CAUSENT AU COIN DU FEU
r-i \i>\yiE,agitant en l'air ses doigts mignons. " '' — C'est ruche, ruche, ruché, des amours de ruches et -garnies de blondes tout autour.
L'Amfe. — Ça a du genre, ma belle.
Madame. — Oui, je crois que cela aura du genre ; et
Souvenirs de CARÉiME Sg
par-dessus cette mousse, cette neige, retombent les grandes basques en soie bleue comme le corsage ; mais d'un bleu... charmant, dans les... un peu moins cru que le bleu de ciel; vous savez, dans les... Mon mari appelle ce bleu-là un bleu discret.
L'Amie. — Ah ! charmant! il a des mots à lui.
Madame. — N'est-ce pas ? On comprend tout de suite; bleu discret ! Cela fait image.
L'Amie. — A propos de mots à lui, vous savez qu'Ernestine ne lui a pas pardonné sa plaisanterie de l'autre soir ?
Madame. — Comment, à mon mari ? quelle plaisanterie ? L'autre soir où il y avait Tabbé Gélon et Tabbé Brice ?
L'Amie. — Et son fils, qui était là justement.
Madame. — Comment, le fils de Tabbé Brice ? {Elles éclatent de rire toutes deux,)
L'Amie. — Mais — ah ! ah ! ah ! — qu'est-ce que vous dites donc là ? — ah ! ah ! — petite folle !
Madame. — Je vous dis l'abbé Brice, et vous ajoutez : Et son fils. C'est de votre faute, mignonne. Il doit être enfant de choeur, ce chérubin ? {Redoublement de petits ri7^es sonores.)
L'Amie, lui posant la main sur la bouche. — Mais taisez-vous donc, taisez- vous donc; c'est très-mal, en plein carême !
6o SOUVENIRS DE CARÊME
Madame. — De quel fils parlez-vous alors ?
L'Amie. — Du fils d'Ernestine, parbleu ! d'Albert, une fleur d'innocence. Il a entendu la plaisanterie de votre mari, et sa mère était vexée !
Madame. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire, chère amie, contez-moi donc cela.
L'Amie. — Eh bien ! en entrant dans le salon et en apercevant les candélabres allumés et les deux abbés, qui se trouvaiônt au milieu dans ce moment-là, votre mari a fait semblant de chercher quelque chose, et comme Ernestine lui demandait ce qu'il cherchait.
a Je cherche le bénitier, » a-t-il dit assez haut, o pardon, chère voisine, d'arriver encore au milieu de Toffice. »
Madame. — Est-ce possible ? {Riant) Le fait est qu'il n'a pas de chance; voilà deux fois de suite qu'il rencontre ces messieurs chez Ernestine. — C'est une sacristie, ce salon-là.
L'Amie, asse:{ sèchement. — Une sacristie ! Comme vous vous émancipez, ma belle, depuis votre mariage !
Madame. — Je n'ai pas eu à m'émanciper, je n'ai jamais aimé à rencontrer les prêtres ailleurs qu'à l'église.
L'Amie. — Voyons, vous êtes une enfant, et si au fond je ne vous savais bien pensante... Comment, vous n'aimez pas à rencontrer Tabbé Gélon ?
Madame. — Ah I Tabbé Gélon, c'est autre chose, il est si charmant !
SOUVENIRS DE CARÊME 6i
L'Amie, vivement. — N'est-ce pas, qu'il est distingué ?
Madame. — Et respectable? ses cheveux blancs encadrent admirablement son visage pâle et plein d'onction.
L'Amie. — Oh ! il a une onction ! et ce regard, ce beau regard attendri! L'autre jour, lorsqu'il a parlé sur la méditation, il était divin. A un certain moment, il a essuyé une larme; il n'était plus maître de son émotion; il s'est calmé, cependant, presque immédiatement; il a une puissance sur lui-même merveilleuse; il a repris avec calme; mais l'attendrissement nous avait gagnées à notre tour. C'était électrique. — La comtesse de S..., qui était tout près de moi, pleurait comme une fontaine, sous son chapeau jaiine.
Madame. — Ah! oui, je le connais, le chapeau jaune; quel paquet que cette M"® de S...!
L'Amie. — Le fait est qu'elle est toujours fagotée!... On lui a proposé un évêché, je le sais de bonne source, c'est mon mari qui l'a appris par ces messieurs de l'Œuvre, eh bien...
Madame, interrompant. — On a proposé un évêché à M"* de S... ? On a eu tort.
L'Amie. — Vous plaisantez sur tout, ma belle; il y a cependant des sujets qui sont dignes de respect. Je vous dis qu'on a proposé la mitre et l'anneau à l'abbé Gélon ; eh bien, il a refusé. Dieu sait cependant que l'anneau pastoral ferait bien sur sa main.
Madame. — Oh! quant à cela il a une main charmante.
L'Amie. — Une main d^une blancheur, d'une finesse, d'un aristocratique. Nous avons peut-être tort de nous arrêter sur ces détails mondains; mais c'est que vraiment sa main est d'une beauté ! — vous savez ; {avec élan) je trouve que Tabbé Gélon fait aimer la religion. Suivezvous ses conférences?
Madame. — J'ai été à la première. J'aurais voulu y retourner jeudi, mais M™* Savain est venue m'essayer mon corsage ; il a fallu discuter pendant une éternité à cause des biais des basques.
L'Amie. — Ah! les basques sont en biais?
Madame. — Oui, oui, avec une foule de petits croisillons; c'est une idée à moi. — Je n'ai vu cela nulle part; je crois que ce ne sera pas mal.
L'Amie. — M'"*' Savain m'a dit que vous aviez supprimé les épaulettes du corsage.
Madame. — Ah! la bavarde! Oui, je ne veux sur l'épaule qu'un ruban, un rien, de quoi accrocher un bijou. — Je craignais que le corsage ne fût un peu nu. M™® Savain m'avait plaqué des entre-deux ridicules. Séance tenante, j'ai voulu essayer autre chose, mon système de croisillons, toujours..., et j'ai manqué la conférence de ce bon abbé Gélon. Il a été admirable, à ce qu'il paraît ?
L'Amie. — Oh ! admirable. Il a parlé contre les mau-
vais livres; il y avait foule. Il a réduit à néant toutes les horreurs de ce M. Renan. — Quel monstre que cet homme !
Madame. — Vous avez lu son livre ?
UAmie. — Dieu m'en garde! Vous ne savez donc pas que c'est tout ce qu'on peut trouver de plus... Enfin il faut que ce soit bien fort, puisque Tabbé Gélon en parlant de cela à un de ces messieurs de l'Œuvre, un ami de mon mari, a prononcé le mot...
Madame. — Eh bien, quel mot?
L'Amie. — Je n'ose vous le dire : car, en vérité, si c'était vrai, ce serait à faire trembler. Il a dit que c'était {bas à roreillé) V Antéchrist! On reste confondu, n'est-ce pas? On vend sa photographie; il a un air satanique. [Regardant à la pendule) Deux heures et demie ! je me sauve, je n'ai point donné mes ordres pour le dîner. Ces trois jours de maigre dans la semaine me mettent au martyre. Il faut varier un peu, — mon mari est trèsdifficile. Si nous n'avions pas le gibier d'eau, ce serait à perdre la tête. Comment faites-vous, ma belle?
Madame. — Oh ! moi, c'est bien simple, pourvu que je ne fasse pas faire maigre à mon mari, il se contente de tout. — Vous savez, Auguste n'est pas très. . .
L'Amie. — Pas très. •.; je trouve qu'il est beaucoup trop peu..., car, enfin, si dans la vie on ne s'impose pas quelques privations... Non, en vérité, c'est trop commode ! J'espère au moins que vous avez une dispense ?
Madame. — Oui, je suis en règle.
L'Amie. — Moi, j'en ai une de droit pour le beurre et les œufs , comme sous-chancelière de TAssociation. L'abbé Gélon me pressait pour me faire accepter une dispense complète à cause de mes migraines ; mais j'ai refusé. Oh ! j'ai refusé à la lettre. Si ofa transige avec ses principes ! Après cela il y a des gens qui n'ont pas de principes.
M.VDAME. — Si c'est pour mon mari que vous dites cela, vous avez tort. Auguste n'est point un païen , il a un fonds excellent.
L'Amie. — Un fonds ! vous me faites bouillir. Tenez, je m'en vais. Eh bien, c'est entendu, je compte sur vous pour mardi; il prêchera sur l'autorité, un sujet superbe; on s'attend à des allusions. Ah! j'oubliais de vous dire, je quête, et je tiens à votre obole, mignonne. Je quête pour le denier. On m'a donné Tidée de quêter avec ma fillette sur mon prie-Dieu. M"*" de K... a quêté dimanche à Saint-Thomas, et son bébé tenait la bourse. Ce petit Jésus a eu un succès fou, mais fou.
Madame. — J'irai, assurément. — Quelle toilette mettez-vous ?
L'Amie. — Oh! toute simple et en noir! Dans ce moment-ci, vous comprenez...
Madame. — D'ailleurs le noir vous va si bien.
L'Amie. — Oui, tout est pour le mieux, le noir ne me
va pas trop mal. — A mardi. Dites donc , tâchez d'amener votre mari, lui qui aime tant la musique!
Madame. — Oh! quant à cela, je ne vous promets pas.
L'Amie. — Eh! mon Dieu, ils sont tous comme cela, ces messieurs; ils font les esprits forts et quand la grâce les touche, ils regardent leur passé avec horreut. Quand mon mari parle de sa jeunesse, il a les larmes aux yeux. — Il faut bien vous dire qu'il n'a pas toujours été comme il est maintenant ; sa jeunesse à lui a été extrêmement agitée, ce pauvre ami ! — Je ne déteste pas qu'un homme connaisse un peu la vie, et vous ? Mais je bavarde et le temps passe, il faut encore que j'aille chez M™° W. . . — Je ne sais pas si elle a trouvé son jeune premier.
Madame. — Qu'est-ce qu'elle en veut faire, grand Dieu!
L'Amie. — Un jeune premier pour sa soirée. On joue la comédie chez elle. Oh! dans un but pieux; vous sentez que pendant le carême!... c'est uniquement pour motiver uns quête en faveur de l'Association. — Je me sauve, adieu, ma belle.
Madame. — A mardi, mignonne, en grand uniforme?
L'Amie, souriant, — En grand uniforme. — Mes amitiés à votre damné. Je l'aime bien tout de même. Adieu. »
N sommeil agité a presque toujours pour cause une mauvaise digestion. — Mon ami le docteur Jacques est là pour vous le dire.
Or, ce soir-là, — c'était parbleu vendredi dernier, — j'avais commis la faute de manger de la barbue, poisson qui m'est positivement contraire.
Dieu veuille que le récit du rêve singulier qui en fut la corrséquence vous inspire de prudentes réflexions!
Quoi qu'il en soit , voici mon songe dans toute son étrangeté :
J'avais dans ce rêve l'honneur d'appartenir, comme premier vicaire, à Tune des paroisses les plus fréquentées de Paris. — On n'a pas idée d'une pareille folie ! — J'avais en outre quelque embonpoint, une tête respectable encadrée de nombreux fils d'argent, des mains délicates,
le nez aquilin, une grande onction^ Tamitié de nos dames, et, j'ose le dire, l'estime de M. le curé.
Tandis que, rentré dans la sacristie, je disais mon action de grâces tout en dénouant les cordons de mon aube, M. le curé s'approche de moi — je le vois encore,
— il se mouchait.
« Mon cher ami, me dit-il, vous confessez ce soir, n''est-ce pas ?
— Mais sans doute. Vous allez bien ce matin?... J'avais beaucoup de monde à ma messe... »
Et tout en disant cela, j'achevai mon action de grâces; je remis mon aube dans Tarmoire, et, offrant une prise à M. le curé:
« Cela ne rompt pas le jeûne! lui dis-je avec gaieté.
' — Eh... eh... eh! non, non; d'ailleurs, il est midi moins cinq, et la pendule retarde. »
Nous prîmes une prise, et nous nous en allâmes bras dessus bras dessous par la petite porte des sacrements de nuit en causant amicalement.
