‹ Monsieur, madame et bébé Gustave DrozChapitre 14 sur 40 · UNE NUIT DE NOCE · texte numérisé non relu

UNE NUIT DE NOCE

Grâce aux usages de la campagne et à la solennité des circonstances, on s’était retiré d’assez bonne heure. Presque tout le monde m’avait serré la main, les uns avec un sourire fin, les autres avec un sourire bête; ceux-ci avec une gravité officielle qui ressemblait à de la condoléance, ceux-là avec une cordialité niaise qui frisait l’indiscrétion.

Le général de S... et le préfet, deux vieux amis de la famille, s’étaient attardés à une table d’écarté, et franchement, malgré l’affection que j’ai pour eux, j’aurais voulu les voir au diable, tant j’étais irritable ce soir-là.

Une nuit de noce.

Ceci se passait, j’oubliais de vous le dire, le jour même de mon mariage et j’étais vraiment un peu fatigué. Depuis le matin, j’avais dans le dos une moyenne de deux cents personnes bien inten tionnées du reste, mais lourdes comme un temps d’orage. Depuis le matin , j’avais souri sans débrider; puis le bon curé du village qui nous avait mariés avait cru devoir, dans un discours trèsgentil du reste, me comparer à saint Joseph, et ces choses-là agacent quand on est capitaine de lanciers. Le maire, de son côté, qui avait bien voulu apporter ses registres au château , n’avait pu résister, en apercevant le préfet, au plaisir de crier: « Vive l’Empereur! » En sortant de l’église, on m’avait tiré des coups de fusil aux oreilles et offert un énorme bouquet. Enfin — je vous le dis entre nous, — j’avais aux pieds depuis huit heures du matin des bottes un peu étroites, et au moment oü commence cette histoire il pouvait être minuit et demi.

J’avais parlé à tout le monde, excepté à ma chère petite femme dont on me séparait comme à plaisir. Une fois, en montant le perron, je lui avais serré la main à la dérobée. Encore ce coup de tête m’avait-il valu de ma belle-mère un regard moitié sel et moitié vinaigre, qui m’avait rappelé à la réalité. Si, par hasard, monsieur, vous avez traversé cette journée d’effusion violente et d’épa-

Une nuit de noce.

nouissement général vous conviendrez aveq moi qu’en aucun moment de la vie on n’est plus disposé à l’irritabilité.

Que voulez -vous répondre aux cousins qui vous embrassent, aux tantes qui s’accrochent à votre tête et pleurent dans votre gilet, à tous ces visages épanouis qui s’étagent devant vous, à tous ces yeux qui vous dévisagent douze heures durant, à tous ces élans de tendresse qu’on n’a pas demandés, mais qui réclament un mot du cœur ?

A la fin d’une journée semblable, le cœur a une courbature. On se dit: Voyons, est-ce fini? Y a-t-il encore une larme à essuyer, un compliment à recevoir, une main émue à serrer; tout le monde est-il content? a-t-on assez vu le marié? Est-ce bien vu, bien entendu? personne n’en veut plus? — Puis-je enfin penser à mon bonheur, songer à ma chère petite femme qui... m’attend la tête cachée dans les festons de son oreiller?... qui m’attend ! Ceci vous passe dans la tête comme un sillon de feu. On n’y avait pas songé. — Durant toute la journée, ce côté lumineux de la question était resté voilé; — mais l’heure approche; en ce moment même, les lacets de soie de son corsage se déroulent en sifflant, elle est rougissante, émue, et n’ose se regarder dans la glace de peur de constater son trouble. Sa tante et sa mère, sa cousine et la grande amie l’entou-

Une nuit de ncce. ,

rent et lui sourient, c’est â qui dégrafera sa robe, enlèvera les orangers qui se perdent dans ses cheveux, à qui aura le dernier baiser.

Bon, voici les larmes, on s’essuie, on s’embrasse. La mère dit quelques mots à l’oreille de sa lille, lui parle de sacrifice, d’avenir, de nécessité, d’obéissance, d’holocauste, et trouve moyen de mêler à ces paroles simples mais préparées l’espoir d’un patronage céleste et l’intercession d’une colombe ou deux, cachées dans les rideaux.

