‹ Monsieur le Vent et Madame la Pluie (volume 2)Chapitre 4 sur 20 · U • MONSIEUR LE VENT · texte numérisé non relu

U • MONSIEUR LE VENT

— Hélas! mon ami, dit la dame, je ne cours pas le monde comme je le voudrais. Le beau temps du déluge est passé. iM . le •)leil est plus fort que moi et me repousse dans ma grotte k chaque instant. Quant à madame la Lune, depuis Adam je cherche à deviner si elle m'est Rvorable ou contraire, et je n'ai pas encore pu éclaircir la chose: mais avec Taide dm astronomes, j'espère bien savoir au juste, d'ici à trois ou quatre mille ans, quelles sont ses intentions à mon égard. On méfait partout mauvaise mine,

excepté chez toi. Je suis enfermée pendant les deux tiers de l'année; mais je t'enverrai mes rosées du matin et les petits nuages a qui je donne la. clef des champs entre deux rayons de soleil: Si ta femme ou ton enfant éprouvent quelque malheur, ne manque pas de m'en informer ; je les prendrai sous ma protection.

— Ah ! madame la Pluie, s'écria Jean-l*ierre, protégez-

les tout de suite : ma Temine est malade, et si elle vient a perdre son lait, mon petit Pierrot en mourra.

t— Il fallait commencer par me dire cela*, répondit la (lame. Tu es un maladroit, Jean-Pierre. Je suis obligée de, partir bien vite pour aller mouiller les plaines de la Normandie et de la Beauce. Le soleil va bientôt venir sécher tout mon ouvrage. Adieu, honnête Jep^Pierre. Je demeure dans ma grotte de l'Ouest, sur le rivage de la mer. »

Madame la Pluie glissa par la porte entr'ouverte, et s'abattit dans le fond du vallon. Au bout d'une heure, les joues de l'Aurore commençaient à rougir. Les esprits de la Pluie parlaient plus bas. Les ruisseaux n'étaient plus qui^ (les filetis d'eau qui ne disaient rien ; le sou des petites clochettes s'éteignit peu à peu. Un grand rayon de soleil dissipa bientôt les nuages, et le meunier comprit que madame la Pluie s'était retirée dans sa grotte de l'Ouest, au bord d(^ la mer.

Jean-Pierre sortit alors de sa cabane, et s'en alla au moulin. Il y trouva de quoi emplir deux sacs de farine. Il courut ensuite au jardin, et il y cueillit des laitues et des choux qui avaient poussé. Il porta la fdline chez un fermier, qui lui donna deux écus de six livres, et il vendit les légumes au marché. Sa femme dormait encore lorsqu'il rentra chez lui, avec un fagot de bois sur ses épaules, de

ie MONSIEUR LE VENT

Targent dans sa poche, el de bonnes provisions dans son panier.

La femme de Jean-Pierre, ayant dormi jusqu'au malin, n'avait entendu ni le vent ni la pluie Elle fut fort étonnée d'apprendre que le moulin avait tourné pendant la nuit, el de voir Targenl et les provisions rapportés par son mari.

Son sommeil avÉt déjà liâlé sa guérison. La joie qu'elle eut de ces heureuses nouvelles acheva de lui rendre la santé, r.ependant Jean-Pierre ne lui parla point des deux visites extraordinaires qu'il avait reçues.

— Claudine, pensait-il, a plus d'esprit que moi ; mais elle est un peu bavarde. Elle irait dire mon secret a ses commères, et cela pourrait me faire du tort.

Pendant les jours suivants, le moulin tourna soir et matin; la rosée tomba dans le jardin potager. Jean-Pierre faisait bon feu et bonne chère. Sa femme reprit des forces, et le petit Pierrot devint rose et frais comme une pomme

d'api. Le bonheur et la gaieté étaient revenus dans la maison.

Un jour, le seigneur du château voisin passa devant la cabane de Jean-Pierre, en allant à la chasse. Les seigneurs de ce temps-là jouissaient d'un grand pouvoir. Lorsqu'ils étaient bons, ils rendaient leurs vassaux heureux; mais lorsqu'ils étaient méchants, ils exerçaient toutes sortes de tyrannies et de cruautés sur les pauvres paysans. Or celui de qui Jean-Pierre était vassal avait le cœur dur; il aimait beaucoup l'argent, et pour s'en procurer il accablait ses gens

(iimposilions. Il les faisait payer pour la taille, poiirladime, pour la ceinture de la reine, et pour cent autres inventions vexatoires. En voyant son seigneur, le meunier fut saisi de crainte, car cette visite ne lui annonçait rien de bon.

