‹ Monsieur, madame & bébéChapitre 3 sur 9 · A MA LECTRICE · texte numérisé non relu

A MA LECTRICE

conseillerais bien de commencer par la fin, mais, pour aimer le père, il faut connaître l'homme, et toutes ces petites éludes sont réunies entre elles par un lien que je ne saurais briser.

Donc, chère Madame, sqye:{ brave. Si parfois lerécit s'anime un petit peu, fermer un œil :

c'est un moyen parfait pour Jie lire qu'à moitié et ne se

brouiller avecpersonne.

Voti'e respectueux serviteur,

Gustave Z.

'— j J^remier Jl^éveillon

m- u DIABLE si je me souviens de son nom ! et pourtant je l'aï bîenaîmée, l'adorable fille! C'est singulier comme on se trouve riche quand on fouille dans les vieux tiroirs; que de

ViON PREMIER RÉVEILLON

soupirs oubliés, que de jolis petits bijoux en mienes, passés de mode et couverts de poussière ! Mais peu importe! J'avais alors dix-huit ans, et, j'ose le dire, une grande fraîcheur de sentiment. C'est entre les bras de cette chère...— j'ai le nom sur le bout de la langue, il finissaiten me, — c'est donc entre ses bras, la chère enfant, que j'avais murmuré mon premier mot d'amour, sur son épaule rondelette, à côté d'un joli ""^ ^=^ petit signe

noir, que j'avais posé mon premier baiser. Je l'adorais, et elle me le rendait bien. — Je l'habillais moi-même, je laçais son corset et j'éprouvais une émotion sans bornes lorsque je voyais, sous l'effort de ma main, sa taille s'arrondir et son corsage s'effiler.

Elle me souriait dans sa glace. Elle me souriait de son petit œil noir, brillant, tout en me disant : « Mais pas si fort, mon petit chéri, tu vas m'étouffer. »

Je crois vraiment que je l'eusse épousée et gaiement, je vous le jure, si dans certains moments de défaillance morale son passé ne m'eût inspiré des doutes et son présent des inquiétudes. — On n'est pas parfait : j'étais un brin jaloux.

Or, un soir, c'était la veille de Nofil, je vins la prendre pour aller souper chez un ami à moi, que j'aimais beaucoup et qui est mort depuis juge d'instruction je ne sais plus

Je montai l'escalier de la chère petite et fus tout surpris de la trouver prête à partir. Elle avait, je m'en souviens, un corsage décolleté carrément et un peu bas, à mon goût; mais tout cela lui allait si bien, que lorsqu'elle m'embrassa je fus tenté de lui dire : « Dis donc, mignonne, si nous restions ici ; » mais elle prit mon bras en chantonnant un air qu'elle aimait et nous nous trouvâmes dans la rue.

Vous avez éprouvé, n'est-ce pas, cette première joie de l'enfant qui devient homme lorsqu'il a sa maîtresse

au bras ? Il tremble de sa fredaine et flaire pour le lendemain une correction paternelle; mais toutes ces craintes s'efTacent devant le moment présent qui est ineffable. Il

est affranchi , il est homme, il aime, il est aimé, il se sent un pied dans la vie. Il voudrait que tout Paris le vît ainsi et il tremble d'être reconnu; il donnerait son petit doigt pour avoir trois poils de barbe, une ride au front, pour que le cigare ne lui fît plus mal au cœur et pour qu'un verre de punch ne le fit plus éternuer...

Quand nous arrivâmes chez mon ami, depuis juge d'instruction, il y avait déjà nombreuse compagnie; on entendait de l'antichambre des rires bruyants, des éclats de voix avec une sourdine de vaisselle qu'on remue et de couverts qu'on dresse. J'étais ému, me sachant le plus jeune de la bande, et j'avais peur d'être emprunté dans cette nuit de débauche. Je me disais : « Mon garçon, de l'entrain, sois mauvais sujet et bois ferme, ta maîtresse est là et les yeux sont fixés sur toi. » L'idée que je pourrais bien être malade le lendemain matin me tourmentait bien un peu, je voyais ma pauvre mère m'apportant un€ tasse de thé et pleurant sur mes excès, mais je refoulai toutes ces pensées et vraiment tout alla bien jusqu'au souper. On avait légèrement taquiné ma maîtresse, une ou deux personnes l'avaient même embrassée à ma barbe, je veux dire sous mon nez; mais j'avais immédiatement inscrit ces détails au chapitre des profits et pertes, et très-sincèrement j'étais fier et joyeux.

« Mes petits enfants, s'écria tout à coup le maître de la maison, voilà le moment de donner un vigoureux coup de fourchette. Passons dans la salle où on mange. »

Des cris de joie accueillirent ces paroles, et avec un grand désordre on se rua autour de la table, aux bouts de laquelle j'aperçus deux plats remplis de ces

gros cigares dont il m'était impossible de fumer un quart sans avoir des sueurs froides.

oiLA qui amènera une catastrophe, de la prudence et dissimulons, »

me dis- je.

Je ne sais comment il se fit que ma maîtresse se trouva placée à la gauche du maître de la maison.

— Je n'aimais point cela, mais que dire ? Et puis, ce maître de la maison avec ses vingt-cinq ans, ses moustaches en croc et son aplomb, me semblait être le plus idéal, le plus étourdissant des démons, et j'avais pour lui une nuance de respect.

« Eh bien ! dit-il, avec une volubilité entraînante , vous êtes tous bien, pas vrai ? Vous savez que les invités qui sont gênés dans leurs habits peuvent les enlever — et ces dames aussi. Ah! ah! ah ! c'est assez coquet ce que je dis là, n'est-ce pas, mes petits anges ? » Et, tout en riant, avec la rapidité de Téclair, il lança un baiser à droite et à gauche sur le cou de ses deux voisines dont Tune d'elles, comme j'ai eu l'honneur de le dire, était ma bien-aimée.

Ventre de biche ! je sentis mes cheveux se hérisser et comme un fer rougi... Du reste, on éclata de rire, et à partir de ce moment , le souper eut une animation charmante.

" Mes petits enfants — c'était l'expression decedamné juge d'instruction — qu'on attaque les viandes froides , les saucisses, la dinde, la salade ! qu'on attaque les babas ,

le fromage, les huîtres et le raisin ; qu'on attaque tout le tremblement. Esclaves ! débouchez les flacons, — mangeons tout à la fois, n'est-ce pas mes colombes ? sans ordre, pas de symétrie , c'est oriental, c'est fou, c'est adorable. — Dans le cœur de l'Afrique , on ne fait pas

autrement. — II faut de la poésie dans les plaisirs — passez-moi du fromage avec la dinde. Ah ! ah! ah! je suis étrange, je suis impossible, n'est-ce pas, mes mignonnes ? » T il lança encore deux baisers, mais cette fois un peu plus bas. Si je n'avais pas été gris déjà, en vérité, j'aurais fait un éclat.

J'étais étourdi. On riait, on criait, on chantait, la vaisselle tintait. Un bruit de bouteilles qu'on débouche et de verres qu'on casse bourdonnait dans mes oreilles, mais il me semblait qu'un nuage se fût élevé entre moi et le monde extérieur ; il y avait un voile qui me séparait des convives, et, malgré l'évidence de la réalité, je croyais rêver. Je distinguais cependant, quoique d'une façon confuse, les regards animés des convives, leur teint coloré et surtout dans la toilette des femmes un sans-gêne tout nouveau. Ma maîtresse elle-même me semblait changée... Tout à coup — ce fut un éclair — ma bien-aimée, mon ange, mon rêve, celle que le matin j'aurais épousée, presque, se pencha vers le juge d'instruction et... — j'en ai encore un frisson — dévora trois truffes qui étaient dans son assiette.

