‹ Monsieur, madame et bébé Gustave DrozChapitre 33 sur 40 · Bébés et papas · texte numérisé non relu

Bébés et papas

aimer, c’est amasser des trésors de bonheur pour l’hiver. — Chaque année vous enlèvera une parcelle de vie, rétrécira le cercle d’intérêts et de plaisirs dans lequel vous vivez, votre esprit peu à peu perdra de sa sève et demandera du repos, et à mesure que vous vivrez moins par l’esprit, vous vivrez plus par le cœur. La tendresse des autres, qui n’était qu’un hors-d’œuvre agréable, deviendra un aliment nécessaire, et quoi que vous ayez été, homme d’État ou artiste, militaire ou banquier, lorsque votre tête sera blanche, vous ne serez plus que papas.

Or, l’amour filial ne naît point tout d’une pièce et comme fatalement. La voix du sang est une voix plus poétique que vraie. L’aflection des enfants se gagne et se mérite; elle est une conséquence, non une cause, et la reconnaissance en est le commencement. Il faut donc, à tout prix, que votre bébé soit reconnaissant. Ne comptez pas qu’il vous sache gré de votre sollicitude, des rêves d'avenir que vous faites pour lui, des mois de nourrice que vous avez payés et de la dot superbe que vous lui préparez; cette reconnaissance-là exige de sa petite cervelle un calcul trop compliqué et des notions sociales qui lui sont encore inconnues. — Il ne vous saura aucun gré de la tendresse extrême que vous avez pour lui, ne vous en étonnez pas et ne criez pas à l’ingratitude.

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Il faut d’abord que vous lui fassiez comprendre votre affection , il faut qu’il l’apprécie et la juge avant d’y répondre; qu’il sache ses notes avant de jouer des airs.

La reconnaissance du petit homme ne sera d’abord qu’un calcul égoïste, naturel et peu cpmpliqué. — Si vous l’avez fait rire , si vous l’avez amusé, il souhaitera de recommencer, tendra vers vous ses petit? bras en criant : « Encore. » Et le souvenir des plaisirs dont vous l’aurez fait jouir se gravant dans son esprit, il se dira bientôt : personne ne m’amuse autant que papa; c’est lui qui sait me faire sauter en l’air, jouer à cachecache, raconter de belles histoires! Et peu à peu la reconnaissance naîtra en lui, comme le remerciement vient aux lèvres de celui qu’on a rendu heureux.

Donc, apprenez l’art d’amuser votre enfant, imitez la voix du coq et roulez-vous sur les tapis, répondez à ses mille questions impossibles, qui sont l’écho de ses rêves sans fin; et puis aussi laissez-vous tirer la barbe et faites coucou dans tous les coins. Tout cela est de la tendresse, mais aussi de l’habileté, et le bon roi Henri ne démentait pas sa fine politique en marchant à quatre pattes sur son tapis.

A ce compte, sans doute, votre autorité paternelle perdra de son prestige austère, mais vous y

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gagnerez cette influence profonde et durable que donne l’affection. Votre bébé vous craindra moins, mais il vous aimera davantage. — Où est le mal?

Ne craignez rien, devenez un peu son camarade; pour avoir le droit de rester son ami. — Cachez votre suzeraineté paternelle comme un commissaire de police cache son écharpe. — Demandez avec bonté ce que vous pourriez exiger sans détour, et attendez tout de son cœur, si vous avez su l’attendrir. Evitez avec soin ces vilains mots de discipline, d’obéissance passive et de commandement; que sa soumission lui soit douce et que son obéissance ressemble à une tendresse. Renoncez à la sotte jouissance d’imposer vos fantaisies et de donner des ordres pour constater votre infaillibilité.

Les enfants ont une finesse de jugement, une délicatesse d’impression qu’on ne suppose pas à moins de les avoir étudiés. La justice et l’équité naissent facilement dans leur esprit, car ils ont avant toute chose une logique absolue. — Profitez de tout cela. Il est des mots injustes et durs qui restent gravés 1 au fond du cœur d’un enfant, et dont il se souvient toute sa vie. — Songez que, dans votre bébé, il y a un homme dont l’affection réchauffera votre vieillesse; respectez-le pour qu’il vous respecte, et soyez sûr qû’il n’est point une

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seule partie de semence jetée dans Ce petit cœur qui, tôt ou tard, ne produise des fruits.

