‹ Monsieur, madame et bébéChapitre 15 sur 41 · Une nuit de noce · texte numérisé non relu

Une nuit de noce

je m^approchai de la porte et je frappai trois petits coups discrets. — Oh ! je vous jure, j'étais tremblant, et mon cœur battait si fort que j'appliquai ma main sur ma poitrine pour en comprimer les battements. Tout ce qu'on peut mettre de tendresse soumise, de prière, de discrétion, je les avais mis dans ces trois coups. Saint Pierre lui-même, qui sait ce que c'est que de laisser les gens à la porte, en eût été ému et m'eût répondu, j'en ai la conviction : « Mais entrezdonc, capitaine. » Elle, ne me répondit rien, et après un moment d'angoisse, je me décidai à refrapper encore. J'avais envie de dire d'une voix émue : « C'est moi, chère amie, puis-je entrer? » Mais je sentais qu'il fallait que cette phrase fût dite avec une extrême perfection, et j'avais peur de manquer mon effet; je restai donc le sourire sur les lèvres comme si elle eût pu me voir, et j'effilais ma moustache, que j'avai« un peu parfumée, sans affectation.

J'entendis bientôt une petite toux sèche qui semblait me répondre et me donner accès. Or, voyez en tout ceci comme les femmes ont ce tact exquis, cette délicatesse extrême qui nous manquent absolument. Pouvait-on dire plus finement, d'une plus adorable façon : a Venez, je vous attends, mon ami... mon époux ! » Saint Pierre n'eût point trouvé cela. — Cette toux, c'était le ciel qui s'ouvrait. Je tournai le bouton, la porte glissa sans bruit sur le tapis douillet. J'étais chez ma femme.

Une tiédeur délicieuse m'arriva en plein visage, et j'aspirai un vague parfum de violette ou d'iris, ou de n'importe quoi, dont la chambre était empreinte. Il

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y avait là un charmant désordre : la toilette de bal était jetée sur une chaise longue, deux bougies brûlaient discrètement sous un abat-jour rose; sur la cheminée, au milieu de mille riens, tout à côté d'un bouquet blanc un peu flétri, était posée bien en évidence une petite bouteille d'eau des carmes, — le remède souverain contre les défaillances. — Je reconnus la prévoyance maternelle dans ce détail, et sincèrement j'en fus touché. Je m'approchai du lit où Louise reposait, blottie tout au fond, le nez contre la muraille et la tête perdue dans l'oreiller. Immobile, les yeux fermés, elle semblait dormir, mais l'animation de sort temt trahissait son émotion. J'avoue que je fus en ce moment le plus embarrassé des hommes. Me dépouiller de mes vêtements et m'introduire sans façon sous ces édredons... c'était mon droit; mais je sentais la brutalité de ce procédé et je pris le parti de demander humblement l'hospitalité. C'était délicat, c'était irréprochable. O* vous qui avez traversé ces épreuves, fouillez dans vos souvenirs et rappelezvous ce moment absurde et délicieux, cet instant d'angoisse et de bonheur où il faut, sans répétition préalable, jouer le plus difficile des rôles, où il faut à force d'adresse, de tact et d'éloquence, faire accepter la plus rude des réalités sans que le rêve s'envole, mordre la pêche sans en flétrir la peau, terrasser une ennemie qu'on adore et la faire crier sans s'en faire haïr, où il faut refouler le sang qui vous monte au cerveau, où votre science vous gêne comme un paquet de poudre quand on est près du feu, où il faut être tout à la fois diplomate, avocat, homme d'action,

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et cela en évitant le ridicule qui vous fait la grimace dans le pli des rideaux.

Seigneur! quand j'y pense, la sueur m'en vient au front.

Je me penchai donc sur le lit en cherchant dans ma voix les notes les plus suaves, les plus douces intonations; je murmurai ces mots : « Eh bien, mon amie, eh bien!... »

On fait comme on peut dans ces moments-là; je n'avais pas trouvé mieux, et cependant j'avais cherché.

