DE MADAME DE K
Il - est possible que vous connaissiez madame de K. ; je vous en féliciterais, car c^est une bien remarquable personne. Son visage est joli, mais on ne dit point d'elle : « Mon Dieu, la jolie femme ! » on dit : « Madame de K. ?... Ah! sac à papier, la belle femme! »
Sentez-vous la nuance? et elle est facile à saisir. Ce qui charme en elle, c'est bien moins ce qu'on voit que ce que Ton devine. — Ah ! sac à papier^ la belle femme ! Cela se dit après le repas , lorsque Ton a dîné chez elle et que son mari, qui est malheureusement d'une santé chancelante et ne fume pas, est allé chercher des cigares dans son petit meuble. On dit cela assez bas, comme en confidence ; mais, dans la discrétion même que l'on affecte, il est facile de
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lire chez chacun des convives une conviction profonde. — Ces dames qui sont au salon ne se doutent vraiment pas assez de la libené charmante qui caractérise les causeries de ces messieurs lorsqu'ils s'en vont dans le fumoir déguster leur cigare en prenant le café.
« Oui, oui, c'est une bien belle personne !
— Ah fichtre! opulente beauté, opulente!...
— Mais c'est ce pauvre de IQ. qui me tourmente ; il ne se remet pas, savez-vous ? — Cela ne vous inquiète pas, docteur? »
Tout le monde sourit imperceptiblement à l'idée que ce pauvre de K., qui est allé chercher des cigares, dépérit visiblement, tandis que sa femme va si bien.
a II n'est pas raisonnable, il travaille trop; moi, je le lui ai dit. Sa direction au ministère!... Merci, je ne prends jamais de sucre.
— C'est sérieux, savez-vous ? car enfin il n'est pas solide, » hasarde gravement un convive qui se pince les lèvres pour ne pas rire.
a Je trouve même que depuis l'an dernier sa beauté est plus complète, dit un petit monsieur tout en remuant son café.
— La beauté de de K. ? je ne trouve pas.
— Je ne dis pas cela.
— Permettez... mais si, n'est-ce pas, docteur?
— Parbleu I — Comment donc, — distinguons.
— Ah ! ah ! ah ! » et on éclate de ce bon rire qu'affectionnent les gens qui digèrent. La glace est rompue, l'on se rapproche les uns des autres, et l'on poursuit à voix basse :
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« C'est le cou qui est remarquable. Tout à l'heure elle s'est détournée, ce cou était sculptural.
— Le cou, le cou !... et les mains, et les bras, et les épaules ! L'avez-vous vue au bal de Léon, il y a quinze jours? — Une reine, mon cher, une impératrice romaine! Voyez-vous... le cou, les épaules, les bras...
— Et tout le reste ! hasarde quelqu'un en regardant dans sa tasse. » On rit beaucoup, et cet excellent de K. arrive avec une boîte de cigares de forme exceptionnelle.
a Ceux-ci, mes amis, dit-il en toussant un peu, je vous prie de les fumer avec recueillement. »
Nouvel éclat de rire causé par tout ce reste qui est resté dans l'esprit de chacun.
J'ai souvent dîné chez mon ami de K., et j'ai toujours ou presque toujours entendu, après le dîner, une conversation analogue à la précédente.
Mais j'avoue que le soir où j'entendis le mot impertinent de ce monsieur, je fus particulièrement choqué : premièrement, parce que de K. est mon ami, et en second lieu,' parce que je ne peux pas souffrir les gens qui parlent de ce qu'ils ne connaissent pas. Moi seul à Paris, j'ose le dire, connais à fond la question, et je... Oui, moi seul; et le compte est facile à faire : Paul et son frère sont en Angleterre, Ernest est consul en Amérique; quant à Léon, il est à Hyères dans sa petite sous-préfecture; vous voyez donc que je suis en toute vérité le seul à Paris qui puisse...
« Mais quoi, monsieur Z. ? — Mais vous plaisan-
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tez? — Expliquez-vous, où voulez-vous en venir?
— Prétendez- vous que madame de K. ? — Ah mon Dieu ! mais c'est une inconvenance !
