‹ Monsieur, madame et bébéChapitre 16 sur 41 · LE CAHIER BLEU · texte numérisé non relu

LE CAHIER BLEU

Vers minuit, maman me fit un signe des yeux et, à la faveur d'une valse animée , nous sortîmes du salon. Dans le vestibule, les domestiques qui allaient et venaient se rangèrent pour nous laisser passer; mais je sentis que leurs yeux étaient fixés sur moi avec une curiosité qui me poursuivait depuis le matin. La grande porte qui donne sur le parc était ouverte, quoique la soirée fût 'fraîche, et je distinguai dans Pombre des groupes de paysans, venus là pour jouir de la fête à travers les vitres. Ces braves gens riaient et chuchotaient; ils se turent un instant, quand nous avançâmes pour monter l'escalier; mais je compris encore que j'étais le but de tous ces regards curieux et Fobjet de tous ces sourires. Le visage de ma mère, qui m'accompagnait, était très-coloré; de grosses larmes lui coulaient des yeux.

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Comment se faisait-il qu'un fait si gai pour ceuxci fût si triste pour ceux-là ?

Quant à moi, aussi peu diisposée à rire qu'à pleurer, j'étais tout à la fois confuse, triomphante, humiliée, ravie, inquiète. Je sentais en mon cœur un véritable chaos. Après avoir franchi la porte du salon. Je me fis pendant un instant l'effet de quelqu'un qui vient de voir un feu d'artifice. Plus de lumière, plus de bruit: la fête était terminée; je me trouvais en pleine nuit, face à face avec une mystérieuse horreur, qui pourtant m'attirait.

Quand j'y repense maintenant, j'ai peine à retenir mon sérieux. Que de folles terreurs en cet affreux moment adorable!... et pourtant!... enfin on s'exagère bien des choses.

Arrivées au premier étage, maman s'arrêta en suffoquant, me prit la tête et me baisa au front, et puis s'écria: « Valentine ! . . . » Je ne fus pas très-émue de cet élan, sachant que ma mère, depuis qu'elle prend un peu trop d'embonpoint, monte difficilement les escaliers; je pensai donc que le désir de souffler un instant sans en avoir l'air était pour quelque chose dans cette station subite, et je dis à part moi : Ce n'est point encore le danger... Je sentais cependant qu'il y en avait un, menaçant, caché sous mes pas, qu'il allait éclater prochainement, et à chaque craquement du parquet je pensais : C'est peut-être lui qui s'approche.

Nous entrâmes dans la chambre nuptiale : elle était coquette au possible, fraîche à l'œil, douillette, élégante, et garnie de beaux grands meubles Louis XVI

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à tapisseries de Beauvais. Le lit surtout était une merveille d'élégance, mais en vérité je ne m'en doutai que huit jours après. Tout d'abord il me sembla que j'entrais dans un lieu austère; l'air qu'on y respirait me parut avoir je ne sais quoi de solennel et d'alarmant.

« Voici ta chambre, mon enfant, me dit ma mère; mais avant tout viens t'asseoir ici, près de moi, ma fille chérie. »

A ces mots, nous fondîmes en larmes toutes deux, et ma mère s'exprima en ces termes c

a Le baiser que tu me donnes, ma Valentine, est le dernier baiser de jeune fille que je recevrai de toi... Ton mari, car Georges a ce titre maintenant!... »

A ce nom, je me sentis un léger frisson, et, par une singulière bizarrerie de mon cerveau, je me représentai M. Georges... Georges... mon mari, enfin! en bonnet de coton, et en robe de chambre. Cette vision me traversa l'esprit au milieu de la tempête. Je le vis comme s'il était là; il était terrible ! Le bonnet lui descendait sur le front, effleurant ses sourcils; il me disait en me pressant les mains : « Enfin, Valentine! vous êtes à moi, m'aimez- vous ? dites! oh! dites. » Et comme sa tête s'agitait en disant ces paroles, l'horrible mèche de sa coiffure s'agitait aussi.

