‹ Monsieur, madame et bébé Gustave DrozChapitre 6 sur 40 · LES PÉNITENTES · texte numérisé non relu

LES PÉNITENTES

Il est quatre heures ; l’-église est plongée dans l’ombre et le silence. C’est à peine si le roulemenî des voitures arrive confusément dans ce séjour de la prière, et le craquement de la botte qui se répète au loin est le seul bruit humain qui trouble ce grand calme.

Cependant, à mesure qu’on avance on aperçoit, dans les chapelles, des groupes de fidèles agenouillés, immobiles, silencieux. — Avoir le désespoir que semble exprimer leur personne, on est accablé de tristesse et d’inquiétude. Est-ce un appel de condamnés ?

Une de ces chapelles offre un aspect particulier. Cent ou cent cinquante dames, perdues dans le velours et la soie, sont entassées saintement autour du confessionnal. — Une douce odeur de violette et de verveine embaume les environs, et l’on s’arrête malgré soi devant cet amas d’élégances.

Des deux cellules de la pénitence les flots d : 'une jupe insoumise s’élancent au dehors, car la pénitente, retenue à la taille, n’a pu faire entrer que la moitié de son corps dans le petit endroit; cependant l’on aperçoit dans l’ombre sa tête qui s'agite, et l’on devine, aux mouvements contrits de sa

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plume blanche, que son front s’incline sous la remontrance et le repentir.

A peine a-t-elle terminé son petit récit que dix voisines se précipitent pour la remplacer. Cet empressement se comprend et s’explique, car cette chapelle est celle où l’abbé Gélon confesse, et vous savez que lorsque l’abbé Gélon confesse, c’est absolument comme s’il prêchait; il y a foule.

Il dirige toutes ces dames, ce bon abbé, et, avec un dévouement angélique, reste enfermé pendant des heures dans cette cabine étroite sans lumière et sans air, à travers les grilles de laquelle deux éternelles pénitentes lui soufflent constamment leurs péchés.

Ce bon abbé ! ce qu’il a d’adorable, c’est qu’il n’est pas long. Il sait éviter les détails inutiles. — il voit l’état de l’âme avec une finesse de tact et une sûreté de coup d’œil qui vous évite mille embarras; de sorte qu’étant, par-dessus le marché, hommé d'esprit et du monde, il vous rend presqu’agréable le récit de ces petites faiblesses dont il vous a soufflé la moitié.

On arrive auprès de lui un peu embarrassée de son léger paquet, et tandis qu’on hésite à lui tout raconter, d’une main discrète et savante, il dénoue l’objet, en examine rapidement le contenu, sourit ou vous console, et l’aveu est fait sans qu’on ait dit un mot ; en sorte qu’on s’écrie, en se proster-

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nant devant Dieu : » Mais, Seigneur, j’étais blanche, blanche comme le lis, et moi qui m’inquiétais ! »

Alors même que sous l’babit sacerdotal il cesse d’être homme et parle au nom de Dieu, le timbre de sa voix, la finesse de son regard trahissent la distinction native et révèlent cette fleur de courtoisie qui ne. saurait nuire au ministre de Dieu et dont on ne peut se passer de ce côté-ci de la rue du Bac.

Si Dieu veut quil y ait dans le monde un Faubourg Saint-Germain (et l’on ne saurait nier qu’il le souhaite), n’est-il pas juste qu’il nous donne un ministre parlant notre langue et comprenant nos délicatesses? Cela tombe sous le sens, et je ne comprends pas, en vérité, certaines de ces dames qui viennent me parler de l’abbé Brice; non pas que je veuille dire du mal de ce brave abbé; ce n’est ni le moment, ni l’endroit. C’est un saint homme, mais d’une sainteté un peu commune et qui demanderait un coup de brosse.

Il faut lui mettre les points sur les i, il comprend mal ou ne comprend pas du tout.

Avouez-lui une peccadille et son sourcil se fronce; il lui faut l’heure, l’instant, les circonstances , les antécédents ; il examine , il palpe , il pèse et finit, avec ses mille questions, par être indiscret et friser l’inconvenance. N’y a-t-il pas même

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dans la sainte mission du prêtre une façon d’être sévère avec politesse et de rester gentilhomme avec les gens bien nés ?

L’abbé Brice sent la charrue, pourquoi ne le dirai-je pas ? et cela lui nuira. — Il est bien un peu républicain! mal chaussé, des ongles déplorables et quand il a ses gants — deux fois par an — ses doigts restent écartés et roides...

