‹ Monsieur, madame et bébéChapitre 11 sur 41 · MA TANTE' EN VENUS · texte numérisé non relu

MA TANTE' EN VENUS

Depuis ce jour où j'embrassai M"* de B... au beau milieu du cou, alors qu'elle me tendait le front, il s'est glissé dans nos relations je ne sais quelle froideur coquette qui ne laisse pas que d'être assez agréable. La question du baiser n'a jamais été complètement élucidée. C^était à ma sortie de Saint-Cyr qqe cela se passait. J'étais plein d'ardeur, et les fringales de mon cœur m'aveuglaient parfois. Je dis qu'elles m'aveuglaient et j'ai raison, car, en vérité, il fallait avoir le diable au corps pour embrasser sa tante au cou, comme je le fis ce jour-là... Mais passons.

Ce n'est pas qu'elle n'en 'valût pas la peine: peste ! ma petite tantante, comme je l'appelais alors, était bien la plus jolie femme du monde; et coquette, et élégante!... et un pied! et par-dessus tout ce délicieux petit je ne sais quoi qui est si fort à la mode maintenant, et qui vous donne «toujours envie d'aller trop loin.

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Non, quand je dis qu'il fallait avoir le diable au corps, c'est parce que je songe aux conséquences que ce baiser pouvait entraîner. Le général de B..., son mari, se trouvant mon supérieur direct, ça pouvait m'attirer des histoires extrêmement désagréables... et puis, enfin , il y a le respect de la famille. Oh ! je n'ai jamais transigé sur cet article-là !

Mais je ne sais pas pourquoi je rappelle tous ces vieux souvenirs, qui n'ont rien de commun avec ce que je veux vous raconter. Mon intention était simplement de vous dire que depuis mon retour du Mexique, je vais assez souvent chez M"* de B..., et peut-être bien faites-vous comme moi : car elle mène un assez grand train de maison; elle reçoit tous les lundis soir, et il y a généralement foule chez elle; on s'y amuse. Il n'y a pas de distractions qu'elle n'invente pour conserver sa réputation de femme à la mode. J'avoue cependant que je n'avais rien vu de pareil chez elle à ce que je vis lundi dernier.

J'étais dans l'antichambre et le valet de chambre m'enlevait mon paletot, lorsque Jean, s'approchant de moi avec une nuance de mystère, me dit : « Monsieur, Madame attend Monsieur tout de suite dans sa chambre à coucher. Si Monsieur veut passer par le corridor et frapper à la porte qui est au bout. »

On a beau revenir du bout du monde, ces phraseslà vous font quelque chose. La vieille histoire du baiser me revint malgré moi à l'esprit. Que pouvait me vouloir ma tante?

Je frappai discrètement à la porte, et immédiatement j'entendis un bouquet d'éclats de rire contenus.

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a Pas encore... — dans un instant, criait une voix rieuse. — Mais je ne veux pas qu'on me voie dans cet état, chuchotait une autre. — Mais si. — Mais non. — Vous êtes unique, ma belle: puisqu'il s'agit d'art... Ah ! ah ! ah !» Et l'on riait, et l'on se ruait derrière cette maudite porte.

Enfin, une voix dit : « Entrez. » Je tournai le bouton.

A première vue je ne distinguai qu'un chaos confus, impossible à décrire, au milieu duquel se démenait ma tante, vêtue d'un maillot rose. Vêtue !... superficiellement.

Fort heureusement, une gracieuse guirlande de plantes marines, en papier, sauvegardait çà et là la pudeur. Elle me parut singulièrement engraissée, ma petite tantante, mais passons encore. Ses cheveux, dénoués et ondes, flottaient sur ses épaules, et Marie, sa femme de chambre — encore un bijou dont je vous dirai deux mots un de ces jours — agenouillée devant sa maîtresse, laçait sa bottine rose, effilée, en satin miroitant, et munie de talons extrêmement hauts et pointus.