J'éprouvai une véritable douleur, il me sembla que mon cœur se brisait, puis...

Là s'arrêtent mes souvenirs. Que se passa-t-il ensuite ? je n'en eus point conscience. Je me souviens cepen-

dant qu'on m'accompagna dans un fiacre. Je demandai : « Où est-elle ? mais où est-elle ? »

On me répondit qu'elle était partie depuis deux heures.

Le lendemain matin, j'éprouvai un véritable déses-

poir lorsque les truffes du juge d'instruction me revinrent en mémoire. J'eus un instant la vague résolution d'entrer dans les ordres... mais le temps — vous savez ce que c'est! — calma cette tempête. Comment diable s'appelait-elle, la petite chérie?... Ça finissait en ine... Au fait, non; je crois que ça finissait en a.

A Monsieur CLAUDE D£ L...,

An Uminairt de P....-SHr-C... t HauU-Saoae u

'est pour mon àme une jouissance singulière quede venir converser avec toi, mon cher Claude. Te le diraî-je? je ne peux songer sans une pieuse émotion à cette vie qu'hier encore nous

menions ensemble au collège des Jésuites. Je pense à nos longues causeries sous les grands arbres, aux pieux pèlerinages que nous faisions chaque jour au calvaire du Père supérieur, à nos chères lectures, à ces élans de nos deux âmes vers la source éternelle de toute grandeur et de toute bonté. Je vois encore la petite chapelle que tu organisas un jour dans ton pupitre, les jolis cierges que nous avions fabriqués pour elle, et que nous altumàmes un jour au milieu de la classe de cosmographie.

1 1( iLi X snu\ cnirs , que vous m eles

' "" chers! charniajits détails d'une vie pure

«calme, que je vous retrouve avec bonheur! Le temps,

en m'éloignant de vous, semble vous avoir rendus plus

L'AME EN PEINE l3

présents à mon souvenir. J'ai vécu, hélas! durant ces six longs mois; mais, en acquérant la science du monde, j'ai appris à aimer davantage la sainte ignorance de ma vie passée. Plus sage que moi, tu es resté dans la voie du Seigneur, ami; tu as compris la divine mission qui t'était réservée; tu n'as point voulu franchir le seuil profane et entrer dans ce monde, dans cette caverne, devrais-je dire, où je suis maintenant assailli, ballotté comme un frêle esquif durant la tempête. Et encore, la colère' des flots de la mer n'est-elle pas un jeu d'enfant, si on la compare à celle des passions ? Heureux ami, qui ignores encore ce que je sais déjà ! Heureux ami, dont les yeux n'ont point encore mesuré l'abîme où mon regard s'est déjà perdu.

Mais que pouvais-je faire? N'étais-je pas obhgé, en dépit de ma vocation et de mon amitié tendre qui m'appelaient à tes côtés, n'étais-je pas obligé d'obéir aux exigences du nom que je porte, et aussi à la volonté de mon père, qui me destinait au métier des armes pour la défense d'une noble cause que tu défendras aussi. Bref, j'obéis et je quittai le collège des Pères pour n'y plus revenir.

J'entrai dans le monde le cœur plein des craintes salutaires que notre pieuse éducation y avait fait naître. Je m'avançai craintif, mais au bout d'un instant, je me reculai d'horreur.

J'ai dix-huit ans, je suis encore jeune, mais j'ai déjà réfléchi beaucoup, et rexpériénce de mes pieux directeurs a jeté dans mon âme une maturité précoce qui me permet de juger bien des choses; d'ailleurs, ma foi est tellement inébranlable et a pénétré si profondément en mon être, que je puis regarder sans danger autour de moi. — Je ne crains pas pour mon salut, mais je suis navré en songeant à l'avenir de notre société moderne, et je prie le Seigneur, dans toute la ferveur d'un cœur préservé du mal, de ne point détourner son regard de notre malheureux pays. Ici même, chez la marquise K. de C, ma cousine, où je suis en ce moment, je ne découvre que frivolité chez les hommes et dangereuse coquetterie chez les femmes. Le souffle pernicieux de l'époque semble pénétrer même dans ces hautes régions de l'aristocratie française. On y discute parfois sur des sujets de science, de morale qui portent une sorte d'atteinte indirecte à la religion elle-même, et sur lesquelles notre saint-père le pape devrait seul être appelé à prononcer. Ainsi : Dieu permet qu'en ce moment certains petits savants, les pieds-plats de la science, tu m'entends, expliquent d'une façon nouvelle l'origine des êtres, et malgré l'excommunication qui va sûrement les atteindre, lancent un défi farouche et impie aux plus respectables traditions.

Je n'ai pas voulu m'éclairer sur de pareilles tur-

L\\ME EN PEINE i5

pitudes, mais j'ai entendu avec une véritable douleur des esprits de poids, des noms illustres, y attacher quelque importance.

Quant aux mœurs et aux habitudes, sans être immorales, ce qui ne saurait être dans notre monde, elles sont cependant d'une frivolité, d'une facilité d'allures horriblement choquantes.

Je ne veux t'en citer qu'un exemple; aussi bien, c'est celui qui m'a le plus frappé.

L y a, à dix minutes du château, une délicieuse petite rivière ombragée par de grands saules; le courant est peu rapide, l'eau transparente comme le cristal, et le lit recouvert d'un sable si fin, qu'on y enfonce comme dans un tapis. Or, croirais-tu, cher ami, que, par ces grandes chaleurs, tous les habitants du château y viennent à la même heure, ensemble et sans aucune distinction de sexe, y prendre des bains ? Un simple vêtement, peu épais et fort étroit, voile assez imparfaitement la pudeur singulièrement osée de ces dames. — Pardon, mon pieux ami, d'entrer dans tous ces détails et de troubler le calme de ton âme par la peinture de ces scènes mondaines; mais je t'ai promis de te faire part de mes impressions, de mes pensées les plus intimes. C'est un engagement sacré auquel j'obéis.

Je t'avouerai donc que ces scènes de bains me révoltèrent au dernier point la première fois que j'en entendis parler. J'en ressentais une sorte de dégoût facile à comprendre, et je refusai absolument d'y jouer un rôle. On me plaisanta bien un peu, mais ces railleries mondaines ne surent m'atteindre et ne changèrent rien à ma détermination.

Cependant hier, vers cinq heures du soir, la marquise me fil appeler, et s'arrangea si spirituellement qu'il me fut impossible de ne pas lui servir de cavalier.

Nous partîmes. — La femme de chambre portait nos costumes de bain, celui de la marquise et celui de ma sœur, qui devait nous rejoindre.

» Je sais, me dit ma cousine, en s'appuyantsur mon bras, un peu trop pour la bienséance, je sais que vous nagez fort bien ; le bruit de vos talents est venu du collège jusqu'ici, et vous allez m'apprendre à faire la planche, n'est-ce pas, Robert?