— Holk! Jean-Pierre, cria le baron sans descendre de son cheval, tu me dois six mois d'impositions. C'est dix écus que j'enverrai chercher demain par mon intendant. è\

— Monsieur le baron, 't répondit le meunier, accordez-moi encore trois mois de délai. iMa femme a été malade, et si je vous donne dix écus, c'est tout ce que je possède; il ne me restera plus rien. ^

— Je ne t'accorderai pas seulement trois jours, reprit le baron. Si lu ne payes pas dès demain, on vendra tes meubles ; je t'arracherai de la cabane, et je te ferai travailler dans mes champs, à coups de bâton*

Le seigneur pîrtit au galop, sans écouter les plaintes de son vassal. Le lendemain Tintendant du château arriva, portant une sacoche, et Jean-Pierre fut obligé de lui donner les dix écus : c'était tout ce que le meunier avait écono-

misé depais un mois ; les faveurs du vent et de la pluie se trouvaient ainsi perdues. Claudine se mit k pleurer de tout son cœur.

— Ne pleure pas, lui dit Jean-Pierre. Tout le monde n'est pas aussi méchant que M. le baron. Donne-moi mes souliers ferrés, ma canne et mon manteau de laine ; j'ai une visite à faire. Ne t'inquiète pas si je rentre tard à la maison ; ce sera pour te rapporter quelque bonne nouvelle.

Claudine devina tout de suite que son mari lui cachait un secret.

Elle essuya ses larmes, et fit mille questions au meunier pour lui arracher ce secret; mais il ne voulut point parler, et il partit avec ses souliers ferrés, sa canne et son manteau de laine. Après avoir traversé des champs et des prés, Jean.- Pierre arriva au bas de la montagne du Midi. Il monta pendant trois heures dans un bois de sapins ; puis il trouva des bruyères désertes, et enfin des rochers escarpés, où. il grimpa à Taide de ses souliers Terrés et de sa canne. Il parvint au faîte de la montagne, avant le coucher (lu soleil. En voyant l'entrée d'une caverne, le meunier pensa que ce devait être Thabitation de M. le Vent.

Gomme la caverne paraissait profonde et obscure, Jean- Pierre ne se sentait pas trop rassuré. Il rassembla tout son courage, et il entra en tâtant le terrain avec sa canne par précaution. À peine eut-il fait vingt-cinq pas, qu'il entendit à ses oreilles les voix des petits esprits.

— Soufflons sur cet étranger, disaient les voix. Arrachons-lui son manteau. Tâchons de lui enlever son chapeau.

Mais Jean-Pierre tenait fortement son chapeau d'une main, et de l'autre son manteau de laine. Il aperçut enfin de la lumière, et il reconnut M. le Vent, assis devant une table, et mangeant son dîner. Des feux follets voltigeaient

pour éclairer la table, d'autres esprits apportaient les plats

et les flacons de vin du fond de deux grands trous qui servaient de cuisine et de cave.

— Qui vient là? demanda M. le Vent.

— C'est moi, répondit le meunier; je suis Jean-Pierre. Votre Excellence a daigné se reposer chez moi il y a un mois.

— Eh bien, que me veux-tu ?

— Je ne sais, monseigneur, répondit te meunier en balbutiant.

— Imbécile! s'écria M. le Vent, tu viens me déranger quand je suis à table, et tu ne sais pas seulement ce que tu as k me demander ! Je vois bien que j'ai accordé ma protection à un nigaud.

— Excusez-moi, reprit Jean-Pierre ; le respect me coupe la parote. Depuis que vous avez favorisé mon moulin, j'avais gagné dix écus; M. le baron me les a enlevés ce uiatin, sous le prétexte d'un impôt. Je supplie Votre Excellence de me secourir : je m'en rapporte à sa générosité.

— Je n'ai pas te temps de m'occuper de tes affaires, ni de te donner des conseils, dit le Vent d'un ton bourru. Tâche de savoir ce que tu désires, et dis-le moi en peu de mots.

— Ce que je désire? répéta le meunier : ce qu'il vous plaira de me donner, pourvu que cela m'empêche de mourir de faim, car j'en suis menacé.

— Tu ne mourras pas de faim, reprit M. le Vent avec plus de douceur. Qu^on donne à cet animal mon petit tonneau d'argent.

Un esprit, qui avait des ailes de chauve-souris, apporta aussitôt un joli tonneau d'argenl, pas plus grand que les petits barils où l'on enferme les olives. Un autre esprit apporta une bagi.'ette aussi d'argent, qu'il posa sur la table.