« Non, mQ dis-je, il est impossible que mon mari soit ainsi coififé ; chassons cette image... et cependant mon père porte de ces horreurs; mon frère, qui est tout jeune cependant, en a déjà dans son trousseau. Les hommes ont de cela à tous les âges... à moins cepen-

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dant... » (c'est affreux à dire!) Georges m'apparaissait maintenant coiffé d'un madras rouge et vert. J'aurais donné dix ans de ma vie pour être plus vieille de deux heures, et je passai d'un mouvement rapide ma main sur mes yeux pour chasser ces visions diaboliques.

Cependant ma mère, qui avait continué à parler pendant ce temps-là, attribuant mon mouvement à l'émotion que me causaient ses paroles, me dit avec une grande douceur :

« Ne t'alarme pas, ma Valentine chérie, peut-être est-ce que j'assombris le tableau de teintes trop foncées; c'est que mon expérience et mon cœur m'imposent ce devoir.. »

Jamais je n'avais entendu ma mère s'exprimer avec autant de facilité. J'en fus d'autant plus surprise que, n'ayant pas entendu un mot de ce qu'elle m'avait dit d'abord, cette phrase semblait tomber du ciel. Ne sachant que répondre, je me jetai dans les bras de maman, qui, au bout d'un instant, me repoussa doucement en me disant :

« Tu m'étouffes, ma chérie. »

Elle se moucha fortement, s'essuya les yeux de son petit mouchoir de batiste, qui était à tordre, et m 2 souriant :

a Maintenant que je t'ai dit ce que m'imposait ma conscience, je suis forte; tiens, vois, ma fille: je crois que je vais sourire... Ton mari, chère enfant, est un homme plein de délicatesse. Aie confiance, accepte tout ce qui viendra de lui sans arrière-pensée et sans résî^ance. Ton titre d'épouse, ma Valentine, t'expose

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dès aujourd'hui... t'expose à... (maman toussa un instant et comprima un petit sanglot; je vis bien qu'elle cherchait une expression).., t'expose à des étonnements... douloureux peut-être tout d'abord, mais qui laisseront dans ta vie autant de souvenirs délicieux. Il faut acheter le bonheur, chère enfant, n'oublie pas ces paroles; il faut payer d'avance, en ce bas monde! Tu verras que je dis vrai... J'ai été jeune . épouse comme toi... il n'y a pas encore un siècle; je me souviens que le premier baiser d'un époux fait frissonner... mais... cependant... »

Maman m'embrassa au front, ce qui termina sa phrase, et ajouta :

a Maintenant, chère petite, que j'ai rempli un devoir que je considère comme sacré, viens ici que J'enlève ta coiffure. »

Mon Dieu! me disais-je en retirant. les épingles de mes cheveux, où vais-je?... Quelle obscurité... Maman vient de me dire des choses solennelles, à ce qu'il paraît, qui correspondent pour elle à un devoir sacré, et je n'ai pas compris un mot... pas un! J'en * voulais un peu à maman, j'ose à peine l'avouer, d'avoir dit tant de mots que je trouvais trop étudiés pour être aussi incompréhensibles. Je lui en voulais d'avoir touché à mes frayeurs les plus intimes, de les avoir augmentées sans m'en expliquer aucune, de m'avoir obligée à rougir sans me rassurer.

Toutes ces réflexions, je ne les fis qu'après ; en ce moment-là, je n'éprouvais qu'un affreux malaise, un trouble prodigieux; à chaque épingle qui tombait, à chaque ruban que je sentais se dénouer, il iMsem-

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blait que je m'avançais davantage dans un courant qui bientôt m'emporterait.

En ce moment-ci, pensais-je, on s'est aperçu que j'ai quitté le salon; on se dit : Où est donc la mariée? et l'on sourit:.... M. Georges s'inquiète. Que faitil, que pense-t-il, où est-il?

« Est-ce que tu as essayé ton bonnet, ma chère, fit maman, qui était remise; il me paraît petit, bien brodé, du reste... oh! charmant! »

Et elle l'examina sous toutes les faces.

