JE SOUPE CHEZ MA FEMME
Ce soir-là, qui était celui de la veille de Noël, il faisait un froid du diable, et la neige tombait à gros flocons, et, poussée par le vent, battait les vitres de la fenêtre. Ce carillon lointain des cloches, à travers cette atmosphère lourde et cotonneuse, n'arrivait que confus et affaibli. Des passants, entortillés de leur manteau, filaient rapides le long des maisons en baissant la tête sous le souffle de la rafale.
Cependant, enveloppé dans ma robe de chambre et tambourinant sur la vitre, je souriais aux passants transis, je souriais à la bise, je souriais à la neige, de Pair heureux d'un homme qui est dans une pièce chaude et a aux pieds de bonnes pantoufles garnies de flanelle, dont la semelle s'enfonce dans un épais tapis. Au coin du feu, ma femme taillait et rognait en pleine
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toile et me souriait de temps en temps ; un livre nouveau m'attendait sur la cheminée, et la bûche du foyer lançait en sifHant ces petites flammes bleues qui invitent à tisonner. . .
tt II n'y a rien de sot comme un passant qui piétine dans la neige. N'est-ce pas ? dis-je à ma femme.
— Chut ! fit-elle en abaissant les ciseaux qu'elle tenait à la main, et après s'être caressé le menton de ses doigts effilés, roses, grassouillets à leur extrémité, elle continua à examiner les morceaux de toile qu'elle venait de tailler"
— Je dis qu'il est absurde d'aller au froid quand il est si facile de rester au coin de son feu.
— Chut!
— Et que diable fais-tu de si important ?
— Je... je taille une paire de bretelles pour toi; et elle se remit* à l'ouvrage. Mais, comme en taillant elle avait la tête baissée, je vis, en passant derrière elle, la naissance de son cou blanc et velouté qu'elle avait découvert ce soir-là en nouant ses cheveux plus haut qu'à l'ordinaire. Une armée de petits cheveux follets et bouclés frisaient à l'aventure. Cette sorte de duvet me fit songer à ces pêches mûres qu'on attaque à pleines dents*. Je m'approchai pour mieux voir et... j'embrassai la nuque de ma femme.
— Monsieur! fit Louise en se retournant tout à coup.
— Madame! lui répondis-je; et nous partîmes tous deux d'un grand éclat de rire.
— Baste ! la veille de Noël !
— Monsieur s'excuse?
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— Madame se plaint?
— Oui, madame se plaint de ce que la veille de Noël n'émeut pas monsieur davantage. Le ding ding don des cloches de Notre-Dame te laisse indifférent, et tout à l'heure, lorsque la lanterne magique a passé sous la fenêtre, je t'ai regardé en faisant semblant de travailler, tu es resté froid.
— Moi, rester froid quand passe la lanterne magique! Ah! ma bonne amie, c'est me juger bien sévèrement! et vraiment...
— Oui, oui, plaisantez! il n'en est pas moins vrai que les souvenirs de votre enfance sont effacés chez vous.
— Voyons, chère petite, veux-tu que je mette mes bottes dans la cheminée, ce soir en me couchant? veux-tu que je fasse monter l'homme à la lanterne et que j'aille lui chercher un grand drap et un bout de bougie comme faisait ma pauvre mère. Je la vois encore lorsqu'elle leur confiait son drap blanc. N'allez pas me le trouer, au moins, leur disait-elle. Comme nous battions des mains dans cette mystérieuse obscurité! Je me rappelle toutes ces joies, chère amie; mais, tu comprends, il s'est passé tant d'autres choses depuis I D'autres plaisirs ont effacé ceux-là.
— Oui, j'entends, vos plaisirs de jeune homme ; et tiens, je suis sûre que cette nuit de Noël est la première que tu passes au coin de ton feu, en robe de chambre, sans souper; car tu soupais.
— Je soupais... je soupais...
— Oui, tu soupais, je le parierais.
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— J'ai soupe deux ou trois fois, peut-être, Je ne me souviens plus; entre camarades, tu sais : deux sous de marrons et...
— Un verre d'eau sucrée.
— Oh ! mon Dieu, à peu près. Tout cela était bien simple; ç^ fait de Peffet de loin!... On causait un peu et on allait se coucher.
