‹ Monsieur Nicolas; ou, Le cœur humain dévoiléChapitre 4 sur 14 · MON COMPAGNONNAGE · texte numérisé non relu

MON COMPAGNONNAGE

Qpelque soit ton malheur, en ta misère extrême, Évite, ami, surtout le mépris de toi«même !

Mon poème de tniis (a)»

QuiS' non e timidis agri contagia vitet, Vicinum metuens ne trabat inde malum 1

Ovid. de Ponto,

uxERRE cessa d'être ma patrie le I" Septembre 1755, et Paris la devint le 3. Dés que j'aperçus les édifices, mon cœur se serra... Prévoyais-je donc ce que je devais y trouver? « O Paris! » m'écriai-je, « quand te quitterai-je, pour retourner » auprès d'EUe I » J'allai descendre chez mon beaufirére, époux de Marie, la plus jolie de mes sœurs.

(a) Sou poème des Fastes?

(N. de l'Éd.J

6o 1755 -^ MONSIEUR NICOLAS

Le lendemain 4, je cherchai mon ancien camarade Boudard. Je ne faisais pas grand fonds sur lui; je ne l'avais connu qu'un polisson : je trouvai, non saas quelque surprise, un grand garçon de six pieds, Tair grave et sensé, ayant un langage afîectueux, et surtout un cœur obligeant. Il me reçut avec une tendresse de frère ; sur-le-champ il s'empara de moi, et me promit de me procurer une bonne imprimerie. Il était à celle des Galeries du Louvre. C'était Renaud, son ancien camarade, sorti d'Auxerre avant mon arrivée, qui lui avait ménagé cette place : il espérait de m'en trouver une pareille, très avantageuse dans ma position, à cause du goût épuré qui régne dans cette Typographie, bien supérieure aux Didot, ces corrupteurs punissables de notre orthographe, par le retranchement du / long, si différent, par sa prononciation du s rond (i), aux Pierre, aux Prault, et à

(i) Ainsi, loin de perfectionner notre orthographe, ils l'ont gâtée, en nous enlevant une consonne qui a la prononciation du c doux, dans le mot ce, pour ne nous laisser que le s adouci, de chose, rose, dose, raison, etc. Aussi la plupart des enfants prononcent-ils aujourd'hui, vraizemblable, tnzerlion, zéduction, etc. Qui d'abord imagina ce retranchement du /long? Dorât, le futile Dorât! C'est ce grand homme que les Didot se sont empressés de suivre! Et ce sont les ignorants, les peu réfléchissants Didot que la tourbe stupide des imprimeurs et des fondeurs s'ent empressée d'imiter! Cela est au point que les uns refusent d'employer le /long, et les antres de le fondre. On en a la preuve dans cet ouvrage, où je suis quelquefois contraint d'employer mal à propos le s rond, parce que les fondeurs du citoyen Beaumarchais, serviles sectateurs des Didot, ont refusé de m'en fondre... Je sais bien qu'avant Dorât et les Didot, personne, si ce n'est

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tous ces prétendus artistes que vante l'ignorance. En attendant, Boudard, très occupé alors, me remit entre les mains d'un de ses commensaux, avec lequel je parcourus la ville. 11 était en pension chez une jolie femme, épouse d'un confrère, nommée Madame Lallemand, et il m'y fit loger.

Le même jour 4, j'écrivis à M°»* Parangon et à M"* Fanchette : la lettre pour celle-ci était incluse dans celle de sa sœur. Je ne les rapporterai pas; je m'observais toujours beaucoup, en écrivant à cette dame.

moi, n'avait imaginé de faire un usage intelligent du /long et du s rond ; que ce dernier était toujours un s final : mais d'où vient, lorsqu'on eut fait cette observation au C Beaumarchais, que celui-ci leut approuvée, qu'il l'eut présentée à l'Académie, qui l'approuva aussi ; d'où vient, dis-je, cet usage intelligent n'a-t-il point prévalu ? et que la stupide ignorance des Didot a été accueillie par tout le monde? C'est une fatalité attachée aux choses humaines, qui nous donne une propension vers l'absurde, plutôt que vers la vérité... £n imprimant la cantilène du Métastase, qu'on a vu plus haut, (a) je me suis aperçus que l'on ne pouvait orthographier de l'Italien sans ley^long ; parce que cette langue a les deux s encore plus différenciés que la nôtre (Revoyez cette cantilène, pour les exemples des deux genres). Ainsi donc les Didot, par une coupable et punissable audace, non seulement nuisent à leur langue, mais font tomber sur la Nation entière le ridicule de leur ignorance et de leur manque de bon sens. On peut regarder comme le fléau de notre orthographe, les Didot, imprimeurs et fondeurs. Les irrégularités motivées que l'on trouve dans cet Ouvrage-ci, ne sont d'aucune importance; elles ne seront qu'un caprice, pour celui qui n'en comprendra pas la raison.

(a) Tome VI, page 229. (N, de rÉd.)

Le dimanche 7, Boudard étant libre, il me tint fidèle compagnie. Le 10, j'eus une place de passade; et le lendemain, j'eus l'assurance d'une plus solide. Je vis Follet, de Sens, un de mes anciens camarades d'Auxerre, le dimanche 14; et le même jour, Caulette, contrôleur des coches par eau, qui m'avait causé tant de jalousie, me remit un paquet de la part de M™« Parangon et de M"« Fanchette. Elles étaient encore ensemble. J'allai voir M. Parangon chez sa mère. Il me reçut froidement, quoique avec certaines démonstrations d'amitié, beaucoup d'oflfres de service pour me placer, etc. Je le remerciai. J'avais quelque chose de plus flatteur dans la lettre de Colette et de ma jeune amie : toutes deux me recommandaient de les aimer; de bien connaître mon ari et de travailler à y devenir célèbre un jour. Elles vol assuraient de leur constante amitié. Elles ajoutaient que mon père était venu prendre congé d'elles, et qu^ elles V avaient encore plus goûté \ de sorte qu^ Fanchette ne i^ appelait pas autrement que son second papa.,. Ha! j'étais bien léger alors! (on va le voir)... comme tous les gens heureux.

Le même jour, étant allé chez ma sœur, j'y vis une très jolie personne, son amie, appelée Madame Greslot; elle était mariée, à ce que j'entendis. Je fis une demi-liaison avec elle.

Le 22 Septembre, le zélé Boudard, qui travaillait pour moi sans m'en rien dire, était parvenu, secondé par Renaud, à me procurer une place au Louvre : c'est là que je connus ce dernier, et n'eussé-je que

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cette obligation à Boudard, elle serait de nature à mériter toute ma reconnaissance.

Le dimanche 28, j'écrivis à tous mes amis d'Auxerre une lettre commune que j'adressai à Gaudet (quant à Loiseau, je me réservais de lui écrire en particulier); je donnai ma missive à Bourdeaux, cousin d'Annette, qui la remit exactement. J'ai su depuis que cette lettre fut lue trois fois, aux salles de danse, en présence de tous les garçons et de toutes les jeunes filles qui avaient coutume de m'y voir, et que Marianne Tangis y était.,.- O bons enfants, je vous remercie de votre amitié! Hélas! nous ne nous sommes jamais réunis depuis ! . . .

Dans l'aprés-dînée, un de mes nouveaux commensaux, amoureux d'une jolie fille de la rue Saint- Martin, me mena chez sa maîtresse. J'étais si troublé, depuis mon arrivée à Paris, que je n'étais pas encore rentré dans mon cœur; je me répandais, je m'étourdissais; parce que, dés que j'étais seul, des larmes involontaires coulaient de mes yeux; je pleurais... Colette, Fanchette, Marianne, Rose, Annette, Ferrand, Ursule Meslot, Joséphine, mes simples connaissances, tout m'attendrissait; un ennui â la Suisse se glissait dans mon sein;... je cherchai à m'étourdir moi-même... Ce commensal se nommait Armand; sa maîtresse avait une jeune amie, appelée M^^« Charlotie Merey. Je trouvai Charlotte agréable; mais je ne voulais pas m'attacher. D'ailleurs, tout considéré, M"* Greslot m'aurait plu davantage, et elle paraissait goûter mes compliments. Dés que je paraissais

chez ma sœur, elle y venait comme sans dessein... J'allai seul chez mon beau-frére, en quittant Armand, et j'y vis la charmante femme. Nous eûmes un moment d'entretien très particulier, où je lui dis honnêtement combien je la trouvais aimable. Elle me lança un regard... que je ne sus comment interpréter; car il était sévère, ou triste, je ne sais lequel... Un instant après, elle me dit : « Votre sœur parle » souvent de vous; je crois qu'elle vous aime infini- » ment; elle nous a raconté plusieurs fois tout ce » que vous disiez à votre premier voyage, et cela » nous a bien fait rire!... » La voyant me traiter avec familiarité, je repris la déclaration de mes sentiments, et j'ajoutai à ce que j'avais déjà dit :-^«Mais, » Madame, vous êtes marié... ainsi, je me compor- » terai à votre égard avec la retenue et le respect » qu'exige le lien où vous êtes engagée. Je vous » aimerai comme amie, si vous le daignez permettre, » et sous ce titre, qui ne blessera pas vos devoirs, » ni les miens, je vous chérirai sans offenser ni Dieu, » ni les hommes. — Haï » me dit-elle, w on m'a » mariée malgré moi ! Ce mot dit assez que je ne » puis ni ne dois vous voir!... Plus j'y ai trouvé de » plaisir, plus je m'en priverai; car en écoutant » l'aveu de vos sentiments, j'ai senti qu'il y avait du » danger pour moi! Ainsi ne m'en parlez plus. » Voyons-nous ici, avec une sorte d'indiflférence, » jamais ailleurs; car j'aime mon devoir, quoique » je haïsse mon mari. Je considère votre sœur, qui » a des sentiments de religion et qui m'a toujours

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y> fortifiée; car elle connaît mon cœur comme moi- » même, hors ce qu'il y a... pour son frère... » Cette aimable Parisienne m'ouvrait ainsi naïvement son âme; et comme j'étais encore bon, à quelques écarts prés; que Madame Parangon existait, je résolus de la seconder dans ses honnêtes résolutions. Je proteste que ce fut mon vœu sincère... Le soir, ma sœur ayant appris que son mari était absent, elle la retint à souper. Je la reconduisis à onze heures. Son mari n'était pas rentré. Je ne sais comme cela se fit, mais... une caresse... suivie d'une liberté, amena une chute complète... Je ne pouvais en croire la réalité, en m'en revenant... Cette jeune femme n'avait point eu d'enfants : elle en aura un.

On me dira qu'on ne s'attendait pas à cette chute, après mes adieux à Madame Parangon!... Certainement^ si je faisais un roman, je choquerais les mœurs et la vraisemblance : mais je fais une histoire où les faits me commandent le récit... Je rends l'homme tel qu'il est, et non tel qu'il devrait être : emporté par la nature et les objets présents, malgré son cœur et la raison. Celui qui sait résister au plaisir présent est l'homme rare et vertueux; celui qui succombe est l'être ordinaire et faible.

Le dimanche 5 Octobre, j'entendis, je ne sais comment, parler de mon aventure avec M"^*^ Greslot. Je fus très intimidé; je n'osai me rendre chez ma sœur. On saura comment celle-ci était instruite... Me trouvant desœuvré (car je n'étais pas encore lié

avec Renaud), je retournai avec Armand chez sa maîtresse. J'y trouvai, outre Charlotte, une jeune éveillée, qu'on appelait M^^« Louise Lemaire, et qui me plut beaucoup. . . Je lui faisais ma cour depuis une demi-heure, lorsqu'un jeune fat entra bruyamment, en détonnant la romance, V Amour m'a fait la peinture, qui ne faisait que de paraître. Les trois filles étaient folles de l'homme, de l'air, et de la romance; mais surtout Louise, auprès de laquelle il s'établit, sans égard pour la position que j'avais prise. Je le regardai de travers : il n'en tint compte. Charlotte me dit : — « Vous le méritez bien ! La » dernière a toujours raison avec vous ! » Je souris, et lui baisai même la main. Le fat chanta la romance. Je l'écoutai parce que je voulais la savoir. Lorsqu'il l'eut achevée, en écorchant les paroles, et en chantant faux, je me donnai la satisfaction de le mortifier, en lui disant durement : — « Vous la savez » mal! — Dites-la mieux, si vous le pouvez? — » Oui, je vais la dire. » Je l'avais retenue : je la commençai, en donnant à l'air le ton de sensibilité qui lui est propre, et surtout en rétablissant les vers, estropiés par l'automate :

Moi Le Fat

L'Amour m'a fait la peinture La mort m'a fait la ceinture

De Daphné, de ses malheurs : De Dané, de son malheur :

J'en veux tracer l'aventure; J'en veux conter la. peinture;

Puisse la race future Puisse la rage future

L'entendre, et verser des L'entendre et porter des pleurs ! fleurs !

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Daphné fut sensible et belle, Dan/ fut paisible et belle,

Apollon sensible et beau : Apollon visible et beau ;

Sur eux l'Amour, d'un coup d'un cou-

d'aile, pelle,

Fit tomber une étincelle Fit lancer une étincelle

De son dangereux flambeau. De son langoureux flambeau !

Daphné, d'abord interdite, Dané fut d'abord subite,

Veut éviter Apollon ; Veut éviter Apollon ;

Il s'approche, elle l'évite. Sous le porche elle l'évite.

Mais fuyait-elle bien vite ? Mais fuyait-elle si vite ?

L'Amour assure que non ! L'Amoiu* nous jure que non

Ce Dieu, qui vole à sa suite, Otiy\tMq\x\vat à sa poursuite,

De sa lenteiu* s'applaudit • ^^ sa valeur s'applaudit ;

Elle balance, elle hésite, Elle balance tout de suite,

La pudeur hâte sa fuite, ^* rougeur marque sa fuite,

Le désir la ralentit. Mais V Amour la raccourcit.

Il la poursuit à la trace ^^ ^^ conduit à la trace,

Il est prêt à la saisir : ^^ ^st prêt à la tenir :

Elle va demandant grâce. ^'l® court, en disant grâce.

Une Nymphe est bientôt lasse, ^^^ fi^^^ ®s* bientôt lasse.

Quand elle fuit le plaisir I Quand elle sent le plaisir !

Elle s'adresse, éplorée, ^^i> trouvant nue sorte de

Au Fleuve de ces climats : lacune au sens de la romance,

4c Hal » dit-elle, désolée, et voulant rendre plus sensible

« Je vous réclame, Pénée! T ignorance du fat, f ajoutai

» Mon père, ouvrez-moi les deux couplets, sans beaucoup

» bras! » , *? i. * ^ .

rêver, ce rythme étant très

-*Osetejeterdansl'onde,» ^^'^'' '^ P^'^^""^ ^^"'' ^^'^^^"

Répond le Fleuve touché ; ^^^^ ^ ^^ ^^^^^' ^"^"^ ^'^ ^

« Dans ma retraite profonde, ^^^^^^^ ^^ première nombreuse,

» Le Dieu par qui voit le h /«^ cependant asse-;^ embar-

» Monde rassc au second couplet, à

» Voudrait en vain te cher- cause du second vers, et je fus

» cher. » forcé à faire rimer, au der^ nier, un infinitif avec un participe. Ils furent applaudis des Belles :

Elle s'élance. Elle n'ose. Elle soupire, elle n'ose,

Son père voit ses combats, Son père voit ses hélas !

Et par sa métamorphose, Et par sa métemphicose,

A sa défaite il s'oppose : A S2i parfaite il s'oppose :

Daphné ne l'en priait pas ! Dané ne s'en souciait pas i

C'est Apollon qu'elle im- C'est par Poîîon qu'elle implore; plore.

Sa vue adoucit ses maux. Sa vue endurcit ses maux.

Et vers l'ami qu'elle adore, qu'elle abhorre.

Ses bras s'étendaient encore Ses bras s'entendaient

En se changeant en rameaux ! chargeant en fardeaux.

Quel objet pour la tendresse pour la tristesse

De ce malheureux vainqueur ! valeureux

C'est un laurier qu'il caresse, . . . une souche

Mais sous l'écorce qu'il presse, la cosse

Il sent palpiter un cœur! Il sent démener un cœur !

Ce cœur ne fut point sévère ; Ce cœur ne fut point colère;

Et son dernier mouvement Et son dernier sentiment.

Fut, si l'Amour est. sincère, Fit que l'Amour est sincère.

Un reproche pour son père. Un reproche pour son père,

Un regret pour son amant. Un haiser pour son amant.

— « Ha! vous avez raison! » me dit la maîtresse d'Armand; <r j'y entends quelque chose, et je n'y » entendais rien, comme Monsieur la disait. — Il » me semble, » dis-je alors, « que lorsqu'on veut » donner une chanson nouvelle à des dames...

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» qu'on est mis d'un certain... genre, qui annonce » de la prétention, on devrait savoir ce qu'on

» chante, et surtout l'entendre; savoir parler! — » Je n'ai pas mis d'importance à cela, » reprit le petit-maître; « mais je n'avais jamais entendu les » deux couplets que vous nous avez dits, après : » Quand elle sent le plaisir (i). » J'éclatai de rire, un peu en fat, je l'avoue!... Je ridiculisai toutes les expressions du petit-maître; et je le poussai si rudement, par mes observations mordantes, que la maîtresse de mon conducteur me pria tout bas de ne pas la désobliger. Je lui montrai, sur-le-champ, toute la complaisance qu'elle pouvait désirer : ce qui me remit bien dans son esprit et dans celui de Louise Lemaire, qui m'avait pris pour un tapageur, et qui dit à son amie, après notre départ : — « Il est rail- » leur, mais il est poli, et sait parfaitement vivre ! » Dès que tu lui as eu parlé, il a montré sa bonne » éducation. »

J'appris le jeudi, jour de la Saint-Denis, que le fat avait été remercié de ses visites par Louise ellemême. M"« Charlotte était encore absente; je la demandai : on me dit qu'elle était retournée dans sa province. Je crus voir un complot formé, entre Armand et sa maîtresse, de me lier avec la jolie Lemaire. Je sentis ma faiblesse, et que cette jeune fille pourrait former une attache douloureuse à rompre ; je voulus tenir ma parole donnée à M^^« Fan-

(1) Voyez le Drame de la Vie^ p. 215-223.

chette; ainsi, je cessai d'accompagner Armand chez sa maîtresse. C'est l'unique fois de ma vie que j'aie eu quelque fermeté contre les goûts qui m'entrai- . naient. Peut-être ne me venait-elle que de mon autre goût pour M™« Greslot, que je n'osai plus aller chercher chez ma sœur, et d'un songe que j'avais eu dans la nuit du mardi 21 au mercredi 22 Octobre. Je rêvais que j'étais auprès de Madame Parangon, à deux ans plus haut, et que je lui faisais une déclaration ; elle m'écoulait avec attendrissement, et, tirant un portrait qu'elle avait dans une jolie boite, elle me dit : « Je vous donne ce portrait, voilà celle qu'il » faut aimer. — Ha! » lui dis-je, « c'est M"« Fan- » chette ! — Elle-même ; c'est ma sœur. — Ma- » dame!... je vous demande pardon de vous avoir » aimée ! c'est elle... elle seule que je vais aimer à » présent. » Je me prosternai devant elle, et je baisai son soulier rose (le même que j'ai encore). — <c Oui, » me disait-elle, « c'est elle qu'il faut aimer, » aimer à jamais ; car c'est ma sœur qui légitimera » nos sentiments... » Voilà mon songe, et le charme des songes, quand ils sont vifs, est toujours plus fort que celui de la réalité...

Le même jour 22, j'appris que Jeannette Demailly était à Paris; je désirai de savoir sa demeure, pour converser avec elle de nos connaissances d'Auxerre; mais je n'y réussis pas alors.

Il faut dire ici, qu'après mon entrée à V Imprimerie royale, Boudard m'avait proposé de quitter notre pension de M™^ Lallemand, trop éloignée de notre

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laboratoire, et de nous établir dans la rue des Poulies, à l'hôtel du Saint-Esprit, avec un horloger nouvellement arrivé d'Auxerre, appelé Chamhon, qui, par le genre de ses occupations, devait être sédentaire, tandis que nous étions à notre travail : ce qui nous donnait la facilité de préparer notre nourriture, le pot-au-feu de deux jours l'un, et un rôti au four le soir. Les charges furent partagées : Boudard, comme le plus entendu, allait à la boucherie; je portais le rôti au four, et j'allais avertir de nous le rapporter; j'achetais en outre les racines, les légumes, le charbon, le bois; Chambon mettait le pot-au-feu, le soignait; nous lavions notre vaisselle tous les huit jours, le dimanche aprés-dîner. Cet accord subsista dans toute sa perfection, jusqu'à ce que deux femmes fussent venues occuper un cabinet à côté de notre chambre (i). Nous dépensions pour notre nourri-

(i) En voyant pour la première fois, aux Italiens, la petite pièce où trois jeunes artistes vivent fraternellement avec la jolie Bonne, je me rappelai cette aventure de la rue des Poulies, et je me dis : « La voilà honnestée. » Je pensai ensuite que c'était un amalgame de celle d'Argeville, ou Argenville, ou Largeville, et de Jeannette... La vérité est que ce n'était ni l'une ni l'autre, car l'auteur n'a pas vu mon manuscrit. Il est vrai qu'il fut lu en 1784, par Fontanes et Joubert (Scaturin et Naireson) ; mais ces deux hommes n'auront pas raconté les deux traits. Pourquoi ne se seraient-ils pas géminés ? pourquoi l'auteur de la pièce n'aurait-il pas inventé ? Ce qui est dans la nature humaine peut tomber dans l'imagination d'un homme... Aussi en aije toujours extrêmement voulu à Fréronpère, ce vil libertin, suppôt, pour de l'argent,

ture trois livres par semaine, et nous mettions en bourse douze livres, Boudard et moi, les ouvriers n'ayant alors que cinquante sous par jour à l'Imprimerie Royale; les cinquante autres, des cent sous alloués par le Gouvernement, restaient au directeur, qui nous faisait en outre travailler pour son compte. Cet homme, de la famille des mêmes Anisson, de Lyon, dont parle Guy Patin, a fait par ce moyen une fortune immense ! Il a marié sa fille, ou plutôt quinze cent mille livres de dot, au marquis de Lambert, outre un trousseau de quatre cent mille livres. C'est le frère de cette marquise, qui est aujourd'hui (1784) directeur à la place de son père. C'est un sot, avare jusqu'à la cruauté : il a fait de l'Imprimerie Royale (aujourd'hui Nationale), une geôle, où tous les ouvriers sont enfermés, pour être lâchés comme de vils animaux, aux heures de prendre leurs repas. Si son père a gagné quatre millions environ, il faut espérer que le fils en gagnera dix, de la manière dont il s'y prend. Mais pourquoi les ouvriers ont-ils la bassesse de se laisser emmuseler par ces méprisables tyrans subalternes?... On était libre de mon temps, et mon col n'est point flétri par l'empreinte de la chaîne de l'esclavage!... [Les choses ont bien changé depuis 1784 ! Anisson gagna

du despotisme civil et religieux, qui allait toujours accusant Voltaire de plagiat, guidé par de vieux bouquinistes qui rencontraient quelques carcasses d'idées, approchantes des idées fraîches et fleuries du Prince des philosophes...

la guillotine en 1794, et les ouvriers sont devenus d'une insolence intolérable : Medio tutissimus ibis.']