— Prends ce tonneau et cette baguette, dit M. le Vent. Quand tu seras chez toi, tu frapperas avec la baguette sur le petit baril, et tu verras ce que tu verras. Maintenant va-t'en au diable, et laisse-moi dîner en paix !

La nuit était tombée lorsque Jean-Pierre sortit de la caverne de M. le Vent. Il faillit se ronnpre le cou parmi les rochers; il déchira son manteau de laine après les buissons, et se mouilla les pieds dans un marais, en dépit de ses souliers ferrés; mais il ne lâcha point son baril ni sa baguette. Sa femme commençait a s'inquiéter, lorsqu'à neuf heures du soir le meunier rentra au logis.

— Qu'esl-ce-ci? demanda Claudine en voyant le petit tonneau. Où as-tu pris ce bijou magnifique? Je savais bien que tu me cachais un secret d'importance. Il faut que lu m'expliques ce mystère tout àTheure. Est-ce qu'il y a des pierres précieuses dans ce tonneau? Quand il n'y aurait rien dedans, l'argent seul vaudrait au moins cent louis, sans compter la façon. Un orfèvre en donnerait une grosse somme. Parle donc, Jean-Pierre ; je grille de savoir le secret.

Le meunier raconta comment il avait reçu la visite de M. le Vent, comment ce personnage surnaturel lui avait

promis sa protection, et lui avait donné le tonneau et la baguette, en lui indiquant la manière de s'en servir.

Jean - Pierre recommanda . bien fort à sa femme de ne l^^^jR^ poinl parler de cette avenfe - ture aux commères du voi- ^5^^^ sinage ; mais au lieu d'écouler ses recommandations, Claudine se remit à babiller :

— Tu vois, lui dit-elle, que tu as eu tort de me cacher ce secret. Je suis plus fine que toi ; je t'aurais donné de bons conseils, et lu ne serais pas resté les bras pendants, avec un air hébété, comme tu Tas fait, quand M. le Vent l'a demandé ce que tu voulais. Je t'aurais dit de lui répondre sans hésiter : « Donnez-moi dix mille livres. » Et tu serais revenu avec des écus sonnants, au lieu de ce tonneau d'argent dont nous serons embarrassés de nous défaire.

— Qui sait? répondit le meunier; mon tonneau vaut peut-être plus que tu ne crois. Mettons-le d'abord k l'épreuve.

Jean-Pierre posa le petit tonneau debout par lerre, et, (l'une main tremblante, il frappa dessus avec la baguette d'argent. Aussitôt le baril s'ouvrit en deux parties comme une armoire. D'un côté il y avait une petite cuisine, et de l'autre une office en miniature. Dans la cuisine on voyait

des broches grosses comme des aiguilles, des chaudrons grands comme des dés à coudre, des casseroles mignonnes et des poêles a frire k mourir de rire. Un cuisinier haut de trois pouces, le bonnet de coton sur Toreille, et deux petits marmitons s'agitaient devant les fourneaux, soufflaient le feu, surveillaient la broche et goûtaient les sauces. Ils faisaient rôtir des dindons gros comme des abeilles, et des poulets gros comme des mouches; ils faisaient frire des poissons plus minces que des vers à soie qui viennent de

naître, et taillaient des choux pommés qui ressemblaient a des têtes d'épingle. Pendant ce temps-là deux domestiques, de la même taille que le cuisinier, rangeaient la vaisselle ans Toffice. Ils essuyaient des assiettes de porcelaine qui étaient grandes comme des pièces de cinq sous, et des verres qui semblaient faits pour donner a boire à des moineaux. Ils emplissaient les bouteilles avec deux gouttes de vin, et les carafes de cristal contenaient deux gouttes d'eau En un tour de main le dîner se trouva prêt.

