BÉBÉS ET PAPAS
Lorsque le bébé atteint trois ou quatre ans, que son sexe apparaît dans ses gestes, dans ses goûts, dans ses yeux, qu’il fracasse ses chevaux de bois, éventre ses tambours, souffle dans des trompettes, casse les roulettes et témoigne pour la vaisselle une hostilité bruyante, — qu’en un mot il est homme, — c’est alors que l’affection du père pour son fils devient véritablement de l’amour. Il se sent envahir par un besoin de tendresse particulier, dont les plus doux souvenirs de la vie passée ne sauraient donner une idée Sentiment profond dont les racines sans nombre enveloppent le cœur et le fouillent en tout sens — Défauts ou qualités, elles y pénètrent et s’en nourrissent. Aussi
Bébés et papas.
retrouve-t-on dans l’amour paternel toutes les faiblesses et toutes les grandeurs de l’humanité. La vanité, l’abnégation, l’orgueil et le désintéressement y sont à la fois réunis, et l’homme tout entier apparaît dans le papa.
C’est le jour où l’enfarrt devient un miroir dans lequel on reconnaît ses traits, que le cœur s’émeut et frissonne. La vie se dédouble; on n’est plus un, mais un et demi; on sent son importance s’accroître, et, dans l’avenir de ce petit être qui vous appartient, on reconstruit son passé, — on ressuscite, on renaît en lui. On se dit : « Je lui éviterai tel chagrin que j’ai éprouvé, j’écarterai de sa route telle pierre qui me fit trébucher, je ferai son bonheur, et il me devra tout ; il sera, grâce à moi, plein de talents et de charmes. » On lui donne d’avance tout ce qu’on n’a pas eu, et, dans ses lauriers à venir, on se ménage une petite couronne.
Faiblesses humaines sans doute , mais qu’importe, si le sentiment qu’engendre cette faiblesse est le plus fort et le plus pur de tous; qu’importe qu’une rivière limpide naisse entre deux pavés ! Doit -on nous en vouloir d’être généreux par égoïsme et de nous dévouer aux autres par jouissance personnelle ?
Donc, chez le père, la vanité est la corde vibrante. Dites à tous les papas :
Bébés et papas.
— Mon Dieu, comme votre fils vous ressemble.
Vous serez bien reçu. Il hésitera bien à dire oui, le pauvre homme, mais je le mets au défi de ne point sourire. Il dira :
— Peut-être... Ah! vous trouvez?... Cependant... oui, de profil... »
Et, ne vous y trompez pas, s’il en agit ainsi, c’est pour qu’on lui réponde avec étonnement :
— Voilà qui est trop fort, cet enfant est votre portrait !
Il est heureux, et cela s’explique : cette ressemblance n’est-elle pas un lien visible entre lui et son œuvre? n’est- ce pas sa signature, son cachet de fabrique, son titre de possession et comme la sanction qui constate ses droits ?
A cette ressemblance physique succède bientôt une ressemblance morale qui est bien autrement charmante. On est ému aux larmes lorsqu’on reconnaît les prevniers efforts de cette petite intelligence pour saisir vos idées. Sans contrôle, sans examen, elle les accepte et s’en nourrit. — Peu à peu, l’enfant partage vos goûts, vos habitudes, vos allures. Il prend sa grosse voix pour faire comme petit père, demande vos bretelles, soupire devant vos bottes et s’assoit avec admiration sur votre chapeau. Il protège sa maman lorsqu’il sort avec elle, et gronde le chien, quoiqu’il en ait grand’peur, pour faire comme papa. L’avez-vous surpris,
Bébés et papas.
pendant le repas, fixant sur vous ses grands yeux observateurs, et, la bouche ouverte, la cuiller à la main, étudiant votre visage et copiant son modèle avec une expression d’étonnement et de respect ? Écoutez-le dans ses longs bavardages, vagabonds comme son petit cerveau; ne dit-il pas :
— Moi d’abord, quand je serai grand comme petit père, j’aurai des moustaches, puis une canne, comme lui, et je n’aurai pas peur quand il fait nuit, parce que c’est bête d’avoir peur quand on est grand, et puis je dirai sacré mâtin... puisque je serai grand.
— Bébé... qu’est-ce que vous dites là? monsieur bébé!'
— Eh bien, je dis comme papa.
Que voulez-vous, c’est un miroir fidèle ! Vous êtes pour lui un idéal, un but, le type de ce qui est grand et fort, beau et intelligent.
Bien souvent il se trompe, le cher petit; mais son erreur est d’autant plus délicieuse qu’elle est plus sincère et qu’on se sent plus indigne d’une si franche admiration. On se console de ses imperfections en songeant qu’il n’en a point conscience.
Les défauts des enfants sont presque toujours des emprunts faits au père, ils stmt la conséquence d’une copie trop exacte. Les prémunir? — Oui, sans doute, màis quelle force d’âme ne faut-il pas à ce pauvre homme, je vous le demande, pour
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détromper son bébé , pour détruire d’un mot sa confiance naïve, et lui dire : « Mon enfant, je suis incorrect, et j’ai des laideurs qu’il faut éviter. »
Cette espèce de dévotion du bébé pour son père me rappelle le mot charmant d’un de mes petits compagnons. En traversant la rue, le petit homme aperçoit un sergent de ville; il Pexamine avec respect, et, se retournant vers moi après un moment de réflexion :
•— N’est-ce pas, grand ami, me dit-il d’un air convaincu, que papa est plus fort que tous les sergents de ville ?
Je lui aurais répondu non, que nos relations étaient brisées du coup.
N’est-ce pas adorable?
On peut dire absolument : tel bébé, tel papa. — Notre vie est le seuil de la sienne. — C’est par nos yeux qu’il a vu tout d’abord.
Profitez, jeunes pères, des premiers moments de candeur de votre cher bébé; tâchez d’entrer dans son cœur lorsque ce petit cœur s’entr’ouvre, et logez-vous-y si bien qu’au moment où l’enfant pourra vous juger, il vous aime trop pour être sévère et cesser d’être à vous. Gagnez son affection, la chose en vaut la peine.
Être aimé toute sa vie par un être qu’on aime! voilà le problème à résoudre et vers la solution duquel doivent tendre vos efforts. — Vous faire