Ce fut par Chambon que j'appris l'arrivée de Jeannette Demailly; il savait sa demeure, mais il eut la fantaisie de me la cacher.

Le dimanche 26, à l'instant où j'étais un peu troublé par cette contradiction de l'horloger, Armand vint nous voir, et j'eus la faiblesse de me laisser entraîner chez sa maîtresse. Louise Lemaire y vint un instant après : elle prit avec moi un petit ton d'autorité à la Rose; elle se croyait déjà sûre de sa conquête. Ce ton me déplut au point, qu'étant sorti sous un prétexte, je ne rentrai pas; je me rendis chez ma sœur, où je trouvai M™« Greslot. Outre que mes regards parlèrent trop clairement, car ma sœur et mon beau-frére entendirent leur langage, ma sœur m'apprit que la jeune dame, repentante de sa faute, la lui avait avouée. Victoire Scofon (c'est le nom de fille de M"^« Greslot) me déclara, devant M. et M"»^ Beaucousin, que par une suite de son amitié pour ma sœur, qu'elle chérissait, elle m'avait aimé, en dépit d'elle, dés la première vue; mais... qu'elle m'ôterait, par la suite, les moyens de la voir, encore qu'en ce moment elle n'en eût pas la force... En efiet, nous n'eûmes plus qu'une entrevue, dans laquelle j'appris sa grossesse. Ensuite, sûr d'être aimé, je sentis que j'allais perdre cette femme intéressante, et moi-même avec elle ; je pris assez d'empire sur ma passion (d'ailleurs connue de ma sœur,

et qui ne tarderait pas à l'être de toute ma famille), pour écrire la lettre que voici :

A Madame Greslot.

« Acceptei le sacrifice de tout le plaisir que je trouvais à vous voir : je le fais à votre bonheur et à votre vertu. Oui, Madame^ c'est à vous que je m'immole. Persuadé qu'on ne peut trouver le bonheur que dans son devoir, j^ai enfin senti que j'étais moins votre amant que votre plus cruel ennemi, en cherchant à vous faire partager mes tendres sentiments. Vous n''avei rien à vous reprocher: c'est une sorte de consolation pour moi. Mais croyez. Madame, que si j'avais pu contribuer à votre félicité, en vous restant fidèlement attaché, jamais je n'aurais cessé de vous adresser Vhommage de mon cœur et de tout moi-même. Vous m'avez été bien chère! mais à V instant où je renonce au bonheur de vous voir, vous me l'êtes plus que jamais; avec une passion médiocre, je demeurais votre amant; avec les sentiments distingués que vous m'inspire^ aujourd'hui, je m'éloigne; mais votre image chérie sera éternellement au fond de mon cœur, »

Après cet acte de vertu, je fus très ennuyé, très malheureux! Je manquais de connaissances; mon déplacement m'avait ôté le goût de Tétude; je comptais sur rimprimerie, et je m'y bornais. Je commençais à vivre en automate, qui travaille la semaine, et qui se repose le dimanche : car c'est à l'époque de mon arrivée à Paris, ou quelque temps avant, qu'on

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peut placer le commencement des douze belles années de ma jeunesse que j'ai entièrement perdues, tant pour me nourrir l'esprit que pour m'avancer ; ces douze fatales années ont décidé de mon sort et ont marqué ma place... Je m'ennuyais donc (si pourtant ce terme n'est pas impropre), et je ne goûtais aucun amusement, par ma faute; car je m'étais fait faire un habit noir, et je pouvais me présenter; mais ne connaissant pas encore les Spectacles, je restais dans notre chambre, tandis que mes deux commensaux allaient se divertir. Ma plus douce occupation était de relire, dans mes Cahiers, ce qui m'était arrivé les années précédentes : cette lecture me rappelait tout ce qui m'avait plu, tout ce que j'avais aimé, surtout Colette... Les jours où je lui avais parlé me redevenaient présents ; je versais des larmes; je lui étais plus fidèle, absente, que lorsque je pouvais la voir et lui parler tous les jours ! Je poussais des cris, aux dates de ces entretiens que j'ai rapportés, et trop bien gravés dans ma mémoire pour que jamais ils s'en effacent... Mais elle vivait encore; je croyais la revoir un jour, être son frère; mes larmes étaient délicieuses!... Je m'écriais : « O femme divine! je vous ai quittée! je ne jouis » plus de votre céleste présence!... mais je vous » porte dans mon cœur!... Aimable Fanchette! je » vous adorerai un jour !...

Mais le temps marche, mon ami Lecteur; il vole avec "rapidité; je le vois tenant la fatale faulx, dont il va trancher la belle fleur qui faisait l'ornement de

ma vie!... Déjà mon bonheur n'était plus qu'imaginaire. . . Je ne devais jamais revoir Colette, qui seule pouvait le réaliser. . . Quelle puissance nous séparait donc ? L'Éternelle Justice, qui ne veut pas que ses lois puissent être impunément violées ! . . . Pourquoi, mon Lecteur, t'occuperais-je des années vides de ma vie? Hélas! passons, passons les temps où j'ai existé sans avoir vécu! Elles ne t'apprendraient rien, et tu n'y verrais que ma nullité ! Sans force, sans énergie; devenu simplement ouvrier, ne m'occupant que du mécanisme de mon art, et un peu de la librairie, pour en traiter un jour, j'avais perdu ma personnalité, ce qui me distinguait, pour n'être plus qu'un garçon ordinaire... Et je trouverai des gens qui m'en .loueront!... Que dis-tu, malheureux? Es -tu le maître de retenir quelque chose? Dépouille-toi! mets-toi nu! fusses-tu aussi plat, aussi gourmand qu^un Lineveru ; aussi fou, aussi méchant

qu'un Lyniarre, montre toute ta turpitude !

Ce fut le 30 Novembre que je finis mes Fastes, du moins où ils en sont restés. J'y retraçais mes adieux avec toutes mes connaissances d'Auxerre; j'y consacrais la mémoire de l'aimable Marianne; j'y parlais de Rose, et j'y exprimais les sentiments adorateurs que méritait Madame Parangon. Je vous y louais, aimable et jeune Fanchette, à qui jamais, pas même du fond de mon cœur, je n'ai osé adresser un reproche : je ne vous méritais pas. Votre sœur pouvait seule me rendre digne de vous... Ho! cette respectable femme, comme elle aimait la vertu!...

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Elle m'aimait, j'en suis sûr, et c'est elle qui m'a conseillé le séjour de Paris!... C'est que je n'occupais dans son cœur que la seconde place ; la première était pour la vertu... O ma Colette! ô femme adorée, même en ce moment, après trente-neuf ans d'absence, je sens aussi vivement ma tendresse pour vous... je la sens plus vivement peut-être, qu'à l'instant de nos adieux!... Je me répète, je le sens!... Mais ôtez-moi donc le sentiment qui guide ma plume, et je ne me répéterai plus!... Otez-moi l'âme, la vie... Oui, c'est la vie qu'il faut m'ôter, pour que je ne parle plus de Colette... Ma plume se refuse à continuer... Que vais-je écrire? O mon Lecteur! que vas-tu lire, en me suivant pas à pas!... Mes turpitudes. — Hé! pourquoi les écrire. — Questionneur, j'écris la Vie d'un homme, et non pas celle d'un ange... Où en étais-je? Au 30 Novembre.

Le lendemain lundi, je reçus une lettre de mon ami Loiseau, une de Colombat, qui ne m'avait pas oublié, tout futile qu'il était, et une troisième de mon frère Charles, qui désirait de venir à Paris, pour y être clerc de notaire, autrement saute-riinseau. J'ai perdu ces trois lettres...

Le 8 Décembre, je me rappelai l'entretien de 1752, à pareil jour, avec Madame Parangon, et je pleurai. Le 11, j'eus une lettre de Gaudet; le 23, une de Loiseau. Le 26, j'allai chez ma sœur Margot, où je fis la connaissance de M^^« Destroches, de Sens, jeune personne aimable.

Le i*»" Janvier 1756 (1755 est fini!)... j'écrivis à mon père. Le 4, je fis la connaissance d'une demoiselle Carpeniier, Le 6, j'écrivis à mes frères de ^^^ Courgis et à mon ami Loiseau. Je relus ensuite mes Cahiers : je m'attendris, je pleurai... Le cœur trop attendri est prés des écarts ! . . .

Le II... Je m'arrête épouvanté... Ne me lis pas, ô puriste... Implacable puriste, ne me lis pas! je ne veux ni de ton estime, ni de ton approbation, ni de ta pitié !^... Je ne connais rien au monde, après l'assassin, de plus dangereux que toi, de plus vil;... car j'estime davantage la prostituée... Elle donne quelquefois le plaisir; et toi, tu ne donnes que l'amertume, la douleur, le désespoir... (i) Mais, ô vous, indulgents, honnêtes, compatissants Lecteurs, lisezmoi, pour me plaindre, pour répandre des larmes de compassion, en voyant comme l'homme s'égare... Car je fus, autant que vous, honnête, bon, vertueux; et je ne m'égarai que petit à petit... Et néanmoins, j'en fus puni cruellement!... Lisez ma Vie à vos enfants, pères sages et prévoyants; dites-leur : « Voyez comme s'égara Nicolas ! Voyez comme il » fit lui-même son malheur, en donnant dans le » vice!... Il avait un cœur excellent, et il s'est

(i) Je le dis, et je le répète : si la vertu ne donnait pas le plaisir, le bonheur, il faudrait abhorrer la vertu. Celle du puriste est haïssable ; elle n*est qu'une vertu de privation, de douleur, d'inflexibilité, sans dédommagement que la morgue... Je la maudis.

CINaUIÈME ÉPOQUE — 1756 79

» perdu ea se laissant trop facilement entraîner à » son goût pour la volupté I Tremblez, mes en- » fants! vous ne le valez peut-être pas, et il s'est » perdu ! Tremblez, vous qui êtes aussi bons que » lui; car vous pouvez devenir aussi vicieux qu'il » l'a été. » ... Ho! mes larmes, mes larmes coulent... Je n'y vois plus, et les traits informes que trace ma main sont à peine lisibles pour moimême!

Le II Janvier 1756, jour funeste à jamais... je vis, pour un écu, la première prostituée... O jour malheureux! je te maudis!... J'en fus puni sur-lechamp, par le mépris qu'Argeviîle me marqua, précisément parce que je l'avais payée; il fallait, en croc (a), lui commander, la soumettre à coups de poing, et la payer du pied dans le ventre : alors, j'aurais été un luron, un bon garçon ; au Ueu que je n'étais plus qu'un miche. Les inquiétudes les plus cruelles pour ma santé furent ma seconde punition... Cette prostituée était une des deux femmes qui étaient venues demeurer dans un cabinet à côté de nous : le crapuleux Chambon se lia, pendant notre absence, avec ces créatures, et nous les présenta le soir à souper, comme des voisines... Chambon était un de ces êtres vides, qui ne pensent ni ne sentent : d'un tempérament débile, il ne pouvait se

(a) Croc : abréviation populaire du mot escroc f Voir le Dictionnaire de Littré, au mot croc.

(N, de l'Éd.J

livrer à la débauche; mais il s'en dédommageait par les discours les plus obscènes, et il semblait prendre plaisir à exciter les autres à ce qu'il ne pouvait faire. Boudard, quoique grand, était d'une force médiocre; son tempérament le portait peu vers les femmes, et, par cette raison même, il était assez indifférent sur leurs moeurs et sur la conduite de Chambon; elle était sans danger pour lui : mais il était décent dans ses paroles, autant que Chambon était impudent. Pour moi, c'était bien autre chose, avec mes sens brûlants, mon tempérament de fer et de feu. Dés le premier soir, 10 Janvier, je ne pus voir Argeville sans désirs. Ces femmes soupérent avec nous; ensuite Chambon s'amusa de la manière qui lui paraissait la plus agréable, par des indécences et des discours si sales, qu'une des deux femmes lui en fit des reproches, après même qu'elle eut avoué son état. Argeville était d'une belle figure. Il parait que ces deux femmes occupaient un appartement dans une maison honnête ; qu'on avait découvert leur profession ; qu'on se proposait de les faire enlever; qu'elles en avaient été averties par l'espion de police qu'elles payaient, suivant l'usage, et qu'elles avaient' évité leur malheur, c'est-à-dire Saint-Martin et THôpital, en ne couchant pas chez elles : aussi ne venaientelles que le soir, assez tard, dans leur cabinet, sans cheminée, sans fenêtre que sur le corridor, et qui ne pouvait servir que de bûcher à notre petit appartement. Le soir, la plus jeune des deux femmes excita des désirs tumultueux : le lendemain, je la trouvai

seule, et je lui fis ma proposition, qu'elle accepta... Quelle différence des autres jouissances que j'avais eues! Argeville, qui ne me traitait pas en inconnu, mais en voisin, employa tout l'art de ces sortes de femmes; elle m'enivra... Mais détournons les yeux de ce tableau... Les -deux femmes restèrent peu auprès de nous; mais leur séjour momentané porta la désunion dans notre petite société : tout le monde voulait avoir Argeville exclusivement, quoique son état fût connu, et qu'on sût qu'elle allait exercer durant le jour; elle employait tout l'art possible, pour dérober à l'un les faveurs qu'elle accordait aux deux autres ; mais tout se découvrait, parce que personne ne voulait de sa compagne. Enfin on fit l'accord qu'elle coucherait avec chacun de nous tour à tour, ainsi que sa compagne; mais Boudard l'ayant eue le second, il ne voulait jamais souffrir qu'elle entrât dans le lit de l'horloger, qu'il accusa d'être malsain ; Argeville, qui ne l'aimait pas, se tint forte sur cette allégation pour ne pas quitter notre lit, où elle couchait entre nous deux Boudard... Chambon fiit obligé de se contenter de la compagne^ qu'il fiit convenu qu'il aurait toujours et sans partage. Mais la paix ne dura que vingt-quatre heures ; les hostilités recommencèrent le lendemain soir. Cependant Argeville se mettait dans notre lit : Chambon alla pour l'en tirer ; ils se battirent. Je fus obligé de m'en mêler, parce que c'était mon tour; Boudard prit parti pour moi, parce qu'il était le premier auteur du refus; il s'élança sur l'horloger : « La laide est à toi; la jolie

» est pour nous ! c'est la convention! » L'horloger dit qu'il nous quitterait. Il fut pris au mot. Nous nous séparâmes le lendemain de cette scène scandaleuse ; Chambon, n'ayant pas réussi à Paris, où il apportait pour dorer les montres une nouvelle manière qui ne valait rien, s'en retourna dans le pays, où il divulgua notre libertinage. Heureusement pour nous, et surtout pour moi, qu'il était si menteur ordinairement, qu'on ne le croyait pas, quand il disait la vérité : grâce à l'excès de notre turpitude, qui n'entra pas facilement dans les conceptions Auxerroises ! Ne pouvant plus demeurer ensemble comme auparavant, Boudard et moi, nous nous séparâmes bons amis ; je retournai chez M™« Lallemand, alors rue Saint-Julien le Pauvre; je quittai même l'Imprimerie Royale, me trouvant assez habile pour gagner presque le double, et j'allai travailler chez Claude Hérissant, rue Notre-Dame, (a) Mais avant de parler de cet homme, et de mes relations assez singulières avec lui, je dois faire marcher les faits qui précèdent, qui accompagnent, et qui me concernent seul.

En quittant Boudard , j'appris que l'honnêteté de la jeune Demailly était fort exposée. Comme j'avais une chambre à moi seul, je résolus de servir cette fille de tout mon pouvoir. On sait que je l'avais connue dans notre ville, et que c'était une des jeunes

(a) Dans la Cité, en face la cathédrale.

(N. de rÉd.)

CIXQ,UIÈME ÉPOaUE — I756 83

personnes que j'estimais; elle était en outre amie de Marianne Tangis, d'Ursule Meslot, et des autres jeunes filles dont je conservais un cher ressouvenir... Elle était orpheline, et d'une famille honorée... Mais elle venait de perdre son oncle, mort sans tester, et deux tantes inhumaines, armées des anciennes lois, avaient privé Torpheline de leur frère, de la part sacrée d'un héritage auquel son nom lui donnait plus de droits qu'à elles... Pour moi, encore vertueux, malgré ce qu'on vient de lire (Madame Parangon vivait), je sentis que je Tallais aimer en sœur. Je fus la chercher chez une dame Hi^ette, marchande bijoutière sur le quai de V Horloge : cette femme, elle-même jeune et jolie, n'avait renvoyé Jeannette que parce que son mari en devenait très visiblement amoureux. Elle me dit du bien de la jeune Demailly, dont je m'annonçais le frère, et me donna son adresse au Pont-aux-choux, chez des compatriotes. Ce fut là que je la trouvai. Elle était fort triste, de simples connaissances ayant peu d'égards pour une orpheline sans ressources. Nous eûmes un entretien particulier, dont le résultat fut qu'elle viendrait demeurer avec moi. Cet arrangement d'un étourdi avec la naïveté de l'innocence, s'exécuta le même soir. Jeannette dit à ses hôtes qu'elle trouvait une place; elle fit descendre sa cassette; je l'attendais à la porte, avec un fiacre, et l'on ne s'informa pas avec qui elle allait... Arrivés à ma demeure, nous nous établîmes dans ma petite chambre, et nous vécûmes comme le frère et la sœur (si

les choses étaient autrement, je le dirais). Je n'avais qu'un petit lit ; nous l'occupâmes ensemble, les trois premières nuits, sans que rien se passât contre la pudeur. Mais bientôt sentant l'aiguillon de la chair, excité par une fille que je croyais alors ne pouvoir épouser, je mis un matelas par terre, et, avec un seul drap, je m'y couchai, bien malgré Jeannette, qui voulait que ce fût elle : « Vous avez plus de » peine que moi, » me disait-elle; « vous êtes fati- » gué : moi, je travaille de l'aiguille. — Moi, je » suis le plus fort , et le plaisir d'être auprès de » vous, de vous savoir un peu bien, me fait dormir » content; je suis heureux par votre bien-être et » par votre vertu, ma sœur... » Chaque soir, couchés et prêts à dormir, nous nous disions : a Bon- » soir, mon petit frère... — Bonsoir, sœurette » chérie. » Et nous faisions la nuit d'une pièce.

Dans la journée, comme j'étais au travail. Jeannette était seule dans notre chambre. Elle s'occupa de moi les premiers jours, et me raccommoda; elle fit notre chétive cuisine : après quoi, elle travailla en modes, ou pour les fourreurs. Lorsque j'arrivais, je l'embrassais une seule fois, comme une sœur; nous causions ensuite amicalement. Ce genre dé vie fut très agréable... Ha! que je l'ai regretté depuis ! Jeannette m'assurait qu'elle n'avait jamais été si heureuse... Sans mes espérances de mariage, il est sûr qu'il eût duré longtemps, peut-être toujours. Jeannette était une des plus jolies filles qu'on puisse voir, même à Paris... Mais je craignais les

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bruits, et qu'une apparence d'inconduite ne fit peine à Madame Parangon.

Jeannette, le huitième jour, fit connaissance d'une petite voisine, appelée Madame Leprince, jeune infortunée, qui fuyait un mauvais mari : elle • manquait presque du nécessaire, parce qu'on ne voyait pas à travailler dans sa chambre garnie, qui était de quatre francs par mois. Jeannette l'invita, dés le premier jour de leur liaison, à venir faire son ouvrage dans la nôtre. Comme nous étions le frère et la sœur, la petite Leprince lui dit : « Quoi! vous couchez ensemble? — Il met un » matelas par terre, et prend un des draps, » lui répondit Jeannette ; a nous ne sommes pas avan- » ces : mon frère travaille, mais il a des dé- )) penses à faire et nous ménageons sur tout. — » Il est vrai, » dit la petite Leprince, « que » j'ai vu, dans la maison de mon père, toute » une famille dans un seul lit, père, mère, grande » fille de seize ans, deux garçons de dix-huit à » vingt. » J'arrivai pour diner. La jeune femme, ayant vu notre bonne amitié qui ne ressemblait pas du tout à de l'amour, nous dit : « Je vois bien à » présent que vous êtes le frère et la sœur, quoi- » qu'on en doute dans la maison; d'ailleurs vous » vous ressemblez » (c'est que Jeannette avait le nez aquilin comme moi). « Je rassurerai l'hôtesse. » Le soir, la petite Leprince vint nous voir coucher. Elle attendit au lendemain pour me parler. Lorsque je sortis, pour aller au travail, elle me suivit : —

« J*ai eu peur d'être indiscrète avec votre sœur; » mais avec vous je puis parler. Je lui offre la » moitié de mon lit, qui est assez grand... — Ha! » Madame, » lui dis-je, en lui baisant la main, « je » vous ai mille obligations, et j'accepte. » Cette manière prompte de répondre nie fit le plus grand honneur. La petite femme descendit avec moi à M°^« Lallemand, dont elle était estimée, à cause de sa sagesse ; non que M"« Lallemand fût sage ; mais elle aimait les jolies femmes, et elle en était jalouse comme un amant; aussi fut-elle enchantée, quand elle ne douta plus que Jeannette ne fût sage aussi. Ce n'était cependant pas du gibier pour elle:.. La petite Leprince fit de ma sœur et de moi le plus bel éloge... Il fiit convenu que Jeannette coucherait avec elle, et j'en fias réellement charmé, ne voulant faire aucun tort à la réputation de cette orpheline, et craignant de me perdre moi-même par une conduite imprudente. Ce fut un bonheur que ces précautions ; car on sut bientôt dans le pays que Jeannette demeurait avec moi. Je fus obligé de faire écrire par l'hôtesse, et par notre petite Leprince, à Madame Parangon, et aux tantes de Jeannette, qui, l'ayant dépouillée, n'auraient pas été fâchées, pour justifier leur infâme procédé, de lui enlever encore l'honneur. Je fus obligé par là de dire la vérité à ces deux femmes, qui, voyant la pureté de ma conduite, et surtout l'honnêteté de Jeannette, me crurent un modèle et me rendirent un témoignage si avantageux, qu'il persuada... Je reçus une lettre ano-

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nyme de Madame Parangon, où elle disait : « Mon ami : La calomnie vous attaque : mais fût-elle la vérité, elle ne me fera pas changer pour vous. Cependant, quelle douceur pour moi, que ce soit une calomnie /... » Les tantes de Jeannette m'écrivirent des remerciments, et la vertu, pour cette fois, eut sa récompense.