Pas de réponse, et cependant elle était éveillée. J'avoue que mon embarras en augmenta du double. J'avais compté — je peux bien vous le dire entre nous — sur plus de confiance et d'abandon, j'avais compté sur un premier moment d'effusion plein de pudeur et de crainte, il est vrai, mais enfin je comptais sur cette effusion, et je me trouvais singulièrement désappoiuté; ce silence me glaçait.

a Vous dormez donc bien fort, mon amie? J'ai pourtant bien des choses à dire, ne voulez- vous pas causer un peu ? »

Ce disant, je touchai son épaule du bout du doigt et je la vis tout à coup frissonner.

« Voyons, dis-je, faut-il que je vous embrasse pour vous réveiller tout à fait ? »

Elle ne put s'empêcher de sourire, et je vis qu'elle rougissait.

oc Oh ! ne craignez rien, mon amie, je n'embrasserai que le bout de vos doigts, tout doucement, comme cela; et, voyant qu'elle se laissait faire, je m*'assis sur le lit. — Elle poussa un petit cri; je

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m'étais assis sur son pied , qui errait sous la couverture. « Laissez-moi dormir, » dit-elle d'un petit air suppliant, je suis si fatiguée.

« Et moi donc ! chère enfant, je tombe de sommeil. Voyez, je suis en habit de bal , et pas un oreiller pour reposer ma tête; pas un... si ce n'est celui-ci. — Je tenais sa main entre les miennes, et je la serrais tout en l'embrassant. — Est-ce que vous seriez bien chagrinée de le prêter à votre mari, cet oreiller?... Voyons, dites, refuserez- vous une pauvre petite place? je ne suis pas gênant, allez! Je crus apercevoir un sourire sur ses lèvres, et tout impatient de sortir de ma position délicate, en un instant je fus debout, et sans bruit, tout en causant, j'enlevai mes vêtements à la hâte. Je brûlais mes vaisseaux. Lorsque mes vaisseaux furent brûlés, il ne me restait absolument qu'à me coucher; soulevant donc l'épaisse couverture, )i recommandai mon âme à Dieu et j'avançai hardiment une jambe. L'approche d'un fer rouge n'aurait pas produit plus d'effet. Elle poussa un cri d'effroi, et je vis sous le drap son pauvre petit corps qui se tordait comme un serpent; puis elle se rejeta vers le mur et j'entendis comme un sanglot.

J'avais une jambe casée, l'autre était dehors; je restai pétrifié, le sourire aux lèvres et me soutenant tout entier sur un bras.

« Qu'avez- vous, mon amie, qu'avez- vous? pardonnez-moi si j'ai pu vous déplaire Je me fis l'effet

d'un brutal animal. J'étais dans l'état d'un canonnier qui a tiré le premier coup de canon contre une ville assiégée; j'avais honte de commencer le massacre, et

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pourtant je rêvais un coup d'éclat qui me procurât de ravancement. »

J'approchai ma tête de la sienne et, tout en respirant le parfum de ses cheVeux , je lui dis dans l'oreille :

a Je t'aime, chère enfant; je t'aime, ma petite femme; ne vous en doutez-vous pas? »

Elle tourna vers moi ses yeux mouillés de larmes et me dit, d'une voix saccadée par l'émotion, si douce, si faible, si tendre, qu'elle me pénétra jusque dans la moelle des os :

« Moi aussi, je vous aime... Mais laissez-moi dormir... vous serez si bon de me laisser dormir! »

Un soufflet en plein visage ne m'eût point humilié davantage. Oui, j'étais un grossier traîneur de sabre, et je me sentis rougir jusqu'aux oreilles. J'avais mal jugé ce pauvre petit cœur, aussi pur que le pétale d'un lis; je l'avais jugé à mon point de vue d'homme qui ne croit plus; j'avais fait résonner à ses oreilles vierges des mots dont je m'étais servi déjà. J'avais, me croyant habile, fouillé dans mon passé pour y chercher des armes contre la chère petite qui me tendait ses mains suppliantes.