La pauvre enfant ne comprend rien à tout cela, si ce n’est qu’il va se passer quelque chose d’inouï; que ce jeune homme — elle n’ose l’appeler autrement dans sa pensée — va monter en vainqueur et lui adresser des paroles merveilleuses dont l’attente seule la fait frissonner d’impatience et de terreur. Des paroles ! ne sera-ce que des paroles ? La pauvre enfant ne dit mot; elle tremble, elle pleure, elle frissonne comme une perdrix dans un sillon. Les derniers mots de sa mère, les derniers adieux de sa famille lui bourdonnent aux oreilles, mais c’est en vain qu’elle cherche à en saisir le sens; son esprit, oü est-il ce pauvre esprit ? — elle n’en sait rien vraiment, mais il n’est plus à elle. — Ainsi qu’un conscrit à sa première bataille, auquel on commanderait sur le terrain de ne pas casser le verre de sa montre, elle ne peut écouter ni comprendre les avis; la .fusillade prochaine envahit

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son esprit, peut-être songe-t-elle en ce moment suprême au calme du village , au coq du clocher, peut-être aussi une vague odeur de poudre enfle-t-elle ses narines tremblantes, et, sous sa blanche chemise, son petit cœur frémit-il d’ardeur plutôt que de crainte — qui sait! on a vi plus d’un héros dans la peau d’un conscrit.

Ah ! mon capitaine, me disais-je à moi-même, que de joies cachées sous ces terreurs, car elle t’aime! Te souviens-tu de ce baiser qu’elle te laissa prendre au sortir du sermon , ce soir où l’abbé chose prêcha si bien? et ces serrements de main, et ces regards voilés, et... Heureux capitaine! des flots d’amour vont t'inonder,* elle t’attend, séducteur, Don Juan, héros ! Et je mâchonnais furieusement ma moustache, j’arrachais mes gants et les remettais ensuite, j’arpentais le petit salon, je déplaçais la pendule qui ornait la cheminée, je ne tenais plus en place. J’avais éprouvé déjà ces sensations le matin de l’assautde Malakofï. Tout à coup mon général, qui continuait son éternelle partie d’écarté avec le préfet, se retourna .

— Quel train vous faites, mon cher Georges, me dit-il. — En donnez-vous, monsieur le préfet?

— Mais, mon général... c’est que j’éprouve, je ne vous le cacherai pas, une certaine émotion, et...

— Le roi — un — et quatre atouts. Mon cher

Une nuit de noce.

ami, vous n’êtes pas en veine, fit-il au préfet, et il empocha quelques louis qui étaient sur la table en relevant avec effort son gilet blanc qui lui couvrait le ventre , puis se ravisant : a Au fait, mon pauvre Georges, vous vous croyez peut-être obligé de nous tenir compagnie. — Il est tard et nous avons trois bonnes lieues d’ici à B... C’est ma foi vrai , tout le monde est parti ; puis, me prenant par le bras et s’approchant de mon oreille :

— Dites-moi donc, mon capitaine, voilà le moment de prouver que vous êtes de la troisième du second, sacrebleu! et il-éclata de rire.

— Eh, eh, eh!... mon général... Bonsoir, mon général.

On n’est pas bête à moitié en ces jours solennels !

Mon supérieur s’éloigna et je vois encore son gros cou dénudé qui formait par derrière un bourrelet de chair au-dessus de son cordon de commandeur. Je l’entendis monter en voiture, il riait encore par saccades... je l’aurais battu.

Enfin, me dis-je, enfin! Je me regardai machinalement dans la glace — j’étais pourpre et mes bottes... j’ai honte de le dire, me gênaient horriblement. J’étais furieux que ce détail grotesque de bottes trop étroites vînt en un pareil moment * attirer mon attention; mais qu’y voulez- vous

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faire? je me suis promis d’être sincère et je vous dis là toute la vérité.