En ce moment, on frappa à la porte.... Cest nous, disaient plusieurs voix, parmi lesquelles je distinguais le timbre flûte de ma tante Laure et celui de ma marraine; M"*® de P..., qui ne perd pas- une occasion de coller ses deux grosses lèvres sur les joues de quelqu'un, les accompagnait. Elles avaient toutes trois l'œil brillant, un petit air conquérant et narquois, fureteur, curieux, qui m'intimida extrêmement... Remplissaient-elles aussi un devoir sacré?

« Oh ! tenez, vous êtes trop jolie, mon ange, » me dit M"® de P..., en m'embrassant au front de la façon humide qui lui est particulière; puis elle s'assit dans la grande bergère Louis XVI.

a Tu es toute pâlotte, ma mignonne, fit ma tante; ne tremble donc pas comme cela. Vous n'avez donc pas mis quelque part une fiole A'^eau des carmes^ ma sœur? » ajouta-t-elle plus bas, en se retournant vers ma mère, qui avait trouvé de nouvelles larmes.

a Ne confondez pas la blanche avec la jaune, ma sœur, continua tante Laure. Pauvre chère mignonne, comme je me mets à sa place ! »

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A ces mots, les quatre dames se regardèrent involontairement et laissèrent échapper un petit éclat de rire. On n'a pas Fidée de Pimpression que me causait cette indiscrète gaieté. On n'avait pas voulu que ma femme de chambre montât me déshabiller, de sorte que toutes ces dames, ôtant leurs gants, se mirent en devoir de me rendre ce service. Elles embrouillaient les lacets, accrochaient leurs dentelles aux agrafes et riaient de bon cœur.

a C'est bien le moins que la plus vieille amie de la famille (elle airnait à se qualifier ainsi) se rende utile en un pareil moment, marmotait M™« de P... en tenant son lorgnon d'une main et en travaillant

de l'autre Pauvre colombe! a-t-elle de beaux bras,

et des épaules!... Il y a pas loin d'ici un petit mari que je ne plains pas beaucoup.

— Mais il y a une petite femme que je ne plains pas davantage, répliqua ma tante.,. 11 ne faut pas rougir pour cela, ma chérie... Le fait est que le capitaine est un. des plus jolis hommes que je connaisse. Ce n'est point ce qu'on appelle un bel homme comme était ton oncle, par exemple... Bon! je me suis piqué le doigt avec cette diable d'épingle .. Tu ne te rappelles pas ton oncle, mais M"*" de P... doit se souvenir...

— Idéal, oh! idéal en toute vérité... Je le vois encore à l'autel : il était à peindre. , A cette époque-là, on portait encore la culotte, ce qui faisait voir sa jambe, qui était inimitable.

— Oui, certes, il était beau, mais je sais ce que cela coûte d'avoir un bel homme!... Tu a pris le tien

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joli tout simplement, ma fille, et tu as bien fait : ça se garde mieux... Vois-tu, pour un homme, c'est beaucoup la jambe et le regard... le cavalier est tout entier là-dedans. Le capitaine a le regard... je suis sûre qu'il a la jambe... Tu me diras cela, pas vrai? Embrasse-moi donc... tu me rajeunis de trente-cinq ans... La jambe, c'est la démarche; le regard, c'est l'esprit... Gomment te coiffes-tu pour la nuit?

— Mais, ma tante, comme à l'ordinaire.

— Comme à l'ordinaire! agneau du bon Dieu! tu es un ange ! Ce capitaine se doute-t-il du trésor qu'on lui confie!... Comme à l'ordinaire! Madame de P..., entendez-vous- ce que dit Valentine ? — Comme à Vordinaire! Oh ! il y a trente-cinq ans, j'aurais dit cela ! La première fois que je vis ton oncle, en robe de chambre, je fus sur le point de me jeter par la fenêtre. J'avais une candeur intraitable, je puis le dire. La candeur et les cheveux! — j'étais irrésistible de ces deux côtés-là. Enfin, grâce à Dieu, car Dieu le voulait bien certainement, ton oncle me... consola avec bonté.

— Quel cœur il avait ! s'exclama la vieille amie de la famille en tirant sur un dernier lacet.

