UNE NUIT DE NOCE
Grâce aux usages de la campagne et à la solennité des circonstances, on s'était retiré d'assez bonne heure. Presque tout le monde m'avait serré la main, les uns avec un sourire fin, les autres avec un sourire bête; ceux-ci avec une gravité officielle qui ressemblait à la condoléance,' ceux-là avec, une cordialité niaise qui frisait l'indiscrétion.
Le général de S... et le préfet, deux vieux amis de la famille, s'étaient attardés à une table d'écarté, et franchement, malgré l'affection que j'ai pour eux, j'aurais voulu les voir au diable, tant j'étais. irritable ce soir-là.
Ceci se passait, j'oubliais de vous le dire, le jour, même de mon mariage, et j'étais vraiment un peu
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fatigué. Depuis le matin j'avais dans le dos une moyenne de deux cents personnes, bien intentionnées du reste, mais lourdes comme un temps d'orage. Depuis le matin j'avais souri sans débrider; puis le bon curé du village qui nous avait mariés avait cru devoir, dans un discours très-gentil du reste, me comparer à saint Joseph, et ces choses-là agacent quand on est capitaine de lanciers. Le maire, de son côté, qui avait bien voulu apporter ses registres au château, n'avait pu résister, en apercevant le préfet, au plaisir de crier: « Vive l'Empereur! » En sortant de l'église, on m'avait tiré des coups de fusil aux oreilles et offert un énorme bouquet. Enfin — je vous le dis entre nous — j'avais aux pieds depuis huit heures du matin des bottes un peu étroites,, et au moment où commence cette histoire il pouvait être minuit et demi.
J'av^ais parlé à tout le monde, excepté à ma chère petite femme, dont on me séparait comme à plaisir. Une fois, en montant le perron, je lui avais serré la main à la dérobée. Encore ce coup de tête m'avait-il valu de ma belle-mère un regard moitié sel et moitié vinaigre, qui m'avait rappelé à la réalité. Si , par hasard, Monsieur, vous avez traversé cette journée d'effusion violente et d'épanouissement général, vous conviendrez avec moi qu'en aucun moment de la vie on n'est plus disposé à l'irritabilité.
Que voulez-vous répondre aux cousins qui vous embrassent, aux tantes qui s'accrochent à votre tête et pleurent dans votre gilet, à tous ces visages épanouis qui s'étagent devant vous, à tous ces yeux qui vous
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dévisagent douze heures durant, à tous ces élans de tendresse qu'on n'a pas demandés, mais qui réclament un mot du cœur?
A la fin d'une journée semblable, le cœur a une courbature. On se dit : « Voyons, est-ce fini ? Y a-t-il encore une larme à essuyer, un compliment à recevoir, une main émue à serrer? tout le monde est-il content? a-t-on assez vu le marié? Est-ce bien vu, bien entendu? personne n'en veut plus? — Puis-je enfin penser à mon bonheur, songer à ma chère petite femme qui... m'attend la tête cachée dans' les festons de son oreiller ?. . . qui m'attend î » Ceci vous passe dans la tête comme un sillon de feu. On n'y avait pas songé. — Durant toute la journée, ce côté lumineux de la question était resté voilé; — mais l'heure approche; en ce moment même, les lacets de soie de son corsage se déroulent en sifflant; elle est rougissante, émue, et n'ose se regarder dans la glace de peur de constater son trouble. Sa tante et sa mère, sa cousine et la grande amie l'entourent et lui sourient; c'est à qui dégrafera sa robe, enlèvera les orangers qui se perdent dans ses cheveux, à qui aura le dernier baiser.
Bon ! voici les larmes; on s'essuie, on s'embrasse. La mère dit quelques mots à l'oreille de sa fille, lui parle de sacrifice, d'avenir, de nécessité, d'obéissance, d'holocauste, et trouve moyen de mêler à ces paroles simples mais préparées l'espoir d'un patronage céleste et l'intercession d'une colombe ou deux, cachées dans les rideaux.