Les meubles, les tapis, la cheminée, étaient encombrés et comme enfouis sous un amas sans nom. Des jupes de mousseline jetées à l'aventure, des dentelles, un casque en carton recouvert de papier doré, des écrins entr'ouverts , des nœuds de ruban, un maillot, — trop étroit sans doute et déchiré en deux. — Des fers à friser perdus dans les cendres, de tous côtés des petits pots, des brosses à étaler le blanc, des débris de toutes sortes. Derrière deux paravents qui divi-

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saient la chambre, j^entendais des chuchotements et le frou-frou particulier aux femmes qui s'habillent. — Dans un coin, Silvani, l'illustre Silvani, encore revêtu de ce grand tablier blanc dont il s'affuble pour poudrer ses clientes, renfermait ses houpettes et abaissait ses manches d'un air satisfait... Je restai pétrifié. Que se passait-il chez ma tante?

Elle remarqua mon étonnement, car sans se détourner elle me dit d'une voix un peu émue :

« Ah ! c'est toi, Ernest! » Puis, en prenant son parti sans doute, elle éclata de rire à toute volée^ comme les femmes qui ont de belles dents, et ajouta d'un petit air conquérant :

a Tu vois, nous jouons la comédie. »

En disant cela, elle se détourna vers moi avec sa coiffure follement provocante et poudrée de rouge avec excès, son visage fardé comme celui d'une prêtresse antique, son regard noyé dans les langueurs artificielles, mais séductrices, du pensil japonais, son corsage souriant sous les trois brins d'herbe qui l'ombrageaient avec tact. Ces jambes, cette gaze, ce milieu tout odorant de parfums féminins, et derrière ces paravents...» derrière ces paravents!

Parbleu ! je ne suis pas un enfant; vous comprenez bien que j'ai dû voir des choses, étant capitaine de lanciers et naturellement assez curieux. Mais, je peux vous le dire, je n'ai jamais été aussi sérieusement... intéressé que ce soir-là. Ce n'est pas en somme une chose si commune que de se trouver face à face avec les jambes de sa tante !

Il faut, me disais-je, tout en examinant un peu, —

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on est homme, — il faut que les femmes du monde aient vraiment le diable au corps pour s'amuser de cette façon-là.

« Et quelle pièce allez-voiis donc jouer, ma bonne tante, dans un costume aussi... séduisant?

— Bonsoir, capitaine, me cria une voix rieuse derrière le paravent de droite.

— Nous vous attendons, me dit une autre voix derrière le paravent de gauche.

— Bonsoir, Mesdames, à quoi puis-Je vous être bon?

— Mais ce n'est point une pièce que nous jouons, fit ma tante en rapprochant d'une main pudique ses herbes marines. Comme tu es en retard, mon bon ami! est-ce qu'on joue la comédie maintenant? Ce n'est point une pièce, c'est un tableau vivant : le Jugement de Paris... Tu sais, le jugement de Paris? — Je remplis le rôle de Vénus... Je ne voulais pas, mais ils m'ont tous persécutée... Donne -moi donc une épingle... sur la cheminée... à côté du sac de bonbons... là, à gauche, à côté de l'écrin... près de la bouteille de colle forte, sur mon paroissien... Comment, tu ne vois pas ? Ah ! c'est bien heureux ! Enfin on m'a mis le pistolet sur la gorge pour m'obliger à jouer Vénus. « Comment, baronne, avec vos « épaules, et vos bras, et... vos mains...» me disaientils; et patati, et patata... » Donne-moi donc encore une épingle... Ces herbes, ça ne tient à rien!

— Il est pourtant indispensable qu'elles tiennent un peu, ma petite tante.

— Parbleu ! je vois bien ! tu me trouves un peu trop

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décolletée, n'est-ce pas ? J'étais sûre que tu me trouverais un peu décolletée. . . je le leur ai dit ; mais, que veux-tu ? c'est le rôle; et puis enfin, c'est reçu, maintenant, ces choses-là. (Se retournant vers le paravent de droite:) Mignonne, passez-moi donc le rouge pour les lèvres ; le mien est d'une pâleur désolante. [Au coiffeur y qui se dirige vers la porte :] Dites-moi, Silvani, allez trouver ces messieurs qui s'habillent dans le billard et dans le cabinet du baron ; ils ont peut-être besoin de vous. — M"* de S... et ses filles sont dans le boudoir, vous savez... Ah! sachez donc si M. de V... a retrouvé sa pomme. C'est lui qui fait Paris, ajouta ma tante en se retournant vers moi. Cette pomme ne peut pas être perdue ?.,. Eh bien ! ma belle, et ce rouge que je vous demande ? Passez-le au capitaine par-dessus le paravent.