Tout à coup je me trouvai transporté dans mon confessionnal. La chapelle était pleine de dames, qui toutes s'inclinèrent à mon approche. J'entrai dans mon étroit tribunal dont j'avais la clef. Je disposai sur le banc mon coussin à air qui m'est indispensable aux veilles de grandes fêtes — les séances durant alors fort longtemps;
— j'endossai par-dessus ma soutane le surplis tout blanc
qui était accroché à un porte-manteau, et, après m^être recueilli un instant, j'ouvris le petit volet qui me met en communication avec les pénitentes.
Je n'entreprendrai pas de vous décrire une à une les différentes personnes qui vinrent s'agenouiller près de moi. Je ne vous dirai pas que Tune d'elles, par exemple, une dame toute vêtue de noir, au nez étroit, aux lèvres minces, au visage jaunâtre, après avoir récité sans hésitation son Cofîfiteor en latin, me toucha infiniment, quoique étant du sexe, par la confiance absolue qu'elle me témoigna. En dix minutes, elle trouva moyen de me parler de sa belle-sœur, de son frère, d'un oncle qui allait mourir et dont elle héritait, de ses neveux, de ses domestiques, et je compris, malgré la touchante bienveillance qui perçait dans ses paroles, qu'elle était la victime de toutes ces personnes. Elle finit par me confier qu'elle avait un fils à marier et que son estomac l'empêchait de jeûner.
Je vis encore une foule d'autres pénitentes, mais il serait trop long de vous en entretenir, et nous nous contenterons, si vous le voulez bien, des deux dernières qui me sont d'ailleurs restées particulièrement dans la mémoire.
Une petite dame empanachée se précipita dans le confessionnal; elle était vive, rose, éveillée; malgré son expression de profond recueillement, elle parlait trèsvite, d'une voix flûtée, et bredouilla son Conjiteor en dépit du bon sens.
SOUVENIRS DE CARÊME 6g
« Mon père, dit-elle, j'ai une inquiétude.
— Parlez, mon enfant, vous savez qu'un confesseur est un père.
— Eh bien! mon père... mais je n'ose en vérité... »
Il y a beaucoup de ces petits cœurs craintifs qui demandent à être encouragés. Je lui dis :
« Osez, mon enfant, osez.
— Mon mari, murmura-t-elle d'une voix confuse, ne veut pas faire maigre pendant le carême. Dois-je l'y forcer, mon père ?
— Oui, l'y forcer par la persuasion.
— C'est qu'il prétend qu'il ira dîner au restaurant si je ne lui fais pas servir de viande. Oh ! je souffre beaucoup de cela! N'assumerai- je pas la responsabilité de toute cette viande, mon père ? »
Cette jeune épouse m'intéressait vraiment ; elle avait au milieu de la joue, vers le coin de la bouche, un petit creux, une sorte de petite fossette toute mondaine, mais charr mante, dans le sens profane du mot, et qui donnait à son visage une expression particulière. Ses petites dents blanches brillaient comme des perles lorsqu'elle ouvrait la bouche pour raconter ses pieuses inquiétudes; elle répandait en outre un parfum presque aussi doux que celui de nos autels , quoique d'une nature différente, et je respirais ce parfum avec un malaise plein de scrupules qui ne laissait pas que de me disposer à l'indul-
gence. J'étais si près d'elle qu^aucun des détails de son visage ne m'échappait; je distinguais, presque malgré moi, jusqu'à un petit frisson de son sourcil de gauche qu^agaçait à chaque instant une folle mèche de ses blonds cheveux.
« Votre position, lui dis-je, est délicate : d'une part, votre bonheur domestique, et, d'autre part, vos devoirs de chrétienne.» — Son cœur poussa un gros soupir. — « Eh bien ! chère enfant, mon âge me permet de vous parler ainsi, n'est-ce pas ?
— Oh ! oui, mon père.
— Eh bien, ma chère enfant...» — Je crus m'^apercevoir en ce moment qu'elle avait au coin extérieur de ses yeux une espèce de tache bistrée, affectant la forme d'un fer de flèche. — « Efforcez-vous, ma chère enfant, de convaincre votre époux qui, au fond...» — De plus, ses cils fort longs et en quelque sorte bouclés étaient soulignés, dirai- je presque, par une ligne noirâtre, se gonflant et se dégradant délicatement vers le milieu de l'œil. Cette particularité physique ne me parut point être un fait naturel et de naissance, mais bien, être la conséquence d'une coquetterie préméditée.
Chose étrange, la constatation de cette faiblesse dans ce cœur si candide ne fit qu'augmenter ma compassion. Je continuai d'une voix douce :
' « Efforcez-vous de ramener à Dieu monsieur votre
mari. Le maigre n'est pas seulement une observance religieuse, c'est aussi un usage salutaire pour la santé. Non solum lex Dei, sed et tant... Avez- vous fait tout pour ramener votre époux ?
— Oui, mon père, tout absolument.
— Précisez, mon enfant, je dois tout savoir.
— Eh bien ! mon père, je Tai pris par la douceur, par la tendresse... i>
Je pensais à part moi que ce mari était un grand misérable.
« Je Fai conjuré sur la tête de notre enfant, » continua le petit ange, de ne point compromettre son salut et le mien. Deux ou trois fois même je lui ai dit que les épinards étaient accommodés au jus, alors qu'ils Tétaient au maigre... Ai-je mal fait, mon père ?
— Il est de saints mensonges qu'excuse T Église, car elle ne considère alors que Tintention et la plus grande gloire de Dieu ; je ne saurais donc vous dire que vous avez mal fait. Vous n'avez point eu, n'est-ce pas, vis-à-vis de votre époux, quelques-unes de ces violences excusables et qui peuvent échapper à une âme chrétienne lorsqu'elle lutte contre Terreur? C'est qu'il n'est point naturel, en vérité, qu'un honnête homme se refuse aux prescriptions de l'Église. Faites-lui d'abord quelques concessions.
— {Apec contrition) Je lui en aï fait, mon père, et de trop nombreuses peut-être!...
— Qu'entendez- VOUS par ces mots?
— Espérant le ramener à Dieu, je lui ai accordé des,., tendresses que j'aurais dû lui refuser... peut-être me trompai-je, mais il me semble que j'aurais dû les lui refuser.
— Ne vous alarmez pas, ma chère enfant, tout est dans les nuances, et il est urgent en ces matières de distinguer avec délicatesse. Il est entre deux époux certaines tendresses sur lesquelles T Église ferme les yeux. Elle ne les approuve pas. (Gomment les approuveraitelle, puisqu'elles lui sont officiellement étrangères et qu'elles constatent un lien regrettable entre Tàme et son enveloppe terrestre?) Mais enfin TÉglise les tolère paternellement, ces tendresses, ne voulant pas, dans sa sagesse, que l'espèce humaine s'éteigne encore. Mais cette dernière considération est la seule qui fasse excuser certaines concessions faites à nos sens; à nos sens... qui sont, comme vous le savez, nos plus mortels ennemis.
— Oui, mon père; oh! je vous comprends, et, je puis vous l'assurer, mes intentions ont toujours été conformes à vos conseils; mais les siennes, mon père, celles de mon mari... en suis-je responsable? Voilà ce qui me trouble et m'inquiète.
— Je comprends ces respectables scrupules, mon enfant, mais ne vous alarmez pas sans raison. Monsieur votre mari vous fait-il part de ses intentions ?
— Non, mon père.
— Eh bien ! alors, ma chère enfant, il n'est point juste que vous en supportiez les conséquences. Si vous acceptez avec résignation et comme à regret votre rôle de victime... est-ce ainsi que vous l'acceptez ?
— (Baissant les yeux) Oui mon père, je l'accepte avec une résignation... douce... la plupart du temps.
— Et le reste du temps? » Je me sentais ému par tant de candeur.
« Le reste du temps, je me soumets aussi, mais par reconnaissance pour sa bonté, car mon mari est bien bon, mon père, et c'est cela même qui me fait autant souffrir de le voir en dehors du droit chemin. Quelquefois, je me dis que je ne devrais pas l'aimer autant, car enfin Dieu avant tout!
— Oui, mon enfant; l'Église, en effet, doit passer avant tout.
— C'est ce que je me dis, mon père, mais mon mari joint à sa bonté une gaieté si communicative, il a une façon si gracieuse et si naturelle d'excuser son impiété, que je ris malgré moi, alors que je devrais pleurer. II me semble qu'il s'élève un voile entre moi et mes devoirs, et mes scrupules s'effacent sous le charme de sa présence et de son esprit... Mon mari a beaucoup d'es-
prit, » ajouta-t-elle avec un petit sourire imperceptible où perçait une nuance d'orgueil.
Hum... hum... » (La noirceur de cet homme me révoltait.) Je repris sévèrement : « II n'est point de forme séduisante que le tentateur ne revête, mon enfant. L'esprit en lui-même n'est point chose condamnable, quoique l'Église l'évite pour elle-même, le considérant comme parure mondaine ; mais il peut devenir dangereux, il peut être estimé comme une véritable peste, alors , qu'il tend à ébranler la foi. La foi ! qui est aux âmes — je n'ai pas besoin de vous le dire — ce que le velouté est àla pêche et..., si je puis m'exprimer ainsi... ce que la... rosée est... à ia fleur, hum... hum. Poursuivez, mon enfant...
— Mais, mon père, lorsque mon mari m'a distraite un instant, je m'en repens bientôt. A peine est-il parti que je prie pour lui.
— Bien... très-bien.
— ( Enhardie , quoique timidement).. . Je lui ai cousu une petite médaille miraculeuse dans son pardessus.
— Et avez-vous remarqué un résultat ?
— [Avec embarras) Pour certaines choses, il y a du mieux, oui, mon père, mais pour te maigre il est toujours intraitable.
SOUVENIRS DE CARÊME jb
— Ne vous découragez pas. Nous sommes dans le saint temps du carême; eh bien, employez de pieux subterfuges ; faites- lui préparer quelques aliments maigres, mais pourtant agréables au goût.
— Oui, mon père, j'y ai pensé. Ainsi, avant-hier, je lui ai fait servir un de ces pâtés de saumon qui imitent le jambon...
— {Apec un léger sourire)... Ouï... oui... je connais cela. Eh bien?
— Eh bien! il a mangé le saumon, mais il s'est fait cuire ensuite une côtelette.
— Déplorable ! — dis- je presque malgré moi, tant l'endurcissement de cet homme me paraissait excessif. — De la patience, mon enfant, offrez au Ciel les souffrances que vous cause Timpiété de votre mari et rappelez-vous que vos efforts vous seront comptés. Vous n'avez plus rien à me dire ?
— Non, mon père,
— Recueillez-vous donc. Je vais vous donner l'absolution. » Et la chère âme soupira en joignant ses deux petites mains.
A peine ma pénitente se fut-elle soulevée pour se retirer que je fermai brusquement mon petit volet et je pris une longue prise de tabac. — Les priseurs savent combien une prise repose les esprits; — puis, après avoir remercié Dieu rapidement, je tirai de la poche de ma
soutane ma bonne grosse montre et je constatai qu'il était moins tard que je ne pensais. Le jour obscur de la chapelle m'avait trompé, et mon estomac avait partagé mon erreur. J^avais faim. Je chassai de mon esprit ces préoccupations charnelles, et, après avoir agité mon rabat sur lequel quelques grains de tabac étaient tombés, je donnai de l'aisance à Tune de mes bretelles qui me gênait un peu à l'épaule et j'ouvris mon guichet.
« Eh bien! Madame, on fait attention , disait ma pénitente de gauche, en s'adressant à une dame dont je n'aperçus qu'un ruban de chapeau, on fait attention, cela n'a pas de nom. »
La voix de ma pénitente, qui était fort irritée, quoique contenue par le respect du lieu, s'adoucit comme par enchantement au grincement de mon petit guichet. Elle s'agenouilla, croisa pieusement ses deux belles mains dégantées, parfumées, roses, grassouillettes, chargées de bagues... mais passons. Il me sembla reconnaître les mains de la comtesse de B..., une âme d'élite que j'ai l'honneur de visiter fréquemment, le samedi surtout, qui est le jour où mon couvert est mis à sa table.
Elle leva son petit masque en dentelle, et je vis que je ne m'étais point trompé. C'était la comtesse. Elle me sourit comme à une personne qu'on connaît, mais avec une convenance parfaite; elle semblait me dire: « Bonjour, mon cher abbé, je ne vous demande pas des nouvelles de
vos rhumatismes, parce qu'en ce moment vous êtes revêtu d'un caractère sacré, mais enfin je m'y intéresse. 9 Ce petit sourire était irréprochable. J*y répondis par un sourire semblable, et je murmurai très-bas, lui faisant comprendre par l'expression de mon visage que je faisais en sa faveur une concession unique, je murmurai : « Vous allez bien, ma chère Madame ?
