LE JOUR DE L'AN EN FAMILLE
Il est sept heures à peine. Un pâle rayon de lumière blafarde pénètre à travers les doubles rideaux, et déjà Ton gratte à la porte. J'entends dans la pièce voisine les rires étouffés et la voix argentine de mon bébé qui frémit d'impatience et demande à entrer.
a Mais, petit père, s'écrie-t-il, c'est bébé, c'est le petit l'ami qui vient pour la bonne année.
— Entre, mon bon chéri; viens vite nous embraser. »
La porte s'ouvre et mon garçon, les bras en l'air, l'œil brillant, se précipite vers le lit. Son bonnet de nuit, qui emprisonne sa tête blonde, laisse échapper de longues boucles qui lui tombent sur le front. Sa grande chemise flottante qui embarrasse ses petits pieds augmente f^on impatience et le fait trébucher à chaque pas.
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Enfin il a traversé la chambre et, tendant ses deux mains vers les miennes : « Bébé te souhaite une bonne année, me dit-il d'une voix émue.
— Pauvre amour, qui a les pieds nus! — Viens mon chéri, viens te réchauffer dans la chaude couverture; viens te cacher dans IMdredon. »
Je l'attire à moi; mais, au mouvement que je fais, ma femme, qui sommeille, se réveille en sursaut.
<c Qui va là? s'écrie-t-elle en cherchant la sonnette. Au voleur!
— Mais c'est nous, chère amie.
— Qui, vous?... Ah Dieu! que vous m'avez fait peur! Je révais qu'il y avait le feu, et ces voix au milieu de Fincendie... Vous êtes d'une imprudence avec vos cris !
— Nos cris! mais tu oublies donc, petite mère, que c'est aujourd'hui le jour de l'an, le jour des souhaits et des baisers? — Bébé attend ton réveil, et moi aussi. »
Cependant j'enveloppe mon petit homme dans le moelleux couvre-pieds, je le blottis dans l'édredon et je réchauffe dans mes mains ses pieds glacés.
a Mais, petite mère, c'est aujourd'hui la bonne année, » s'écrie- t-il. De ses bras il rapproche nos deux têtes, avance la sienne, et de ses lèvres fraîches il embrasse à l'aventure. Je sens sa menotte potelée qui se promène dans mon çou; ses petits doigts s'empêtrent dans ma barbe.
Ma moustache lui pique le bout du nez, et il éclate de rire en jetant sa tête en arrière.
Sa mère, qui est remise de sa frayeur, l'attire dans ses bras et agite la sonnette.
<t L'année commence bien, chers amis, dit-elle; mais il nous faudrait un brin de jour.
— Dis, maman, les enfants méchants n'ont pas de joujoux au jour de Tan ? »
Et le sournois lorgne, en disant cela, une montagne de paquets et de cartons qui se dresse dans un coin et qu'on aperçoit malgré l'obscurité.
Bientôt les rideaux s'écartent, les volets s'ouvrent, ie jour arrive à flots, le feu pétille gaiement dans l'âtre, et l'on dépose sur le lit deux gros paquets soigneusement entortillés. L'un est pour ma femme et l'autre est pour mon gros chéri.
Qu'est-ce? que sera-ce? J'ai accumulé les nœuds, triplé les enveloppes, et je suis avec délices leurs doigts impatients perdus dans la ficelle.
Ma femme s'impatiente, sourit, se fâche, m'embrasse, et demande des ciseaux.
Bébé, de son côté, tire de toutes ses forces en se mordant les lèvres, et finit par réclamer mon ai4e. Son regard voudrait percer l'enveloppe. Tous les signes du désir et de l'attente sont peints sur son visage. Sa main, perdue dans l'édredon, fait grincer la soie sous ses mouvements convulsifs, et ses lèvres s'agitent avec, bruit comme à l'approthe d'un fruit savoureux.
Enfin le dernier papier vole. — Le couvercle saute et la joie éclate.
yc Ma palatine!
— Ma ménagerie !
— Pareille à mon manchon, — cher petit mari !
— Avec un berger à roulettes, — bon petit papa que j'aime ! »
On me saute au cou, quatre bras à la fois m'enlacent et me pressent. L'émotion me gagne, une larme me vient aux yeux*, il en vient deux à ceux de ma femme, et Bébé qui perd la tête laisse échapper un sanglot en m'embrassant la main.
C'est absurde, allez-vous dire.
Absurde, je n'en sais rien; mais délicieux, j'en réponds.
La douleur, après tout, ne nous arrache-t-elle pas assez de pleurs pour qu'on pardonne à la joie la larme solitaire que par hasard elle fait répandre ?
La vie n'est pas si douce qu'on s'y aventure seul ; et quand le cœur est vide, le chemin paraît long.
