scène de la comédie dont il avait les paroles sous les yeux
Il passa derrière la lable et lut à haute voix le rôle du petit acteur. Un autre personnage entra bientôt, et Pierrot, changeant de ton, lut son rôle. Il récita ainsi toute la première comédie qui s'appelait : les Aventures de V enchanteur Merlin. A la dernière scène, les petits acteurs de bois sa-, luèrent le public ; la toile tomba, et la boîte de cuivre se referma brusquement.
— Mon père, dit Pierrot, frappez encore sur la boîte
merveilleuse ; nous verrons sans doute la seconde comédie, qui s'appelle : les Amours du chevalier Jasmin et de la princesse Eglantine.
Jean-Pierre prit la baguette et frappa sur la boîte. Le théâtre s'ouvrit de nouveau, et Ton vit en effet paraître la belle Eglantine avec sa robe rose. Pierrot récita les rôles en prenant une voix douce quand la princesse parlait, et
une voix grave quand c'était le tour du chevalier. Après la seconde comédie, la boîte se referma ; mais Jean-Pierre frappa encore avec la baguette, et Ton vit la troisième comédie, qui s'appelait : les Dons de la fée Patte-de- Mouche. Le meunier et sa femme veillèrent jusqu'à minuit pour regarder les douze comédies, et Pierrot récita tant de jolis discours, qu'il en était un peu enroué.
— Ces comédies sont fort divertissantes, disait Jean- Pierre ; mais ce théâtre n'est qu'un joujou, et je ne comprends pas comment il pourra faire la fortune de Pierrot.
— Je le comprends bien, moî, dit Claudine. Tout le monde voudra voir notre spectacle merveilleux. Pierrot s'en ira dans les châteaux du voisinage, avec la boîte de cuivre, la baguette et le livre doré sur tranche. Il amusera les enfants des seigneurs, on le régalera, il recevra des cadeaux, et qui sait? Peut-être, un jour, il épousera une princesse Eglantine comme le chevalier Jasmin.
— Ce sont des rêveries que ces idées-la, murmura Jean- Pierre en s'endormant.
Le lendemain, au point du jour, Claudine mit son bonnet, et sortit de la ferme pour aller conter la nouvelle à sa voisine la laitière. Elle mêla si bien dans son discours madame la Pluie, la grotte de TOuest, et les nymphes avec
reiidiiiiUdur Merlin cl Va princesstî
Eglantiiie, que la voisine la crul
-^^ fulle. Cependant lahiEière, en |ior-
* laiit sa crème et son beurre au
château , ne manqua pas de
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cuisinier en parla au valet de chambre, qui s'en alla trouver M. le baron. Jean-Pierre vil arriver son seigneur à la ferme.
— Mon ami, dit le baron, j'ai rencontré tout à Tlieuro, dans un bois, madame la Pluie, qui est une amie de ma femme. Elle m'a parlé d'une boîte de cuivre dans laquelle est un théâtre de marionnettes, et m'a conseillé de te Tacheter pour amuser mes enfants.
— Cette boîte merveilleuse ne m'appartient pas, répondit le meunier. Elle a été donnée à mon fds Pierrot.
— Eh bien, c'est a Tierrot que je rachèterai. Qu'avez vous besoin d'un théâtre? cela est bon pour des gens
riches comme nous. Irez-vous perdre votre temps à regarder les marionnettes, au lieu de travailler? Une centaine d'écus valent mieux pour Pierrot que toutes les poupées du monde.
— Ce serait mon avis, répondit Jean-Pierre ; mais ma femme m'a trop grondé de vous avoir vendu le petit tonneau d'argent. Je ne ferai rien sans la consulter.
(llaudine rentra, et le seigneur lui offrit d'abord cent ëcus du théâtre magique, et puis mille livres, et enfin deux mille: mais la meunière ne voulut rien écouter. M. le baron se fâcha tout à fait, en disant qu'on refusait ses offres pour le plaisir de le contrarier, et qu'il saurait bien se venger. Alors le petit Pierrot s'approcha en ôtant son bonnet, et salua le baron :
— Monseigneur, dit -il, le théâtre merveilleux m'appartient. Si vous le permettez, et si madame la baronne veut bien mcTecevoir chez elle, je porterai mon théâtre au château et je ferai jouer mes acteurs devant vos enfants, aussi souvent que vous me le demanderez.
— A la bonne heure ! dit le seigneur. Tu es un gentil
ET MADAME LA PLUIE. o5
garçon. Apporte ton spectacle ce soir a;.rès le dîner, et je te donnerai quelque chose pour ta peine.
