‹ Monsieur, madame et bébéChapitre 30 sur 41 · LETTRES D'UNE JEUNE MERE A SON AMIE · texte numérisé non relu

LETTRES D'UNE JEUNE MERE A SON AMIE

Ce sont les petits bonnets à trois pièces dont j'ai bien besoin, ma bonne Marie. Sois donc assez gentille pour m'envoyer le modèle des brassières de ton invention, tu sais? Merci de ton couvre-pieds, chère bonne amie ; il est douillet, souple, chaud, ravissant, et mon bébé, dans cette laine blanche, semble un bouton de rose caché dans la neige. Je deviens poétique, pas vrai ? Mais, que veux-tu, mon pauvre cœur déborde de joie. Mon fils ! comprends-tu, chère amie, mon fils à moi î Quand j'ai entendu le cri aigu de ce petit être, que ma mère me montrait de loin étendu dans son tablier, il m'a spmblé qu'un frisson d'amour me passait brûlamdanslesveines. J'ai crié, j'ai pleuré.

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La tête chauve de mon vieux docteur se trouvait là, je m'en suis emparée et je l'ai embrassée trois fois, a Mais calmez- vous donc, chère petite, me disait-il.

— Docteur, taisez-vous ou je vous enfibrasse encore. Donnez-moi mon bébé, mon amour. Etes-vous bien sûr que ce soit un fils ? »

Et dans le salon voisin, oîi toute la famille attendait l'événement, j'entendais, au milieu des baisers, ces mots délicieux : « C'est un garçon, un gros garçon ! »

Mon pauvre mari, qui depuis douze heures ne m'avait pas quittée, brisé d'émotion et de fatigue, pleurait et riait dans un coin de la chambre.

« Allons, la garde, emmaillotez promptement. Pas d'épingles ; je veux des cordons, sac à papier ! je veux^ des cordons... Vous dites?... Donnez-moi l'enfan»; vous n'y entendez rien. »

Et le brave docteur, en un tour de main, a habillé mon enfant.

a II a l'air d'un colonel, votre garçon. Mettez-le au berceau avec une. . . allons , du calme, chère petite... avec une boule aux pieds. Pas trop de feu, dans la chambre du colonel surtout! Maintenant plus de bruit; du repos, et que tout le monde s'en aille. »

Et comme, dans la fente de la porte entr'ouverte, ma tante Ursule chuchotait tout bas: « Docteur, laissez-moi entrer pour lui serrer la main seulement, docteur!...

— Sac à papier ! que tout le monde s'en aille ; il faut du silence et du calme. — On est parti.

— Octave, a ajouté le docteur, viens embrasser ta

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femme maintenant, et que cela soit fini. Bonne petite femme! elle a été bien courageuse... Octave, viens embrasser ta femme, et dépêche- toi, si tu ne veux pas que je Tembrasse moi-même. C'est que je le ferais comme je te le dis, ajouta-t-il en menaçant. »

Octave, perdu dans le berceau de son enfant, n'entendait rien.

— Bon il va m'étouffer mon colonel, maintenant ! »

Mon mari est enfin arrivé. Il m'a tendu sa main, qui tremblait d'émotion, et je l'ai serrée de toutes mes forces. Si mon cœur, dans ce moment-là, ne s'est pas brisé, c'est que le bon Dieu, sans doute, a pensé que j'en aurais encore besoin.

Tu sais, ma bonne Marie, avant d'avoir un enfant, on s'aime bien en ménage, mais on s'aime pour soi, tandis qu'après on s'aime pour lui, pour lui, le cher amour, qui, dans sa petite main mignonne, rive à jamais la chaîne. Dieu permet donc que le cœur se dédouble et se gonfle? Le mien était plein; mon bébé arrive et s'y loge tout entier. Rien ne déborde ; et je sens encore qu'il y a place pour ma mère et pour toi. Vois un peu ! Tu me l'as dit, et tu as dit vrai. C'est une vie nouvelle, la vie de l'amour profond, du dévouement délicieux. Toute mon existence passée m'apparaît insignifiante, incolore, et je m'aperçois que je commence à vivre. Je suis fière comme un soldat qui s'est battu. Épouse et mère, ce sont nos épaulettes. Grand'maman, c'est le bâton de maréchal.

Comme je vais la rendre douce, l'existence de ces deux êtres aimés ! Comme je vais les chérir !... Tiens,

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je suis folle, je pleure, je voudrais t'embrasser. Je crois que je suis trop heureuse.