— Je fais peu de cas, lui répondis-je, chère cousine, de ces petits avantages physiques. — Je nage passablement, rien de plus. »

Et je détournai la tête pour éviter une odeur extrêmement pénétrante dont ses cheveux étaient empreints. — Tu sais bien que je suis sujet aux névralgies.

« Mais, mon cher enfant^ les avantages physiques ne sont pas non plus tant à dédaigner. »

Ce cher enfant me déplut fort. Ma cousine a vingtsix ans, c'est vrai, mais je ne suis plus, à proprement parler, un cher enfant , et, d'ailleurs, il dénotait une familiarité que je n'avais point souhaitée. C'était de la part de la marquise une conséquence de cette frivolité d'esprit, de ce laisser-aller dans les paroles, que j'avais remarqués, et rien de plus ; mais j'en fus choqué. Elle poursuivit :

« Une modestie exagérée n'est point de mise dans notre monde — et elle se tourna vers moi en souriant. — Vous ferez un très-joli cavalier, mon petit Robert, et ce qui vous manque est facile à acquérir. Par exemple... faites-vous donc coiffer par le valet de chambre du marquis... Il vous accommodera à ravir, vous en serez satisfait. »

Tu dois comprendre, mon cher Claude, que je répondis à ces avances avec une froideur qui ne laissait aucun doute sur mes intentions.

" Je vous le répète, ma cousine, lui dis-je, j'attache à tout cela peu d'importance, » et j'appuyai mes paroles par un regard ferme... glacial. Alors seulement, car je n'avais point avant jeté les yeux sur elle, j'aperçus les élégances profanes de sa toilette; élégances auxquelles , malheureusement, la beauté périssable de sa personne sert de prétexte et d'encouragement.

LLE avait les bras nus et ses poignets étaient perdus parmi les bracelets, le haut de son corsage était voilé d'une façon însuffi- Ç'^P^iHBI^? santé par la trame trop légère d'une gaze transparente; en un mot, le désir de plaire se traduisait en elle par tous les détails de son ajustement. Je fus ému à l'aspect de tant de frivolité, et je me sentis rougir de pitié... presque de honte.

Enfin, nous arrivâmes au bord de la rivière. Elle quitta mon bras, et sans façon, elle s'affaissa — je ne saurais dire qu'elle s'assit — sur l'herbe en rejetant en arrière les longues boucles de cheveux qui pendaient de son chignon. — Le mot chignon, dans le langage mondain, exprime cette proéminence du crâne que l'on remarque au sommet postérieur de la tète des femmes. Elle est produite par la réunion de leurs longs cheveux tordus ou nanés.

L'AME EN PEINE ig

J'ai cru deviner, à certaines allusions, que plusieurs de ces chignons n'étaient point naturels. Il est des femmes, trop dignes filles d'Eve, qui achètent à prix d'or les chevelures que leur livre — horresco re/erens — ou la misère ou la mort. Cela soulève le cœur.

II fait une chaleur excessive, mon petit cousin, ditelle en s'éventant. Je tremble à tous moments, par cette

température, que le nez de M. de Beaurenard n'éclate et ne prenne feu ! Ah î ah î ah ! Ma parole d'honneur. »

Elle partit d'un grand éclat de rire à propos de cette plaisanterie assez inconvenante et sans grand sel. M. de Beaurenard est un ami du marquis, qui a, en effet, le visage coloré.

J'exécutai un sourire de politesse qu'elle prit sans doute pour une approbation, car elle se lança alors dans une conversation, un bavardage sans nom; alliant aux seniimenis les plus profanes les idées religieuses les plus étranges, le calme des champs au tourbillon du monde,

et cela avec une liberté de gestes, un charme d'expressions mondaines, une finesse de regard et une sorte de poésie terrestre par lesquels tout autre esprit que le mien eût été séduit.

"est un adorable endroit, avouezle, que ce petit coin r

— A coup sûr, ma cousmc.

— Et ces vieux saules avec leurs grosses têtes penchées vers le courant, voyez comme les fleurettes des champs entourent gaiement leur tronc meurtri... Est-ce étrange,

ce feuillage jeune, élégant, argenté, ces branches souples et fines! Tant d'élégance, de fraîcheur et de jeunesse s'élançant de ce vieux corps qui semble maudit. — Dieu ne saurait maudire un végétal, ma cousine.

EST possible; mais je ne puis m empêcher de trouver dans les saules quelque chose qui sent l'humanité. La vieillesse éternelle a l'air d'un châtiment. Il expie et il souffre, ce vieux réprouvé des rivages, ce vieux Quasimodo des champs! Que voulez-vous que j'y fasse, mon petit cousin, voilà l'impression que j'éprouve... Qui me dilque le saule n'est pas la dernièi^ incarnation du pêcheur à ta ligne mort dans l'impénitence ? » Et elle éclata de rire.

' Ce sont là des idées païennes et tellement contraires aux dogmes, que je suis forcé, pour les expliquer dans yotre bouche, de supposer que vous vous moquez de moi.

— Mab pas le moins du monde, je ne me moque pas de vous, mon petit Robert. Vous n'êtes pas de la première jeunesse,savez-vous? Tenez, allez vous habiller pour le bain. Je vais entrer dans la tente et en faire autant. A bientôt, mon petit cousin. » Elle me salua de la main en soulevant l'un des côtés de la tente avec une coquetterie visible. UEL étrange mystère que le cœur des femmes!

Je cherchai un endroit touffu tout en songeant à ces choses, et en un instant j'eus revêtu mon costume montant... Je pensais à toi, mon pieux ami, en boutonnant le corsage et les manches. — Combien de fois ne m'as-tu pas aidé à exécuter ce petit tra-

vail, auquel j'étais si maladroit I Bref, j'entrais dans Teau et j'allais me mettre à la nage, lorsque la voix de la marquise arriva jusqu'à moi. Elle causait avec sa femme de chambre dans Tintérieur de la tente. — Je m'arrêtai et j'écoutai; non par curiosité coupable, je t'avouerais cette faiblesse, mais par désir sincère de connaître mieux cette ânie, bonne à coup sûr, mais égarée.

« Mais non, Julie, — disait la marquise, — mais non, je ne veux plus entendre parler de votre affreux bonnet imperméable. L'eau entre dedans et n'en sort plus. Tordez mes cheveux dans le petit filet, et voilà tout.

— Les cheveux de madame la marquise seront mouillés.

. — Vous les poudrerez ensuite. Rien ne sèche comme la poudre... Justement je mets ce soir ma robe bleu clair... Vous mettrez de la poudre blonde... Mon enfant, vous devenez folle! Je vous ai dit de raccourcir mon vêtement de bain, mais en le pinçant aux genoux. Voyez de quoi cela a l'air.

— J'avais craint que madame la marquise ne fût gênée pour nager?

— Gênée! Eh bien, alors, pourquoi l'avez- vous rétréci de trois bons doigts à cet endroit-ci ? Tenez, voyez comme cela bride; ça n'a pas le sens commun; le voyezvous, ma fille, le voyez-vous ? »

La paroi de la tente s'agita, et je compris que ma

cousine revêtait avec quelque impatience le costume en question pour en faire mieux comprendre les défauts A sa fille de chambre.

