‹ Monsieur, madame & bébéChapitre 6 sur 9 · CANETONS, POULETS · texte numérisé non relu

CANETONS, POULETS

douillets au toucher comme une poignée de ouate. Protégés par des coussins de bonne chair rosée ou par une couche de duvet moelleux, ils s'en vont roulant, trébuchant, tirant à eux leurs petites pattes novices, agitant en Tair leur menotte rondelette ou leur aile déplumée. Voyez-les s^étalant pêle-mêle au soleil, sans distinction d'espèce, se gorgeant de lait ou de pâtée, et osez dire qu'ils ne sont point pareils ?

Qui sait si tous ces enfants de la nature n'ont pas un point de départ commun, s'ils ne sont pas frères du même principe?

Qui sait si la source de vie n'est point une ? La Providence anime un chêne, un poulet ou un homme; mais qui me dira que ces trois souffles vivifiants diffèrent? Qui me dira qu'une même cause n'a pas produit tant d'effets différents ?

Depuis qu'il y a des hommes à lunettes vertes, on se plaît à étiqueter les êtres de ce monde; on les range, on les divise en catégories, on les classe, on les ordonne, ainsi qu'un apothicaire soigneux qui veut de l'ordre chez lui. Ce n'est point une petite affaire que de caser chacun dans le tiroir qui lui convient, et j'ai ouï dire que certains sujets restaient sur le comptoir pour appartenir à deux cases à la fois.

Et qui me prouve, en effet, que ces cases existent ? qui me dit que le monde entier n'est point une même famille,

dont les parents diffèrent par des riens que nous croyons tout?

Les avez-vous constatés, ces tiroirs, ces compartiments ? Avez-vous vu les barreaux de fer de ces cages imaginaires où vous emprisonnez les règnes et les espèces ?

N'y a-t-il point d'infinies variétés qui échappent à votre analyse et sont comme le lien ignoré qui réunit entre elles toutes les parcelles du monde animé? Pourquoi dire : à ceux-ci Téternité, à ceux-là le néant? Pourquoi dire : celui-ci est Tesclave, celui-là est le roi? — Singulière hardiesse pour des gens qui ignorent à peu près tout!

Homme, animal ou plante, l'être frémit, souffre ou jouit, — existe, et renferme en lui la trace du même mystère.

Qui me dit que ce mystère, qui est partout le même, n'est point le signe d'une même parenté, n'est point le signe d'une grande loi que nous ignorons ?

C'est un rêve, allez-vous dire, que je fais là. — Et qu'est-ce donc que la science fait elle-même quand elle arrive à ce moment suprême où les loupes deviennent troubles et les compas impuissants ? Elle rêve aussi, la science, elle suppose !

Supposons, nous aussi, que l'arbre est un homme à la peau rude, rêveur et silencieux, qui aime aussi à sa

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