‹ Monsieur Nicolas; (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · VII I · texte numérisé non relu

VII I

en revenant moi-même de la promenade avec Gaudet... Le 17, je vis Rose devant moi : je doublai le pas pour la joindre : mais apparemment elle était exprés disparue par la rue du Petit- séminaire. Je la vis le soir ; et lui ayant demandé si je pouvais rester, elle me dit froidement que non. Elle avait ses raisons, comme on ne tardera pas à le voir.

Le 18 Juillet, je reçus la sixième et dernière lettre de Rose. (C'était un vendredi.) Elle était, portent mes Memoranda, encore plus expressive que les précédentes. On m'y promettait le second rendez-vous du côté des Bénédictines, pour le dimanche suivant. Rose avait alors résolu de me priver absolument de sa conversation, excepté dans des occasions rares, qu'elle ferait, naître : elle voulait filer le roman, jouir du plaisir des situations, de mes peines, de ma douleur, de mes transports momentanés; enfin, elle voulait me forcer à faire faire une démarche à mes parents. Ne connaissant pas le fond de mon cœur, elle me trouvait assez épris pour tout oser, et s'ériger en héroïne désirée, qui fait soupirer, pleurer, cause des désespoirs, et fait provoquer des entreprises hardies... Presque rien de tout cela n'arriva, et elle dut en être bien étonnée!... Seul, je lus la lettre que je vais tâcher de me rappeler :

« Je vous écris, parce qu'il m'en coûterait trop pour m en empêcher. Depuis dimanche,' f ai fait bien des réflexions f et mon ami n*en sera pas étonné. Ne serait-

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il à propos quil prévint ses parents de notre liaison ? le caractère grave qu'elle a pris dimanche semble lui en faire un devoir. J'espère aussi qu^il les engagerait à faire une visite à mes parents, si les circonstances la rendaient nécessaire? La critique, qui s* est acharnée sur nous, et qui m'empêcha de lui parler hier, s^ envenimerait bien autrement, si elle ne voyait paraître ni père ni mère; leur apparition, au contraire, lui saurait imposer. Que mon ami réfléchisse là-dessus... Les droits que son bonheur m'a donnés sur sa personne, sont sacrés; mais je ne m'en prévaudrai jamais que pour son avantage. Hat comment ne pas aimer celui de l'homme aimable, dont l'âme et F existence se sont confondues avec la nôtre, pour ne plus faire qu'une par le plaisir I Ouiy je sens qu'une fille doit préférer à la sienne propre, l'âme et f existence de son amant favorisé. Rappelle-toi, cher amant, ces délicieuses étreintes, ces soupirs enflammés, dont nous dûmes la réalisation à la généreuse complaisance de Dorothée IRappelle-toi comment, dans ta fureur amoureuse, tu ravageais, tu froissais les lis et les boutons de rose d^une gorge qu^on n^ avait pas la force de défendre!... Aimable fureur de mon amant, que tu me donnes un voluptueux ressouvenir I Je ne sais quelle fureur m'agitait moi-même; j'aurais voulu que tu m'eusses secouée, pincée, mordue, déchirée, battue I Mon

amour était une rage, comme celui des Ogresses

Pardonne^, Anneaugustin, ces expressions brûlantes de ma passion pour vous! mais elles doivent être permises^ entre nous deux, à une infortunée, à laquelle il est défendu de parler, de revoir son amant... après qu'un in-

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dissoluhU lien a uni leurs corps et leurs âmes!.., Cen est donc fait! plus le soir de ces entretiens ravissants, où tous nos sens, tous nos membres étaient organes de la parole!... En cette extrémité cruelle, que faire? Tromper ses parents est un crimes mais faire souffrir son amant en est un autre,. , Je marche entre deux écueils; mais je me jetterai dans celui où les bras de mon amant adouciront la chute... Dimanche, je tâcherai de me trouver du côté des Bénédictines, sous prétexte de rendre une visite à mes anciennes compagnes. Soye^ sur la route, mais examine^ tout avec précaution, de peur que je ne

sois accompagnée ou suivie Adieu, Anneaugustin !