La pauvre enfant ne comprend rien à tout cela, si ce n'est qu'il va se passer quelque chose d'inouï; que
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ce jeune homme — elle n^ose Tappeler autrement dans sa pensée — va monter en vainqueur et lui adresser des paroles merveilleuses dont l'attente seule la fait frissonner d'impatience et de terreur. Des paroles ! ne sera-ce que des paroles ? La pauvre enfant ne dit mot; elle tremble, elle pleure, elle frissonne comme une perdrix dans un sillon^ Les derniers mots de sa mère, les derniers adieux de sa famille lui bourdonnent aux oreilles, mais c'est en vain qu'elle cherche à en saisir le sens; son esprit, où est-il ce pauvre esprit ? — elle n'en sait rien vraiment, mais il n'est plus à elle. — Ainsi qu'un conscrit à sa première bataille, auquel on commanderait sur le terrain de ne pas casser le verre de sa montre, elle ne peut écouter ni comprendre les avis ; la fusillade prochaine envahit son esprit, peut-être songe-t-ella en ce moment suprême au calme du village, au coq du clocher; peut-être aussi une vague odeur de poudre enfle-t-eÛe ses narines tremblantes, et, sous sa blanche chemise, son petit cœur frémit-il d'ardeur plutôt que de crainte — qui sait! on a vu plus d'un héros dans la peau d'un conscrit.
a Ah ! mon capitaine, me disais-je à moi-même, que de joies cachées sous ces terreurs, car elle t'aime ! Te souviens-tu de ce baiser qu'elle te laissa prendre au sortir du sermon, ce soir oti l'abbé chose prêcha si bien ? et ces serrements de main, et ces regards voilés, et... Heureux capitaine! des flots d'amour vont t'inonder; elle t'attend, séducteur. Don Juan, héros ! » Et je mâchonnais furieusement ma moustache, j'arrachais mes gants et les remettais ensuite, j'arpentais le
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petit salon, Je déplaçais la pendule qui ornait la cheminée, je ne tenais plus en place. J'avais éprouvé déjà ces sensations le matin de Passaut de MalakofF. Tout à coup mon général, qui continuait son éternelle partie d'écarté avec le préfet, se retourna :
a Quel train vous faites, mon cher Georges ! me dit-il. — En donnez-vous, monsieur le préfet?
— Mais, mon général, c'est que j'éprouve, je ne vous le cacherai pas, une Certaine émotion, et...
— Le roi — un — et quatre atouts. Mon cher ami, vous n'êtes pas en veine, » fit-il au préfet, et il empocha quelques louis qui étaient sur la table en relevant avec effort son gilet blanc qui lui couvrait le ventre; puis, se ravisant : « Au fait, mon pauvre Georges, vous vous croyez peut-être obligé de nous tenir compagnie. — • Il est tard et nous avons trois bonnes lieues d'ici à B... C'est ma foi vrai, tout le monde est parti. » Puis, me prenant par le bras et s'approchant de mon oreille.
a Dites-moi donc, mon capitaine, voilà le moment de prouver que vous êtes de la troisième du second, sacrebleu ! et il éclata de rire.
— Eh, eh, eh!... mon général... Bonsoir mon général. »
On n'est pas bête à moitié en ces jours solennels !
Mon supérieur s'éloigna, et je vois encore son gros cou dénudé qui formait par derrière un bourrelet de chair au-dessus de son cordon de commandeur. Je l'entendis monter en voiture, il riait encore par saccades... je l'aurais battu.
« Enfin, medis-je, enfin ! » Je me regardai machina-
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lement dans la glace — j'étais pourpre, et mes bottes... j'ai honte de le dire, me gênaient horriblement. J'étais furieux que ce détail grotesque de bottes trop étroites vînt en un pareil moment attirer mon attention; mais qu'y voulez- vous faire? je me suis promis d'être sincère et je vous dis là toute la vérité.
A ce moment, une heure sonna à la pendule, ma belle-mère apparut. Elle avait les yeux rouges et sa main dégantée chiffonnait un mouchoir visiblement humide.