A ce moment, une heure sonna à la pendule, ma belle-mère apparut. Elle avait les yeux rouges et sa main dégantée chiffonnait un mouchoir visiblement humide.

A son aspect, mon premier mouvement fut un mouvement d’impatience; je me dis à moi-même: J’en ai au moins pour un quart d’heure.

En effet, M“ e de C. s’affaissa sur une causeuse, me prit la main et fondit en larmes. Au milieu de ses sanglots, elle me disait : Georges... mon ami... Georges... mon fils !

Je sentais que je n’étais pas à la hauteur des circonstances : Voyons, capitaine, me dis-je, une larme, trouve une larme, tu n’en peux sortir dignement qu’avec une larme, ou sans cela :

Mon gendre , tout est rompu.

Quand cette bête de phrase oui venait je ne sais d'où, du Palais-Royal, je crois, se fut logée dans mon cerveau, il me fut impossible de l’en faire sortir et je sentais des accès de gaieté folle me monter aux lèvres.

Enfin je fis un effort héroïque et murmurai, ne trouvant rien de mieux :

— Calmez-vous, madame, calmez-vous.

— Le puis-je, Georges! pardonnez-moi, mon ami...

Une nuit de noce.

-Pouvez-vous douter, madame...

Je sentais que le madame était froid, mais je craignais de vieillir M“* de C. en l’appelant ma mère; je la savais un peu coquette.

—Oh ! je ne doute pas de votre affection !... allez, cher ami, allez; oubliez mes larmes et... rendez-îa heureuse, n’est-ce pas ! oh ! oui, n’estce pas ? Ne craignez rien pour moi, je suis forte.

Rien n’est insupportable comme une émotion, lorsqu’on ne la partage pas. Je murmurai :

— Ma mère ! en réfléchissant qu’après tout elle serait sensible à cet élan; puis, m’approchant de son visage, je l’embrassai et je fis malgré moi la grimace, tant les larmes avaient donné un goût salé et désagréable au visage de ma belle-mère.

Il avait été décidé que nous passerions la première semaine de notre mariage au château de M“ e de C... On nous y avait donc organisé un petit appartement nuptial tout capitonné de perse bleue, c’était d’une fraîcheur extrême. Le mot fraîcheur pourrait passer ici pour une mauvaise plaisanterie, car en réalité il faisait un peu humide dans ce petit paradis à cause des murs nouvellement réparés.

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Une chambre m’y était spécialement réservée et ce fut là, qu’après avoir embrassé ma bellemère à fond, je montai quatre à quatre. Sur un fauteuil avancé près du feu, était étalée ma robe de chambre en velours marron, et tout à côté mes mules... Je n’y résistai pas et j’enlevai mes bottes avec frénésie. Quoi qu’il en soit, j’avais le cœur plein d’amour, et mille pensées tourbillonnaient dans ma tête avec une effroyable confusion. Je pris sur moi et je réfléchis durant un instant à ma, situation.

Mon capitaine, me dis-je, le moment qui va sonner est un solennel moment. De la façon dont tu franchiras le seuil du ménage dépend ton bonheur futur. Ce n’est point une petite affaire que de poser la première pierre d’un édifice. Le premier baiser d’un époux, — et je sentais un frisson parcourir mon dos, — le premier baiser d’un époux est comme l’axiome fondamental qui sert de base à tout un livre. Mon capitaine, sois prudent. Elle est là, derrière ce mur, ta blonde fiancée qui veille en t’attendant, l’oreille au guet, le cou tendu, elle entend chacun de tes mouvements. A chaque craquement du parquet elle frissonne, la chère âme ! — Et tout en me disant cela, j’ôtai mon habit et je dénouai ma cravate. Ta conduite est tracée, ajoutai-je : sois passionné avec retenue, calme avec quelque chaleur, bon, doux et tendre.