— Merci, mon père, je vais bien. » — Sa voix avait repris un timbre angélique. — « Mais je viens de me mettre en colère. »
— Et pourquoi ? peut-être avez-vous pris pour de la colère ce qui n'était qu'un moment d'humeur... » Il ne faut pas effrayer les pénitentes.
« Ah I du tout, c'était bien de la colère, mon père... On vient de me déchirer ma robe du haut en bas ; et, franchement, il est étrange que Ton soit exposée à de pareils inconvénients en s'approchant du tribunal de la...
— Recueillez-vous, chère dame, recueillez-vous; » et prenant un air grave, je lui adressai ma bénédiction.
La comtesse se recueillit, mais je vis très-bien que son esprit distrait cherchait vainement à rentrer en lui-même. Par un singulier phénomène de lucidité, je voyais clair dans son cerveau, et ses pensées m'apparaissaient une à une. Elle se disait : « Recueillons-nous ; mon Dieu, accordez-moi la grâce de me recueillir; » mais plus elle faisait d'efforts pour contenir son imagination, et plus celle-ci devenait insai-
yS SOUVENIRS DE CARÊME
sissable et glissait entre ses doigts. « J'ai pourtant fait un
n y a pas dix mi nutes qu descendan voiture ) comptais trois péchés, il y en avait un surtout auqiid nais... Comme ces petites choses - là vous échappent ! je les aurai laissés dans la voiture ! »
Et elle ne put s'empêcher de sourire en ellemême à l'idcc de ces trois petits péchés perdus dans les coussins.
« Et ce pauvre abbé qui m'attend dans sa petite chambrette... Comme il doit
avoir chaud là-dedans! il est tout rouge... Mon Dieu, mon Dieu, pac où commencer ? je ne peux pourtant pas inventer des crimes... C'est cette robe déchirée qui m'a distraite.
« Et Louise qui m'attend à cinq heures chez la couturière. Impossible de me recueillir!... Mon Dieu, ne détournez pas vos regards de moi, et vous, qui lisez dans mon âme. Seigneur!... Louise attendra bien jusqu'à cinq heures un quart, d'ailleurs le corsage va bien, il n'y a que la jupe à essayer... Et dire que j'en avais trois, il y a dix minutes ! »
Toutes ces pensées différentes, les unes pieuses et les autres profanes se débattaient toutes à la fois dans le cerveau de la comtesse, de sorte que je crus le moment venu d'intervenir et de Taider un peu.
« Voyons, » lui dis-jé d'une voix paternelle en m'accoudant avec bienveillance et en faisant tourner dans mes doigts ma tabatière :
« Voyons, chère dame, parlez sans crainte, n'avezvous rien à vous reprocher ? n'avez-vous pas eu quelques mouvements de... coquetterie mondaine, quelque désir de briller aux dépens du prochain ? » J'avais une vague idée que je ne serais pas démenti.
a Oui, mon père, » fit-elle en aplatissant les brides de son chapeau, « quelquefois; mais j'ai toujours fait un efibrt pour chasser ces pensées.
8o SOUVENIRS DE CARÊME
— Cette bonne intention vous excuse en quelque sorte; mais réfléchissez, et voyez combien ces petits triomphes de la vanité sont vides, combien ils sont indignes d*une âme vraiment pure et l'éloignent du salut. — Je sais qu'il est certaines exigences sociales... le monde... Oui... oui... mais enfin... on peut, dans ces plaisirs même que rÉglise tolère — je dis tolère — on peut apporter ce parfum de bienveillance pour le prochain dont parle rÉcriture, et qui est Tapanage... en quelque sorte... Tapanage... glorieux... oui... oui... continuez.
— Mon père, je n'ai pu résister à certaines tentations de gourmandise.
— Encore... encore !... Rentrez en vous-même, — vous êtes ici au tribunal de la pénitence, eh bien ! promettez à Dieu de lutter énergiquement contre ces petites tentations charnelles, qui ne sont pas en elles-mêmes de grands crimes... Eh, mon Dieu! non, je le sais; mais enfin, ces sollicitations prouvent une attache persistante, et qui déplaît à Dieu, pour les douceurs passagères et trompeuses de ce monde... Hum... hum... et cette gourmandise s'est-elle manifestée par des actes plus condamnables qu'à l'ordinaire, ou bien est-ce simplement comme le mois dernier ?
— Comme le mois, dernier, mon père.
— Oui... oui... toujours les petits gâteaux entre les repas. » — Je soupirai avec gravité.
SOnVENIRS DE CARÊME
" Oui, mon père, et presque toujours un verre de Capri ou de Syracuse après.
— Ou de Syracuse après... Enfin, passons, passons, ■ Je crus m'apercevoir
M © il
que ces petits gâteaux '
et ces vins de choix me donnaient des distractions dont je demandai mentalement le pardon au Seigneur.
■ Que vous rappelezvous encore ? dis-je en passant ma main sur mon visage.
— Plus rien, mon père, je ne me rappelle plus rien.
— Eh bien t faites naître en votre cœur un repentir sincère pour les péchés que vous venez d'avouer et pour ceux que vous auriez pu oublier; rentrez en vousmême, humiliez-vous devant le grand acte que vous venez d'accomplir. Je vais vous donner l'absolution... Allez en paix. »
La comtesse se releva , elle me sourit avec une courtoisie discrète, et, reprenant sa voix ordinaire, elle me dit tout bas :
« A samedi soir, n'est-ce pas ? »
J'inclinai la tête en signe de consentement, mais
8i SOUVENIRS DE CARÊME
j'étais un peu embarrassé à cause de mon caractère sacré.
Je vous ai déjà dit, cher lecteur, que dans ce rêve tout à fait étrange, j'avais le don de lire dans la pensée de mes voisines, de sorte que je vis très-bien ce que fit et pensa la comtesse lorsqu'elle eut quitté le confessionnal.
Elle alla retrouver son prie-Dieu, et, sincèrement affaissée devant le Seigneur, elle lui adressa une action de grâces fervente et rapide. Elle se sentait soulagée d'un grand poids, vivifiée pour ainsi dire, et, sans sa petite montre bleue qui lui dit que la bonne Louise l'attendait chez la couturière, à cause de cette malheureuse jupe, elle fût restée bien longtemps en contemplation devant la pureté de son âme qui lui inspirait une juste fierté.
L'heure avançait : elle glissa dans sa poche divers menus objets, et en particulier un petit livre coquet à fermoir d'or au dos duquel on lisait : Petit bosquet de la pénitence, ou : Rentre^ en vous-mêmes; puis, remettant son gant sans quitter des yeux pour cela l'image de notre salut, après avoir baissé son voile et étage le nœud de son chapeau, elle poussa vers Dieu son âme et lui dit : « ^ Pardon, mon Dieu, de me retirer si vite ; oh! je ne vous abandonne pas! mais une affaire pressée, un rendez- vous... vous savez, mon Dieu, combien les rendez-vous sont choses irrémissibles... » Elle fit un signe de croix très-coquet, pas plus long que cela, et s'envola, légère, pure, joyeuse. Ses petits talons pointus
faisaient paf ! paf! sur les grandes dalles, et elle prenait plaisir à écouter le bruit de ses pas que répétait le pieux écho. Elle se disait ;
« Écoutez-moi marcher, échos sacrés du temple, car aujourd'hui je suis pure comme vous; quel bonheur on a à se sentir un ange et en réalité, comme cela coûte peu ! M
A la porte de l'église sa voiture l'attendait; sur un geste d'elle infiniment doux, ses chevaux s'avancèrent en piaffant et le valet de pied ouvrit la portière. Elle monta, et dit d'une voix tout à fait onctueuse à son frère en Jésus qui attendait le chapeau à la main : « Où j'ai dit : rue de la Paix.
— Madame s'arrêtera-t-elle chez le pâtissier ? hasarda le valet de pied.
— Hum ! n fit-elle en regardant son gant. . . Puis tout à coup, d'une voix résolue où perçait une nuance d'orgueil : « Non, non, allez directement. « Et elle ajouta, en posant la main sur le petit livre qu'elle avait dans la 'poche :
« Merci, mon Dieu, je suis un ange! ne souillons pas mes ailes. »
En ce moment il se fit un grand bruit, et, ayant ouvert les yeux, j'aperçus Jean qui allumait mon feu. Pendant
un moment je ■ luttai entre le rêve et la réalité, et ce ne fut pas sans peine que je m'arrachai complètement de ce cauchemar étrange.
• Jean, quelle heure est-îl ? » fis-je en étendant les bras.
1 Dix heures et demie. Que mangera monsieur à son déjeuner ?
— Rien... une tasse de thé. »
Je me sentais encore une pesanteur sur l'estomac.
\ .^''^Nl DL SaI ni D..^MB\bSADE
Te ne te dis pas que ce ne soit pas )oli, ajouta ma tante, - en effleurant le chenet du beat de sa petite botte. Cela donne au regard un charme particulier , je Inavoué.
Un nuage de poudre sied à ravir, un doigt de rouge fait admirablement, et jusqu'à cette demi-teinte bleuâtre qu'elles s'étalent je ne sais comment, sous Toeil... Dieu, qu'il y a des femmes coquettes ! — As-tu vu, jeudi, chez M™' de Sieurac, les yeux d'Anna ? Est-il permis, franchement... comprends-tu qu'on ose?
— Eh ! eh ! ma tante, je ne détestais pas ces yeux-là, et, entre nous, ils avaient un velouté !
— Je ne te conteste pas cela, ils avaient du velouté !
— Et en même temps un éclat si étrange sous cette pénombre, une expression de si délicieuse langueur !
— Oui, assurément; mais enfin c'est s'afficher. — Sans cela! — C'est quelquefois très-joli. — J'ai rencontré au bois des créatures adorables, sous leur rouge, leur noir et leur bleu; car elles se mettent aussi du bleu, Dieu me pardonne !
— Oui, ma tante, du bleu polonais, ça s'estompe, — c'est pour les veines.
— {Avec intérêt) Elles imitent les veines ? — C'est une infamie, ma parole d'honneur ! — Mais tu m'as l'air d'être bien au courant ?
— Oh ! j'ai joué si souvent la comédie dans le monde ! j'ai même chez moi toute une collection de petits pots, de pattes de lièvre, d'estompés, de pointes, etc., etc.
— Ah ! tu as tout cela ? mauvais sujet ! — Dis-moi, vas-tu au bal de l'Ambassade, demain ?
— Oui, chère petite tante; et vous, vous costumerezvous?
— Il le faut bien, pour faire conime tout le monde. On dit, au reste, que ce sera splendide. {Après un silence) Je me poudre, crois-tu que cela m'ira bien ?
— Mieux qu'à qui que ce soit, chère tante ; vous serez adorable, j'en suis certain.
— Nous verrons cela, petit courtisan. » — Elle se leva, me tendit sa main à baiser avec un air d'aisance exquise et fit mine de s'éloigner ; puis se ravisant :
« Au fait, Ernest, puisque tu vas à l'Ambassade, demain, viens me prendre, je t*offre une place dans ma voiture. — Tu me diras ton goût sur mon costume ; et puis... » — Elle éclata de rire, et se penchant à mon oreille en me prenant la main : « Apporte donc tes petits pots ; — viens de bonne heure alors. C'est entre nous ? » Elle posa un doigt sur ses lèvres en signe de discrétion. « A demain. »
Ma tante, comme vous pouvez le voir, n'a point encore dit adieu à la jeunesse, et elle a bien fait. Elle a plus de vingt-cinq ans si j'en crois une addition que je viens de faire, à part moi ; mais je calcule si mal , qu'avec la meilleure volonté du monde, je n'oserais vous dire rien de certain sur son âge. Et d'ailleurs à quoi bon ? Un murmure d'admiration ne l'accueille -t- il pas toujours, lorsqu'elle entre au bal avec son grand air de reine cou-
ronnée? Les passants affairés ne se détournent-ils pas tous, lorsque dans son petit coupé noir elle lance par la portière une adresse au cocher ? N'a-t-elle pas, dans la voix, les sons argentins de la jeunesse, et dans les gestes la grâce délicate d'une feriune de vingt ans ? N'est-elle pas, enfin, cette bonne et chère tante, dans tout l'éclat de la beauté épanouie, sûre d'elle-même et triomphante ?
