MI
Je fus curieux : j'entrai dans l'allée; je montai doucement dans l'escalier, et j'entendis par leur conversation, que la jeune personne n'avait pas dit un mot de ma rencontre : d'où je conclus que je la désobligerais fort, en parlant à son amant. Je compris ensuite qu'elle lui faisait entendre que l'insulte qu'elle avait reçue la veille n'était qu'une bagatelle. . . En ce moment, le père de la jeune fille ouvrit sa porte. Elle rentra. Le père descendit avec sa lumière. Le fat glissa le long de la rampe. Moi, je sonnai au second, à la porte d'une femme entretenue, que j'avais vu sortir. Le père me mit la lumière sous le nez, et me dit : « Elle n'y est pas. » Je le remerciai, en descendant avec lui. Il me demanda si j'avais rencontré quelqu'un? — « Non; mais j'ai eu belle » peur 1 Ça glissait tout le long de la rampe, et puis » ça est tombé en bas, poufF!... » Il me prit pour un nigaud, et me ferma la grille de l'allée sur les talons... Le fat était à son poste. J'allai droit à lui. Ce qui le fit fuir à toutes jambes. J'ai revu souvent depuis la jeune fille, mais sans lui parler.
La seconde aventure est du même genre. Un soir, que je m'amusais des rendez-vous de la jeune personne de la maison Bonnedame, je vis une autre Belle dans une boutique de modes au coin de la rue du Coq, alors impasse (a) .y sittQndis qu'elle sortît, pour savoir ce qu'elle était. Après avoir fait son emplette,
faj Rue du Coq-Saint- Honoré, remplacée par la rue de Marengo. (M dâ 'Éd.)
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elle vint dans la rue de Grenelle (a), entra dans la boutique du pâtissier, dont l'enseigne était au Paon, alluma sa bougie, renfermée dans une petite lanterne de papier, et vint pour monter. L'allée de cette maison communique par derrière à celle de Bonnedame, par un eflfet de l'angle ; ce qui établit un courant d'air rapide dans ces deux allées. Le vent éteignit la bougie de la Belle. Je sus alors où elle demeurait; et tandis qu'elle rentrait dans la boutique, pour la rallumer, je me glissai dans son allée. Je n'avais pas un autre dessein, que de la voir de prés dans son escalier, et de connaître son étage, pour lui écrire si l'envie m'en prenait. Mais le Borée de r allée Bonnedame éteignit encore sa bougie, et, impatientée, elle monta sans lumière. Entre le premier et le second, où elle demeurait, elle me rencontra. Elle toucha mon habit, et me dit fort bas : « Est-ce vous, l'abbé ? — Oui, oui, » répondis-je sur le même ton. — «Vous êtes ponctuel !... Entrons )> sans bruit, à cause de ma tante, qui est chez elle. » Nous entrâmes ensemble. Elle alla, en tâtonnant, auprès de la cheminée, chercher une allumette... Je fis réflexion que la lumière me serait préjudiciable. J'enlevai la Belle dans mes bras, et je la portai sur un lit, dont la lumière extérieure, réfléchie par une glace, me fit présumer la situation. Je fus heureux, avec quelques difficultés : car on ne se rendit
(a) Rue de Grenelle-Saint-Houoré, aujourd'hui rue Jean- Jacques-Rousseau. (M de rÉd.),
qu'à rhonnêteté des procédés que j'avais eus depuis huit jours : « Ma tante est si avare!... Elle me ré- » duit à celai... Elle me nourrit assez bien... Mais » elle!... Imaginez qu'elle mange... les rats... de » rOratoire!,., qu'elle paye un sou pièce les gros, » deux liards les petits, au garçon-portier.... Je vous » montrerai Templette que je viens défaire... Cela... » haye!... plus doucement!... sera charmant!... » Ho!... j'en ai... déjà... usé... une pareille,... et » matante... qui... n'use rien,... croira que... c'est » la même... refaite... Haye! haye! haye!... Dou- » cernent! doucement!... Mon Dieu! si elle allait » m' entendre!... » Elle se contraignit, non sans peine, et je la parachevai...
La chose finie, recommencée, et terminée en dernière analyse, la Belle chercha des allumettes : elle en plongea une dans la cendre qui couvrait le feu, et l'en tira lumineuse. Je m'approchai de la porte, et tandis que la chandelle trop émèchée reçoit difficilement la flamme, j'ouvre et je descends, sans avoir été vu de la jeune personne... Je sortais de l'allée, comme un abbé coquet et cossu quittait sa voiture pour y entrer. Je lui fis une profonde salutation. Il se glissa comme en crainte (i). Sa voiture alla tourner, et je le suivis légèrement. J'entendis sa réception. « Ha ! j) (Jort bas) « vous venez d'appeler ». votre carrosse ? — J'ai dit à mon cocher de tour- » ner... Ma belle, je veux causer avec vous. — Tant
(i) Voyez la 41 « £stamp. du Paysan-Paysanne pervertis.
ciNauiÈME ÉPoauE — 1757 173
» mieux!... Si ma lante venait, vous vous mettriez » là » (montrant la ruelle du lit)... « Je suis bien » aise de vous parler... un peu... Hé! Tata est » sortie! je la croyais chez elle!... Vous ne m'avez » pas dit un mot tout à l'heure ! — Quand ? — Avant » de descendre. — J'arrive. — Mais, vous êtes » monté... avec moi? — • Point du tout! j'arrive » seul... — Je vous ai rencontré dans l'escalier; je » vous ai touché; je vous ai dit : Est-ce vous, Vahhé? » Vous m'avez répondu. Oui, et nous sommes » montés... Vous êtes sorti, à l'instant où j'allumais » cette bougie. » L'abbé s'écria : — « Ce n'était pas » moi ! c'est un voleur. Mademoiselle ! J'ai vu, en » descendant de voiture, sortir de votre allée un >> garnement, qui m'a profondément salué., » La jeune personne, qui me parut fine, à son tour s'écria : — « Nous sommes volées!... Il est entré... Mais... » oui... je suis volée!,., très volée! j'avais là... Que » dira ma tante ?. . . » Je jugeai à propos de détaler, de peur d'accident. Je trouvai les deux domestiques de l'abbé sur le pas de l'allée ; je les saluai presque aussi respectueusement que j'avais salué leur maître, et ils me laissèrent passer poliment; mais deux minutes après, il aurait été trop tard ! J'aperçus, de l'allée de l'épicier en face, Tabbé qui leur parlait vivement. Il leur gesticula mon salut; ils lui gesticulèrent celui que je leur avais fait; et l'abbé remonta. Je m'évadai... Je n'ai revu la jeune personne qu'au bout de dix ans, rue du Petii-Lion-Saint' Sauveur; elle était déménagée peu de jours après
notre aventure; car j'avais trouvé l'appartement vide.
