FIN DE LA COMEDIE
Peu de jours après la représentation de la comédie, les enfants de M. le baron se promenaient avec leur, vieille gouvernante. La bonne dame s'était assise sur Therbe, tandis que les enfants jouaient et couraient dans une prairie. Pour s'occuper, la gouvernante mit ses lunettes et tira de sa poche un journal dont elle lut le feuilleton avec la plus grande attention et le plus vif intérêt. Ce feuilleton était le huit cent trente-sixième chapitre d'un gros roman com-
mencé depuis bientôt trois ans, et comme le roman ne marchait pas et en restait toujours au même point, la binne
ai
goiivernanle s*eriilormiL projS^ ffindémciU. Pendant ce iemps-la, les ' ileux^ garçons grimpèrent sur les arbres ]ionr cueillir d^^s pamiiies, et la pelile Marguc^ l'ife s'en alla Umi au bont de la prairie en clierchanl des (leurs. Elle arriva ainsi au bord d'un ruisseau qui coulait parmi rie grandes herbes. De Tautre côté «l'une liale d'épines, il y avait un sentier dans lequel Pierrot passa en reve!iant du village* Il s^arrela tout à coup en eîitendant ries cris perçants C'était Marguerite qui appelait du secours.
— Oh! que j'ai peur! disait-elle. Voici un gros serpent qui se glisse dans Therbe. 11 s'approche de moi pour nie mordre. Mes frères, madame la gouvernante, venez me secourir. Hélas! ils ne m'entendent pas. Je vais mourir peut-être.
Pierrot traversa la Laie d'épines et accourut dans la [jrâirie.
— N'ayez pas peur, mademoiselle, dit-il ; ce que vous voyez n'est pas un serpent. C'est une petite vipère qui ne vous mordra pas si vous ne la touchez point; mais pour vous rassurer, je vais la tuer.
Avec le talon de son sabot Pierrot écrasa la lèle de la vipère.
— Que lu es courageux! lui dit Marguerite. Viens avec moi au château ; je veux dire k ma mère que tu m'as sauvé la vie.
— Il n'y a pas grand mérite k ce que j'ai fait, mademoiselle. Je suis obligé d'aller chez mon maître charpentier: mais j'irai vous voir au château dans un autre moment.
— Va travailler, mon ami, reprit Marguerite. Je n'oublierai pas ta belle action. Embrassons-nous, car je vois
avec plaisir que tu n'es pas trop barbouillé aujourd'hui.
Pierrot embrassa la petite fille sur les deux joues, el Marguerite lui dit en lui rendant son baiser :
— Si la sainte Vierge écoute mes prières, tu seras un jour mon Jasmin, et je serai ton Eglanline.
Le lendemain, madame la baronne vint à la ferme. Elle
embrassa aussi Pierrot, et lui donna une boîte remplie
d'outils de charpentier, avec une douzaine de livres reliés
en maroquin, parmi lesquels étaient des ouvrages de géométrie, une histoire ancienne et une de France, depuis Pharamond jusqu'au roi Robert. Elle remit ensuite à Claudine une bourse bien garnie, en lui disant d'employer cet argent à faire instruire son fils. Pierrot, pénétré de reconnaissance, ouvrit les livres, après le départ de la baronne, et se dépêcha d'étudier, afin d'être bientôt aussi savanl qu'il était courageux. Au bout de six mois, il savait par cœur tout ce qui était dans ses livres ; la baronne lui en donna d'autres qu'il lut assidûment. Il fut bientôt capable d'en remontrer au magister du village, et tous les soirs
avant de s'endormir, il ajouta cette petite pbrase à ses prières :
— Saint Pierre , mon palron , priez la sainte Vierge frexaucer les vœux de Taimable Marguerite ; faites qu'un jour je sois son chevalier Jasmin et qu'elle devienne mon r^Hanline.
In soir, Jean-Pierre et sa femme étaient assis paisiblement au coin de leur feu dans une chambre bien close. Les volets étaient ferméSi et les fenêtres recouvertes de tapisseries. 11 y avait double porte a la chambre et double porte
a l'antichambre ; aussi ne sentait-on pas le moindre courant
d*air. Le meunier et sa femme se réjouissaient des bontés de madame k baronne, et ils goûtaient leur aisance avec d'autant plus de plaisir, qu'on entendait le vent mugir an dehors. Les petits esprits ne trouvaient pas le moindre trou pour s'introduire dans la ferme. Cependant, k force de prêter l'oreille, Claudine crut distinguer leurs voix :
— Ingrat Jean-Pierre, disaient-ils, tu nous dois tout, et tu nous refuses un asile. Plus de carreaux cassés, plus de crevasses où nous puissions gémir et bourdonner ! C'est a peine si l'on peut siffloter par le trou de la serrure tout doucement.
