VIT
nous passâmes à la porte du Pont, devant celle d'Ursule. Lacour et trois autres jeunes gens nous avaient joints, et ils avaient pris les trois sœurs; ^iies Meslot et Joséphine Fourchot étaient devant leurs demeures, à prendre le frais ; elles claquèrent des mains en m'apercevant avec Marianne, mais sans en faire connaître la cause. M^^^ Meslot salua la jolie Tangis; nous nous arrêtâmes un instant auprès d'elle et de Joséphine. Tandis que Marianne parlait bas à cette dernière, Ursule me dit à l'oreille : — <c Vous avez donc retrouvé votre cœur ? Je suis » charmée qu'il soit si bien placé I » Ce mot me rappela ce que je devais aux vues de Madame Parangon et à Mademoiselle Fanchette : je soupirai douloureusement. Marianne interpréta ce soupir : — « Je ne vous en veux pas, » me dit-elle, en prenant congé des deux jeunes» personnes; « je l'ai » dit; à Maine, ainsi qu'à ma sœur, je ne vous en » voudrai jamais ; au contraire, si dans le cours de » notre vie nous nous rencontrons, vous trouverez » toujours une amie en moi, tant que mon cœur » battra dans ma poitrine » (ce furent ses expressions). — « Ha! Mademoiselle! je vous en jure au- » tant! Jamais je n'oublierai que j'aurais été avec » vous, et par voua, le plus heureux des hommes ! . . . » Mais je ne sais, jij ajoutai- je; «voulez-vous que je » vous dise vrai ? Il me semble que je serai toujours » malheureux : quelque chose me le dit en ce mo- » ment^ et que si je lâche votre main, je quitte ce » que je ne retrouverai jamais!... — O Monsieur
QUATRIÈME ÉPOaUE — 175$ II
» Nicolas 1 puissiez-vous être heureux autant que je » le désire!... Et que je n'y nuise pas, au moins, » s'il ne m'est pas donné d'y contribuer! » Ce mot m'attendrit, une larme s'échappa. Marianne tira son mouchoir : — « Puisse-t-elle être la dernière larme » de douleur que vous répandrez ! » me dit-elle en l'essuyant... Je n'ai pas un cœur à l'épreuve de ces actions généreuses et touchantes; le mien bondit d'attendrissement, et je dis à Marianne ces propres paroles : — « J'ai fait quelque grande faute, qu'il faut » qui soit punie ! . . . Je vous perds ! . . . Car je ne puis. . . » non, je ne le puis... et je payerai un jour par des » larmes améres et des regrets déchirants... le bon- » heur que je manque!... Soyez heureuse, aimable » et trop généreuse fille I que le Ciel, dans sa bonté, » vous donne un époux digne de votre mérite et de » votre beauté!... O Mademoiselle Marianne! vous » ne savez pas tout ce que je spuffi-e!... non, vous » ne le savez pas, et vous ne devez pas le sa- » voir ! .. , Pourquoi vous ai-je rencontrée ce soir ?. . . » Mais je m'en consolerai si j'en soufire seul, » et que je ne trouble pas votre repos! si je » n'ajoute pas ce crime à tous ceux que j'ai corn- » mis!..... Fille aimable! que vous me touchez! » Ho! trop, beaucoup trop! Car mon cœur est
» déchhré! » Nous arrivions à sa porte. Elle
me dit : — a Entrez, Monsieur Nicolas; saluez ma » mère; elle vous aime bien. — Voyez, » lui dis-je, <r mes larmes... Voidez-vous que je paraisse ainsi? » — Ne rentrons pas encore, » dit M}^^ Tangis
l'aînée; « allons à la place Saint-Étienne. » Nous y allâmes, et montâmes par la rue Notre-Dame, de sorte que nous passâmes devant THôtel-de- Ville, et la porte de Rose. Je l'y vis seule. Je pétillai de n'être pas libre. Je ramenai Marianne Tangis et sa sœur; je saluai M°^^ Tangis, qui me dit : — « NonsieurNi- » colas , venez nous voir ; nous sommes de bonnes » gens. — Oui, » lui répondis-je, « Madame, à
» prendre ce mot dans le meilleur sens possible
» Mais... je souffre un peu... je ne suis pas bien. » J'embrassai la mère, la sœur aînée, Marianne, et je partis comme l'éclair... Je parcourus la rue de la Fricauderie en un instant : Rose était rentrée; elle fermait sa fenêtre au premier. Je lui dis bonsoir à demi voix ; elle acheva de fermer sans me répondre. Je fus si piqué, que je regrettai de n'être pas resté chez Marianne... Quelle différence, en effet, de tous les plaisirs que m'avait donnés Rose, avec ceux du cœur, que je venais de trouver avec la tendre M^^^ Tangis!
