FAUSSE ALERTE
Toutes les fois que Je viens à Paris, ce qui malheureusement m'arrive trop peu souvent, la pluie tombe à toitents. J^ai beau changer Theure du départ que j'avais fixée d'abord, m'arrêter en route, voyager la nuit, employer enfin mille ruses pour tromper le baromètre, à dix lieues de Paris, les nuages se forment et je débarque en plein déluge.
A mon dernier voyage, donc, je me trouvai, comme à l'ordinaire, au milieu de la rue, suivi d'un commissionnaire qui portait mes bagages, et faisant des signes désespérés à tous les fiacres qui filaient au grand trot à travers la pluie battante. Au bout d'une dizaine de minutes de ce manège, un cocher plus sensible que les autres et caché dans son triple collet arrêta ses chevaux. En un bond je fus près de la voi-
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ture et, ouvrant la portière avec une sorte de rage, je me précipitai.
Par malheur, tandis que j'exécutais tout cela, un monsieur, se trouvant dans les mêmes conditions que moi, ouvrait l'autre portière et se précipitait aussi dans la voiture, absolument comme je venais de le faire. Il est aisé de comprendre qu'il s'ensuivit un choc, puis une courte explication.
ce Que le diable vous emporte! dit mon rival en faisant mine de vouloir pénétrer davantage. »
J'allais lui répondre, et vertement, car je suis du Midi et j'ai le sang assez chaud, lorsque nos yeux se rencontrèrent. Nous nous regardâmes un instant en face, ainsi que deux lions devant le même mouton, et tout à coup nous éclatâmes d'un grand éclat de rire... Ce monsieur furieux, c'était Oscar V..., ce bon, ce cher Oscar, que je n'avais pas vu depuis dix ans et que j'aime infiniment; un garçon charmant, mais charmant! avec lequel j'ai joué à la balle..., etct Ah! ce bon Oscar!...
Nous nous embrassâmes, et le cocher, qui nous regardait à travers les vitres, haussa les épaules, n'y comprenant rien. Restaient les deux commissionnaires ruisselant d'eau et attendant à chacune des portières, la malle sur le dos. Nous fîmes charger les bagages sur la voiture et nous prîmes le chemin de l'hôtel du Louvre, où Oscar voulut me reconduire.
« Mais tu voyages donc aussi? fis- je à mon vieux camarade, après le premier moment d'efifusion... Estce que tu n'hab;<^e5 oas Paris?
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— Je l'habite le moins possible, et, tel que tu me vois, j'arrive des Roches, un vieux petit donjon qui me vient de mon père et où je passe une bonne partie de Tannée. Oh! ce n'est pas un château!... c'est rustique, campagnard; mais j'aime assez cela, et je n'y veux rien changer. Aux environs, la campagne est verdoyante; une bonne petite rivière transparente coule à cinquante pas de la maison, au milieu des grands arbres; un moulin dans le fond, la vallée qui s'étale; à l'horizon, un clocher et un coq; des fleurs sous les fenêtres et le bonheur dans la maison. Puisje me plaindre en vérité?... Ma femme me fait des tartes exquises, qui me sont fort agréables et lui blanchissent les mains... Au fait, je ne t'ai pas dit que j'étais marié?... Ma foi, mon cher, j'avais rencontré un ange, et j'ai pensé avec raison que, si je le laissais passer, je n'en retrouverais pas un autre. J'ai sagement fait. Mais je veux te présenter à ma femme, je veux te montrer mon petit coin... Quand viens-tu me voir?... C'est à trois heures de Paris, le temps de fumer deux cigares... C'est entendu : je retourne chez moi demain matin, et je fais préparer ta chambre... Donne-moi ton portefeuille, que j'écrive mon adresse. »
Tout cela était dit si cordialement, que je ne résistai pas aux instances de mon ami, et lui promis d'aller le visijer bientôt.
Trois ou quatre jours après, Paris étant désert et le souvenir de mon vieux camarade me poursuivant, il me vint un grand désir d'aller flairer d« près le bonheur conjugal de mon ami et de voir par mes yeux
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ce ruisseau, ce moulin, ce clocher, en face desquels 041 était si heureux.