Ma situation n'était pas alors malheureuse; mais séduit par le plaisir assaisonné procuré par Argeville, tandis que je protégeais l'innocence de Jeannette Demailly ; que je montrais les sentiments les plus honnêtes à M"*« Leprince, et que je travaillais à la réunir à son mari, je livrais de temps en temps mon corps aux attouchements de ces malheureuses... Je profanais mon existence, en outrageant la nature avec elles... Enfin (et qu'on admire la logique des passions !) ayant appris de Boudard, et d'un Avignonnais nommé Bétigny, qu'ils avaient eu notre hôtesse, femme très sévère pour les autres et peu scrupuleuse pour elle-même , je crus faire un acte de prudence de lui prouver, jusqu'à l'épuisement, que je ne jouissais pas avec Jeannette. Dans les premiers temps, lorsque ma sœur couchait encore dans ma chambre, un soir ayant entendu quelque bruit à notre porte, à laquelle nous avions laissé la clef, je prêtai attentivement l'oreille; je l'entendis tourner; on heurta du pied mon matelas, pour tâter si j'y étais seul. S'en étant assurée, la curieuse me caressa, guettant, pour ainsi dire, le premier mot que je dirais... — « Quoi? Qui est-ce ? Qui est entré? »

dis-je tout bas, en retenant vigoureusement celle qui m'avait palpé. M™e Lallemand avait été forcée de se nommer, en avouant le motif de sa curiosité, qui était de savoir si je n'étais point couché avec celle que je donnais pour ma sœur. Je l'avais laissée se retirer. Mais une fois instruit, la belle étant encore venue, sous prétexte d'épier si je n'étais pas dans le lit avec ma sœur, je n'avais pas été sa dupe, je lui dis qu'elle était entrée chez moi avec sa double clef comme chez Bétigny... A ce nom, elle me pria de garder le silence ; et n'ayant plus rien à ménager, puisque j'étais instruit de sa pire aventure, elle se comporta en Messaline. La preuve que son but venait d'être rempli, c'est qu'elle revint plusieurs fois, en m' assurant qu' elle ne le faisait qu'afin d'aflfermir d'autant la vertu de Jeannette et de M"^« Leprînce.

Jeannette ne passant plus pour ma sœur, on crut qu'elle deviendrait ma femme, et que c'était pour cela que j'avais conservé si soigneusement sa vertu. La petite Leprince, que j'étais enfin parvenu à remettre avec son mari, m'en parla. Je fus obligé de lui dire que c'était l'impossible, tant que je serais mineur... Je laissais ainsi des espérances. Mais en honnête homme, je les ôtai à Jeannette, en lui expliquant l'importance de n'en rien dire, jusqu'au moment où elle aurait trouvé une place, ou un parti avantageux.

Après le départ de la petite Leprince, Jeannette garda sa chambre, pour coucher seulement. On continuait de nous observer. Notre exactitude à ne pas

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manquer aux bienséances, notre bonne amitié, qui ne sentait pas l'amour, nous garantirent de la mauvaise langue de notre hôtesse ; car on sait que les femmes de cet acabit ont la langue aussi libertin^ que le reste , Au lieu de cela, cette femme allait disant à tout le monde : « Ils ne sont frère et sœur » que de pays; mais ils s'aiment aussi honnète- » ment que s'ils l'étaient de chair et de sang. » Ces deux jeunes gens me touchent et m'inté- » ressent , comme jamais personne ne m'a inté- » ressée; je ne sais ce que je ne ferais pas pour » eux... Ils se sont connus enfants : hé bien! » ils s'obligent à présent en frère et sœur... Mais » c'est que c'est une innocence de conduite ! » Je voudrais que vous les vissiez, ma voisine. » Et souvent le voisinage venait nous épier dans l'escalier, pendant notre dîner et notre souper. Je ne rentrais et ne sortais jamais sans embrasser Jeannette, mais (je le répète) comme une sœur. Le soir, à l'heure de se retirer , elle venait m'embrasser. Je lui disais tendrement : — « Bonsoir, ma » bonne amie; bonne nuit! » Elle me disait :

« Dors bien, mon cher Nicolas ; car tu as bien » de la peine!... » Souvent nous nous disions : — « Adieu, mon frère! — Adieu, ma sœur! » et jamais la moindre liberté n'accompagnait nos caresses. Cette conduite, connue de tout le monde, par le moyen de notre hôtesse, qui était bien aise de raccommoder un peu sa réputation délabrée avec notre vertu, produisit enfin le bonheur de Jeannette.

Un riche marchand de la rue Saint-Antoine, v.euf et sans enfants, âgé de cinquante ans environ, cherchait une honnête fille pour sa boutique. Il était de la connaissance de notre hôtesse ; il vint la voir, un dimanche du mois de Mars (c'était le troisième de carême). Nous sortions, Jeannette et moi. Frappé de sa beauté, le marchand demanda qui elle était ^ Jeannette me dit en ce moment : « Mon frère, avez- » vous pris le parasol ? — Vous l'entendez, » dit la causeuse Lallemand à son ancien courtisan. Je répondis à ma compagne : — « Je Tai oublié , ma » sœur, je vais monter le prendre. -^- Non, non, » dit-elle en y courant; « cela te fatiguerait, et moi, je » suis toujours assise. » Le marchand nous examinait. Elle revint au moment où je saluais M"^ Lallemand, à laquelle elle sourit de cet air charmant qui la rendait si séduisante. Elle était d'une propreté appétissante. Je lui pris le parapluie qu'elle voulait porter, ce qui fit entendre sa voix douce et ces petits mots enfantins , délicieux, que savent trouver les jeunes personnes avec ce qu'elles aiment. Elle salua , et fut saluée de tout le monde de notre petite rue. Nous partîmes... Je rendrai compte tout à l'heure de cette promenade : le 21 Mars, de façon ou d'autre, devait changer le sort de Jeannette...

Dès que nous fûmes éloignés, notre hôtesse, toujours empressée à se faire honneur de nos mœurs, surtout auprès d'un homme qui ne lui en savait pas de trop régulières, lui dit :, « Ce sont deux de mes » locataires. — Ce sont le frère et la sœur, à ce

» que j'entends?... Ils font plaisir à voir! — » Ha! je le crois bien! » Et sur-le-champ, elle lui fit toute notre histoire, comme elle la savait. — a Mais, est-ce bien vrai? » dit le marchand. — Si » vrai, que tout le voisinage, qui les épie sans cesse, » vous en dira autant que moi : c'est un miracle de » bonne amitié!... Mais c'est que la jeune personne » est jolie! — Jolie?... elle est belle! » s'écria le marchand. — « Hé! ne vous échauffez pas tant! » elle ne sera ni pour vous, ni pour d'autres. —

» Peut-être, après que je me serai informé Mon

» ancienne connaissance, vous n'y perdrez rien

» Si tout ce que vous venez de dire est vrai, et » qu'elle le veuille, j'ai trouvé ce que je cherche : » une fille honnête et attrayante, pour mettre à la » tête de ma maison ; je lui assurerai un sort au bout » de quelques années : à condition qu'elle ne me » quittera pas... » M^^ Lallemand, sûre de la vertu de Jeannette, préféra que ce fût elle à une autre, qui lui enlèverait certaines attentions du vieillard ; elle redoubla ses éloges, et les fit confirmer par tous ses voisins... Le marchand fut persuadé.

Cependant Jeannette et moi nous allions au boulevard du Temple. Ma compagne n'avait pas revu ses hôtes du Pont-aux-Choux, depuis le jour de son départ avec moi : nous y entrâmes. Ils nous reçurent assez fi-oidement, tout en me faisant politesse. Ce qui fit que nous restâmes peu, et que nous allâmes nous promener du côté de la Haute-Borne. Au détour d'une rue solitaire, deux ou trois petits gar-

92 17 s 6 — MONSIEUR NICOLAS

çoiis d'environ quatorze et quinze ans, qui se trouvaient là, se mirent à regarder Jeannette avec admiration : « Ho ! la jolie amoureuse qu'il a donc là ! » s'écriérent-ils ; « il doit bien la caresser! «Jeannette devint comme une rose, et parut encore plus belle... En ce moment, nous entrions dans la grand'rue de la Courtille : un équipage, où étaient deux hommes et deux femmes, s'arrêta, les glaces se baissèrent, et on regarda Jeannette. « Elle est charmante! » disaient les hommes. — « Elle est... drôlette, » disaient les femmes... Jeannette n'avait l'air que d'une grisette, quoiqu'elle fût en robe de soie. Pour moi, j'étais en gros bergopzom vert, à glands et brandebourgs, avec un gros manchon d'ours, à ceinture de poil; si ma figure eût été munie de crocs, large et plate, j'aurais eu assez l'air d'un cocher de bonne maison. Une dame m'appela : ccM...n...am... » M...onsieur ! est-ce votre femme, que cette jeune » fille? — C'est ma sœur, Mam'selle ou Madame. » — Ha !.. . Que fait-elle ? — Madame. . . nous sommes » de province, et ma sœur demeure actuellement » avec moi, dans mon petit logement de garçon. — » Êtes-vous gens de maison ? — Non, Madame, je » suis imprimeur, et ma sœur travaille en modes. » — Voudrait-elle une place ? — Ha ! mon Dieu ! » c'est tout son désir et le mien. Madame; une » place convenable, car. . . nous sommes de bonne » famille, et nous avons de l'honneur. — Il s'ex- » prime bien! » dit l'autre dame... — « Savez-vous » coiflfer? — Oui, Madame, » répondit Jeannette. —

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« Ha ! quel son de voix ! » se dirent tout bas les deux hommes. — « C'est ce qu'il faut, » disaient entre elles les dames. . . « Voudriez-vous, ma fille, » entrer au couvent, auprès d'une jeune demoiselle ») de condition ? — Oui, Madame, » dit Jeannette en rougissant. Je repris la parole : — « Si Mes- » dames veulent nommer leur hôtel, demain j'\' » conduirai ma sœur. — C'est bien pensé... A » l'Hôtel Richelieu... demain, onze heures... » dit un homme... — « Si vous voulez dire votre de- » meure, » continua un des hommes, « j'enverrai » ma voiture. — C'est inutile ! » dit vivement une dame... Ce qui fit que je ne la désignai pas... On partit. — « Elle est réellement jolie ! » disait-on en s'en allant.

Je dis à Jeannette : — « Nous verrons si cela vous » convient, à tous égards ? — Je m'en rapporterai » entièrement à vous; je n'ai personne ici qui s'in- » téresse à moi, si ce n'est vous ; et comme vous » me tenez lieu de frère, il est juste que vous en » ayez l'autorité. » Je désirais que Jeannette fût placée, malgré la douce vie que nous menions ensemble. C'est que Fanchette, Madame Parangon et M. Collet me donnaient des inquiétudes... Nous fîmes un petit goûter, chez une sorte de traiteur, qui nous servit une carpe frite. J'observai qu'on nous enferma pendant environ trois quarts d'heure : ces gens-là étaient apparemment accoutumés à recevoir des couples de sexe différent, et ils se comportaient avec une obligeance vraiment achalan-

deuse. Nous ne fûmes de retour qu'à sept heures. Je me disposais à descendre, pour consulter M™« Lallemand sur ce qu'il y avait à faire le lendemain, relativement aux dames que nous avions rencontrées, quand nous la vîmes entrer dans notre chambre. — a Bonne nouvelle à vous apprendre! » nous dit-elle ; a il se présente une place pour votre » sœur, et peut-être un établissement; car j'ai parlé » comme je le devais, et le reste dépendra d'elle et » de vous. » Elle détailla les propositions du marchand mercier; elle nous en fit sentir les avantages; et je préférai ce dernier parti, car, pour Jeannette, elle n'avait pas de volonté... Je parlai de notre rencontre. — c< Gardez-vous bien de la mener là ! » s'écria notre hôtesse; « j'ai été femme de chambre, » et je sais ce que c'est : si la maîtresse elle-même )) ne taponne pas une jolie fille comme ça, le maître, » l'intendant, le maître d'hôtel, le valet de chambre, » et jusqu'aux laquais, vons attaquent, vous tri- » potent, et quelquefois une pauvre fille est violée. . . » (Je vis bien qu'elle outrait les choses pour nous dégoûter)... « Cela, » continua-t-elle, « ne doit servir » qu'à nous faire valoir un peu auprès du marchand, » et j'aurai soin d'en tirer avantage... » Il semblait que tout le monde prît part à nos petites affaires, comme si on eût été d'autits nous-mêmes. J'ai depuis admiré comme on me secondait, pour m'ôter une" fille jolie, douce, obligeante, un sujet parfait! 11 semblait que le Sort craignît de me laisser quelque avantage, pour le temps de mon malheur, qui

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s'avançait à pas de géant : Colette n'avait plus qu'une année à vivre!...

Le lendemain, nous eûmes la visite du marchand mercier. Jeannette était seule, et me raccommodait, suivant son usage de me donner le premier jour de la semaine, lorsqu'il arriva, conduit par notre hôtesse, a La voilà comme elle est toujours, » lui dit M™« Lallemand. — «La modestie de Mademoi- » selle fait mieux son éloge que tout ce qu'on peut » dire, » répondit le marchand. Jeannette était en bonnet rond tout blanc, fichu de soie de sa mère, camisole et jupe de satin bleu, des débris d'une vieille robe, faites à ravir par elle-même, des bas de coton à coins rouges, et des sabbts mignons, garnis au fond et bien panoufîés, que je lui avais achetés la veille au Palais. Tout cela était d'un goût, d'une propreté, qui la rendaient charmante ! Le marchand était émerveillé!... Il causa seul à seule avec Jeannette jusqu'à mon arrivée pour dîner. L'hôtesse me prévint en passant : ce qui fit que je montai avec précaution. Quand je fus tout prés de la porte, ma sœur répondait : — « Ce que vous me dites, Mon- » sieur, est très honnête! mais je ne saurait en être » flattée, puisque l'honnêteté de mon frère a été si » entière et si généreuse, que l'indulgence là dessus » lui serait injurieuse. — Toutes vos réponses » marquent de l'esprit. Mademoiselle, autant que » de sagesse; mais d'où vient continuez-vous de » l'appeler votre frère, puisque vous êtes convenue » qu'il ne l'était pas? — Oui; je suis la fille unique

» de deux infortunés qui s'aimèrent tendrement; » l'épouse mourut de douleur d'avoir perdu son » mari, et me laissa orpheline... Je n'avais ici per- » sonne au monde, lorsque... mon frère, ce jeune » et vertueux compatriote, qui m'avait connue et )) estimée dans notre ville, qui avait connu et honoré » ma famille, surtout mon oncle le chanoine, intime » ami de son frère le curé de Courgis, apprit que » j'étais ici, en.... service... Son cœur généreux » s'en indigna ! Il vint me trouver : — « C'est Made- » moiselle Demailly que je trouve en cet état!... » Vous me connaissez; vous avez entendu parler » de l'honnêteté de mon frère le curé de Courgis, » et de toute ma famille; je suis engagé avec ifne » autre : je ne la trahirai pas... Mais venez avec » moi; je serai votre frère, vous serez ma sœur, et » tout ce que j'ai, tout ce que je gagnerai est à nous » deux. » Je l'accompagnai. Et cet excellent jeune » homme a surpassé, en attentions et en égards, tout » ce qu'il m'avait promis. Il m'a donné la réalité de » frère; et je ne lai en conserverais pas le nom?... » Ha 1 c'est un frère unique ! depuis quelque temps, il » est toute ma famille I je lui conserverai un cœur de » sœur, jusqu'à mon dernier soupir!... » Je n'y pus tenir, et me jetai dans les bras de ma jeune amie, en lui disant : — « Si je n'étais pas engagé avec la » Vertu même, vous ne cesseriez d'être ma sœur » que pour devenir ma femme.. . » Je saluai ensuite le marchand, qui me proposa d'aller dîner chez lui, avec Jeannette et notre hôtesse. J'acceptai; il des-

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cendit prévenir M"^*^ Lallemand; je m'habillai. — « Ma bontie amie-sœur! ce marchand me paraît un » honnête homme. Et vois, chère sœurette? si » nous avions été des misérables, à vivre dans le j) libertinage, oserions-nous lever les yeux sur )) lui?... » On nous écoutait : la dame Lallemand, préparée d'avance, était revenue avec le marchand, pour nous prendre. En ouvrant la porte, je les trouvai dans l'attitude écoutante... On voulut que Jeannette vînt comme elle était, et sa beauté n'y perdait rien.

Le dîner fut très agréable .. Le marchand nous avait prévenu, dans le fiacre, de nous y traiter de frère et de sœur. Dès en nous mettant à table, il dit à une vieille cuisinière qui nous servait : — « Voilà » votre nouvelle maîtresse, à laquelle vous obéirez » comme à moi. — Ha ! je m'en suis quasi doutée » en vous voyant sortir, ce matin, d'après ce que » vous avez dit c'te nuit, en rêvant. — Comment ? » comment ? hé ! qu'ai-je donc dit ? — Vous disiez : » Assurément, si elle est comme ça, je V épouse I cest un i) trésor! oui, oui, un trésor!,,. Voilà comme vous » disiez en rêvant. D'où ce que j'ai conclu, que » vous alliez vous marier. » Le marchand ne répondit que par un sourire... Nous laissâmes Jeannette dans sa nouvelle demeure; et je fus bien surpris, à notre retour, de voir que son bagage était déjà chez le marchand! Mon hôtesse se mit à rire : — «La » cassette était derrière notre fiacre... Ce que vous » vous êtes dit, au moment où nous remontions, a

j» déterminé le mercier. Et sachez qne pour ne pas » démentir sa cuisinière, il lui fera £ûre, ce soir, par 9 Jeannette, le présent de noces...» Je fiis transporté de joie! Insensé!... Mais je me réjouissais alors de tout ce qui aurait dû m^affliger... En connaissant tout le mérite de Jeannette, tant pour la sagesse que pour l'économie, le marchand prit pour elle une estime fondée, et l'épousa au hout de six mois de séjour chez lui.

Quant â moi, resté seul, isolé, avec la seule satisfaction d'avoir contribué au bonheur de mon amie, je fus pendant quelque temps abandonné à la lubricité de la libertine Lallemand. Ses crapuleuses infidélités et son goût pour les femmes m'éloignèrent d'elle. Je cherchai à me dissiper, tantôt en m'occupant de mon art, et tantôt en faisant des connaissances de libraires. Je me liai fort avec Ganneau, riche libraire nouvellement veuf, et qui m'offit de me prendre chez lui. J'hésitai si je le ferais. Mes amis de Paris m'en empêchèrent, et me firent ainsi peut-être manquer la fortune, car ce libraire avait une fille unique fort laide, alors âgée de six ans, et qu'a depuis épohsée, malheureusement pour elle, le notaire Lafresnaie. Vu l'amitié que me témoignait ce nouveau Pombelins, (a) il paraît qu'après mon malheur, il aurait été ma ressource...

(a) Allusion au riche ami du patron d'Edme Restif, père

de Nicolas. Voir la Vie de mon père,

(N, de rÉd.)

ciNauiÈME ÉPoauE — 1756 99

J'allais voir Jeannette, mais jamais seul : je me faisais accompagner par ma sœur Geneviève ÇV Ursule du Paysan, en amalgamant son histoire avec celle d'Ursule Rameau). Geneviève y allait souvent sans moi, et elles se firent ainsi réciproquement une connaissance honnête. Gaudet, nouvellement arrivé, devint amoureux de ma sœur, jusqu'à la frénésie. Jeannette m'en avertit, mais mon ami était encore sans état, et ma cadette n'avait pas dix-sept ans; je leur fis mes observations, qu'ils parurent goûter. Mais ils se cachèrent de Jeannette et de moi; et mon ami, sans aucune mauvaise intention, corrompit ma sœur... Il est si vrai qu'il n'avait aucune mauvaise intention, que Geneviève, séduite, ou même violée par le prêtre Dusautoir son confesseur, étant devenue grosse, Louis Gaudet voulait absolument l'épouser, ce qui n'eut pas lieu, uniquement parce que mes fi*ères de Courgis firent enfermer l'infortunée Geneviève à Pélagie, où ils la détinrent environ huit ans... On découvre ainsi, dans cet Ouvrage, les bases du Paysan-Paysanne pervertis, bases vraies, mais romanisées dans un roman. Revenons un peu sur nos pas.

Je voyais Boudard de temps en temps. J'étais, depuis quelque temps, avec la jeune Demailly, que je lui cachais, lorsqu'il me proposa enfin de me mener aux Français, C'était le dimanche i^"" Février. Nous y vîmes le Méchant, et, je crois, la Pupille. Je fus enchanté!... Le spectacle devint, par la suite, un plaisir qui me tint lieii de tous les autres, celui des

femmes excepté. Je ne le renouvelai, cependant, qu'après ma séparation d'avec Jeannette. Mon ami Gaudet étant arrivé huit jours après, avec ce Bour^ dignon, qui depuis s'est emparé des derniers moments et de la cassette de René Lebègue, mon beaupère, je les menai à mes chers Français, que Gaudet goûta peu. Pour moi, je ne pouvais me rassasier de cet amusement; le lever de la toile était un instant délicieux!... Avant le spectacle, Geneviève m'était venue voir, et nous l'avions conduite chez Jeannette, avec laquelle je n'avais osé la lier, pendant que cette jeune personne demeurait avec moi. Ce fut ainsi qu'il fit la connaissance de ma sœur, qu'il allait attendre seul. Car pour moi, je ne manquais plus le spectacle, où j'aurais voulu aller tous les jours... Mais avant que ma sœur Margot s'aperçût des rencontres de Geneviève et de Gaudet, et que, pour y couper court, elle eût placé notre jeune sœur chez des dévotes de la rue des Cinq-Diamants y j'eus quelques relations dans la maison où elle travaillait pour lors, rue Denis, prés Sauveur.