Le meunier et sa femme ^^4 estaient tout ébahis à refcgarder ce petit monde si prompt et si habile. Leur surprise fut bienplus grande quand ils virent les deux «lomestiques nains sortir du petit tonneau, sauter sur la table et y déposer tous les plats fumants, préparer deux couverls, ranger avec ordre le premier service, mettre a leur place les bouteilles et les carafes. Dans un coin de la chambre, ils placèrent le second service et le dessert, et puis ils rentrèrent dans leur petite office. Le tonneau d'argent se referma subitement, et Jean-Pierre et Claudipe ne virent

plus rien ; mais au même instant, les plats qui étaient sur la table devinrent de véritables plats de la grosseur ordinaire, les poulets rôtis furent de véritables poulets rôtis, les poissons de bons gros poissons, les bouteilles de grandes bouteilles remplies de vin délicat, les couverts de bons gros couverts en bon argent. Jean-Pierre et sa femme se trouvèrent tout à coup en face d'un excellent souper servi

pour deux personnes, et où il y avait à manger pour quatre, lisse mirent à table, et soupèrent copieusement, car ils avaient faim. Les ragoûts étaient parfaits et les pièces de volaille cuites a point. Jean-Pierre but trois fois a la santé de M. le Vent, et comme le vin était capiteux, le meunier se coucha, la tête un peu troublée ; il s'endormit, et ronfla comme un chantre.

Claudine se coucha aussi ; mais elle ne fit que s'agiter dans le lit sans pouvoir dormir, tant elle avait hâte de voir le jour, pour aller conter cette aventure à sa voisine la laitière. La voisine ouvrit de grands yeux en écoulant cette histoire. Elle répéta plusieurs fois, en soupirant, que Claudine était bien heureuse d'être lamie de M. le Venr, et de posséder le précieux baril d'argent. Aussitôt la meunière partie, la laitière mit son panier sur sa tête, et s'en alla porter de la crème et du beurre au château. Elle ne manqua pas de raconter Taventure de sa voisine au cuisinier. Le cuisinier raconta la nouvelle au valet de chambre, et le valet de chambre, tout en aidant son niaîlre à s'habiller, lui apprit ce qui était arrivé a Jean-Pierre. Le baron conçut (ont de suite le projet de s'emparer du petit lonneau d'argent; c'est pourquoi il monta sur son cheval et s'en alla au moulin.

Lorsque M. le baron arriva au moulin, Jean-Pierre venait de se lever, et Claudine n'était pas encore revenue, car en sortant de chez la laitière, elle avait couru raconter son aventure à sa voisine la blanchisseuse, à sa commère la bûcheronne, et à sa cousine la gardeuse de vaches.

— Jean-Pierre, dit le baron, M. le Vent, qui est de mes amis, m'a dit ce matin qu'il t'avait donné un petit tonneau d'argent dans lequel il y a une cuisine magique. Qu'as-tu besoin de manger des dindons rôtis dans une cabane délabrée, avec des habits percés et des meubles vermoulus? Il vaudrait mieux faire raccommoder ta masure par le maçon et le charpentier, acheter des habits bien chauds, des robes pour ta femme, et des armoires, du linge, des fauteuils pour meubler ta chaumière. Vends-moi ta petite cuisine. Je te donnerai dix mille livres, avec lesquelles tu pourras bâtir une autre maison, acquérir des champs, des bestiaux et des chevaux, et tu deviendras un riche propriétaire.

— Monsieur le baron, répondit le meunier, quand j'aurai dépensé mes dix mille livres, il ne me restera plus rien, tandis qu'avec mon petit tonneau, j'ai ma nourriture assurée pour toiite la vie.

— Comment ! reprit le seigneur, n'est-ce rien que de posséder une bonne maison et de cultiver des champs?

— C'est la vérité, dit Jean-Piérre ; des terres d'un bon

produit valent mieux que des poulets rôtis. D'ailleurs, ma femme m'a grondé de n'avoir pas demandé k M. le Vent dix mille livres, et puisque vous m'offrez cette somme, j'accepte le marché.

— A la bonne heure, dit le baron; ta femme est une personne d*esprit. Voici mille francs que j'ai apportés avec moi ; je te payerai le reste dans quinze jours, et je vais t en faire une promesse par écrit. Donne-moi ton baril d'argent.

Le meunier donna le baril, prit le sac dwnille francs, et, comme il ne savait pas lire, il accepta la promesse écrite de son seigneur, sans en connaître le contenu. Le baron une fois parti avec le petit tonneau d'argent, Claudine ne tarda pas a rentrer. Jean-Pierre lui raconta le beau marché

qu'il venait de faire. Aussitôt elle poussa des cris lamentables et s'arracha les cheveux.

— Ah ! sainte Vierge, disait-elle, faut-il que j'aie pour mari un homme qui se laisse tromper comme un sot ! malheureuse que je suis d'avoir épousé ce maladroit !

Jean-Pierre se mit dans une colère épouvantable.

— Femme capricieuse, ditil , ne m'asytu pas reproché toi-même de n'avoir pas demandé dix mille livres a M. le Vent, au lieu de ce petit tonneau?