J'arrivai aux Roches vers six heures du soir, et fus ravi au premier aspect. L'habitation d'Oscar était un petit château Louis XV enfoui dans les arbres, construction irrégulière, bizarre, mais charmante et pittoresque. On en avait depuis un siècle respecté les moindres détails, et tout, depuis les mansardes noirâtres jusqu'aux girouettes rococo, depuis les fenêtres cintrées et garnies de petits carreaux jusqu'à l'écusson tourmenté qui décorait le dessus de la porte, tout était du temps. Sur les tuiles épaisses du toit, un, peu affaissé, les vieux marronniers rugueux, immobiles, étalaient paresseusement leurs branches. La vigne vierge et les rosiers grimpants se promenaient sans façon au milieu des volets, encadraient les fenêtres, . entraient dans les lucarnes, et, s'accrochant aux gouttières, laissaient tomber d'en haut de grosses grappes de fleurs que le vent balançait. C'est à peine si au milieu des toits pointus, ajoutés postérieurement au toit principal, au milieu de cette profusion de verdure et de grands arbres, on apercevait le bleu du ciel en un endroit ou deux. «
La première personne que je vis fut l'ami Oscar, vêtu de blanc de la tête aux pieds, coiffé de paille et assis sur un énorme bloc de pierre qui semblait faire corps avec la maison. 11 paraissait fort occupé et retournait un beau melon que lui présentait son jardinier. A peine m'eut-il aperçu, qu'il s'élança et vint me serrer les mains avec une telle expression de bonne humeur, de franchise et d'affection, que je me
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dis en moi-même : « Oui, cènes, il ne m'a pas menti, il est heureux. » Je le retrouvai tel que je l'avais connu dans son enfance : gai, un peu fou, mais bon et affable, a Pierre, dit-il au jardinier, tu vas porter la malle de monsieur dans la chambre d'en bas; et comme le jardinier se hâtait lentement et faisait un effort, Oscar empoigna la malle de ses deux mains et, d'un seul coup, la plaça sur les épaules du pauvre homme, qui s'arc-boutait de ses deut jambes à demi pliées.
— Invalide, fit Oscar en riant de bon cœur. Ah! maintenant que je te présente à la petite reine... Ma femme; où est ma femme? Il courut à la cloche, l'agita deux fois. Immédiatement on aperçut aux fenêtres du rez-de-chaussée une grosse cuisinière au visage rouge, aux manches relevées, et plus loin un domestique en train d'essuyer une assiette. Ces braves gens avaient-ils été choisis tout exprès? — Je ne sais, mais leur allure et leur physionomie complétaient si harmonieusement le tableau que je ne pus m'empêcher de sourire.
a Où est madame? demanda Oscar; et comme on ne lui répondait pas assez vite :
— Marie! s'écria- t-il , Marie! Voilà Georges, voilà l'ami. A une toute petite fenêtre étroite du premier, la plus enguirlandée de fleurs, apparut une jeune fille blonde comme les blés. Elle était vêtue d'un peignoir blanc d'une forme particulière, que je ne pus définir tout d'abord; d'une main, elle serrait contre elle le peignoir flottant, et de l'autre elle retenait ses cheveux dénoués. A peine m'eut-elle vu qu'elle rougit
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extrêmement, honteuse sans doute d^être surprise au milieu de sa toilette, et, tout en exécutant le plus gauche et le plus adorable des saluts , elle rentra précipitamment. Cette apparition acheva de me charmer; il me sembla que j'étais tout à coup transporté dans le royaume de la plus aimable fantaisie. J'avais pensé, en bouclant ma malle, trouver mon ami Oscar installé dans Tune de ces jolies maisons proprettes, à volets verts et à paratonnerre doré, qu'affectionne le Parisien campagnard; et voilà que je me trouvais dans un fouillis idéal de bonnes vieilles pierres vermoulues cachées dans les fleurs, de pignons centenaires, de grilles capricieuses et rougies par la rouille. J'étais au beau milieu d'un des jolis dessins de l'ami Morin, et, stupéfait, ravi, je restai quelques instants les yeux fixés sur la fenêtre étroite où la belle enfant m'était apparue.