Ce fut en suite de ces deux scélératesses, que j'en commis une troisième, plus fatale encore pour mes mœurs, et non moins criminelle. On sait que tous les pensionnaires de Bonne Sellier étaient ses maris. Il semblait que cette convention entrât dans les charges de la pension, et qu'elle se fût obligée à satisfaire tous nos besoins. Et des benêts de voyageurs, qui n'ont vu qu'une maison, dans chaque horde sauvage, viennent nous donner ce qu'ils ont aperçu, pour les mœurs générales! C'est comme si j'allais dire aux étrangers, et même aux nationaux : A Paris, il est de règle que les hommes qui se mettent en pension, dans une maison, fussent-ils trente, aient tous droit aux faveurs de leur hôtesse,.. Je serais cependant encore mieux fondé que certains voyageurs; car j'ai vu sur ce ton, non seulement Bonne Sellier, mais M°*« Lallemand; une dame Dehus, autre hôtesse d'imprimeurs, et dans cette dernière maison, la mère et deux grandes filles assez jolies étaient le plastron de tout le pensionnat... J'ai vu depuis (en 1768) la même chose dans la Cour d'Alhret, au haut de la rue des Carmes, chez une hôtesse d'étudiants en droit et en médecine. Elles étaient quatre femmes; l'aïeule, la mère, et deux filles. La grand'mère était encore ragoûtante, parce qu'elle était d'un beau sang; la mère, veuve depuis longtemps, était une belle femme; la fille ainée était une jeune personne charmante , d'environ dix-neuf ans ; et Madelon , la
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cadette, un tendron de quatorze à quinze. Lagrand'mére avait les nouveaux débarqués , environ les quinze premiers jours ; telle était la régie entre ces quatre femmes; c'était donc la grand'mére qui, ces quinze premiers jours, venait faire votre lit, pendant que vous y étiez, et vous agaçait si bien, que ses beaux restes vous tentaient. On avait grand appétit! Une gorge blanche,... une jambe bien faite, montrée jusqu'au genou, en se baissant, une croupe charnue, voluptueuse, lubriquement agitée... Ensuite, quand les hôtesses voyaient que vous deveniez un peu au fait du train de la maison, la mère venait faire votre chambre. Vous l'aviez quelque temps, et c'était la manière d'agir avec elle, qui décidait si vous auriez les filles : un trupelu n'avait que l'aïeule, qui en préservait la mère ; celle-ci préservait la fille aînée de l'homme douteux. Mais après que le jeune homme comme il faut avait eu quelque temps la mère, avec de bons procédés, la fille aînée, en déshabillé provocant, dessinant le nu, venait faire le lit du prédestiné. Elle faisait filer un peu l'amour; enfin, si elle était contente de ses sentiments et de ses procédés, elle le rendait heureux... Il fallait être le chef-d'œuvre du mérite et de l'honnêteté, pour parvenir au tendron de quinze ans. On arrangeait la jeune personne en habit de combat; rheùreux donnait une jolie collation, en fin de laquelle on lui disait : « Vous êtes l'ami de la mai- » son : vous avez mérité d'en posséder la houri, et » nous vous la laissons pour une heure... » Et les
mères se retiraient. Toutes les jouissances avaient lieu de jour, jamais de nuit : vous n'obteniez rien qu'à l'heure où l'on venait faire votre lit. Sans intérêt! On ne vous demandait rien, et l'on recevait gaîment la plus petite bagatelle. Le soir, pour donner au pensionnat un agrément auquel les jeunes provinciaux sont très sensibles, on rassemblait dans une salle basse, de jeunes relieuses, des brocheuses, qui ne sont pas des Lucrèces, et l'on dansait, depuis neuf heures jusqu'à onze ; les samedis et les dimanches jusqu'à minuit. Le violon ne coûtait rien ; toujours quelque pensionnaire savait jouer de cet instrument, qui souvent était accompagné de plusieurs autres, les pensionnaires pouvant amener leurs amis à ce bal journalier. J'ai demeuré dix mois dans cette maison, en 1768.., Mais revenons à M™« Lallemand, qui fut rhéroïne principale de ma troisième aventure. Par elle, on entreverra la raison de l'attention qu'elle donnait à Jeannette, et le danger que cette jeune personne a couru dans la rue Saint-Julien-le- Pauvre.
M™« Lallemand était retournée demeurer dans la rue Jacinthe, au coin de celle Galande, Le bas de la même maison était occupé par un cafetier, dont l'épouse, belle brune, avait le goût antiphysique, que je ne connaissais pas encore dans les femmes. Je ne voyais plus cette ancienne hôtesse, depuis que j'avais quitté sa maison. C'était cependant une jolie femme, que je pouvais avoir sans dépense. Un jour elle me rencontra, et me fit d'obligeants repro-
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ches de mon indifférence. Je n'allais jamais au cabaret : mais ce soir-là, j'y entrai, avec Boudard que je venais de rencontrer, plutôt pour nous cacher, en causant, à cause de son état scabreux (a), que pour boire. Ce cabaret était à Tautre angle, vis-à-vis le café. Nous étions depuis quelques minutes dans un cabinet de boiserie, lorsque nous entendîmes entrer deux personnes dans le cabinet voisin. Nous nous tûmes, a C'est Madame Lallemand, » me dit tout bas l'ami Boudard, « avec Leblanc, un de ses anciens » pensionnaires. » La conversation commença par des reproches. On se réconcilia. Enfin, la table, ou les chaises craquèrent. — « C'est ainsi qu'elle termine » toujours ses querelles, » me dit Boudard. « Allons- » nous-en... » Ce que je venais de voir m'excita au libertinage. Ainsi, comme c'était lundi, le soir même j'allai voir cette espèce de caHuy dans le dessein de lui proposer à goûter, et de profiter eh même temps de son extrême facilité. J'arrivai trop tard : il était six heures et demie. Nous causâmes : je me mis à ses genoux, dés qu'elle eut renvoyé sa petite servante. Je fus très hardi : je lui dis que je Taimais. Elle me répondit ce mot que j'ai si souvent cité depuis à mes amis : « Hé mon Dieu ! que ne me le » disiexrvous plus tôt!.,. » Elle ajouta, comme par réflexion : « Du temps de votre sœur Ponsardin, je » vous avais d'abord cru dévot : mais vous m'avez
faj On a vu que Boudard travaillait dans une imprimerie clandestine. (M dg i*Éd.)