— Voilà le rouge, mais dépêchez-vous, capitaine, ma cuirasse craque quand je lève le bras. »

J'aperçus, en effet, au-dessus du paravent, deux doigts effilés dont l'un, couvert de bagues étincelantes, tenait en l'air un petit pot sans couvercle.

a Comment, votre cuirasse craque, marquise ?

— Oh ! ça ira ; prenez vite, capitaine.

— Ça va vous paraître drôle, mais je tremble comme la feuille, s'écria ma tante, j'ai peur de me trouver mal... Entendez- vous ces messieurs qui s'habillent à côté dans le cabinet? Quel bruit! Ah! ah! ah! c'est adorable 5 une vraie bande de cabotins. C'est enivrant, savez- vous, cette existence de coulisses, cette vie fiévreuse... Mais, pour l'amour du bon Dieu, fermez donc la porte, Marie; j'ai dans les jambes un cou-

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rant d'air affreux... Cette lutte de chaque instant avec le public, ces sifflets, ces bravos... me rendraient folle, avec ma nature impressionnable, je me connais!... »

Le vieux baiser me revint en mémoire, et je me dis : Capitaine, tu as méconnu la nature de ta parente. (c Mais il ne s'agit pas de tout cela, continua ma tante, voilà que dix heures sonnent. Mon petit Ernest, estce que tu sais étaler le blanc liquide? Comme tu es un peu... mauvais sujet...

— Un peu î ah! ah! fit-on derrière le paravent.

— Enfin, poursuivit la baronne, ce serait bien extraordinaire si, dans tes campagnes, tu n'avais pas vu étaler du blanc liquide.

— Oui, en effet, chère tante, j'ai des données sur le blanc liquide, j'ai des données; et en recueillant mes souvenirs. .

— Est-ce vrai, capitaine, que cela àonne des rhumatismes?

— Mais non, je vous jure; faites mettre deux bûches au feu, et donnez-moi ce qu'il faut. »

Ce disant , je retroussai mes manches et versai dans un petit vase en onyx qui se trouvait là le lait de la beauté, puis j'y trempai une petite éponge et je m'approchai de ma tante Vénus en souriant.

tt Tu m'assures que cette drogue n'a point d'action sur la peau... je n'ose pas en vérité! » Et en disant cela elle minaudait comme une rosière qui va être couronnée : « C'est la première fois, sais-tu, que je mets ce blanc liquide... ah ! ah ! ah ! mon Dieu! que je suis enfant ! je suis toute tremblante.

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— Mais, ma belle, vous êtes folle, s^écria la dame du paravent en éclatant de rire; quand on joue la comédie, il faut se soumettre aux exigences de la rampe.

— Vous entendez, ma bonne petite tante?... voyons, livrez-moi votre bras. »

Elle me tendit son gros bras rond sur la surface duquel s'étalait ce duvet léger, adorable, symbole de la maturité. — Je posai Péponge humide...

a Ah! là là! s'écria la baronne, mais c'e^t une glace, bourreau ! une vraie douche ! et tu vas me promener cela sur le corps ?

— Pas absolument partout, ma bonne tante.

— Je trouve woxtq partout singulièrement insolent, mon cher. Vous savez qu'on a besoin de vous, et vous en abusez... Dis donc, mon petit Ernest, est-ce que c'est du blanc pour la lumière que tu étales sur mon pauvre satin ? tu ne te trompes pas au moins ? Ah ! Seigneur ! dans le dos c'est horrible ! ah ! sapristi ! ah l sapristi!... les hommes sont-ils heureux de pouvoir jurer à leur aise! . . . Marie, du feu, mon enfant, du feu. . . et ça va être le diable à sécher ! C'est très-long à sécher, ta médecine, n'est-ce pas, mon petit capitaine?