— Je l'appelle la petite reine, me dit Oscar en me prenant le bras; c'est ma femme. Viens par ici; nous allons rencontrer en route le cousin qui pêche à la ligne et deux autres personnes qui se promènent par là, — bons amis, seulement ils ne comprennent pas la campagne comme moi; ils ont des bas roses et des escarpins de bal; mais peu t'importe, pas vrai?... Veux-tu des pantoufles, mon ami? veux-tu un chapeau de paille? J'espère que tu as des habits de toile? Je ne t'offre pas un verre de madère, nous dînons à l'instant. Ah! mon cher, tu arrives bien; nous goûtons ce soir le premier melon de l'année.
— Malheureusement je n'en mange jamais, mais j'aime à en voir manger.
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— Eh bien! alors, Je vais te consoler en allant te chercher une bouteille de mon vieux pomard. Entre nous , je ne le fais pas boire au premier venu ; c'est un vin excellent que mon pauvre père m'a recommandé en mourant. C'est pourtant vrai, continua Oscar en me prenant le bras : le matin du même jour où il nous a quittés, il n'avait plus que le souffle, ce pauvre père; ses yeux étaient fermés, sa tête renversée dans les oreillers... J'étais assis à côté de son lit, ma main dans la sienne, quand je me sentis serrer faiblement. Ses yeux s'entr'ouvrirent , et je le vis qui souriait. Alors il me dit, de cette voix faible, lente et embarrassée des vieillards qui s'éteignent : « Le po- « mard du fond..., à gauche..., tu sais, mon homme?... ce pour les amis seulement. » Il me serra la main de nouveau, et, comme épuisé, il referma les yeux; seulement je vis aux mouvements imperceptibles de ses lèvres qu'il souriait encore intérieurement... Allons, viens avec moi à la cave, poursuivit Oscar après un petit moment de silence..., dans le fond à gauche..., tu me tiendras la lanterne. »
Quand nous remontâmes, la cloche carillonnait à toute volée et des nuées d'oiseaux effrayés s'envolaient des marronniers : — c'était le dîner. Tous les convives étaient réunis dans le jardin. Oscar me présenta avec son sans façon, et j'offris mon bras à la maîtresse de la maison pour passer dans la salle à manger, où le potage fumant nous attendait.
En examinant la femme de mon ami , je vis que ma première impression ne m'avait pas trompé : c'était à la lettre un petit ange, et un petit ange fait
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femme, qui mieux est. Elle était délicate, élancée comme une jeune fille; sa petite voix vibrante et harmonieuse comme le chant d'un pinson, avait je ne sais quel accent indéfinissable qui n'était d'aucun pays, mais donnait un charme extrême à la moindre de ses paroles. Elle avait d'ailleurs une façon de dire à elle; une façon enfantine et coquette de moduler la fin de ses phrases en tournant les yeux du côté de son mari, comme pour chercher son approbation. Elle rougissait à chaque instant, mais en même temps son sourire était si fin, ses dents si blanches, qu'elle avait l'air de se moquer d'elle-même et un peu des voisins. La singulière petite femme! Ajoutez à cela une mise étrange et d'un goût charmant, un peu osée peut-être, mais qui allait bien à cette petite reine, si singulière elle-même. Ses beaux cheveux blonds, tordus à l'aventure, en apparence du moins, étaient retenus assez haut sur la tête par un peigne en acier un peu incliné de côté, et sa robe en mousseline blanche, garnie de larges ruches plates, décolletée en carré, courte de jupe et relevée de tous côtés, avait un délicieux parfum du XVIII® siècle. L'ange était bien un peu coquet, mais à sa manière, et sa manière était exquise.
A peine à table. Oscar jeta sur sa petite reine un regard rapide, mais si plein de bonheur et... d'amour — pourquoi ne pas le dire? — que j'en éprouvai une sorte de frisson; frisson d'envie, d'étonnement, d'admiration peut-être. Il arracha de la corbeille à€ fleurs qui était sur la table une rose rouge à peine ouverte, et la poussant vers sa femme en souriant :
« Pour vos cheveux, madame, » fit-il.