Cette lettre que tu tiens sera peut-être la dernière; mais mon dernier soupir sera pour toi. »

Et cette lettre était non signée. Outre les originaux des six dont j'ai tâché de me rappeler, je les avais inscrites dans mon sixième Cahier, où elles étaient avec mon poème de la Syphilis, les lettres de Manette Taintdrier, la septième de Rose, écrite en 1758, celles de M°>« Greslot, de M^^^^ D£stroches, de Zéphire, de Françoise-Sophronie Sellier, celles de Loiseau, de L. Gaudet, de Breu- GNOT, de M"« Berthé, d'OMPHALE, etc., mes vers à M"<* Claudon, etc. M"*« Lebègue m'a retenu ou brûlé ce Cahier tout entier.

Le 19, je ne pus donner ma lettre et mes vers à Rose, qu'en passant à côté d'elle.

Le dimanche 20, jour du second rendez-vous de Rose, je ne manquai pas de me trouver prés des

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Bénédictines, à l'heure indiquée. Rose ne vint pas... L'attente fut cruelle!... C'était un supplice que je ne connaissais pas encore : je l'éprouvai dans toute sa rigueur. Rose me vit revenir dix fois dans le quartier; elle se tint cachée, pour me laisser dans l'incertitude : c'était pour elle une jouissance, que mon inquiète activité. Mais cette jouissance était cruelle, barbare... Qu'arriva-t-il de la conduite de M"e Lambelin? Le soir, ne pouvant la voir, j'allai chercher. . . Tonton Lenclos.. . Mon cinquième Cahier porte : « Dii boni/ harnm qua egi auferte memoriam!

Nunc permaxime doleo ah istis facinorihus » Je

l'avais vue sur les quatre heures, non habillée; le soir, elle était à la place Saint-Étienne, assise devant la porte de sa cousine. Rose me vit, et elle n'engagea

pas Dorothée à faire un tour, pour venir à moi

Indigné, j'allai, comme je l'ai dit, lui faire une infidélité complète...

Le 21 Juillet, mon père et ma mère arrivèrent à la ville, pour voir comme je m'arrangeais dans mon nouveau domicile chez mes cousins. Ils ne prirent pas leur logement chez leur ancien hôte Chambonnet, ayant alors une autre maison bien plus intéressante, où ils devaient être reçus avec transport, celle du père Servigné, devenue celle de leur leurs deux neveux Mairat. Ils saluèrent seulement leur ancien ami, et se rendirent à la Petite rue Saint' Germain, sans descendre de leur charrette couverte. Le père Servigné partait pour aller à la messe paroissiale. Comme personne de nous n'était prévenu,

sa surprise et sa joie furent égales. Il embrassa moa père, et lui dit : « Je ne pouvais avoir plus d'allé- » gresse en ce jour, que de voir mon frère et ma » sœur de Sacy 1 — Mon frère, » lui répondit mon père, « reprenez votre livre : nous allons tous » aller avec vous parler à notre bon père; car ni » ma femme, ni moi nous n'avons besoin de rien. » Ma mère embrassait ses nièces, et leur causait. Mais mon père fit tout partir pour l'église, et je les accompagnai à Saint-Loup... On ne vit jamais piété pareille : mes cousins étaient dans le banc avec leurs femmes, les deux pères et ma mère au haut bout, et tous priaient sans jeter un regard autour d'eux. Il s'en fallait que je fusse aussi dévot ! Ce qui m'attira un coup de ma mère sur le bras. J'entendis le prône apostolique de M. Creuxpt, ce curé impérieux avec humilité, bienfaisant par orgueil, qui ressemblait si bien aux Apôtres! Il prouva aux riches, par la raison, que leur intérêt était d'être bons; il leur prouva que la nature et la raison les obligeaient à donner à celui qui n'avait pas. Enfin il leur fit un tableau délicieux de la satisfaction qu'éprouve l'aumônier, l'humain. Il bénit les riches qui donnaient, quoiqu'ils y soient obligés par la religion, la nature et la raison : la religion en fait un devoir; la nature l'ordonne par la compassion qu'elle a mise dans tous les cœurs; la raison nous dit que pour maintenir les pauvres dans l'amour de la patrie, la subordination aux magistrats, la bienveillance envers les riches, il les fallait préserver du