Le lendemain i*"* Auguste, je me crus absolument guéri de mon goût pour Rose ; je ris, je causai ; j'ajoute, dans mes Memoranda, où je puise ceci : a Sed quam timeo, ne hoc simulatum gaudium amarrimo dolore sit sequutum / » Le soir, n'ayant plus la liberté de voir Rose, j'allai avec Colombat qui, par complaisance pour moi, quitta sa maîtresse, danser chez Fiévé, l'un de nos maîtres de danse. Comme nous détournions pour entrer dans sa rue, nous aperçûmes dans celle du Temple Sophie Chavagny, Adélaïde Nom-
bret, cousine d'Annette Bourdeaux, et les deux sœurs Tangis, qui allaient à la promenade. Nous les abordâmes, pour les prier de venir danser. Elles refusaient; mais Marianne Tangis les détermina. Nous dansâmes; Marianne, qui savait que je ne pouvais songer â elle pour le mariage, me donna cependant, eh cette occasion, la marque de préférence la moins équivoque. Un jeune boucher fort riche, et bien élevé (car il avait étudié, il avait vu la capitale, et même l'Angleterre), vînt pour lui faire la cour. Elle lui répondit à peine, et ne permit pas qu'il s'assit entre elle et moi ; elle se pressa de sorte qu'il n'y eût pas de place; et pour ne lui laisser aucun doute, elle passa un bras sous le mien. Le jeune Hérissé, frère de la jolie Mamertine dont j'ai dit un mot, fut instruit par là : — a Par- » donnez ! » me dit-il ; « je ne savais pas que vous » fussiez d'accord. » Ce langage m'ayant mis au fait, je dis en particulier à Marianne : — « Est-il possible, » mon amie, que vous éconduisiez un jeune homme » qui a tant de mérite ? — Si je me donne, ce ne » sera pas à lui ; et d'ailleurs ce ne sera pas de si a) tôt. » Je m'attachai à prévenir Hérissé de politesse. Il en fut touché : — « Je vois, » dit-il, « que » j'ai afiaire à un garçon d'esprit, qui m'aime » d'avoir trouvé aimable la même fille qu'il a » trouvée jolie. — Oui, » lui répondis-je;-« qui- » conque rend justice à Mademoiselle Marianne » Tangis, est par là même un de mes amis : c'est la » fille la plus méritante, la plus vertueuse que je
» connaisse. — Je crois que vous le pensez, puisque » vous en faites votre épouse! — Mon épouse?
» Non; mais je l'aurais fait, si je l'avais pu. Je » l'aime ; elle ne me hait pas : mais nous sommes » forcés de nous séparer, et nous nous le sommes » encore dit hier. Nous ne comptions pas nous » voir aujourd'hui ; c'est un éôet du hasard. . . Made- » moisellé Marianne me souhaite le bonheur comme » à un frère; je désire le sien comme si elle était » ma sœur... Voilà où nous en sommes... Si j'en » étais maître, je le ferais... Que ceux qui peuvent » ce qu'ils désirent, sont heureux!... » Mon tour de danser était venu : je m'interrompis; je pris Marianne; ensuite Sophie Chavagny, cette jolie brune qu'Aimée Châtelain avait mise sur ses genoux, le jour du spectacle de la Crèche. Hérissé dit quelques mots à Marianne, pendant mon second menuet. Je ne voulais pas l'interrompre; je remis Sophie auprès de M^« Tangis l'aînée, et je restai à causer avec elles, en attendant les contredanses : mais lorsqu'elles furent arrivées, je craignis de manquer à Marianne, en ne la prenant pas; d'ailleurs, je l'avais retenue. J'allai donc auprès d'elle, et avant que je lui parlasse, elle me donna sa main, en disant à Hérissé : — « Monsieur Nicolas m'avait re- » tenue. — Si vous n'avez pas d'autres vues, » disje au jeune homme, a prenez Sophie et soyez de » notre contredanse. » Il vit par là que je le favorisais. Il prit la jeune brune... — « Pourquoi me » laisser? » me dit Marianne du ton de son inalté-
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rable douceur; a je sais votre dessein; mais ce ne » sera jamais lui qui vous remplacera ; qu'il prenne » Sophie : elle est aimable... » Nous nous choisîmes nos figurants, et la contredanse commença. Les figures en étaient fort agréables. On l'appelait Vlnfidéle, parce que chaque danseuse pouvait donner par derrière une main au danseur de sa voisine : mais la mienne ne voulut jamais s'y prêter; elle donna pour raison que si une contredanse avait quelque chose d'indécent... (on dirait fwwora/ aujourd'hui), il ne fallait pas le faire... Cette délicatesse plut au jeune Hérissé plus que tout le reste; il m'avoua que je l'avais intéressé pour Marianne, et que s'il dépendait de lui, elle serait sensible à ses soins. Ce fut dans une laiterie, où nous