Mon mari est vraiment bon. Il tient son enfant avec une gaucherie si gracieuse; il met tant d'efforts pour soulever ce mince fardeau ! Lorsqu'il me l'apporte, caché dans les couvertures, il marche à petits pas lents et prudents. On dirait que le sol va s'effondrer sous lui. Puis il place le trésor dans mon lit, tout près, tout près, sur un bel oreiller festonné. On le pare, on l'installe, et si, après bien des efforts, nous arrivons à le faire sourire, ce sont des joies sans fin. Souvent mon mari et moi, nous restons devant ce petit être, la tête appuyée dans nos mains. Nous suivons en silence les mouvements incertains et charmants de cette menotte aux ongles roses qui s'agite sur la soie, et nous trouvons dans cette contemplation' commune un charme si profond de bonheur et de calme qu'il faut un événement pour nous en arracher.

Ce sont, sur la forme de son front et la couleur de ses yeux, des discussions à mourir de rire, qui se terminent toujours par des projets d'avenir, bien fous sans doute, mais si charmants à faire !

Octave veut le lancer dans la diplomatie. Il a l'œil du métier, assure-t-il; ses gestes sont rares, mais pleins de finesse. Pauvre cher petit ambassadeur, qui n'a que trois cheveux, comme Cadet Roussel, Mais aussi quels amours de cheveux que ces trois fils d'or qui frisent sur sa nuque, au-dessus du sillon rose où la peau est si fraîche et si fine que les baisers vont s'y loger d'eux-mêmes !

Il y a dans tout son petit corps un parfum de bébé

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qui me grise et me fait bondir le cœur. Quels sont donc, chère amie, les liens invisibles qui nous unissent à nos enfants ? Est-ce donc une parcelle de notre âme, une ponion de notre vie qui les anime et les fait vivre? Il faut qu'il y ait de cela, car je lis dans les brouillards de sa petite pensée. Je devine ses désirs, je sais quand il a froid, je prévois s'il a faim.

Sais-tu le moment délicieux?... C'est celui où, après avoir fait son repas du soir, s'être gorgé de lait comme un petit chat gourmand, il s'endort, les joues roses, sur mon bras qui le berce. Ses membres s'affaissent lentement, sa tête se penche sur ma poitrine, ses yeux se ferment, tandis que sa bouche entr'ouverte répète encore les mouvements réguliers qu'il faisait tout à l'heure en tétant.

• Sa respiration tiède et humide effleure ma main qui le soutient. Alors je l'enferme douillettement dans ma robe relevée , je cache ses petits pieds sous les langes, et je contemple mon chéri. Je l'ai là, bien à moi, sur mes genoux. Pas un tressaillement de son être qui m'échappe et ne vibre en moi. Je sens au fond de mon cœur un miroir qui le reflète. Je le sens à la fois tout entier; il est encore en moi. N'est-ce point mon lait qui le nourrit, ma voix qui Tendort et le calme; ma main qui l'habille et le caresse, le rassure et le soutient? Et le sentiment que je suis tout pour lui ajoute encore un charme de délicieuse protection au bonheur de l'avoir mis au monde.

Quand je pense qu'il y a des femmes qui passent à côté de ces tendresses sans détourner la tête ! Les folles !

Oui, le présent est beau, et je me grise de bonheur.

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Il y a aussi Favenir, là-bas dans le nuage. J'y pense souvent, et je ne sais pourquoi je frissonne comme à rapproche de l'orage.

Folie! Je Taimerai si discrètement, je lui rendrai si léger le poids de mon affection : pourquoi s'éloignerait-il de moi ? Ne saurai-je pas à temps devenir son amie? Ne saurai-je pas, lorsqu^un duvet noirâtre voilera cette petite lèvre rosée, lorsque l'oiseau, sentant ses ailes grandir, voudra s'élancer hors du nid, ne saurai-je pas le ramener, par des liens invisibles, dans ces bras où il dort maintenant? Peutêtre, en ce vilain moment qu'on nomme la jeunesse des hommes, m'oublieras-tu pour un instant, cher 'petit ! D'autres mains que les miennes peut-être écarteront les cheveux de ton front de vingt ans. Hélas! d'autres lèvres se poseront brûlantes où les miennes se posaient, effaceront d'un baiser vingt années de caresses! Oui, mais quand tu reviendras de cet enivrant et dur voyage, brisé, transi, ty te réfugieras bien vite dans ces bras qui te berçaient autrefois, tu cacheras ta pauvre tête inquiète là où elle est maintenant ; tu me demanderas d'essuyer tes larmes, de te faire oublier les meurtrissures du chemin, et je te donnerai, en pleurant de joie, le baiser qui console et fait espérer.

Mais je m'aperçois que je t'écris un volume, ma bonne Marie. Je ne veux pas relire, car je n'oserais plus t'envoyer ma lettre. Que veux-tu, je perds un peu la tête. Je n'ai pas encore l'habitude de ce bonheur-là.

Bien à toi.

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