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La blonde enfant rougit beaucoup, prit la fleur, et sans façon, très-vite, avec une adresse extrême, la planta dans ses cheveux, en haut, à gauche, au bon endroit; et, ravie, faisant face à chacun de nous, elle répéta plusieurs fois au milieu des éclats de rire :
« Est-ce bien comme cela? »
Puis elle envoya du bout des doigts un petit baiser cavalier à son mari , comme le ferait une fillette de douze ans, et plongea gaiement sa cuiller dans le potage en relevant son petit doigt.
Les autres convives n'avaient rien de bien remarquable; ils riaient à tous ces enfantillages avec beaucoup de bienveillance, mais semblaient un peu dépaysés au milieu de cet adorable abandon. Le cousin surtout, le pêcheur à la ligne, cuirassé de blanc avec soin, cravaté de bleu, la barbe en éventail et Poeil en amande, me déplut particulièrement. Il faisait vibrer ses r et siffler ses s comme un acteur de province. Il cassait son pain en menus petits morceaux et grignotait toutes ces miettes en causant. Je crus comprendre que le plaisir de faire voir une grosse bague qu'il portait au doigt était pour quelque chose dans cette manie de travailler son pain. Une ou deux fois, je surpris le regard du cousin mélancoliquement dirigé vers la maîtresse de la maison ; mais tout d'abord je n'y attachai pas grande importance, distrait d'ailleurs par l'étincelante gaieté d'Oscar.
Il me sembla cependant, au bout d'un instant, que le jeune homme s'efforçait de mille manières d'attirer l'attention de la petite reine.
Gelle-ci toutefois lui répondait le plus naturelle-
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ment du monde , ne laissant percer dans ses façons d'être ni contrainte ni embarras.
Je me trompais sans doute !
Avez- vous remarqué, lorsque vous vous êtes tout à coup transporté dans un milieu que vous ne connaissiez pas, comme certains petits détails indifférents pour tout le monde prennent d'importance pour vous? La première impression est basée sur une foule de petits riens qui vous ont sauté tout d'abord aux yeux. Telle tache au plafond, tel clou dans la muraille , tel détail dans la physionomie de votre voisin se grave dans votre esprit, s'y installe, y prend de l'importance , et malgré vous, toutes les autres observations que vous faites ensuite viennent se grouper autour de cette tache, de ce clou , de cette grimace. Remarquez cela, cher lecteur, et vous verrez que chacune des opinions que vous pouvez avoir sur un fait, une personne ou un objet, a été sensiblement modifiée par le souvenir de ce petit rien qui vous a sauté aux yeux au premier aspect. Quelle est la jeune fille qui, victime de cette première impression, n'a pas refusé un mari ou deux pour un gilet trop large, une cravate mal mise, un éternument intempestif, un sourire niais ou une botte trop pointue.
On ne veut pas s'avouer à soi-même que de semblables niaiseries puissent servir de base à l'opinion qu'on a de quelqu'un, et il faut chercher avec grande attention pour retrouver en soi ces petits germes oubliés et inavoués.
Je me souviens très-bien qu'à la première visite que j'eus l'honneur de faire à madame de M...., je remar-
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quai que Tune de ses dents, la première molaire à droite, je la vois d'ici, était absolument bleue — d'un vilain bleu noirâtre. Je ne fis qu'apercevoir le petit monstre bleu, tant on prenait de soin à le cacher, mais cette découverte ne me sortit plus de la tête. Je vis bientôt que madame de M... grimaçait horriblement pour cacher sa dent, qu'elle ne mangeait à table que par bouchées infiniment petites, et cela pour ménager la susceptibilité nerveuse du petit monstre.
J'en arrivai à expliquer toutes ces «linauderies morales et physiques de madame de M... par cette légère infirmité; et, à mon insu, cette molaire bleuâtre personnifia si bien la comtesse que maintenant encore, quoique la vilaine dent ait été remplacée par une autre magnifique, deux fois plus grande et blanche comme un fond d'assiette, eh bien, maintenant encore, dis-je, madame de M... ne peut pas ouvrir la bouche sans que tout naturellement je ne cherche des yeux la petite horreur.
