‹ Monsieur, madame et bébé Gustave DrozChapitre 22 sur 40 · LA BOULE · texte numérisé non relu

LA BOULE

Quand il est minuit, que les tisons s’éteignent dans les cendres, que la lampe pâlit et que les yeux se ferment, le mieux, chère madame, est d’aller se coucher.

Quittez votre fauteuil, enlevez vos bracelets, allumez votre bougie rose, et lentement, au murmure de*votre jupe qui traîne et frissonne sur le tapis, dirigez-vous vers votre cabinet de toilette, ce sanctuaire parfumé où votre beauté, se sachant seule, soulève ses voiles, s’analyse, jouit d’ellemême et compte ses trésors comme un avare fait de ses écus.

Devant le miroir entouré de mousseline qui raconte si bien ce au’il voit, vous vous arrêtez toute

La boule.

nonchalante et vous jetez avec un sourire un long regard heureux; puis de vos deux doigts vous attirez l’épingle qui retenait votre coiffure; les longues tresses de vos cheveux cendrés se déroulent, tombent à flots et voilent vos épaules nues.. D’une main coquette dont le petit doigt se soulève, vous caressez en les réunissant les flots d’or de votre riche chevelure, tandis que de l’autre main vous promenez dans les épaisses profondeurs de la blonde forêt le peigne à dents d’écaille qui s’enfonce et plie sous l’effort.

Vos cheveux sont si abondants que votre petite main suffit à peine à les contenir. Ils sont si longs que votre bras tendu arrive à peine à leur extrémité. Aussi n’est-ce point sans peine que vous parvenez à les tordre et à les emprisonner sous les plis de votre bonnet brodé.

Ce premier devoir accompli, vous tournez le robinet d’argent, et, dans un large vase en porcelaine émaillée, arrive en jaillissant une eau limpide et pure. Vous y jetez quelques gouttes de cette liqueur rosée qui parfume et assouplit la peau, et, comme une nymphe au fond d’un bois discret qui se prépare à faire sa toilette., vous écartez les plis qui pourraient vous gêner.

Mais quoi, madame, vous froncez le sourcil !

en ai-je trop dit ou n’est-ce pas assez ? Ne sait-on pas qne vous aimez l’eau fraîche, et croyez-vous

La boule.

qu’on n’ait point deviné qu’au contact de l’éponge ruisselante vous frissonniez de la tête aux pieds?

Mais qu’importe, votre toilette de nuit s’achève, vous êtes fraîche, reposée et blanche comme une nonne dans votre peignoir brodé, vous enfoncez vos pieds nus dans des mulés de satin, et rentrez dans votre chambre en tremblotant un peu. A vous voir ainsi marcher à petits pas pressés, serrée dans le peignoir et votre jolie tête cachée dans son bonnet, on vous prendrait pour une fillette qui sort de confesse et vient de dire un gros péché...

Arrivée près du lit, madame quitte ses mules, et, légère, sans effort, s’élance dans les profondeurs de l’alcôve.

Cependant monsieur, qui s’endormait déjà le nez sur le Moniteur, se réveille en sursaut au mouvement que fait le lit.

— Je te croyais couchée, ma chère, murmuret-il en se rendormant; bonsoir.

— Si je m’étais couchée, vous vous en seriez bien aperçu. ( Madame étend ses pieds et les agite-, elle semble chercher quelque chose.) Je ne suis point si pressée que vous de dormir. Dieu merci.

monsieur, tout à coup et visiblement contrarié. — Mais qu’as-tu, chère amie? tu t’agites, tu t’agites... J'ai besoin de repos. (// se retourne.)

Page 1