E ne veux pas avoir l'air d'être entortillée dans un drapeau; mais d'un autre côté, je veux pouvoir me remuer. — Vous ne voulez pas vous mettre dans la tète, Julie, que cette étoffe ne prête pas... Vous voyez maintenant que si je me baisse un peu... Ah! vous en convenez, c'est heureux. « Pauvres esprits ! n'est-il pas vrai, mon pieux ami, que ceux où peuvent entrer de semblables préoccupations? Je les trouvais tellement vaines, ces préoccupations , que je souffrais d'en être le confident involontaire, et j'agitai l'eau avec bruit pour annoncer ma présence et faire cesser un langage qui me révoltait.

" Je suis à vous, Robert, mettez-vous toujours à l'eau; est-ce que votre sœur n'arrive pas ? » me dit ma cousine en élevant la voix; puis, plus bas et s'adressant à sa femme de chambre :

1 Oui, sans doute, serrez pas mal, il faut être maintenue. " La tente se souleva et ma parente apparut.

Je ne sais pourquoi je frissonnai comme à rapproche d'un danger. Elle fit deux ou trois pas sur le sable fin tout en enlevant de ses doigts les bagues d'or qu'elle a coutume d'y accumuler ; puis elle s'arrêta, remità Julie les bi}oux, et, avec un mouvement que je vois encore, mais qu'il me serait impossible de te décrire, elle lança dans l^herbe les sandales à bouffettes rouges qui protégeaient ses pieds.

Elle n'avait fait que trois

pas, mais c'en était assez pour

me faire remarquer Tétrangeté

de sa démarche. Elle marchait

à petits pas craintifs, ses bras

nus rapprochés du corps et les

parties saillantes de son cor-

:. : sage, comme abandonnées au

gré de ce coslume immodeste, tremblaient de honte au

moindre mouvement.

Je détournai les yeux , c'en était trop ! Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles en songeant qu'une marquise de K... de C..., qu'une propre cousine à moi, pût oublier assez les lois de la pudeur pour se montrer au

jour dans un pareil état. Elle n'avait plus de la femme que les nattes de ses cheveux.enroulées dans une résille; quant au reste, c'était un jeune homme étrange, à la fois svelte et affligé d'un embonpoint précoce, un de ces êtres comme il en apparaît dans les rêves et dans les insomnies de la fièvre, un de ces êtres vers lesquels une puissance inconnue \ous attire, et qui ressemblent trop à des anges pour ne point être des démons, bien Robert, à quoi pensezvous donc' Donnez moi la main pour entrer dans l'eau, n Et elle trempa dans Tonde transparente les doigts de son pied cambré.

Sé^

« Cela surprend toujours un peu, mais l'eau doit être excellente, fit-elle; qu'est-ce que vous avez donc, votre main tremble?... Petit cousin, vous êtes frileux! ■

Le fait est que je ne tremblais ni de crainte ni de froid ; mais, en m'approchant de la marquise, le parfum pénétrant qu'exhalaient ses cheveux m'était monté à la tête, et, avec la susceptibilité de mes nerfs, tu comprendras aisément que je fusse prêt à m'évanouir. Je domptai ce malaise. Elle saisit ma main, franchement, solidement, comme — "^ on saisit la pomme d'une canne ou

la rampe d'un escalier el nous remontâmes le courant. Sous la pression de l'eau, je voyais l'étoffe de ses vêtements se tendre, et dessiner brutalement, sans scrupules, des réalités dont le soupçon seul eût excité mon indignation. J'étais confus du rôle que je jouais là. Ah ! mon cher Claude, de combien de douleurs et de craintes ta belle âme n'eût-elle point été assiégée, si tu m'avais aperçu dans l'état oià j'étais ! Si fort que je sois, grâce aux bases inébranlables de mon éducation, je craignais que ces attouchements charnels et réitérés ne fissent naître en moi quelqu'un de ces désirs des sens dont on nous a si sagement eiîrayés ; et, dans le fond de mon cœur encore pur,

UAME EN PEINE 27

je priais Dieu de me préserver du mal et de ne point permettre que le monstre se réveillât, comme dit le Père supérieur. Mais permets-moi d'achever ce récit, si répugnants que puissent te paraître les détails.

Tout en marchant, la rivière devenait plus profonde ; la marquise, à mesure que Teau montait davantage et envahissait son corsage, poussait des petits cris d^effroi qui ressemblaient au sifflement d'un serpent , puis elle lançait des éclats de rire vibrants et se rapprochait de moi de plus en plus. Enfin elle s'arrêta, et, se retournant, plongea son regard dans mes yeux. — Je sentais que ce moment était solennel. Je devinais un précipice caché sous mes pas, mon cœur battait à tout rompre, et ma tête était en feu.

« Eh bien , maintenant , enseignez-moi à faire la planche, Robert ; les jambes droites et allongées, les bras rapprochés du corps, n'est-ce pas ?

— Oui, ma cousine, et on agite un peu les mains.

— Allons, c'est très-bien, je me lance: une, deux, trois... Suis-je enfant! j'ai peur. Soutenez-moi seulement un peu, petit cousin. »

C'est à ce moment que j'aurais dû lui dire :

« Non, ma cousine, non Madame, je ne suis point homme à soutenir les coquettes, je neveux pasu.. » mais je n'osai pas dire tout cela, ma langue resta muette et j'enlaçai de mon bras la taille de la marquise pour la soutenir plus aisément.

Hélas ! j'avais fait une faute, peut-être irréparable ! Lorsque je sentis ce corsage pétri de beautés mondaines et qui pliait sous ma pression, lorsque j'aperçus là, sous mes yeux, à deux pieds de mon visage , cette femme étendue sur l'eau, que je vis son cou se renverser , attirant les trop abondantes richesses d'une poitrine adorable — pardon, oh!

pardon, mon pieux ami, pour cet adjectif, pardon! mais en ce moment suprême, il n'est que trop vrai, j'adorais ces chairs séductrices., , J'abrège : — Lorsque

.je vis tout cela, it me sembla que tout le sang de mon être refluait à mon cœur, un frisson mortel courut dans tous mes membres — l'indignation et la honte, sans doute ! — mes yeux s'obscurcirent, il me sembla que mon âme s'envolait et je tombai sur elle évanoui, l'entraînant au fond de l'eau dans une étreinte mortelle.

J'entendis un grand cri, je sentis ses bras enlacer mon cou, ses mains crispées s'enfoncer dans ma chair, puis rien,— j'avais perdu connaissance.

Je me retrouvai sur l'herbe, Julie me frappait dans les mains et la marquise, dans

son costume de bain, ruisselant l'eau de toutes parts, approchait un flacon de mon visage.

Elle me regarda d'un œil sévère, quoique dans son

3o L'AME EN PEINE

regard il y eût une nuance de satisfaction contenue dont

le sens m'échappa.

u Enfant ! » disait-elle, i grand enfant ! »

Tu connais les faits, mon pieux ami, fais-moi la

charité d'un conseil, et bénis le ciel de vivre loin de ces

tempêtes.

De cœur et d'âme,

Ton bien sincère ami,

Robert de K. de C.