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mais en même temps laisse entrevoir les vivacitér d’une affection ardente et les séduisants aspects, d’une nature de fer... Tout à coup je remis mon habit. J’avais honte d’entrer dans la chambre de ma femme en robe de chambre et en toilette de nuit , n’était-ce pas lui dire : a Ma belle, je suis chez moi, voyez comme je suis à mon aise. » C’était afficher des droits que je n’avais pas encore; je remis mon habitet après mille soins d’une toilette minutieuse, je m’approchai delà porte et je frappai trois pe« tits coupsdiscrets. — Oh ! je vous jure, j’étais tremblant, et mon cœur battait si fort que j’appliquai ma main sur ma poitrine pour en comprimer les battements. Tout ce qu’on peut mettre de tendresse soumise, de prière, de discrétion, je les avais mis dans ces trois coups. Saint Pierre luimême, qui sait ce que c’est que de laisser les gens i la porte, en eût été ému et m’eût répondu, j’en ai la conviction : « Mais entrez donc, capitaine. » Elle, ne me répondit rien, et après un moment d’angoisse je me décidai à refrapper encore. J’avais envie de dire d’une voix émue : a C’est moi, chère amie, puis-je entrer? » Mais je sentais qu’il fallait que cette phrase fût dite avec une extrême perfection, et j’avais peur de manquer mon effet; je restai donc le sourire sur les lèvres comme si elle eût pu me voir, et j’effilais ma moustache que j'avais un peu parfumée sans affectation.

f/ne nuit de noce

J’entendis bientôt une petite toux sèche qui semblait me répondre et me donner accès. Or, voyez en tout ceci comme les femmes ont ce tact exquis, cette délicatesse extrême qui nous manquent absolument. Pouvait-on dire plus finement, d'une plus adorable façon : « Venez, je vous attends, mon ami... mon époux! » Saint Pierre n’eût point trouvé cela.— Cette toux, c’était le ciel qui s’ouvrait. Je tournai le bouton, la porte glissa sans bruit sur le tapis douillet, j'étais chez ma femme.

Une tiédeur délicieuse m’arriva en plein visage, et j’aspirai un vague parfum de violette ou d’iris, ou de n’importe quoi, dont la chambre était empreinte. Il y avait là un charmant désordre, la toilette de bal était jetée sur une chaise longue, deux bougies brûlaient discrètement sous un abatjour rose; sur la cheminée, au milieu de mille riens, tout à côté d’un bouquet blanc un peu flétri, était posée bien en évidence une petite bouteille d’eau des carmes, — le remède souverain contre les défaillances. — Je reconnus la prévoyance maternelle dans ce détail et sincèrement j’en fus louché. Je m’approchai du lit où Louise reposait, blottie tout au fond, le nez contre la muraille et la tête perdue dans l’oreiller. Immobile, les yeux fermés, elle semblait dormir, mais l’animation de son teint trahissait son émotion. J’avoue

Une nuit de noce

que je fus en ce moment ie plus embarrassé des hommes. Me dépouiller de mes vêtements et m’introduire sans façon sous ces édredons... C’était mon droit, mais je sentais la brutalité de ce procédé et je pris le parti de demander humblement l’hospitalité. C’était délicat, c’était irréprochable. O vous qui avez traversé ces épreuves, fouillez dans vos souvenirs et rappelez-vous ce moment absurde et délicieux, cet instant d’angoisse et de bonheur, où il faut sans répétition préalable jouer le plus difficile des rôles, où il faut à force d’adresse, de tact et d’éloquence, faire accepter la plus rude des réalités sans que le rêve s’envole, mordre la pêche sans en flétrir la peau, terrasser une ennemie qu’on adore et la faire crier sans s’en faire haïr, où il faut refouler le sang qui vous monte au cerveau, où votre science vous gêne comme un paquet de poudre quand on est près du feu, où i] faut être tout à la fois diplomate, avocat, homme d’action, et cela en évitant le ridicule qui vous fait la grimace dans le pli des rideaux.

Seigneur! quand j’y pense la sueur m’en vient au front.

Je me penchai donc sur le lit en cherchant dans ma voix les notes les plus suaves, les plus douces intonations; je murmurai ces mots : a. Eh bien, mon amie, eh bien?... »

On fait comme on peut dans ces moments-là,

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je n’avais pas trouvé mieux, et cependant j’avais cherché.

