‹ Monsieur, madame et bébé Gustave DrozChapitre 7 sur 40 · MADAME ET SON AMIE CAUSENT AU COIN DU FEU · texte numérisé non relu

MADAME ET SON AMIE CAUSENT AU COIN DU FEU

madame, agitant en Pair ses doigts mignons.

C’est ruché,ruché, ruché, des amours de ruches garnies de blondes tout autour.

l’amie. — Ça a du genre, ma belle.

madame. — Oui, je crois que cela aura du genre ; et par-dessus cette mousse, cette neige, retombent les grandes basques en soie bleue comme le corsage; mais d’un bleu... charmant, dans les... un peu moins cru que le bleu de ciel; vous savez, dans les... Mon mari appelle ce bleu-là un bleu discret.

l’amie. — Ah! charmant! il a des mots à lui.

madame. — N’est-ce pas? on comprend tout de suite; bleu discret! Cela fait image.

l’amie. — A propos de mots à lui, vous savez qu’Ernestine ne lui a pas pardonné sa plaisanterie de l’autre soir ?

madame. — Comment, à mon mari ? quelle plaisanterie ? L’autre soir où il y avait l’abbé Gélon et l’abbé Brice ?

l’amie. — Et son fils qui était là justement. madame. — Comment le fils de l’abbé Brice ?

( Elles éclatent de rire toutes deux.)

l’amie. — Mais — ah, ah, ah, — qu’est-ce que vous dites donc là, — ah, ah, — petite folle!

5 o Souvenirs de carême.

madame. — Je vous dis l’abbé Brice, et vous ajoutez : Etson fils.C’estde votre faute, mignonne. Il doit être enfant de chœur, ce chérubin ? (Redoublement de petits rires sonores .)

l’amie, lui posant la main sur la bouche. — Mais taisez-vous donc, taisez- vous donc; c’est trèsmal, en plein carême 1 madame. — De quel fils parlez-vous alors?

l’amie — Du fils d’Ernestine , parbleu !

d’Albert, une fleur d’innocence. Il a entendu la plaisanterie de votre mari, et sa mère était vexée !

madame. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire, chère amie, contez-moi donc cela.

l’amië. — Eh bien, en entrant dans le salon et en apercevant les candélabres allumés et les deux abbés, qui se trouvaient au milieu dans ce moment-là, votre mari a fait semblant de chercher quelque chose, et comme Ernestine lui demandait ce qu’il cherchait.

— « Je cherche le bénitier, » a-t-il dit assez haut, v pardon, chère voisine, d’arriver encore au milieu de l’office. »

madame. — Est-ce possible? (Riant.) Le fait est qu’il n’a pas de chance; voilà deux fois de suite qu’il rencontre ces messieurs chez Ernestine. — C’est une sacristie, ce salon-là.

l’amie, asse% sèchement. — Une sacristie 1

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Souvenirs de carême. 5 i

comme vous vous émancipez, ma belle, depuis votre mariage.

madame. — Je n’ai pas eu à m’émanciper, je n’ai jamais aimé à rencontrer les prêtres ailleurs qu’à l’église.

l’amie. — Voyons, vous êtes une enfant, et si • au fond je ne vous savais bien pensante.... Comment, vous n’aimez pas à rencontrerl’abbé Gélon?

madame. — Ah! l’abbé Gélon, c’est autrechose, il est si charmant!

l’amie, vivement. — N’est-ce pas, qu’il est distingué?

madame. — Et respectable! ses cheveux blancs encadrent admirablement son visage pâle et plein d’onction.

l’amie. — Oh ! il a une onction ! et ce regard, ce beau regard attendri! L’autre jour,lorsqu’ila parlé sur la méditation, il était divin. A un certain mo- • ment, il a essuyé une larme; il n’était plus maître de son émotion; il s’est calmé, cependant, presque immédiatement; il a une puissance sur luimêmp merveilleuse; il a repris avec calme; mais l’attendrissement nous avait gagnées à notre tour. C’était électrique. • — Lacomtessede S... qui était tout près de moi pleurait comme une fontaine, sous son chapeau jaune.

madame. — Ah ! oui, je le connais, le chapeau jaune; quel paquet que cette madame de S...1

5 2 Souvenirs de carême.

l’amie.—* Le fait est qu’elle est toujours fagotée!... On lui a proposé un évêché, je le sais de bonne source, c’est mon mari qui l’a appris par ces messieurs de l’Œuvre, eh bien...

madame, interrompant. — On a proposé un évêché à M œe de S... ? On a eu tort.

l’amie. — Vous plaisantez sur tout, ma belle; * . il y a cependant des sujets qui sont dignes de respect. Je vous dis qu’on a proposé la mitre et l’anneau à l’abbé Gélon; eh bien, il a refusé. Dieu sait cependant que l’anneau pastoral ferait bien sur sa main.

madame.— Oh! quant à cela, il a une main charmante.

l’amie. — Une main d’une blancheur, d'une finesse, d’un aristocratique. Nous avons peutêtre tort de nous arrêter sur ces détails mondains;

• mais c’est que vraiment, sa main est d’une beauté!

— vous savez; ( avec élan) je trouve que l’abbé Gélon fait aimer la religion . Suivez-vous ses conférences?

madame. — J’ai été à la première. J’auraisvoulu y retourner jeudi, mais M me Savain est venue m’essayer mon corsage, il a fallu discuter pendant une éternité à cause des biais des basques.

l’amie.— Ah! les basques sont en biais?

madame. — Oui, oui, avec une foule de petits croisillons; c’est une idée à moi. — Je n’ai

Souvenirs de carême.

vu cela nulle part; je crois que ce sera pas mal.

l’amie. — M m ' Savain m’a dit que vous aviez supprimé les épaulettes du corsage.

madame. — Ah ! la bavarde ! Oui, je ne veux sur l’épaule qu’un ruban, un rien, de quoi accrocher un bijou. — Je craignais que le corsage ne fût un peu nu. M me Savain m’avait plaqué des entredeux ridicules. Séance tenante, j'ai voulu essayer autre chose, mon système de croisillons, toujours.. . et j’ai manqué la conférence de ce bon abbé'Gélon. Il a été admirable, à ce qu’il paraît?

l’amie. — Oh ! admirable. Il a parlé contre les mauvais livres; il y avait foule. Il a réduit à néant toutes les horreurs de ce M. Renan. — Quel monstre que cet homme !

madame. — Vous avez lu son livre?

l’amie. — Dieu m’en garde ! vous ne savez donc pas que c’est tout ce qu’on peut trouver de plus... Enfin il faut que ce soit bien fort, puisque l’abbé Gélon en parlant de cela à un de ces messieurs de l’Œuvre, un ami de mon mari, a prononcé le mot...

madame. — Eh bien, quel mot?

l’amie. — Je n’ose vous le dire; car, en vérité, si c’était vrai, ce serait à faire trembler. Il a dit que c’était ( bas à l’oreille) Y Antéchrist ! On reste confondu, n’est-ce pas ?On vend sa photographie; il a un air satanique. (Regardant à la pendule.)

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