— Rien, rien ; je suis absurde, mettez que je n'ai rien dit, mesdames ; nous allons causer d'autre chose. Comment ai-je eu l'idée de parler de tout ce reste ! Parlons d'autre chose. »
C'était par une belle matinée de printemps, la pluie tombait par torrents et le vent du nord soufflait avec fureur, lorsque la jeune personne, plus morte que vive....
Au fait, je sens que je n'en sortirai pas. Mieux vaut tout dire. Seulement, jurez-moi d'être discrets.
— Parole d'honneur? — Eh bien, voici la chose.
Je suis, je le répète, le seul homme à Paris qui puisse parler en connaissance de cause de tout le reste de madame de K.
Il y a un certain nombre d'années — ne précipitons rien, — j'avais un ami intime chez lequel nous nous réunissions le soir. En é^é, la fenêtre restait ouverte et, à la lueur de nos cigares, nous restions là, étalés dans nos fauteuils et causant à Taventure. Or, un soir que nous causions pisciculture — tous ces détails me sont encore présents — nous entendîmes les accords d'un clavecin puissant, et bientôt après les notes hardies d'une voix plus énergique qu'harmonieuse, je dois le dire.
« Tiens, elle a changé ses heures, fit Paul en regardant une des fenêtres de la maison qui était en face.
— Qui est-ce qui a changé ses heures, cher ami ?
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— Ma voisine, parbleu ! Forte voix ! qu^est-ce que vous en dites ? Ordinairement, elle vocalise le matin^ j^aimais mieux cela , c'était à Fheure de ma promenade. »
Instinctivement, je tournai les yeux vers la fenêtre éclairée, et, à travers les rideaux qui étaient baissés, j'aperçus distinctement une femme vêtue de blanc, les cheveux dénoués et s'agitant devant son instrument comme une personne qui se sait seule et se livre à son inspiration.
Mon Fernand, pars, va chercher la gloire^ oi oi oi,,, re, chantait-elle à pleine poitrine. Le chant me parut médiocre, mais la chanteuse, en déshabillé de nuit, m'intéressa beaucoup.
a Messieurs, dis-je, il me paraît y avoir derrière ce fragile tissu — je faisais allusion au rideau — une bien belle personne. Veuillez éteindre vos cigares, la lueur pourrait trahir notre présence et troubler la chanteuse. »
Immédiatement, on abandonna les cigares, on ferma même la fenêtre presque complètement, pour plus de sûreté, et nous nous mîmes en observation.
Cela n'était pas, je le sais, d'une discrétion absolue; mais que diable voulez- vous, nous étions jeunes, tous les cinq célibataires, et puis... en fin de compte, cher lecteur, n'en auriez-vous pas fait autant que nous? .
Lorsque la romance fût terminée, la chanteuse se leva. Il faisait extrêmement chaud, et son vêtement devait être bien léger, car la lumière qui se trouvait au fond de la chambre en traversait le tissu. C'é-
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tait l'un de ces longs vêtements qui tombent jusqu'aux pieds et que Fusage réserve pour la nuit. Souvent une dentelle ou un feston précieux en garnissent le contour supérieur; les manches en sont larges, les plis en sont longs, flottants, et d'ordinaire exhalent un parfum d'ambre ou de violette... Mais peut-être connaissez-vous ce vêtement-là -comme moi. La belle s'approcha de la glace, et il nous sembla qu'elle contemplait son visage; puis elle leva les bras en l'air, et, dans le gracieux mouvement qu'elle fît, sa manche, qui n'était point boutonnée et fort large, glissa de son beau bras rond, dont nous aperçûmes distinctement le contour.
a Bigre ! » s'écria Paul d'une voix étouffée ; mais il n'en put dire davantage.
La chanteuse alors réunit dans ses deux mains sa chevelure qui tombait très- bas, et la tordit en l'air comme font les laveuses. Sa tête, que nous voyions de profil, était un peu penchée en avant, et ses épaules , que le mouvement de ses bras remettait en arrière, rendaient plus saillants et plus nets les contours d'une poitrine ample et sans faiblesse.
a Du marbre ! du paros ! murmurait Paul ; ô Cypris, Cythérée, Paphia !