Mais revenons à notre sujet. .
Au milieu de ce bonheur conjugal si délicieusement encadré, en face de mon brave Oscar, si bon, si confiant, si amoureux de ce petit chérubin en robe Louis XV, qui poussait la grâce et la naïveté jusqu'à l'étrange, j'avais été choqué par la tête trop peignée et niaisement jolie du cousin en gilet blanc. Cette tête avait attiré mon attention comme la tache au plafond dont je parlais tout à l'heure, comme la dent bleue de la comtesse, et malgré moi je ne quittai pas des yeux le pêcheur à la ligne, tandis qu'il promenait la lame d'argent de son couteau dans la tranche de ce
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fruit indigeste que j'aime à voir dans Tassiette des autres, mais que je ne tolère pas dans la mienne.
Après le dîner, qui avait duré un temps infini, nous fûmes dans le jardin, où le café avait été pré«paré, et nous nous étalâmes béatement, le cigare aux lèvres. Tout était calme et silencieux autour de nous : les insectes avaient cessé leur musique, et, dans un ciel vert pomme, transparent, des petits nuages violets, allongés et immobiles, s'endormaient tranquillement.
Oscar me montra d'un air heureux le fameux moulin, la vallée calme, et plus bas son ruisseau chéri, dans lequel le soleil, avant de s'éteindre, se mirait au milieu des roseaux. Durant ce temps, la petite reine, agile sur ses hauts talons, tournait autour des tasses comme un bébé qui joue à la dînette, et, avec mille précautions comiques et charmantes, versait le café brûlant, et l'odeur du n^oka se confondait délicieusement avec le parfum des fleurs, des f^ins et du bois.
Quand elle eut fini, elle vint s'asseoir près de son mari, si près que sa jupe cachait la moitié de mon ami; et, lui prenant sans façon le cigare qu'il avait à la bouche, elle éloigna d'elle le londrès avec une petite moue qui voulait dire : « Oh ! l'horreur ! » et de son petit doigt tendu elle secoua la cendre blanche, qui tomba sur le sable; puis elle éclata de rire et remit le cigare entre les deux lèvres que lui présentait son mari.
C'était charmant. Oscar était sans doute habitué à ce manège, car il ne s'en étonna pas; il posa la main
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sur l'épaule de 3a femme, comme on le ferait sur Tépaule d'un enfant, et lui dit :
« Je te remercie, en l'embrassant au front.
— Oui, mais tu me donneras un canard, ajouta la jeune femme très-bas, en appuyant la tête contre le bras de son mari. »
Je ne pus m'empêcher de sourire, tant il y avait de gaminerie câline, de grâce et d'enfantillage dans cette petite phrase dite à voix basse. Je ne sais trop pourquoi je me retournai du côté du cousin, qui était resté un peu à l'écart, fumant silencieusement. Il me parut un peu pâle; coup sur coup, il aspira trois ou quatre bouffées, se leva avec précipitation sous l'empire d'un malaise moral évident, et s'éloigna sous les arbres.
a Qu'est-ce qu'il a donc, le cousin ? dit Oscar avec intérêt; quelle mouche le pique?
— Je ne sais pas, répondit le plus naturellement du monde la petite reine, quelque idée de pêche, sans doute. » Et la conversation continua.
La nuit commençait à tomber ; .nous étions restés, comme je l'ai dit, fort longtemps à table. Il était neul heures environ. Le cousin revint et reprit la place qu'il occupait précédemment; mais, à partir de ce moment, il me sembla qu'il se glissait entre nous une contrainte étrange; une froideur singulière se manifesta. La causerie, si animée d'abord, se ralentit peu à peu, et, malgré tous mes efforts pour lui faire reprendre un peu de vie, elle se traîna misérablement Moi-même je ne me sentais pas fort libre d'esprit, j'étais poursuivi par des idées les plus absurdes du
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monde; j'avais cru voir dans le départ subît du cousin, dans sa pâleur, dans ses gestes embarrassés, l'expression d'un sentiment violent qu'il avait été impuissant à cacher. Mais comment cette adorable petite femme, au regard si fin, si intelligent, ne comprenaitelle pas tout cela, puisque je le comprenais moi-même? Oscar, si confiant qu'il fût, n'avait- il donc pas remarqué que le départ du cousin coïncidait précisément avec le baiser qu'il avait donné à sa femme ? Ces deux époux sont-ils aveugles ou feignent-ils de ne point voir, ou bien moi-même suis-je le jouet d'une grossière illusion?... Cependant on avait cessé de parler; la maîtresse de la maison, symptôme singulier, était silencieuse, grave, et Oscar s'agitait dans son fauteuil comme un homme qui n'est point tranquille.