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désespoir que cause l'indigence absolue... Tout le monde était convaincu et disposé à donner. Le pasteur s'adressait alors aux pauvres, leur représentant l'avilissement de demander; la grandeur du crime de l'oisiveté : il leur suggéra les moyens de se passer d'aumônes. En un mot, il parla de façon qu'il augmenta l'envie de donner, en inspirant la crainte de recevoir. Je vis que mon père était enchanté! Ce qui fit un plaisir infini au beau-père de mes cousins... On revint de Téglise avec une modeste cordialité; mes parents virent le bonheur de ma famille maternelle, et ils en remercièrent Edmée, Catherine et leur père. — « Mes gendres » sont de bons travailleurs, » dit ce dernier; « mes » vignes s'en sentent, et mon bien va doubler de » valeur. » Mes respectables père et mère devaient partir immédiatement après le dîner. En l'attendant je les engageai à rendre... (chose inconcevable!), uîje visite aux parents de Rose, sens le prétexte vague des politesses sans nombre dont j'étais comblé dans cette maison... Les honnêtes vieillards, dont le cœur était excellent, se firent un devoir de reconnaître les bontés qu'on avait pour leur fils. Cette politesse insignifiante suffisait pour remplir mon but, qui était de me faire recevoir dans la maison Lambelin, comme un jeune homme qui agissait de l'aveu de ceux dont il dépendait. Mais mon adroite démarche, quoique très agréable à Rose, ne produisit pas tout TefFet que j'en attendais ; elle ne me procura qu^un ou deux entretiens charmants, le soir du 21, et le

lendemain 22. Ce jour-ci, elle me marqua la tendresse la plus vive, à une promenade que nous fimes derrière les Grands -Jardins, avec sa cousine. Nous fûmes seuls un instant sous la porte aux Vaches des Bernardines, et Rose en profita pour me combler de faveurs... Ce fut ce même soir que Rose, répondant à sa cousine, qui lui parla de Drin, dit ce mot singulier : — a^ Ce ne sera pas lui qui fendra l'àbrtcotl,,. » Le 23, elle me fit l'attendre inutilement derrière les Grands -Jardins. Elle répara cette cruauté le 24, en me montrant un dévouement complet : je fus admis pour la première fois dans sa chambre, où son lit virginal... C'était pourtant un jeudi... Le 25, elle me donna un second rendezvous du côté de Saint-Julien, pour le mardi suivant. Mais les rendez-vous en cet endroit n'ont jamais tenu... Le 26, je ne la vis pas du tout... Le 27, je ne la vis qu*à la messe et aux vêpres, sans pouvoir lui parler. Le lundi 28, je la rencontrai sur le chemin de la Providence : elle prit une autre rue, et entra dans une maison pour m'éviter. A la fin, je la joignis, et je lui donnai mon Épitre avec mes rimes. Je lui demandai pourquoi je ne l'avais pas vue les deux jours précédents ? Elle me répondit, en fuyant, quelque chose que je ne pus comprendre. Le soir, je l'aperçus à la porte des demoiselles Patouillet, et je ne pus la joindre seule, pour la faire expliquer... J'étais vivement ému! car je courus exhaler ma douleur derrière les Grands-Jardins, au même endroit où j'avais été si heureux peu de jours auparavant...

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Le 29, je ne fis que l'entrevoir sur sa porte, et son air dur m'empêcha de l'aborder. Inconcevable fille I... Le 30 fiit un jour d'angoisse : j'étais triste, mal à mon aise dés le matin; durant la journée je ne vis pas Rose. Le soir, je lui dis trois mots en trois fois, et j'eus un baiser ; ce qui n'empêcha pas qu'elle n'évitât un quatrième mot, en se retirant, lorsqu'elle me vit me rapprocher... Nous en sommes enfin au mardi du rendez-vous manqué, fête de Saint- Germain

Le 31 Juillet, Madarue Parangon était encore chez son père, et Rose me désolait. Mon absence de la maison m'empêchait d'aller voir Toinette; ces visites auraient été remarquées. Je retournai donc le soir à la salle de danse, pour me distraire des chagrins que me donnait Rose. Je rencontrai en chemin les trois demoiselles Julien , avec Marianne Tangis et sa sœur aînée, qui n'avaient pas d'hommes avec efles. — « Belles nymphes I » leur dis-je, « pas » un chevalier? Je vous offre ma lance, pour » prouver, à l'encontre de tout venant, que vous » êtes les plus belles, les plus accortes, les plus » vertueuses Dames du canton ! » En achevant ces mots, je pris le bras de Marianne Tangis, et d'Aimée Julien. Nous allâmes danser chez la Maris, où je ne paraissais plus, depuis plus de deux mois. J'y trouvai les demoiselles Ferrand , qui m'assurèrent qu'elles avaient ouï dire que j'étais allé aux Indes. Après la danse, je descendis sur le port avec mes cinq Belles. J'étais seul avec Marianne, quand

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