— Mais tais-toi donc, animal ! »
Il semblait vraiment que la flamme de la bougie comprît le plaisir que nous éprouvions, et prît à cœur de préciser notre admiration. Placée derrière la belle chanteuse, elle éclairait si habilement les choses, que le grand vêtement aux longs plis ressemblait à ces vapeurs légères qui voilent l'horizon, sans le
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cacher, et qu'en un mot, l'imagination la plus curieuse eût été désarmée par tant de complaisance, et se fût écriée :
a C'est bien ! »
Bientôt la belle s'achemina vers son lit, s'assit dans un petit fauteuil fort bas, où elle s'étendit à son aise, et elle resta là quelques instants, les bras réunis au-dessus de sa tête et les jambes allongées; puis minuit sonna lentement ; nous la vîmes prendre sa jambe droite, la soulever sur sa jambe gauche, et nous nous aperçûmes qu'elle n'était point déchaussée.
Mais que sert de m'en demander davantage ? Ces souvenirs me troublent, et, quoiqu'ils me soient restés bien présents à l'esprit, bien présents je puis le dire, j'éprouve comme un embarras mêlé de pudeur à vous les raconter tout au long. D'ailleurs, au moment où, écartant les plis de sa couche , elle se préparait sans doute à y entrer, la bougie s'éteignit...
Le lendemain, vers les dix heures du soir, nous nous retrouvâmes tous les cinq chez Paul, quatre d'entre nous avaient leur lorgnette dans la poche. Comme la veille, la belle chanteuse se mit à son piano, puis procéda lentement à sa toilette de nuit. Même grâce, même charme ; mais, lorsque nous arrivâmes au moment fatal où la veille la bougie s'était éteinte, un léger frisson passa au milieu de nous. En vérité, pour ma part, je tremblais. Fort heureusement, le ciel était pour nous; la bougie resta allumée. La jeune femme alors, d'une maio charmante dont nous distinguions facilement les dé^ tails grassouillets, caressa l'oreiller, le tapota, le dis-
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posa avec mille précautions câlines dans lesquelles on devinait cette pensée :
a Avec quel bonheur je vais enfoncer ma tête là dedans ! d
Puis elle fit disparaître les petits plis de la couche, dont le contact aurait pu la blesser , et se soulevant sur son bras droit, ainsi que fait un écuyer qui veut se mettre en selle, nous vîmes son genou gauche, brillant et poli comme le marbre , s^enfoncer lentement. Il nous sembla entendre comme un craquement; mais ce craquement semblait joyeux. L'apparition fut rapide, trop rapide, hélas ! et ce fut dans une sorte de confusion délicieuse que nous aperçûmes une jambe rondelette, éclatante de blancheur, se débattant dans la soie du couvre-pied. Le vêtement de nuit, s'oubliant lui-même, voltigea un instant, puis se tendit avec effort sous les saillies puissantes d'un modelé inflexible, ainsi qu'au souffle de la brise la grande voile qui flottait d'abord se gonfle, se tend, résiste, et semble une sphère énorme prête à se déchirer. Enfin tout rentra dans le calme ; et c'est à peine si nous pûmes distinguer un petit pied rose et poli qui, n'ayant pas sommeil, flânait encore en dehors et agaçait la soie...
Délicieux souvenir de ma riante jeunesse! Ma plume grince, mon papier semble rougir comme celui des marchandes d'oranges... Je crois que j'en ai trop dit.
J'appris, à quelque temps de là, que mon ami de K... se mariait, et, chose singulière, épousait précisément cette belle personne que je connaissais si bien.
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a L'adorable femme ! m'écriai-je un jour.
— Vous la connaissez donc ? me dit-on.
— Moi, non, pas le moins du monde.
— Mais alors...
— Oui... non... permettez... je l'ai aperçue une fois, à la grand'messe.
— Elle n'est point fon jolie, me fit-on remarquer.
— De visage!., répondis-je; et à part moi je disais : oui, de visage; mais tout le reste! »
Il n'en est pas moins vrai que,' depuis bien longtemps , ce secret m'étouffe , et si je me décide aujourd'hui à vous en faire l'aveu , c'est que ma conscience en sera, ce me semble, plus calme.
Mais, pour l'amour de Dieu, n'ébruitez pas la chose.
32 Souvenirs de carême.