— Un vrai saint Vincent de Paul! fit la tante avec un soupir! Ah! tu as bien fait de ne pas prendre ce qu'on appelle un bel homme, Valentine. »

Je passai dans un petit boudoir pour achever ma toilette de nuit, et je trouvai sur le marbre de la table cinq ou six flacons d'odeurs entortillés de faveurs roses, blanches et bleues; c'était une attention de ma tante Laure. Je sentis que le sang me montait à la

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tête; j'avais dans les oreilles un bourdonnement insupportable. Maintenant que je juge froidement mes impressions d'alors, je me rends compte que ce que j'éprouvais était surtout de la colère. J'aurais voulu être dans le coin le plus obscur de la plus sauvage des forêts d'Amérique, tant je trouvais inconvenante cette tendresse curieuse qui me poursuivait de ses prévenances. J'aurais voulu me recueillir; j'aurais voulu un moment de silence, de calme et d'isolement; f aurais voulu causer un peu avec moi-même, voir un peu clair dans mon émotion, et enfin faire un bout de prière avant de me précipiter dans le torrent.

Cependant, par la porte entr'ouverte, j'entendais ces quatre dames qui causaient à voix basse, étouffant leurs éclats de rire; jamais je ne les avais vues aussi gaies. Je pris mon parti, je traversai la chambre, et, secouant de jolies petites mules en velours blanc que m'avait brodées ma bonne Louise, je m'élançai dans mon lit... dans le lit. Je ne fus pas longue à m'apercevoir que ce n'était plus là mon lit étroit de jeune fille. Celui-ci était énorme, et j'hésitai un moment, ne sachant de quel côté je me dirigerais. J'éprouvai du reste une sensation physique pleine de douceur. Ce lit était tiède, je ne sais quelle odeur d'iris s'exhalait de ses couvertures soyeuses, je me sentais enfoncer dans cet amas de plumes; les oreillers, deux fois trop grands et garnis de longues broderies, s'effondraient sous moi, m'ensevelissant dans un grand précipice douillet et embaumé. Mais tout cela ne calmait pas la fièvre de mon esprit et aussi les

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impatiences (comment oserais-je vous dire cela?), les impatiences de mon cœur. Oui, au milieu de cette mêlée d'émotions, je distinguais un désir inexplicable qui, de temps en temps, se dressait de toute sa hauteur et me souriait ; mais j'avais peur, et ce fantôme eût été horrible^ si je n'avais reconnu vaguement dans ses yeux le regard de Georges, et sur ses lèvres une moustache blonde et fine que bien souvent en songe j'avais, touchée de mes doigts. C'était un cauchemar atroce par sa douceur, et je le chassais de toutes mes forces, dans la crainte qu'il ne m'enivrât.

Enfin ces dames se levèrent, et, après avoir )eté un coup d'œil tout autour de la chambre pour constater sans doute que rien ne manquait, elles s'approchèrent du lit.

« Adieu, ma fille chérie, » dit ma mère en se penchant vers moi.

Elle m'embrassa, porta son mouchoir,, réduit en tapon, à ses yeux, et sortit avec une certaine précipitation.

a Rappelez-vous que la vieille amie de la famille vous a embrassée ce soir -là, mon amour, dit M*"* de P..., et elle me mouilla le front.

— Allons, mon petit agneau sans tache, bonsoir et dors bien, » dit ma tante avec son diable de sourire qui semblait lui sortir du nez. Elle ajouta tout bas : a Tu l'aimes bien, pas vrai?... La sournoise! elle ne me répond pas... Eh bien, puisque tu l'aimes si fort, ne lui dis pas, ma fille... Mais je te quitte, tu

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as sommeil; adieu, ma colombe. Et elle partit en souriant.