allâmes tous nous rafraîchir, après la danse, qu'il me tint ce langage. Colombat, qui était galant, se voyant avec la cousine germaine de sa maîtresse, courut chercher du sucre, et le régal fut très agréable aux jeunes filles... Je ramenai Marianne. Nous passâmes encore devant la porte de Rose; mais elle était rentrée. Nous ne dîmes rien de particulier, Marianne et moi, si ce n'est qu'elle me répéta que jamais Hérissé ne lui serait de rien : — « Par cela seul qu'il a paru croire qu'il Tempor- » terait sur vous auprès de moi, vous étant encore » garçon; c'est une présomption que je ne lui par- » donnerai jamais... » Voilà Marianne Tangis. J'ai dit que les filles d'Auxerre ont de l'esprit, mais qu'elles sont méchantes. Ha ! qu'elles sont adorables, quand elles sont bonnes ! elles ont de l'esprit et de la
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bonté... Je n'ai rencontré nulle part de femmes qui fassent aussi dignes d'être aimées que Marianne Tangis, Madèlon Baron, Edmée Servigné, Ursule Meslot, Joséphine Fourchot ; d'aussi mignardes que Maine Blonde et Philis HoUier; d'aussi délicatement jolies qu'Emilie Laloge, Aglaé Dhall, Narcisse sa jeune sœur, et M"«« Thierriat; d'aussi bien faites que Julie Dugravier; d'aussi blanches, d'aussi rosées, avec une gorge plus appétissante, que Marianne RouUot; de plus provocantes que Claudon sa sœur, Sophie Douy, Aglaé Ferrand, M°»<* Linard et une demoiselle Paradis; d'aussi spifituelles que Rose et les demoiselles Bourdillat; et Madame Parangon réunissait toutes ces qualités avec tous ces charmes.
Il ne faut pas croire que je fusse indifférent pour Rose : elle m'occupait; mais j'étais piqué de sa froideur, du soin qu'elle paraissait prendre de m'éviter. Le samedi matin, 2 Auguste, je me promis de ne lui parler que lorsqu'elle m'appellerait. De son côté, elle savait que j'avais été deux fois de suite avec une jolie fille : la jalousie et son caractère dur la rendirent furieuse ! Elle ne m'évita pas, à midi, comme elle le faisait, depuis quelques jours; elle m'attendit. Je l'abordai. — « Monsieur, » me dit-elle, « il n'y a » plus rien entre vous et moi. On a fait à ma mère » un fidèle tableau de votre conduite... Adieu! »
Me voilà donc remercié ! C'était pour la première fois que j'éprouvais combien il est cruel d'être^ quitté!... Je versai des larmes de rage, et je crus
pleurer de douleur. C'était mon orgueil qui était blessé au vif, et l'on sait trop* que les avantages qui nous restent ne guérissent pas la plaie faite par un mépris... Madame Parangon était encore absente : je fut tout à ma peine.
Le dimanche 3 Auguste, j'étais hors de moi... J'allai chez les parents de Rose ; je demandai humblement à sa mère quel était doac le mal qu'on lui avait appris de moi ? Elle m'assura qu'on ne lui avait rien dit. J'en tirai la conséquence que Rose avait parlé d'elle-même : ce qui n'était pas consolant, puisque sa façon de^ penser m'intéressait bien plus que celle de sa mère... En revenant de la messe, je voulus parler à cette fille irritée : un laissei-moi sec et dur fut sa réponse. Le soir, à cinq heures, je rencontrai sa cousine Dorothée, à laquelle je contai mon malheur, et elle m'en parut surprise!... Après le souper, j'attendis Rose, caché dans la maison de M™*' Chouin, dont Tâme sensible se nourrissait des altercations des amants. La tigresse parut à neuf heures : ^— « Quoi! » lui dis-je, « plus d'espé- » rance ? — Aucune. » (Ce fût ainsi que Rose manqua d'adresse : elle m'irrita, au lieu de m'engager à me roidir contre les difficultés.) — « Écoutez, » lui disje, « encore un seul mot? » Elle s'en alla. Cependant un instant après, elle revint : — «Demain, » dit-elle avec dignité, « je vous écrirai ce que je pense... » Toute ma fermeté m'avait abandonné (c'est qu'elle abandonne toujours l'homme avec une femme impérieuse). La bonne Chouin me dit, après son dé-
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part : — « Sans la promesse d*une lettre, j'aurais » absolument désapprouvé Mademoiselle Rose... » En achevant ces mots, voyant que je paraissais très ému, elle vint me prendre les mains, et me consoler. Je n'aimais dans Rose que le plaisir... Et quand je l'aurais aimée personnellement?... Je fus touché des caresses d'une jolie femme ; je la pressai contre mon cœur. . . Par hasard une gorge de lis, ferme, élastique, