UN BAL D'AMBASSADE
ou IL N'EST QUESTION NI DE BAL NI D'AMBASSADE.
a Je ne te dis pas que ce ne soit pas joli, ajouta ma tante, en effleurant le chenet du bout de sa petite botte. Cela donne au regard un charme particulier, je l'avoue. Un nuage de poudre sied à ravir, un doigt de rouge fait admirablement, et jusqu'à cette demiteinte bleuâtre qu'elles s'étalent je ne sais comment, sous l'œil... Dieu, qu'il y a des femmes coquettes! — As-tu vu, jeudi, chez M"* de Sieurac, les yeux d'Anna ? Est-il permis, franchement. . . comprends-tu qu'on ose ?
— Eh ! eh ! ma tante, je ne détestais pas ces yeuxlà, et, entre nous, ils avaient un velouté !
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— Je ne te conteste pas cela, ils avaient du velouté!
— Et en même temps un éclat si étrange sous cette pénombre, une expression de si délicieuse langueur!
— Oui, assurément; mais enfin c'est s'afBchen — Sans cela! — C'est quelquefois très-joli. — J'ai rencontré au bois des créatures adorables, sous leur rouge, leur noir et leur bleu; car elles se mettent aussi du bleu. Dieu me pardonne !
— Oui, ma tante, du bleu polonais, ça s'estompe, — c'est pour les veines.
— {Avec intérêt) Elles imitent les veines? — C'est une infamie, ma parole d'honneur ! — Mais tu m'as l'air d'être bien au courant ?
— Oh ! j'ai joué si souvent la comédie dans le monde ! j'ai même chez moi toute une collection de petits pots, de pattes de lièvre, d'estompés, de pointes, etc. , etc.
— Ah ! tu as tout cela ? mauvais sujet ! — Dis-moi, vas-tu au bal de l'Ambassade, demain?
— Oui, chère petite tante; et vous, vous costumerez- vous ?
— Il faut bien, pour faire comme tout le monde. On dit, au reste, que ce sera splendide. {Après un silence] Je me poudre, crois-tu que cela m'ira bien ?
— Mieux qu'à qui que ce soit, chère tante; vous serez adorable, j'en suis certain.
— Nous verrons cela, petit courtisan. » — Elle se leva, me tendit sa main à baiser avec un air d'aisance exquise et fit mine de s'éloigner; puis se ravisant :
« Au fait, Ernest, puisque tu vas à l'Ambassade, demain, viens me prendre, je t'offre une place dans ma
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voiture. — Tu me diras ton goût sur mon costume; et puis... » — Elle éclata de rire, et se penchant à mon oreille en me prenant la main : « Apporte donc tes petits pots; — viens de bonne heure alors. C'est entre nous ? » Elle posa un doigt sur ses lèvres en signe de discrétion. « A demain. »
Ma tante, comme vous pouvez le voir, n'a point encore dit adieu à la jeunesse, et elle a bien fait. Elle a plus de vingt-cinq ans si j'en crois une addhion que je viens de faire, à part moi ; mais je calcule si mal, qu'avec la meilleure volonté du monde, je n'oserais vous dire rien de certain sur son âge. Et d'ailleurs à quoi bon? Un murmure d'admiration ne l'accueillet-il pas toujours , lorsqu'elle entre au bal avec son grand air de reine couronnée ? Les passants affairés ne se détournent-ils pas tous, lorsque dans son petit coupé noir elle lance par la portière une adresse au cocher ? N'a-t-elle pas, dans la voix, les sons argentins de la jeunesse, et dans les gestes la grâce délicate d'une femme de vingt ans ? N'est-elle pas, enfin, cette bonne et chère tante, dans tout l'éclat de la beauté épanouie, sûre d'elle-même et triomphante ?
Le lendemain soir, la chambre de ma tante offrait le spectacle du désordre le plus échevelé. De tous les tiroirs entr'ouverts, béants, s'échappaient des dentelles chiffonnées, des mousselines, des broderies. Sur les
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meubles, des écrins entr'ouverts, au milieu de peignes et d'épingles à cheveux. Des bouts de rubans et des bouts de fil, des morceaux de satin et des débris de fleurs jonchaient le tapis auquel une légère couche de poudre à la maréchale donnait un aspect blanchâtre et poussiéreux. Plusieurs bougies et trois lampes sans abat-jour répandaient une lumière éclatante sur ce désordre, au milieu duquel, ma tante parée, coiffée, poudrée et debout devant son armoire à glace examinait, d'un œil exercé, sa splendide toilette de marquise Louis XVI.
La femme de chambre et la couturière, toutes deux à genoux et les yeux battus (elles avaient passé la nuit), farfouillaient dans les nœuds de satin et plantaient fiévreusement des épingles.
a Marie, un peu plus à gauche, le ruban que vous tenez. — Madame Savain, votre corsage est d'un bon doigt trop large. Je suis dans un sac, madame Savain.