Pas de réponse, et cependant elle était éveillée. J’avoue que mon embarras en augmenta du double J’avais compté, — je peux bien vous le dire entre nous, — sur plus de confiance et d’abandon, j’avais compté sur un premier moment d’effusion plein de pudeur et de crainte, il est vrai, mais enfin je comptais sur cette effusion et je me trouvais singulièrement désappointé; ce silence me glaçait.

— Vous dormez donc bien fort, mon amie? J’ai pourtant bien des choses à dire, ne voulez-vous pas causer un peu ?

Ce disant, je touchai son épaule du bout du doigt et je la vis tout à coup frissonner.

■ — Voyons, dis-je, faut-il que je vous embrasse pour vous réveiller tout à fait ?

Elle ne put s’empêcher de sourire , et je vis qu’elle rougissait.

— Oh! necraignez rien, mon amie, je n’embrasserai que le bout de vos doigts, tout doucement, comme cela; et, voyant qu’elle se laissait faire, je m’assis sur le lit. — Elle poussa un petit cri; — je m’étais assis sur son pied, qui errait sous la couverture. « Laissez-moi dormir, dit-elle d’un petit air suppliant, je suis si fatiguée.

— Et moi donc! chère enfant, je tombe de som-

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meil. Voyez, je suis en habit de bal, et pas un oreiller pour reposer ma tête; pas un... si ce n’est celui-ci. — Je tenais sa main entre les miennes, et je la serrais tout en l’embrassant. — Est -ce que vous seriez bien chagrinée de le prêter à votre mari, cet oreiller ?... Voyons, dites, refuserez-vous une pauvre petite place? je ne suis pas gênant, allez ! Je crus apercevoir un sourire sur ses lèvres, et tout impatient de sortir de ma position délicate, en un instant je fus debout, et sans bruit, tout en causant, j’enlevai mes vêtements à la hâte. Je brûlais mes vaisseaux. Lorsque mes vaisseaux turent brûlés , il ne me restait absolument qu’à me coucher; soulevant donc l’épaisse couverture, je recommandai mon âme à Dieu et j’avançai hardiment une jambe. L’approche d’un fer rouge n’aurait pas produit plus d’effet. Elle poussa un cri d’effroi, et je vis sous le drap son pauvre petit corps qui se tordait comme un serpent; puis elle se rejeta vers le mur et j’entendis comme un sanglot.

J’avais une jambe casée, l’autre était dehors; je restai pétrifié, le sourire aux lèvres, et me soutenant tout entier sur un bras.

— Qu’avez -vous , mon amie, qu’avez- vous ?

pardonnez-moi si j’ai pu vous déplaire.... Je me fis l’effet d’un brutal animal. J’étais dans l’état d’un canonnier qui a tiré le premier coup de canon

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contre une ville assiégée) j’avais honte de commencer le massacre, et pourtant jeTêvais un coup d’éclat qui me procurât de l’avancement.

J’approchai ma tête de la sienne, et tout en respirant le parfum de ses cheveux, je lui dis dans l’oreille :

— Je t’aime, chère enfant; je t’aime, ma petite femme; ne vous en doutez-vous pas ?

Elle tourna vers moi ses yeux mouillés de larmes et me dit d’une voix saccadée par l’émotion, si douce, si faible, si tendre, qu’elle me pénétra jusque dans la moelle des os .

Moi aussi, je vous aime... Mais laissez-moi

dormir... vous serez si bon de me laisser dormir 1 Un soufflet en plein visage ne m’eût point humilié davantage. Oui, j’étais un grossier traîneur de sabre, et je me sentis rougir jusqu’aux oreilles. J’avais mal jugé ce pauvre petit cœur, aussi pur que le pétale d’un lis; je l’avais jugé à mon point de vue d’homme qui ne croit plus; j’avais fait résonner à ses oreilles vierges des mots dont je m’étais servi déjà. J’avais, me croyant habile, fouillé dans mon passé pour y chercher des armes contre la chère petite qui me tendait ses mains suppliantes. *

Dormez, mon ange aimé, dormez sans.

crainte , mon amour, je m’en vais , je m’éloigne, dormez tandis que je veillerai sur vous.