» prouvé que Vous étiez bon garçon... » Nous nous donnâmes rendez-vous au lendemain cinq heures, et je la quittai avant l'arrivée de ses pensionnaires, muni de quelques faveurs d'échantillon très savoureuses.
Le mardi, je devançai l'heure de beaucoup. Au lieu de cinq heures, je vins à trois. La porte de la cuisine était ouverte ; je n'y vis personne, la petite servante, sachant sa maîtresse sérieusement occupée, était allée jaser quelque part. La clef n'était pas à la poite de l'appartement sur le devant; mais l'ayant poussée du doigt, parce que j'y vis un petit jour, elle céda. J'entrai doucement : c'est un talent que je possédai toujours au suprême degré, que la légèreté des mouvements (aussi suis-je le seul qui ne soit pas tombé seplidi 7 Nivôse (a), à soixante ans accomplis, en faisant deux fois le chemin de l'abreuvoir • Place Maubert à la Maison -Égalité).,. J'entrevis quelqu'un par le mouvement des ombres, dans la chambre du fond, quoique le rideau fut craintivement fermé. Je comptai bien que c'était un galant, et je fus surpris que M"^« Lallemand ayant un rendezvous aussi essentiel que le nôtre, elle ne pût s'en contenter; mais je ne fas pas fâché d'avoir une anecdote dont je pourrais faire le récit à Boudard, sans manquer à la confiance donnée... Je m'approchai de la porte, et j'entendis le bruit des baisers.
faj Un jour de verglas, sans doute. CA\ de rÉd.)
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Un des persannages, qui s'agitait beaucoup, fit un mouvement des pieds qui dérangea le rideau. Je vis alors deux femmes!... M™^ Lallemand, et... sa voisine M™« Beugnet (dont le mari a été prote, graveur en bois, etc. Je ne l'avais qu'entre-convoitée en passant devant sa boutique). Cétait cette jolie cafétiste, qu'on a vue depuis au coin de la rue du Fouarre,,. Sa gorge blanche et ferme, entièrement découverte, était dévorée de baisers par mon ancienne hôtesse, tandis que deux mains libertines, mutuellement occupées... Jamais surprise n'égala celle que j'éprouvai ! je crus bonnement que la jolie Maximine Mari était une femme à tempérament, qui, ayant un mari jaloux, n'osait pas s'exposer avec un homme. Dans cette idée, je tournai le bouton de la porte vitrée, et je me présentai... Les deux femmes poussèrent un cri aigu... je les rassurai; j'ofiris ardemment mes services à la belle limonadière, employant les expressions qui cadraient avec mon opinion erronée. Ses réponses me parurent inintelligibles. M™« Lallemand me les expliqua. — « Ha, morbleu ! » m'écriai-je, « vous fraudez la nature... De par » Vénus! vous serez homméel » Et je mis les conditions à ma discrétion future... je n'entendis rien; il fallut céder. La cafétiste passa la première, parce qu'elle ne voulait pas que j'eusse M°*« Lallemand. Mais ces deux femmes se caressèrent pendant la jouissance et elles convinrent que 'c'était un nouveau ragoût, qu'elles ne connaissaient pas
{Lecteur, je te peins ce que j'ai vu, ce que j'ai fait.
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Pétrone nouveau, je ne te déguise rieû. Connais ton siècle ; ou plutôt connais tous les temps I les passions et leurs écarts furent toujours les mêmes j elles eurent toujours les mêmes effets. Dés que rhomme est policé, il a des goûts factices ; aussitôt qu'il est dans l'abondance, ses goûts s'exaltent et il devient ce que nous exprimons par le mot Libertin . Il faut que je sois sincère : je dis tout. Peut-être retranchera-t-on quelque chose à ce manuscrit (a); mais moi, je dois tout dire. Comment remplirais-je mon but, si, par égard pour les puristes et pour ne pas effrayer les sots, je retranchais de mes turpitudes, et montrais un homme factice, .^u lieu de l'homme véritable? de quelle utilité serais-je?... Par de belles choses, j'amuserais les femmelets et nos petits Catons^ vertueux faute de sentir ou de forces physiques, et je n'instruirais personne... Dans ce siècle Robespierriste et puritain, il faut insister jusqu'à satiété sur des choses aussi simples.]
Je payai la collation. M^^ Lallemand descendit, n'ayant pas trouvé sa petite servante; et pendant son absence, la cafétiste, sur quelques offres que je lui fis, me dit franchement qu'elle aurait plus d'hommes qu'il n'en faudrait pour la satisfaire ; mais que son goût la portait vers les jolies femme que voyaient plusieurs hommes, parce qu'elles n'avaient
(a) Restif, en écrivant ces Mémoires, ne pensait pas qu'ils seraient publiés de son vivant, et par lui-même.
fN. de PÉdJ
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que des sensations et point d'amour. Elle ajouta qu'elle avait été amoureuse à la rage d'une jolie entretenue qui demeurait à côté (Spirette)^ parce qu'elle savait que cette fille, très jolie, trompait son payeur. Je lui dis que je ne la comprenais pas. Alors cette Lesbienne me détailla tous les écarts de son goût factice et coupable. Ses expressions furent si vives, si révoltantes, que, de ce moment, elle éteignit en moi tout désir de ses charmes : le reste de la séance, je ne caressai plus que M"»« Lallemand. Mais alors la cafétiste me l'enlevait avec fureur; de sorte que nous en vînmes à nous battre presque tout de bon.
Je ne me roulai plus que de chute en chute, de turpitude en turpitude, jusqu'au fond de l'abîme de la débauche. J'avais perdu mon âme, le soutien de ma vertu chancelante. Celle qui me faisait me respecter quelquefois moi-même ; et je ne m'étais pas encore entièrement abandonné dans les bras de l'amitié vertueuse. Il ne manquait plus à mon avilissement que deux degrés : celui d'être contagié par une suite de mon libertinage; et celui d'être soldé par une prostituée. Le premier, je l'ajoutai aux autres :... mais le second, jamais! jamais! il me fit
toujours horreur I Mais avant de tomber dans
mon avilissement profond, j'eus encore un beau moment!