— Peut-être le corset de Madame est-il un peu plus serré qu'à l'ordinaire ?
— Bien certainement qu'il est plus serré. Ne save&vous pas que, sous Louis XVI, les femmes portaient la taille extrêmement fine ? Il faut respecter l'archéologie ou ne pas s'en mêler, madame Savain. — Le devant n'est pas mal. Il est bien dans le caractère. » Ma tante se regarda dans la glace de profil.
«Je craignais que cette coupe en biais, que Madame m'a fait copier sur une robe du temps, que surtout ces lacets intérieurs disposés pour effacer les épaules, n'avantageassent un peu trop Madame.
— Mais, madame Savain, vous devriez savoir que.
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sous Louis XVI, les femmes de qualité portaient la poitrine fort en avant. Non, non, il n^ a rien d'exagéré, il faut être dans le caractère.» Et effleurant de ses doigts roses et potelés les saillies extrêmes d'une gaze savamment indiscrète, elle sourit et ajouta : « Non, madame Savain, rien d'exagéré. — Marie, donnezmoi la boîte à mouches. » La femme de chambre lui présenta l'objet. — Ma tante mouilla son doigt de son aristocratique salive, le plongea dans la boîte, d'un air nonchalant, puis, le doigt en l'air et armé d'un point noir, elle regarda dans la glace d'un œil pénétrant, hésita un instant, et, tout à coup, d'un mouvement résolu et avec une merveilleuse adresse, paf, «Ik posa sa mouche juste au milieu de l'exagération. Ça la sauve, murmurait-elle. Ça détourne l'attention. — Et elle sourit de bon cœur.
Le fait est que cette mouche qui ressemblait à une bête à bon Dieu prise entre deux roses, était posée avec un tact, un art, un sentiment extrême. Ni trop haut, ni trop bas ; c'était bien là sa place, et dans la demi-teinte du sillon bleuâtre elle semblait, la pauvre petite, se cacher pour ne pas rougir. — C'était touchant. En sorte que les critiques les plus enclins à la médisance auraient dit comme ma tante, en regardant l'ensemble de son corsage épanoui : Non certes, il n'y a pas d'exagération.
Et cependant, il y en avait un peu au fond. Peutêtre cela tenait-il à ce que ma tante arrivait, sans qu'on s'en doutât, à cet âge adorable où la beauté voulant être à l'aise s'épanouit dans toute l'ampleur d'une ctche maturité.
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Peut-être cela tenait-il encore à ce que, sous Tempîre d'une préoccupation archéologique, et pour obéir à la mode de nos arrière-grand'mères qui rapprochaient leurs seins Fun de Tautre, comme deux jumeaux qui s'aiment, ma tante n'avait pas songé qu'un changement de forme ferait croire à une augmentation de volume.
Peut-être enfin la finesse inaccoutumée et excessive de sa taille serrée dans un corset de satin blanc, dont les craquements chatouillaient l'oreille à chaque mouvement qu'elle faisait, produisait-elle seule cette illusion charmante?
Dans tous les cas, la mouche sauvait tout.
a Comme tu arrives tard, me dit-elle! — Il est onze heures, sais-tu, et nous avons, ajouta-t-elle en montrant ses dents blanches, nous avons encore bien des choses à faire. Les chevaux sont attelés depuis une heure. — Je parierais qu'ils vont s'enrhumer dans cette cour glaciale. » Et en disant cela elle allongeait son pied chaussé d'une mule à talon rouge, toute miroitante de broderies d'or. Son pied grassouillet débordait un peu au sortir de sa chaussure , et à travers les jours de son bas de soie brillant, la peau rose de sa cheville apparaissait par intervalles.
a Comment me trouves-tu, monsieur l'artiste?
— Mais, comtesse... mais, chère tante, veux-jedire, je... j'étais ébloui par ce soleil de juillet, le plus chaud de l'année, comme vous savez. Je vous trouve adorable... adora... et coiffée!
— N'est-ce pas, je suis bien coiffée? C'est encore Silvani qui a dressé tout cela; — il n'a pas son pareil,
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ce garçon-là. — Les diamants dans la poudre font admirablement, et puis cette coiffure élevée donne au cou du majestueux. Je ne sais pas si tu sais que j^ai toujours été assez coquette démon cou; c'est mon seul petit luxe. — As-tu tes petits pots?
— Oui; ma tante, j'ai tout mon attirail, et si vous voulez vous asseoir...
— Je suis pâle à faire peur — un tout petit peu, n'est-ce pas, Ernest, tu sais ce que je t'ai dit? » Et elle tourna la tête en me présentant l'œil droit. Je le vois encore cet œil ! Seulement , comme elle se penchait en arrière pour être plus directement sous l'éclat de la lumière , et que je m'approchais de son visage , le travail étant délicat, je voyais la gaze légère s'entr'ouvrir, et la maudite mouche, ainsi qu'une barque lointaine portée par la vague, se soulever et s'abaisser ensuite au gré de la respiration.