Geneviève avait une compagne, appelée Agathe Fagard, brune charmante, que j'aurais aimée si j'avais été libre. Mais sa qualité de compagne de ma sœur fit que, tout en la recherchant, je fiis sincère avec elle. Nous nous évitâmes réciproquement, après nous être plu d'abord. Une année plus tard, cette aimable fille m'attachait; elle me préservait des écarts qui vont me déshonorer, et m'eût rendu heureux. Elle me dit un jour : « Votre sœur m'avait

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» fait vous aimer, avint de vous avoir vu, par la » haute opinion qu'elle m'avait donnée de vous... » Vous êtes encore au-dessui. Elle me racontait » souvent comme vous l'aimiez dans votre jeu- » nesse, et les caresses que vous lui faisiez. Cela » n'est pas étonnant, lui disais-je, jolie comme tu » l'es! Ha! ma bonne amie! répondait-elle naïve- » ment, tu es plus jolie que moi, et je voudrais, » pour tout au monde, t'en voir caressée, tant ça » serait charmant ! » Je rapporte ce trait pour donner une idée des conversations et de la façon de penser des fillettes de modes, non corrompues encore... Fagard est dans mon Calendrier, sous le nom de Séraphine Jolon, par les raisons qu'on y verra.

Le i^»" Avril, je cherchai une imprimerie pour mon ami Loiseau, qui devait arriver sous peu de jours. Le 10, je reçus sa réplique à ma réponse, et il est noté qu'elle me causa le seul mouvement de joie que j'eusse éprouvé, depuis ma séparation d'avec Jeannette. Le même jour, une lettre incrépative de l'abbé Thomas, qui me reprochait comme un crime ma liaison avec Jeannette, vint modérer l'aise que me causait la prochaine arrivée de Loiseau. Je déchirai cette lettre avec fureur, en* traitant de Céléno celui qui me l'avait écrite : « Ces malheureuses » harpies, » m'écriai-je, « souilleront jusqu'à mes » vertus! » Le même jour, étant allé pour voir ma sœur Geneviève, je ne trouvai que Fagard, qui m'apprit qu'une sœur aînée (Margot) était venue la prendre, pour la mettre chez une dévote, rue des

Cinq-Diàmants, ne la trouvant pas bien avec une mondaine comme la marchande chez qui elle était avec Agathe. C'est dans cette maison (je le répète ici avec douleur, parce que c'est le crime de la piété), que Geneviève a trouvé le malheur; la jolie Fagard et le sacripant Gaudet eussent préservé ma sœur (puisque si le dernier l'eût égarée, elle se fût retrouvée avec lui dans les bras d'un honnête mari) ; ce fut dans cette maison que la jeune infortunée fut séduite ou forcée par son infâme confesseur, nommé Dusauioir, prêtre habitué de Saint-Jacques-la-Boucherie, qui * la rendit enceinte. Elle fut ensuite abandonnée à la sévérité des enfants du premier lit, qui la firent renfermer à Sainte-Pélagie, où elle est restée jusqu'à la mort de mon père [a). Depuis, elle a épousé le nommé Tilhien, cocher de fiacre, ensuite cocher domestique, fils de sa nourrice ; mais mon père et ma mère ne l'ont pas vu; ils étaient morts... Cet homme est aujourd'hui procureur-syndic de la Municipalité de Sacy, grâce à la Révolution ! Il ne m'aurait fallu, pour terminer mes jours à la Grève, que vivre sous la dépendance de l'abbé Thomas, au lieu de l'indulgente Madame Parangon ! Pour le curé, il est bon, mais trop emporté, trop abruti par la dévotion, qui lui a ôté tous les sentiments naturels, pour y substituer l'esprit de parti, le fanatisme le plus absolu, en prenant au propre ce mot fanatisme, et non au figuré.

(a) En Décembre 1763. (N. de l'Éd,)

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comme c'est l'usage Quittons ces funestes

objets...

Je n'ai revu Fagard qu'une fois; elle ignorait le malheur de ma sœur; mais elle avait entendu parler de sa captivité, des bruits vagues étaient venus jusqu'à elle : je pleurai de rage en lui parlant. Elle mit sa main sur la mienne, en me disant : « Ha ! Mon- » sieur Nicolas! on a perdu votre sœur! je la con- » naissais bien, et Madame la connaissait bien » aussi; c'étaient des personnes comme nous qu'il » lui fallait... » Je n'ai jamais revu l'aimable Fagard... Elle se maria peu de temps après avec un propriétaire de plusieurs fiacres, carrosses de remise, etc., par conséquent très aisé... Je reviens au jour où je ne trouvai plus ma sœur Geneviève avec elle.

Ce même soir, troublé, chagrin, je fis une triste expérience ! c'est qu'une passion excitée réveillait en moi toutes les autres; je me laissai leurrer par la description que me fit une matrulU (a), et je livrai mon corps à une jeune prostituée. C'est pour la seconde fois... J'allai ensuite aux Italiens, pour la première. J'avais vu Y Opéra -Comique à la foire Saint-Germain le 8 Mars ; j'étais ivre du plaisir de la scène : Carlin m'enchanta aux Italiens; il jouait avec Coraline, dans Arlequin sauvage. Cette actrice

[a) MaTpu>,>ïj ou MaTjOu^ïj, femme qui tient une maison de prostitution, mère moquer elle,

(N. de l'Éd.J

me causa une émotion si vive, que je donnai pour la première fois, à sa vue, dans un écart presque toujours répété depuis, quand je vais au spectacle : l'imagination embrasée, le corps tendu, emittebam nullo juvante contact u.

Je ne trouve rien dans mes Memoranda jusqu'au 17 Mai : c'est que j'avais travaillé sans me déranger, sans me divertir, sans voir aucune de mes connaissances. Le jour où nous en sommes, j'étais sorti pour aller aux Italiens; aux environs de ce spectacle, j'aperçus une jeune et jolie personne, sous un déshabillé du goût le plus exquis... Son élégance me donna des doutes sur son honnêteté. Je la suivis jusqu'à sa porte. Elle entra dans une allée assez obscure. Je lui parlai. Elle ne me répondit pas. Je ne sais à quel excès elle avait porté mes désirs par sa mise provocante; mais j'étais dans une sorte de fureur (i). Je l'atteignis dans l'escalier, et je lui fis l'insulte la plus grossière. Elle appela au secours. Il fallait qu'il n'y eût personne dans la maison en ce moment. Je ne m'étonnai pas de ses cris, et je la poursuivis jusque chez elle, où j'entrai avant qu'elle eût le temps de refermer la porte. Elle courut à la

(i) Tel était, en moi, l'effet immanquable de l'abstinence des femmes : j'entrais en fureur, à moins que je ne vécusse journellement avec une jolie, comme, à Auxerre, Toinette, et à Paris, Jeannette Demailly, bien que je n'en jouisse pas. Mais, solitaire, j'entrais en fureur à la vue d'une jolie personne. Moine, Chartreux par exemple, j'aurais été le plus coupable ou le plus malheureux des êtres I

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croisée. Je la retins par sa jupe. Elle pâlit, et me dit : « Monsieur, si vous êtes un voleur, ne me tuez » pas!... » Je souris : — « Loin de vouloir vous » tuer, si vous êtes une fille honnête, comme il me » le paraît par votre conduite^ je vous marquerai » tout le respect que vous méritez; dites -moi, » qu'êtes-vous ? » Elle était tremblante : — « Je » suis ici chez mes parents : ma mère est marchande » de modes bijoutière au Palais, et je viens cher- » cher quelques colifichets, ceux de la boutique » étant vendus. » Je lui fis alors des excuses, et je la priai de me pardonner ma témérité. Elle était surprise de me voir me retirer, après lui avoir baisé la main... — « Vous êtes adorable, » lui disais-je; « vous m'aviez inspiré des... sentiments si vifs que » je me serais fait hacher pour les satisfaire. . . Mais. . . » je serais au désespoir de rien entreprendre... qui » pût.... déplaire... à une demoiselle honnête. — » J'en suis persuadée,» me dit-elle; «et si... je » vous... connaissais... — Ha! Mademoiselle, je » suis un provincial fi*anc, qui ne se déguise pas... » Vous me voyez en entier; je ne cache rien... » Daignez me croire... » Et je l'embrassai fort vivement. Elle sourit. — « Je suis, » reprit- elle, « figu- » rante aux Italiens, et j'ai quitté ma mère pour m'y » rendre à l'instant. — Vous êtes danseuse ! . . . Ha ! » que cet art vous rend adorable à mes yeux ! » Je ne m'en tins pas aux paroles : j'obtins un triomphe, difficile! mais je l'obtins...

— a Laissez-moi, » me dit ensuite la jolie dan-

seuse; « il faut que je sorte seule. — Je vais au spec- » tacle, » lui dis-je, « et je vous y verrai. » Elle en parut charmée; mais elle me considérait comme une personne qui attend quelque chose. Je sortis. Elle me regarda très froidement, lorsque je passai la porte. — (( Quand pourrai-je vous revoir, ma belle ? » lui dis-je. — « Je ne reçois pas de jeunes gens, » me répondit-elle en me fermant au nez sa porte avec colère. Peu fait aux usages, il faut avouer que je ne compris rien à sa conduite. Mais Boudard, à qui je racontai mon aventure, me dit qu'elle était fâchée que je ne l'eusse pas payée... Ce fut un trait de lumière... Pour revenir, j'allai au spectacle; j'y vis ma jolie figurante; elle était bien, fort bien, et ne paraissait pas sans talent... Je la nommerais bien ; mais je ne le veux pas, attendu qu'elle a fait une sorte de fortune.

Le 2 1 Mai, je vis pour la première fois la jolie Berthé, fille d'un maître chapelier, originaire d'Auxerre : les parents de cette jeune fille étaient venus à Paris après une faillite. Elle était vive, folâtre, coquette, et n'avait qu'environ seize ans. Je pris insensiblement beaucoup de libertés avec elle, mais en évitant de m'engager trop loin. Je me livrais par tempérament aux filles perdues : ce qui me blasait un peu, et me donnait la force nécessaire pour m'éloigner d'une fille honnête, dès que je sentais qu'elle intéressait mon cœur. J'en connaissais d'aimables, ^iie Fagard, M^^« Destroches, dont j'ai dit un mot, sa sœur Madelon, plus aimable encore, mais que je

CINQUIÈME ÉPOaUE — 1756 IO7

ne rencontrais que rarement chez la maîtresse de sa sœur et de la mienne, une dame Brocard; je cessai de voir toutes ces jeunes personnes par ce motif, c'est-à-dire dés que je sentais mon cœur. Je regardai quelque temps la petite Berthé comme sans conséquence ; mais en peu de temps elle devint si jolie, si provocante par son genre de parure, que je fus obligé de la fuir. M"« Greslot était invisible pour moi, depuis la découverte de mes sentiments pour elle par mon beau-frére ; une jolie personne de la rue des Lombards, voisine du confiseur où demeurait mon ami Gaudet, ayant fait attention à moi, à l'occasion d'un entretien que j'avais eu avec ce jeune homme, elle le pria de m'engager à lui parler; il me le dit plein de joie; car il m'aimait; je me rendis à son invitation par curiosité. Je trouvai la demoiselle de V Image-Sainte-Geneviève si aimable, que je négligeai mon ami, pour ne pas la revoir... Mais après mon malheur, aucune de ces occasions ne se présenta.

J'écrivais souvent à Madame Parangon. C'était une occupation que j'aimais; cependant elle recevait peu de mes lettres; j'en brûlais au moins les trois quarts, ou je les mettais en réserve pour les lui montrer un jour, et je ne laissais partir que celles qui pouvaient, en cas de malheur^ être vues de tout le monde. Ses réponses étaient encore plus rares ; elle ne m'écrivait que dans certaines circonstances, où elle était sûre que la lettre serait mise à la poste à l'insu de tout le monde, car elle n'avait plus Toi-

nette au mois de Mai 1756. Cette fille l'avait quittée de son aveu, après avoir été vivement attaquée, ou plutôt violée dans la maison; elle entra chez M. de Pincemaille, directeur des Aides. Ce fut un grand malheur pour notre petite société d'amis, comme on le verra par la suite.

Ce fut le 27 Mai, jour de V Ascension, que m'arriva cette aventure pervertissante, déjà rapporté dans la seconde partie du Porwog^rop^^, note D. J'étais sorti le matin avec Boudard, pour aller diner ensemble chez notre ami Renaud, qui commençait dés lors à me goûter beaucoup. Nous devions l'engager, Boudard et moi, à procurer à Loiseau une place au Louvre : Boudard n'y était plus; il travaillait dans une imprimerie clandestine, où l'on a fait depuis la Correspondance, et il prétextait son séjour à Paris d'un engagement dans les Gardes-Françaises : il parait que l'officier était instruit. . . En traversant le Pont Saint- Michel, nous rencontrâmes une très jolie femme avec son mari, un homme mis en noir, perruque carrée, à trois marteaux, ayant l'air d'un homme de robe ou de pratique. La beauté de la dame me frappa, me ravit en admiration; jamais je n'avais vu de figure plus aimable, de mise plus provocante et mieux entendue; je crus voir le pied souple, la jambe fine et faite pour les Grâces qui portaient Madame Parangon. C'était surtout son pied migrion, chaussé d'une mule verte, qui fi-appait mes regards ; cette mule était si petite, si mignonne, qu'on n'en a jamais vu de pareille, si ce n'est à la duchesse de

CINQjUlÈME ÉPOQ.UE — I756 IO9

Choiseul ou àM"« Lévêque, à laquelle je dédierai le Pied de Fanchette; c'est une marchande de soieries de la rue Saint-Denis, vis-à-vis la fontaine des Innocents, Il fallut pourtant cesser de regarder cette nymphe délicate; Boudard m'appelait, et la belle descendait le pont du côté opposé à notre route. Arrivés chez Renaud, je n'étais occupé que de ma rencontre : j'en parlai beaucoup, après néanmoins ce qui regardait Loiseau. En quittant la table, on descendit pour aller aux Tuileries, Je n'étais pas tranquille; j'éprouvais une certaine inquiétude; il me semblait que je re verrais, dans la journée, ma belle du Pont Saint-Michel et sa jolie mule verte, en revenant dans mon quartier. Je m'échappai donc, et je m'y retrouvai à huit heures du soir. Je parcourus plusieurs fois le pont; enfin, j'allai jusqu'à la ruelle des Prêtres-Saint-Séverin, que je pris, afin de ne pas revenir sur mes pas, et pour redescendre par la rue de la Parcheminerie, dans celle de la Harpe, Au bout de la petite rue des Prêtres, dans l'endroit étroit, où elle n'est plus qu'une ruelle, demeurait la Macé, ma compatriote (elle était de Nitry). Cette Macé, qu'était-ce ? Une wa/rw//^' (a) passablement fameuse. .. Je l'avais déjà vue deux ou trois fois, et elle me favorisait beaucoup, parce, disait-elle, qu'étant petit, elle m'avait fait sauter sur ses genoux. Elle était en faction sur le pas de sa porte; elle fit un signe de joie en m'apercevant, et me demanda comment je me por-

{a) Voir la note, p. 103. (M de rÉd.)

no 1756 — MONSIEUR NICOLAS

tais? — a Bien! parfaitement bien. — Combien y » a-t-il que tu n'as vu de femme ? — Ho ! longtemps ! » longtemps! — Bon!... Si tu veux une aventure... » charmante, une aventure unique... je suis en état » de te la procurer sans qu'il t'en coûte un sou. — y> Volontiers! car aussi bien je suis tout feu, depuis » tantôt vers le midi, que j'ai rencontré sur le Pont » Saint-Michel la plus jolie femme qu'œil d'homme » puisse voir. — Quelle qu'elle soit, fût-elle... » Madame de Pompadour, celle que je te réserve la » vaut bien. Entre : je vais te donner, en attendant, » un livre avec figures, pour t'amuser. — N'est- » elle pas chez vous ? — Non, je l'attends. — En ce » cas, je vais avertir chez mon hôtesse qu'on ne » veille pas pbur moi ? — C'est bien ! tu songes à » tout, tu es charmant... » Je partis comme Téclair, et un instant après, je reparus. La Macé m'introduisit.

Il faisait un peu froid ce soir-là. Je me mis auprès d'un grand feu, sur une sorte de sopha, et je pris le livre avec figures. C'était D. B. (a) que je ne connaissais encore que de nom. Je lus avec rapidité. J'en étais à Saturnin regardant par une fente de la cloison, avec la petite Suiette, ce qui se passait dans la chambre de Toinette, lorsque la porte s'ouvrit. La grosse Macé précédait avec un flambeau; une jeune nymphe la suivait : sa vue me frappe; mon

(a) Histoire de Dom Bougre, portier des Chartreux, ou Mémoires de Saturnin, (N. de l'£d,)

CINQ.UIÈME ÉPOQ.UE — IJ'^S III

cœur palpite; je la reconnais... C'était... ma belle du Pont Saint-Michel!... Je pensai mourir d'aise et de ravissement. Elle avait toute la même parure, notamment la jolie mule verte, que j'avais si bien examinée! Elle vint se jeter à mon col, et elle fit la fille de son mieux. Les jouissances se succédèrent rapidement depuis neuf heures jusqu'à onze, que la Macé vint servir un souper délicat; il n'entra que cette femme dans notre chambre. Nous mangeâmes; nous bûmes d'excellent vin; la dame fut ravissante. Jamais je n'avais encore vu autant de noblesse, d'aisance et de libertinage aimable : c'était pour moi une femme absolument nouvelle. Nous bûmes ensuite quelques liqueurs, qui me mirent en feu ; je pétillai de désirs. La Macé se leva en souriant, et nous laissa. Je me livrai à tout l'emportement d'une passion frénétique; j'épuisai tous les caprices, toutes les fantaisies de ma dame; enfin, à une heure, je n'en pouvais plus. Elle m'endormit sur son sein, posa doucement ma tête sur l'oreiller, dés que je fus immobile, et s'échappa. Je ne m'éveillai qu'à cinq heures. Je cherche ma déesse, et je vois à côté de moi la plus jolie des filles de la Macé. Elle lui ressemblait un peu ; elle avait la même robe ; mais on avait oublié la chaussure, et surtout de lui faire un pied aussi mignon : elle ne m'inspira que du dégoût. La Macé voulut me persuader que c'était avec cette fille que je m'étais diverti : je la regardai dédaigneusement, quoique ce fût Spiretie Laval y que j'ai revue depuis avec goût, et je sortis de chez elle. J'allai

respirer sur le quai des Orfèvres, Arrivé au Pont- Neuf, je m'assis épuisé sur le banc de pierre qui était devant la boutique du célèbre RigaL J'y étais à peine, que je vis passer un grand carrosse ou berline, dans lequel j'aperçus plusieurs dames, qui paraissaient venir de quelque bal, et parmi elles, à la place d'honneur, ma belle de la nuit. Mais elle ne me vit, ou ne me reconnut pas. Je voulus suivre le carrosse, charmé que le sort me donnât l'occasion d'accomplir le dessein que j'avais formé la veille, de connaître celle qui me favorisait. Je courus, mais les forces me manquèrent .. Si j'avais mieux connu la capitale et les livrées, j'aurais su par là ce que je désirais si vivement de connaître, le nom et surtout la condition de ma déesse : ce qui m'aurait été utile alors, ou m'aurait perdu... Mais je l'ai su dans la suite, en revoyant la même voiture, les mêmes gens et la belle dame, qui entrait aux Français, où elle était dans la loge des Gentilshommes de la chambre ; je demandai son nom, et on me le dit. Le reste est lettres closes. Ce qui m'embarrassait dans ma découverte, lorsque je la fis deux ans après, c'est l'homme à perruque carrée , avec lequel elle traversait à pied le Pont Saint-Michel. Je m'informai, par le moyen de Boudard et de Renaud, qui savaient toutes les anecdotes; j'appris que souvent la dame allait ainsi, avec un homme, un de ses gens d'aôaires, chez les personnes qu'elle employait à différents ouvrages, et qui ne la connaissaient pas autrement que par le nom de Madame Homo, Elle faisait, sous le même nom,

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plusieurs actes de bienfaisance; mais on ne dit mot de certaines actions, comme celle que je partageai... Cette partie de plaisir extraordinaire m'a toujours étonné ! Je la racontai sans déguisement à Renaud, en 1766, et il confirma toutes mes conjectures : il me dit que la comtesse d'E***, fille d'un duc-pair et femme d'un prince, n'était pas une libertine ; que son intention d'avoir un fils, qu'elle voulait attribuer à un mari fantasque, qui ne la voyait pas, n'avait rien de criminel, puisqu'elle ne faisait que lui rendre mépris pour mépris, injustice pour injustice. On devait l'enivrer; il devait se trouver dans le lit de sa femme; le duc, père de celle-ci, entrait dans tout cela... Par un malheur étrange, que j'ai su depuis (en 1771, par une couturière de la dame, depuis gouvernante de sa fiUe)^ le mari eut une absence forcée. Il ne fiit pas possible de réunir les deux époux.,. Septimanie (c'est le nom de fille de la dame), eut une fille, dont on fut obligé de cacher l'existence., , J'en reparlerai. Je l'ai déjà»presque nommée. Je lui remis, en 1767, le premier exemplaire de ma Luciîe... Ce fut une satisfaction que je me donnai. Le i^"" Juin, je me rappelai ma déclaration d'amour à Rose, miratus meam insan^m atque meam imbecilli' tatem (ce sont les expressions que j'emploie). En effet c'était une folie, dans ma position, qu'une passion pareille, mais elle prouve une grande vérité : c'est qu'à moins d'un vice de constitution, ou d'une trop grande exaltation d'idées, Thomme désire toutes les femmes, même lorsqu'il n'en adore

qu'une. C'est le but de la Nature, qu'un mâle suffise à plusieurs femelles : aussi la conservation des femelles est bien plus importante pour la population que celle des mâles. Le Genre humain, avec le système actuel des grandes armées et la monogamie Chrétienne, doit décroître insensiblement, et décroît en effet : si les princes veulent mettre la moitié de leurs sujets sous les armes, et les forcer au célibat, ils le peuvent, pourvu qu'ils aient la plus grande attention à conserver les femmes, à empêcher la prostitution, ou à la régler comme le propose le Pornograpbe, et qu'ils donnent deux épouses à tous les hommes non soldats. Les princes pourront encore augmenter la Marine, qui consomme tant d'hommes, en permettant aux femmes des marins, non grosses au départ de leurs maris, de faire un enfant ou deux, suivant la longueur du voyage, avec un jeune et brave garçon, désigné par Tépoux, dont l'aveu rendrait cet enfant légitime. Princes barbares, vous pouvez ensevelir dans les mines un tiers des hommes ; en perdre un autre tiers dans le célibat de vos moines et de vos prêtres, pourvu que, suppléant exactement tous ces hommes, vous donniez à ceux qui ratent autant de femmes à féconder (en pourvoyant à leur subsistance) que tous en auraient eues. Mais, pour ne pas renverser toutes vos lois, réalisez le Projet du Pornographe : alors plus de femelles perdues; toutes produiront, et vous aurez des mâles dont vous ferez tout ce que vous voudrez, usage et abus, soldats et moines.