— Est-ce que M. le Vent voudrait encore une fois entier chez nous? s'écria Jean-Pierre un peu effrayé.
— Il n'y aurait pas grand mal à cela, dit Claudine. Si
Tenvie lui en prend, laissons-le faire. Peut-être nous en
trouverons-nous aussi bien que la première fois.
En parlant ainsi, Claudine ouvrit toutes les portes. Au même instant, M. le Vent piarut, et s'élança dans la chambre en tournoyanl. La queue de son manteau s'enlevait jusqu'au plafond, et ses deux grandes ailes remplissaient la moitié de Tappartemenl.
— Oh ! dit-il avec sa grosse voix, il y a du changement ici. Tu as donc fait fortune, malgi'é tes sottises, maître Jean-Pierre? Tu es logé comme un marquis. Donne-moi une bergère, que je me repose sur tes coussins, monseigneur le meunier.
M. le Vent éclata de rire avec tant de force, que les vitres en tremblèrent, et que le petit Pierrot s'éveilla en sursaut.
— Corbleu! reprit M. le Vent, on est fort agréablement dans cette bergère. Tu es un brave homme, Jean-Pierre. Je te pardonne tes fautes, et te remercie de ton bon accueil ; mais puisque te voila riche, je ne te donnerai rien. Adieu, mon ami.
Au moment où M. le Vent s'apprêtait k s'envoler, Pierrot, qui s'était glissé en bas de son lit, ferma tout à coup les quatre portes de la chambre et du vestibule. Aussitôt on vit M. le Vent chanceler sur ses pieds et retomber dans sa bergère. Ses grosses joues se dégonflèrent en formani mille rides. Sa large poitrine se rétrécit ; son corps s'affaissa peu a peu, et ses ailes devinrent plus petites qno celles d'un moineau franc. Il voulut crier, mais son gosier
ne rendit qu'un son faible et voilé comme s'il avait eu une
extinction de voix .
— Mes amis, dit-il, ne me retenez pas. Ce serait un tour abominable. Donnez-moi de Tair. J'étouffe ; ouvrez la fenêtre par pitié ! Vous ne voulez pas me faire mourir.
— Le Vent ne meurt pas, dit Pierrot. Nous vous garderons seulement prisonnier, et pour sortir, il faudra capituler avec nous.
— Bonnes gens, reprît M. le Vent, que voulez-vous donc de moi ?
— 11 me faut beaucoup d'argent, dit Jean-Pierre.
— Nous voulons, dit Claudine, une indemnité pour les coups de bâton que nous a donnés le géant enfermé dans le petit tonneau d'or.
— Moi, dit Pierrot, je veux être créé chevalier ou baron!
— Malheureux, imprudent, fou que je suis ! murmura M. le Vent, d'être venu dans cette maison. Mes amis, je vous donnerai de l'argent et des petits tonneaux magiques ; mais il n'y a que le roi qui fasse des chevaliers et des barons. Laissez-moi partir.
— Vous ne sortirez point, s'écria Claudine ; Pierrot a raison. Vous devez capituler avec nous.
M. le Vent tenta un effort désespéré pour tâcher de s'enfuir; mais Jean-Pierre, Claudine et Pierrot se mirent a souffler tous les trois sur lui, et il se trouva si faible, qu'il
ne put leur opposer aucune résistance. On le fit voler d'un
bout a Tautre de la chambre comme une plume, tant il était devenu menu et léger. On le poussa ainsi dans un cabinet bien clos, h deux portes et sans fenêtres, et on l'y enferma au double tour.
A peine Jean-Pierre eut-il retiré la clef du cabinet, et bouché le trou de la serrure avec du mastic, que le bruit du dehors cessa. La tempête étant privée du vent , s'abattit il l'instant : les nuages ne pouvaient plus courir; les feuilles des arbres ne bougèrent plus, et les ailes du moulin s'arrêtèrent.