— Un petit quart d'heure, pas plus; et puis ensuite nous brosserons avec une brosse bien douce. . . »

Quand on est franc, on n'est pas franc à demi, je vais donc vous confier une chose. Vous croyez sans doute que, voyant la baronne se démenant et poussant les hauts cris, je me hâtais d'étaler ce blanc glacé ? Eh bien, pas du tout. Je travaillais avec une lenteur pleine de ruse et de dissimulation. Je promenais mon éponge sur les vallons et les collines avec une délica-

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tesse et un soin de gourmet, et, comme un hommequî a dans la bouche un morceau d'aile de faisan truffé, Je dégustais la chose et je me disais : « Capitaine, profite de l'occasion et fais une bonne fois connaissance avec la plus belle fraction de ta famille. » A chaque frisson causé par le froid, les herbes marines s'écartaient d'un mouvement brusque, le miiillot s'entrebâillait avec langueur et les lois de la perspective surprises à l'improviste, me révélaient... me révélaient des merveilles. Ce fut ce soir-là, je m'en souviens, que cette question du modelé dans le clair-obscur m'apparut dans toute sa netteté. Mais pour la troisième fois... passons.

A ce moment on frappa à la porte du cabinet, et, instinctivement, je détournai la tête.

a Qu'est-ce qu'il y a?... Jésus! mais c'est un fleuve! s'écria la baronne. On n'entre pas..., qu'est-ce qu'il y a?

— Qu'avez-vous, ma chère tante?

— N'entrez pas, s'écria-t-on derrière le paravent, ma cuirasse a craqué!... Marie, Rosine, des épingles, des aiguilles, la colle forte.

— Parbleu, c'est un fleuve dans mon dos... ton affreux blanc coule, poursuivit la baronne hors d'ellemême.

— Je m'en vais essuyer cela .. Je suis désolé.,, vraiment désolé.

— Tu crois que tu vas pouvoir entrer ta main dans mon dos? — Il est unique, mon neveu.

— Et pourquoi pas, ma tante?

— Pourquoi pas, pourquoi pas! Parce que là où il

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y a place pour une goutte d'eau il n'y a pas place pour la main d'un lancier.

— Vous êtes donc trop serrée?

— Non, je ne suis pas trop serrée. Vous êtes inconvenant, Ernest, avec votre main dans le dos.

— Enfin, vous êtes extrêmement serrée, c'est ce que je voulais dirç.

— Extrêmement ne veut pas dire trop. Mais achevez de me farder, je vous prie. »

On frappa de nouveau à la porte du cabinet, et je reconnus la voix flûtée de M. de V... qui disait :

<t Je suis désolé, baronne, de vous déranger, mais c'est que...

— On n'entre pas! cria-t-on de toutes parts.

— Je ne veux point entrer, malgré le désir que je pourrais en avoir, mais c'est que Raoul a un urgent besoin de bleu myosotis..., le bleu myosotis, baronne.

— On vous le donnera... Ernest, ça va encore couler... On 'vous le fera poner; c'est très-bien!... [à voix basse] il est assommant cet être-là.

— Ce n'est pas tout, chère baronne...

— Quoi encore? dépéchez- vous, mon blanc sèche, je ne peux pas bouger.

— C'est ma pomme. — Je ne sais pas où elle est, ne l'auriez-vous pas?

— Sa pomme, sa pomme! est-ce que je l'ai, sa pomme?

— Ah! et puis M. de Saint-P... a cassé son trident et a déchiré son maillot : est-ce que vous ne pourriez pas envoyer une femme de chambre?...

— Vous vous imaginez que mes femmes de cham-

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bre sont filles à aller recoudre ces messieurs? Je vous trouve encore singulier...

— Rassurez- vous, baronne, la déchirure est au bras ; c'est le trident en se brisant qui...

— C'est bien ! je vais envoyer Rosine, c'est une fille sûre!... Dis donc, Ernest, tu vas me brosser, mon ami, n'est-ce pas? je suis littéralement gelée... Il est étonnant avec son trident, il ne paraît qu'au troisième tableau, dans Vénus sortant de ronde, »

On frappa encore à la porte, mais à la porte du corridor.