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célibataires, et même des eunuques, surtout si vous ne souffrez plus de religieuses, ou que vous les fassiez porter ; tandis que vos femelles, destinées au public, vous reproduiront autant que si vous conserviez tous ces mâles... [Tout cela est, et plus urgent, et plus feicile aujourd'hui, sous le régime républicain, où nous sommes forcés d'avoir des armées plus nombreuses, et que nous avons rendu â la population les religieuses décloitrées, et les moines dépensionnés]... C'est un grand misérable, que cet auteur de Télèphe (i) acheté par la folie des gens du. monde, d'avoir osé établir l'infâme paradoxe, que la population n'est pas avantageuse! Cette maxime atroce, qui seule rend sa brochure le plus dangereux et le plus méprisable des livres, aurait mérité qu'on lui eût dit : « Si V Espèce est trop nombreuse, cest par toi quil en faut commencer la

diminution » M. de Voltaire, d'ailleurs si grand,

si respectable, va sans cesse révoquant en doute l'innombrable population des anciens peuples : c'est qu'il la juge d'après notre système destructeur; il ne peut concevoir qu'on ait fait autrefois plus d'enfants qu'aujourd'hui ; il ne considère pas, que si les hommes faisaient la guerre, et périssaient par milliers, la perte était réparée par les femelles, toutes productives; que si l'on dévastait un pays, il peuplait celui du vainqueur; toutes les femmes, conservées,

(i) Florian.

Il6 1756 — MONSIEUR NICOLAS

faisaient des enfants avec leurs maîtres, ou avec d'autres hommes, auxquels il les donnait. L'on avait ensuite des colonies de Naturels à exporter dans les pays dévastés. Envoyez aujourd'hui des colonies, comme autrefois : vous dépeuplerez votre contrée, comme a fait l'Espagne. La France est comme la Salpétrière, dont sœur Victoire, la supérieure, disait le i*"" Mai 1784, que tout ce que faisait cette maison se consommait dans la maison; qu'il n'en sortait pas de sujets; que tout y travaillait, mangeait, languissait et mourait, sans le moindre avantage pour l'État. Notre régime social est détestable! Je ne sais quel génie puriste et destructeur s'est emparé des Humains, depuis le Christianisme! Ils ont fait une honte, une imperfection de l'union des deux sexes ; un vice de la gaité et de ses accessoires; un crime du plaisir. Leur Jésus-Christ, ce crucifié, qui n'est peut-être qu'un personnage fantastique, réalisé par l'illuminé bancal Paul, puisque aucun des historiens contemporains n'en fait mention; leur Jésus-Christ, atrabilaire ou philanthrope par accès, a répandu sur toute la Nature le crêpe du deuil et de l'amére douleur : il n'exige pas de sang, il ne veut s'abreuver que dans le torrent de nos larmes... O Législateur féroce! permets, permets le plaisir! il vient si rarement!... Non seulement les nations modernes sont moins nombreuses, mais elles ont diminué d'activité; â moins qu'on ne veuille dire qu'elles sont plus occupées que les Anciens des arts non nécessaires. Elles sont obli-

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gées d'aller en Afrique, acheter les Nègres, pour cultiver l'Amérique, que les insatiables Européens dévorent, outre leur pays. Autrefois, qtie la fortune, son luxe et ses chatteries n'étaient pas nécessaires, le sol était cultivé en blé, ou en plantes nourricières, par chaque propriétaire, et produisait deux, trois et quatre fois plus que le nécessaire à la famille. On ne vendait pas, tout le monde en avait autant, si ce n'est quand toutes les nations furent obligées de nourrir Rome fainéante ; mais on élevait des animaux. En outre, l'homme mangeait, ou dévorait une infinité d'herbes, de racines, de fruits, comme le gland, etc., qui ne sont plus d'usage; il mangeait de tous les animaux sans exception; les apprêts étaient presque nuls; cent mille hommes égaux, tels qu'ils étaient autrefois, ou tels que je propose de les rendre dans mon Anthropographe, pouvaient vivre, et vivaient dans le même espace de terrain qui n'en nourrit pas quinze mille aujourd'hui. Que le grand Voltaire ne vienne donc plus révoquer en doute toute l'histoire profane et sacrée; les hommes existaient au nombre où ils sont portés, à peu près; cela nous étonne aujourd'hui; mais notre régime Chrétien, dévoreur d'hommes, n'existait pas... Voilà une excursion à laquelle tu ne t'attendais pas. Ami Lecteur? Je ne m'y attendais pas moi-même, en prenant la plume. C'est un coup de pied donné en passant aux préjugés superstitieux.

Le 9 Juin, je me mis en pension chez Bonne Sel-

Il8 1756 — MONSIEUR NICOLAS

lier, (a) femme d'un compagnon imprimeur à la presse, fils du maître imprimeur de Soissons : elle avait été femme de chambre de la princesse d'Épinoi, et elle avait du savoir-vivre. Le mari était un ivrogne, absolument sans conduite, surtout depuis qu'il avait perdu ses enfants, et néanmoins très dévot... La maison était celle de Sophie Grandjean, dite la Belle Pâtissière, qu'un gentilhomme de Picardie, appelé M. de Courbuisson, venait d'épouser par inclination. Il occupait le double appartement du second, avec son épouse. Une jolie Thérèse était femme de chambre de M"« de Courbuisson. Une jolie bouchère, M"e Faucheux, demeurait chez ses parents au troisième. Le quatrième était tenu par Bonne Sellier. Le cinquième était occupé, sur le devant, par M^^e Zoé Delaporte, institutrice ; sur le derrière, par les parents de la jolie Pèlerine Berthé, fille d'un chapelier. Je fus très bien chez cette hôtesse, excellente femme par le cœur, mais preuve nouvelle et complète qu'une femme ne peut avoir des pensionnaires sans être leur concubine. Quoique Bonne Sellier ne fût plus jeune, il était établi que tous ses pensionnaires l'avaient, ou qu'elle avait tous ses pensionnaires ; c'était notre femme, en"un mot ; la commodité lui tenait lieu d'attraits. Elle avait le plus grand soin de nous ; il semblait que chaciitî fût son unique mari, par les attentions qu'elle nous prodi-

(a) Dans une maison de la rue Galande, donnant par derrière rue des Trois Portes. (N. de PÉdJ)

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guait dans la maladie. Elle avait eu la figure très agréable; mais c'était de ces petits minois chiffonnés, qui se froncent de bonne heure. Cependant un jour de parure la rajeunissait de quinze ans, à trois ou quatre pas de distance, et seulement d'un bout de la chambre à l'autre. C'est ce qui ranimait de temps en temps les désirs de ses anciens commensaux, et lui donnait la pratique des nouveaux- venus. Je suis fâché de n'avoir pas des tableaux plus pudiformes à t'offrir, mon Lecteur : mais je préfère la vérité à la belle morale d'imagination, parce que la vérité seule est la morale : assez d'autres ouvrages, les Études de la Nature, de Bernardin, par exemple, nous édifient journellement par leur optimisme surnaturel. Ce n'est pas mon but, dans le Cœur humain dévoilé ; le motif de mon travail est de présenter la Vie d'un homme, telle qu'elle a été, sans réticences comme sans fard. Je ne sais que ce moyen de faire réellement connaître les Ressorts du Cœur humain : un seul fait déguisé doit égarer le Lecteur; il n'y est plus, et retombe dans le roman.

Le 14 Juillet, je me rappelai mon entrée dans l'imprimerie, mais sans quitter mon ouvrage : ce fut une simple commémoration intérieure. Je ne m'en attendris pas moins vivement, en songeant à Madame Par^gon, et ce fut à elle seule que cette journée fiit consacrée. J'avais reçu la veille une de ses lettres, oùjslle m'exprimait, sous une enveloppe énigmatique, la tendresse la plus vive, et une affection vraiment maternelle. Je me rappelle mieux

cette lettre ^ue les autres, l'ayant apprise par cœur, pour la réciter à mon ami Renaud, comme écrite à un autre que moi. Elle donnera une idée du style de toutes les autres. La voici :

« // croirait çm'On V oublie, si /'On était trop longtemps sans lui donner des nouvelles de ce qui Vintéresse, On sent tout ce que le pauvre enfant doit souffrir! C'est un jeune arbrisseau transplanté dans un climat brûlant. Il lui faut la rosée des consolations de l'amitié. Le cœur est ici le même pour lui, ainsi qu'à VOrïent de cinq lieues [a). Sa jeune Amie est toute à lui, elle en parle , et elle en écrit lorsqu'elle n'en saurait parler. Elle devient si jolie, jw'On peut défier toutes les Belles et toutes les inclinations. On a su dans le temps comme a fini celle d'Aquiline » (Jeannette) , « Cela fait tant d'honneur à l'Oriental de sept lieues (b), quOn regarde cette aventure comme une de ses plus belles actions, La jeune Amie pense tout de même^ et elle a été jusqu'à dire : « Je regarde comme fait à moi-même ce qu'il » a fait pour mon sexe, dans la personne d'Aquiline, » Quant à ce quOîi pense, cela est encore au-dessus : car On regarde Oriental comme un frère, un fils, un ami, un tendre ami, . , On pleure, en revoyant les endroits où

fa) C'est-à-dire à Vermenton, résidence de M. Collet, à cinq lieues d'Auxerre, (N, de VÉd.)

(h) Sacy, pays natal de Nicolas, est à sept lieues d'Auxerre. (N, de VÉd,),

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/'On a causé avec Oriental; en s' asseyant où il s'* est assis. . . Ha I qu^ Oriental est aimé/ Qu'il sache à jamais, que rien ne peut le rendre indifférent^ pas même le crime, . . ^il en commettait, V infortuné I On l'excuserait, le consolerait,,. Cher Oriental^ conserve^ vos mœurs et votre sensibilité, pour rendre heureuse Orientale de cinq lieues (a), et On vous en remerciera comme de son propre bonheur,,. L'Ami \b) d^ Oriental de sept lieues continue à V aimer. Il a été charmé de Vaventure d*Aquiline, et il dit que c'est là vous, et votre manière. Passeï;^ rue Montorgueil, à l'entrée, seconde porte après la rue Tiquetonne, et embrasse^-y de ma part une enfant de deux ans environ, »

Voilà tout ce que je m'en rappelle sûrement.

J'allai pour voir Tenfant, et je ne sais pourquoi, on ne voulut pas me la montrer. Peut-être Madame Parangon avait-elle changé d'avis ; car elle ne m'en parla plus. [Une observation : on voit comme je méritais la bonne opinion que mon amie avait de moi. Une figurante des Italiens, violée autant qu'elle pouvait l'être... Une Macé!... l'épuisement absolu d'un corps alors destiné à sa sœur, avec une princesse, il est vrai, mais qui n'en était pas moins une catin, puisque je ne la connaissais pas en ce moment!... Les plus viles prostituées, quand l'occasion

(a) M"* Parangon elle-même, née à Vermenton.

(A^. de rÉd.)

(b) M. Collet (Id.)

s'en présentait!... Une dame Lallemand ! . . . Une seconde femme mariée, partagée avec six ou sept autres hommes!... Mais à mon sens aujourd'hui, le plus honteux de mes écarts est celui dont il sera question bientôt, avec deux actrices, ou le trait inconcevable dnjeu-de-boule,.. Hé! je ne mourais pas de honte!...

Le soir du même jour, je sentis le besoin d'épancher mes pensées dans une âme sensible ^t pure : j'allai voir Jeannette Demailly. Elle aimait alors tendrement ma sœur Geneviève. Elle m'apprit ensuite une bonne nouvelle : c'est que son marchand était si content de sa petite administration, qu'il lui avait proposé le matin même de devenir son épouse, en lui reconnaissant vingt-cinq mille livres, outre son douaire, et les autres avantages matrimoniaux, comme la survie pour la totalité de la fortune, etc. Je partageai la joie de mon amie, ou plutôt de ma plus véritablement sœur, que celles qui Tétaient par le sang, puisqu'elle m'aimait davantage. Je lui en donnais le nom; le marchand nous en loua tous deux en nous disant : « Vous vous appelez ainsi par » amitié, ce qui vous satisfait; mais j'y vois encore » un autre bon résultat : vous donniez-vous ce nom »'en particulier, lorsque vous demeuriez ensemble ? » — Oui, toujours, d lui répondis-je. — « Hé bien, » soyez sûrs que c'est en partie ce qui a maintenu » l'honnêteté de votre attachement : chaque fois » que vous prononciez les mots de frère et de sœur, » ils vous rappelaient que vous deviez l'être. » Je

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trouvai cette idée excellente, lumineuse. Il ne faut pourtant pas que l'habitude nous blase là-dessus; car les moines, en se nommant /r^r^5, ne s'en détestent pas moins; et les prostituées, en nommant leurs matrullês leurs mamans, ne les en respectent pas plus.

Vers la mi-Juillet, une jeune fille de la rue des Maçons (a) m'inspira le désir de faire sa connaissance. C'était une jolie blonde que je voyais tous les jours, des fenêtres de l'imprimerie Claude Hérissant, passer par la rue Notre-Dame, pour aller travailler dans la Cité, chez une maîtresse couturière. Pour lui parler, j'employai un singulier moyen : j'achetai de mon imprimeur un beau livre, relié en maroquin, doré sur tranche ; je guettai la belle, qui passait le matin, à midi et le soir, à l'un de ses retours. Lorsque je fus dans la rue de la Harpe, je trempai dans la boue le papier qui enveloppait mon livre : une pâtissière m'aperçut; mais elle ne prévoyait pas mon dessein; elle rit beaucoup, m'en supposant un autre sans doute. Je joignis aussitôt la belle blonde, et je lui dis : « Mademoiselle, voilà » ce que vous venez de laisser tomber ; » et je lui présentai le paquet un peu crotté. Elle le prit, le regarda, et tandis qu'elle l'ouvrait, je m'éloignai vite, en retournant sur mes pas. La jeune fille fut donc obligée de garder le livre doré, dans lequel

(a) Rue des Maçons-Sorbonne , aujourd'hui rue Champollion. (N, de t'Éd.)

était une lettre, assez apparente pour être remarquée. La pâtissière m'avait observé. Lorsque je fus devant sa porte, elle me dit : « Vous n'êtes pas mal rusé!... » Mais à quoi bon salir le paquet que vous venez » de donner à cette jeune fille? » Je passai, sans faire semblant de l'entendre. Le lendemain, ne doutant pas que la belle n'eût lu mon épître amoureuse, je me trouvai sur son passage. Elle me reconnut. Nous nous trouvions justement aux environs de la demeure de la pâtissière* Je saluai ma jolie blonde, qui me dit assez haut : « Monsieur, le livre d'hier » n'était pas à moi. — 11 y est à présent, Made-

» moiselle... Vous y avez trouvé... une lettre?

» — Non! je vous assure; elle sera tombée appa- » remment? » Elle sourit, et je vis par là qu'elle l'avait lue. La pâtissière s'approcha pour lors, et révéla tout ce qu'elle avait vu de ma petite manigance (qu'on lui passe le terme). — « C'est un livre A de dévotion, Madame, » lui dit la jeune fille, « et » je dois remercier Monsieur de l'intérêt qu'il prend » à mon salut... » La babillarde pâtissière eut un pied de nez; ce qui fit que je me moquai d'elle. Je pris congé de ma belle, en apparence; mais ce fut pour dérouter la curieuse ; je courus par la rue de la Parcheminerie, rue Boutebrie, et celle du Foin, de sorte que je rejoignis la jolie blonde, en débouchant cette dernière rue. — « Vous voyez, » lui dis-je, « comme j'ai donné le change à la pâtissière ! — Je » vois que vous êtes un rusé compère! » me répondit-elle; « mais je dois vous parler net. J'ai

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» vingt-deux ans : si vous prétendez au mariage, » adressez-vous à mon père; je ne m'y opposerai » pas... si toutefois vous lui convenez. Du reste, » point d'entretien en cachette; cela donne du » louche à une fille. Voici notre demeure, vous êtes » le maître de prendre votre temps, pour venir parler » à mon père, qui est un employé ; vous le trouve- » rez le matin avant neuf heures, à deux heures » jusqu'à trois, et le soir depuis sept heures. » Je l'assurai que je ne manquerais pas de profiter de la permission qu'elle me donnait. Je la saluai : elle me fit une révérence, et nous ne nous sommes revus qu'une seule fois depuis, huit jours avant qu elle n'épousât un graveur nommé Basset, fort bel homme, et qui dans la suite, lui a fait sa fortune. C'est la Rose Viguon de mon Calendrier. Sûre alors d'avoir un mari, elle vint passer plusieurs fois, par la rue Notre-Dame. Il me sembla qu'il y avait une certaine affectation. A la quatrième fois, je descendis. Rose Vignon me fit un sourire, je l'abordai. Après les premiers compliments, elle me dit : « Je » crois vous devoir beaucoup ! vous ne m'avez pas » trompée ; vous m'avez parlé vrai, et votre lettre, » qu'on a trouvée dans votre beau livre d'Heures, » m'a donné un tel prix, aux yeux de M. Basset, un » habile graveur, qu'il m'a demandée en mariage à » mon père, sans dot. Tout est fait. Mais j[e suis » sûre que vous m'auriez tendrement aimée? — Je » vous aurais adorée , si j'eusse pu vous épouser : » mais... trop pauvre pouîr une fille aussi belle

» — Allons chez vous!...» Surpris, enchanté, je lui dit ma demeure chez Bonne Sellier. Elle alla seule, se dit ma cousine Gueneau, de Vermenton, el elle me demanda. J'arrivai... Elle n'était pas venue pour enfiler des perles : il me parut qu'elle n'aimait pas son futur, auquel, dans la suite, elle a préféré le laid Dlrml.

Le 15 Auguste, troisième anniversaire de mon songe, où j'avais vu Madelon Baron justifiée dans mon esprit, je rencontrai sur le Petit-Pont sa cousine Thérèse Beyinger, marraine de notre fille : sa vue me rappela tout Auxerre, et surtout Celle que j'y regrettais... Je m'informai de Madame Parangon, sans affectation. M"^ Bezanger me dit que, depuis un an, elle n'était presque plus reconnaissable, toujours, triste, toujours vêtue de brun, et à présent en noir : « Toute la ville parle du chagrin profond où » elle est plongée depuis un mois. — Hé ! quelle » en est la cause?» m'écriai-je. — « Mais, c'est » depuis la mort de son père. — La mort de son » père! — Oui, son père est mort... Mais vous » devez le savoir : on dit qu'elle vous écrit! » — Madame Parangon... m'écrit quelquefois pour me charger de ses commissions, que je fais, » comme je le dois, avec plaisir. — C'est cela qu'on » pense, » dit Thérèse. Mais moi, fêtais bien surpris que Madame Parangon ne m'eût pas écrit la mort d'un père chéri!.,. — « Savez-vous que Mon- » netot, de Rigny, a manqué à M"« Fanchette ? — » Non! » dis-je en déguisant mon trouble; « et je

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» ne conçois pas qu'on puisse lui manquer. — » Voici la chose : Monnetot revenait de Paris. » Comme c'est un beau, les demoiselles de Ver- » menton, presque toutes ses parentes, firent la » partie d'aller au-devant de lui, jusqu'au-dessus de » la Faux d'Auxerre : on mit Fanchette de cette » partie, sans lui en dire l'objet apparemment. Arri- » vées devant une chaise dont les chevaux allaient » ventre à terre, car c'était un clerc de procureur » qui tranchait du marquis, ces demoiselles se ran- » gèrent en haie, Monnetot descendit, fit une incli- » nation protectueuse à toutes les Belles. Alors aper- » cevant la sœur de Madame Parangon, et riant » fatement comme à la comédie : « Ha! ha! ha! » Mademoiselle Fanchette! J'en suis en vérité » charmé ! Je ne m'y serais pas attendu ! — Ce n'est » pas non plus pour vous que je suis venue, Mon- » sieur; j'ignorais parfaitement que vous fussiez le » Zéro de la fête. » Le clerc de procureur, outré du » lèro, ne garda pas de mesure : — « Si mon ac- » cueil avait été tel qne ton orgueil te le faisait es- » pérer, » répondit- il, « tu n'aurais jamais proféré » cette grossière impertinence... Au reste, je ne » prendrai pas mon épouse à Vermenton : mon » choix est fait. » A ce mot, toutes les jeunes per- » sonnes entourèrent M^^« Fanchette, en priant le » marquis plumitif de remonter dans sa chaise. Ce » qu'il • fit. Les demoiselles revinrent toutes en- » semble, et le clerc de procureur, couvert de bro- » cards, n'en est pas moins impudent; il soutient

» que M"« Fanchette a fait parler à la famille Mon- » netot, et vanter son petit bien. » Je quittai Thérèse, après cette dernière insinuation. J'étais transporté de fureur contre Monnetot... fureur impuissante!... J'écrivis ces détails à Madame Parangon : mais la lettre ne fut pas envoyée ; je la jetai au feu, comme tant d'autres.