Je ne nie pas ses admirables vertus, remarquez bien; mais vous aurez beau faire, vous n’amènerez jamais une femme du monde à raconter ses petites affaires au fils de son fermier, en lui disant -.Mon père .

Il ne faut pas non plus pousser les choses jusqu’à l’absurde.

Et puis, je ne sais, mais cet excellent Brice répand une détestable odeur de tabac à priser .

Il confesse toutes sortes de gens, et vous conviendrez qu’il est désagréable d’avoir sa femme de chambre ou sa cuisinière pour vis-à-vis de cellule.

Il n’y a pas de femme comprenant mieux que vous, chère madame, l’humilité chrétienne; mais enfin, vous n’avez pas l’habitude d’aller en omnibus, et vous ne tenez pas à la prendre.

On vous dira qu'au ciel vous serez trop heureuse d’appeler votre cocher: Mon frère, et de dire à Rosalie : Ma sœur; mais ces braves gens auront

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avant passé par le purgatoire, et le feu purifie tout. D’ailleurs, qui m’assure que Rosalie ira au ciel, puisque vous-même, chère madame, vous n’êtes pas sûre d’y entrer?

On comprend donc parfaitement que la chapelle de l’abbé Gélon soit pleine. Si l’on chuchote un peu, c’est qu’il; y a trois grandes heures que l’on attend et que tout le monde se connaît.

Toutes ces dames sont là , en vérité.

« Faites-moi donc une petite place, ma belle, » dit tout bas une nouvelle arrivante en se faufilant au milieu des jupes, des prie-Dieu et des chaises.

— Ah c’est vous, chère amie, venez donc ! Clémentine et M me de B. sont là dans le '■oin, à la bouche du canon. Vous en avez pour deux bonnes heures.

— Si M"' de B. est là, ça ne m'étonne pas, elle est intarissable, et il n’y a pasde femme qui... raconte plus lentement. Est-ce que tout ce monde là n’a pas encore passé? Ah! voilà Ernestine. (Elle lui adresse de la main un petit salut discret.) C’est un ange, cette enfant-là. Elle m’a avoué l’autre jour qu’elle avait la conscience fort troublée, parce qu’à la lecture de la Passion elle ne pouvait pas se décider à embrasser le paillasson.

— Ah! charmant! mais, dites-moi, est-ce que vous l’embrassez, ce paillasson ? »

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— Moi ! jamais de la vie; c’est fort malpropre, ma chère !

— Vous en accusez-vous au moins.

— Oh! je m’accuse de tous ces petits brimborions en masse, je dis : Mon père, j’ai eu du respect humain. Je donne le total.

— C’est absolument comme moi, et ce bon abbé Gélon acquitte la note.

— Sérieusement, le temps lui manquerait s’il voulait faire autrement. Mais il me semble que nous causons un peu trop, mignonne; permettez que je songe à mes affaires. »

Madame s’étale sur son prie-Dieu. Élégamment elle ôte, sans quitter les yeux de l’autel, le gant de sa main droite, et de son pouce elle fait tourner, en remuant les lèvres, sa bague de Sainte-Geneviève qui lui sert de chapelet. Puis, les yeux baissés et la bouche pincée, elle soulève le fermoir fleurdelisé de son livre d’heures et y cherche les prières qui ont rapport à sa position.

(Lisant avec ferveur) Mon Dieu, c’est accablée sous le poids de mes fautes que je me prosterne à vos pieds...— Ce qui est désolant, c’est le froid aux pieds. Avec mon mal de gorge, c’est une bonne grippe que ça me coûtera... — Que je me prosterne à vos pieds... — Dites-moi, ma belle, savez-vous 'si la femme des cierges a une chaufferette? Rien n’est plus mauvais que le froid aux pieds, et cette

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madame de P... qui reste ià des heures! je suis sûre qu’elle raconte les péchés de ses amies en même temps que les siens. — Ça n’a pas le sens commun! je ne sens plus mon pied droit, je lui payerais sa chaufferette, à cette femme ! (Lisant) J'incline mon front dans la poussière sous le poids du repentir et de la...

Ah! Madame de P... a fini; elle est rouge comme un coq. Quatre dames se précipitent avec un pieux élan pour la remplacer.

— Ah! madame, ne me poussez pas, je vous prie.

— Mais, madame, j’étais ici avant vous.

— Je vous demande mille pardons, madame.

— Vous entendez singulièrement le respect du saint lieu !

— Chut! chut! — Profitez de l’occasion, madame, faufilez-vous et prenez la place vide. (A l’oreille) ' N’oubliez pas le gros d’hier, et les deux petits de cè matin.

Diqitiz edjy Cio Qgle

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