Enfin j'étais seule. Je prêtai Toreille; les portes se fermaient, on entendait le roulement d'une voiture sur .la route, la flamme de deux bougies posées sur la cheminée tremblotait silendeusement en se reflétant dans la glace. Ce grand isolement après tant de tumulte, et peut-être aussi une autre cause que je n'osais m'avouer, me troublèrent tellement que je me sentis trembler des pieds à la tête. Je m^enfonçai dans le lit et me réfugiai contre la muraille, étroitement entortillée dans les draps. Il me semblait que cette muraille me protégeait, d'un côté du moins. Je voulus songer à la cérémonie du matin, au dîner, au bal; je me disais en fermant les poings pour concentrer mon attention : Comment était mise Marie? — Elle était mise... mise... mise... Je répétais le mot tout haut pour lui donner plus d'autorité et obliger mon esprit à répondre; mais, quoi que je fisse, il m'était impossible de chasser de moi-même une pensée qui m'envahissait tout entière :

« Il va venir, que fait-il? oli est-il? peut-être monte-t-il l'escalier. Comment le recevrai-je? »

Je l'aimais, oh ! de toute mon âme, je puis l'avouer maintenant, mais je l'aimais tout au fond, tout au fond. Pour songer à lui, je descendais dans la cave de mon cœur, j'en verrouillais la porte et je me blottissais dans le coin le plus sombre. J'avais là, dans ma cachette, de bonnes grosses tendresses, par centaines, des chapelets de petits baisers sonores que j'essayais

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moi-même sur mes propres bras, et qui me paraissaient bien doux à recevoir; j'avais bien des choses à lui dire, bien des confidences à lui faire, j'avais toutes les clefs de mon cœur à lui mettre dans la main... Mais où trouver le courage d'exécuter tout cela! Dieu! que j'étais malheureuse dans ce petit coin! De temps en temps, je croyais entendre un bruit, j'arrêtais ma respiration et je tendais l'oreille. Enfin, à un certain moment, le parquet poussa un soupir, une porte s'ouvrit dans le corridor avec mille précautions, et j'entendis le craquement d'une botte... une botte! j'étais folle. D'un mouvement involon-» taire, j'attirai la couverture jusqu'à mon menton, et je m'écriai intérieurement :

a Mon Dieu, protégez-moi ! » et presque immédiatement j'ajoutai malgré moi : « Mais ne me protégez pas trop, Seigneur! » Car j'éprouvais un âpre plaisir à ne point reculer devant le péril et à sentir que j'y étais exposée tout entière. Je sais que sur le champ de bataille les militaires éprouvent cette infernale sensation.

La botte cessa de craquer, et j'entendis tout près de moi, derrière ce gros mur, qui n'était qu'une cloison légère, un fauteuil qu'on roulait sur le tapis, puis une petite toux sèche qui me sembla vibrante d'émotion. C'était lui. Sans la cloison, je l'aurais touché du doigt. Quelques instants après, je distinguai un bruit presque imperceptible de pas sur le tapis; ce bruit si faible retentissait dans ma tête avec une violence extrême. Tout à coup ma respiration et mon cœur s'arrêtèrent à la fois : on venait de frapper

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à la porte. Les coups étaient discrets, pleins de prière et de délicatesse. Je voulus répondre : Entre^! tnais je n'avais plus de voix, et puis cela était-il bien convenable de répondre : Entres^! comme cela, tout court, tout net? Je trouvais cet entrer horriblement grossier, et je ne soufflai pas mot. De nouveau Ton frappa. J'aurais préféré, vraiment, qu'on enfonçât la porte à coups de hache ou qu'on descendît par la cheminée. Dans mon angoisse, je toussai légèrement dans mes draps. C'en fut assez : la porte s'ouvrit, et je devinai, au reflet des bougies, qu'il s'interposait entre elles et moi quelqu'un que je n'osais regarder.

Ce quelqu'un, qui semblait glisser sur le tapis, s'approcha du lit, et je pus distinguer, du coin de l'œil, son ombre tout entière qui se projetait sur le mur. J'eus peine à contenir ma joie : mon capitaine ne portait ni bonnet de coton, ni madras! c'était un grand pas de fait. Cependant, dans cette ombre qui me le représentait de profil, son nez avait une telle importance qu'au milieu de mon trouble, un sourire effleura mes lèvres. Est-ce étrange comme tous ces petits détails -vous reviennent à l'esprit! Je n'osais me retourner, mais je dévorais des yeux cette ombre qui figurait mon mari; je tâchais de lire en elle le moindre de ses gestes, j'y cherchais jusqu'aux expressions diverses de sa physionomie, mais vainement, hélas !