Cette conversation avec Thérèse Bezanger fit tort à mes mœurs (tout devant tourner contre moi). Le soupçon jeté sur M"« Fanchette me rendit moins délicat, moins scrupuleux (et je ne l'étais pas déjà trop, comme on a vu!)... J'eus moins de retenue, quand je m'égarais, moins de repentirs, moins de remords. Ainsi, dès cette même semaine, je cherchai à surprendre des faveurs à Thérèse Courbuisson, cette jolie femme de chambre de la belle pâtissière. J'y réussis; la jeune fille n'était pas farouche. Nos reudez-vous furent T escalier de la cave, lorsqu'elle allait chercher le vin du souper. Mais nous y fûmes surpris par un de mes commensaux, très beau garçon, nommé Richecœur. Le lendemain, ayant un peu tardé, je le surpris à mon tour. Nous en rimes tous deux. De ce moment, nous nous donnâmes le mot pour avoir Thérèse chacun notre jour. Cela dura jusqu'à ce que voyant la petite Berthé embellir, je la préférai. Je laissai la fille de chambre à Richecœur seul, et je me mis à courtiser la petite éveillée du cinquième au-dessus de ma chambre.

Pèlerine fut un peu plus difficile que Thérèse, Moi, j'étais devenu un peu plus scélérat; mes an-

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ciens principes, si souvent blessés, m'abandonnaient entièrement; la petite était coquette et pauvre; je l'eus avec quelques présents. C'est la première fois que j'en ai fait, pour ce motif. Peu de temps après, je découvris que je n'étais que doublant, au lieu d'être acteur principal. Ce fut Bonne Sellier qui m'en fit apercevoir. Cette femme était jalouse de chacun de nous, comme si elle avait voulu prévenir l'infidélité d'un amant unique ; elle prétendait tout accaparer, et ne jamais rien perdre. Mais on la trompait... L'acteur que je doublais, et qui m'avait précédé, se nommait Guillaume : c'était un chapelier (neveu du libraire du même nom, place du Pont-Saint-Michel, et frère de ce Guillaume, dit le Cocu, libraire au coin de la rue de Hurepoix. Il a depuis épousé cette fille, en s'établissant maître chapelier à Auxerre, où ils ont fait une sorte de fortune). Je laissai la petite Berthé dès que je m'aperçus d'une concurrence; et je me trouvai sans maîtresse. Mais la ville était bonne, comme disent les gourmands : je donnai dans le libertinage secret et crapuleux, comme celui qui était plus facile à cacher. Mon ami Loiseau n'avait pas quitté notre ville aussitôt qu'il me l'avait fait espérer : ce ne fut qu'au mois de SeptAnbre qu'il arriva, le cœur saignant de sa cruelle séparation d'avec Maine Lebégue, Kous le plaçâmes aussitôt, Renaud, Boudard et moi, chez le riche imprimeur Guérin, rue de Sorbonne,.. Nous ne fûmes pas d'abord inséparables, quoique très amis. On verra bientôt les motifs et les effets

de notre intimité sans exemple. Je donnais alors dans le libertinage, et je le partageais avec un homme dont je n'avais à recevoir que des applaudissements, Gaudet, qui avait pour moi le respect d'Omar pour Mahomet, Il pleurait quelquefois, au fort de nos plus grands écarts, la perte de ma sœur Geneviève, en louant ses appas, surtout la beauté de sa gorge, et me répétant qu'il la voulait épouser. « Une » sœur à toi, » s'écriait-il, « n'a encore, après une » faiblesse, que trop d'honneur pour moi ! . . . Tiens ! » fais-toi chef de secte, et je serai ton premier » apôtre ! » Tout ce que je disais lui paraissait sublime; il l'admu'ait; il se fût prosterné, si je lui avais dit : <t Prosterne-toi. » Caractère diamétralement opposé à celui de Gaudet d'Arras, dans le Paysan; mais dans ces Ressorts dévoilés, il ne faut employer que le vrai. Le censeur Dhermilly, à la première édition du Paysan, m'avait forcé de gâter le caractère du Cordelier, de peur de choquer les Cordeliers : cet homme avait passé une partie de sa vie en Espagne... Mais ce vice a été bien corrigé par la suite, surtout dans la cinquième édition, où le Paysan et la Paysanne sont réunis, et où la morale de Gaudet d'Arras est développée, dans les Juvénales surajoutées à cette édition, qui aurait encore besoin d'être réimprimée une fois sous mes yeux. Mais je ne l'espère pas, les libraires me soufflant les éditions, comme l'infâme Defer, dit Mahonneuve, m'a soufflé la quatrième édition des premiers volumes des Coniemporahus,

cmauiÈME ÉPOQ.UE — 1757 131

Je ne trouve rien dans mes Cahiers, jusqu'au 23 Mars 1757, si ce n'est quelques visites à ma sœur Margot, pendant le reste de 1756 et le commencement de la nouvelle année. Je lui en voulais 1757 de la perte de Geneviève... Ce qui m'attirait chez elle, c'était la belle gorge de Séraphine Destroches, les beaux yeux de Cécile Decoussy, et la délicatesse

provocante d'Hélène Brocard, fille de la maison

On connaîtra tout cela... Mes Cahiers contenaient en outre les noms et la demeure de plus de deux cents filles, auxquelles nous portions notre crapuleux hommage, Gaudet et moi, et dont chacune avait été visitée depuis notre séjour à Paris. Où Gaudet se rendit très coupable (écart dans lequel je ne l'imitai jamais), c'est dans les outrages faits à la nature : tantôt padicabat ces malheureuses, ou irrumabat, ou mammellabat, ou buccinellabat, ou curaiissime lofas fellabat; il n'y avait pas à résister : Gaudet était extrêmement fort, et les coups auraient dompté la répugnance. Un jour, que nous étions chez une très jolie fille, à l'entrée de la rue des Mauvais Garçons, faubourg Saint-Germain (a), et qu'il m'en faisait jouir le premier, suivant son usage , il lui prit une frénésie, qui me mit dans la nécessité de me défendre contre lui : inira coitus nisus, accensus libidine spectator, me superpadicare conabatur. La

f^aj Aujourd'hui rue Grégoire-de-Tours, dont l'entrée est rue de Buci. Cette rue est restée hospitalière aux Nicolas et aux Gaudet du jour. fN. de l'Éd.J

rixe fut violente, et il fallut souffrir qu^infrapadicarel puellam en même temps , sans quoi il nous aurait exterminés tous deux. Il me fit ses excuses après... Je voyais cependant Loiseau dans le même temps; mais je lui cachais mon affreux libertinage, au moins en partie : c'était un ami pour la vertu ; j'avais Renaud pour les disputes métaphysiques, les critiques, les discussions morales; Boudard, qui gagnait gros, était pour les parties fines, les choses de nécessité, comme les achats d'habits, etc.; Gaudet, pour le libertinage... Je vivais ainsi dans une trompeuse sécurité, tandis que le malheur promenait sur ma tête le glaive fatal, suspendu par un

cheveu... Il va tomber

Le 23 Mars, sur les cinq à six heures du soir, étant à l'imprimerie, je quittai ma place, pour aller chercher de la chandelle à la boîte où on la serrait. En montant l'escalier, j'entendis pousser dans THôtel^Dieu un cri perçant. Je mis la tête à une petite fenêtre, et je vis les sœurs-servantes entourer une de leurs compagnes enceinte, qui venait de se blesser, en tombant sur le plomb où elles étendaient le linge. De retour dans ma chambrée, avant d'entrer dans un petit cabinet où était ma place, je dis à Moisson le convulsionnaire, un de mes camarades, une phrase qui me vint à la bouche, sans que je susse pourquoi; la voici : « Monsieur Moisson, » tôt ou tard le vice est puni. — Ouil » me dit-il, a les méchants n'ont qu'une prospérité trompeuse; » tandis qu'ils se divertissent, l'enfer s'ouvre sous

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» leurs pas. » Edme, autre convulsionnaire, mon ancien camarade à Auxerre, et de notre chambrée à Paris, depuis libraire rue Saint-Jean-de-Beauvais, Edme dit alors : — Ha ! voilà pourtant un bon sen- » timent qu'il a! Dieu le frappe,,. — Dieu le frappe! » Monsieur Edme I » lui dit Moisson ; « dites donc, » Dieu le touche!... » Le 26 Mars, sur les huit heures du soir, à l'heure de quitter le travail, en me lavant les mains, le mot d'Edme me revint, et je dis à Moisson : « Dieu me frappe! Monsieur Moisson! — » Ne badinez pas, » me dit-il ; « la matière est trop » sérieuse! »

Loin de toi. Lecteur, toute idée superstitieuse! je ne suis pas un Suétone.

Il est une chose dont je n'ai parlé qu'obscurément durant l'époque de mon séjour chez Madame Parangon; d'abord, parce que je l'ignorais les premières années, jusqu'après mon attentat; ensuite, parce qu'il me répugnait de la mêler aux faits intéressants qui remplissent cette époque : c'est que M. Parangon avait cinq enfants, deux garçons et trois filles, dont l'origine est singulière ! L'aîné, fils d'une nommée Reine, différente de celle dont j'ai parlé (je. ne l'ai jamais vue), était à Paris alors. La seconde, Madelon, était une fille, née de la petite Manon la frotteuse; le troisième, un fils, provenu de cette grande demoiselle (ma cousine Gauthier) qui se moquait de moi et de mon âne, à mon arrivée. Il a remplacé son père dans sa ville; la quatrième. Fillette^ était née de la Marie à Tourangeot;

enfin la cinquième, Javotte, avait pour mère cette Marianne, femme de chambre Linard, dont j'ai dit un mot en passant. Tous ces enfants avaient été élevés à la maison, et quatre y étaient encore : dans le monde, on les croyait enfants du mari et de la femme, par les précautions qui avaient été prises et l'excessive bonté de Colette. Lorsque ce grand secret me fut révélé, par Gaudet d'Arras, il augmenta mon amour, mon respect, mon adoration, pour ma fée protectrice, et j'eus, pendant quelques jours, ridée qu'elle était une déesse. A chaque naissance, elle avait été à Paris, mais elle arrivait quelques jours avant les couches. M°»e Bourgoin, mère de Manon, également amie des deux époux, était la dépositaire du secret et l'artisan . de l'exécution des projets du mari, qui jamais n'avait été contrarié par sa femme. Le 28 Mars, en sortant de l'imprimerie de Claude Hérissant, je rencontrai Caulette, avec le petit Parangon. Ils marchaient hâtivement, et ne me virent pas. Je les suivis, et j'entendis ces paroles : « Il faut savoir si elle a reçu le paquet. — Oui, » répondit le jeune homme. — « Elle ne le dira pas. » Je n'entendis plus rien; mais au bout d'une course assez longue, je les vis entrer dans une maison de la rue du Temple, Ils en sortirent au bout d'un quart d'heure, et retournèrent à la pension de l'enfant. Je sus, le même soir, que la belle-sœur de Madame Parangon, veuve d'un avocat, demeurait dans la maison de la rue du Temple, Je me tins alors tranquille, et je négligeai de voir cette dame, avec

laquelle Madame Parangon ne m'avait donné aucune relation. Je me trouvai même, pendant plus de trois semaines, dans la sécurité la plus profonde, et une sorte d'engourdissement. J'ai observé que cet état précède les malheurs.

Le 15 Avril 1757, le jeudi-saint, j'étais encore au lit, quand je vis entrer dans ma chambre Tourangeot le Tartare, avec lequel j'étais réconcilié depuis longtemps. — « Une fâcheuse nouvelle! » me criat-il... « Madame Parangon est morte! — Morte! » répondis-je; et ce mot fut un cri aigu! — « En trois » jours. Il y a trois semaines. — Trois semaines! » Ha! malheureux! je l'ignorais !... — Le 23 Mars, » reprit-il, a il faisait glissant : elle allait porter elle- » même une lettre à la Poste. En descendant les » marches de la Cour des Cordeliers, elle glissa, elle » tomba; se rompit quelque chose... Elle est morte » le 27 au matin, entre huit et neuf heures. — Cela » ne se peut pas! Tu en as menti! » J'étais en délire, et ce fut ce qui m'empêcha de m'évanouir. Tourangeot me regarda : il ne savait pas lire l'écriture; il me jeta une lettre sur mon lit. Je la saisis. Elle était de M. Parangon. Je la broyai avec fureur. Mais je la repris; il marquait au Tartare, sans doute uniquement pour qu'il me le fît lire :

« Je viens de perdre ma femme : il y a longtemps que f avais perdu son cœur y pour un drôle que tu connais, et qui ne vaut pas grand' chose, fai la lettre qu^ elle portait à la Poste pour lui y et cette lettre m'instruit de

tous les sentiments et de tous les projets de ma femme. Ils ne s'accompliront pas, et jamais le drôle ne sera maître imprimeur y encore moins mon beau-frère, fai un autre choix tout fait pour Fanchette : c'est un jeune homme qu'elle a vu à Semur, quand elle y alla, quelque temps avant le départ du drôle pour Paris. Ma femme redoutait si fort ce jeune homme, qu'elle a depuis Jait échouer toutes les occasions de laisser aller sa sœur à Semur. Je te charge d'examiner la conduite du drôle, et de me faire écrire tout ce que tu découvriras, par V écrivain des Carmes; je te rembourserai, et au delà. Vois s'il n'est pas instruit; tu m'en rendras compte. Je veux que Fanchette soit mariée avant trois semaines : car elle aimait sa sœur, et elle tient par là un peu au drôle. Le 28 Mars 17^7'

P. -S. Je tiens Fanchette, par une lettre que je viens de découvrir ; elle a rougi de honte. Le drôle n'aura pas les deux sœurs. »

Je demeurais abîmé de douleur... Le Tartare reprit sa lettre, sans que je m'y opposasse, et disparut. J'appris aussitôt qu*k avait fait des informations sur mon compte, à un nommé Molet, grand Avignonnais, notre commensal, qui avait été de la compagnie de Mandrin (mais nous Tignorions encore); et que celui-ci, quoique ne me voulant pas de mal, et seulement par goût pour le vice, et croyant me faire valoir, avait dit tout ce qu'il savait de mes déportements avec Gaudet, ^e mon aventure avec Thérèse, avec la petite Berthé, etc. Le

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Tartare avait tout fait écrire à un secrétaire public, place Maubert, et l'avait envoyé à son ancien maître, par les ordres duquel il venait de me montrer la lettre fatale. Richecœur et Bonne Sellier m'apprirent que M^« Fanchette était mariée huit jours après avoir vu les renseignements donnés par Tourangeot. . . Ce fut ainsi que le vice fut puni dans ma personne : sans le vice, Fanchette me restait attachée... Jeunes gens! le vice est un mancenillier; son fruit est du poison...

La douleur, le désespoir, l'indignation, la fureur, la vengeance se disputaient mon cœur... La douleur fut la plus forte. J'interrompis ceux qui me parlaient ; je m'écriai, je pleurai, je gémis!.. Ce qui augmentait mon désespoir, c'est que j'avais écrit, la semaine précédente, une lettre de condoléance à M™« Parangon et à M^^« Fanchette, sur la mort de leur respectable père. Je montrais l'attachement le plus tendre pour les deux soeurs, et le regret le plus vif pour leur père... Infortuné! je perdais tout en un instant, la plus tendre, la plus zélée, la plus parfaite amie ; et ma maîtresse, ma femme, mon état. Mais, et la maîtresse et l'état n'étaient rien; c'était Colette que je regrettais ! C'était Colette, que mes cris tantôt furieux, tantôt étoufiés, redemandaient au Ciell... Je tombai dans une sorte d'anéantissement, qu'on prit pour de la tranquillité. On acheva de me rendre les discours du Tartare : Qu'au lieu d'un amoureux, M. Parangon en aurait trouvé dix pour M}^^ Fanchette, qui ne haïssait pas Blonde; qui était devenue folle d'un

cîerc de procureur de son pays, appelé Monnetot; que la mort de M™« Parangon avait fait du bruit, mais quon avait tant de respect pour elle dans la ville, que personne n^avait cru certains discours de son mari : qu^on savait néanmoins que depuis quelque temps elle portait elle-même ses lettres à la Poste; auparavant c* était Toinette, que son mari disait avoir renvoyée, et qui était chei M, Depincemaille,,. »

Quand ce discours fut achevé, je me levai sans répondre. Je sortis. Je marchais avec égarement; tout était changé pour moi dans la Nature; tout m'attristait; la vie m'était insupportable... Ha! le suicide est naturel à l'être pensant, quand la balance du malheur trop penchée a substitué la douleur au plaisir de l'existence!... Je ne pouvais pleurer; j'étais saisi, frappé!.,. Richecœur m'avait suivi : me voyant errer sans dessein, il me ramena... Bonne Sellier vint auprès de moi; elle me prenait les mains; elle les pressait, cherchant à m'attendrir... Je ne désirais de voir aucun de mes bons amis, pas même Jeannette Demailly, qui allait être bientôt Madame Ponsardin, Et c'est une observation que j'ai faite depuis, que, dans mes grandes douleurs, je fuyais mes amis; parce qu'alors tout me devenant odieux, ils m'en eussent été moins chers dans la suite; ma douleur aurait profané notre amitié. Loiseau seul fut au-dessus de cette règle.

Heureusement le Tartare était allé porter à Renaud la triste nouvelle. Loiseau se trouva chez lui, et fut presque aussi frappé que moi. — « Allons ! allons, »

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dit-il à Renaud, « au secours de notre ami commun, y> car le coup doit être terrible ! — Allons, » dit Renaud ; « car cette lettre est infernale. » Ils accoururent ensemble. En arrivant, ils me trouvèrent en délire. Loiseau toucha la corde ; il me parla d'elle : il me répéta quelques mots qu'ils avaient dits ensemble de moi. L'effet était immanquable; je m'attendris, mes larmes coulèrent, et l'oppression diminua. Trop peu maître de moi pour me contraindre, je me mis à crier, en fondant en larmes : — « O mon » amie! ma céleste amie! je n'étais plus digne de

» vous! c'est pourquoi vous m'avez quitté!

» Femme adorée! ta belle âme voit ma douleur! » elle entend mes cris!... O divine Colette ! je vous » perds... et avec vous toute la douceur de ma » vie !.. . Plus, plus personne ! me voilà seul dans » l'univers!... Infortuné que je suis!... Ho! renou- )) velez-vous, toutes mes douleurs ! . . . accablez-moi ! » tuez-moi!... Je n'ai plus rien au monde qui me » fasse aimer la vie. . . » '

Bonne Sellier versait des pleurs ; Loiseau me soutenait dans ses bras; Renaud, concentré, marchait précipitamment en se frappant le front. Richecœur, étonné, disait à mes amis : « Il n'a jamais parlé de » cette femme, qu'il regrette tant ! — C'est qu'il la » respectait trop pour en parler, » répondit doucement Loiseau. — « C'était une divinité dans son » sanctuaire, qu'il ne découvrait jamais aux pro- » fanes, » s'écria impétueusement Renaud. Ce mot et le ton me firent plaisir. Mais Bonne Sellier fut

plus touchée de la réflexion de Loiseau : — « Ha ! » lui dit-elle, a il l'aimait donc véritablement?... J'ai » souvent entendu dire à Madame la Princesse » d'Épinoi, quand j'étais sa femme de chambre, » qu'un homme estimable ne prononçait jamais le » nom de la femme dont il était favorisé, qu'en » songe, ou dans une forêt, lorsqu'il était sûr d'être » seul... » Plus je m'attendrissais, plus je pleurais, et plus le danger pour ma vie paraissait diminuer; mais le vide horrible de mon cœur augmentait à chaque instant, d'une manière effrayante!... Je n'avais plus d'âme, plus d'appui. Celle dont je désirais l'estime, dont je redoutais les mépris plus que la mort; dont j'adorais la personne; dont j'aspirais la présence, comme l'enfant celle de sa mère, comme un tendre époux celle d'une épouse chérie, comme un agneau la brebis qui l'allaite, elle n'était plus I . . . et avec elle disparaissaient toutes les espérances qui m'avaient enorgueilli... J'étais désormais un homme nul, condamné à végéter toute ma vie compagnon imprimeur...

Mes deux amis, auxquels se joignit Boudard sur le soir, ne me quittèrent que le lendemain matin, pour aller à leur travail. C'était le vendredi qui précédait Pâques. Ils me laissèrent paisible, en apparence : c'est que j'étais devenu presque insensible, après les élans douloureux de mon désespoir. J'allai au travail.

En revoyant une imprimerie, je me retraçai si vivement le temps de mon apprentissage, que je

voyais Colette, que je lui parlais. Je croyais travailler chez elle dans mon rang; mes larmes tombaient dans mes cassetins; je n'y voyais pas, et cependant je travaillais machinalement. Je lisais des yeux seulement; ma mémoire retenait les phrases, sans le secours de la pensée, et je les mettais en lignes. [J*ai plus d'une fois éprouvé la même chose : c'est ce qui m'avait convaincu, même avant l'instruction, que la mémoire est une faculté absolument corporelle; et peut-être la pensée l'est-elle aussi ?] A midi, je descendis, persuadé que je descendais l'escalier de l'imprimerie de mon apprentissage; je vis le couvert et le potage servi dans une arriére-boutique; j'allai me mettre à table. Le domestique se prit à rire... Madame Hérissant entra; la mémoire me revint, et je m'^enfuis, en poussant un soupir douloureux...

Arrivé chez mon hôtesse, je ne mangeai pas.

Bonne Sellier s'y était attendue ;. elle m'avait préparé un potage au riz, qu'elle me fit elle-même avaler, en tenant la cuiller, et en m'amusant par de douces paroles... ,

Je restai quinze jours dans cette triste situation, dont je ne sortis que par les soins de Loiseau et de M^^« Zoé : Zoé venait de consoler un peu le cœur de mon pauvre ami de la perte de Maine Lebégue, que son père avait contrainte d'épouser un veuf aisé, nommé Fourrier,,, Il faut dire, en deux mots, que l.oiseau, en venant me voir, avait rencontré maintes fois Zoé (vue auparavant chez une dame Lacan, et retrouvée chez Bonne Sellier); qu'ils avaient causé

ensemble, qu'ils s'étaient convenus par les sentiments et qu'ils s'étaient liés. Voici le moyen qu'ils employèrent pour calmer mon désespoir.