Mais il est, me direz-vous, des enfants indomptables, des esprits rebelles et révoltés dès le berceau. — Êtes-vous bien sûr que le premier mot qu’ils ont entendu dans la vie n’a pas été la cause de ces mauvais penchants? OU il y a eu révolte, il y a eu pression maladroite, — et je ne veux pas croire au vice inné. — Au milieu des mauvais instincts, il en est toujours un bon dont on peut se faire une arme pour combattre les autres. Cela demande, je le sais, une tendresse extrême, un tact parfait, une confiance sans bornes, mais la récompense est douce. — Je crois donc, pour conjure, que le premier baiser d’un père, son premier regard, ses premières caresses ont sur la vie d* A’enfant une influence immense.

Aimer — c’est bien. — Savoir aimer — c’est tout.

Ne serait-on pas papa, qu’il est impossible de passer devant la sainte marmaille sans se sentir ému et sans l’aimer. Crottés, déguenillés ou pomponnés avec recherche; courant au grand soleil, sur la route, et se vautrant dans la poussière, ou sautant à la corde, au milieu des Tuileries; barbotant parmi les canetons déplumés qui font koui, koui, ou faisant des montagnes de sable auprès des mamans empanachées, les bébés sont adora-

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blés. Dans ceux-ci et dans ceux-là, même grâce, mêmes gestes embarrassés, même sérieux comique, même candeur, même insouciance de l’effet produit, même charme enfin; ce charme qu’on appelle l’Enfance, qu’on ne peut comprendre sans l’aimer; — charme difficile à définir, mais qu’on retrouve le même dans toute la nature, depuis la fleur qui s’entr’ouvre, le jour qui commence à poindre, jusqu’à l’enfant qui entre dans la vie.

Le bébé n’est point un être incomplet, une ébauche inachevée, — c’est un homme. Observez-le de près, suivez chacun de ses mouvements; ils vous révéleront une marche logique dans les idées, une merveilleuse puissance d’imagination, qu’on ne retrouvera à aucun âge de la vie. Il y a plus de poésie vraie dans la cervelle de ces chers amours que dans vingt poèmes épiques. Ils sont étonnés et inhabiles; mais rien n’égale la sève de ces esprits tout neufs, frais, naïfs, sensibles aux moindres impressions et se frayant une route au milieu de l’inconnu.

Quel travail immense ne font-ils pas en quelques mois! Percevoir les bruits, les classer entre eux, comprendre que certains de ces bruits sont des paroles et que ces paroles sont des pensées; trouver à eux tout seuls le sens de toute chose, distinguer le vrai du faux, le réel de l’imaginaire; corriger, par l’observation , les erreurs de leur

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Imagination trop ardente; débrouiller un chaos; et, durant ce travail gigantesque : assouplir sa , langue, fortifier ses petites jambes chancelantes, se faire homme, en un mot. Si jamais spectacle fut curieux et touchant,, c’est celui de ce petit être allant à la conquête du monde. Il ne connaît encore ni la crainte ni le doute, et ouvre son cœur tout grand. Il y a du Don Quichotte dans le bébé. Il est comique comme le grand chevalier, mais il en a aussi les côtés sublimes.

Ne riez pas trop des hésitations, des tâtonnements sans nombre, des folies impossibles de cet esprit vierge, qu’un papillon emporte dans les nuages, et pour lequel les grains de sable sont des montagnes; qui comprend le gazouillement des oiseaux, prête des pensées aux fleurs et une âme aux poupées; qui croit à des régions lointaines, où les arbres sont en sucre, les champs en chocolat, où les rivières sont du sirop; pour qui mère Gigogne et Polichinelle sont des personnalités puissantes et pleines de réalité; qui peuple le silence et anime la nuit. Ne riez pas de ce cher amour. Sa vie est un rêve, et ses erreurs s’appellent poésie.

Cette poésie touchante, vous la trouvez dans l’enfance des hommes, vous la trouvez aussi dans l’enfance des peuples. Elle est la même. — Dans l’une et dans l’autre, même besoin d’idéalisation,

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même tendance à personnifier l’inconnu. Et l’on peut dire qu’entre Polichinelle et Jupiter, mère Gigogne et Vénus, il n’y a pas l’épaisseur d’u cheveu.

Première culotte.

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