Je ne sais quel parfum, étranger aux tantes d'ordinaire, montait de...
a Tu comprends, cher ami, qu'il faut une occasion comme celle-ci et les nécesités d'un costume historique pour que je consente à me farder ainsi?
— Ma bonne petite tante, si vous bougez, ma main va trembler. » Et, dans le fait, effleurant ses longs cils, ma main tremblait.
« Ah oui, dans le coin, un peu... tu as raison, ça donne du velouté, de l'incertain, du... C'est très-drôle ce petit pot de bleu. Mon Dieu, que ça doit-être laid! Ce que c'est que l'enchaînement des choses. Une fois poudrée, il faut bien se passer un peu de blanc de perle sur le visage pour ne pas être jaune comme un
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citron; et une fois les joues enfarinées, on ne peut pas rester, — tu me chatouilles avec ton petit plumeau, — on ne peut pas rester comme un pierrot; il faut un doigt de rouge, c'est fatal. Et maintenant, vois un peu comme le diable est méchant; si après tout cela on ne s'élargit pas un peu les yeux , n'est-il pas vrai qu'on a l'air de les avoir percés avec une vrille? C'est comme cela qu'on arrive petit à petit à monter sur l'échafaud. »
Ma tante se mit à rire de bon cœur, la petite barque disparut, comme abîmée entre deux vagues et reparut bientôt.
« Tiens, c'est très-bien ce que tu viens de faire, — bien sous l'œil, c'est cela. — Comme ça anime le regard! Sont-elles rouées, ces créatures; comme elles savent ce qui va bien! C'est honteux I chez elles, c'est de la ruse, rien de plus. — Oh! tu peux en mettre un peu plus de ton petit bleu, je vois ce que c'est maintenant. Ça fait vraiment pas mal.
« Comme tu arques les sourcils! Tu ne crains pas que cela soit un peu noir? C'est que, tu sais, je ne voudrais pas avoir l'air... Ma foi, tu as raison. Où donc as-tu appris tout cela? Tu gagnerais de Targent, sais-tu, si tu voulais exercer.
— Eh bien, ma tante, êtes-vous satisfaite? »
Ma tante éloigna son petit miroir à main, le rapprocha, l'éloigna encore, cligna des yeux, sourît, et se penchant de nouveau dans son fauteuil : <£ Il faut bien le dire, mon cher, c'est adorable ton... Comment dis-tu qu'elles appellent cela, tes... amies?
— Le maquillage^ ma bonne tante.
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— Il est fâcheux que cela ne s'appelle pas autrement, lorsque les femmes du monde s'en servent, car, en vérité, j'y aurais recours... pour le soir... une fois de temps en temps. Il est certain que cela donne du piquant. Dis-moi, tu n'as pas aussi un petit pot pour les lèvres ?
— J'ai votre affaire.
— Ah ! c'est dans une fiole, c'est liquide?
— C'est une espèce de vinaigre, comme vous voyez... Ma tante, ne bougez pas. Avancez les lèvres, comme si vous vouliez m'embrasser. Vous n'auriez pas par hasard l'envie de m'embrasser?
— Si fait, et tu Tas bien mérité. Tu m'apprendras ton petit talent, pas vrai ?
— Très-volontiers, ma tante.
— Ah! mais c'est miraculeux, ton vinaigre, quel éclat il donne aux lèvres, et comme les dents paraissent blanches! Il est vrai que j'ai toujours eu les dents assez...
— Encore un de vos petits luxes?
— Voilà qui est fait, je te remercie. » Elle me sourit en minaudant un peu, à cause du vinaigre qui la piquait.
De son doigt mouillé, elle prit une mouche qu'elle se plaça sous l'œil avec une coquetterie charmante ; puis une autre qu'elle mit vers le coin de la bouche, et, radieuse, adorable : « Cache vite tes petits pots, » me dit-elle, « j'entends ton oncle qui vient me chercher. Tiens, ferme-moi mes bracelets. — Minuit I et mes pauvres chevaux; avec là grippe qui court! »
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A ce moment, mon oncle entra, en culotte et en domino.
a Je ne suis pas, indiscret, dit-il gaiement en m^apercevant?
— Vous plaisantez, je suppose, fit-elle en se retournant. J'ai offert une place à Ernest qui va ce soir à Fambassade, comme nous. »
A l'aspect de matante, mon oncle ébloui et lui tendant sa main gantée : « Vous êtes ravissante, ce 3oir, ma chère! » Puis avec un fin sourire : « Votre teint a une animation et vos yeux un éclat!
— Oh! c'est le feu qu'on a laissé flamber; on étouffe ici. Mais vous-même, mon ami, vous êtes superbe : jamais je ne vous ai vu la barbe si noire.
— C'est parce que je suis pâle, — je suis transi. — Jean a oublié mon feu qui s'est éteint; venez-vous? »
Et ma tante sourit à son tour en prenant son éventail.
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