Les petites bottes
Et, dans le fait, il était adorable, du moins je le voyais ainsi.
J’ai eu la sagesse, — je peux le dire maintenant que mes cheveux sont blancs, — de ne pas laisser passer un seul de ces bons moments sans en jouir amplement; et, en vérité, j’ai bien fait. Pitié pour les pères qui ne savent point être papas le plus souvent possible, qui ne savent point se rouler sur le tapis, jouer au cheval, faire le gros loup, déshabiller leur bambin, imiter l’aboiement du chien et le rugissement du lion , mordre à pleines dents sans faire de mal et se cacher derrière les fauteuils en se laissant voir.
Pitié sincère pour ces infortunés ! Ce ne sont pas seulement d’agréables enfantillages qu’ils négligent là, ce sont de vrais plaisirs, de délicieuses jouissances) ce sont les parcelles, les miettes de ce bonheur qu’on calomnie si fort, qu’on accuse de ne point exister, parce qu’on attend qu’il tombe du ciel tout d’une pièce , sous forme de lingot, alors qu’il est à nos pieds, réduit en poussière fine. Ramassons-en les menus fragments et ne nous plaignons pas trop; chaque jour amène son pain et sa ration de bonheur.
Marchons lentement et regardons à nos pieds, fouillons autour de nous, cherchons dans les petits coins ; c’est là que la Providence fait ses cachettes.
Les petites bottes.
J’ai toujours rides gens qui traversent la vie-bride abattue, les narines dilatées, les yeux inquietset le regard à l’horizon. Il semble que le présent leur brûle les pieds, et, quand on leur dit : «. Mais arrêtez-vous donc un instant, mettez pied à terre, prenez un verre de ce bon vin doré, causons un peu , rions un instant , embrassons votre enfant. »
— Impossible, vous répondent-ils, on m'attend là-bas. Là-bas, je causerai; là-bas, je boirai un vin délicieux; là-bas, je me livrerai à la tendresse paternelle; là-bas, je serai heureux là-bas
Et quand ils sont arrivés là-bas, haletants , brisés, qu’ils réclament en criant la prix de leurs fatigues, le présent, qui rit sous ses lunettes, leur dit :
— Monsieur, la caisse est fermée.
L’avenir promet, — c’est le présent qui paye, et il faut être en bonne intelligence avec celui qui tient les clefs de la caisse.
Pourquoi s’imaginer qu’on est dupe de la Providence ?
Croyez-vous qu’elle ait le loisir, cette bonne Providence, de servir à chacun de vous un bonheur complet, tout découpé sur un plat d’or, et de nous faire de la musique pendant le repas, pardessus le marché?... C’est pourtant ce que beaucoup de gens voudraient.
Il faut être raisonnables, retrousser nos man-
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ches, nous occuper nous-mêmes de notre cuisine et ne point exiger que le ciel se dérange pour écumer notre pot-au-feu.
Je pensais à tout cela, le soir, lorsque mon bébé était dans mes bras, que son haleine humide et régulière m’effleurait la main. Je pensais aux bons moments que le petit homme m’avait déjà procurés et je lui en étais reconnaissant.
Comme c’est simple ! me disais-je , d’être heureux, et la singulière manie d’aller en Chine pour se distraire.
Ma femme .était de mon avis, et nous restions de longues heures à tisonner tout en causant sur ce que nous éprouvions.
— Toi, vois-tu, mon ami , tu l’aimes autrement que moi , me disait-elle souvent. — Les papas calculent plus... Leur affection est comme un échange... Ils n’aiment bien leur enfant que le jour où leur amour-propre d’auteur est flatté... Il y a du propriétaire dans le papa... Vous pouvez analyser l’amour paternel , en découvrir les causes, dire: « J’aime mon enfant parce qu’il est de telle ou telle façon. » -
Pour la maman , cette analyse est impossible, elle n’aime pas son enfant parce qu’il est beau ou laid, intelligent ou absurde , qu’il lui ressemble ou ne lui ressemble pas, qu’il a ses goûts et ses gestes, ou ne les a pas. Elle l’aime parce
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qu’elle ne peut pas faire autrement; c’est une nécessité.