— Vilain niais, répondit la femme, quand j'ai dit cela, je - ~ — -

ne savais pas encore ce que \alait ce tonneau merveilleux. Ne vois-tu pas que les petits nains nous ont laissé de la vaisselle et des couverts? Tous les jours ils nous auraient donné de bonnes cuillers d'argent que nous aurions ven^ dues k Torfévre pourquoi désire-t-on avoir des terres, une maison et des bestiaux ? n'est-ce pas pour manger des poulets rôtis? Puisque nous les avions, ces poulets rôtis, à quoi bon courir après des champs et des bestiaux? Les champs seront peut-être détruits par la grêle, et les bestiaux

mourront de maladie; tandis qu'avec le petit tonneau nous étions certains de ne manquer de rien. M. le baron s'est moqué de loi. Il ne connaît pas M. le Vent; il t'a trompé en disant qu'il élailde ses amis, et peut-être ne payera-t-il pas, dans quinze jours, les neuf mille francs qu'il t'a promis.

Jean-Pierre commençait à comprendre sa sottise. Au lieu d'en convenir, il se mit encore plus en colère :

— C'est donc par tes bavardages, dit-il, que M. le baron a appris mon secret. Tu es sortie ce matin peur aller répandre la nouvelle dans tout le pays.

Au lieu d'avouer sa faute, Claudine redoubla ses plaintes. Elle appela son mari imbécile ; Jean-Pierre appela sa

femme carogne,

et ils se querellèrent tant qu'ils

purent , comme

font les meuniers

et les meunières ;

après quoi ils se réconcilièrent,

parce qu'au fond .

le meunier était un bon mari, et la meunière une bonne femme.

Ce que Claudine avait prévu arriva. Le baron étant maître du petit tonneau magique ne s'inquiéta plus de ses promesses. Quand le meunier vint au château présenter son billet, on le mit à la porte, en lui disant qu'il était un insolent d'oser demander de l'argent k son seigneur. Jean- Pierre ne reçut donc que mille francs au lieu des dix mille qu'on lui avait promis. Ses regrets et son chagrin redoublèrent lorsqu'il apprit que le baril merveilleux servait tous les jours, dans la salle à manger du château, des dîners splendides pour autant de personnes qu'il plaisait au baron d'en inviter. Le seigneur n'avait plus besoin de cuisinier, et il renvoya ses marmitons. Les petits nains renouvelaient

chaque foi§ le linge de la table, les assiettes, les plats et

rargenierie. Quoique irès-avare, M. le baron régalait souvent ses amis afin d'avoir, après le diner, des restes si précieux, et bientôt il amassa tant de cuillers et de fourchettes, qu'il n'en savait plus que faire. Jean-Pierre jurait ses grands dieux de ne jamais se laisser tromper par les offres de son seigneur , et Claudine se promettait de ne plus confier de secret a ses commères. Malheureusement ces sages résolutions ne réparaient point les sottises passées.

Avec les mille francs qu'ils avaient reçus, le meunier et sa femme firent un peu raccommoder leur chaumière par le maçon et le charpentier. Ils achetèrent quelques ustensiles

de ménage, et puis ils vécurent sur le reste pendant une année à force d'économie. Au bout de l'an tout l'argent était dépensé. Jean- |i Pierre n'avait plus de courage au travail; Claudine, inconsolalile, néglig^it son aiguille et sa basse-cour. Le souvenir du bonheur que ces pauvres gens avaient perdu empoisonnait leur vie, et ils se trouvaient plus misérables et plus accablés que jamais. Jean-Pierre se décida enfin a faire une seconde visite h

M. le Vent. Ne voulant mériter aucun reproche, il consulta sa femme.

— C'.ette fois, lui dit Claudine, il faut arriver dans la caverne avant Vheure du dîner de M. le Vent. Ne t'avise pas de lui raconter tes sottises; dis-lui que ton seigneur t*a enlevé par force le petit tonneau d'ai^ent. S*il te demande ce que tu désires, réponds tout de suite que tu voudrais un autre petit tonneau, ou quelque chose d'aussi merveilleux.

Le meunier, ayant sa leçon préparée, se mjt en route dès le point du jour avec ses souliers ferrés, sa canne et son manteau de laine. Gomme il savait le chemin, il ne perdit pas de temps, et il arriva devant la caverne à dix heures du matin. Cependant le ciel s'était chargé de gros nuages rouges k l'horizon. Un orage se préparait. Les esprits de la caverne parlaient tous a la fois. M. le Vent demandait ses habits de voyage et se préparait k sortir. Lorsqu'il aperçut le meunier , il lui cria d'une voix de Stentor :

— Maître Jean-Pierre, tu as le talent d'arriver toujours mal a propos. Il faut que je sois dans un quart d'heure au milieu de l'Océan. J'aideux vaisseaux a faire naufrager; va-t'en bien vite, ou sinon je te précipite du haut de la montagne dans la plaine.