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Sur l’honneur, je sentis une larme qui me montait à la gorge, et cependant l’idée que ma dernière phrase n’était pas mal tournée me traversa le cerveau. Je ramenai la couverture autour d’elle, je l’enveloppai comme un enfant. Je vois encore son visage rose noyé dans ce grand oreiller; les boucles de cheveux blonds s’échappaient sous la dentelle de son petit bonnet. De sa main gauche elle retenait la couverture sous son menton , et j’apercevais à l’un de ses doigts l’alliance neuve et brillante que je lui avais donnée le matin. Elle était ravissante; une fauvette blottie dans du coton, un bouton de rose tombé dans la neige. Lorsqu’elle fut installée, je me penchai vers elle et je l’embrassai au front.

— Je suis payé, lui dis-je en riant... êtes-vous bien, ma Louise?

Elle ne me répondit pas, mais ses yeux rencontrèrent les miens, et j’y vis un sourire qwi semblait me remercier, mais un sourire si fin, si fin, qu’en toute autre circonstance j’y aurais vu une nuance de raillerie.

« Maintenant, mon capitaine, va t’installer dans ce fauteuil, et bonne nuit. » Je me dis cela, et je fis un effort pour soulever ma malheureuse jambe que j’avais oubliée, un effort héroïque; mais impossible d’en venir à bout; elle était tellement

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engourdie que je ne pus lui faire faire un mouvement. Tant bien que mal je ihe hissai sur l’autre jambe, et, clopin-clopant, je gagnai mon fauteuil sans avoir trop l’air de boiter. Cette chambre à traverser me parut deux fois plus large que le Champ-de-Mars, car à peine avais-je fait un pas que le froid vif de la pièce, — le feu s’était éteint, nous étions en avril et le château donnait sur la Loire, — que le froid, dis-je, me rappela la légèreté de mon costume. Quoi ! traverser cette chambre devant cet ange qui me regardait sans doute, traverser cette chambre dans le plus grotesque de tous les négligés, et, par-dessus le marché, avec une jambe inerte! Pourquoi avais-je oublié ma robe de chambre? Cependant j’arrivai au fauteuil, dans lequel je me laissai aller. Je saisis mon habit noir, qui* était à côté de moi, je le jetai sur mes épaules, puis je m’entortillai le cou dans ma cravate blanche, et comme un soldat qui bivouaque, je cherchai une position commode.

C’eût été bien sans ce froid glacial qui me coupait les jambes, et je ne voyais rien à ma portée qui pût m’abriter. Je me disais :

— Mon capitaine, la place n’est pas tenable, demain matin tu seras perclus, lorsque enfin j’apertus sur la causeuse... On a parfois des hontes puériles, mais je n’osais pas, vraiment, et j’attendis un long moment, luttant contre la

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crainte d’un trop grand ridicule et le froid que je sentais augmenter. Enfin , lorsque j’entendis la respiration de ma femme devenir plus régulière, je supposai qu’elle était endormie, j’allongeai le bras, j’attirai sa robe de bal, qui était sur cette causeuse, — toute cette soie faisait un bruit à réveiller un mort, — et avec l’énergie qu’on retrouve toujours dans les cas extrêmes , je m’en entourai furieusement, comme d’une couverture de voyage, puiscédant à un accès de sybaritisme involontaire, je détachai le petit soufflet et je tâchai de rallumer le feu.