Je ne sais vraiment comment rendre avec des mots tout ce que je ressentais en ce moment; ma plume me. semble si grosse pour écrire tout cela, et d'ailleurs

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voyais-je bien clair en mon cœur? Oui, sans doute, j'étais curieuse d'entrer enfin dans ce monde inconnu, sur le compte duquel j'avais surpris tant de chuchotements, mais en même temps je tremblais qu'on ne m'en ouvrît tout à coup les portes à deux battants. Oui, sans doute, j'aurais voulu qu'on soulevât pour moi le voile mystérieux, mais petit à petit, en commençant par un coin.

Les hommes comprennent-ils tout cela? comprennent-ils qu'il faut au cœur des transitions, et que si un demi-jour réveille, un grand soleil éblouit et brûle. Ce n'est point que la pauvre enfant qui tremblote dans un coin refuse de s'instruire; bien loin de là! elle a de l'aptitude, de la bonne volonté, une in-' telligence vive et facile, elle sait qu'elle est d'un âge oîi il faut savoir lire ; elle ne repousse ni la science ni même le précepteur; c'est la méthode d'enseignement qui l'inquiète. Elle craint que ce jeune professeur, qui doit avoir des connaissances si étendues, ne tourne trop vite les feuillets du livre et ne'néglige Va b c. Elle redoute trop d'éloquence; et puis elle a honte d'ignorer tout un monde, de s'avouer la plus naïve des enfants devant cet homme qu'elle n'aime encore qu'avec précaution, et qui n'est, après tout, que son époux devant Dieu et devant les hommes; ce qui est quelque chose, mais ce qui n'est point tout. Tout à l'heure il était soumis, humble, le fiancé, tout prêt à s'agenouiller devant elle, cachant sa science comme on cache un péché, parlant son langage à elle avec mille ménagements; à tout moment, on eût dit qu'il allait rougir. Elle était reine.

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il était bébé; et voici que tout à coup les rôles changent : voici le sujet soumis qui arrive en bonnet carré, cachant sous son bras un livre inconnu, mystérieux. Uhomme au bonnet carré va-t-il commander, va-t-il sourire, va-t-il s'imposer, lui et son livre? va-t-il parler latin, va-t-il faire un discours? Elle ne sait point qu'il est aussi tremblant de son côté, Térudit, qu'il est fort embarrassé de sa leçon d'ouverture, que l'émotion lui fait perdre son latin, qu'il a la gorge sèche, que ses jambes fléchissent sous lui. Elle ne sait point cela, et, je vous le dis entre nous, ce n'est point son amour-propre qui souffre le moins en cette conjoncture; elle souffre, après tant de signatures, de contrats et de cérémonies, de se trouver, comme auparavant, une adorable enfant, et rien de plus. Pour la première fois, sa vertu toute blanche lui semble un peu lourde, épaisse, hors de saison, un vêtement d'hiver. Mais comment expliquer cela? Elle tremble d'être comprise, elle tremble aussi qu'on ne la comprenne pas. Son petit cœur dit oui, dit non, tout à la fois, et elle se tait, renfermant la tempête en elle. Elle ne voudrait pas avoir l'air trop niais; elle ne voudrait pas non plus paraître trop sûre d'elle. Sa crainte de laisser voir sa terreur augmente encore son frisson. Elle voudrait faire semblant de dormir, simuler une horrible migraine, une

défaillance subite ; elle voudrait se casser la

jambe, pour avoir un sujet de conversation; elle donnerait la moitié de ses beaux cheveux blonds pour se retrouver comme hier, ne serait-ce gu'un instant, assise dans un fauteuil, l'éventail à la main. Hélas!

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chère enfant, la chose est impossible, et, croyez-moi, ne vous plaignez pas trop.

Je crois que ce premier pas dans la vie conjugale peut faire naître, suivant les circonstances qui raccompagnent, d'entraînantes sympathies ou d'invincibles répulsions. Mais, pour faire naître ces sympathies, pour faire jaillir l'étincelle qui doit enflammer ce bouquet d'infinies reconnaissances et de joyeuses tendresses, quel art, quel tact, quelle délicatesse et, en même temps, quelle présence d'esprit ne faut-il pas à l'artificier! J'ai toujours pensé que les militaires, habitués à prendre un parti rapide et à conserver leur sangfroid, étaient plus. . . mais peut-être jugeai-je cette question un peu trop d'après mes impressions personnelles.