— Et il dit cela sans rire! Tu ne m'as jamais soufflé mot de tous ces plaisirs simples. /
— Mais, ma chère, ce que je te dis est à la lettre. Je me souviens qu'une fois, cependant, ce fut assez gai. C'était chez Ernest, qui nous fit de la musique... Veux-tu me pousser cette bûche... Au fait, c'est inutile; il va être minuit, et c'est l'heure où les gens raisonnables...
— [Louise se levant et me sautant au cou,) Eh bien, moi, je ne veux pas être raisonnable et je veux effacer tous ces souvenirs de marrons, de verres d'eau sucrée... »
Puis, me poussant dans mon cabinet, elle ferma la porte à clef.
a Mais, ma bonne amie, qu'est-ce qui te prend? disais-je au travers de la porte.
— Je te demande dix minutes, pas davantage. Ton journal est sur la cheminée, tu ne l'as pas lu ce soir. — Il y a des allumettes dans le coin. »
J'entendis un bruit de vaisselle, un frou-frou d'étoffe soyeuse. Est-ce que ma femme serait folle?
Louise vint bientôt m'ouvrir la porte.
a Ne me gronde pas de t'a voir enfermé, me dit-elle enm'embrassam. Regarde comme je me suis faite belle..
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Reconnais-tu la coiffure que tu aimes? le chignon haut et le cou découvert. Seulement, comme mon pauvre cou est timide à Texcès, il n'aurait jamais consenti à se montrer ainsi au grand jour si je ne l'avais encouragé en me décolletant un petit peu. Et puis, ne faut-il pas se mettre en grand uniforme pour souper avec l'autorité.
— Comment souper?
— Mais sans doute, souper avec toi ; ne vois-tu pas mon illumination, cette table couverte de fleurs et d'un tas de bonnes choses? — J'avais préparé tout cela dans l'alcôve; mais, tu comprends, pour rouler la table au coin du feu et faire un brin de toilette , je voulais être seule. Il y a là une grosse goutte de vieux chambertin. Allons, monsieur, à table. — J'ai une faim de loup. Vous offrirai-je une aile de poulet froid?
— Ton idée est adorable, chère petite, mais j'ai honte, en vérité...; je suis en robe de chambre!
— Otez-la si elle vous gêne, monsieur, cette robe de chambre, mais ne me laissez pas cette aile de poulet sur les bras. Je veux te servir moi-même; et, se levant, elle jeta sous son bras sa serviette et releva sa manche jusqu'au coude.
— N'est-ce pas comme cela que font les garçons de restaurant? dis.
— Absolument; mais, garçon, permettez-moi, au moins, de vous baiser la main.
— Je n'ai pas le temps, fit-elle en riant, et elle enfonça bravement le tire-bouchon dans le col de la bouteille: Chambertin! — C'est un joli nom, et puis, tu te souviens qu'avant mon mariage — sapristi qu'il
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est dur ce bouchon-là — tu m'as dit que tu Taimais à cause d'une pièce d'Alfred de Musset... que tu ne m'as pas fait lire, par parenthèse. Vois-tu les deux petits verres de Bohême que j'ai achetés tout exprès pour ce soir? Nous allons boire dedans, trinquer à notre santé.
— Et à la sienne, hein?
— A celle de l'héritier? pauvre amour d'héritier, je crois bien ! Et puis je cacherai les deux verres pour les retrouver l'année prochaine, à pareille époque. Est-ce pas, petit mari? ce seront les verres du réveillon. Tous les ans, nous souperons ainsi au coin. du feu, en face l'un de l'autre; et cela jusque dans la vieillesse la plus reculée.
— Mais, pauvre chère amie, quand nous n'aurons plus de dents?
— Eh bien ! nous souperons avec des petits potages bien cuits, ça sera tout de même bien gentil... Encore un morceau pour moi, s'il vous plaît... avec de la gelée; je te remercie. »
En me présentant son assiette, j'aperçus son bras, dont les contours se perdaient dans la dentelle.
a Pourquoi donc regardes-tu dans ma manche, au lieu de dévorer?
— Je regarde ton bras, chère amie. Tu es ravissante, sais-tu bien? ce soir. Cette coiffure te va si bien, et cette robe que je ne connaissais pas!...
— Dame, quand on s'en va en conquête!
— Que tu es gentille, ma mignonne!