2>î IC

'Sï'l est possible que vous connaissiez madame de K, ; <^r je vous en féliciterais, car c'est une bien remarquable personne. Son visage est joli, mais on ne dit

TOUT LE RtSTF. DE MADAME DE K,

point d'elle : « Mon Dieu, la jolie femme ! » on dit : « Madame de K, ?.. . Ah ! sac à papier, la belle femme ! n

Sentez-vous la nuance ? et elle est facile à saisir. Ce qui charme en elle, c'est bien moins ce qu'on voit que ce que Ton àewinc — Ah! sac à papier, la belle femme! Cela se dit après le repas, lorsque l'on a dîné chez elle et que son mari, qui est malheureusement d'une santé chancelante et ne fume pas, est allé chercher des cigares dans son petit meuble. On dit cela assez bas, comme en confidence; mais, dans la discrétion même que l'on affecte, il est facile de lire chezchacundes convives une conviction profonde. — Ces dames gui sont au salon ne se doutent vraiment pas assez de la liberté charmante qui caractérise les causeries de ces messieurs lorsqu'ils s'en vont dans le fumoir déguster leur cigare en prenant le café.

" Oui, oui, c'est une bien belle personne !

— Ah fichtre! opulente beauté, opulente!...

— Mais c'est ce pauvre de K. qui me tourmente; il

ne se remet pas, savez-vous ? — Cela ne vous inquiète pas, docteur ? »

Tout le monde sourit imperceptiblement à l'idée que ce pauvre K-, qui est ailé chercher des cigares, dépérit visiblement, tandis que sa femme va si bien.

« Il n'est pas raisonnable, il travaille trop; moi, je le lui ai dit. Sadireciion au ministère!...

Merci, je ne prends jamais de sucre.

— C'est sérieux, savez-vous ?

car enfin il n'est pas solide, » hasarde gravement un convive qui se pince les lèvres pour ne pas rire.

1 Je trouve même que depuis l'an dernier sa beauté est plus complète, dit un petit monsieur tout en remuant son café.

— La beauté de de K. ? je ne trouve pas.

— Je ne dis pas cela.

— ■ Permettez.... mais si, n'est-ce pas, docteur?

— Parbleu ! — Comment donc, — distinguons — Ah! ah! ah! B et on éclate de ce bon rire qu'affectionnent les gens qui digèrent. La glace est rompue, l'on se rapproche les uns des autres, et l'on poursuit à voix

EST le COU qui est remarquable. Tout à l'heure elle s'est détournée, ce cou était sculptural.

— Le cou, le cou I... et les mains, et les bras, et les épaules I L'avez-vous vue au bal de Léon, il y a quinze jours ? — Une reine , mon cher, une impératrice romaine!

Voyez-vous... le cou, les épaules, les bras...

— Et tout le reste I hasarde quelqu'un en regardant

dans sa tasse. » On rit beaucoup, et cet excellent de K.

arrive avec une boîte de cigares de forme exceptionnelle.

> Ceux-ci, mes amis, dit-il en toussant un peu, je

vous prie de les fumer avec recueillement. »

Nouvel éclat de rire causé par tout ce reste qui est resté dans l'esprit de chacun.

J'ai souvent dîné chez mon ami de K. , et j'ai toujours ou presque toujours entendu, après le dîner, une conversation analogue à la précédente.

Mais j'avoue que le soir où j'entendis le mot impertinent de ce monsieur, je fus particulièrement choqué : premièrement, parce que de K. est mon ami, et en second lieu, parce que je ne peux pas souffrir les gens qui parlent de ce qu'ils ne connaissent pas. Moi seul à Paris, j'ose le dire, connais à fond la question, et je... Oui, moi seul; et le compte est facile à faire : Paul et son frère sont en Angleterre, Ernest est consul en Amérique; quant à Léon, il est à Hyères dans sa petite sous-préfecture; vous voyez donc que je suis en toute vérité le seul à Paris qui puisse...

« Mais quoi, monsieur Z. ? — Vous plaisantez ? — Expliquez-vous, où voulez-vous en venir ? — Prétendez-vous que madame de K. ? — Ah mon Dieu ! mais c'est une inconvenance !

— Rien, rien ; je suis absurde, mettez que je n'ai rien dit, mesdames ; nous allons causer d'autre chose. Comment ai-je eu l'idée de parler de tout ce reste! Parlons d'autre chose. »

C'était par une belle matinée de printemps, la pluie tombait à torrents et le vent du nord soufflait avec fureur, lorsque la jeune personne, plus morte que vive....

Au fait, je sens que je n'en sortirai pas. Mieux vaut tout dire. Seulement, jurez-moi d'être discrets. — Parole d'honneur? — Eh bien, voici la chose.

Je' suis, je le répète, le seul homme^à Paris qui puisse

parler en connaissance de cause de tout le reste de madame de K.

Il y a un certain nombre d'années — ne précipitons rien, — j'avais un ami intime chez lequel nous nous réunissions le soir. En été, la fenêtre restait ouverte et, à la lueur de nos cigares, nous restions là, étalés dans nos fauteuils et causant à Taventurc. Or, un soir que nous parlions pisciculture — tous ces détails me sont encore présents — nous entendîmes les accords d'un clavecin puissant, et bientôt après les notes hardies d'une voix plus énergique qu'harmonieuse, je dois le dire.

« Tiens, elle a changé ses heures, fit Paul en regardant une des fenêtres de la maison qui était en face.

— Qui est-ce qui a changé ses heures, cher ami ?

— Ma voisine, parbleu ! Forte voix ! qu'est-ce que vous en dites? Ordinairement, elle vocalise le matin, j'aimais mieux cela, c'était à Theure de ma promenade. »

Instinctivement, je tournai les yeux vers la fenêtre éclairée, et, à travers les rideaux qui étaieat baissés, j'aperçus distinctement une femme vêtue de blanc, les cheveux dénoués et s'agitant devant son instrument comme une personne qui se sait seule et se livre à son inspiration.

Mon Fernandy pars, va chercher la gloire, oi oi oi.,.. re, chantait-elle à pleine poitrine. Le chant me parut médiocre, mais la chanteuse, en déshabillé de nuit, m'intéressa beaucoup. « Messieurs, dis-je, il me paraît y avoir

derrière ce fragile tissu — je faisais allusion au rideau — une bien belle personne. Veuillez éteindre vos cigares, la lueur pourrait trahir notre présence et troubler la chanteuse. »

Immédiatement, on abandonna les cigares, on ferma même la fenêtre presque complètement, pour plus de sûreté, et nous nous mîmes en observation.

Cela n'était pas, je le sais, d'une discrétion absolue; mais que diable voulez - vous , nous étions jeunes , tous les cinq célibataires, et puis... en fin de compte, cher lecteur, n'en auriez-vous pas fait autant que nous r

Lorsque la romance fut terminée, la chanteuse se leva. Il faisait extrêmement chaud, et son vêtement devait être bien léger, car la lumière qui se trouvait au fond de la chambre en traversait le lîssu. C'était l'un de ces longs vêtements qui tombent jusqu'aux pieds et que l'usage réserve pour la nuit. Souvent une dentelle ou un fes-

ton précieux en garnissent le contour supérieur; les manches en sont larges, les plis en sont longs, flottants, et d'ordinaire exhalent un parfum d'ambre ou de violette... Mais peut-être connaissez-vous ce vêtement-là comme moi. La belle s'approcha de la glace, et il nous sembla

qu'elle contemplait son visage; puis elle leva les bras en Tair, et, dans le gracieux mouvement qu'elle fit, sa manche, qui était ouverte et fort large, glissa de son beau bras rond, dont nous aperçûmes distinctement le contour.

