IU4 MONSIEUR LE VENT
bientôt riche et grand seigneur. Ne laissez point échapper M. le Vent ni madame la Pluie. Envoyez-les en Angleterre tous les matins. Ils vous rapporteront de mes nouvelles, et je les emploierai utilement au service du duc Guillaume. N'oubliez pas surtout de leur faire prononcer le serment sacré, avant de leur permettre de sortir.
Claudine promit de suivre exactement les instructions de son fils. Pierrot monta sur son cheval et partit, en pressant sur son cœur le mouchoir brodé par Marguerite. Il traversa une partie de la Bretagne, et arriva au bout de trois jours à Caen. Des Normands, qui passaient en Angleterre, le prirent dans leur vaisseau. M. le Vent, que Claudine laissa sortir fort à propos, souffla dans les voiles. Pierrot entra le quinzième jour k Londres, où le duc Guillaume demeurait. Il se logea dans une petite auberge, en attendant l'occasion de se présenter a la cour. Un matin, qu'il prenait Tair h sa fenêtre, Pierrot vit courir a lui M. le Vent, qui lui dit :
— Je suis k tes ordres, Pierrot ; ta mère * m'envoie savoir comment tu te portes, et si tu as besoin de mes services.
— Dites a ma mère que je l'aime et que je me porte bien. Je n'ai rien a vous commander pour aujourd'hui; mais ne manque^ pais de revenir demain.
Madame la Pluie, qui ne voyageait pas si vite, n'arriva que raprès-raidi à Londres.
— As-tu des ordres à me donner? dit-elle.
— Point d'ordres pour aujourd'hui, répondit Pierrot ; mais ne manquez pas de revenir demain.
Le duc Guillaume adorait sa femme, la princesse Mathilde, qu'il avait laissée à Caen. Toutes les semaines il lui envoyait un exprès; mais comme huit jours s'étaient
écoulés avant le retour du courrier, il n'avait jamais de nouvelles fraîches. Pierrot alla trouver ce grand prince, et se jetant k ses pieds :
— Monseigneur, lui dit-il, j'ai à mes ordres un courrier bien plus habile que les vôtres. Si vous voulez vous servir de moi, je vous ferai savoir jour par jour ce qui se passe k Caen dans votre palais.
Le prince voulut bien essayer des services de Pierrot. Dès le lendemain, M. le Vent accourut k la même heure que la veille. Pierrot Texpédia aussitôt k Caen, et au bout (Fun moment, il sut tout ce qu'avait fait la duchesse dans la malinée. Il en porta le détail au duc Guillaume, qui fut
bien étonné lorsque les lettres et les courriers vinrent couflrmer plus tard ce qu'avait dit Pierrot. Le prince voulut attacher à sa personne un messager si habile et si pronopt. Il lui donna un logement dans son château, et se servit de lui tous les jours, sans se douter des moyens que Pierrot employait. Les autres seigneurs eurent aussi recours à lui pour savoir ce que faisaient leurs femmes. Quelques-uns en apprirent plus long qu'ils n'auraient souhaité, et comme
ils n'étaient pas d'aussi bons maris que le duc Guillaume, ils renoncèrent bientôt à ces messages rapides pour revenir à la poste ordinaire. Cependant Pierrot fit fortune à ce métier-la. Il amassa cent mille écus qu'il envoya k ses parents, en les priant d'acheter le premier château qui serait à vendre dans son pays, et il écrivit une lettre bien tendre
a Marguerite, où il lui disait qu'il n'avait plus qu'un pas à faire pour devenir chevalier comme Jasmin.
Le due Guillaume fut enfin couronné roi d'Angleterre, et il s'apprêtait a jouir paisiblement de ses conquêtes, lorsqu'on apprit que les Danois et les Saxons envoyaient contre lui une flotte considérable. On lit aussitôt de grands préparatifs de défense, et on assembla les troupes pour s'opposer à la descente des ennemis en Angleterre. Pierrot alla trouver le roi.
— Sire, lui dit-il, ne dépensez pas votre argent, et ue fatiguez pas vos soldats inutilement. Je vous délivrerai des Saxons et des Danois avant que leur flotte soit en vue des côtes, et sans que vous ayez besoin d'équiper un seul vaisseau.
— Tu es donc un petit sorcier ? dit le prince en riant.
— Non, sire, je suis un bon chrétien ; mais liez-vous à moi : dans vingt-quatre heures, vous n'aurez plus d'ennemis.
— Eh bien, j'attendrai vingt-quatre heures avant de donner mes ordres et de faire mes préparatifs de guerre.
Le lendemain de bon matin, Pierrot guetta de loin M. le Vent par sa fenêtre. Il le vit accourir a tire-d'aile.
— Ne perdez pas de temps a vous re|)oser, lui dit-il ; allez au-devant des Danois et des Saxons. Soufflez de
toutes vos forces sur leurs navires. Dispersez-les de tous côtés sujl" la mer. Empêchez qu'ils n*abordent en Angleterre ; mais noyez le moins de monde que vous pourrez.
— Voilà au moins une commission agréable, dit M. le Vent. Je vais m'en acquitter comme il faut.