Comment se fait-il qu'au premier mot que prononça Georges, mes terreurs s'envolèrent? Sa voix était si assurée et si douce, il me demanda si gaiement la permission de s'approcher du feu pour se chauffer les pieds, me parla avec tant d'abandon et de verve des incidents delà journée! Je me dis : «Il est impossible qu'il se cache là-dessous la moindre noirceur!» Devant tant de bonne humeur et d'affabilité, mon échafaudage s'écroula ; je risquai un coup d'oeil entre deux draps; je le vis bien installé dans le grand fauteuil, et je me mordis les lèvres... Je suis encore à me demander la cause de ce petit accès de mauvaise humeur. Quand on compte sur une frayeur, on est vraiment désappointée qu'elle se fasse attendre ! Jamais Georges n'avait été plus spirituel, plus affectueux, plus du monde; c'était encore l'homme d'hier. Il fallait vraiment qu'il fût un monstre de dissimula-

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tion ou que moi-même je fusse une personne bien exaltée.

« Vous êtes accablée de fatigue, me dit-il, ma chérie, j'en suis certain. »

Ce mot chérie me fit tressaillir, mais ne m'effraya pas; c'était la première fois qu'il m'appelait ainsi, mais je ne pouvais vraiment pas lui refuser le privilège de parler de la sorte. Quoi qu'il en soit, je me tins sur la réserve, et je lui répondis de la façon dont on dit : Merci, je ne prends pas de thé. Je lui répondis :

a Oh ! oui, je suis brisée.

— Je m'en doutais, ajouta-t-il en approchant de moi; vos pauvres yeux se ferment, vous ne pouvez même plus me regarder en face, chère petite femme aimée, »

Ce chère petite femme aimée n'eût point été en lui-même effrayant, sans le timbre de voix un peu trop vibrant avec lequel il prononça ces mots. Il me sembla que je venais d'apercevoir une baïonnette derrière un buisson.

a Je vous laisse, continua-t-il, je vous laisse; vous avez besoin de repos. » Et il s'approcha de moi davantage, ce qui n'était pas naturel. Puis, étendant vers moi sa main, que je savais blanche et soignée : « Ne me donnerez- vous pas une petite poignée de main, chère amie ? moi aussi je tombe de sommeil, ma belle petite femme. » Son visage eut une expression infernale, mais non sans charme, en disant cela, et je vis clairement qu'il m'avait menti comme un démon : il n'avait pas plus sommeil que moi.

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Quoi qu'il en soit, je commis la faute, la négligence (ce sont toujours les négligences qui causent les sinistres), de lui laisser prendre ma main, qui errait par hasard sous la dentelle des oreillers.

J'étais ce soir-là sous une impression nerveuse particulière, car j'éprouvai à ce contact une impression étrange qui me parcourut de la tête aux pieds. Ce n'est point que la main du capitaine eût la douceur du satin ; — je crois que nos sensations physiques, à nous autres femmes, ont des causes absolument contraires à celles qui émeuvent les hommes; ce qui me causait une émotion si vive dans la main de mon mari, c'est précisément sa fermeté. Il y avait en elle quelque chose de solide, de mâle, de puissant. Il serra ma main un peu fort; mes bagues, que j'ai la manie de. porter en collection, me firent mal, et — je ne l'aurais pas cru vraiment — j'en fus heureuse, mais très-heureuse , peut-être trop. Pour la première fois-, je trouvai un charme inexplicable , presque enivrant, au contact intime de cet être qui pouvait me briser entre deux doigts, et cela au milieu de la nuit, dans le silence, sans secours possible, moi, livrée, abandonnée... C'était horrible et délicieux.