« Bigre ! » s'écria Paul d'une voix étouffée ; mais il n'en put dire davantage.

La chanteuse alors réunit dans ses deux mains sa chevelure qui tombait très-bas, et la tordit en l'air comme font les laveuses. Sa tête, que nous voyions de profil, était un peu penchée en avant, et ses épaules, que le mouvement de ses bras rejettait en arrière, rendaient plus saillants et plus nets les contours d'une poitrine ample et sans faiblesse.

« Du marbre ! du paros ! murmurait Paul ; ô Cypris, Cythérée, Paphia !

— Mais tais-toi donc, animal ! »

Il semblait vraiment que la flamme de la bougie comprît le plaisir que nous éprouvions, et prît à cœur de préciser notre admiration. Placée derrière la belle chanteuse, elle éclairait si habilement les choses, que le grand

TOUT LE RESTE DE MADAME DE K. Sg

vêtement aux longs plis ressemblait à ces vapeurs légères qui voilent l'horizon, sans le cacher, et qu'en un mot, l'imagination la plus curieuse eût été désarmée par tant de complaisance, et se fût écriée :

« C'est bien ! "

Bientôt la belle s'achemina vers son Ht, s'assit dans un petit fauteuil fort bas, où elle s'étendit à son aise,

et elle resta là quelques mstants, les bras réunis au-dessus de sa tête et les jambes allongées ; puis minuit sonna lentement; nous la vîmes prendre sa jambe droite, la soulever sur sa jambe gauche, et nous nous aperçûmes qu'elle n'était point déchaussée.

Mais que sert de m'en demander davantage ? Ces souvenirs me troublent, et, quoiqu'ils me soient restés bien présents à l'esprit, bien présents je puis le dire, j'éprouve

comme un embarras mêlé de pudeur à vous les raconter tout au long. D'ailleurs, au moment où, écartant les plis de sa couche, elle se préparait sans doute à y entrer, la bougie s'éteignit...

Le lendemain, vers les dix heures du soir, nous nous retrouvâmes tous les cinq chez Paul, quatre d'entre nous avaient leur lorgnette dans la poche. Comme la veille, la belle chanteuse se mît à son piano, puis procéda lenter ment à sa toilette de nuit. Même grâce, même charme; mais, lorsque nous arrivâmes au moment fatal où la veille la bougie s'était éteinte, un léger frisson passa au milieu de nous. En vérité, pour ma part, je tremblais. Fort heureusement, le ciel était pour nous ; la bougie resta allumée. La jeune femme alors, d'une main charmante dont nous distinguions facilement les détails grassouillets, caressa Toreiller, le tapota, le disposa avec mille précautions câlines dans lesquelles on devinait cette pensée :

« Avec quel bonheur je vais enfoncer ma tête là dedans! »

Puis elle fit disparaître les petits plis de la couche, dont le contact aurait pu la blesser, et se soulevant sur son bras droit, ainsi que fait un écuyer qui veut se mettre en selle, nous vîmes son genou gauche, brillant et poli comme le marbre, s'enfoncer lentement. Il nous sembla entendre comme un craquement; mais ce craquement

semblait joyeux. L'apparition fut rapide, trop rapide, hélas ! et ce fut dans une sorte de confusion délicieuse que nous aperçûmes une jambe rondelette, éclatante de blancheur, se débattant dans la soie du couvre-pied. Le vêtement de nuit, s'oubliant lui-même, voltigea un instant, puis se tendit avec effort sous les saillies puissantes d'un modelé inflexible, ainsi qu'au souffle de la brise la grande voile qui flottait d'abord se gonfle, se tend, résiste, et semble une sphère énorme prête à se déchirer. Enfin tout rentra dans le calme; et c'est à peine si nous pûmes distinguer un petit pied rose et poli qui, n'ayant pas sommeil, flânait encore en dehors et agaçait la soie...

Délicieux souvenir de ma riante jeunesse ! Ma plume grince, mon papier semble rougir comme celui des marchandes d'oranges... Je crois que j*en ai trop dit.

J'appris, à quelque temps de là, que mon ami de K... se mariait, et, chose singulière, épousait précisément cette belle personne que je connaissais si bien.

« L'adorable femme! m'écriai-je un jour.

— Vous la connaissez donc? me dit-on.

— Moi, non, pas le moins du monde.

— Mais alors...

— Oui..v non... permettez... je l'ai aperçue une fois, à la grand*messe.

— Elle n'est point fort jolie, me fit-on remarquer.

— De visage!., répondis-je; et à part moi je disais : oui, de visage ; mais tout le reste ! »

Il n'en est pas moins vrai que, depuis bien longtemps, ce secret m'étoufTe, et si je me décide aujourd'hui à vous en faire l'aveu, c'est que ma conscience en sera, ce me semble, plus calme.

Mais, pour l'amour de Dieu, n'ébruitez pas la chose.

s-n^6fs

^^ UR ies marches du temple les fidèles se 1 pressent; les toilettes, déjà printanières, miroitent au soleil, les jupes balayent la poussière de leurs grands plis flottants, les plumes et les

rubans s'agitent, la cloche tinte pieusement et les équipages arrivent au trot, déposent sur la dalle ce que le faubourg possède de plus pieux et de plus noble, puis viennent se ranger en file, au fond de la place, et alignent leurs écussons.

Dépêchez-vous, fendez la foule, si vous voulez être placée, car Tabbé Gélon prêche aujourd'hui sur l'abstinence, et quand Tabbé Gélon prêche, c'est comme si la Patti chantait.

Entrez, Madame, poussez la triple porte qui se referme lourdement; d'une main rapide, frôlez le goupillon que vous présente le pieux vieillard et faites, avec soin, un petit signe de croix gracieux, mignon, qui ne tache pas vos rubans.

Entendez-vous ces chuchotements discrets et aristocratiques ? « Bonjour, ma belle !

— Bonjour, mignonne. C'est toujours sur l'abstinence qu'il va prêcher ? Avez- vous une place ?

— Oui, oui, venez avec moi. — C'est le fameux chapeau ?

— Oui; l'aimez- vous ? — Un peu perroquet, pas vrai? Que de monde, bon Dieu ! Où donc est votre mari ?

— Comment, perroquet ! il est ravissant... Mon mari est dans le banc d'œuvre; il est parti avant moi; ça devient du fanatisme chez lui ; il parle de déjeuner avec des radis et des lentilles !

— Cela doit être une bien douce consolation pour vous!

— Ne m'en parlez pas!... Suivez moi... Tiens! voilà Ernestine et Louise. — Toujours son nez! cette pauvre Louise ! qu'est-ce qui croirait qu'elle ne boit que de l'eau... »

Et ces dames s'avancent au milieu des chaises qu'elles renversent en passant avec une certaine noblesse.

Une fois placées, elles s'affaissent sur leur prie-Dieu, jettent un regard d'adoration, regard voilé, profond, humide, sur le maître-autel, et cachent ensuite leur visage dans leur petite main gantée.

Durant deux minutes elles s'abîment gracieusement dans le Seigneur, s'assoient ensuite, façonnent coquettement rénorme nœud de leur chapeau, puis à travers un lorgnon d'or qu'elles soutiennent en relevant le petit doigt, elles promènent sur l'assistance un regard clignotant, et, tout en agaçant les plis satinés d'une jupe difficile à contenir, elles distribuent à droite et à gauche d'adorables petits bonjours, de délicieux petits sourires.