Loiseau, en parlant de ma situation cruelle, remarqua chez Zoé trois jeunes élèves, qu'on lui dit filles d'un violon de l'Opéra, dont une blonde entre autres, appelée Éléonore, avait une figure enchanteresse. Il y avait en outre deux brunes très jolies, de douze et quatorze ans. Loiseau, qui connaissait le pouvoir du sexe sur mon cœur, pria Zoé d'envoyer les deux plus grandes auprès de moi, dans ma chambre, d'où je ne sortais plus, accablé de douleur et noyé dans mes larmes. Ces deux enfants, endoctrinées par M"« Zoé, vinrent me prendre les mains, en me priant de me consoler... Je les regardai; leur âge, leur innocence, leur gentillesse m'intéressèrent : je fus obligé de répondre poliment à des filles raisonnables et jolies. Elles restèrent à côté de moi ; elles m'excitèrent à prendre part à leur entretien (que, dès cet âge, une femme est bien plus engageante que l'homme!), à leurs petits jeux; elles m'amenèrent à ce dernier point en une heure. J'en fus surpris moi-même!... On m'observait... Ce fiit alors qu'on m'envoya les trois sœurs beaucoup plus jeunes : l'aînée, appelée Sophie, avait neuf ans; la seconde, Éléonore, huit; Adélaïde, la troisième, environ sept. Je fus émerveillé de la figure angélique d'Éléonore ! Cette enfant réunissait aux charmes de la beauté, ceux de l'ingénuité, de la candeur la plus touchante; je veux dire que tout cela était exprimé

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sur sa charmante figure. Je sentis pour elle quelque chose d'inexprimable, mais qui ressemblait à de la tendresse paternelle. Zoé s'aperçut de l'impression que faisait sur moi cette enfant : elle dit à Bonne Sellier : « Celle-ci a trouvé l'endroit sensible : elle » ressemble à quelqu'un de chéri. » En eflFet, Éléonore, à ce que je me suis rappelé depuis, ressemblait à ma mère. Elle versa un baume sur ma douleur, qui fut rompue par ses mignardises, et devint tendre, d'insupportablement amére qu'elle était. Je ne pouvais me séparer de cette adorable enfant. Ce fut elle qui me sauva la vie... Elle la rendait à son père !... Mais je l'ignorais; cette douce consolation ne m'a été donnée que lorsque l'éloignement m'eut interdit la vue de celle que j'avais si paternellement aimée, sans la connaître.

Je fus en état de travailler dés le lendemain de la vue d'Éléonore. On en était dans Tétonnement! Dés que j'arrivais à la maison, je demandais cette aimable enfant. Sa maîtresse me l'envoyait, ou me l'amenait, et je lui faisais toujours quelque présent. L'attachement qu'elle prenait pour moi égalait celui que j'avais pour elle; aucun de mes co-pensionnaires ne pouvait l'attirer auprès de lui, et elle se jetait dans mes bras. C'est que les enfants ont un instinct merveilleux pour connaître ceux qui les aiment véritablement. La femme du violon, instruite des efiets que la vue d'Éléonore avait produits sur moi, et de notre amitié réciproque, vint à la maison pour me voir. Elle m'examinait en silence : on ne me

l'avail pas nommée. Lorsqu'ensuite Bonne Sellier me la présenta, en me disant que c'était la mère d'Éléonore, je me sentis froid pour cette femme.

J'étais guéri. M"^ Zoé ne crut pas qu'il fût décent de laisser revenir ses élèves chez moi. On me le dit honnêtement, lorsque je m'en plaignis, et je convins qu'on avait raison : mais je ne pouvais m'ôter Éléonore de Tesprit. L'hiver arriva : les enfants, qui savaient tout ce que M"« Zoé pouvait leur montrer, cessèrent de venir à la maison, et je les perdis absolument de vue. On saura quelque jour ce qu'était Éléonore, confiée à l'épouse du violon Travenoî, par une parente. Cette femme, pour éviter toutes les questions sur la petite, la nommait sa fille, et ses enfants l'appelaient leur sœur ; peut-être même ces enfants le croyaient-ils ?

Quoique consolé en apparence, je sentais mes pertes plus vivement que les premiers jours. Mais elles n'étaient pas encore complètes, puisqu'il me restait le meilleur ami qui ait jamais existé. Il cherchait à me distraire, et, par complaisance, je consentis à m'étourdir moi-même. Pour me dissiper, j'allai voir mes sœurs, bien diâérent de ce que j'étais auparavant! Triste, découragé, au lieu de regarder les jeunes filles avec une sorte de supériorité, je me trouvais inférieur à toutes, puisque je n'avais plus d'état, et que désormais je ne pouvais prétendre qu'à une fille de la lie du peuple, qui m'honorerait beaucoup, en consentant à devenir la femme d'un compagnon à jamais. Ma politesse prit quelque

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chose de bas et de rampant. J'osais à peine lever les yeux sur Séraphine Destroches, que je n'avais jusqu'alors considérée que comme un amusement. Je désirai néanmoins d'en faire mon épouse; mais ayant su qu'elle avait quelque fortune^ je cessai de la voir, persuadé que je n'en obtiendrais qu'un refus et du mépris; or j'ai toujours eu l'âme assez haute pour craindre le mépris plus que la misère et la peine.

Geneviève demeurait rue des Cinq-Diamants (a), chez des dévotes, qui travaillaient en linge et en modes, et qui avaient beaucoup d'élèves : j'allai lavoir presque tous les dimanches et fêtes. Une de ses compagnes me charma : elle se nommait Léonore Robbé'Poupart (la même qui a depuis épousé le parfumeur Marganne), C'était une figure charmante; sa mise et son air annonçaient la bonne bourgeoisie ; j'en fus affligé; j'aurais désiré qu'elle eût été la fille d'un crocheteur ou d'un porteur d'eau; j'en aurais fait ma femme, si on avait voulu me la donner. Je tâchai néanmoins de lui exprimer mes sentiments, qu'elle écouta, parce que ma sœur était sa bonne amie. Ce premier point obtenu, il me fut aisé de gagner les bonnes grâces d'une jeune personne innocente, et qui n'avait jamais rien vu. Je parvins â me faire aimer, et je voulus la rendre enceinte, pour l'épouser. Elle s'y prêtait, pendant que ma

faj Entre la rue des Lombards et la rue Aubry-le- Boucher. (A^. de VÉd:)

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sœur faisait le guel, tenant la porte entr'ouverte. Dés que la ^ maîtresse se fut aperçue de quelque chose, elle en avertit les parents (je n'avais pas le bonheur d'être ecclésiastique, j'avais inspiré de la défiance) : c'étaient des gens riches, qui n'avaient mis leur fille dans cette pieuse maison, que pour lui faire connaître tous les ouvrages de femme, afin qu'elle pût s'en occuper un jour dans son ménage. Us la retirèrent sur-le-champ; et elle fut si bien surveillée, qu'aucun des moyens que j'employai pour la voir ne fut couronné par le succès !... Je me rendis enfin justice, et je me retirai. Douze années après, je retrouvai Léonore mariée, à la place Louis XV, le jour du grand étouflfement. Je la reconnus; mais elle ne me reconnut pas, et je lui sauvai la vie. On la croyait morte; je l'emportai dans les Tuileries, où je satisfis ma passion brutale dans l'obscurité... Je ne me le reproche pas : ce fiit ce qui la ranima, et elle fut en état de se retirer chez elle. Je n'osai l'accompagner, à cause de mon crime... Je cessai, malheureusement! d'aller voir Geneviève; je Taurais peut-être préservée. Je donnai mes dimanches à mes amis, à Jeannette, dont le mariage venait d'être célébré sans éclat (je fus un des témoins, ou plutôt, je lui servis de père); et surtout j'allai voir ma sœur Margot.

Celle-ci voulut me marier. Outre M^^^ Destroches, elle avait pour compagne et pour amie, une jeune personne très aimable. Je n'avais pas fait mystère à Margot du changement de ma situation; elle en

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avait entretenu sa compagne, qui parut prendre à moi beaucoup d'intérêt! Un dimanche, que je les trouvai seules à la maison, Margot me prit en particulier, et me demanda ce que je pensais de Mademoiselle Adélaïde Desmarais? — « Mais ce qu'on en » doit penser; c'est une aimable personne ! — Vou- » driez-vous en faire ma belle-sœur? — De toute » mon âme!... si elle veut de moi. — Oui; elle » en voudra; je vous en réponds, Rapprochons- » nous; elle est de concert avec moi; nous allons » parler comme trois amis. » Nous revînmes auprès d'Adélaïde, qui, parfaitement au fait d.e notre a parte, avait pris le coloris des roses. Je demandai sa main, que je baisai, en lui disant : — « Mademoi- » selle, si ma sœur ne m'a pas trop flatté, j'ose » vous répondre d'un attachement sincère. — C'est » tout ce qu'une fille sensée doit désirer, » me répondit-elle, « qu'un véritable attachement; lés » passions violentes finissent trop tôt. » Je compris sa pensée, et je lui dis que pour ne pas avoir pour elle cette espèce de passion qui lui déplaisait, il ne fallait pas la voir de trop près. Nous parlâmes ensuite raison, et nous prîmes nos petits arrangements pour mènera fin l'aflfaire de notre mariage... Adélaïde était d'Amiens ; elle avait un bien honnête, dans un bourg voisin de cette ville, et son revenu était d'environ dix-huit cents livres : c'était une fortune pour moi. Mon esprit se reposa sur cette idée ; je crus une partie de mes malheurs réparés : ce revenu me donnait le nécessaire; je devais avoir

quelque chose de mes parents; j'avais une profession, un avenir tranquille se présentait en perspective. Me voilà donc presque consolé. J'écrivis cette nouvelle à mes parents, qui répondirent par une lettre très flatteuse pour Adélaïde : je la lui montrai, et cette lettre acheva de me donner son cœur. J'allai annoncer mon bonheur futur à M™« Ponsardin, qui en marqua la joie la plus vive. J'étais dans cette situation, quand Adélaïde, d'une santé très délicate, tomba malade au commencement de l'automne ; elle empira visiblement. Elle voulait mourir mon épouse ; ma sœur s'y opposa, en Tassurant qu'elle ne tarderait pas à se porter mieux. Elle cessa de vivre au bout de trois mois de souffrances, et je perdis en elle le dernier espoir d'un établissement avantageux. Mon âme s'endurcissait à la douleur. D'ailleurs, j'avais aimé Adélaïde sans passion; je la regrettai sans excès. M™« Ponsardin fut plus affligée que moi de cette perte : elle avait vu deux ou trois fois Adélaïde, et elle avait pris pour elle la plus tendre amitié; j'étais obligé de consoler la sensible Jeannette, quand j'allais la voir, de la perte d'une amie, qui (disait-elle sans cesse) devait faire la douceur de ses jours et des miens. Je m'aperçus que notre intimité, nos larmes étaient interprétées par M. Ponsardin d'une manière chagrinante pour lui ; sans en rien dire à Jeannette, je cessai absolument de la voir, me chargeant ainsi de tout le tort, tandis que je ne voulais que lui conserver le cœur de son mari; ma vertu a souvent tourné contre moi...

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On me dira peut-être ici que j'avais Rose, Marianne Tangis et d'autres encore... Mais comment reparaître àAuxerre!... Outre que j'y serais mort de douleur, il n'y avait pas alors de place pour moi!...

L'amitié de Loiseau était l'unique appui qui me fût resté, mais mon cœur était conformé de façon qu'il me fallait absolument l'amour ou du moins l'amitié d'une femme, pour le remplir d'une manière agréable; sans les femmes, j'étais un être nul, sans vigueur, sans énergie, sans activité, sans âme enfin. C'est pourquoi j'ai couru toute ma vie, sinon apré s l'amour, du moins après l'amitié d'une femme qui me plût; et mon malheur, comme on le verra, n'a été que de m'être presque toujours trompé dans ce choix, ou de n'avoir pas réussi. J'aimais Loiseau; mais nous n'en étions pas encore au plus fort de notre intimité. Je m'étais éloigné de mes soeurs; rien ne me rappelait auprès d'elles; j'étais mal vu par les deux dévotes maîtresses de Geneviève; chez celle de Margot, j'éprouvais le regret de la perte d'Adélaïde; je m'interdisais la maison de M°^^ Ponsardin; j'avais perdu tout le reste de mes connaissances, en femmes honnêtes;, le retour à Auxerre m'était interdit, par la haine de M. Parangon, par la honte de mes projets manques... (fausse honte, il est vrai! Marianne m'attendait encore). Cependant, il me fallait des femmes! et je me contentai du spectre de ce chef-d'œuvre de la Nature : je me livrai tout entier à Gaudet, qui n'ayant aimé à Auxerre et

connu que des servantes, avait l'àme basse et crapuleuse, quoique au fond il eût un cœur excellent. Nous vîmes des prostituées. Si quelquefois je voulais m'élever d'un cran plus haut, je recherchais Boudard, alors Tamant, le favori de la petite actrice de r Opéra-Comique, qui jouait les Amoureuses, appelée M^^^ Mentelle; et nous faisions des parties avec cette fille et quelques-unes de ses compagnes. Je n'avais plus rien qui m'engageât à me respecter moi-même; plus de Colette; plus cette espérance d'être le mari d'une jeune et jolie personne, qui me donnait une sorte de considération pour mon propre corps. Le plus haut où je pouvais aspirer, c'étaient donc des danseuses de la Foire! Avec Gaudet, j'allais crapuleusement, les dimanches et fêtes, de boucans en boucans, cherchant quelque fille plus fraîche que les misérables paillasses que nous avions ordinairement. Nous faisions fréquemment des découvertes, parce que c'était lia seule chose qui nous occupât, et qu'on fait toujours assez bien ce qui absorbe toute l'attention. Nous trouvâmes un jour, rue Beaurepaire, une jeune fille, prostituée de la veille seulement; elle avait tous les symptômes de la fraîcheur et du non-usage. Un soldat aux gardes, qui en eut vent par le Monsieur de cette maison, disputait, quand nous entrâmes, pour l'avoir gratis, attendu que c'était le droit des militaires, des espions (disait-il), d'avoir la fleur des filles. On portait alors l'épée. J'en avais une longue et plate, qui ressemblait aune rapière Espagnole ; elle me venait de Molet, le Man-

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driniste; Gaudet n'avait qu'un couteau de chasse; il apprenait à faire des armes depuis notre vie libertine : il se jeta sur mon épée, et provoqua le soldat. Les femmes n'osaient crier, à cause du danger qu'elles courent, en faisant du bruit. Nous entassâmes les tables et les chaises, et les deux champions, ayant la place libre, se mirent à ferrailler. « Prends » la petite, » me disait Gaudet, en attaquant, «et... » la (fl), pendant que je vais couper les oreilles à ce A drôle-ci ! » Je fis entrer les deux femmes dans un petit cabinet, et je me tins sur le qui-vive, pour secourir mon ami. Heureusement il fut vainqueur, par un coup dans la main qu'il donna au soldat, je ne sais trop comment; car tous deux me parurent de grands ignorants en fait d'armes ! Le sang coulait si fort, que le soldat se trouva mal... Quoique je ne puisse voir le sang, l'émotion me donna des forces ; je bandai la main du soldat, avec des compresses que les femmes me donnèrent, et la vieille le conduisit chez un chirurgien du voisinage. Nous restâmes avec la jeune fille ; nous tirâmes au sort qui r aurait le premier? Le sort décida pour Gaudet. Dans ce cas, je ne succédais jamais; une sorte de répugnance invincible, jointe à un reste d'honnêteté, m'empêchait de m'assouvir sur une fille qui sortait des bras d'un autre. Gaudet le savait : il exigea que je jouisçe le premier. Je n'ose répéter ce qu'il fit ensuite; je dirai seulement que ses actions, assez

{a) Fuiue iîîam, (N, de VÉd.)

semblables à celles dont on accusait faussement les Gnostiques de la primitive Église, marquaient à quel point Gaudet portait Tidolâtrie à mon égard (i)... Je ne passerai pas en revue toutes nos turpitudes ; elles montreraient à quel point une ville comme Paris est dangereuse pour des jeunes gens sans frein et qui ont les passions vives; mais elles révolteraient. D'ailleurs, je puis protester ici que je n'ai jamais fait de ces parties de débauches, que le remords ne m'en ait puni sur-le-champ. En m'en revenant seul, je gémissais, je soupirais; souvent je m'apostrophais tout haut, au point qu'un jour la Garde me croyant un coupable de quelque crime digne de l'échafaud, m'arrêta vis-à-vis SainUSéverin, et me mena chez le commissaire Duruisseau, Interrogé du sujet de mes exclamations, je ne répondis à

(l) « Postquam enim inter se permixti fuerint » (Gnostici) <t>perfomicaiionis affectum, insuper blasphœmiam suam incœlum extendunt. Et suscipit quidem muliercuia, itemque vir fluxum a masculo in proprias suas tnanus, et fiant ad cœlum intuentes, et immunditiam in manibus habentes^ et precantur, nimirum Stratiorici quidem et Gnostici appellati, ad Patrem, ut aiunt^ universorum; offer entes ipsum hoc quod in manibus habent, et dicunt : « Offerimus tibi hoc donum corpus Christi, hoc est » Pascha : inde patiuntur corpora nostra, et cogimur confiteri » passionem Christi. » Eodem vero modo etiam de fœmina, ubi contigerit ipsam in sanguinis fiuxu esse, menstruum collée^ tum ab ipsa immunditUt sanguinis acceptum in communi edunt : « Et hic est », inquiunt, « sanguis Christi.* (Epiph. Contra H aères. T. Il, lib. I). On voit ici la source de ce dévouement que je prête à Gaudet d'Arras dans le Paysan- Paysanne pervertis, pour Edmond, et que j'y fondais ensemble deux hommes, Gaudet, et Gaudet d'Arras.

CINQ.UIÈME ÉPOQUE — I757 153

l'homme chargé d'examiner ceux que le Guet arrête, que par un aveu de l'action que je venais de commettre : je lui dis, qu'emporté par la passion, je succombais, et qu'ensuite j'étais dévoré de remords. Il m'écouta patiemment. J'oflFris la preuve. Il me répondit qu'il me croyait et me renvoya, en me disant avec douceur : « N'étouffez jamais le cri de » votre conscience! tant qu'elle réclamera aussi » fortement, vous aurez une porte ouverte pour » revenir aux bonnes mœurs. » C'était un fort honnête homme que ce commissaire Duruisseau! du moins à en juger par la manière dont il en agit avec moi... Je passe à des plaisirs un peu moins crapuleux, mais peut-être plus dangereux encore.

J'ai dit que Boudard était le favori de M^« Mentelle, actrice de V Opéra-Comique, et mon introducteur auprès de catins plus relevées que celles de Gaudet. Je vais donner un seul exemple des parties que nous faisions quelquefois ensemble... Auparavant néanmoins, il faut dire que j'étais alors dans mon plus grand enthousiasme pour le spectacle : les acteurs et les actrices étaient, à mes yeux, des dieux et des déesses. N'ayant plus rien qui me retînt, je voulais jouer, devenir acteur; débuter sur u^ des grands théâtres ; en conséquence, tous mes moments de loisir étaient donnés à l'étude de certains rôles, les valets^ dans le comique ; et dans la tragédie, les rois, ou les premiers rôles. Mais tout à coup il me vint en idée que T opéra-comique me conviendrait mieux; je trouvais ce genre facile, et le

vaudeville m'enchantait. J'étudiai les rôles de Bourette, celui de iVîVflfw^, dans Nicaise ; à^ Alain, dans la Chercheuse d'esprit, etc. Lorsque je les sus, sans communiquer mon projet à personne, j'allai un matin trouver Jean Monnet^ directeur de l' Opéra- Comique. Il m'examina comme un nègre qu'on achète... Il me fit faire un rôle de valet, que je lui dis savoir ; c'était celui du Joueur ; il fut assez content. Ensuite le rôle d'Orosmane, dans Zaïre. Je m'en acquittai beaucoup mieux (c'est lui qui parle). Enfin, il me fit chanter : une voix souple, des bas admirables, et la plus grande étendue par le haut... Il me dit alors : — « Avez-vous déjà joué? — Non. » — Hé bien, ce ne sera pas moi qui vous mettrai » au théâtre. Jetez-vous dans quelque troupe de » province ; vous reviendrez me trouver ici dans un an... » Je ne suivis pas son conseil, et même je n'insistai pas pour être admis au début. Je me retirai sur-le-champ, et jamais je n'ai revu Jean Monnet. Je me trouve aujourd'hui très heureux du peu d'attention que l'impéritie des directeurs donne aux sujets de verve, qui doivent un jour former les Lekain, les DuMESNiL, les Saint-Huberti, etc., car il est certain que j'aurais fait un acteur, avec la sensibilité, la fougue de mon caractère, la douceur^t la beauté de mon organe ; et il n'est pas moins sur, qu'avec mes sentiments actuels, je serais très fâché d'être le camarade de l'histrion Collot, de la libertine Contât, etc.. J'étais dans cet enthousiasme pour le théâtre, quand je fis, par le moyen de Boudard,

une partie avec trois actrices de Jean Monnet. La première était M"« Mentelle ; Boudard était son cavalier; les deux autres, dont la troisième n'était venue que par hasard, étaient M"" Baptiste, qui faisait les secondes amoureuses^ et Prudhomme, première danseuse. Celle-ci n'avait guère que quinze à seize ans : mais quelle rusée commère ! . . . J'avais eu des désirs si vifs pour M"^ Baptiste, en la voyant jouer, que je tressaillis de joie, lorsque je la reconnus. Mais j'avais encore trouvé plus jolie M^^*' Prudhomme, et je sentis à sa vue un épanouissement délicieux ! Nous montâmes en voiture. M^^« Prudhomme fut sur mes genoux, et M"« Baptiste à côté de moi; M"« Mentelle et Boudard occupaient le fond. Je fus ivre de joie, lorsqu'en descendant de voiture, je vis mes deux belles me prendre chacune un bras, et mettre une familiarité charmante entre deux de mes divinités et moi. [J'idolâtrais bien davantage M^^« Hus des Français^ et plus encore M}^^ Guéant; mais

Non licet omnibus adiré Corinthum].