Le lendemain soir, la chambre de ma tante offrait le speaacle du désordre le plus échevelé. De tous les tiroirs entr'ouverts, béants, s'échappaient des dentelles chiffonnées, des mousselines, des broderies. Sur les meubles, des écrins entr'ouverts, au milieu de peignes et d'épingles à cheveux. Des bouts de rubans et des bouts de fil, des morceaux de satin et des débris de fleurs jonchaient le tapis auquel une légère couche de poudre à la maréchale donnait un aspect blanchâtre et poussiéreux. Plusieurs bougies et trois lampes sans abat-jour répandaient une lumière éclatante sur ce désordre, au milieu duquel, ma tante parée, coiffée, poudrée et debout
devant son armoire à glace examinait, d'un œil exercé, sasplendide toilette de marquise Louis XVI.
La femme de chambre et la couturière, toutes deux à genoux et les yeux battus (elles avaient passé la nuit), farfouillaient dans les nœuds de satin et plantaient fiévreusement des épingles.
« Marie, un peu plus à gauche, le ruban que vous tenez. — Madame Savain, votre corsage est d'un bon doigt trop large. Je suis dans un sac, madame Savain.
— Peut-être le corset de Madame est -il un peu plus serré qu'à l'ordinaire ?
— Bien certainement qu'il est plus serré. Ne savezvous pas que, sous Louis XVI, les femmes portaient la taille extrêmement fine ? Il faut respecter l'archéologie ou ne pas s'en mêler, madame Savain. — Le devant n'est pas mal. Il est bien dans le caractère. » Ma tante se regarda dans la glace de profil.
« Je craignais que cette coupe en biais, que Madame m'a fait copier sur une robe du temps, et surtout ces lacets intérieurs disposés pour effacer les épaules, n'avantageassent un peu trop Madame.
— Mais, madame Savain, vous devriez savoir que, sous Louis XVI, les femmes de qualité portaient la poitrine fort en avant. Non, non, il n'y a rien d'exagéré, il faut être dans le caractère. » Et effleurant de ses doigts
roses et potelés les saillies extrêmes d'une gaze savam-
go UN BAL D'AMBASSADE
ment indiscrète, elle sourit et ajouta : « Non, madame Savain, rien d'exagéré. — Marie, donnez-moi la boîte à mouches. » La femme de chambre lui présenta Tobjet. — Ma tante mouilla son doigt de son aristocratique salive, le plongea dans la boîte, d*un air nonchalant, puis, le doigt en Tair et armé d^un point noir, elle regarda dans la glace d'un œil pénétrant, hésita un instant, et, tout à coup, d'un mouvement résolu et avec une merveilleuse adresse, paf, elle posa sa mouche juste au milieu de l'exagération. Ça la sauve, murmurait-elle. Ça détourne l'attention. — Et elle sourit de bon cœur.
Le fait est que cette mouche qui ressemblait à une bête . à bon Dieu prise entre deux roses, était posée avec un tact, un art, un sentiment extrême. Ni trop haut, ni trop bas ; c'était bien là sa placc^ et dans la demi-teinte du sillon bleuâtre elle semblait, la pauvre petite, se cacher pour ne pas rougir. — C'était touchant. En sorte que . les critiques les plus enclins à la médisance auraient dit comme ma tante, en regardant l'ensemble de son corsage épanoui : Non certes, il n'y a pas d'exagération.
Et cependant, il y en avait un peu au fond. Peut-être cela tenait-il à ce que ma tante arrivait, sans qu'on s'en doutât, à cet âge adorable où la beauté voulant être à l'aise s'épanouit dans toute l'ampleur d'une riche maturité.
Peut-être cela tenait-il encore à ce que, sous l'empire d'une préoccupation archéologique, et pour obéir à la
mode de nos arrière-grand'mères qui rapprochaient leurs seins l'un de l'autre, comme deux jumeaux qui s'aiment, ma tante n'avait pas songé qu'un changement de forme ferait croire à une augmentation de volume.
Peut-être enfin la finesse inaccoutumée et excessive de sa taille serrée dans un corset de satin blanc, dont les craquements chatouillaient l'oreille à chaque mouvement qu'elle faisait, produisait-elle seule cette illusion charmante?
Dans tous les cas, la mouche sauvait tout.
« Comme tu arrives tard! me dit-elle. — il est onze heures, sais-tu, et nous avons, ajouta-t-elle en montrant ses dents blanches, nous avons encore bien des choses à faire. Les chevaux sont attelés depuis une heure. — Je parierais qu'ils vont s'enrhumer dans cette cour glaciale. » Et en disant cela elle allongeait son pied chaussé d'une mule à talon rouge, toute miroitante de broderies d'or. Son pied grassouillet débordait un peu au sortir de sa chaussure, et à travers les jours de son bas de soie brillant, la peau rose de sa cheville apparaissait par intervalles.
« Comment me trouves-tu, monsieur l'artiste ?
— Mais, comtesse... mais, chère tante, veux-je dire, je... j'étais ébloui par ce soleil de juillet, le plus chaud de Tannée, comme vous savez. Je vous trouve adorable... adora... et coiffée !
— N'est-ce pas, je suis bien coiffée? C'est encore Silvani qui a dressé tout cela; — il n'a pas son pareil, ce .
garçon-là. — Les diamants dans la poudre font admirablement, et puis cette coiffure élevée donne au cou du majestueux. Je ne sais pas si tu sais que j^ai toujours été assez coquette de mon cou •, c'est mon seul petit luxe. — As-tu tes petits pots ?
— Oui; ma tante, j*ai tout mon attirail, et si vous voulez vous asseoir...
— Je suis pâle à faire peur — un tout petit peu, n'est-ce pas, Ernest, tu sais ce que je t'ai dit ? » Et elle tourna la tête en me présentant Tœil droit. Je le vois encore cet œil! Seulement, comme elle se penchait en arrière pour être plus directement sous Téclat de la lumière, et que je m'approchais de son visage, le travail étant délicat, je voyais la gaze légère s'entr'ouvrir, et la maudite mouche, ainsi qu'une barque lointaine portée par la vague, se soulever et s'abaisser ensuite au gré de la respiration. Je ne sais quel parfum, étranger aux tantes d'ordinaire, montait de...
«c Tu comprends, cher ami, qu'il faut une occasion comme celle-ci et les nécessités d'un costume historique pour que je consente à me farder ainsi?
— Ma bonne petite tante, si vous bougez, ma main va trembler. » Et, dans le fait, effleurant ses longs cils, ma main tremblait.
a Ah oui, dans le coin, un peu... tu as raison, ça donne du velouté, de l'incertain, du... C'est très-drôle ce
UN BAL D'AMBASSADE qS
petit pot de bleu. Mon Dieu, que ça doit être laid! Ce que c'est que l'enchaînement des choses. Une fois poudrée, il faut bien se passer un peu de blanc de perle sur le visage pour ne pas être jaune comme un citron ; et une fois les joues enfarinées, on ne peut pas rester, — tu me chatouilles avec ton petit plumeau, — on ne peut pas rester comme un pierrot; il faut un doigt de rouge, c'est fatal. Et maintenant, vois un peu comme le diable est méchant', si après tout cela on ne s'élargit pas un peu les yeux, n'est-il pas vrai qu'on a l'air de les avoir percés avec une vrille ? C'est comme cela qu'on arrive petit à petit à monter sur l'échafaud. »
Ma tante se mit à rire de bon cœur, la petite barque disparut, comme abîmée entre deux vagues et reparut bientôt.
« Tiens, c'est très-bien ce que tu viens de faire, — bien sous Toeil, c'est cela — Comme ça anime le regard! Sontelles rouées, ces créatures ; comme elles savent ce qui va bien! C'est honteux! chez elles, c'est de la ruse, rien de plus. — Oh ! tu peux en mettre un peu plus de ton petit bleu, je vois ce que c'est maintenant. Ça fait vraiment pas mal.
« Comme tu arques les sourcils ! Tu ne crains pas que cela soit un peu noir ? C'est que, tu sais, je ne voudrais pas avoir Tair... Ma foi, tu as raison. Où donc as-tu appris tout cela ? Tu gagnerais de l'argent, sais-tu, si tu voulais exercer.
— Eh bien, ma tante, êtes-vous satisfaite? »
Ma tante éloigna son petit miroir à main, le rapprocha, l'éloigna encore, cligna des yeux, sourit, et se penchant de nouveau dans son fauteuil : « Il faut bien, le dire, mon cher, c'est adorable ton... Comment dis -tu qu'elles appellent cela, tes... amies?
— Le maquillage^ ma bonne tante.
— Il est fâcheux que cela ne s'appelle pas autrement, lorsque les femmes du monde s'en servent, car, en vérité, j'y aurais recours... pour le soir... une fois de temps en temps. Il est certain que cela donne du piquant. Dis-moi, tu n'as pas aussi un pçtit pot pour les lèvres ?
— J'ai Votre affaire.
— Ah ! c'est dans une fiole, c'est liquide ?
— C'est une espèce de vinaigre, comme vous voyez... Ma tante, ne bougez pas. Avancez les lèvres, comme si vous vouliez m'embrasser. Vous n'auriez pas par hasard l'envie de m'embrasser ?
— Si fait, et tu l'as bien mérité. Tu m'apprendras ton petit talent, pas vrai ?
— Très-volontiers, ma tante.
— Ah ! mais c'est miraculeux, ton vinaigre, quel éclat il donne aux lèvres, et comme les dents paraissent blanches! Il est vrai que j'ai toujours eu les dents assez...
— Encore un de vos petits luxes?
— Voilà qui est fait, je te remercie. » Elle me sourit en
minaudant un peu, à cause du vinaigre qui la piquait.
De son doigt mouillé, elle prit une mouche qu'elle se plaça sous l'œil avec une coquetterie charmante; puis une autre qu'elle mit vers le coin de la bouche, et, radieuse, adorable :
" Cache vite tes petits pots, D
me dit-elle, « j'entends ton oncle qui vient me chercher. Tiens, ' ferme-moi mes bracelets. — Minuit ! et mes pauvres chevaux; avec la grippe qui court! > A ce moment, mon oncle entra, en culotte et en
gfi UN BAL D'AMBASSADE
domino, u Je ne suis pas indiscret, dit-il gaiement en m'apercevant f
« Vous plaisantez, je suppose, fit-eile en se retournant. J'ai offert une place à Ernest qui va ce soir à l'Ambassade, comme nous. »
A l'aspect de ma tante, mon oncle ébloui et lui tendant sa main gantée : • Vous êtes ravissante, ce soir, ma chère! » Puis avec un fin sourire : « Votre teint a une animation et vos yeux un éclat I
— Oh! c'est le feu qu'on a laissé flaiïiber; on étouffe ici. Mais vous-même, mon ami, vous êtes superbe : jamais je ne vous ai vu la barbe si noire.
— C'est parce que je suis pâle, — je suis transi. — Jean a oublié mon feu qui s'est éteint ; venez-vous ? ■
Et ma tante sourit à son tour en prenant son éventai).
-Jg^EPuis ce jour où j'embrassai M"' de B... au beau milieu du cou, alors qu'elle me tendait le front, il s'est glissé dans nos relations je ne sais quelle froideur coquette qui ne laisse pas que d'être assez agréable. La question du baiser n'a jamais été com-
gS MA TANTE EN VÉNUS
plétement élucidée. C'était à ma sortie de Saint-Cyr que cela se passait. J'étais plein d'ardeur, et les fringales de mon cœur m'aveuglaient parfois. Je dis qu'elles m'aveuglaient et j'ai raison, car, en vérité, il fallait avoir le diable au corps pour embrasser sa tante au cou, comme je le fis ce jour-là... Mais passons.
Ce n'est pas qu'elle n'en valût pas la peine : peste ! ma petite tantante, comme je l'appelais alors, était bien la plus jolie femme du monde ; et coquette, et élégante!... et un pied! et, par-dessus tout, ce délicieux petit je ne sais quoi qui est si fort à la mode maintenant, et qui vous donne toujours envie d'aller trop loin.
Non, quand je dis qu'il fallait avoir le diable au corps, c'est parce que je songe aux conséquences que ce baiser pouvait entraîner. Le général de B..., son mari, se trouvant mon supérieur direct, ça pouvait m'attirer des histoires extrêmement désagréables... et puis, enfin, il y a le respect de la famille. Oh! je n'ai jamais transigé sur cet article-là !
