MADAME ET SON AMIE CAUSENT AU COIN DU FEU
madame, agitant en Pair ses doigts mignons.
C’est ruché,ruché, ruché, des amours de ruches garnies de blondes tout autour.
l’amie. — Ça a du genre, ma belle.
madame. — Oui, je crois que cela aura du genre ; et par-dessus cette mousse, cette neige, retombent les grandes basques en soie bleue comme le corsage; mais d’un bleu... charmant, dans les... un peu moins cru que le bleu de ciel; vous savez, dans les... Mon mari appelle ce bleu-là un bleu discret.
l’amie. — Ah! charmant! il a des mots à lui.
madame. — N’est-ce pas? on comprend tout de suite; bleu discret! Cela fait image.
l’amie. — A propos de mots à lui, vous savez qu’Ernestine ne lui a pas pardonné sa plaisanterie de l’autre soir ?
madame. — Comment, à mon mari ? quelle plaisanterie ? L’autre soir où il y avait l’abbé Gélon et l’abbé Brice ?
l’amie. — Et son fils qui était là justement. madame. — Comment le fils de l’abbé Brice ?
( Elles éclatent de rire toutes deux.)
l’amie. — Mais — ah, ah, ah, — qu’est-ce que vous dites donc là, — ah, ah, — petite folle!
5 o Souvenirs de carême.
madame. — Je vous dis l’abbé Brice, et vous ajoutez : Etson fils.C’estde votre faute, mignonne. Il doit être enfant de chœur, ce chérubin ? (Redoublement de petits rires sonores .)
l’amie, lui posant la main sur la bouche. — Mais taisez-vous donc, taisez- vous donc; c’est trèsmal, en plein carême 1 madame. — De quel fils parlez-vous alors?
l’amie — Du fils d’Ernestine , parbleu !
d’Albert, une fleur d’innocence. Il a entendu la plaisanterie de votre mari, et sa mère était vexée !
madame. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire, chère amie, contez-moi donc cela.
l’amië. — Eh bien, en entrant dans le salon et en apercevant les candélabres allumés et les deux abbés, qui se trouvaient au milieu dans ce moment-là, votre mari a fait semblant de chercher quelque chose, et comme Ernestine lui demandait ce qu’il cherchait.
— « Je cherche le bénitier, » a-t-il dit assez haut, v pardon, chère voisine, d’arriver encore au milieu de l’office. »
madame. — Est-ce possible? (Riant.) Le fait est qu’il n’a pas de chance; voilà deux fois de suite qu’il rencontre ces messieurs chez Ernestine. — C’est une sacristie, ce salon-là.
l’amie, asse% sèchement. — Une sacristie 1
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Souvenirs de carême. 5 i
comme vous vous émancipez, ma belle, depuis votre mariage.
madame. — Je n’ai pas eu à m’émanciper, je n’ai jamais aimé à rencontrer les prêtres ailleurs qu’à l’église.
l’amie. — Voyons, vous êtes une enfant, et si • au fond je ne vous savais bien pensante.... Comment, vous n’aimez pas à rencontrerl’abbé Gélon?
madame. — Ah! l’abbé Gélon, c’est autrechose, il est si charmant!
l’amie, vivement. — N’est-ce pas, qu’il est distingué?
madame. — Et respectable! ses cheveux blancs encadrent admirablement son visage pâle et plein d’onction.
l’amie. — Oh ! il a une onction ! et ce regard, ce beau regard attendri! L’autre jour,lorsqu’ila parlé sur la méditation, il était divin. A un certain mo- • ment, il a essuyé une larme; il n’était plus maître de son émotion; il s’est calmé, cependant, presque immédiatement; il a une puissance sur luimêmp merveilleuse; il a repris avec calme; mais l’attendrissement nous avait gagnées à notre tour. C’était électrique. • — Lacomtessede S... qui était tout près de moi pleurait comme une fontaine, sous son chapeau jaune.
madame. — Ah ! oui, je le connais, le chapeau jaune; quel paquet que cette madame de S...1
5 2 Souvenirs de carême.
l’amie.—* Le fait est qu’elle est toujours fagotée!... On lui a proposé un évêché, je le sais de bonne source, c’est mon mari qui l’a appris par ces messieurs de l’Œuvre, eh bien...
madame, interrompant. — On a proposé un évêché à M œe de S... ? On a eu tort.
l’amie. — Vous plaisantez sur tout, ma belle; * . il y a cependant des sujets qui sont dignes de respect. Je vous dis qu’on a proposé la mitre et l’anneau à l’abbé Gélon; eh bien, il a refusé. Dieu sait cependant que l’anneau pastoral ferait bien sur sa main.
madame.— Oh! quant à cela, il a une main charmante.
l’amie. — Une main d’une blancheur, d'une finesse, d’un aristocratique. Nous avons peutêtre tort de nous arrêter sur ces détails mondains;
• mais c’est que vraiment, sa main est d’une beauté!
— vous savez; ( avec élan) je trouve que l’abbé Gélon fait aimer la religion . Suivez-vous ses conférences?
madame. — J’ai été à la première. J’auraisvoulu y retourner jeudi, mais M me Savain est venue m’essayer mon corsage, il a fallu discuter pendant une éternité à cause des biais des basques.
l’amie.— Ah! les basques sont en biais?
madame. — Oui, oui, avec une foule de petits croisillons; c’est une idée à moi. — Je n’ai
Souvenirs de carême.
vu cela nulle part; je crois que ce sera pas mal.
l’amie. — M m ' Savain m’a dit que vous aviez supprimé les épaulettes du corsage.
madame. — Ah ! la bavarde ! Oui, je ne veux sur l’épaule qu’un ruban, un rien, de quoi accrocher un bijou. — Je craignais que le corsage ne fût un peu nu. M me Savain m’avait plaqué des entredeux ridicules. Séance tenante, j'ai voulu essayer autre chose, mon système de croisillons, toujours.. . et j’ai manqué la conférence de ce bon abbé'Gélon. Il a été admirable, à ce qu’il paraît?
l’amie. — Oh ! admirable. Il a parlé contre les mauvais livres; il y avait foule. Il a réduit à néant toutes les horreurs de ce M. Renan. — Quel monstre que cet homme !
madame. — Vous avez lu son livre?
l’amie. — Dieu m’en garde ! vous ne savez donc pas que c’est tout ce qu’on peut trouver de plus... Enfin il faut que ce soit bien fort, puisque l’abbé Gélon en parlant de cela à un de ces messieurs de l’Œuvre, un ami de mon mari, a prononcé le mot...
madame. — Eh bien, quel mot?
l’amie. — Je n’ose vous le dire; car, en vérité, si c’était vrai, ce serait à faire trembler. Il a dit que c’était ( bas à l’oreille) Y Antéchrist ! On reste confondu, n’est-ce pas ?On vend sa photographie; il a un air satanique. (Regardant à la pendule.)