Nous étions au Bois de Boulogne, Boudard marchait gravement avec M"« Mentelle, son amante; ils allèrent commander le dîner pour trois heures. Nous courions devant, mes deux nymphes et moi. Nous folâtrions comme des enfants, tandis que mon camarade, en perruque ce jour-là, et M^^« Mentelle, en grand bonnet, avaient Tair de notre père et de notre mère. Aussi, dans un moment où ils nous appelaient, pour prévenir mes compagnes qu'une compagnie de

libertins, à deux pas de nous, les prenait pour des filles, M"« Baptiste affecta l'air composé : « Nous ne » courrons plus, maman. — Non ! ma petite maman ! » ajouta la jolie M"® Prudhomme, en lui baisant la main. M^^^ Mentelle lui donna un petit coup sur la joue. Boudard dit sévèrement : « Et vous ferez » bien... » J'entendis les libertins qui disaient entre eux : a La jolie famille ! — Oui ! la maman est » encore charmante. — Cela donne envie de se » marier ! Être encore jeune, et avoir de grands et » aimables enfants comme ça!... — Moi, si j'avais » d'aussi jolies sœurs que ce grand dadin, ma foi !.. .» Il fallait voir l'air de M"^ Baptiste, quand j'eus répété ce dialogue!... Elle me fit une niche. Le dadin se retourna : — a Ma mère, ma sœur Jacquette qui me » donne un coup ; faut-il que j' lui rende ? — Oui, » oui, mon fils. — N' lui rends pas, mon p'tit frère, » et je t'aimerai bien! » me dit ma sœur cadette... Mais le coup sur la main était parti, et Jacquette alla bouder un peu à l'écart. . . Junie [à) courut après elle pour nous réconcilier. — « Non, non, Junie; il est » trop méchant !... » Je me précipitai alors à elle, et je l'embrassai. Elle me le rendit... «C'est charmant! » disaient les libertins, ce Je me marie demain, ou ce » soir... »

Cependant nous courions, mes deux compagnes et moi, faisant et débitant des folies, lorsque nous fûmes hors de vue. Parmi celles qu'elles me dirent,

M M»o Prudhomme. [N, de PÉd.)

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il en est une qui excita mon attention, M^^« Baptiste venait de chanter un couplet de la chanson si connue :

Yécoutez l'aventure D'un pauvre villageois :

Moi qui de ma nature Suis honnête et courtois, L'autre jour je promis A la belle Claudène De la servir gratis Le long de la semaine.

Le lundi pour lui plaire, Je pris la bêche en main ; La matinée entière, Je bêchis son jardin

Je dis... que j'aurais bien du plaisir à les bêcher toutes deux. M"« Baptiste me demanda, combien j'étais en état de les servir de fois dans Vaprès-dtnée ? Je leur montrai à chacune une de mes mains ouvertes. Elles éclatèrent de rire. M}^^ Baptiste :

Cadédis ! Je passe un dix !

Ha! ha! ha! répond Cathot, Si j'avais tout ce qu'il s'en faut!

— a A la preuve ! » m'écriai-je. — « Il a raison ! » dit la jeune M^^^ Prudhomme ; « la preuve fait taire » les incrédules. » Nous étions dans le bois; nous nous avançâmes dans un endroit écarté, sur une mousse propre et légère. — « Tirez à la courte

» paille, Mesdemoiselles, et prenons un à-compte, » avant le dîner!... » Elles se mirent à rire comme des folles, en rougissant un peu : ce qui marquait un reste de pudeur, quoiqu'elles fussent actrices,... et de r Opéra-comique !,.. Cependant M^^« Baptiste... [On est surpris peut-être que je ne dise pas la Baptiste, la Prudhomme, comme mes confrères les auteurs. C'est, premièrement, que je ne suis pas grand seigneur, et qu'elles sont bien Mademoiselle pour moi ; secondement, que je donne toujours le Madame, ou le Mademoiselle, aux femmes et aux filles que j'ai possédées; c'est une considération que je dois à elles et à moi-même]... Cependant M^*« Baptiste cherchait deux brins d'herbe; elle les rompit inégalement, et me les donna. Je les disposai; puis je les leur présentai à tirer... Ce fut M"« Prudhomme qui eut première la chance... Elle fit quelques petites mines très agréables, qui m'obligèrent à la renverser sur la mousse (i). M^i« Baptiste, suivant la conven-

(i) Je rencontrai le 5 Nivôse (4 Janvier 1795), à la Maison- Egalité (Palais- Royal), un puriste, qui me dit : — « Vous » devez avoir bien des remords, d'avoir fait le Paysan par- » venu ! C'est l'ouvrage le plus immoral. On ne doit pas se » pardonner d'avoir fait un ouvrage comme ça ! — L'avez- » vous lu, citoyen ? — Oui ; il y a longtemps. — Vingt-cinq » ans peut-être, car vous avez oublié jusqu'au titre. — Des » descriptions du vice, qui le font ^imer. — Je vous demande » pardon : jamais je n'y ai mis de descriptions, précisément » pour ne pas exciter. — Ho ! il y en a. — Citez m'en unç ?..• » — Je vous demande pardon de ne pas l'avoir lu hier au » soir. — Il n'y en a pas, mais y en eût-il, ce li\Te a été fait » pour les pères de famille. — Ha bien ouil belle raison.

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tion, devait faire le guet. Elle se leva, et ses regards se promenèrent partout, tandis que je donnais à sa compagne la première preuve. La jeune danseuse en

» pour s'excuser d'avoir fait un mauvais livre!... » Et il cita Dom E. — « J'ai connu Gervaise, son auteur, » ajoutat-il ; « il n'avait point eu de mauvaises intentions : c'était un » ouvrage de sa jeunesse. — Et de bonnes ? » L'avoué (car il l'était) balbutia... Puis, revenant avec impétuosité sur le Paysan perverti, qu'il nommait Parvenu, il s'écria : — « Vous avez fait votre livre pour les pères de famille ! Je » veux qu'ils le lisent : mais suivez- vous chaque exemplaire, » pour savoir où il passe? Les servantes le donnent aux » enfants ; les chirurgiens l'apportent à la "jeunesse, pour se » procurer des malades... » Après cette invraisemblable accusation contre les servantes, qui donnent à leurs jeunes maîtres un livre d'un louis, pour les exciter à coucher avec elles; contre les chirurgiens, hommes ordinairement aussi honnêtes qu'ils sont utiles, qui le colportent par le plus exécrable des motifs, Vavoué se tut pour la premier^ fois, car nous avions toujours parlé ensemble... Je lui dis alors : — « Citoyen censeur, je vous dénonce des coupables encore » plus dangereux : ce sont les couteliers ; ils font de grands » coutelas, selon eux, pour découper des tranches d'aloyau, » de gigot ; et les scélérats qu'ils sont 1 ils ne suivent pas le » couteau qu'ils ont vendu : un méchant en poignarde ; un » voleur en assassine ! Vite une loi, qui supprime la coutel- » lerie, et condamne à mort tous ceux qui feront des cou- » teaux !... » Tout l'auditoire se mit à rire. Et l'avoué, qui n'avait jamais lu le Paysan-Paysanne PERVERTIS, mais seulement le Paysan parvenu, ne fut pas honteux...

je me suis déjà déjà élevé contre \qs puristes, ces tyrans du genre humain, ces infâmes ROBESPIERRES, qui veulent que tout soit aussi triste et glacé que leur âme froide. C'est Robespierre qui faisait défendre par Chaumette, qu'il y eût des prostituées, sans prendre les moyens qui contrebalançaient cette défense; car la prostitution est naturelle : les chiennes, les vaches, les brebis, les biches, les louves, les poules, etc., se prostituent. L'espèce humaine le fait d'une

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fut très contente!... Je n'étais que son dixième... Elle fut pour moi une jouissance délicieuse I... Nous nous levâmes, et nous rejoignîmes celle qui gardait les mantelets. — « A votre tour, ma belle I » lui dis-je, — « Ho ! fi donc I ça sentirait le libertinage. » C'est pis que des filUs,,, du Grand-Opéral.,, » Je l'emmenai sur le champ de bataille; elle eut l'adresse de faire assez de difficultés pour ranimer toute ma fougue ; et j'obtins un triomphe, que je trouvai très facile... (C'est que M"« Baptiste avait prés de vingt ans, et qu'il y en avait six au moins qu'elle jouait l'opéra-comiquè).

Cette seconde preuve donnée, nous allâmes rejoindre Boudard et son amie, qui nous cherchaient, et qui nous avaient déjà plusieurs fois appelés. — a Vous êtes folles en vérité I » dit M"« Mentelle à ses compagnes; « cela n'est pas prudent. — Ho! » nous faisions le guet tour à tour. — Comment, » tour à tour? Quoi! toutes deux? — Pardi! Une » aurait fait là belle figure! C'aurait été comme

manière plus odieuse, plus abusive, et réellement coupable : mais la défense ne suffit pas, pour contrarier le penchant naturel à la jouissance, dans un pa]^ où les jeunes gens n'ont des femmes légales que fort tard; où les hommes n'ont qu'une femme ; où cette femme est en couches, malade, etc. (Voyez le Pornographe). Les puristes sont en morale de sots enfants. Mais il est une autre chose à laquelle ils ne songent pas : c'est que le bonheur est tout pour r£spèce humaine, et que si, par impossible, la vertu était opposée au bonheur, il faudrait proscrire la vertu. Mais la vertu n'est jamais contraire au bonheur ; il n'y a que la fausse vertu des puristes.

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» lorsque je débutai au Grand-Opéra, dans un rôle » de confidente : pendant que ma maîtresse faisait » les beaux bras et perlait des cadences, je ne savais » que devenir : je pissai... je pissai sur mes jarre- » tiéres!... » Pour l'aimable Prudhomme, elle rougissait et n'ouvrait pas la bouche, quoiqu'elle fût danseuse, et, contre l'ordinaiie : il me sembla que ces sortes de femmes doivent être effrontées; c'est leur manière d'exister, autrement elles sortent du naturel et ne plaisent pas... Cela doit être ainsi, ou... J'étais déjà bien corrompu!... Nous nous mîmeç à courir, mes deux nymphes et moi; je me fis poursuivre au loin, et trouvant encore un site agréable, je dis à mes belles, en leur montrant la mousse : — « Quel lit ! quel site charmant ! il invite » à manier le pinceau ! — L'idée est excellente ! » s'écria M^^ Baptiste... « Passes-tu?... ou je pas- » serai?... » M"^ Prudhomme ne jugea pas à propos de perdre son tour... M"« Baptiste eut le sien un quart d'heure après... Puis, sans leur permettre de s'écarter, je leur donnai une cinquième et sixième preuves.,. Nous rejoignîmes alors les deux amants. — « Il est impayable! » disait M"^ Baptiste... « Il y » viendra, Prudhomme, il y viendra. — Monsieur » Nitolas? » me dit M"« Mentelle, en souriant à demi, « défiez- vous de ces deux folles-là, je vous » en avertis , si vous voulez vous en revenir autre- » ment que sur un brancard ! — Je les défie ! » répondis-je orgueilleusement...

Nous allâmes chercher notre dîner. Mes prouesses

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furent vantées à table ; on ne parla d'autre chose» Le dîner était excellent; j'avais appétit; on affecta de me donner double dose du potage au riz et des coulis; je m'en accommodai. Nous tînmes table environ trois heures.

Je me levai enfin, au moment où M"^ Baptiste , commençait une cantiléne alors manuscrite et depuis fort connue, qu'elle attribuait à M"« Arnould, tout nouvellement à V Opéra.,, Je pressai M^^^ Prudhomme . du genou. Elle ne se leva pas assez vite; M^^^ Baptiste s'était aperçue de mon mouvement; elle prévint sa rivale, qui s'écria : — « Fi ! la tricheuse ! » Baptiste ne recula pas, pour un reproche, et elle eut sa preuve. Prudhomme, fâchée du passe-droit, vint en ce moment se plaindre de son amie. — « Je me » suis réservé, » lui dis-je tout bas ; « préludez seule- » ment un peu. ». Elle le fit... ha ! en jille du Grand- Opéra!. .. Et je la forçai de convenir qu'elle n'avait rien perdu pour attendre... Nous rentrâmes tous trois.

On servait le dessert. Nous bûmes des liqueurs ; /noi, très peu. M"« Baptiste reprit sa chanson. La jolie Prudhomme, pour ne pas être prévenue, me donna elle-même le signal. Je disparus avec elle... Et elle ne rentra qu'après avoir reçu sa dernière preuve. Tout cela se faisait en silence; on feignait de ne s'apercevoir de rien à table. M^^^ Baptiste, qui s'était encore interrompue, pendant notre absence, recommença :

Quand on va boire à l'Écu, N'faut pas tant tortiller des fesse' ;

Quand on va boire à TÉcu, N'faut pas tant tortiller du eu.

S'as-vous ç't'histoire advenu' A Mam'ser Manon Frélu?

J'pouvons la conter, jTons vu ;

AVous jou' la Princesse,

Et c'est un eu tout nu.

Quand, etc.

Quand ail' entre au cabaret, Sur un banc aussitôt s'met :

Cest trop dur pour son cadet; A c'te gu'non c'm'aux Duchesse'

Faudrait un tabouret.

Quand, etc.

C'a n'veut pas d'table à tréteaux.

C'a Ta trop long ou trop haut, C'a ne s' branle pas comme i' faut :

Chien ! queû délicatesse !

Jarni, c'a m'sie le dos!

Quand, etc.

a Tirez-nous pinte, garçon...

» Allons vite, et qu'ça soit bon...

» Dieu ! queû compagnie ! fi donc !

— « Est-ce paç'que j'sommes en vesse, » Que je vous déshonorons? »

Quand, etc.

— « Les verr's sont crasseux com'tout, » Les prendre on n'sait par queû bout.

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— « Prenez gard*, mon p'tit bijou, » N'as-vous pas peur d'ia gale?

» On la gagne aveu vou'. »

Quand, etc.

— « Mam*ser danse-t-elle un p'tit brin?

» — Eh ! hû donc, pas d*ça, mâtin ! »

M'fit-elle en retirant sa main

Avec impolitesse ; Aussi lui dis-je ben :

Quand, etc.

Pavons fait fouiner ç'p'tit cœur, Tant yVï avons fichu malheur.

C'est un avis au Lecteur :

Cheû nous faut d' la simplesse,

Et surtout de la rondeur.

Quand, etc.

Lorsqu'elle eut achevé, pendant les applaudissements pour l'actrice et pour la chanteuse, M^^^ Baptiste s'échappa. Elle n'eut pas le temps d'arriver. Je l'attrapai dans une première salle, où je la renversai : là, malgré sa résistance, parce que les fenêtres étaient ouvertes, je lui donnai le complément de ce qu'elle avait refusé de croire.

Ce fut alors qu'en vraia Bacchante, elle revint célébrer mes talents par un éclatant Ëvohé!.., Elle exigea qu'on me couronnât de myrte (heureusement il s'en trouva quelques-uns en pots chez un jardinier voisin) ; M"^ Prudhomme, un genou fléchi, présenta la couronne à M"« Mentelle, qui me la mit

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sur la tête au nom de Vénus... Nous sortîmes ainsi de chez le traiteur; et j'allai couronné, soutenu, comme un autre Anacréon, par les Nymphes, jusqu'à notre voiture... Plus de cinq cents personnes furent témoins de cette dernière partie de la scène ; mais on en ignorait le motif; on crut que c'était une simple imitation des fêtes des Anciens, et peut-être n'était-ce que cela...

Dans la voiture, M^^* Baptiste me dit crûment : — (r Tu vois que ton ami est le greluchon de Men- » telle; il faut que tu sois le mien. Je t'offre mon » amitié, ma bourse et ma personne! » Je la remerciai amphibologiquement... Il faut l'avouer ici, à ma honte : ce qui me sauva de ce rôle honteux, c'est la préférence que je donnais à M"^ Prudhomme; si l'offre avait été faite par elk, adieu le reste de ma délicatesse!... j'acceptais, et je me voyais enrôlé dans la tourbe immonde de ces hommes vils, payés par des femmes!... Quelques jours s'étant écoulés sans me voir, elle dit à Mentelle que j'étais un sot qui voulait choisir la plus jeune , comme les grands seigneurs, au lieu deprendre la plus solide, comme les greluchons.

Telle fut cette partie, dont j'ai déjà parlé. Elle acheva de me plonger dans le libertinage ; elle affaiblit dans mon cœur le regret de la vertueuse Colette, pour n'y laisser subsister que celui de la jolie femme. Cette partie me fit négliger de voir l'estimable Jeannette Ponsardin, dont les entretiens semblaient toujours rappeler l'innocence dans mon cœur; je ne vis

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plus ni ma sœur Geneviève, ni Margot, ni leurs compagnes, parmi lesquelles j'aurais pu trouver encore des sujets méritants, n'eût-ce été que l'une ou Tautre des deux sœurs Destroches : ces jeunes filles ne me paraissaient que des mortelles, et je voyais des déesses! Cette ivresse dura longtemps I Mais je n'ai rapporté cette scandaleuse aventure que pour en rougir, à soixante ans.

Après avoir perdu de vue les actrices de TOpéra- Comique, et parce qu'il finit, et parce que M^^« Prudhomme alla danser à La Haye{]t reverrai cependant cette belle-ci une autre fois), je ne voulus plus que des aventures audacieuses, extraordinaires. Il en est deux qui sont amalgamées en une dans le Paysan- Paysanne pervertis, où la plupart des écarts d'Edmond m'appartiennent. Il faut les rapporter séparément et telles quelles sont arrivées.

^Je remarquais depuis quelque temps, le soir, une petite ouvrière en modes, qui venait coucher chez ses parents, au quatrième, dans cette maison vis-àvis V Oratoire, non reculée comme les autres, et occupée depuis soixante à soixante -dix ans par la veuve Bonnedame, marchande bijoutière, qui seule a vu renouveler les boutiquiers de tout Paris. La petite ouvrière rentrait tous les soirs à neuf heures etxiemie. Il me vint dans l'idée l'attentat le plus audacieux, et en même temps le plus criminel : je le rapporte pour éclairer les parents et les magistrats. Un soir, l'ayant vue venir, je me cachai dans l'escalier, entre le second et le troisième ; il faisait un grand

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vent, et je présumai que sa bougie s'éteindrait. Ce fut ce qui arriva. Lorsqu'elle passa prés de moi, je pris une liberté décisive. La jeune fille ne s'écria pas : ce qui me fit comprendre qu'elle avait un amant... Elle s'assit. Mais pensant bien que j'étais pris pour un autre, qui était aimé, cette situation ne la garantit pas. Je voulus voir jusqu'où il aurait été. Je l'enlevai dans mes bras, et je la plaçai à ma fantaisiç. Maître de la place, j'émoustillai ma conquête et cherchai le bonheur. Une victoire laborieuse, mais complète, m'apprit que l'amant n'avait pas encore entièrement triomphé, que je profitais des leçons qu'il avait données, et que sa propre corruption tournait contre lui. La fille me repoussait ou me secondait, mais sans parler. .. Au moment de l'éclair» j'entendis monter quelqu'un. Heureusement on était sans lumière... Je laissai approcher tout près de nous; je nous collai, la fille et moi, contre le mur, et l'on passa. Je compris, à un signal fait, que c'était l'amant. Je lâchai la fille, que je venais d'achever de pressurer, et je feignis, pour elle, de descendre. La fille dit très bas au survenant : ce II y a quelqu'un ! — On descend, » répondit le galant. « — Mais on montait ? — C'est moi qui » montais. — Ha! vous montez actuellement, et » un autre descend ? Il faut savoir qui ? cela est ira- » portant... J'ai. cru que c'était vous... Voyez! » voyez !,.. » Le galant descendit. Je me glissai dans un cabinet d'aisances, où je restai tapi jusqu'à son retour. La fille y vint pisser, sans doute par un

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instinct naturel qui lui faisait cacher les traces .fraîches. . . — « Je n'ai vu personne, » dit le galant. — « Ha mon Dieu! Qui est-ce?... j'ai cru que c'était » vous! — Non... Qu'a-t-on donc fait ? > — Comme » si c'eût été vous. — Encore ? — Il a mis la main » sous... — Et puis?... — La main sur... tout » partout. — Que la main?... — Je ne vois per- » sonne capable de m'insulter dans la maison. . . Je » vais descendre seule, retourner chez ma maîtresse, » sous prétexte de prendre quelque chose que j'y » ai laissé ; je resterai un demi-quart d'heure. Vous » allez sortir après moi, et vous aurez l'œiU à mon » retour, sur celui qui me suivra, ou qui me regar- ' » dera. Si l'on entre après moi, fermez la grille de » l'allée, afin que je puisse le faire arrêter par mon » père et mon frère. » Je descendis sans bruit, après cette instruction. L'amant faisait encore quelques interrogats, et j'eus le temps de gagner la porte. La fille parut, regarda, et alla chez sa maîtresse. Je ne l'observai que de l'autre côté de la rue. Je vis ensuite sortir un très joli fat, dont la vue m'ôta tous remords. Il alla se msttre en sentinelle sur Tallée qui touche à l'Oratoire. Je passai devant lui, et, feignant de parler à quelqu'un, je m'écriai sous son nez : « Je suis charmé d'avoir soufflé une fleur à cet » efféminé-là! » Je vis rentrer la fille. Le fat la suivit, et ferma la grille. Mais il n'y était pas ! Je frappai quatre mortels coups, pour faire descendre le père et le frère. Un instant après, je vis sortir et fuir le fat. Le frère et le père parurent aussitôt. Je

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leur indiquai Tallée de la lingére, d'où j'avais observé la veille, et dans laquelle le Beau venait de se jeter. Ils l'y saisirent, l'en tirèrent, le reconnurent, et le conduisirent au corps-de-garde. La fille y fut amenée et le fat renvoyé. Je m'en retournai riant, comme on rit à la comédie, c'est-à-dire méchamment.

Le lendemain, à l'heure ordinaire, je repassai, j'aperçus encore l'efféminé sur la porte de la lingére, ayant sous son habit de soie un petit bâton, en assommoir, qu'il n'était pas fâché qu'on vit. La fille de modes sortit de la boutique de sa marchande, M"^^ Guisland, à trois boutiques au dessous de la rue d* Orléans. J'allai au-devant d'elle, je l'abordai : « Ma- » demoiselle ne demeure-t-e.lle pas dans la maison » Bonnedame? — Om... Monsieur. — Mademoi- » selle n'a-t-elle pas été insultée hier soir ? » Elle rougit. — ce Mademoiselle, je vous prie de dire au » jeune homme qui est sur la porte de l'allée de la » lingére, que c'est moi qui eut hier le bonheur de » le remplacer ; que je vais l'attendre devant la » Colonnade du Louvre,,, d'où nous irons où il vou- » dra... Je lui donnerai, entre quatre-s-yeux, tous » les éclaircissements dont il pourrait avoir be- » soin... » La jeune personne m' écoutait tremblante, et comme je faisais mine de vouloir aller avec elle : — « Monsieur! » s'écria-t-elle vivement, « ne » m'accompagnez pas! » Je la quittai, en la saluant d'une manière respectueuse, et je me mis en embuscade, pour savoir ce qui arriverait. Les amants entrèrent ensemble, et je ne vis ressortir personne.

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