L’amour maternel est un sentiment inné chez la femme. — L’amour paternel est chez l’homme le résultat des circonstances. Chez elle , c’est un instinct; chez lui, c’est un calculdont il n’a pas conscience, il est vrai; mais enfin, c’est le résultat de plusieurs autres sentiments.
— C'est très-bien, ne te gêne pas, lui disais-je: nous n’avons ni cœur ni entrailles, nous sommes d’affreux sauvages.... C’est monstrueux, ce que tu dis là !... et j’agitais les pincettes avec violence en dérangeant les bûches.
Cependant ma femme avait raison, je me l’avouais à moi-même. Quand un enfant vient au monde, l’affection de la mère n’est pas comparable à celle du papa. Chez elle, c’est déjà de l’amour. Il semble qu’elle le connaît de longue date, son bébé chéri. A son premier cri, on dirait qu’elle le reconnaît. Elle semble dire : c’est lui, elle le prend sans embarras, ses gestes sont faciles, elle n’éprouve aucune gêne, et, dans ses deux bras enlacés, le bébé trouve une place à sa mesure et s’endort heureux dans ce nid fait pour lui. On dirait que la femme a fait un mystérieux apprentissage de la maternité. L’homme, au contraire, à la naissance d’un enfant, éprouve un grand trouble. Le premier vagissement du petit être l’émeut; mais il y a dans
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cette émotion plus d’étonnement que d’amour. Son affection n’est point encore née. Son cœur a besoin de réfléchir et de s’habituer à ces tendresses nouvelles pour lui.
Il y a un surnumérariat, un apprentissage au métier de papa. — Il n’y en a pas à celui de maman.
Si le père est moralement maladroit pour aimer son nouveau-né , il faut avouer qu’il l’est aussi physiquement pour lui manifester sa tendresse.
Ce n’est qu’en tremblant , avec mille contorsions, mille efforts qu’il soulève ce mince fardeau. — Il a peur de briser le marmot qui en a conscience et qui braille à pleins poumons. Il déploie plus de force, le pauvre homme, pour soulever son enfant, qu’il n’en faudrait pour enfoncer une porte. S’il l’embrasse , sa barbe le pique; s’il le touche, ses gros doigts font un malheur. — Il a l’air d’un ours qui enfile une aiguille.
Et cependant, il faut la gagner, l’affection de ce pauvre père, qui n’a d’abord que des mésaventures; il faut le séduire, l’enchaîner, lui faire prendre goût au métier, et ne pas faire durer trop longtemps son rôle de conscrit.
La nature v a pourvu, et ie papa passe définitivement caporal le jour où le bébé balbutie ses premières syllabes.
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Il faut dire qu’il est bien doux, ce premier bégayement de l’enfant, et qu’il est admirablement choisi pour émouvoir, ce pa...pa quele petit être murmure d’abord. Est-ce étrange que le premier mot de l’homme exprime précisément le sentiment le plus profond et le plus tendre de tous?
N’est-il pas touchant de voir ce petit être trouver à lui tout seul le mot qui doit attendrir sûrement celui dont il a le plus besoin; le mot qui veut dire :
« Je suis à toi, aime-moi, fais-moi une place dans ton cœur, ouvre-moi tes bras; tu vois, je n'en sais pas encore bien long; je débarque, mais déjà je pense à toi, je suis de la famille, je mangerai à ta table et je porterai ton nom... pa...pa... pa...pa... »
Il a trouvé d’un coup la plus délicate des flatteries, la plus douce des tendresses. Il entre dans le monde par un coup de maître.
Ah! l’amour chéri! Pa...pa... pa...pa... J’entends encore sa petite voix hésitante, je vois encore ses deux lèvres vermeilles se lever et s’abaisser. Nous étions tous en cercle autour de lui, agenouillés pour être à sa hauteur. On lui disait : « Répète encore, petit homme, répète encore... Où est-il donc, ton papa ?» Et lui, que tout ce monde égayait , me tendait les bras en tournant les yeux vers moi.
Les petites bottes.
Je l'embrassai bien fort, et je sentis que deux grosses larmes m’empêchaient de parler...
A partir de ce moment, je fus un papa sérieux.
J’étais baptisé.
Bébés et papas.