CANETONS, POULETS
façon et frémit jusque dans ses racines lorsqu'un soir un vent tiède, chargé des senteurs de la plaine, arrive en soufflant dans sa chevelure verte et Tinonde de baisers.
Non, je n'accepte pas Thypothèse d'un monde fait pour nous. Orgueil enfantin, qui serait absurde, si sa naïveté même ne lui prêtait quelque poésie.
L'homme n'est point un but, un total, une fin, il est un de ces anneaux d'une chaîne immense dont nous ignorons les deux bouts.
Et n'est-ce point consolant de rêver que Ton n'est point une puissance isolée, à laquelle le reste du monde sert de piédestal, que l'on n'est point un destructeur patenté, un pauvre tyran fragile que des décrets arbitraires protègent, mais bien la note nécessaire d'un accord infini ; de rêver que la loi de la vie est la même dans l'immensité, et rayonne sur les mondes de la même façon qu'elle rayonne sur les cités, qu'elle rayonne sur les fourmilières; de rêver que chaque vibration de nous-même e^t l'écho d'autres vibrations; de rêver un principe unique, un axiome primordial; de penser que l'univers nous enveloppe comme une mère enveloppe son enfant de ses deux bras; de se dire : « Je suis à lui et il est à moi ; il cesserait d'être sans moi, je n'existerais pas sans lui ; » de ne voir enfin que la
divine unité de lois qui ne pourraient pas ne pas être^
BEBKS DES CHAMPS
là OÙ d'autres n'ont vu que la fantaisie souveraine et le caprice d'un individu ?
C'est un rêve! — Peut-être; maïs je l'ai fait souvent en voyant les bébés du village se rouler sur l'herbe tendre, au milieu des canetons.
ON,\AissEz-vovi, l'automnc, cher locteur, l'automne en pleins champs, avec ses bourrasques, ses longs soupirs, ses feuilles jaunies qui tourbillonnent au loin, ses sentiers détrempés, ses beaux couchers de soleil, pâles comme le sourire d'un malade, ses flaques d'eau dans les chemins... connaissez-vous tout cela?
Si vous avez vu toutes ces choses, vous n'y êtes certes pas resté indifférent. On les déteste ou on les aime follement.
Je suis au nombre de ceux qui les aiment, et je donnerais deux étés pour un automne. J'adore les grandes flambées; j'aime à me réfugier dans le fond de la cheminée ayant mon chien entre mes guêtres humides. J'aime à regarder les hautes flammes qui lèchent la vieille ferraille aux dents pointues et illuminent les noires profondeurs. On entend le vent siffler dans la grange, la grande porte craquer, le chien tirer sur sa chaîne en hurlant, et malgré le bruit de la forêt, qui tout près de là rugit en courbant le dos, on distingue les croassements lugubres d'une bande de corbeaux qui luttent contre la tempête. La pluie bat les petites vitres ; on songe à ceux qui sont dehors, en allongeant ses jambes vers le feu. On songe aux marins; au vieux docteur conduisant son petit cabriolet, dont la capote se dandine, tandis que les roues enfoncent dans l'ornière et que Cocotte hennît contre le vent. On pense aux deux gendarmes dont .le tricorne ruisselle; on les voit morfondus, trempés, courbés en deux et cheminant dans le sentier des vignes, assis sur leur monture que recouvre le grand manteau bleu. On songe au chasseur attardé courant dans la bruyère, poursuivi par Touragan comme le criminel par le châtiment, sifflant son chien, la pauvre bête! qui barbote dans les marais...
L'AUTOMNE 4o5
Infortuné docteur, infortunés gendarmes, infortuné chasseur !
Et tout k coup la porte s'ouvre, et Bébé s'élance en criant : " Petit père, le dîner est servi. i>
Pauvre docteur! Pauvres gendarmes!..
n Qu'est-ce qu'il y a pour dîner? "
La nappe était blanche comme la neige en décembre,
les couverts étincelaient sous la lampe, la fumée du potage s'engouffrait sous l'abat-jour et voilait la flamme en répandant une bonne odeur de choux.
4p6 L'AUTOMNE
Pauvre docteur ! Pauvres gendarmes!
Les portes étaient bien closes, les rideaux soigneuse^ ment tirés ; Bébé se hissait sur sa grande chaise et tendait le cou pour qu'on lui nouât sa serviette, tout en criant, les mains en l'air : « La bonne soupe aux choux! »
Et souriant en moi-même, je disais :
« Le bambin a tous mes goûts ! »
La maman arrivait bientôt et toute joyeuse, ôtant ses gants étroits : « Il y a, je crois bien, monsieur, quelque chose que vous aimez beaucoup, » me disait-elle.
C'était jour de faisan ! et instinctivement, je me retournais un peu pour voir sur le buffet la bouteille poussiéreuse de mon vieux chambertin.
Faisan et chambertin! la Providence les créa Tun pour l'autre, et ma femme jamais ne les a séparés.
« Sabre de bois ! mes enfants, qu'on est bien chez nous! m'écriai-je en riant de bon cœur. Sabre de bois... sabre de bois !
— Pistolet de paille! » ajoutait Bébé en tendant le bec au potage. Et tout le monde éclatait de rire.
Pauvres gendarmes ! Pauvre docteur !