A son aspect, mon premier mouvement fut un mouvement d'impatience; je me dis à moi-même: « J'en ai au moins pour un quart d'heure. »
En effet. M™' de C. s'affaissa sur une causeuse, me prit la main et fondit en larrties. Au milieu de ses sanglots, elle me disait: « Georges... mon ami... Georges... mon fils! »
Je sentais que je n'étais pas à la hauteur des circonstances : « Voyons, capitaine, medis-je, une larme, trouve une larme; tu n'en peux sortir dignement qu'avec une larme, ou sans cela : Mon gendre, tout est rompu. »
Quand cette bête de phrase, qui venait je ne sais d'oti,du Palais-Royal, je crois, se fut logée dans mon cerveau, il me fut impossible de l'en faire sortir, et je sentais des accès de gaieté folle me monter aux lèvres.
« Calmez-vous, Madame, calmez-vous.
— Le puis-je, Georges! pardonnez-moi, mon ami...
— Pouvez-vous douter, Madame?... »
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Je sentais que le madame était froid, mais je craignais de vieillir M"® de C. en l'appelant ma mère; je la savais un peu coquette.
« Oh! je ne doute pas de votre affection !.. allez, cher ami, allez; oubliez mes larmes et... rendez-la heureuse, n'est-ce pas ! oh ! oui, n'est-ce pas ? Ne craignez rien pour moi, je suis forte. »
Rien n'est insupportable comme une émotion, lorsqu'on ne la partage pas. Je murmurai :
a Ma mère ! » en réfléchissant qu'après tout elle serait sensible à cet élan; puis, m'approchant de son visage, je l'embrassai et je fis malgré moi la grimace, tant les larmes avaient donné un goût salé et désagréable au visage de ma belle-mère.
Il avait été décidé que nous passerions la première semaine de notre mariage au château de M"® de C .. On nous y avait donc organisé un petit appartement nuptial tout capitonné de perse bleue , c'était d'une fraîcheur extrême. Le mot fraîcheur pourrait passer ici pour une mauvaise plaisanterie, car en réalité il faisait un peu humide dans ce petit paradis, à cause *des murs nouvellement réparés.
Une chambre m'y était spécialement réservée, et ce fut là, qu'après avoir embrassé ma belle-mère à fond, je montai quatre à quatre. Sur un fauteuil avancé près du feu, était étalée ma robe de chambre, en ve-
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lours marron, et tout à côté mes mules... Je n'y résistai pas et j^enlevai mes bottes avec frénésie. Quoi qu'il en soit, j'avais le cœur plein d'amour, et mille pensées tourbillonnaient dans ma tête avec une effroyable confusion. Je pris sur moi et je réfléchis durant un instant à ma situation.
Mon capitaine, me dis-je, le moment qui va sonner est un solennel moment. De la façon dont tu franchiras le seuil du ménage dépend ton bonheur futur. Ce n'est point une petite affaire que de poser la première pierre d'un édifice. Le premier baiser d'un époux, — et je sentais un frisson parcourir mon dos, — le premier baiser d'un époux est comme l'axiome fondamental qui sert de base à tout un livre. Mon capitaine, sois prudent. Elle est là, derrière ce mur, ta blonde fiancée qui veille en t'attendant, l'oreille au guet, le cou tendu ; elle entend chacun de tes mouvements. A chaque craquement du parquet elle frissonne, la chère âme ! — Et tout en me disant cela, j'ôtai mon habit et je dénouai ma cravate. Ta coiiduite est tracée, ajoutai-je : sois passionné avec retenue, calme avec quelque chaleur, bon, doux et tendre, mais en même temps laisse entrevoir les vivacités d'une affection ardente et les séduisants aspects d'une nature de fer... Tout à coup je remis mon habit. J'avais honte d'entrer dans la chambre de ma femme en robe de chambre et en toilette de nuit. N'était-ce pas lui dire : a Ma belle, je suis chez moi, voyez comme je suis à mon aise. » C'était afficher des droits que je n'avais pas encore; je remis mon habit, et après mille soins d'une toilette minutieuse,