« Dormez, mon ange aimé, dormez sans crainte, mon amour, je m'en vais, je m'éloigne, dormez tandis que je veillerai sur vous. »

Sur l'honneur, je sentis une larme qui me montait à la gorge, et cependant l'idée que ma dernière phrase n'était pas mal tournée me traversa le cerveau. Je ramenai la couverture autour d'elle, je l'envelpppai comme un enfant. Je vois encore son visage rose noyé

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dans ce grand oreiller; les boucles de cheveux blonds s'échappaient sous la dentelle de son petit bonnet. De sa main gauche elle retenait la couverture sous son menton, et j'apercevais à l'un de ses doigts l'alliance neuve et brillante que je lui avais donnée le matin. Elle était ravissante; une fauvette blottie dans du coton, un bouton de rose tombé dans la neige. Lorsqu'elle fut installée, je me penchai vers elle et je l'embrassai au front.

« Je suis payé, lui dis-je en riant... êtes- vous bien, ma Louise? »

. Elle ne me répondit pas, mais ses yeux rencontrèrent les miens, et j'y vis un sourire qui semblait me remercier, mais un sourire si fin, si fin, qu'en toute autre circonstance j'y aurais vu une nuance de raillerie.

a Maintenant, mon capitaine, va t'installer dans ce fauteuil, et bonne nuit. » Je me dis cela, et je fis un effort pour soulever ma malheureuse jambe, que j'avais oubliée, un effort héroïque; mais impossible d'en venir à bout; elle était tellement engourdie que je ne pus lui faire faire un mouvement. Tant bien que mal je me hissai sur l'autre jambe, et, clopinclopant, je gagnai mon fauteuil sans avoir trop l'air de boiter. Cette chambre à traverser me parut deux fois plus large que le champ de Mars, car à peine avais-je fait un pas que le froid vif de la pièce, — le feu s'était éteint, nous étions en avril, et le château donnait sur la Loire, — que le froid, dis-je, me rappela la légèreté de mon costume. Quoi ! traverser cette

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chambre devant cet ange, qui me regardait sans doute, traverser cette chambre dans le plus grotesque de tous les négligés, et, par-dessus le marché, avec une jambe inerte! Pourquoi avais-je oublié ma robe de chambre? Cependant j'arrivai au fauteuil, dans lequel je me laissai aller. Je saisis mon habit noir, qui était à côté de moi, je le jetai sur mes épaules, puis je m'entortillai le cou dans ma cravate blanche, et, comme un soldat qui bivaque, je cherchai une position commode.

C'eût été bien sans ce froid glacial qui me coupait les jambes, et je ne voyais rien à ma portée qui pût m'abriter. Je me disais :

« Mon capitaine, la place n'est pas tenable, demain matin tu seras perclus, » lorsque enfin j'aperçus sur la causeuse... On a parfois des hontes puériles, mais je n'osais pas, vraiment, et j'attendis un long moment, luttant contre la crainte d'un trop grand ridicule et le froid que je sentais augmenter. Enfin, lorsque j'entendis la respiration de ma femme devenir plus régulière, je supposai qu'elle était endormie, j'allongeai le bras, j'attirai sa robe de bal, qui était sur cette causeuse, — toute cette soie faisait un bruit à réveiller un mort, — et avec l'énergie qu'on retrouve toujours dans les cas extrêmes, je m'en entourai furieusement, comme d'une couverture de voyage; puis, cédant à un accès de sybaritisme involontaire, je détachai le petit soufflet et je tâchai de rallumer le feu.