— Qu'est-ce qu'il y a encore ?

— Les torches de Madame viennent d'arriver, dit un valet de chambre, Madame la baronne veut-elle qu'on les allume?

— Ah! les torches de M^®"'de N..., qui s'habillent dans le boudoir? — Non, certes, ne les allumez pas; on n'en a besoin qu'au second tableau.

— Ne bougez pas, ma bonne tante, je votis en conjure... Ces demoiselles- de N... figurent donc aussi?

— Mais oui, avec leur mère; elles représentent les Lumières de la Foi poursuivant l'Incrédulité^ et alors elles ont tout naturellement des torches. Tu sais, ce sont des tuyaux en fer-blanc avec de Pesprit-de-vin qui flambe. Ce sera peut-être le plus joli tableau de la soirée. C'est une gracieuseté indirecte que nous adressons au neveu de Monseigneur, tu sais, ce jeune homme frisé, frisé, brun, des yeux angéliques; tu Tas vu lundi dernier. C'est un monsignor fort bien en cour, il conte di Geloni-j il a bien voulu venir ici ce soir, et alors M. de P... a eu l'idée d'organiser

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.cette allégorie. Il a une imagination intarissable, ce M. de P..., et un goût... s'il ne cassait pas ses accessoires !

— N'est-il pas par-dessus le marché chevalier de Saint-Grégoire?

— Oui,* un peu, et, entre nous, je crois qu'il ne serait pas fâché de passer officier.

— Kh\ je Comprends les Lumières de la Foi poursuivant,,,^ etc. Mais, dites-moi donc, petite tante, je ne vous brosse pas trop fort?... Levez un peu le bras, je vous prie... Dites-moi donc qui est-ce qui se chargera du rôle de V Incrédulité?

— Ne m'en parlez pas, c'a été toute une histoire. Justement, la distribution des rôles se trouvait être précisément le soir où on a publié l'Encyclique de Sa Sainteté, en sorte que ces messieurs étaient animés. M. de Saint-P. l'a pris de très-haut, mais de très-haut; j'ai vu le moment où le général allait sortir de ses gonds... Enfin, bref, personne n'a voulu de l'Incrédulité, *et j'ai été obligée d'avoir recours au cocher du général, à John, tu le connais bien? il est fort beau garçon, et d'ailleurs il est protestant, je crois , de sorte que ce rôle-là ne le sort pas de ses habitudes.

— Ça ne fait rien, c'est désagréable pour ces dames de N... de figurer à côté d'un valet.

— Oh! voyons, il ne faut pas pousser trop loin les scrupi^les : ce garçon est barbouillé de noir, couché à plat ventre, et ces trois dames ont le pied sur sa tête; tu vois que les convenances sont sauvegardées. Voyons, as-tu fini, mon ami? Ma coiffure est assez réussie,

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n'est-ce pas? Il n'y a que Silvani pour poudrer. Il voulait me teindre en rouge; mais, ma foi, j'attends que ce rouge pénètre un peu dans notre monde... Je suis tout de même un peu déshabillée; mais enfin les herbes sauvent tout.

— Certainement, ma bonne tante, certainemefit. Voilà qui est fini. Allez- vous tarder à entrer en scène?

. — Mais non..., mon Dieu, il est près de onze heures!... je suis troublée comme une enfant. L'idée que je vais paraître devant tout ce monde... les fleurs qui tombent de ma coiffure n'engoncent-elles pas mon cou, mon petit Ernest? veux-tu les relever un peu?» Puis, s'approchant de la porte du cabinet, elle frappa deux petits coups et dit :

« Vous êtes prêt. Monsieur de V...?

— Oui, baronne, j'ai retrouvé ma pomme, mais je suis extrêmement ému. Minerve et Junon sontelles habillées?.., oh! mais une émotion dont vous n'avez pas idée.

— Oui, oui, tout le monde est prêt; qu'on prévienne au salon... Mon pauvre cœur bat à tout rompre, mon capitaine.

— Prenez-y garde, ma petite tante... on le voit. »

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