, à la merci lui-même de ce maître tout-puissant, et si facilement mécontent : — Tout le monde. Il avait vu de trop près les intdâues
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basses.» les tripotages attristants^ ia ^trifnre de cette cuisine polidqoe dont tattt et' gens ^ ce Waréolier ; »vec sa faconde: rhétoricieiyne/ ce Graûet^ arec sod petit sourire de .supériorité/ étaient aYides dià tenir là t|ueue de la casserole. Il se rappelait un mot que Denis JUn»l lui avait souvent répété r c A quoi bon - se démener pour avoir ;une place au soleil? Les meilleures sont à Tombre I » Il lui prenait des colères contre ses propres ambitions^ contre son manque d'énergie qui l'empêchait de baliser les obstacles — hommes et idées de routine, -^ et il se rappelait avec une amer^ tume navrée cette entrée aux at&iirei, dans u»e clarté d^apothéose, et ses . rêves, ses pauvres beaux ré^^ies ! « Un grand ministre ! Je veux étn un grand mi* AÎstre 1 s
. — Ah ! biea oui ! On est ministjje, voilà tout! Et c'est assez! Et c'est souvent trop! Nous verrons bien ce qu'il fera, lui, ce Granet, qui doit faire tant de choses !
Vaudrey ri^t nerveusemenjt»'
— Ce qu'il fera ? Rien I Rien ! E^rien ! C est bien simple! Pour faire quelque chose il faut être un grand homme et non, un. politicien fout étourdi de se trouver au sommet du pouvoir. «-* Ah ! parbleu 1 Etre un grand bocamQlThatisthe. question/
Il s'exaltait ainsi, dans une révolte altière deisi^ /ieille Soi, de ses espoirs cassés, contre le négatif résultat obtenu. Ce n'était pas d'aillears une raison pour ne point lutter. Il y avait conseil, k l'Elysée. Il y alla. Mais, comme le reste, en cette heure de dégoût» de dégoût de toutes choses et de lui-même, ce jMdais lui sembla lugubre et mesquin. Un àuissier en l^abif
MONSIEUR LE niNISTRE. 4I9