« Enfin, me dis-je, en fixant les tisons noirâtres et en faisant aller le petit instrument avec mille précautions, enfin je me suis conduit en galant homme. Si

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mon général me voyait en ce moment-ci, il me rirait au nez, mais peu importe, j'ai bien agi. » Comme on se trouve timide, embarrassé, comme on a honte de soi-même devant tant de pureté, d'innocence! Tout mon passé m'apparaissait alors, et je le foulais aux pieds, je lui lançais des injures, je me disais : « C'est une vie nouvelle, une vie d'innocence et de bonheur dont tu étais indigne, mon capitaine... moncapîtai... » Si je n'avais juré d'être sincère, cher lecteur, je ne sais si j'oserais vous avouer que j'éprouvai tout à coup d'horribles picotements dans les régions nasales. Je voulus me contraindre, mais les lois de la nature sont de celles auxquelles on ne peut se soustraire. Ma respiration s'arrêta tout à coup, je sentis qu'une force surhumaine me contractait le visage, que mes narines se dilataient, que mes yeux se fermaient, et tout à coup j'éternuai avec une telle violence que la bouteille d'eau de mélisse en vibra, Dieu me pardonne! Un petit cri se fit entendre dans le lit; immédiatement après le plus argentin, le plus franc, le plus éclatant des éclats de rire lui succéda, et elle, de sa petite voix naïve, douce et flûtée, elle ajouta :

a Vous vous êtes fait mal... Georges? » Elle avait dit Georges après un court silence, et si bas que je faillis ne pas l'entendre.

« Je suis bien ridicule, n'est-ce pas? chère petite, et vous avez bien raison de vous moquer de moi. Que voulez-vous, je passe la nuit à la belle étoile et j'en subis les conséquences.

— Vous n'êtes point ridicule, mais vous vous enrhumez. » Et elle se mit à rire de nouveau.

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a Méchante!

— C'est cruelle que vous voulez dire, et vous n'auriez pas tort si je vous laissais devenir malade. » Elle disait tout cela avec une grâce adorable. Il y avait un mélange de timidité et de tendresse, de pudeur et de moquerie qu'il est impossible d'exprimer, mais qui acheva de me rendre stupide. Elle me sourit, puis je vis qu'elle se rapprochait du mur pour me faire place, et comme j'hésitais à retraverser la chambre.

a Voyons, me fit-elle... voyons, pardonnez-moi. » Je soulevai les draps ; mes dents claquaient, a Comme vous êtes bon , mon ami , me dit-elle au bout d'un instant, voulez-vous me dire bonsoir. » Et elle me tendit sa joue. Je m'approchai d'elle, mais comme la bougie venait de s'éteindre, je me trompai de place et mes lèvres effleurèrent les siennes. — Elle frissonna, puis après un silence, elle murmura tout bas. « Il faut me pardonner, vous m'avez fait si peur tout à l'heure !

— Je voulais vous embrasser, ma chérie.

— Eh bien ! embrassez-moi. Monsieur mon mari. » On sentait, sous la jeune jfille qui tremble, la

coquetterie de la femme perçant à son insu.

Je n'y tins plus; elle exhalait un parfum délicieux qui nxe montait au cerveau, et^le voisinage de Cette enfant chérie que je frôlais malgré moi m'enlevait toute ma résolution. Avez-vous mieux fait que moi, lecteur? Il se pourrait, ou plus mal ? la chose est bien possible. Dans tous les cas, ne me lancez pas la pierre ; j'ai fait de mon mieux, et le ciel m'en a récompensé.

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Mes lèvres — je ne sais comment cela se fit — rencontrèrent les siennes, et nous restâmes ainsi durant un long moment; je sentais sur ma poitrine Técho du battement de son cœur et sa respiration rapide me venait en plein visage.

a Vous m'aimez donc un peu, chérie, » lui dis-je à l'oreille. Je distinguai dans un soupir confus un petit oui qui ressemblait à un souffle.

tt Je ne vous fais donc plus peur? » Je tremblais comme une feuille et elle tremblait aussi.

« Non, murmura-t-elle bien bas.

— Tu veux donc être ma femme, dis, ma Louise, tu veux donc que je t'apprenne à m'aimer comme je t'aime ?

— Je t'aime, » dit-elle, mais si doucement et si leitement qu'elle semblait rêver...

Que de fois, mon Dieu, avons-nous ri, en nous rappelant ces souvenirs, déjà lointains pourtant!

i34 Le cahier bleu.

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