C'était le 15 Juin 1756, que j'avais eu occasion de voir M^^« GuÉANT (cette belle actrice des Français) dans les Dehors trompeurs et dans la Pupille, Ce der-
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nier rôle m'en rendit éperdument amoureux : je l'attendais, quand elle sortait du théâtre, pour admirer encore sa taille, sa figure ravissante, son beau pied, et la voir monter en voiture, ou dans une chaise-àporteurs; je la suivais, pour l'en voir descendre. Un soir (c'était au mois de Juillet 1757), elle alla fort loin et descendit à VHôtel de Hollande, où l'on donnait une fête. Tandis que je dévorais des yeux la belle Guéant, qui sortait de sa chaise dans la cour, j'entendis derrière moi une voix qui ne m'était pas inconnue, dire : « Junte I Junte! le voilà! » Junie était W^^ Prudhomme, qui me demanda si je voulais entrer ? Je ne répondis qu'en lui saissant la main, que je baisai. Elle m'entraîna, et nous montâmes avec la belle Guéant. Je la fis admirer à Junie, qui me répondit : « Oui, elle est belle, et sage ! » Ce mot fit que je baisai le bord de sa robe. Un colonel de Dragons, qui était venu au-devant d'elle de chez l'Ambassadeur, s'en aperçut et lui dit, en me montrant : « Mademoiselle, voilà un de vos admira - » teurs. » La Belle me regarda, et se souvenant de m'avoir vu souvent, elle me sourit. Je venais du spectacle; ainsi j'étais bien mis, c'est-à-dire en habit de lustrine. W^^ Guéant me dit : « Il paraît, Mon- » sieur, que vous êtes des nôtres?... car je vous vois » avec M"e Prudhomme ? — Elle a bien voulu m'in- » troduire; je ne suis qu'un amateur, charmé de » rester, pour vous voir plus longtemps. » La belle Guéant sourit encore, en me disant : « On n'est pas » malheureux, avec une pareille introductrice! »
ClNaUlÈME ÉPOQUE — I7$7 183
Nous étions dans la salle où depuis a été le Billard de Beaumarchais. Je vis là M}^^ Hus, alors si provocante,, mais moins belle que Guéant ; M"« Hailard, nymphe alors svelte et légère ; M}^^ Arnouîd, charmante actrice, qui jouait avec tant d'intérêt l'acte de Psyché, dans les Fêtes de Paphos; la jeune Rosalie Levasseur, alors à la Comédie Italienne : celle-ci avait un abbé coquet; une Camargo, première danseuse aux Français, etc. Camargo avait un faraud de fort mauvaise mine. Junie dit à ces deux dernières : « Vous avez chacune votre chacun ; moi, voici le » mien. » J'étais bien surpris de cette partie non prévue; mais, caressé par Junie, je m'enhardis. ^me Favard fut à côté de moi, à table; je ne sais ce que lui dit M}^^ Prudhomme, mais elle rit beaucoup, et alla conter la chose à M^^«^ Arnould, Hailard et Hus. On se regarda; l'on se -fit des signes, que les hommes remarquèrent. Ils demandèrent ce que c'était ? — « Rien ! » répondit la jeune Arnould. On insista: « Ho! nous parlons des Travaux d'Her- « cule; et vous autres, vous ne savez ni la fable, ni » l'histoire. » Je la compris, et je rougis modestement. Hailard, après avoir parlé bas à Junie, dit tout haut : — « Cela vaut fait : je te le mènerai, Gui- » mard, » On se tut ensuite... Le souper fut charmant, avec des fées!... Maïs je ne fus pas heureux : je ne voyais, je ne désirais que Guéant, et elle était loin de moi. Prudhomme me devina, et elle le dit assez haut à toutes ses compagnes. Camargo me dit, avec quelque âcreté : «Voilà les hommes!... Hum!
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» s'ils avaient affaire à moi... je les punirais... »
Elle me punira bientôt
Ce souper délicieux achevé, Rosalie, qui, malgré son extrême jeunesse, avait déjà la voix admirable, chanta quelques vaudevilles; Arnould, Pâles flambeaux; Hus joua la scène où elle poursuit en jupon court M. de Pourceaugnac ; M^^« Guéant rendit la scène de la lettre, de la Pupille; M°»« Favart chanta la caricature des ris, de la Servante-maîtresse; Guimard, Hallard, Prudhomme et Camargo seconde, essayèrent le ballet de Médée, depuis joué sur le théâtre de V Opéra. Un poète, nommé Robbé, récita soc poème, intitulé VOrigénisme (le prince de Conti lui avait compté vingt mille francs pour qu'il ne l'imprimât pas) ; Pîron nous fit frémir en récitant VOde à Priape, etc. Enfin, mon tour vint : on me demanda ce que je donnerais ?... Ce fut l'ambassadeur de Venise, Moncenigo, je crois, qui m'adressa la parole (c'est le même qui fait un rôle si odieux avec Ursule, dans le Paysan-Paysanne). Je ne m'étais pas attendu à cela. L'Italien, me voyant pair et compagnon avec une jeune danseuse, me prit pour un artiste. Prudhomme m'agaça en me disant : — « Allons! allons I vous avez des faits et gestes; vous » pouvez payer de votre personne tout comme un » autre. » En vérité, je crois que la friponne cherchait à me faire raconter mes prouesses avec elle et M"« Baptiste!... Elle ignorait que j'avais une aventure bien plus saillante de toutes manières!... M^^^ Guéant me dit alors obligeamment : « Nous
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» donnerez-vous quelque chose, Monsieur ? » Ces mots furent pour moi Tordre le plus impératif. Je dis que je payerais volontiers de ma personne, si je pouvais compter sur l'indulgence des auditeurs et de mes auditrices. Toutes les femmes s'écrièrent : « Oui! oui!... — Je suis jeune, sans expérience, » sans talents; et vous venez d'être amusés par les » premiers des acteurs, des actrices de l'Europe; » vous venez d'entendre les coryphées de notre lit- » térature... Je vais paraître bien petit! » {applaudissements universels, même de l'Italien.) « Le peu que » j'ai de connaissance du monde, je le dois à Made- » moiselle » (montrant Prudhomme : applaudissements; grimace du Vénitien). « Je n'ai pour moi » qu'un cœur sensible, et quelques aventures, dont » une pourra peut-être exercer toute la sagacité de » cette illustre compagnie... — Vous allez en- » tendre ! » interrompit Junie, en s'adressant à ses compagnes... — « Car j'ai eu depuis quelques ren- » seignements, non sur le personnel de Théroïne, )> que je ne connais absolument pas, mais sur sa » condition relevée. » (Ici, la jolie figure de Prudhomme s'allongea, et tous les auditeurs redoublèrent d'attention.) Je racontai mon aventure de 1756 chez la Macé, en l'adoucissant beaucoup; je parlai de la calèche du matin; mais je me gardai bien de désigner la livrée... Mon récit fut applaudi, même par l'Italien, parce qu'il n'avait pas eu Prudhomme pour héroïne. Mais elle n*y voulut rien perdre ; pendant que les hommes dissertaient sur la dame, qu'on
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crut ou la duchesse d'Orléans, ou la duchesse Mazarin (ce n'était ni l'une ni l'autre), Junie racontait l'histoire de notre promenade-dîner au bois de Boulogne.