Je ne retirai pas ma main, qu'il embrassa, mais si longuement î La pendule sonna deux heures, et le dernier frémissement du timbre avait depuis longtemps cessé que ses lèvres étaient encore là, agitées de petits mouvements rapides qui étaient autant d'imperceptibles baisers, humides, chauds, brûlants. Je sentais autour de moi des lueurs d'incendies; je voulais retirer ma main, mais je ne pouvais pas ; je me

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souviens parfaitement que je ne le pouvais pas. Sa moustache me piquait, Todeur dont il la parfumait m'arrivait par bouffées et achevait de me troubler. Je sentais mes narines se soulever malgré moi , «et, tâchant, mais en vain, de me réfugier au plus profond de moi-même, je m'écriai tout bas : « Protégez-n^oi, mon Dieu ! mais cette fois de toutes vos forces ; une goutte d'eau. Seigneur, une goutte d eau ! » J'attendis...; aucune protection appréciable nem'arrivait d'en haut. Ce ne fut que huit jours après que je compris les intentions de la Providence.

« Vous m'avez dit que vous aviez sommeil, » murmurai-je d'une voix tremblante. J'étais comme un naufragé qui se raccroche à une boîte d'allumettes qui surnage ; je savais parfaitement que le capitaine ne s'en irait pas.

« Oui , j'avais sommeil, mignonne , fit Georges en approchant sa tête contre la mienne, mais maintenant j'ai soif (il colla ses lèvres à mon oreille, et me dit tout bas, tout bas), soif d'un baiser... de toi, ma chérie. »

- Ce toi fut le commencement du sinistre, c'était l'aurore d'une autre vie. L'époux, l'amant apparaissait, le passé s'envolait, j'entrais dans l'avenir. Enfin j'avais franchi la frontière, j'étais à l'étranger I Oh ! je l'avoue, parbleu, que sert de feindre? je bus ce toi^ et je sentis qu'il entrait en moi et se répandait au loin. Je perdais pied, je le sentais; je lâchais la dernière branchette qui me retenait à la rive, et en moimôme je disais : « Oui, je t'aime; oui, je veux te suivre; oui, je suis à toi,., toi.,, toi.,, » Je le répétais

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ce toi, tout en fermant les yeux, tandis que je sentais son visage s'approcher du mien et ses cheveux entrer dans mes cheveux.

Une idée me tourmentait encore: je pensais qu'il ignorait sûrement ce qui se passait en moi. Je ne pouvais pas pourtant lui dire; grand Dieu! je ne le pouvais pas. A lui de voir, de comprendre, de deviner. Je crois qu'il avait un soupçon de mon trouble intérieur, car il ajouta avec une tendresse pénétrante comme un poinçon d'or :

a Tu ne veux donc pas embrasser ton mari ? dis... voyons... le veux-tu? »

Et sa bouche était si près de la mienne, qu'elle semblait venir au-devant de mes lèvres.

« Si, » lui dis-je.

J'avais parlé d'une voix si faible que j'espérais qu'il n'entendrait pas; mais il entendit, et je me sentis mourir sous l'étreinte qui suivit ce baiser, ce dernier et silencieux abandon de moi-même.

Au moment oti un ruisseau, se jetant dans un grand fleuve, confond ses eaux, abandonne son nom, son être, s'oublie pour jamais et se livre au grand courant, il doit éprouver ce que je ressentis alors : une sorte de mort qui ressemble à une résurrection... Je n'étais...

7 août i85... Voici bien des fois depuis deux ans que je te relis, pauvre petit cahier bleu. Que de choses j'aurais à ajouter en marge si tu n'étais 'condamné à flamber cet automne pour allumer mon premier feu. Comment ai- je pu 'écrire tout cela et, l'ayant écrit,

i54 Le cahier bleu,

n'ai-je pas osé achever mes confidences ? Personne ne fa vu, au moins, personne n'a retourné tes pages? Rentre bien vite dans ton tiroir et, en attendant le premier feu d'automne, mignon, encore un baiser de ta Valentine.

. Nota. — Par quelle suite de circonstances ce cahier bleu, condamné aux flammes, est-il retrouvé par moi au fond d'un chiffonnier Louis XVI que Je viens d'acheter? C'est ce qu'il vous importe peu de savoir, n'est-ce pas, cher lecteur? et ce qu'il me serait impossible de vous expliquer.

Encore le cahier bleu. i55

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