Il est si bon de se sentir-aimé, d'entendre à côté de soi le pas régulier de ses compagnons de route et de se dire : « Ils sont là ; nos trois cœurs battent à l'unisson ; » et, une fois par an, lorsque la grande horloge sonne le i®*" Janvier, de s'asseoir ensemble au bord de la route, les mains enlacées, les yeux fixés sur le chemin poussiéreux, inconnu, qui se perd à l'horizon, et de se dire en s'embrassant : « Nous nous aimons toujours, mes enfants chéris ; vous comptez sur moi et je compte sur vous. Ayez confiance et marchons droit. »
Voilà comment, monsieur, je m'explique qu'on pleure un peu en regardant une palatine et en^ ouvrant une ménagerie.
Mais l'heure du déjeuner approche. Je me suis coupé deux fois le menton en faisant ma barbe; j'ai
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marché au milieu de la ménagerie de mon fils en me retournant, et j^ai une perspective de douze visites -— obligatoires, comme dit ma femme; néanmoins je suis ravi.
On se met à table. Le couvert, qui brille sur une nappe bien blanche, a un air de fête inaccoutumé. Un léger parfum de truffes embaume Patmosphère, tout le monde me sourit, et, à travers la vitre, j'aperçois — chose étrange — le concierge qui, de sa propre main, essuie la rampe de Tescalier, avec son mouchoir de poche. Dieu me pardonne ! C'est un beau Jour.
Bébé a mis en ligne autour de son assiette les éléphants, les lions et les girafes, et sa mère, sous prétexte de vent coulis, déjeune avec sa fourrure.
« As-tu demandé la voiture, chère amie, pour faire nos visites ?
— Le coussin de la tante Ursule va tenir une place! Je sais bien qu'on peut le mettre à côté du cocher.
— Oh ! cette pauvre tante !
— Petit père, faut pas aller chez tante Ursule, dit Bébé, ça pique toujours quand on l'embrasse.
— Monsieur Bébé!... Songes-tu à tout ce qu'il nous faut mettre dans cette voiture? — Le cheval mécanique de Léon, le manchon de Louise, les pantoufles de ton père, le couvre-pieds d'Ernestine; les bonbons, la boîte à ouvrage... Je te jure qu'il faudra mettre le coussin de la tante sous les pieds du cocher.
— Petit père, dis, pourquoi la girafe ne veut pas de côtelette?
— Je n^en sais rien, mon ami.
— Eh bien ! papa, ni moi non plus. »
Une heure après , nous grimpions Tescalier de la tante Ursule. Ma femme compte les marches en tirant sur la rampe, et moi Je porte le fameux coussin, les bonbons et mon fils, qui n'a pas voulu sortir sans emporter sa girafe.
La tante Ursule, qui fait sur mon fils Peffet d'une poignée de verges, nous attend dans son petit salon glacial. Quatre fauteuils carrés, cachés sous des housses Jaunes, se morfondent derrière quatre petits tapis de pieds. Une pendule, sous forme de pyramide surmontée d'une boule, fait résonner son vieux tic-tac derrière un globe trop grand.
Un portrait, pendu au mur et piqué par les mouches, représente une nymphe armée d'une lyre se détachant sur une cascade. — C'est la tante Ursule, cette nymphe. — Comme elle est changée !
a Ma bonne tante, nous venons vous offrir nos souhaits de bonne année.
— Vous exprimer tous les vœux que nous...
— C'est très-bien, mon neveu et ma nièce, asseyezvous ; et elle nous indique deux chaises. — Je suis sensible à votre démarche ; elle me prouve que vous n'avez pas complètement oublié les devoirs que vous impose la famille.
— Vous comptez, chère tante, sans l'affection que nous vous portons et qui suffit.?. Bébé, viens embrasser ta tante.
Bébé [à mon oreille], — Mais, petit père. Je t'assur<-
qu'halle pique. [Je dépose les marrons glacés sur un guéridon.)
— Vous pouviez, mon neveu, vous dispenser de ce petit présent; vous savez que les sucreries me sont contraires, et, si je ne connaissais votre indifférence à l'endroit de ma santé, je verrais là dedans un sarcasme. Mais brisons là. Monsieur votre père supporte toujours ses infirmités avec courage ?
— Vous êtes bien bonne.
— J'ai pensé f être agréable, ma chère tante, dit ma femme, en te brodant ce coussin que je te prie d'accepter.
— Jeté remercie, mon enfant; mais je me tiens encore assez droite, Dieu merci, pour ne pas avoir besoin de coussin. La broderie est charmante : c'est un dessin oriental. — Tu aurais pu mieux choisir, sachant que j'aime les choses beaucoup plus simples. Il est charmant du reste, quoique ce rouge à côté de ce vert vous mette une larme dans l'œil. J'ai déjà éprouvé cette sensation en épluchant des oignons. Le sentiment des couleurs n'est pas commun ! J'ai à t'offrir en retour ma photographie que ce bon abbé Miron a voulu absolument me faire sous forme de carte de visite, comme tu vois.