Mais je ne sais pas pourquoi je rappelle tous ces vieux souvenirs, qui n'ont rien de commun avec ce que je veux vous raconter. Mon intention était simplement de vous dire que depuis mon retour du Mexique, je vais assez souvent chez M"* de B..., et peut-être bien faites- vous comme moi : car elle mène un assez grand train de maison; elle reçoit tous les lundis soir, et il y a générale-
ment foule chez elle; on s'y amuse. Il n'y a pas de distractions qu'elle n'invente pour conserver sa réputation de femme à la mode. J'avoue cependant que je n'avais rien vu de pareil chez elle à ce que je vis lundi dernier.
J'étais dans l'antichambre et le valet de chambre m^enlevait mon paletot, lorsque Jean, s'approchant de moi avec une nuance de mystère, me dit : « Monsieur, Madame attend Monsieur tout de suite dans sa chambre à coucher. Si Monsieur veut passer par le corridor et frapper à la porte qui est au bout. »
On a beau revenir du bout du monde, ces phrases-là vous font quelque chose. La vieille histoire du baiser me revint à l'esprit malgré moi. Que pouvait me vouloir ma tante ?
Je frappai discrètement à la porte, et immédiatement j'entendis' un bouquet d'éclats de rire contenus.
« Pas encore... — dans un instant, criait une voix rieuse. — Mais je ne veux pas qu'on me voie dans cet état, chuchotait une autre. — Mais si. — Mais non. — Vous êtes unique, ma belle : puisqu'il s'agit d'art... Ah! ah! ah! » Et l'on riait, et l'on se ruait derrière cette maudite porte.
Enfin, une voix dit : « Entrez. » Je tournai le bouton. A première vue je ne distinguai qu'un chaos confus, impossible à décrire, au milieu duquel se démenait ma tante, vêtue d'un maillot rose. Vêtue !... superficiellement.
lOO MA TANTE EN VENUS
Fort heureusement, une gracieuse guirlande de plantes marines, en papier, sauvegardait çà et là la pudeur. Elle me parut singulièrement engraissée, ma petite tantante, mais passons encore. Ses cheveux, dénoués et ondes, flottaient sur ses épaules, et Marie, sa femme de chambre — encore un bijou dont je vous dirai deux mots un de ces jours — agenouillée devant sa maîtresse, laçait sa bottine rose, effilée, en satin miroitant, et munie de talons extrêmement hauts et pointus.
Les meubles, les tapis, la cheminée, étaient encombrés et comme enfouis sous un amas sans nom. Des jupes de mousseline jetées à l'aventure, des dentelles, un casque en carton recouvert de papier doré, des écrins entr'ou verts, des nœuds de ruban, un maillot, — trop étroit sans doute et déchiré en deux. — Des fers à friser perdus dans les cendres, de tous côtés des petits pots, des brosses à étaler le blanc, des débris de toutes sortes. Derrière deux paravents qui divisaient la chambre, j'entendais des chuchotements et le frou-frou particulier aux femmes qui s'habillent. — Dans un coin, Silvani, l'illustre Silvani, encore revêtu de ce grand tablier blanc dont il s'affuble pour poudrer ses clientes, renfermait ses houpettes et abaissait ses manches d'un air satisfait. . . Je restai pétrifié. Que se passait-il chez ma tante?
Elle remarqua mon étonnement, car sans se détourner elle me dit d'une voix un peu émue :
« Ah ! c'est toi, Ernest ! » Puis, en prenant son parti sans doute, elle éclata de rire à toute volée, comme les femmes qui ont de belles dents, et ajouta d'un petit air conquérant :
« Tu vois, nous jouons la comédie. »
En disant cela, elle se détourna vers moi avec sa coiffure follement provocante et poudrée de rouge avec excès, son visage fardé comme celui d'une prêtresse antique, son regard noyé dans les langueurs artificielles, mais séductrices, du pensil japonais, son corsage souriant sous les trois brins d'herbe qui l'ombrageaient avec tact. Ces jambes, cette gaze, ce milieu tout odorant de parfums féminins, et derrière ces paravents... derrière ces paravents !
Parbleu ! je ne suis pas un enfant; vous comprenez bien que j'ai dû voir des choses, étant capitaine de lanciers et naturellement assez curieux. Mais, je peux vous le dire, je n'ai jamais été aussi sérieusement... intéressé que ce soir-là. Ce n'est pas en somme une chose si commune que de se trouver face à face avec les jambes de sa tante !
Il faut, me disais-je, tout en examinant un peu, y- on est homme, — il faut que les femmes du monde aient vraiment le diable au corps pour s'amuser de cette façon-là.
« Et quelle pièce allez-vous donc jouer, ma bonne tante, dans un costume aussi... séduisant?
— Bonsoir, capitaine, me cria une voix rieuse derrière le paravent de droite.
— Nous vous attendons, me dit une autre voix derrière le paravent de gauche.
— Bonsoir, Mesdames, à quoi puis-je vous être bon ?
— Mais ce n'est point une pièce que nous jouons, fit ma tante en rapprochant d'une main pudique ses herbes marines. Comme tu es en retard, mon bon ami ! est-ce qu'on joue la comédie maintenant ? Ce n'est point une pièce, c'est un tableau vivant : le Jugement de Paris.., Tu sais, le jugement de Paris ? — Je remplis le rôle de Vénus... Je ne voulais pas, mais ils m'ont tous persécutée... Donne-moi donc une épingle... sur la cheminée... à côté du sac de bonbons... là, à gauche, à côté de récrin... près de la bouteille de colle forte, sur mon paroissien... Comment, tu ne vois pas ? Ah ! c'est bien heureux ! Enfin on m'a mis Je pistolet sur la gorge pour m'obliger à jouer Vénus. « Comment, baronne, avec vos épaules, et vos bras, et... vos mains...» me disaient-ils; et patati, et patata... Donne-moi donc encore une épingle.. . Ces herbes, ça ne tient à rien !
— Il est pourtant indispensable qu'elles tiennent un peu, ma petite tante.
— Parbleu ! je vois bien ! tu me trouves un peu trop décolletée, n'est-ce pas } J'étais sûre que tu me trouverais un peu décolletée... je le leur ai dit ; mais, que veux-tu ?
MA TANTE EN VÉNUS Io3
c'est le rôle ; et puis enfin , c'est reçu , maintenant , ces choses-là. (5e retournant vers le paravent de droite :) Mignonne, passez-moi donc le rouge pour les lèvres ; le mien est d'une pâleur désolante. [Au coiffeur, qui se di^ rigevers la porte :) Dites-moi, Silvani, allez trouver ces messieurs qui s'habillent dans le billard et dans le cabinet du baron ; ils ont peut-être besoin de vous. — M™® de S... et ses filles sont dans le boudoir, vous savez... Ah! sachez donc si M. de V... a retrouvé sa pomme. Cest lui qui fait Paris, ajouta ma tante en se retournant vers moi. Cette pomme ne peut pas être perdue!... Eh bien! ma belle, et ce rouge que je vous demande ? Passez-le au capitaine par-dessus le paravent.
— Voilà le rouge, mais dépêchez-vous, capitaine, ma cuirasse craque quand je lève le bras.
J'aperçus, en effet, au-dessus du paravent, deux doigts effilés dont l'un, couvert de bagues étincelantes, tenait en l'air un petit pot sans couvercle.
« Comment, votre cuirasse craque, marquise ?
— Oh ! ça ira; prenez vite, capitaine.
— Ça va vous paraître drôle, mais je tremble comme la feuille, s'écria ma tante, j'ai peur de me trouver mal... Entendez-vous ces messieurs qui s'habillent à côté dans le cabinet ? Quel bruit ! Ah ! ah ! ah ! c'est adorable ; une vraie bande de cabotins. C'est enivrant, savez-vous, cette existence de coulisses, cette vie fiévreuse... Mais,
pour l'amour du bon Dieu, fermez donc la porte, Marie; j'ai dans les jambes un courant d'air affreux... Cette lutte de chaque instant avec le public, ces sifflets, ces bravos... me rendraient folle, avec ma nature impressionnable, je me connais!... »
Le vieux baiser me revint en mémoire, et je me dis : Capitaine, tu as méconnu la nature de ta parente. « Mais il ne s'agit pas de tout cela, continua ma tante, voilà que dix heures sonnent. Mon petit Ernest, est-ce que tu sais étaler le blanc liquide ? Comme tu es un peu... mauvais sujet...
— Un peu ! ah ! ah ! fit-on derrière le paravent.
— Enfin, poursuivit la baronne, ce serait bien extraordinaire si, dans tes campagnes, tu n'avais pas vu étaler du blanc liquide.
— Oui, en effet, chère tante, j'ai des données sur le blanc liquide, j'ai des données ; et en recueillant mes souvenirs...
— Est-ce vrai , capitaine , que cela donne des rhumatismes ?
— Mais non, je vous jure ; faites mettre deux bûches au feu, et donnez-moi ce qu'il faut. »
Ce disant, je retroussai mes manches et versai dans un petit vase en onyx qui se trouvait là le lait de la beauté, puis j'y trempai une petite éponge et je m'approchai.de ma tante Vénus en souriant.
MA TANTE EN VÉNUS io5
« Tu m'assures que cette drogue n'a point d'action sur la peau... je n'ose pas en vérité! » Et en disant cela elle minaudait comme une rosière qui va être couronnée : « C'est la première fois , sais-tu , que je mets ce blanc liquide... ah! ah! ah! mon Dieu! que je suis enfant! je suis toute tremblante.
— Mais, ma belle, vous êtes folle, s'écria la dame du paravent en éclatant de rire; quand on joue la comédie, il faut se soumettre aux exigences de la rampe.
— Vous entendez, ma bonne petite tante ?... voyons, livrez-moi votre bras. »
Elle me tendit son gros bras rond sur la surface duquel s'étalait ce duvet léger, adorable, symbole de la maturité. — Je posai l'éponge humide...
« Ah! là là! s'écria la baronne, mais c'est une glace, bourreau ! une vraie douche ! et tu vas me promener cela sur le corps ?
— Pas absolument partout, ma bonne tante.
— Je trouve votre partout singulièrement insolent,
mon cher. Vous savez qu'on a besoin de vous, et vous
en abusez... Dis donc, mon petit Ernest, est-ce que c'est
du blanc pour la lumière que tu étales sur mon pauvre
satin ? tu ne te trompes pas au moins ? Ah ! Seigneur !
dans le dos c'est horrible! ah! sapristi! ah! sapristi!... les
hommes sont-ils heureux de pouvoir jurer à leur aise !...
Marie, du feu, mon enfant, du feu... et ça va être le
io6 MA TANTE EN VÉNUS
diable à sécher! Cest très-long à sécher, ta médecine, n'est-ce pas, mon petit capitaine ?
— Un petit quart d'heure, pas plus; et puis ensuite nous brosserons avec une brosse bien douce... »
Quand on est franc, on n*est pas franc à demi, je vais donc vous confier une chose. Vous croyez sans doute que, voyant la baronne se démenant et poussant les hauts cris, je me hâtais d'étaler ce blanc glacé ? Eh bien, pas du tout. Je travaillais avec une lenteur pleine de ruse et de dissimulation. Je promenais mon éponge sur les vallons et les collines avec une délicatesse et un soin de gourmet, et, comme un homme qui a dans la bouche un morceau d'aile de faisan truffé, je dégustais la chose et je me disais : « Capitaine, profite de l'occasion et fais une bonne fois connaissance avec la plus belle fraction de ta famille. » A chaque frisson causé par le froid, les herbes marines s'écartaient d'un mouvement brusque, le maillot s'entre-bâillait avec langueur et les lois de la perspective surprises à l'improviste, me révélaient... me révélaient des merveilles. Ce fut ce soir-là, je m'en souviens, que cette question du modelé dans le clair-obscur m'apparut dans toute sa netteté. Mais pour la troisième fois... passons.
A ce moment on frappa à la porte du cabinet, et, instinctivement, je détournai la tête.
« Qu'est-ce qu'il y a?... Jésus ! mais c'est un fleuve !
s'écria la baronne. On n'entre pas..., qu'est-ce qu'il y a?
— Qu'avez-vous, ma chère tante ?
— N'entrez pas, s'ccria-t-on derrière le paravent, ma cuirasse a craqué!... Marie, Rosine, des épingles, des aiguilles, la colle forte.