Le meunier, sa femme et le petit Pierrot tenaient conseil entre eux pour savoir comment ils tireraient de M. le Vent une grosse rançon, lorsqu'ils entendirent la pluie tomber a torrents, et les voix des petits esprits chuchoter sur le toit :
— Ingrat Jean-Pierre, disaient ces voix. Nous avons fait ta fortune, et tu nous refuses l'entrée de ta maison I Nous glissons sur les ardoises, nous coulons de la gouttière dans le ruisseau. Plus de vitres brisées, plus de trous au mur ! Nous ne pouvons plus mouiller tes meubles, ni sauter dans
la chambre. C'est en vain que nous tombons par milliers, pelites gouttes, gouttes, gouttes.
— Est-ce que madame la Pluie serait disposée h revenir? dit le meunier.
— Ouvrons-lui la fenêtre bien vile, s'écria Claudine. Aussitôt que la fenêtre s'ouvrit, madame la Pluie entra.
Des flols. de larmes coulaient de ses yeux ; ses habits étaient plus trempés qu'a sa première visite, et son nez plus enflé par le rhume de cerveau.
— Qu'est-il donc survenu ici? dit-elle d'un ton lamentable. Je ne reconnais plus celle maison. Donne-moi un bon fauteuil, Jean-lierre, afin que je puisse bâiller et m'en-
nuyer un instant dans ce joli appartemenL Je t'ai porté bonheur, à ce que je vois. La boîte de cuivre et le livre doré sur tranches ont profité au petit Pierrot. Comme vous n'avez plus besoin de moi, je ferai du bien a d'autres. Adieu, mes amis.
Elle allait déjà se glisser par la fenêtre, lorsque Claudine ferma brusquement les persiennes, les vol^ et les doubles rideaux. Aussitôt madame la Pluie tomba en défaillance dans son fauteuil. Ses larmes cessèrent de couler ; son nez se dégonfla, ses vêtements se séchèrent; sa physionomie devint souriante, et son visage sembla presque coloré.
— désespoir ! s'écria-t-elle d'une voix moins traînante, me voilà prise ! Mes amis, ne me faites pas mourir, ne m'enfermez pas dans cette serre chaude. Je me dessèche ! au secours ! ouvrez la fenêtre par charité.
— La Pluie ne saurait mourir, dit Pierrot. Vous ne sortirez pas sans payer pour votre délivrance.
— Payer, mon Dieu! Et que voulez-vous que je paye? parlez vite. Je n'en puis plus. Si vous ne me rendez pas ma langueur, mes larmes, mon ennui et mon rhume de cerveau, je vais avoir une attaque de nerfs.
— Cela ne sera rien, dit Jean-Pierre. Je vous jetterai un verre d'eau sur le visage, comme je fais lorsque ma femme a envie de s'évanouir. Il faut capituler avec nous. Je veux
de l'argent ; Claudine demande un don magique, et Pierrot désire des lettres de noblesse.
— Vous aurez de l'argent et le don magique; mais Pierrot ne deviendra baron que s'il se distingue par des actions d'éclat. Laissez-moi partir. folle, étourdie que je suis, d'avoir donné dans ce piège !
Madame la Pluie poussa des sanglots et porta sa main à ses yeux pour y clierclier une larme ; mais pas une goutte d*eau ne voulut sortir. Elle tenta un dernier effort pour s'échapper ; mais Jean-Pierre s'arma d'un parapluie, Claudine d'une bassinoire, et Pierrot lui jeta sur le nez une
serviette chauffée au feu. Elle tomba pâmée sur le tapis (le la cheminée. Alors Claudine prit madame la Pluie par
le milieu du corps et la jela dans un évier. On l'entendit couler dans le plomb, et tomber au fond de la citerne, dont Jean-Pierre ferma soigoeusement le couvercle, en le chargeant d'un gros pavé.
Au même instant, les ruisseaux cessèrent de murmurer au dehors ; la gouttière se vida ; les feuilles des arbres se séchèrent; la terre but Teau qui était tombée; le ciel ôta son manteau de nuages, pour mettre son habit parsemé d'étoiles, et la lune resplendissante lança ses rayons bien loin dans la plaine.
Dans ce temps-la, Guillaume, duc de Normandie, entreprit la conquête de TAngleterre. Il rassembla tousses soldats, et appela sous ses étendards les seigneurs de tous pays
qui voulurent prendre part a la guerre. M. le baron, qui s'ennuyait dans son château, se résolut a partir. Il se rendit k Caen, auprès du duc Guillaume. L'armée s'embarqua dans une quantité de petits vaisseaux, et alla aborder en Angleterre. Le prince Harold, chef des Anglais, amassa des troupes h Londres, et marcha au-devant de Guillaume pour défendre son royaume. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine d'Hastings, et Ton s'attendit à une bataille effroyable.