Le soir arrivé, Pierrot mit la grande boîte de cuivre dans une brouette et s'en alla au château. Madame la baronne était une belle dame aimable, charitable et bonne, qui tâchait d'adoucir un peu l'humeur de son mari. Elle avait trois jolis enfants, une lille et deux garçons. Pierrot fut
reçu k merveille. On le caressa, on lui donna des gâteaux, et la baronne lui glissa de l'argent dans la main. Pour le premier jour, Pierrot fit jouer à ses marionnettes la première comédie seulement, et on la trouva si jolie, qu'on le pria de revenir le lendemain. Le second jour, il montra la
seconde comédie, et ainsi de suite jusqu'au douzième jour. Quand ce fut fini, on voulut recommencer. Pierrot prit donc riiabitude d'aller au château tous les jours ; jamais il ne retournait à la ferme sans avoir reçu des caresses, des
gâteaux et de l'argent, et le meunier, en voyant son fils revenir chaque soir avec les poches pleines, comprit enfin tout ce que valait le cadeau de madame la Pluie.
La petite fille de la baronne, qui était du même âge que Pierrot, aimait passionnément les comédies de marionnettes. On l'appelait Marguerite. Elle avait les plus jolis yeux bleus et les plus beaux cheveux blonds du monde ; mais elle était sage, douce et toujours de bonne humeur,
ce qui vaut mieux que d'être belle. Pierrot Taimait beaucoup, et mademoiselle Marguerite avait aussi de Tamitié pour lui. Un soir, après le spectacle, elle soupira, en disant :
— Tu es bien heureux. Pierrot, d'avoir un théâtre merveilleux. Madame la Pluie t'a donné là un joujou digne d'une princesse.
— Mademoiselle, répondit Pierrot, je suis bien heureux, en effet, de posséder une chose qui vous plaise, afin de pouvoir vous la donner. Si mon théâtre est digne d'une princesse, vous le trouverez peut-être digne de vous, et je vous l'offre de tout mon cœur.
Marguerite avait grande envie d'accepter le présent ; mais la baronne s'y opposa :
— Pierrot, dit-elle, lu es trop généreux. Garde ta boîte magique. Ma fille ne veut pas t'en priver.
— Laissez-le, dit le baron ; s'il lui convient de donner son théâtre à Marguerite, il ne faut pas l'en empêcher. Ne te gène pas, mon garçon. Ma tille acceptera le cadeau sans se faire prier.
— Mademoiselle, reprit Pierrot, le théâtre vous appartient. Voici la baguette magique. Amusez-vous avec les marionnettes autant que vous voudrez.
Lorsque Jean-Pierre apprit que son flls avait donné la hoîte de cuivre, il se mit en colère.
— Ne vous fâchez pas, mon père, lui dit Pierrot. H est vrai que j'ai donné la boîte et la baguette ; mais j'ai gardé
le livre doré sur tranche, et vous verrez qu'on m'enverra chercher demain, comme k l'ordinaire, pour réciter la comédie.
Le meunier n'écoutait rien, et s'apprêtait k fouetter son (ils ; heureusement Claudine prit le petit Pierrot dans ses bras.
— Jean-Pierre, dit-elle k son mari, notre garçon en sait plus long que toi. Ce qu'il dit est raisonnable. Attends au moins jusqu'k demain avant de le fouetter.
Un domestique du château vint chercher Pierrot le lendemain, comme k l'ordinaire, car on avait besoin de lui pour faire parler les marionnettes. Après la comédie, Marguerite soupira en disant :
— Mon cher Pierrot, si tu ne me donnes pas le livre doré sur tranche, ton joli présent ne me servira de rien.
— Voici le livre, répondit Pierrot. Je le gardais pour avoir le plaisir de vous montrer moi-même le spectacle ; mais puisque vous désirez l'avoir, je vous le donne.
Jean-Pierre se mit dans une colère terrible, en apprenant que son lils n'avait plus le livre doré sur tranche.
— Mon père, lui dit Pierrot, je n'ai pu résister au plaisir d'obliger mademoiselle Marguerite; j'espère que nous nous en trouverons bien. M. le baron ne nous tourmentera plus; madame la baronne lui parlera en votre faveur, et j'aurai
gagné l'amitié de la plus aimable demoiselle qui soit au monde.
Le meunier voulait absolument fouetter son fils. Heureusement Claudine emporta Pierrot, en disant :
— Attends un peu, Jean-Pierre ; attends au moins que nous sachions si ce que dit notre enfant arrivera.
Mais le lendemain le domestique du château ne vint pas comme k Tordinaire.
— On n'a plus besoin de moi, disait Pierrot, et on m'oublie ; mais je ne regrette rien puisque j'ai fait plaisir à mademoiselle Marguerite.
Ce n'était pas la faute de Marguerite si Pierrot ne venait plus au château. Elle aurait voulu qu on l'envoyât chercher, pour lire la comédie. Le baron avait répondu qu'il valait mieux faire lire la pièce par la vieille gouvernante des enfants, et qu'on pouvait se passer de Pierrot. Comme la vieille gouvernante portait de grosses lunettes qui lui pinçaient le nez, sa voix était nasillarde et traînante, et tout le
charme du spectacle se trouvait détruit. Les enfants regrettaient Pierrot, et Marguerite était bien fâchée de lui avoir demandé le livre doré sur tranche.
Un jour, la fille d'un seigneur du voisinage vint au château, et, pour la divertir, on lui fit voir une représentation