— Monseigneur, répondit Jean-Pierre, au lieu de tour-

nienler ces pauvres vaisseaux qui ne vous ont rien fait, écoutez-moi: je suis malheureux et persécuté. M. le baron est venu chez moi avec ses hommes de guerre, et il m'a pris de force mon petit tonneau d'argent.

— Cela ne se peut pas, s'écria M. le Vent. Si on avait voulu te prendre le petit baril d'argent par la violence, ij se serait enflé si gros, qu'on n'aurait pu le faire sortir ni par la porte ni par la fenêtre. Tu l'as donc vendu ou donné volontairement. Tu es un menteur et un fourbe. Je ne sais à quoi tient que je ne te casse la tète.

Jean-Pierre se jeta par terre k deux genoux :

Pardonnez-moi, monseigneur, dit-il en pleurant. Si

j'ai menti, c'est ma femme qui me l'a conseillé. Je suis au désespoir d'avoir mérité votre colère.

— Eh bien, que me veux-tu?

— Je voudrais un autre petit tonneau merveilleux.

— Qu'on lui donne donc mon petit tonneau d'or ; mais ce sera mon dernier présent. Que ce drôle ne revienne jamais dans ma caverne. S'il y remet les pieds, qu'on lui torde le cou à l'instant.

Les esprits apportèrent un joli petit tonneau d'or et une baguette. Jean- Pierre mit le tout sous son bras, et se sauva en courant. A peine fut-il hors de la caverne, que l'orage éclata. Il entendit M. le Vent passer au-dessus de sa tête, en volant d'une vitesse effroyable. Les esprits de la tempête accompagnèrent le meunier jusque chez lui avec des éclats de rire.

— Qu'il est heureux, disaienl-ils, qu'il est heureux, de posséder le petit tonneau d'or!

— Oui, je suis heureux, répétait Jean-Pierre. Riez tant que vous voudrez ; je me moque de vous.

Claudine attendait son mari avec une impatience extrême. Lorsqu'elle le vit revenir, portant le petit tonneau d'or, elle battit des mains et sauta de joie.

— Nous voila riches pour toute notre vie, disait-elle. Ce ne sont plus des couverts d'argent que nous allons posséder, mais des cuillers et des fourchettes d'or. Nous les vendrons, et avec leur prix, nous pourrons acheter des domaines, des maisons et des châteaux. Quand même M. le baron nous offrirait cent mille écus, nous ne lui donnerions pas le tonneau d'or. Dépêche-toi, Jean-Pierre, dépêche-toi de frapper avec la baguette, car je n'ai point préparé le diner, tant j'avais de confiance dans la bonté de M. le Vent.

Jean-Pierre posa le petit baril par terre, et frappa un grand coup avec la baguette d'or. La bonde du tonneau s'ouvrit, et il en sortit une fumée noire qui monta jusqu'au plafond de la chambre. Celte fumée prit une forme humaine. Jean-Pierre et sa femme distinguèrent une tête et un corps ; mais une tête grosse comme une citrouille, avec des traits affreux, et un corps gros comme le tronc d'un

chêne. Le meunier se trouva en face d'un géant d^'une force extraordinaire et armé d'un bâton. Aussitôt que ce géant put se tenir sur ses pieds, il courut à Jean-Pierre, le saisit d'une main par le collet de sa veste, et de l'autre il lui appliqua sur les reins vingt-cinq coups de bâton si terribles.

que le pauvre homme en poussa des cris pitoyables. Cela fait, le géant s'évanouit en fumée et rentra dans le petit tonneau comme il en était sorti.

Le meunier et sa femme ne pouvaient se consoler. Jean- Pierre resta pendant une heure étendu sur son lit k gémir ; Claudine pleurait amèrement, et le petit Pierrot criait de

toutes ses forces. La meunière mettait déjà son bonnet pour aller raconter cette aventure malheureuse à sa voisine la laitière, lorsque M. le baron vint a passer en revenant de la chasse, avec ses valets et ses piqueurs. Le seigneur entra dans la chaumfère pour se rafraîchir.

— Que vois-je donc Ik? dit-il; est-ce que ce petit baril d'or serait un nouveau cadeau de M. le Vent?