« Etes-vous pas mal, mignonne ?

— Parfaitement, merci. Voyez- vous, là-bas, entre les deux cierges, Louise et M"** de C... ? — Est-il permis de venir à Téglise ainsi fagotée.

— Oh! je n'ai jamais eu grande confiance dans la

piété de M™* de G... Vous savez son histoire? Thistoire du paravent?... Je vous raconterai cela plus tard.

— Ah ! voilà le bedeau. »

En eifet, le bedeau à chaînette montre sa tête luisante dans la chaire de vérité. Il prépare le siège, dispose le petit banc, puis s'efface et laisse passer Tabbé Gélon, un peu pâli par le jeûne du carême, mais admirable, comme toujours, de dignité, d'élégance et d'onction. L'auditoire s'agite un instant et s'installe confortablement. Le bruit cesse et tous les regards pieusement avides se tournent vers le visage de l'orateur. Celui-ci, les yeux au ciel, est droit et immobile; on devine un coin du ciel dans son regard inspiré; ses belles mains blanches, qu'une fine dentelle entoure, sont négligemment posées sur le velours rouge de la chaire. Quelques instants encore il attend, puis il tousse deux fois, déplie son mouchoir, dépose dans un coin son chapeau carré, et, avançant le corps en avant, il laisse tomber de ses lèvres, avec cette voix douce, lente, persuasive, adorable que vous lui connaissez, le premier mot de son sermon : « Mesdames. »

Il n'a dit que cela, et 'déjà tous les cœurs lui sont gagnés. Lentement il promène sur son auditoire un regard velouté qui pénètre et attire, puis, après quelques mots latins qu'il a le tact de traduire bien vite en français, il ajoute :

« Qu'est-ce que Tabstinence, pourquoi faire abstinence, comment faire abstinence ? Ce seront là, Mesdames, les trois points que nous allons développer. »

Il se mouche, crache, tousse, un saint frémissement agite toutes les âmes — que va-t-il dire ? magnifique sujet ! écoutons.

N'est-il pas vrai, Madame, que votre cœur est pieusement ému, et qu'en ce moment vous ressentez une véritable soif d'abstinence et de mortification ?

Le lieu saint est noyé dans une douce obscurité assez semblable à celle de votre boudoir et qui porte à la rêverie.

Je ne sais quoi d'ineffable et de vaguement enivrant vous pénètre. La voix de ce beau vieillard vénéré, au milieu de ce grand silence, a quelque chose de délicieusement céleste. Des échos mystérieux répètent dans les profondeurs du temple chacune de ses paroles, et dans l'ombre du sanctuaire, les chandeliers d'or étincellent comme des pierreries. Les vieux vitraux aux dessins symboliques s'illuminent tout à coup, des flots de lumière et de soleil traversent l'église comme une lame de feu. Est-ce le ciel qui s'entr'ouvre ? est-ce l'esprit d'en haut qui descend parmi nous ?

Et perdue dans une pieuse rêverie qui vous berce et vous charme, vous regardez avec extase les capricieuses sculptures qui se perdent dans les voûtes et les tuyaux

étranges du grand orgue aux cent voix. Les croyances enfantines saintement cultivées dans votre cœur se réveillent tout à coup, un vague parfum d'encens se promène encore dans l'air.

Les colonnes de pierre s'élancent à des hauteurs infinies, et de ces voûtes célestes descend la lampe d'or qui se balance et promènedansTair son éternelle lumière. Dieu - " ^^ l__i— est grand !

Peu à peu les suavités de la voix du prêtre vous ravis- - sent davantage, le sens de ses paroles s'efface; et, au

SOUVENIRS DE CARÊME 4y

divin murmure de la voix sainte, comme un enfant qui s'endort dans le sein de Dieu, vos paupières se ferment.

Vous ne dormez point, mais votre tête se penche, le bleu vous environne, votre âme, amoureuse du vague , s'élance dans des espaces célestes, et se perd dans rinfini.

Sensation douce et saintement enivrante, extase délicieuse ! Et quelques-uns pourtant sourient de cette religieuse mise en scène, de ces pompes et de ces splendeurs, de cette musique céleste qui amollit les nerfs et fait vibrer le cerveau. Pitié pour ces rieurs qui ne comprennent pas rineffable jouissance de s'ouvrir les portes du Paradis, à volonté, et de se rapprocher des archanges dans ses moments perdus !

Mais que sert de parler des impies et de leur impuissant sourire ? comme l'a dit l'abbé Gélon d'une si adorable façon : Notre cœur est une forteresse assiégée sans cesse par V esprit des ténèbres.

L'idée d'une lutte constante contre ce personnage puissant a quelque chose qui centuple les forces et' flatte assez la vanité. Quoi ! seule dans votre forteresse, ]C[adame, seule contre le noir ennemi!

Mais chut ! l'abbé Gélon termine d'une voix vibrante et fatiguée. Sa main droite trace dans l'air le signe de paix. Puis il essuie son front couvert de sueur, ses yeux

brillent d'un éclat divin, il descend l'étroit escalier, on

5o SOUVENIRS DE CARÊME

entend les coups réguliers de la canne du bedeau qui le reconduit à la sacristie.

« A-t-il été assez beau, mignonne :

— Adorable! quand il a dit : Que mes yeux se ferment à jamais si... vous vous souvenez ?

— Superbe ! et plus loin encore : Oui, Mesdames, vous êtes coquettes! il nous a dit des duretés!... il parle admirablement.

— Admirablement. Il est divin. >>

i. csi quan-e heures; l'église est plongée dans l'ombre et le silence.

Cesi il peine si le roulement des voitures arrive confusément dans ce séjour de la prière, et le craquement de la botte qui se répète au loin est le seul bruit humain qui trouble ce grand calme.

Cependant, à mesure qu'on avance, on aperçoit dans les chapelles, des groupes de fidèles agenouillés, immobiles, silencieux. — A voir le désespoir que semble exprimer leur personne, on est accablé de tristesse et d'inquiétude. Est-ce un appel de condamnés ?

Une de ces chapelles offre un aspect particulier. Cent ou cent cinquante dames, perdues dans le velours et la soie, sont entassées saintement autour du confessionnal. — Une douce odeur de violette et de verveine embaume les environs, et l'on s'arrête malgré soi devant cet amas d'élégances.

Des deux celluleii de la pénitence, les flots d'une jupe insoumise s'élancent au dehors, car la pénitente, retenue à la taille, n'a p'j faire entrer que la moitié de son corps dans le petit endroit; cependant l'on aperçoit dans l'ombre sa tète qui s'agite, et l'on devine, aux mouvements contrits de sa plume blanche, que son front s'incline sous la remontrance et le repentir.

A peine a-t-clie terminé son petit récit, que dix voisines se précipitent pour la remplacer. Cet empressement se comprend et s'explique, car cette chapelle est celle oîi l'abbé Gélon confesse, et vous savez que lorsque l'abbé

Gélon confesse, c'est absolument comme s'il prêchait; il y a foule.

Il dirige toutes ces dames, ce bon abbé, et, avec un dévouement angélique, reste enfermé pendant des heures dans cette cabine étroite sans lumière et sans air, à travers les grilles de laquelle deux éternelles pénitentes lui soufflent constamment leurs péchés.