Il était prés de quatre heures du matin : les auteurs et toute la Gravité venaient de partir ; le Vénitien seul était resté. Junie dit alors : — « Au dé- » nouement ! » Toutes les femmes, Guéant exceptée, s'écrièrent : « Le dénouement!... » Je vis faire des dispositions, dont j'ignorais le motif; les intrigantes, comme Prudhomme, Camargo, Rosalie, etc., plaçaient tout le monde (je crois de concert avec le Vénitien), et se placèrent elles-mêmes... Puis, tout à coup, comme par un jeu de théâtre, les lumières s'éteignirent... On mit une main dans la mienne; cette main me tira, et m'en remit une autre... J'imitai ce que j'entendais, sur celle dont on m'avait rerais la main... Quelle orgie!... Elle était digne de l'Italien immoral, joueur, escroc, et qui depuis a péri par ordre du Conseil des Dix... L'ambassadeur de Hollande lui en fit de grands reproches!... Nous fûmes une heure sans lumière, et j'eus toujours la même personne, qui me parut fort tendre!... Ce n'était pas Junie. Je m'étais aperçu qu'un long ruban à nœud coulant me tenait un bras : on me tira fortement. Je suivis, et je me trouvai dans la cour. C'était Junie. — a Va-t'en ! » me dit-elle, « sur-le- » champ 1 tu as eu Guéant : je Tai voulu, parce que » je ne pouvais me donner, sans t'exposer, et moi » aussi, et parce que je me suis aperçue que ton ca-
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» price pour elle était extrême!... Elle l'ignore; » mais il faut que tu le saches... Cependant, je vais » rinstruire... Va, de peur d'accident. Tu m'as pré- » férée à Baptiste; j'en ai été flattée, et voilà comme » je te récompense... Adieu, adieu! » Je lui sautai au cou, et Tembrassai avec tant d'ardeur, que la porte du petit bureau, au rez-de-chaussée, depuis occupé par Gudin, ayant cédé, je lui prouvai ma reconnaissance par le seul moyen qui fût en mon pouvoir... On nous surprit, par le colonel, amant de M^i« Guéant. Ce qui produisit un merveilleux effet !. . . Il nous crut là pendant toute l'obscurité... La jolie
Prudhomme me quitta, et je ne l'ai plus revue
J'ai su depuis que, remontée, elle avait instruit M*^« Guéant ; . et que pour lui ôter toute idée de manque de délicatesse de ma part, elle avait ajouté qu'ayant vu descendre le colonel, elle s'était fait surprendre feignant de se donner, afin d'écarter toutes les traces de la vérité... Passons à mon accident. Il me vint aussi du théâtre, et de cette partie imprévue.
Huit jours après, je passais par la rue MuTjirine, en sortant de la Comédie-Française {a). Je me retournai, au bruit d'une marche légère. C'était Camargo, qui, m'ayant aperçu devant elle, avait doublé le pas. Je la saluai le plus honnêtement possible, et marchai à .côté d'elle ; — « Ha! c'est vous.^... Hé! comment
{à) Alors rue de rAncienne-Comédie.
{N. de l'Éd.)
l88 I7S7 ■" MONSIEUR NICOLAS
D avez-vous fait pour venir aujourd'hui au spectacle » chez nous? M^^^ Guéant ne jouait pas! » Je lui dis que j'étais venu pour la tragédie, pour la petite pièce, pour le ballet : a. Un peu. pour tout le » monde... » Je montai chez elle, sans qu'elle s'}'^ opposât. Elle me dit de frapper, et une domestique vint nous éclairer. Elle la renvoya dés que nous fûmes entrés. Nous causâmes comme connaissances. Elle se jarreta... Je suis sûr que Camargo première, cette célèbre danseuse de l'Opéra, pouvait avoir plus de talent, mais qu'elle n'avait pas la jambe aussi voluptueusement tournée que Camargo seconde... Je l'embrassai vivement. — « Ho! » s'écria-t-elle, « je ne suis ni Guéant, ni Junie! — » Mais. . . pour avoir prononcé ces noms sacrés, vous » sauterez le pas! » Et je la renversai. — « Prenez » garde ! » me criait-elle, « les sauts sont périlleux ! » et celui de Leucade noyait l'amour! — De Sapho... » Je vais aussi noyer le mien! » m'écriai-je à mon tour. Ici, Camargo éclata de rire avec tant d'immodération, que je crus que c'était un effet de l'art. Dans ses éclats, elle entrecoupait : — a II » fait... il fait naufrage... naufrage!... naufrage! — » ...J'ai cueilli la rose! » m'écriai-je enfin. — « Et » moi, j'ai senti l'épine, » dit la Camargo, avec une petite grimace. Elle me traita ensuite fort désobligeamment, en me disant que j'étais de ces petits coureurs de femmes, fléaux de son sexe; mais qu autant elle en trouvait, autant elle en punissait. Je lui demandai si elle était fâchée de mon accolade ? —
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» — Ho! mon Dieu, non! car je recommencerais. » A ce mot, je la renversai... — a L'épine! V épine l.,, » criait-elle à tue-tête. De sorte que sa chambrière, qui s'appelait Lépine, arriva tenant un vase, une éponge, et une seringuette. Elles passèrent dans un cabinet. Quelques moments après, Lépine *vim me dire : — « Madame se met au lit; elle ne pourra » pas vous revoir. » Je voulus entrer. Lépine s'y opposa ; mais elle me dit que si je voulais manger un poulet, elle allait me le servir? J'y consentis, croyant donner une suite à mon aventure. La soubrette me servit à boire. C'était une éveillée... Bien refait, je voulais absolument entrer chez sa maîtresse, qui me cria qu'elle éizit indisposée... Après bien des instances inutiles, je lui dis que si elle ne se rendait, j'allais immoler Lépine à ma rage... Elle rit. — « Madame ! il le fait ! » lui cria Lépine. — <c Défends-toi, bec et ongles. — Ha! Madame!.,, ha! » Madame!,, » Ce fut toute la réponse de Lépine... Quelques moments après, sa maîtresse ouvrit, et," me voyant en œuvre, elle s'écria : — « Hé ! petite » malheureuse! que fais-tu?... » Elle se jeta sur nous, dit quelques mots à Lépine, et toutes deux me forcèrent de me retirer.