Madame la baronne était fort inquiète de son mari, dont elle ne recevait pas de nouvelles. Les enfants n'osaient plus jouer entre eux, voyant le chagrin de leur mère, et mademoiselle Marguerite pleurait en songeant aux dangers que courait son papa. Un jour Pierrot vint au château, et il trouva tout le monde dans la consternation.
— Ne vous affligez pas, madame la baronne, dit-il, et vous, ma chère Marguerite, essuyez vos larmes. Dans une heure, vous aurez des nouvelles de M. le baron.
Pierrot courut à la ferme, et il entra dans la prison de M. le Vent. Il le trouva étendu sur un canapé, tout engourdi et si racorni, qu'on distinguait à peine son corps parmi les plis de ses vêtements.
— Levez-vous, monsieur le Vent, dit Pierrot. J*ai une commission importante à vous donner. Ne seriez-vous pas bien aise de prendre un peu Tair, et de courir en liberté par-dessus la mer?
— Oui, sans doute, répondit le Vent, j'en serais bien aise, car je me consume dans cet affreux cachot.
— Eh bien, je vous donnerai la clef des champs pour une heure ; mais il faut me promettre de revenir et de faire une commission importante.
— Quelle commission ? Parle vite, et ouvre les portes. Dépêchons-nous. Je suis prêt à partir.
— Un moment, reprit Pierrot. On ne part pas ainsi. Etendez d'abord votre main sur ce crucifix, et jurez de revenir dans une heure, par le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par la sainte Vierge, sa mère, et par le Tont- Puissant, votre créateur et le mien.
— Et quel besoin y a-t-il de jurer par toutes ces choses Siîcrées?
— Si vous ne jurez pas, je n'ouvrirai point les portes.
M. le Vent étendit sa main sur le crucifix et prononça le serment.
— A présent, dit Pierrot, allez en Angleterre; volez d'un trait jusqu'au camp du duc Guillaume. Regardez ce qui se passe, apportez-moi des nouvelles de M. le baron. Il ne vous faut pas plus d'une heure pour tout cela ; mais je vous donne le quart d'heure de grâce pour faire un peu Técole buissonnière.
Pierrot ouvrit les portes; M. le Vent aspira une bouffée d'air; sa poitrine s'enfla aussitôt comme un ballon. Il déploya ses grandes ailes et s'élança par-dessus les arbres et
les clochers, avec un sifflement terrible. Il était par(i depuis une heure et un quart, lorsque Pierrot le vit revenir.
— Oh ! dit M. le Vent, quelle belle promenade je viens de faire là ! Je me suis bien diverti. Les deux armées se sont battues dans la plaine d'Hastings. Le duc Guillaume a été vainqueur. Harold est tué. Les Normands marchent sur Londres. M. le baron se porte bien ; il s'est conduit vaillamment, et le duc lui a promis des biens et des honneurs en récompense de son courage.
— Fort bien, dit Pierrot en fermant les portes. Je vous remercie de votre promptitude. Dormez maintenant jusqu'à demain.
Pierrot courut au château, et donna ces heureuses nouvelles a la baronne et aux enfants. Quoiqu'il ne voulût pas dire comment il s'y était pris pour savoir cela, on le crut volontiers, parce que les nouvelles étaient bonnes. x\u bout de quinze jours, la baronne fut bien étonnée en recevant une lettre de son mari, dans laquelle se trouvait mot pour mot tout ce qu'avait annoncé Pierrot. Pour le remercier, elle le combla de cadeaux et de friandises, et lui donna la permission de venir tous les jours au château pour voir son amie Marguerite.
Les mois et les années s'écoulaient. Pierrot atteignit un beau jour ses quatorze ans. Comme il était grand et robuste, il voulut aller chercher fortune en Angleterre. Tl fil ses adieux a madame la baronne, et il embrassa les enfants. On lui donna un bagage complet, de Targent, un* cheval et des. provisions. Marguerite lui broda un beau mouchoir, comme un gage de son amitié. Jean-Pierre lui souhaita bonne chance, et Claudine le pressa dans ses bras en pleurant.
— Ne pleurez point, dit Pierrot. Je reviendrai peut-être