— Précisément, monseigneur, répondit Jean-Pierre. J'arrive k Tinstant avec mon tonneau merveilleux, et je ne sais pas encore ce qu'il renferme.

— 11 faut me vendre cela, mon ami, dit le baron.

— Nenni, nenni, monseigneur, répondit le meunier d'un air riisé. C'est assez de vous avoir vendu mon baril d'argent. Je ne recommencerai pas a faire la même faute.

— Cependant, si je t'oiïrais une somme plus forte que l'autre fois, douze mille livres, par exemple?

— Je ne vous le donnerais pas pour quinze mille livres.

— Eh bien, je t'en propose dix-huit mille.

— C'est vingt mille que j'en veux avoir.

— La somme est énorme; mais j'ai de l'amitié pour toi, et je ferai ce sacrifice. Tu auras mille écus comptant, et pour le reste je te remettrai une promesse par écrit.

— Nenni, monseigneur. Je sais trop bien ce qui arrive à vos promesses signées. Yous me donnerez vingt mille livres comptant, en bons écus, ou vous n'aurez point le petit tonneau d'or, car je fais peut-être encore un mauvais marché.

Le baron avait tant de peur de manquer l'occasion, qu'il envoya un exprès au château demander vingt mille livres à son intendant.

Au bout d'un quart d'heure, on apporta vingt sacs tout pleins d'écus. Jean-Pierre vérifia la somme, rangea les sacs dans son armoire, et mit la clef dans sa poche; puis il donna le petit

baril d'or, et le seigneur partit enchanté de son acquisition.

A son retour au château, M. le baron s'enferma dans sa chambre pour essayer son petit tonneau merveilleux. Il frappa dessus avec la baguette, et aussitôt la fumée sortit, en prenant la forme d'un géant, et le géant donna vingtcinq coups de bâton au seigneur. Les gens de M. le baron Tentendirent pousser des cris aigus. Lorsqu'ils accoururent, ils trouvèrent leur maître étendu sur le carreau. Le géant était déjà rentré dans sa demeure, et on ne sentait plus dans la chambre qu'une légère odeur de fumée. Comme le seigneur avait les reins moins durs que le meunier, il resta au lit pendant deux jours avec une courba-

ture ; mais il ne voulait point se vanter des coups de bâton qu'il avait reçus, c'est pourquoi il ne parla de son aventure à personne. Il feignit même d'être très-content déposséder le petit tonneau d'or.

Cependant le meunier et sa femme employèrent utile-

ineiU leurs vingt mille livres. Ils achetèrent des prés et des champs ; ils firent abattre leur mauvaise cabane et bâtir à la place une belle ferme, avec des granges, des étables, des écuries et une bergerie où ils mirent un troupeau de moutons. Jean-Pierre eut des valets de charrue, des travailleurs à ses gages, un garçon pour veiller au moulin. Au lieu de moudre du blé pour les autres, il fit de la farine avec le grain qu'il récoltait Claudine acheta une robe de

soie pour aller a la messe le dimanche. Aussitôt que Pierrot fut assez grand pour apprenffne à lire, on l'envoya à l'école, et, dès l'âge de six ans, il était déjà plus savant que son père et sa mère. Ces bonnes gens auraient pu vivre heureux et tranquilles sans la méchanceté de leur seigneur. M. le baron leur gardait rancune pour les coups

de bâton qu'il avait reçus et les vingt mille livres qu'il avait payées. Il s'amusait k lâcher du gibier sur les terres de Jean-Pierre, et, sous le prétexte de la chasse, il dévastait les champs avec ses chevaux, ses chiens et ses piqueurs.

Le meunier avait beau se plaindre, on ne Técoutait pas, et on recommençait le lendemain.

Un jour le baron eut une querelle avec un autre seigneur du voisinage, et il voulut lui faire la guerre. Ce fut un prétexte pour lever des impôts sur ses vassaux ; il en accabla Jean-Pierre, et lui prit ses valets de charrue pour en faire des soldais, et ses chevaux pour mener les Soldais à la bataille. Le meunier, se voyant menacé de retomber dans la misère, se souvint alors des promesses que lui avait faites madame la Pluie. Sans en parler k «a femme,

il prit ses souliers ferrés, sa canne et son manteau de laine, et s*en alla bien loin jusqu'à ce qu*il eût trouvé le bord de la mer, et la grotte de TOuest. Un jour gris régnait dans cette grotte; un brouillard léger en voilait rentrée, et l'humidité suintait à travers les rochers. De petits esprits y voltigeaient avec des ailes semblables k des nageoires. En passant, ils jetaient de Teau sur le nez de Jean-Pierre, et disaient tout bas :

— Mouillons, trempons cet indiscret. Perçons-lui son manteau. Pénétrons à travers ses chaussures.