« Enfin, me dis-je, en fixant les tisons noirâtres et en faisant aller le petit instrument avec mille précautions, enfin je me -suis conduit en galant homme. Si mon général me voyait en ce momentci, il me rirait au nez, mais peu importe, j’ai bien agi. » Comme on se trouve timide, embarrassé, comme on a honte de soi-même devant tant de jure té, d’innocence! Tout mon passé m’apparaissait alors, et je le foulais aux pieds, je lui lançais des injures, je me disais : « C’est une vie nouvelle, une vie d’innocence et de bonheur dont tu étais indigne, mon capitaine... mon capitai... » Si je n’avais juré d’être sincère, cher lecteur, je ne s&îs si j’oserais vous avouer que j’éprouvai tout à coup d’horribles picotements dans les régions nasales. Je voulus me contraindre, mais les lois de la na-

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ture sont de celles auxquelles on ne peut se soustraire. Ma respiration s’arrêta tout à coup, je sentis qu’une force surhumaine me contractait le visage, que mes narines se dilataient, que mes yeux se fermaient, et tout à coup j’éternuai avec une telle violence que la bouteille d’eau de mélisse en vibra, Dieu me pardonne! Un petit cri se fit entendre dans le lit; immédiatement après le plus argentin, le plus franc, le plus éclatant des éclats de rire lui succéda, et elle, de sa petite voix naïve, douce et flûtée, elle ajouta :

— Vous vous êtes fait mal... Georges? Elle avait dit Georges après un court silence, et si bas que je faillis ne pas l’entendre.

— Je suis bien ridicule, n’est-ce'pas? chère petite, et vous avez bien raison de vous moquer de moi. Que voulez-vous, je passe la nuit à la belle étoile et j’en subis les conséquences.

— Vous n’étes point ridicule, mais vous vous enrhumez ; et elle se mit à rire de nouveau.

— Méchante!

— C’est cruelle que vous voulez dire, et vous n’auriez pas tort si je vous laissais devenir malade. Elle disait tout cela avec une grâce adorâble. Il y avait un mélange de timidité et de tendresse, de pudeur et de moquerie qu’il est impossible d’exprimer, mais qui acheva de me rendre stupide. Elle me sourit, puis je vis qu’elle se rap-

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prochait du mur pour me faire place et comme j’hésitais à retraverser la chambre.

— Voyons, me fit-elle... voyons, pardonnezmoi.

Je soulevai les draps, mes dents claquaient.

— Comme vous êtes bon, mon ami, me dit-elle au bout d’un instant, voulez-vous me dire bonsoir, et elle me tendit sa joue. Je m’approchai d’elle, mais comme la bougie venait de s’éteindre, je me trompai de place et mes lèvres effleurèrent les siennes. — Elle frissonna, puis après un silence, elle murmura tout bas. — Il faut me pardonner, vous m’avez fait si peur tout à l’heure !

— Je voulais vous embrasser, ma chérie.

— Eh bien 1 embrassez-moi , monsieur mon mari.

On sentait, sous la jeune fille qui tremble, la coquetterie de la femme perçant à son insu.

Je n’y tins plus; elle exhalait un parfum délicieux qui me montait au cerveau, et le voisinage de cette enfant chérie que je frôlais malgré moi m’enlevait toute ma résolution. AVez-vous mieux fait que moi, lecteur? Il se pourrait, ou plus mal ? la chose est bien possible. Dans tous les cas, ne me lancez pas la pierre; j’ai fait de me mcn mieux, et le ciel m’en a récompensé.

Mes lèvres — je ne sais comment cela se fit — rencontrèrent les siennes et nous restâmes ainsi

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durant un long moment; je sentais sur ma poitrine l’écho du battement de son cœur et sa respiration rapide me venait en plein visage.

— Vous m'aimez donc un peu, chérie, lui dis-je à l’oreille. Je distinguai dans un soupir confus un petit oui qui ressemblait à un souffle.

— Je ne vous fais donc plus peur? je tremblais comme une feuille et elle tremblait aussi.

— Non, murmura-t-elle bien bas.

— Tu veux donc être ma femme, dis, ma Louise, tu veux donc que je t’apprenne à m’aimer comme je t’aime?

— Je t’aime, dit-elle, mais si doucement et si lentement qu'elle semblait rêver...

Que de fois, mon Dieu, avons-nous ri, en nous rappelant ces souvenirs déjà lointains pourtant!

Le cahier bleu.

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