— Parbleu, c'est un fleuve dans mon dos... ton affreux blanc coule, poursuivit la baronne hors d'elle-même.
— Je m'en vais essuyer cela... Je suis désolé... vraiment désolé.
— Tu crois que tu vas pouvoir entrer ta main dans mon dos? — Il est unique, mon neveu.
— Et pourquoi pas, ma tante ?
— Pourquoi pas, pourquoi pas ! Parce que là où il y a place pour une goutte d'eau il n'y a pas place pour la main d'un lancier.
— Vous êtes donc trop serrée ?
• — Non, je ne suis pas trop serrée. Vous êtes inconvenant, Ernest, avec votre main dans le dos.
— Enfin, vous êtes extrêmement serrée, c'est ce que je voulais dire.
— Extrêmement ne veut pas dire trop. Mais achevez de me farder, je vous prie. »
On frappa de nouveau à la porte du cabinet, et je reconnus la voix flûtée de M. de V... qui disait :
«Je suis désolé, baronne, de vous déranger, mais est que...
— On n'entre pas! cria-t-on de toutes parts.
— Je ne veux point entrer, malgré le désir que je pourrais en avoir, mais c'est que Raoul a un urgent besoin de bleu myosotis... le bleu myosotis, baronne.
. — On vous le donnera... Ernest, ça va encore couler... On vous le fera porter; c'est très-bien!... {à poix basse) il est assommant cet être-là.
— Ce n'est pas tout, chère baronne...
— Quoi encore? dépêchez-vous, mon blanc sèche, je ne peux pas bouger.
— C'est ma pomme. — Je ne sais pas où elle est, ne Tauriez-vous pas ?
— Sa pomme, sa pomme ! est-ce que je l'ai, sa pomme ?
— Ah ! et puis M. de Saint-P... a cassé son trident et a déchiré son maillot : £st-ce que vous ne pourriez pas envoyer une femme de chambre ?...
— Vous vous imaginez que mes femmes de chambre sont filles à aller recoudre ces messieurs ? Je vous trouve encore singulier...
— Rassurez-vous, baronne, la déchirure est au bras ; c^est le trident en se brisant qui...
— C'est bien ! je vais envoyer Rosine, c'est une fille sûre!... Dis donc, Ernest, tu vas me brosser, mon ami, n'est-ce pas? je suis Httéralement gelée... Il est étonnant avec son trident, il ne paraît qu'au troisième tableau, dans Vénus sortant de l'onde, »
On frappa encore à la porte , mais à la porte du corridor.
« Qu'est-ce qu'il y a encore ?
— Les torches de Madame viennent d'arriver, dit un valet de chambre, Madame la baronne veut-elle qu'on les allume ?
— Ah ! les torches de M"" de N..., qui s'habillent dans le boudoir? — Non, certes, ne les allumez pas; on n'en a besoin qu'au second tableau.
— Ne bougez pas, ma bonne tante, je vous en conjure. .. Ces demoiselles de N... figurent donc aussi ?
— Mais oui , avec leur mère ; elles représentent les Lumières de la foi poursuivant l'incrédulité, et alors elles ont tout naturellement des torches. Tu sais, ce sont des tuyaux en fer-blanc avec de Tesprit-de-vin qui flambe. Ce sera peut-être le plus joli tableau de la soirée. C'est une gracieuseté indirecte que nous adressons au neveu de Monseigneur, tu sais, ce jeune homme frisé, frisé, brun, des yeux angéliques; tu Tas vu lundi dernier. C'est un monsignor fort bien en cour, il conte di Geloni; il a bien voulu venir ici ce soir, et alors M. de P... a eu l'idée d'organiser cette allégorie. Il a une imagination intarissable, ce M. de P..., et un goût... s'il ne cassait pas ses accessoires !
— N'est-il pas par-dessus le marché chevalier de Saint-Grégoire ?
— Oui, un peu, et, entre nous, je crois qu'il ne serait pas fâché de passer officier.
— Ah ! je comprends les Lumières de la Foi poursuivant..., etc. Mais, dites-moi donc, petite tante, je ne vous brosse pas trop fort?... Levez un peu le bras, je vous
prie... Dites-moi donc qui est-ce qui se chargera du rôle de iV?icrêdulUé ?
— Ne m'en parlez pas , c'a été toute une histoire. Justement, la distribution des rôles se faisait le soir où on a publié l'Encyclique de Sa Sainteté,.en sorte que ces messieurs étaient animés. M. de Saint-P, l'a pris de très-haut, mais de très-haut; j'ai vu le moment où le général allait sortir de ses gonds... Enfin, bref, personne n'a voulu de l'Incrédulité, et j'ai été obligée d'avoir recours au cocher du général, à John, tu le connais bien? il
xMA TANTE EN VENUS m
est fort beau garçon, et d'ailleurs il est protestant, je crois, de sorte que ce rôle-là ne le sort pas de ses habitudes.
— Ça ne fait rien, c'est désagréable pour ces dames de N... de figurer à côté d'un valet.
— Oh ! voyons, il ne faut pas pousser trop loin les scrupules : ce garçon est barbouillé de noir, couché à plat ventre, et ces trois dames ont le pied sur sa tête; tu vois que les convenances sont sauvegardées. Voyons, astu fini, mon ami ? Ma coiffure est assez réussie, n'est-ce pas ? Il n'y a que Silvani pour poudrer. Il voulait me teindre en rouge ; mais, ma foi, j'attends que ce rouge pénètre un peu dans notre monde... Je suis tout de même un peu déshabillée ; mais enfin les herbes sauvent tout.
— Certainement, ma bonne tante, certainement. Voilà qui est fini. Allez-vous tarder à entrer en scène ?
— Mais non..., mon Dieu, il est près de onze heures!... je suis troublée comme une enfant. L'idée que je vais paraître devant tout ce monde... les fleurs qui tombent de ma coiffure n'engoncent-elles pas mon cou, mon petit Ernest? veux-tu les relever un peu? » Puis, s'approchant de la porte du cabinet, elle frappa deux petits coups et dit :
« Vous êtes prêt. Monsieur de V...?
— Oui, baronne, j'ai retrouvé ma pomme, mais je
suis extrêmement ému. Minerve et Junon sont-elles habillées ?... oh ! mais une émotion dont vous n'avez pas idée.
— Oui, oui, tout le monde est prêt; qu'on prévienne au salon... Mon pauvre cœur bat à tout rompre, mon capitaine.
— Prenez-y garde, ma petite tante... on le voit. »
^onfÈMM^S
mariage, tel que \ ous te comprenez, n est pas précisément favorable à l'amour. — Je ne crois pas dire là une monstruosité. L'amour y est trop à l'aise, il s'y étale avec trop de nonchalance dans des fauteuils trop
Il6 CONFÉRENCE D'INTRODUCTION
douillets. Il y prend des habitudes de robe de chambre et de laisser-aller; les sucreries dont il se bourre d'abord avec gloutonnerie rendent bientôt son estomac capricieux, ses digestions se font mal, l'appétit diminue, et, le soir venu, dans la tiédeur trop douce d'un nid fait pour lui, il bâille en lisant le journal, s'endort, ronfle, s'éteint.
Vous aurez beau dire, mes sœurs :
« Mais non... mats comment donc, père Z... mais vous n'y entendez rien, mon révérend ! »
Moi je vous déclare que les choses sont ainsi que je les ai dites, et qu'au fond vous êtes absolument de mon avis.
Oui, votre pauvre cœur a souffert bien souvent, il est des nuits où vous avez pleuré, pauvres anges ! en attendant en vain le rêve de la veille.
ÉLAs! pensiez-vous, tout est donc fini ; un jour d'été — trente ans d'automne! mot qui aime tant le soleil. »
Voilà ce que vous pensiez.
Mais vous ne disiez rien, ne sachant rien des choses qu'il fallait dire. Doutant de vous, vous ignorant vous-même, vous vous êtes fait une vertu de garder le silence et de ne point réveiller monsieur, lorsqu'il dormait ; vous avez pris l'habitude de marcher sur la pointe de vos petits
CONFÉRENCE D'INTRODUCTION I17
petons pour ne point troubler le calme du logis, et votre époux au milieu de ce demi-sommeil réparateur s'est mis à bâiller délicieusement; puis il est retourné à son cercle où il a été reçu comme l'enfant prodigue ; et vous, pauvre poète sans plume ni encre, vous vous consolez en regardant vos sœurs qui prennent le même chemin que vous. oiK avez toutes, Mesdames, des manuscrits plein vos poches : des poëmes adorables, des romans délicieuxi c'est un lecteur qui vous manque, et votre mari prend sa canne et son chapeau au seul aspect de vos petites pattes de '»^ JkT -'^«Mni mouche; il croit sincèrement qu'il n'y a de romans que ceux qui sont imprimés. Pour en avoir trop lu, il estime qu'on n'en doit ■■^^'-^-'^ plus faire.
C'est cet état de choses que je trouve absolument détestable.
Je vous considère, mes chères sœurs, comme de pauvres victimes, et, si vous voulez bien le permettre, je vais vous dire à ce sujet ma façon de penser.
L'estime et l'amitié sont en ménage choses fort
Il8 CONFÉRENCE D'INTRODUCTION
respeaables ei douces, comme le pain quotidien ; mais un rien de confitures sur la tartine ne gâterait rien, avouez-le ?
Si donc une de vos bonnes amies allait se plaindre de la liberté d'allures qui règne dans mon petit livre, laissez-la dire et soyez sûre d'avance que très-probablement cette bonne amie mange son pain sec.
Nous avons mis en scène le mariage tel que nous le comprenons, dépeint des époux souriants, heureux d'être ensemble.
Est-ce donc parce que l'amour est rare en ménage, qu'il serait inconvenant de raconter ses joies ? Est-ce le regret ou l'envie qui vous rendrait chatouilleuses, mes sœurs ? Conservez vos rougeurs pour les peintures de ce monde de filles où l'amour est un marché, où les baisers se payent d'avance. Trouvez impurs et révoltants les récits de ces joies grossières, indignez-vous, grondez vos frères ; d'avance , je vous donne raison ; mais, pour l'amour du bon Dieu, ne vous effarouchez pas quand nous prenons votre défense , lorsque nous tâchons de rendre aimable et séduisante la
CONFERENCE D'INTRODUCTION
vie de ménage, lorsque nous conseillons aux maris d'aimer leurs femmes, aux femmes d'aimer leurs maris.
E comprenez-vous pas qu'il y a là un côté vraiment moral ? Prouver que vous êtes adorables, et qu'en dehors du monde de ces demoiselles il y a des plaisirs, des joies et des tendresses, tel était notre but, puisqu'il faut vous le dire, et j'ose espérer qu'après avoir réfléchi deux minutes, vous trouverez nos intentions louables et vous nous permettrez d'y persévérer. E ne sais trop pourquoi on s'est plu à entourer le mariage de pièges à loup et de choses effrayantes; à planter tout autour des écriteaux sur lesquels on lit : Prene\ garde aux liens sacrés de l'hymen! Ne plaisantons pas avec les devoirs sacrés de l'époux! Médite^ sur le sacerdoce du père de famille! Souvenei-vous que la vie grave commence! Point de faiblesse, vous alle^vous trouver face à face avec la dure réalité! etc., etc. ■
Je ne vous dis pas qu'il ne soit pas prudent de débiter ces grandes choses-là, mais encore faudrait-il le faire avec moins d'affectation. Prévenez les gens qu'il y a des
120 CONFERENCE D'INTRODUCTION
épines, c'est parfait; mais, sac à papier! il y a autre chose encore dans le ménage, une autre chose qui rend délicieux ces devoirs, ce sacerdoce, ces liens qui, si on vous en croyait, ne seraient plus bientôt que d'insupportables corvées.
On dirait vraiment qu'accepter une jolie petite femme, toute fraîche de cœur et d'esprit, ou se condamner pour le reste de ses jours à scier du bois, c'est la même chose ! H bien! mes sœurs, savez-vous quels sont ceux qui ont assombri le tableau et transformé en châtiment ce qui devrait être une récompense ? — Ce sont les maris qui ont des antécédents et des rhumatismes.
Étant las, et...' — comment diraije ? — éprouvés, — ils veulent faire du mariage une maison de retraite, dont vous serez les anges.
C'est gentil d'être ange, mais, croyez-moi, c'est trop ou pas assez.