Mais Jean-Pierre releva le collet de son manteau et marcha hardiment jusqu'au fond de la grotte. Il y trouva madame la Pluie entourée de nymphes grises, languissantes et enrhumées comme elle. On élait alors dans le cœur de l'été; la pluie en profitait pour faire ses provisions. Les

petits esprits apportaient une a une les gouttes d'eau que

le soleil avait enlevées sur la mer, dans les rivières, les bois, les marais et les prairies. Les nymphes recevaient ces gouttes d'éau dans des coupes d*or et les jetaient ensuite dans un grand réservoir. Lorsque madame la Pluie aperçut Jean-Pierre, elle se mit a bâiller, puis elle se moucha, et lui dit d'une voix lamentable :

— Quel est cet ennuyeux personnage qui vient me troubler dans mes occupations?

— Madame, répondit le meunier, je suis Jean-Pierre, chez qui vous avez pris un peu de repos il y a longtemps. Vous m'avez promis de vous intér^si^r au sort de mon enfant. Le petit Pierrot aura bientôt sep( ans, je viens vous prier de faire quelque chose pour lui. îl le mérite par sa sagesse, puisqu'il sait déjà lire couramment.

— Que veux-tu que je fasse pour lui?

— Madame, je suis un pauvre paysan, qui n'ai point d'idées. Je ne saurais quoi imaginer ; mais je m'en rapporte à vous.

— Rustre que lu es ! dit madame la Pluie en éternuant, tu viens me déranger, et tu ne sais pas même ce que tu veux ! Il faut pourtant me débarrasser de cet homme. Puisque son (ils sait lire, qu'on lui donne ma grande boite de cuivre avec la baguette et le livre doré sur tranche. Si le petit Pierrot est moins bête que son père, c'est assez pour faire sa fortune.

Les esprits apportèrent la grande boîte de cuivre, la baguette et le livre doré sur tranche. Jean-Pierre mit le tout sous son bras, et s*enfuit en courant.

48 MONSIEUR LE VBNT

— Ma femme, dit le meunier en arrivant chez lui tout essoufflé. Voici un superbe cadeau que madame la Pluie m'a donné. Elle m'a assuré que si notre petit Pierrot était moins béte que moi, il y aurait Ik dedans de quoi faire sa fortune.

— Grand Dieu ! s'écria Claudine, tu avais donc encore un secret que tu ne me disais point? Est-il possible que tu Taies gardé si longtemps? Qu'est-ce que madame la Pluie ? Qu'est-ce que cette boîte de cuivre? Mais parle donc bien vite ; je n'en puis plus d'envie de savoir ce secret.

Jean-Pierre raconta qu'il avait reçu la visite de madame la Pluie dans la même nuit où M. le Vent était venu, et qu'die lui avait promis de faire du bien au petit Pierrot ; comment il Tétait allé voir h la grotte de l'Ouest, et comment elle lui avait donné la boite de cuivre, la baguette et le livre doré sur tranche.

— Pourvu, disait Claudine en tremblant, qu'il n'y ail pas quelque nouveau géant dans cette boîte ! pourvu que tout ceci ne finisse pas encore une fois par des coups de bâton !

— Ma mère, dit le petit Pierrot, donnez-moi le livre ; je verrai ce qui est écrit dedans.

Pierrot ouvrit le livre doré sur tranche, et il lut ces mots écrits au frontispice : « Douze comédies représentées par les marionnettes merveilleuses de la boite de cuivre, et inventées par madame la Pluie, pour . le divertissement des petits garçons et des petites filles,

— Frappez sans crainte avec la baguette, s'écria Pierrot; cette boite est un théâtre de marionnettes.

Le meunier mit la boite de cuivre sur la table, prit la baguette et frappa sur le couvercle. Aussitôt la boîte merveilleuse s'ouvrit ; le compartiment de devant s'abattit, et Ton aperçut un théâtre fermé par un rideau rouge. De petites bougies allumées formaient la rampe. On entendit les trois coups qui annonçaient que la pièce allait commencer; la toile se leva, et Ton vit une belle décoratioif représentant une forêt. Une marionnette de bois, haute de cinq a six pouces, sortit de la coulisse, et se mit a faire des gestes si expressifs, que Pierrot reconnut tout de suite la première

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