Que se passait-il donc dans l'âme de tous ces genslà?
Bientôt nous entendîmes sonner dix heures à la pendule du salon, et Oscar, se levant tout à coup :
a Mes chers amis, nous dit-il, à la campagne, liberté entière, vous savez ; je vous demanderai donc la permission de rentrer, je suis un peu fatigué ce soir. Georges, me dit-il, on va t'indiquer ta chambre, elle est au rez-de-chaussée; j'espère que tu y seras bien. »
Tout le monde se leva en silence, et après s'être souhaité le bonsoir d'un air un peu contraint, chacun rentra dans son appartement. Je trouvai, je l'avoue, que l'on se couchait trop tôt chez mon ami. Je n'avais nulle envie de dormir; j'examinai donc ma chambre,
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qui était charmantej Elle était tendue tout entière d'une vieille tapisserie à personnages, qu'encadrait une boiserie grisâtre. Le lit, caché dans des rideaux de toile de Jouy, était entr'ouvert, et répandait cette bonne odeur de lessive qui invite à s'étaler. Sur la table, un petit bijou du commencement du règne de Louis XVI, étaient quatre ou cinq livres choisis évidemment par Oscar et posés là pour moi. Ces petites attentions vous touchent beaucoup, et tout naturellement je repensai à. ce brave garçon, à la scène étrange de la soirée, aux chagrins, aux tortures que cachait peut-être ce bonheur apparent. J'étais absurde, ce soir-là; je le plaignais déjà, ce pauvre ami, je me sentais ému, et plein de mélancolie, je vins m'accouder sur la balustrade de la fenêtre, restée grande ouverte. La lune venait de se lever, le ciel était d'une pureté splendide, il m'arrivait en plein visage des bouffées de parfums délicieux. J'apercevais dans lès parties obscures qu'abritaient les arbres des vers luisants étincelant dans l'herbe, et au milieu des masses de verdure qu'écl^ait mystérieusement la lune, je voyais les formes étranges de monstres fantastiques et de fantômes errant dans le silence. Il y avait surtout à cinquante pas de ma fenêtre, enfoui dans les arbres, un petit toit pointu, surmonté d'une girouette, qui m'intriguait très-fort. Je ne distinguais dans l'ombre ni portes ni fenêtres à ce singulier donjon. Était-ce un ancien pigeonnier, un tombeau, un kiosque abandonné? Je ne sais, mais il avait une grâce, une élégance extrême, ce petit toit pointu, avec sa lucarne arrondie. — Était-ce le hasard ou un artiste plein de
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goût qui s'était plu à entortiller cette tourelle de plantes grimpantes et de fleurs, à Fentourer de verdure avec tant de coquetterie qu'elle semblait se cacher pour attirer les regards? Je contemplais tout cela, lorsque j'entendis un léger bruit dans les bosquets. Je regardai du côté du bruit et j'aperçus, — en vérité, j'eus un moment d'anxiété, — j'aperçus un fantôme vêtu d'une robe blanche et marchant d'un pas rapide, inquiet, mystérieux. A un détour, la lune éclaira ce fantôme. Aucun doute n'était possible, j'avais sous les yeux la femme de mon ami. Sa démarche n'avait plus cette aisance coquette que j'avais remarquée, mais elle indiquait clairement le trouble d'une vive émotion. Je voulus chasser l'horrible soupçon qui se. présenta tout à coup à mon esprit. Non, me dis-je, tant de candeur et de beauté ne trompent pas; sans doute, elle a oublié son éventail ou sa broderie sur un des bancs qui sont là-bas? Mais, au lieu de se diriger vers les bancs que j'apercevais à droite, la jeune femme tourna vers la gauche et disparut bientôt dans l'ombre du bosquet où se cachait ïa tourelle mystérieuse.