Ne souhaitez pas monter si vite en grade et demandez un petit surnumérariat. Il sera toujours temps de vous poser l'auréole quand vous n'aurez plus assez de cheveux pour vous coiffer autrement. — Mais, ô maris qui avez des antécédents, croyez-vous qu'on prenne votre calme angélique et la prudente austérité de vos prin-
CONFERENCE DUNTRODUCTION
cipes pour autre chose que ce qu'ils sont : de la fatigue ? ■■. . DUS aimez à vous reposer, je le
veux bien; mais je vous trouve étranges de vouloir que tout le monde se repose autour de vous; de vouloir qu'en mai les arbres soient desséchés et le gazon jauni; de vouloir qu'on baisse les lampes, qu'on double les abat-jour, qu'on mette de l'eau dans le bouillon et qu'on se refuse un doigt de bordeaux; de vouloir que les épouses vertueuses soient des êtres infiniment respectables et un peu ennuyeux, portant bien un cachemire, n'ayant eu ni poésie, ni jeunesse, ni folle gaieté, ni désirs incertains, ignorant tout, ne voulant rien connaître, vivant toujours à l'ombre; impotentes, grâce aux vertus trop lourdes dont vous les avez bourrées; de vouloir, de plus, que ces pauvres êtres bénissent votre sagesse, caressent votre front chauve et rougissent de honte à l'écho d'un baiser.
Voilà, le diable m'emporte, le mariage dans de jolis draps <
I2Î CONFÉRENCE D'INTRODUCTION
L'aimable institution! et comme vos fils, qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans, ont bien raison d'en avoir peur! Comme ils ont raison de vous dire, en frisant leurs moustaches :
« Mais, mon cher père, attendons, je ne suis pas encore mûr.
— Cependant c'est un parti superbe, et la jeune fille est charmante.
— Eh! sans doute; mais je sens que je ne la rendrais pas heureuse; je ne suis pas mûr, en vérité, je ne le suis pas ! »
aïs aussi, quand il sera mûr, te jeune homme, comme elle sera heureuse, la chère petite ! un mari mûr, tout prêt à tomber de l'arbre, bon à mettre au fruitier; quelle joie! un bon mari, qui le lendemain de ses noces déposera pieusement sa femme dans une niche, allumera un cierge devant, puis prendra son chapeau et ira dépenser au dehors une miette de jeunesse restée par hasard au fond de son gousset.
Ah ! mes bonnes petites sœurs, qui vous effarouchez si fort et criez au scandale, voyez un peu le fond de notre pensée. Qu'on vous traite en saintes, mais qu'on n'oublie pas que vous êtes femmes aussi, et, croyez-moi, ne l'oubliez pas vous-mêmes.
CONFÉRENCE D'INTRODUCTION 123
Un mari majestueux et un peu chauve, c'est bien; un mari jeune, qui vous aime et boit sans façon dans votre verre... c'est mieux. Laissez-le, s'il chiffonne un peu votre robe et vous loge en passant un petit baiser dans le cou. Laissez-le lorsque, en rentrant du bal, il arrache les épingles, embrouille les lacets, et rit comme un fou si vous êtes chatouilleuse. Ne criez pas au feu si sa moustache vous pique, et songez qu'au fond c'est qu'il vous aime bien. Il adore vos vertus ; est-il donc étonnant s'il en chérit l'enveloppe ? Vous avez une belle âme, c'est vrai, mais votre petit corps n'est pas mal non plus, et quand on aime bien on aime tout à la fois. Ne vous effrayez pas si le soir, tandis que le feu pétille, tout en causant, il déchausse votre pied, le met sur ses genoux, et dans un moment d'oubli pousse l'irrévérence jusqu'à l'embrasser, s'il aime à promener lui-même dans vos cheveux votre grand peigne d'écaillé, s'il choisit vos parfums, arrange vos bandeaux, vous dit tout à coup, en se frappant le front :
« Ma belle chérie, mettez- vous là, j'ai une idée de coiffure. »
Qu'il relève ses manches et par hasard embrouille un peu vos boucles, où sera le mal, en vérité ? Bénissez-les, ces saints enfantillages, et songez que derrière ces folies se cache le bonheur. Remerciez le ciel si, dans le mariage, qu'on vous a présenté comme une carrière, vous
CONFERENCE D'INTRODUCTION
trouvez un côté riant, joyeux; si dans votre mari vous trouvez le lecteur aimé du beau roman que vous aviez en poche ; si, O tout en por-
' t tant des ca-
chemires et en vous accrochant aux oreilles des brimborions coûteux — ce qui est agréable — vous trouvez les )oies d'une intimité vraie — ce qui est délicieux. En un mot, estimez-vous heureuses si, dans votre mari, vous trouvez un... Mais voilà encore un mot qui vous ferait crier au scandale; je vous souhaite la chose, mais je ne vous dirai pas le mot.
Avant d'accepter mes théories. Mesdames, quoique dans votre âme et conscience vous les trouviez parfaites, vous aurez sans doute quelques petits préjugés à
CONFERENCE D'INTRODUCTION
vaincre, vous aurez à lutter surtout contre votre éducation qui est déplorable, je l'ai déjà dit et je le répète ; mais ce n'est point là une grande affaire. Songez que, sous prétexte d'éducation, on vous empaille, mes chères sœurs. Vous êtes vernies trop tôt, comme ces tableaux préparés pour la vente, qui craquent et se fendillent six mois après l'achat. On ne dirige pas votre nature, on ne vous cultive pas; on vous étouffe, on vous taille, on vous façonne comme ces Ifs de Versailles qui représentent des gobelets et des oiseaux. Vous êtes femmes au fond, mais vous n'en avez plus l'air.
N vous donne à nous emmaillotées, déformées, bourrées de préjugés et de principes sociaux lourds comme des pavés, et d'autant plus difficiles à déplacer que vous les considérez comme sacrés; on vous embarque dans le mariage avec un si grand nombre de bagages, réputés indispensables, qu'à la première station votre mari, qui n'est pas un ange, s'irrite au milieu de tous ces embarras, envoie tout promener sous un prétexte quel-
CONFERENCE D'INTRODUCTION
conque, vous laisse poursuivre seule et monte dans un autre vagon. Je ne demande pas, remarquez bien, qu'on vous laisse vivre à l'aventure, qu'on laisse croître en vous des instincts bons ou mauvais, mais je voudrais qu'on ne traitât pas votre pauvre esprit comme on traite le pied des Chinoises de qualité; qu'on ne l'enfermât pas dans un soulier de porcelaine. Jamais je ne croirai que la vertu des femmes tienne, à ces déformations. Une fille à marier est un produit de l'industrie maternelle, qui veut dix ans pour être parachevé, et demande cinq à six autres années d'études maritales pour être nettoyé, dépouillé, rendu à sa vraie forme.
^ Il faut dix ans pour
faire une épouse et six ans au moins pour refaire de cette épouse une femme.
Avouez que c'est là du temps perdu pour le bonheur, et tâchez de rattraper ce temps, si votre mari le veut bien, k 'unique garantie de fidélité entre deux époux, c'est l'amour. On ne reste à côté d'un compagnon de
CONFERENCE D'INTRODUCTION
route que lorsqu'on éprouve près de lui plaisir et bonheur. Les lois, les décrets, les serments peuvent empêcher l'infidélité ou du moins peuvent la punir en fait, mais ils n'en peuvent empêcher ni punir l'intention ; or, en amour, l'intention, c'est le fait.
N'est-il pas vrai, mes bonnes petites sœurs, que vous êtes de mon avis? N'est-ce pas que vous comprenez bien que l'amour, qu'on exclut du mariage, doit en être, au contraire, le véritable pivot ? Se faire aimer, c'est là la grande affaire ! Croyez-en donc mes cheveux blancs, et laissez-moi vous donner quelques conseils encore :
ui, je pousse au mariage, je ne m'en cache pas, au mariage joyeux, oià l'on met en commun ses idées, ses chagrins, mais aussi sa bonne humeur et sa tendresse. Supprimez dans cette vie à deux la gravité, l'affectation, mais ajoutez-y un brin de galanterie et de camaraderie. Ayez dans l'intimité même cette coquetterie dont vous vous parez si volontiers dans le monde. Cherchez à lui plaire. Faites-vous aimable. Considérez que votre mari est un public qu'il faut vous rendre sympathique. Curieuses de vous-mêmes, observez dans vos façons d'aimer ces nuances, ces délicatesses féminines qui doublent le prix des choses. Ne soyez point avares, mais
CONFÉRENCE D'INTRODUCTION
songez que la façon de donner ajoute du prix à l'objet qu'on donne, ou plutôt : ne donnez pas; faites-vous demander, et souffrez qu'on accepte. Songez à ces bijoux précieux qu'on dispose avec tant d'art dansleurécrin de satin ; n'oubliez jamais l'écrin.
Que votre nid soit douillet, qu'on vous sente dans tous ces mille riens.
Mettez un peu de vousmêmes dans l'arrangement de toute chose. Soyez artistes, délicates et fines ; — vous le serez sans effort, — et que dans tout ce qui entoure votre mari, depuis la dentelle des rideaux jusqu'au parfum de vos manchettes, il devine le
CONFÉRENCE D'INTRODUCTION 129
désir de lui plaire. Ne lui dites pas : « Je t'aime; » ce mot-là lui rappellerait peut-être un souvenir ou deux. Mais amenez-le à vous dire : « Tu m'aimes donc ? » et répondez-lui non avec un petit baiser qui veuille dire oui. Qu'il trouve à vos côtés le présent si aimable que son passé s'efface de sa mémoire; et pour cela, que rien en vous ne rappelle ce passé-là; à son insu, il ne vous le pardonnerait pas. N'imitez des femmes qu'il a pu connaître, ni les coiffures, ni les toilettes; ce serait lui faire croire qu'il n'a pas changé de vie. Vous avez en vous-mêmes une autre grâce, un autre esprit, une autre coquetterie, et par-dessus tout, le printemps du cœur et de l'esprit qu'elles n'ont jamais eu, ces femmes. Vous avez une curiosité de la vie, un besoin d'épanouissement, une fraîcheur d'impressions qui sont, — vous ne vous en doutez pas peut-être, — des charmes irrésistibles. Soyez vous-mêmes, et vous serez pour ce mari aimé un nouveau mille fois plus charmant que tous les passés possibles. Ne lui cachez ni votre candeur ni votre inexpérience, ni vos joies d'enfant, ni vos craintes de bébé; soyez coquettes de tout cela comme vous l'êtes des traits de votre visage, de vos beaux yeux noirs et de vos grands cheveux blonds.
Rien qu'un peu d'adresse : ne vous jetez pas à sa tête, et ayez confiance en vous.
Un homme se marie le jour où il se croit ruiné, — il
l3o CONFÉRENCE D'INTRODUCTION
tâte son gousset, — plus un louis, — le voilà mûr; il passe
à la mairie.
Eh bien ! moi, je vous dis, mes sœurs, qu'il est riche encore. Il a une autre poche qu'il ignorait, le fou ! et qui est pleine d'or. C'est à vous de faire en sorte qu il s'en aperçoive et vous sache gré du bonheur qu'il a eu à retrouver une fortune.
E me résume, aussi bien l'heure avance, et j'aurais scrupule à vous faire retarder l'heure de votre dîner. De grâce, mes chères dames, arrachez aux drôlesses, dont vous avez le grand tort d'imiter les toilettes, le cœur de vos maris. N'ètes-vous pas plus fines, plus délicates qu'elles ? Faites pour celui que vous aimez ce qu'elles font pour tout le monde : ne vous contentez pas d'être vertueuses, soyez séduisantes; parfumez vos cheveux*, entretenez l'illusion comme une plante rare dans un vase d'or.
Un brin de folie, si c'est possible; cachez votre contrat de mariage et ne le regardez que tous les dix ans ; aimez-vous, jeunes époux, comme si vous ne l'aviez pas juré; oubliez qu'il y a chaîne, contrat, engagement; chassez de votre esprit le souvenir de M. le maire orné de son écharpc.
Que , de temps en temps , lorsque vous êtes en-
CONFERENCE D'INTRODUCTION
semble, vous croyiez être en bonne fortune; n'est-ce pas, ma petite sœur, que c'est cela que vous souhaitez au fond ?
h! Seigneur Dieu, vivent la franchise et la jeunesse ! Aimons-nous et rions à toute volée tandis que le printemps fleurit. Aimons nos bébés : aimons-les, les amours, et embrassons nos femmes.