Là-dessus il partit comme une flèche. Il enfla ses joues, souleva des vagues hautes comme des montagnes, et en moins d une heure il dispersa et anéantit la flotte des Danois et
(les Saxons. Un courrier en apporta la nouvelle à la cour le soir même. Le roi en fut si joyeux, qu'il embrassa Pier . rot, et il allait sans doute lui donner une magnilique réconi-
pense, lorsqu'un autre courrier tout couvert de poussière entra dans le cabinet du prince. Cet homme annonça que la province de Gornouailles s'était révoltée, et qu'une armée innombrable s'avançait pour surprendre la ville de Londres. Le roi fit sonner les trompettes; tous les seigneurs prirent leurs armes et montèrent a cheval . On sortit de la ville et on se rangea en bataille dans une plaine, en face
des ennemis. Les habitants du pays de Gornouailles étaient des gens féroces, qui poussaient des cris sauvages, et voulaient tout égorger. Le grand Guillaume, quoique intrépide, avait de Tinquiétude. Au moment de livrer bataille, il aperçut aupi^ès de lui un cavalier vêtu d'une armure noire, et dont la visière était baissée.
— Qui êtes-vous? dit-il k ce cavalier, et pourquoi vous tenezvous si près de moi? — Je suis m serviteur de Votre Majesté, répondit le cavalier noir. Je veille sur votre personne, et je viens vous assurer la victoire.
— Et quels sont ces personnages bizarres que je vois derrière vous? Quelle est cette grande figure enveloppée d'un manteau flottant? Et cette femme qui pleure avec une écharpe couleur de l'arc-en-ciel.
— L'un est mon écuyer, et l'autre ma servante. C'est à eux que nous devrons tout a l'heure noire salut.
Le roi donna le signal du combat. Les ennemis s'avancèrent en poussant des hurlements épouvantables. Alors le cavalier noir se tourna vers les deux ligures qui les suivaient, et leur cria :
— Faites votre devoir.
A l'instant on vit ces deux étranges personnages s'élever dans les airs a une hauteur prodigieuse. Un vent terrible souilla dans le visage des ennemis, et une pluie battante les mouilla jusqu'aux os, sans que l'armée des Normands en fût incommodée. Le désordre se mit dans les rangs des révoltés. Au premier choc ils furent enfoncés et battus. Au milieu de la mêlée, le roi remarqua le cavalier noir, qui frappait sur les ennemis à grands coups d'épée, et qui se comportait en homme de courage. Oii tua dix mille des séditieux, et le reste prit la fuite. Le roi fit appeler le cavalier noir, et lui dit en présence de toute sa cour :
— Jeune inconnu, c'est k vous que je dois le succès de cette journée. Veuillez maintenant vous découvrir a moi.
et quelle que soil la faveur que vous puissiez me demander
pour un si grand service, je vous l'accorde d'avance.
Alors le cavalier noir leva la visière de son casque, et Ton reconnut Pierrot.
— Sire, dit-il, je suis votre messager Pierrot; puisque vous êtes assez bon pour vouloir récompenser mes faibles services, donnez-moi des lettres de noblesse et faites-moi chevalier.
Le roi donna Taccolade k Pierrot, et le créa chevalier. En rentrant au château, il écrivit des lettres de noblesse, et Pierrot s'appela le chevalier de la Pierre.
— A présent, sire, dit-il au roi, si Votre Majesté veul faire de moi le plus heureux des hommes, elle n'a qu'à demander à >!.. le baron, dont je ne suis plus le vassal, de me donner en mariage sa fille Marguerite. Je suis assez riche pour prétendre à une si belle alliance.
Guillaume le Conquérant demanda Marguerite h iM. le baron, et donna encore cent mille livres a Pierrot pour ses frais de noces. Le chevalier prit congé du roi, et retourna dans son pays, avec des écujers et une suite digne de sa nouvelle fortune. La baronne lui accorda la main de Marguerite, et on célébra splendidement le mariage au châieau. Le chevalier de la Pierre se retira ensuite dans un domaine acheté par Jean-Pierre avec l'argent envoyé de Londres. M. le Vent et madame la Pluie voulurent faire leur présent de noces aux jeunes époux. Le chevalier reçut des mains de M. le Venl un anneau constellé, par la vertu duquel Pierrot trouvait encore sa femme aussi belle au bout de vingt ans que le jour de son mariage; et madame la Pluie mit au cou de Marguerite un collier enchanté qui lui fit voir son mari toujours jeune et aimable.
Après un cadeau aussi précieux, on aurait eu mauvaise grâce a retenir prisonniers le Vent et la Pluie. On leur ouvrit les portes de la ferme et le couvercle de la citerne, et ils retournèrent, Tun sur la montagne du Midi, et Tautre
dans la grotte de TOuest. Cependant, ils avaient si bien pris riiabitude de passer et de repasser la Manche, qu'ils ont encore a présent un goût particulier pour TAngleterre, quoique le roi Guillaume n'ait plus besoin de leurs services. De là vient qu'à Londres, on porte des paletots de caoutchouc, et qu'un Anglais ne voyage pas sans prendre avec lui son parapluie.
Les mariés vécurent heureux ; ils s'aimèrenl beaucoup, et ne se querellèrent qu'une seule fois, parce qu'ils avaient oublié, ce jour-là, de porter Tanneau magique et le collier enchanté. Tous les autres jours, Marçuerite fut de bonne humeur, et le chevalier amoureux de sa femme. Ils eurent une quantité d'enfants, et c'est de là que sort la grande et noble famille des Pierrot de la Pierre, si fameuse en basse Bretagne.