Oui, oui, j'aime beaucoup l'automne, et mon gros chéri Taimait aussi comme moi, non pas seulement à cause du plaisir qu'il y a à se retrouver ensemble autour d'un grand beau feu, mais aussi à cause des bourrasques elles-mêmes, du vent et des feuilles mortes. Il y a un
charme à affronter tout cela. Que de fois avons-nous été tous deux nous promener dans les champs, en dépit du froid et des gros nuages!
Nous étions bien couverts, chaussés de nos grosses bottes; je lui prenais la main, et nous partions A l'aventure. Il avait cinq ans alors et trottait ' comme un homme.
Grand Dieu ! il y u vingt-cinq ans de cela!
Nous remontions la petite route jonchée de feuilles humides et noires; les grands peupliers dépouillés, grisâtres, laissaient entrevoir ' - ■• '-
l'horizon, et l'on apercevait au loin, sous un ciel violet, lamé de bandes jaunâtres et froides, les toits de chaume affaissés et les cheminées rouges d'oîi s'échappaient des petits nuages bleuâtres que chassait le vent comme un furieux. Bébé sautait de joie, retenant de sa main son chapeau, qui voulait s'envoler, et puis me regardait de ses petits yeux brillants sous les larmes. Ses joues étaient rouges de froid, et tout au bout de son nez pendait une
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petite perle transparente et prête à tomber. Mais il était joyeux, et nous longions les prés humides sur lesquels s'étalait la rivière débordée. Plus de roseaux, plus de nénufars, plus de fleurettes sur les bords! Quelques vaches entrant dans Therbe humide jusqu'à mi-jambe et paissant lentement. Dans le fond d'un fossé, à côté d'un gros tronc de saule, deux petites filles, blotties Tune contre i^autre, sous un grand manteau qui les entortillait. Elles gardaient leurs vaches, les pieds à moitié nus, dans des sabots fendus, et leurs deux petits visages transis apparaissaient sous le grand capuchon.
De temps en temps de larges flaques d'eau, où se reflétait le ciel blafard, barraient le chemin, et nous restions un instant au bord de ces petits lacs frissonnant sous la bise, à voir flotter les feuilles gondolées. C'étaient les dernières. On les voyait se détacher du sommet des grands arbres, tournoyer dans Tair et se précipiter dans la flaque. Je prenais mon petit homme dans les bras, et tant bien que mal nous passions outre. Au bord des champs brunis et vides, on voyait une charrue chavirée ou une herse laissée là par hasard. Les ceps de vigne, dépouillés, rampaient à terre, et les échalas raboteux et humides étaient réunis en gros tas.
Je me souviens qu'un jour, dans l'une de ces promenades d'automne, arrivés au haut de la colline, dans un chemin défoncé qui longe les bruyères et mène au
vieux pont, le vent se mit tout à coup en fureur. Mon chéri, suffoqué, s'accrochait à ma jambe, et s'abritait dans le pan de mon paletot. Mon chien, de son côté, s'arc-boutant sur ses quatre pattes, la queue entre les jambes et les oreilles flottantes, me regardait aussi^
Je me retournai : Thorizon était sombre comme un fond d'église. D'immenses nuages noirs accouraient sur nous, et de tous côtés les arbres se penchaient en gémissant sous les torrents d'eau que chassait la bourrasque. Je n'eus que le temps d'emporter mon petit homme, qui pleurait de frayeur, et j'allai me blottir contre une haie qu'abritaient un peu les vieux saules. J'ouvris mon parapluie, je m'accroupis derrière, et, déboutonnant mon grand paletot, j'y fourrai mon bébé, qui s'y réfugia en me serrant de bien près. Mon chien vint se mettre dans mes jambes, et Bébé, ainsi abrité par ses deux amis, commença à sourire du fond de sa cachette. Je l'apercevais par une ouverture et je lui disais : « Eh bien ! petit homme, es-tu bien ?
— Oui, papa chéri. »
Je sentais ses deux bras qui me serraient la taille. — J'étais plus mince qu'à l'heure qu'il est, et je voyais bien qu'il m'était reconnaissant de lui servir de toit.
A travers l'ouverture il tendit ses petites lèvres et j'approchai les miennes.
« Est-ce qu'il pleut encore dehors, petit père ?
— Voilà que c'est bientôt fini, mon camarade.
— Déjà t j'étais si bien dans toi, »
Comme tout cela vous reste au cœur. — C'est peutêtre niaiserie que de raconter ces petits bonheurs-là, mais qu'il est doux de s'en souvenir !
Nous rentrâmes à la maison, crottés comme des barbets, et nous fûmes grondés d'importance. Mais quand le soir fut venu, que Bébé fut couché et que j'allai l'embrasser et le chatouiller un peu, ^ c'était notre habitude, — il m'entoura le cou de ses deux bras et me dit dans l'oreille :
■ Quand il pleuvra, nous irons encore, dis? «
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p ORSQu'ûN a vu naître son enfant, qu on a suivi ses premiers pas dans la vie, qu'on l'a vu sourire et pleurer, qu'on l'a entendu vous appeler petit père en tendant vers vous ses petits bras, on croit connaître toutes les émotions paternelles et, comme rassasié de ces bonnes joies quotidiennes qu'on touche, on iniagine déjà celles du lendemain;, on court