Je m'en retournai, en réfléchissant à la singularité de mon aventure, imprévue comme les deux dernières, et dans ma turgide ivresse, je bénissais le Hasard, en lui jurant de m'en rapporter dorénavant à lui seul... Un mot de ma position morale, à cette époque. La morale que mes frères m'avaient don-
née, et que tout le monde approuvait alors, n'avait absolument pour base que la Religion. Or on a vu qu'entre seize et dix-sept ans, cette base s'était entièrement écroulée. Ma morale n'eut plus alors d'appui , que Madame Parangon , mes parents , M. Collet, M"« Fanchette, et le respect humain. La mort m'avait enlevé la première et le troisième; réloignement les seconds, une inconstance méritée la quatrième, et le chaos de Paris rendait presque nul le dernier. Il résulta de là, que dans mon aveuglement, je me crus permis tout ce que jfc pouvais cacher. . . Que ne m'avait-on donné la base éternelle de la Réciprocité ? J'avais l'esprit juste, jamais elle ne se fût affaissée... Je vais donner la suite de ces idées, après avoir exposé ma chance.
Huit ou dix jours s'écoulèrent : la piqûre de répine de la rose de Camargo s'envenimait cependant; l'inflammation parut; un feu brûlant, comme du temps de Phaéton, s'écoulait de mes veines, et l'eau, imprégnée de feu, brûlait le canal, que jusqu'alors elle n'avait que lubréfié ; de sourdes douleurs, semblables à celles qui faisaient crier si douloureusement à Daivd : Lumbi met impleti sunt illusionibus ! m'empêchaient presque de me redresser!... Il fallut me confier à Loiseau... Nous eûmes recours à un homme de l'art, nommé Lacan. Je dois le dire ici; ce n'est pas aux chirurgiens qu'on doit s'adresser pour la syphilis : ils n'y sont que des charlatans fort gauches, et les charlatans, comme Nicole, Algeroni, etc., y sont les
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vrais médecins. Mon ami le docteur Gilbert de Privai m'en donnait pour raisons qu'ils ne connaissent que l'ancienne méthode insuffisante de traiter par le mercure ; que cette méthode demandait des attentions infinies, que les chirurgiens ordinaires négligeaient; au lieu que ces ad hoc avaient un traitement victorieux, et point assujétissant ; ce qui le rend immanquable... Lacan me saigna pour commencer. Et cette saignée inutile me bouleversa le sang, mêla les humeurs, en me causant un évanouissement de trois quarts d'heure... Le traitement fut long, par mon défaut d'expérience, et la négligence de mon Esculape.,. J'étais presque guéri, et cependant j'allais toujours chercher des bols. Un jeune homme, très joli garçon, mon frotteur, mêles remettait. Un jour, il était absent; j'en voulais néanmoins absolument avoir. Une servante me fit parler à M™*^ Lacan, jeune et charmante personne, que je n'avais qu'entrevue. Elle me fit entrer : « N'êtes-vous pas Mon- » sieur Nicolas , dont Labadie m'a tant parlé ? » (Labadie était le garçon). — « Oui, Madame. — » Mais vous devez être guéri ? Vous vous abîmerez » l'estomac, avec vos bols!... Voyons?... » (Elle m'introduisit dans un cabinet)... « Défaites cela... » Un peu de rougeur... mais... plus... d'écoulé - » ment... » (sa main douce pressa tout)... ce Sentez- » vous quelque chose ? — tJn grand plaisir ! » répondis-je... — « Ce n'est pas là ce que je vous » demande , » reprit-elle sévèrement ; « je m'in- » téresse à votre santé, parce que M. Loiseau m'a
j> dit du bien de vous, que M. Lacan vous néglige, » et que Labadie, je ne sais par quel motif, j> semble vouloir éterniser votre traitement. » Elle avait continué de m'examiner, en parlant. Je ne pus y tenir, et... eruperunt fontes vita.,. M™« Lacan examina froidement le résultat... et me dit: — «Vous » êtes guéri.» Elle me donna un petit flacon de sel de Saturne, une petite seringue, et me dit la manière. — « Ne voyez plus ni Camargo, ni ses pareilles; » ces femmes-là n'ont jamais eu ni vraie beauté, ni » vraie bonté, ni vraie santé. » Elle me renvoya. On ne saurait imaginer combien je fus émerveillé du stoïcisme, de la froide tranquillité de cette jeune et jolie femme ; et cette tranquillité ne ressemblait pas à la passiveté blasée de Camargo, qui s exclamait sur des idées disparates, aux moments où elle aurait dû crier de plaisir...
L'assurance de ma guérison me mit d'abord du baume dans le sang ; mais bientôt, retombé au fond de mon propre cœur, je me méprisai souverainement moi-même. Cette idée me frappa si vivement un jour, en traversant le Louvre; j'éprouvai un sentiment si profond, si pénétré de mon incapacité absolue, que restant immobile à considérer ceux qui passaient, j'eus cette dégradante pensée : « Il » n est pas un homme là, qui n'ait un état plus j> avantageux que le mien; qui ne puisse se former » un établissement ! Et moi, je ne saurais me suffire » à moi-même I Je ne saurais me gouverner moi- » même... » Je me conduisis d'après cette idée
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funeste; j'abandonnai toute étude, toute littérature; je végétai comme les brutes, les automates, que je venais de mettre au-dessus de moi : je me regardai comme un homme perdu, sans état à jamais; je m'avilis moi même ; je dédaignai de chercher à faire considérer un être aussi méprisable que je me le trouvais, en lui conservant l'honneur et les mœurs... O fatale humilité/ tu m'as plus fait de mal que la débauche, dont tu fus la fille et la mère ! . . . Plongé dans cet état abject, j'y trouvai une sorte de repos; je me sentis débarrassé de la peine de songer à moi-même : assis au dernier degré, plus de chutes à craindre; je ne pouvais choir plus bas. [J'ai fortement exprimé cette aflFreuse situation dans le Paysan- Paysanne pervertis]... Je cachais peu ces nouvelles dispositions à Loiseau, à Renaud, à Boudard; Gaudet y aplaudissait ; le second et le troisième ne les considéraient que comme une sorte de philosophie cynique ; mais le premier, sentant la grandeur du péril, s'attacha plus fortement à moi. Nous devînmes presque inséparables ; et ma conduite, dont il fut témoin, l'inquiéta : il fut le premier qui dit à mes deux autres amis, que cette philosophie prétendue était une maladie de mon âme, si dangereuse, qu'elle pouvait lui donner la mort !... Il avait raison : si ce digne ami m'avait alors manqué, je ne sais ce que je n'aurais pas fait! J'étais environné, dans l'imprin^erie, des gens les plus corrompus ; il y avait un Van Wolxem surtout, qui annonçait les plus mauvaises dispositions, tant pour le vol, que
pour le maquereîîage,.. Mais Loiseau me soutint; et s'il ne me préserva pas du libertinage, du moins il m'éloigna de la basjsesse, en me forçant, par son amitié, à me conserver quelque estime. Cependant, les dimanches et les fêtes, j'échappais à ses soins et à ceux de Renaud ; souvent, après les avoir accompagnés à la promenade, si nous n'avions pas de femmes avec nous, je les abandonnais, m' esquivant seul, pour retourner à Paris, goûter de crapuleux plaisirs, avec le sexe qui pouvait seul me les donner, n'importe de quelle nature ils fiisseat; je ne vivais, je ne respirais, je n'étais heureux ou malheureux que par les femmes : je l'ai déjà dit; je le répète ; peut-être le redirai-je encore.