J'avais le cœur serré... Où va-t-elle, la malheureuse? m'écriai- je à part moi. Qu'elle ne se doute pas du moins que quelqu'un l'observe! Et je soufflai ma bougie avec précipitation. Je voulais fermer ma fenêtre, me coucher, ne plus voir; mais une curiosité invincible me ramena vers la croisée. J'y étais depuis quelques minutes, lorsque je distinguai nettement des pas sur le sable, irréguliers, craintifs... Je ne vis personne d'abord, mais il n'était pas douteux que ce
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fussent là les pas d'un homme. J'eus bientôt la preuve que je ne m'étais pas trompé, et la silhouette allongée du cousin se détacha en clair sur l'obscurité du taillis. J'aurais voulu l'arrêter, ce misérable, car son intention était évidente : il se dirigeait vers le bosquet où avait disparu la petite reine. J'aurais voulu lui dire : oc Vous êtes un infâme, vous n'irez pas plus loin... » Mais avais-je mission, en vérité, d'agir ainsi? Je me tus, mais je toussai cependant assez fortement pour être entendu de lui.
Il s'arrêta tout à coup dans sa marche inquiète, regarda de tous côtés avec une anxiété visible; puis, saisi de je ne sais quel vertige, il s'élança vers le pavillon. J'étais anéanti... Que faire?... Prévenir mon ami, mon camarade d'enfance? Oui, sans doute, mais j'avais honte d'aller jeter le désespoir dans l'âme de cet excellent homme et de faire éclater un horrible scandale... « S'il peut ignorer, me dis-je... et puis peut-être est-ce que je me trompe; qui sait? C'est sans doute au motif le. plus naturel du monde qu'est dû ce rendez- vous... » Je cherchai à me faire illusion, à voiler l'évidence à mes yeux, quand tout à coup une porte de la maison s'ouvrit avec bruit, et Oscar, Oscar lui-même, dans tout le désordre d'un déshabillé de nuit, les cheveux ébouriffés, la robe de chambre flottante, passa sous ma fenêtre. Il courait plutôt qu'il ne marchait; mais les angoisses de son cœur se lisaient trop clairement dans l'étrangeté de ses mouvements. Il savait tout... Je sentais qu'un malheur était inévitable... « Le voilà donc, ce bonheur! voilà donc l'amer poison que renfermait ce beau vase! »
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Toutes ces pensées traversèrent mon esprit comme une flèche. Il fallait avant tout retarder l'explosion, ne serait-ce que dlun instant, d'une seconde; et, hors de moi, sans me donner le temps de songer à ce que j'allais lui dire, je m'écriai d'une voix impérative et brève :
a Oscar, mon ami, viens me parler, je le veux. » Il s'arrêta comme pétrifié. Il était horriblement pâle, et me souriant d'une infernale façon :
a Je n'ai pas le temps ; plus tard, me dit-il.
— Oscar, il le faut, je t'en conjure...; tu t'abuses sans doute.
A ces mots, il éclata d'un rire atroce.
— Je m'abuse, animal, je m'abuse!... »
Et il s'élança vers le pavillonr.
Mais, saisissant l'extrémité de sa robe, je le retins d'une main de fer :
a N'y va pas, mon ami, je t'en supplie à genoux. »
Pour toute réponse, il m'appliqua sur le bras un effroyable coup de poing et s'écria :
a Mais tu as donc le diable au corps?
— Je te dis que tu ne peux pas y aller, Oscar, lui dis-je d'une voix qui ne souffrait pas de réplique.
— Dis-moi tout de suite qu'il y a quelqu'un, animal endiablé. . . Ah ! le sacré melon ! le sacré melon !.. J'attendrai... »
Et, ramenant sa robe de chambre d'une main fiévreuse, il marcha à grands pas.
Je soupe che\ ma femme, igS