— Oh! que tu es bonne et comme cela est ressemblant! Reconnais-tu ta tante, mon bébé?
— Ne te crois pas obligée de dire le contraire de ta pensée. Cette photographie ne me ressemble en aucune façon, j'ai l'œil beaucoup plus brillant. J'ai là aussi un paquet de jujube pour ton enfant. Il me paraît grandi.
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— Bébé, viens embrasser ta tante.
— Et puis nous nous en irons après, petite mère ?
— Vous êtes un petit mal élevé, monsieur!
— Laissez-le dire ; au moins il est franc, lui ! Mais je vois que ton mari s'impatiente ; vous avez d'autres. . . courses à faire, je ne vous retiens pas. Aussi bien, je vais à Toffice prier Dieu pour ceux qui ne le prient pas. »
Qui de douze visites obligatoires retranche une visite obligatoire^ reste onze visites... Hum! — Cocher, rue Saint-Louis au Marais.
a Est-ce pas, petit père, qu'elle a des aiguilles dans le menton, tante Ursule ? »
Passons, si vous le voulez bien, les onze visites obligatoires ; elles sont aussi peu agréables à raconter qu'à faire.
Vers cinq heures du soir, — Dieu soit loué ! — les chevaux s'arrêtent devant la maison paternelle, où le dîner nous attend. Bébé bat des mains et sourit déjà à la vieille Jeannette, qui, au bruit de la voiture, s'est précipitée vers la porte. « Les voilà! » s'écrie- t-elle; et elle emporte Bébé jusque dans la cuisine, où ma mère, les manches retroussées, donne le coup de grâce à son gâteau traditionnel.
Mon père, qui descend à la cave, la lanterne à la main, escorté de son vieux Jean, qui porte le panier, s'arrête tout à coup : « Eh ! mes enfants, que vous arrivez tard! — Venez dans mes bras, mes amis, c'est le jour où l'on s'embrasse pour de bon ! — Jean, tiens un peu ma lanterne. » Et tandis que mon vieux père
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me serre contre lui, sa maîn cherche la mienne et la serre longuement. — Bébé, qui se faufile entre les jambes, nous tire par Thabit et tend son petit bec pour avoir un baiser.
a Mais je vous retiens là dans Pantichambre, et vous êtes gelés ; entrez dans le salon ; il y a de bon feu et de bons amis. »
On nous a entendus, la porte s'ouvre, et Ton nous tend les bras. Au milieu des poignées de mains, des embrassements, des souhaits et des baisers, les cartons s'ouvrent, les bonbons pleuvent, les paquets se déchirent, la gaieté devient du vacarme, et la bonne humeur tourne au tumulte Bébé, debout, au milieu de ses richesses, semble un homme ivre entouré d'un trésor, et de temps en temps il jette un cri de bonheur en découvrant un nouveau joujou.
a La fable du petit homme ! » s'écrie mon père en agitant sa lanterne, qu'il a reprise des mains de Jean.
Un grand silence se fait, et le pauvre enfant, qui fait ses débuts dans l'art de la déclamation, perd tout à coup contenance. Il baisse les yeux, rougit et se réfugie dans les bras de sa mère, qui, penchée à son oreille, lui dit : « Allons, mon chéri : Un agneau se désaltérait,,.; tu sais, le petit agneau?
— Oui, petite mère„ je' sais bien, le petit mouton qui voulait boire. Et d'pne voix contrite, la tête penchée sur la poitrine, il répète, en faisant un gros soupir :
« Un agneau se désaltérait dans le courant d'une onde pure, »
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Nous tous, l'oreille tendue et le sourire aux lèvres, nous suivons son délicieux petit jargon.
L'oncle Bertrand, qui est un peu sourd, a fait un cornet de sa main droite et a rapproché sa chaise : « Ah ! j'y suis, dit-il, c'est le Renard et les raisins, » Et comme on fait chut ! à l'interrupteur, il ajoute : « Oui, oui, il récite avec finesse, beaucoup de finesse. »
Le succès rend la confiance à mon chéri, qui termine sa fable par un gros éclat de rire. La joie est communicative, et l'on se met à table au milieu de la plus' folle gaieté.
« A propos, dit mon père, où diable est ma lanterne? J'ai oublié la cave. — Jean, mon vieux, prends ton panier et allons fouiller derrière les fagots. »
Le potage fume, et ma mère, après avoir promené autour de la table son regard souriant, plonge la cuillère dans la soupière.
Ma foi, vive la table de famille, où s'assoient ceux qu'on aime, où l'on risque au dessert un coude sur la nappe, où l'on retrouve à trente ans le vin de son baptême !
202 Lettres d'une jeune mère à son amie.