Un dimanche, que j'étais allé avec mes trois amis, prendre l'air au Bois de Boulogne, l'absence du sexe adoré me fit éprouver l'affaiblissement de Cacus, lorsqu'il ne touchait pas la terre. Je n'y pus tenir! Je les quittai furtivement, au moment où l'on entrait pour se rafraîchir, et je regagnai Paris, dans le dessein d'aller à l'Opéra. Je pris par le premier guichet du Louvre, celui qui aboutit à la rue Fro~ menteau. J'avais vu au coin de cette rue, et de celle Beauvais à celle Jean-Saint-Denis, d^s filles que j'avais trouvées jolies. Elles n'y étaient pas. J'avançais par la dernière rue, pour aller gagner l'Opéra, lorsque, levant les yeux, j'aperçus devant moi, de l'autre côté de la rue Saint-Honoré, au troisième, une petite figure, qui me paraissait charmante!... J'allais, j'allais, les yeux fixés sur elle, sans écouter, sans
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voir les agaceries des quouines qui bordaient chaque côté de cette rue infâme... Parvenu dans celle Saint- Honoré, la jeune personne, qui pinçait une harpe, me remarqua. Mes regards lui parlaient. C'était une enfant. Elle me fit signe de monter, par un geste et un sourire charmant!... Je m'élançai dans son allée, curieux de voir une fille publique, qui cultivait un talent agréable. Elle vint m'ouvrir ellemême; et je fus surpris de trouver une nymphe, qui me parut environ treize à quatorze ans, de la plus séduisante figure!... C'était une des Grâces, ayant un sourire délicieux, Tair vif et doux, le son de voix mélodieux, enchanteur; la taille fusée, mais animée par une gorge déjà refluante sous la gaze... Enfin on voyait tout en elle, propreté, goût, et jusqu'à la pudeur, à jamais bannie de ces abominables lieux... Je tire un écu (taux des femmes que j'estimais le plus). Elle me dit : — « Maman n'y est pas; garde » ton argent, pour me voir un autre jour. . . » Elle m'embrassa, s'assit sur mes genoux, et me dit des douceurs. Elle avait refusé mon présent; ainsi je ne pouvais la soupçonner d'adresse avide. J'étais surpris, enchanté, ravi!... Je ne sentais pas de désirs; je n'avais que de la tendresse... J'éprouvais pour cette jeune infortunée, qui me livrait tous ses charmes à peine formés, le même respect que j'aurais eu pour Fanchette Collet en présence de sa sœur... Ma guérison était achevée; mais je n'en étais pas encore assez assuré; je m'en tins aux plus vives caresses. L'aimable fille me les rendait de la manière
la plus douce et la plus voluptueuse. Elle ne m'avait rien chanté, quoique je le désirasse; c'eût été une distraction. Je lui demandai son âge. Elle sourit : — « Devine ? — Mais quinze à seize ans ? — Dix- » sept, » répondit-elle. — « Je ne l'aurais pas » cru, » repris-je; « mais vous êtes sitôt usées, » dans votre état, qu'à quinze ans, vous en parais- » sez vingt. » Une marcheuse^ qui rentrait, nous entendit : — ce Vous êtes connaisseur ! » me dit-elle aigrement , croyant que j'avais dit que la jeune personne paraissait vingt ans. — « Je badinais, » reprit l'enfant, « je ne veux pas vous mentir : c'est » elle qui a raison, à peu prés. » La marcheuse regardait par notre fenêtre. — « Voici Madame! » nous dit-elle. A ce mot, voyant l'enfant embarrassée, je sortis... Je m'en retournai sans remords : ce qui ne m'était pas encore arrivé, depuis que je voyais des prostituées. Je fus tranquille, content de moi, après une séance pure, de près de trois heures, dans un mauvais lieu ! Un rayon de mon ancienne vertu se fit jour dans l'abîme fangeux de mon cœur 1 je me retrouvai honnête, et ce fut avec étonnement!...
C'était Zéphire ! . . . Le lendemain , j'allai travailler avec ardeur, comme si j'avais senti ce que m'était Zéphire; je disais à tout moment à moimême : « Quel dommage!... si jeune!.,, je l'adore- » rais !... » La semaine s'écoula dans ces idées.
Le dimanche matin, je palpitais de joie, en songeant que je verrais Zéphire... Loiseau vint me pro-.