— Est-ce donc bien sûr que ce soir vous me trouvez... mignonne, gentille j ravissante? Eh bien! alors
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[baissant les yeux et souriant à son bracelet) , dans ce cas-là... je ne vois pas pourquoi...
— • Qu'est-ce que tu ne vois pas, chère petite?
— Je ne vois pas pourquoi tu ne viens pas... m'embrasser un tout petit peu. »
Et comme le baiser se prolongeait, elle me disait au milieu des éclats de rire, la tête renversée, et me montrant la double rangée de ses dents blanches : « Petit mari, je veux du pâté ! Petit mari, je veux du pâté! — Tu vas casser mon verre de Bohême, le fruit de mes économies! Tu fais toujours des malheurs quand tu veux m'embrasser. Tu te souviens, au bal de M"® de Brill, Pavant-veille de notre mariage, comme tu m'as déchiré ma robe en valsant dans le petit salon ?
— C'est qu'il est difficile de faire deux choses à la fois, de danser en mesure et d'embrasser sa danseuse.
— Je me souviens que lorsque maman m'a demandé ce qui m'avait déchiré ma robe , j'ai senti que je rougissais jusqu'aux oreilles. Et M"® D..., cette vieille fée jaune, qui me disait avec son sourire de carême : Comme vous avez des couleurs, ce soir, chère enfant! — Je l'aurais étranglée. — J'ai dit que c'était le clou de la porte que j'avais attrapé. — Je te regardais du coin de l'œil; tu tirais ta moustache et tu avais l'air joliment vexé. — Tu gardes toutes les truffes pour toi... tu es gentil! — pas celle-là, je veux la grosse noire qui est là, dans le coin... Avec tout cela, c'était bien mal, car enfin... Oh! pas tout plein, petit mari, je ne veux pas me griser, moi!... Car enfin , si nous ne nous étions pas mariés — ça pou-
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vait arriver; tu sais, on dit que les mariages ne tiennent qu^à un cheveu. Eh bien, si le cheveu n'avait pas tenu , Je restais fille avec mon baiser sur Tépaule, c'était gentil !
— Baste, ça ne tache pas.
— Si, monsieur, ça tache, je vous demande pardon, ça tache si bien qu'il y a des maris, à ce que Je crois, qui versent leur sang pour laver ces petites taches-là.
— Mais Je plaisante, ma chère. Parbleu!... crois-tu pas... oui, certes! ah diable!
— A la bonne heure; eh. J'aime à te voir en colère! Tu es un petit brin Jaloux, petit mari... — Oh ! c'est trop fort; comment, Je te demande la grosse noire, et tu la manges!
— Je suis désolé, ma pauvre amie, Je n'y pensais plus,
— Absolument comme à la mairie, où J'ai été obligée de te pousser le coude pour te faire répondre oui aux paroles bienveillantes de M. le maire.
— Bienveillantes !
— Oui, bienveillantes. Je l'ai trouvé charmant, M. le maire. On ne peut pas être plus' gracieux qu'il n'a été en m'adressant la parole : Mademoiselle, consentez-vous à accepter pour époux ce grand vilain petit homme qui est là près de vous? (Riant la bouche pleine,) J'avais envie de lui dire : Entendonsnous, monsieur le maire, il y a du pour et du contre. Voilà que Je m'étrangle! (Elle rit aux éclats.) — J'ai eu tort de ne pas faire mes restrictions ! Petit mari , à ta santé. Je te taquine, c'est bête. J'ai dit otii de bon
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cœur, je te Tassure, mon chéri , et j'ai trouvé l'exprèssion trop faible. Quand je pense que toutes les femmes, même les mauvaises, disent ce mot-là, je suis honteuse de n'en avoir pas trouvé un autre. ( Tendant son verre.) A notre cinquantaine, veux-tu trinquer?
— Et à son baptême, petite maman.
— [A voix basse.) Dis donc, est-ce que tu regrettes de m'avoir épousée?
— [Riant.) Oui. (// Pembrasse sur l'épaule.) Je crois que j'ai retrouvé la tache, c'était là.
— Petit mari , il est deux heures du matin , le feu est éteint et je suis un peu... Tu ne vas pas rire? Eh bien ! je suis un peu étourdie.
— Fameux pâté, dis?
— Fameux pâté. — Nous prendrons une petite tasse de thé pour déjeuner demain, pas vrai?
202 De fil en aiguille.