Oui, cela est moral et sain: le monde n'est pas un couvent humide, le mariage n'est point un tombeau.
Honte à ceux qui n'y trouvent que tristesse, ennui et sommeil.
Et ne voyez-vous pas que c'est la famille dont nous défendons la cause, que nous prêchons le bonheur de vivre, la joie d'être ensemble, cette bonne joie qui rend meilleur.
Ah ! ne me parlez pas de ces jeunes racornis qui ont mûri en se desséchant. Ce sont eux qui font parade de leur prétendu respect pour les femmes honnêtes après avoir adoré celles qui ne le sont pas.
Ce respect-là ressemble à celui qu'on a pour certains gros livres de la bibliothèque , qu'on salue en pas-
CONFERENCE D'INTRODUCTION
sant lorsqu'il y a du monde, mais qu'on ne lit jamais. Mes sœurs... mes sœurs!,., tâchez qu'on vous lise, c'est la grâce que je vous souhaite.
Impressions de ^EtADAMt:
ÏL est bien certain que le mariage à la mairie a une importance assez grande, mais est-îl possible vraiment, pour une personne délicate, de prendre cette importance
au sérieux ? J'ai passé par là, j'ai subi, comme tout le monde, cette formalité pénible, et je n'y peux penser sans une sorte d'humiliation. A peine descendue de voiture, j'aperçus à droite un escalier boueux; les murs étaient tapissés d'affiches de toutes couleurs, et devant l'une d'elles, un homme en paletot marron, sans chapeau, une plume derrière l'oreille, des papiers sous le bras, roulait une cigarette entre ses doigts tachés d'encre. A gauche, une porte s'ouvrit et j'aperçus une salle basse et sombre dans laquelle une douzaine de tambours de la garde "-■■'• nationalefumaientdans
des pipes noires. Ma première pensée, en entrant dans cette caserne, fut que j'avais bien fait de ne point mettre ma robe à fond gris. Nous montâmes l'escalier, et je vis alors un long corridor peu éclairé, malpropre, garni d'un grand nombre de portes vitrées, sur lesquelles je lus : Pompes funèbres. Tourne^ le bouton — Expropriations
A LA MAIRIE — A L'ÉGLISE l35
— Décès. Frappeifort — Réclamations — Naissances
— Salubrité, etc. , et enfin : Mariages. Tourne^, s il vous plaît, — Ce fut là que nous entrâmes en compagnie d'un Jeune enfant qui portait une bouteille d'encre ; il y avait là un air épais, lourd, trop chaud, qui soulevait le cœur. — Fort heureusement, un garçon à livrée bleue, qui ressemblait comme aspect aux tambours que j'avais entrevus en bas, vint s'excuser de ne pas nous avoir introduits de suite dans le salon de M. le maire (c'est la salle d'attente de la première classe). Je m'y précipitai comme on se précipite dans un coupé de louage, lorsque la pluie commence à tomber. Ce salon de M. le maire avait je ne sais quoi de provincial et de bourgeoisement oflSciel qui me mit en gaieté; la pendule était de celles qu'on gagne aux loteries de la Société de Saint- Vincent-de-Paul; un baromètre à cadran, une bibliothèque qui me parut avoir été mise là pour cacher une porte, et au-dessus de la bibliothèque, l'image du souverain en plâtre. — Au milieu de cette pièce, une grande table de cabinet de lecture recouverte d'un drap vert taché d'encre en plusieurs endroits. Imaginez-vous le salon d'un dentiste qui ^ été notaire. Presque immédiatement deux individus, dont l'un ressemblait comme deux gouttes d'eau au caissier du Petit- Saint-Thomas, apportèrent deux registres, et, après les avoir ouverts, y écrivirent pendant quelque temps; ils s'interrompaient pour demander le nom, Tâge, les pré-
l36 A LA MAIRIE — A L'ÉGLISE
noms de chacun de nous, puis continuaient à écrire, en se disant à voix basse : « point et virgule... Entre les conjoints... A la ligne, etc., etc. » Quand il eut fini d'écrire, le caissier du Petit-Saint-Thomas lut à haute voix, quoiqu'il parlât du nez, ce qu'il venait de composer, et je n'y compris absolument rien, si ce n'est qu'on répétait mon nom souvent, ainsi que celui de mon conjoint. On nous présenta une plume, et nous signâmes. Voilà. — Deux heures sonnaient à la pendule de M. le maire, et j'avais donné rendez-vous à ma couturière pour retoucher le corsage.
« C'est fini ? fis-je à Georges, qu'à mon grand étonnement je trouvai fort pâle.
— Pas encore, me dit-il, chère amie ; nous allons aller maintenant dans la salle des mariages. »
Le corsage à retoucher me poursuivait. Nous entrâmes dans une grande salle vide, aux grands murs nus ; un buste de l'Empereur au fond, au-dessus d'une estrade en chêne; des banquettes derrière quelques fauteuils, et de la poussière sur le tout. J'étais mal disposée, à ce qu'il paraît, car il me sembla que j'entrais dans un embarcadère, et je ne pus m'empêcher de regarder maman et mes tantes, qui étaient d'une gaieté folle, en passant en revue ces banquettes vides. Ces messieurs, au contraire, qui affectaient sans doute de ne point penser comme nous, étaient tous graves, et je vis très-bien que Georges tremblait pour tout de bon. Enfin le maire entra par une
A LA MAIRIE — A L'ÉGLISE iS;
petite porte, et nous apparut, gauche, petit, dans son habit noir trop large que son écharpe faisait remonter. C'est pourtant un homme fort respectable, qui a amassé une fortune honorable dans la vente des lits en fer, mais comment m'imaginer que ce petit monsieur embarrassé, mal habillé, timide, pût, d'un mot prononcé avec hésitation, m'unir par des liens éternels !... Et puis, ce niaire avait une ressemblance fatale avec mon accordeur de piano. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi... Tout à Thèure c'était le caissier du Petit-Saint-Thomas!... Je mordis mes lèvres pour ne point éclater. M. le maire, après nous avoir salués comme salue un homme qui a une cravate blanche et pas de chapeau, c'est-à-dire assez niaisement, se moucha, au grand contentement de ses deux bras qui ne savaient où se fourrer, et entama lestement la petite cérémonie ; il récita avec précipitation plusieurs passages du Code, en indiquant las numéros des paragraphes, et je compris confusément que l'on me menaçait des gendarmes si je n'obéissais pas aveuglément aux ordres et aux fantaisies de mon époux, si je ne le suivais partout où il voudrait bien me conduire, serait-ce rue Saint- Victor, au sixième étage ; vingt fois je fus sur le point d'interrompre le maire, et de lui dire :
« Permettez, Monsieur, voilà des paroles qui ne sont guère polies pour moi, et vous devez savoir par vousmême qu'elles n'ont pas le sens commun... »
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Mais je me retins, dans la crainte d'intimider le magistrat qui me parut avoir hâte de finir. Il ajouta cependant quelques mots sur les devoirs des époux... la société... la paternité, etc., etc.; mais toutes ces belles choses, qui m'auraient peut-être fait pleurer ailleurs, me semblaient grotesques, et je ne pouvais oublier cette douzaine de tambours jouant au piquet autour du poêle, et cette enfilade de portes où j'avais lu Salubrité — Pompes funèbres — Décès — Expropriations, etc. J'aurais souffert vraiment que ce marchand de lits en fer touchât à mes rêves chéris, si le côté comique de ma situation n'eût attiré mon attention tout entière, et si le fou rire ne m'eût gagnée.
a Monsieur Georges***, vous jurez de prendre pour épouse M""***, etc., » dit le maire en se penchant.
Mon mari s'inclina et répondit oui fort bas. Il m'a avoué depuis qu'il n'avait jamais éprouvé de plus vive émotion qu'en prononçant ce oui.
« Mademoiselle Berthe***, ajouta le magistrat en se tournant vers moi, vous jurez de prendre pour époux..., etc. »
Je m'inclinai en souriant, et je disais à part moi :
« Mais oui, parbleu ! c'est évident, puisque je suis venue pour cela, tout exprès ! »
Ce fut tout. J'étais mariée, à ce qu'il paraît.
Mon père et mon mari se serrèrent les mains comme des gens qui ne se sont pas vus depuis vingt ans, leurs
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yeux étaient humides. Quant à moi, impossible de partager leur émotion. J'avais très-faim , et nous fîmes arrêter la voiture, nous deux maman, devant le pâtissier, avant de monter chez la couturière.
, ^ E fut ma dernière tarte de jeune Jîlle.
"S^ii- ^' ^* lendemain matin, c'était le grand
jour, et quand je m'éveillai on y voyait à peine. J'ouvris la porte qui donnait dans le salon, ma robe était étalée sur te canapé, le voile plié était à côté; mes bottines, ma coiffure dans une boite blanche moirée... rien ne manquait. J'avalai un grand verre d'eau. J'étais émue, inquiète, heureuse, tremblante. — Le matin d'une bataille où l'on est sûr d'être décoré ! — Je ne pensais ni à mon passé ni à mon avenir; j'étais envahie tout entière par l'idée de cette cérémonie, de ce sacrement, le plus solennel de tous, de ce serment que j'allais faire devant Dieu, et aussi par l'idée de cette foule en toilette venue là tout exprès pour me voir passer.
Nous déjeunâmes de fort bonne heure. Mon père avait ses bottes, son pantalon, sa cravate blanche et sa robe de chambre. Ma mère était aussi â moitié habillée. Il me sembla que les domestiques mettaient un plus grand soin à me servir et m'entouraient de plus de respect ; je me souviens même que Marie me dit : » Madame sait que
le coiffeur est là. » Madame ! Texcellente fille ! Je ne Tai point oubliée.
Il me fut impossible de manger : j'avais le gosier sec et me sentais dans tout le corps des frissons d'impatience assez semblables à cette sensation que Ton éprouve lorsque l'on a très-soif et que l'on attend que le sucre soit fondu. Le son de l'orgue me poursuivait, et le mariage d'Emma et de Louis me traversait l'esprit. Je m'habillai : le coiffeur, lui aussi, m'appelait Madame, et m'exécuta une coiffure si heureuse que je me dis , je m'en souviens : « Voilà qui commence bien ; cette coiffure est d'un bon augure. » J'empêchai Marie, qui voulait serrer mon corset plus qu'à l'ordinaire... Je sais bien que le blanc grossit et que Marie n'avait pas tort, mais je craignais que cela ne me fît monter le sang à la tête : j'ai toujours eu en horreur les mariées qui ont l'air de sortir de table. Les émotions religieuses doivent être trop profondes pour se traduire autrement que par la pâleur. Il est niais de rougir en certaines circonstances.
Quand je fus habillée, je passai dans le salon pour avoir plus d'espace et promener un peu ma jupe. Mon père et Georges y étaient déjà, parlant avec animation :
« Les voitures sont arrivées ? — Oui , sans doute... — Et pour le Salutaris? — Allons, très-bien... ; vous vous chargez de tout. — Et la pièce de mariage ? — Sans
doute, j'ai Tanneau. — Ah ! mon Dieu ! où est mon billet de confession?... Ah! très-bien, je l'ai laissé dans la voiture, etc. »
Ils disaient cela rapidement, en gesticulant comme les gens les plus affairés du monde. Quand Georges m'aperçut, il m'embrassa la main, et tandis que les femmes de chambre, accroupies autour de moi, travaillaient la jupe, que le coiffeur rognait le tulle du voile, il me dit d'une voix enrouée :
« Vous êtes charmante, chère amie. »
Il ne pensait pas du tout à ce qu'il disait, et je répondis machinalement :
« Vous trouvez ?... Pas trop «court, le voile, monsieur Silvani... Vous n'oublierez pas le nœud du corsage, Marie. »
Quand il faut avoir l'œil à tout, on n'a pas trop de toute sa présence d'esprit. Cependant la voix enrouée de Georges me revint en mémoire et je me dis : Je suis sûre qu'il est enrhumé ; il est visible qu'il s'est fait couper les cheveux trop courts. J'en eus bientôt la conviction.
« Mais vous êtes enrhumé, mon bon ami, lui dit mon père.
— Ne m'en parlez pas, » répondit-il tout bas. Et plus bas encore, avec un sourire un peu embarrassé : « Soyez donc assez bon pour me faire donner un second mouchoir de poche; j'en ai déjà un, mais...