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poser une partie. — «Non! » répondis-je nettement, « j'en ai une meilleure. » Et, à cette occasion, je lui dis un mot de Zéphire. Il sourit de pitié!... Puis il me fit des remontrances amicales. Je lui répondis par ce mot de Borne d'Auxerre (le même qui m'apostropha derrière la Cité la soirée de mes remords du 14 Auguste 1753), parce mot de Borne à sa mère, qui vint avec un exempt les surprendre au lit, lui et sa maîtresse : — « Morbleu ! ne Tappe » lez pas catin/ elle ne couche avec moi que parce » qu'elle m'aime; elle est plus honnête femme que » vous... » Mon aveu fit que Loiseau m'épia, et qu'il entrevit le nouvel objet que je préférais à mes amis. A trois heures, je retournai voir Zéphire. Elle me reçut avec transport; la sympathie avait été réciproque, mais cependant plus forte en elle. — « Ha ! » me dit-elle, « j'ai parlé à maman comme il faut!... » Ma sœur Manon, et toutes nos demoiselles, ont » un ami; moi seule je n'avais personne, et c'est » moi, quoique vierge encore, qui rapporte le plus. . . » J'ai bien dit à maman, que je voulais avoir un » ami, qui fût un honnête garçon, et non pas un » escroc, ni un espion, comme les autres; que » c'était bien assez que j'eusse la plus de peine, et » que je reçusse tous les plus vieux; qu'il fallait » m'en dédommager par quelqu'un de jeune et » d'honnête ; que je venais de faire la connaissance » d'un garçon bien doux, pas ivrogne, pas joueur, » pas libertin, pas méchant, pas escroc, pas espion, » bien aimant, et que je le voulais, pour l'aimer de
» tout mon cœur... Maman m'a répondu, qu'il » valait mieux un espion, afin d'être plus sûrement » averties, en cas d'enlèvements : que c'était un » moyen de se faire bien venir de la Police, qui » nous donne à certains espions, comme on donne » à d'autres Vescroquage de certains billards : au lieu » qu'en ayant un honnête homme, il ne pourrait » jamais nous prévenir des polices y ni même se trou- )) ver à nos parties, et qu'ainsi j'en serais alors » privée. Elle a répété, que la Police aimait que » nous eussions les espions ^ parce que c'était un » salaire à sa décharge que ce qu'ils tiraient de nous, » et que nous étions soutenues par cette raison, plu- » tôt que pour notre utilité et les services que nous » rendons au public... Mais j'ai si fort insisté, » qu'enfin elle a consenti. Elle va venir. » Zéphire sonna. Je ne savais que répondre à ce discours inattendu I... La maman arriva ; car c'était véritablement la mère de Zéphire. J'étais couvert d'un grand chapeau, que je n'ôtai pas. — « Voilà mon ami, » dit l'enfant; « Dulis^ » (j'avais déjà pris ce nom avec les actrices et Monnet), « Dulis, voilà ma mère... » Salue-la... » Je me levai, et m'inclinai si profondément, sans parler, qu'elle ne vit pas mon visage... Mon air honnête, mon costume, mon silence même, confirmèrent ce que Zéphire avait dit de moi... Mais j'étais honteux ; je n'osais envisager la monstrueuse maquasse qui prostituait l'enfance de sa fille, et je puis dire que je ne la vis pas. (Hé ! quand je l'aurais regardée, était-il possible que je la reconnusse, chan-
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gée comme elle devait l'être?) — « Allons! » me dit la marâtre, ce puis qu'elle vous veut, qu'elle vous » aie donc. Tout ce que je vous recommande, c'est » de ne pas lui faire perdre son temps; de ne la » mener ni au cabaret, ni aux guinguettes. Du reste, » vous ferez tout ce que vous voudrez, et je la » laisse maittresse d'en agir avec vous à sa fantaisie. » Mais songez bien que n'étant pas un de ces Mes^ » sieurs » (les espions, les escrocs, souteneurs ordinaires des filles un peu au-dessus de celles abandonnées aux Gardes-Françaises), « vous n'avez pas le » droit de la faire chanter malgré elle » (terme technique, pour signifier : faire contribuer une fille); « car j'y mettrais bon ordre... Je vous laisse en- » semble... Elle est pucelle au moins I et puisque » c'est une satisfaction pour elle que vous ayez sa » fleur, vous l'aurez. . . Comment vous appelez-vous? » Elle a dit Dulis, je crois ?. . . Car il faut que je donne » votre nom à M. Maret, notre inspecteur, afin qu'il » ne mette pas Zéphire en à-compte pour un de ses » gens. » Après l'assurance que je lui donnai, par signes, d'en bien agir avec sa fille, elle sortit, La matrullè crut m'entendre; mais je me promettais cent fois plus qu'elle n'espérait. Mon air lui avait plu; elle fut charmée que sa fille, encore si jeune, ^
eût un jeune homme honnête, sans usage, timide, qui ne lui ferait pas venir le goût des liqueurs fortes, et ne la forcerait jamais à passer des nuits dans de crapuleuses orgies ; elle se flatta que je ne don-
nerais à Zéphire que de bons conseils, propres à la rendre et tranquille et rangée...
Resté seul auprès de Zéphire, je sentis croître mon goût pour elle... Je lui... demandai ses faveurs, avec les expressions les plus tendres... Elle me pressa contre son cœur; elle me conta tous les dégoûts qu'elle éprouvait journellement, et combien elle était ravie de s'en dédommager avec moi !... Elle se livra tout entière; et cette jouissance cent fois plus donnée qu'arrachée à la jeune vierge, fut délicieuse!... Je retrouvais le bonheur enfin! mais j'étais étonné de l'asile qu'il avait choisi pour m'attendre!... J'oubliais l'univers dans les bras de Zéphire; j'oubliais son état à elle-même : mais on me le rappela cruellement le soir!
A la chute du jour, on la sonna. C'était l'heure à laquelle tous les amis, quels qu'ils fussent, devaient quitter Its filles... Zéphire me le dit, et ce fut un coup de poignard dans mon cœur... En sortant avec quelque précipitation, j'aperçus un vieillard, ou plutôt un squelette, qui allait me succéder. Je fus si désagréablement afiecté, que je résolus de ne plus revoir l'aimable enfant qui venait de me procurer des moments si doux!... Je m'en allai pensif, rêveur... Je cherchais à m'avilir moi-même, pour me mettre au niveau de Zéphire prostituée; et je sentis que ce n'était pas la conscience de ma dignité qui me retenait, mais une jalousie machinale, qui me faisait obscurément désirer que ma maîtresse, quoique fille publique, fût à moi seul, bien que je ne
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pusse la tirer de son état malheureux. C'est-à-dire, que je voulais l'impossible.
Le dimanche suivant, je sortis, avec la résolution de ne pas aller chez Zéphire. Je marchais dans cette volonté ferme ; et cependant mes pieds me conduisirent au bas de son escalier; ils me montèrent, contre ma détermination raisonnée. Je me trouvai donc à sa porte malgré moi : mes mains me trahirent comme mes ^ieds; je frappai en me dépitant... Et cependant J'entrai. . . Notre entretien aurait encore été délicieux, si je Tavais cru imperturbable. Mais à tout moment j'imaginais entendre l'infâme sonnette... A la fin néanmoins, enchanté par ses caresses, l'illusion commençait à naître, lorsque la détestable sonnette vint rappeler mon amante à l'infamie de sa profession. Je revis le même ^•ieillard... et je sortis l'âme navrée : un objet nouveau m'eût peutêtre moins afiligé. La semaine s'écoula dans de continuelles incertitudes.
Le samedi, à l'instant où l'on venait de faire la banque (a), il survint à Claude Hérissant un mémoire pressé du seul avocat pour lequel il imprimât de ce genre d'ouvrage : c'était son ami. Tous les ouvriers à la casse étaient partis; je restais seul, occupé à finir ma tâche : et, à cette occasion, je vais rendre compte de la manière dont je travaillais.
J'étais ce qu'un maître imprimeur pouvait appeler rangé : c'est que je ne faisais pas de jours blancs
(a) La paye des ouvriers imprimeurs. (N. de l'Éd.J