Ce bon abbé ! ce qu'il a d'adorable, c'est qu'il n'est pas long. Il sait éviter les détails inutiles, — il voit l'état de l'âme avec une iînesse de tact et une sûreté de coup d'œil qui vous évite mille embarras; de sorte qu'étant, par-dessus le marché, homme d'esprit et du monde, il vous rend presque agréable le récit de ces petites faiblesses dont il vous a soufflé la moitié.

On arrive auprès de lui un peu embarrassée de son léger paquet, et tandis qu'on hésite à lui tout raconter, d'une main discrète et savante, il dénoue l'objet, en examine rapidement le contenu, sourît ou vous console, et l'aveu est fait sans qu'on ait dit un mot; en sorte qu'on s'écrie, en se prosternant devant Dieu :

« Mais, Seigneur, j'étais blanche, blanche comme le lis, et moi qui m'inquiétais ! »

Alors même que sous Thabit sacerdotal il cesse d'être homme et parle au nom de Dieu, le timbre de sa voix, la finesse de son regard trahissent la distinction native et révèlent cette fleur de courtoisie qui ne saurait nuire au ministre de Dieu, et dont on ne peut se passer de ce côté-ci de la rue du Bac.

Si Dieu veut qu'il y ait dans le monde un faubourg Saint-Germain (et Ton ne saurait nier qu'il le souhaite) n'est-il pas juste qu'il nous donne un ministre parlant notre langue et comprenant nos délicatesses ? Cela tombe sous le sens, et je ne comprends pas, en vérité, certaines de ces dames qui viennent me parler de Tabbé Brice. Non pas que je veuille dire du mal de ce brave abbé ; ce n'est ni le moment ni l'endroit; c'est un saint homme, mais d'une sainteté un peu commune et qui demanderait un coup de brosse.

Il faut lui mettre les points sur les i, il comprend mal ou ne comprend pas du tout. Avouez-lui une peccadille et son sourcil se fronce; il lui faut l'heure, l'instant, les circonstances, les antécédents; il examine, il palpe, il pèse et finit, avec ses mille questions, par être indiscret et friser l'inconvenance. N y a-t-il pas même dans la sainte mission du prêtre une façon d'être sévère avec politesse et de rester gentilhomme avec les gens bien nés ?

SOUVENIRS DE CAREME

'abbé Brice sent la charrue, pourquoi ne le dirais-je pas ? et cela lui nuira. — Il est bien un peu républicain ! mal chaussé , des ongles déplorables, et quand il a ses gants — deux fois par an — ses doigts restent écartés et roides... Je ne nie pas ses admirables vertus, remarquez bien; mais vous aurez beau faire, vous n'amènerez jamais une femme du monde à raconter ses petites affaires au fils de son fermier, en lui disant : Mon père. Il ne faut pas non plus pousser les choses jusqu'à l'absurde. Et puis, je ne sais, mais cet excellent abbé Brice répand une détestable odeurde tabac à priser.

Il confesse toutes sortes de gens, et vous conviendrez qu'il est désagréable d'avoir sa femme de cham- , -' • bre ou sa cuisinière pour

vis-à-vis de cellule. Il n'y a pas de femme comprenant mieux que vous, chère Madame, l'humilité chrétienne; mais enfin, vous n'avez pas l'habitude d'aller en omnibus, et vous ne tenez pas à la prendre.

On vous dira qu'au ciel vous serez trop heureuse

d'appeler voire cocher : A/o/j frère, et de dire à Rosalie : Ma sœur; mais ces braves gens auront avant passé par le purgatoire , et le feu purifie tout. D'ailleurs, qui m'assure que Rosalie ira au ciel, puisque vous - même , chère Madame, vous n'êtes pas sûre d'y entrer ?

On comprend donc parfaite- Ai^^ Ht I^W^K^^ mentquelacha-

- "* '' * '^*»» pelle de l'abbé

Gélon soit pleine. Si l'on chuchote un peu, c'est qu'il -y a trois grandes heures que l'on attend et que tout le monde se connaît.

. OUTILS CCS dames sont là, en vérité. « Faites-moi donc une petite place, ma belle, » dit tout bas une nouvelle arrivante en se faufilant au milieu des jupes, des

56 SOUVENIRS DE (5aRÊME

prie-Dieu et des chaises. — « Ah ! c'est vous, chère amie, venez donc ! Clémentine et M™" de B. sont là dans le coin, à la bouche du canon. Vous en avez pour deux bonnes heures.

— Si M"° de B. est là, ça ne m'étonne pas, elle est intarissable, et il n'y a pas de femme qui... raconte plus lentement. Est-ce que tout ce monde-là n'a pas encore passé ? Ah ! voilà Ernestine. {Elle lui adresse de la main un petit salut discret.) C'est un ange, cette enfantlà. Elle m'a avoué l'autre jour qu'elle avait la conscience fort troublée, parce qu'à la lecture de la Passion elle ne pouvait pas se décider à embrasser le paillasson.

— Ah ! charmant ! mais, dites-moi, est-ce que vous l'embrassez, ce paillasson ?

— Moi ! jamais de la vie ; c'est fort malpropre, ma chère !

— Vous en accusez-vous au moins ?

— Oh! je m'accuse de tous ces petits brimborions en masse, je dis : Mon père, j'ai eu du respect humain. Je donne le total.

— C'est absolument comme moi, et ce bon abbé Gélon acquitte la note.

— Sérieusement, le temps lui manquerait s'il voulait faire autrement. Mais il me semble que nous causons un peu trop , mignonne ; permettez que je songe à mes affaires. »

Madame s'étale sur son prie-Dieu. Élégamment elle

SOUVENIRS DE CARÊME bj

ôte, sans quitter des yeux l'autel, le gant de sa main droite, et de son pouce elle fait tourner, en remuant les lèvres, sa bague de sainte Geneviève qui lui sert de chapelet. Puis, les yeux baissés et la bouche pincée, elle soulève le fermoir fleurdelisé de son livre d'heures et y cherche les prières qui ont rapport à sa position.

(Lisant avec ferveur) « Mon Dieu, c'est accablée sous le poids de mes fautes que je me prosterne à vos pieds... — Ce qui est désolant, c'est le froid aux pieds. Avec mon mal de gorge, c'est une bonne grippe que ça me coûtera... — Que Je me prosterne à vos pieds.,. — Ditesmoi, ma belle, savez- vous si la femme des cierges a une chaufferette? Rien n'est plus mauvais que le froid aux pieds, et cette M"*° de P... qui reste là des heures! je suis sûre qu'elle raconte les péchés de ses amies en même temps que les siens. — Ça n'a pas le sens commun ! je ne sens plus mon pied droit, je lui payerais sa chaufferette, à cette femme ! (Lisant) J'incline mon front dans la poussière sous le poids du repentir et de la. . .

« Ah ! M™** de P. . . a fini ; elle est rouge comme un coq. » Quatre dames se précipitent avec un pieux élan pour la remplacer.

« Ah ! Madame, ne me poussez pas, je vous prie.

— Mais, Madame, j'étais ici avant vous.

— Je vous demande mille pardons. Madame.

— Vous entendez singulièrement le respect du saint lieu !

— Chut ! chut ! — Profitez de l'occasion, Madame, faufiiez-vous et prenez la place vide. (A l'oreille) N'oubliez pas le gros d'hier, et les deux petits de ce matin. *

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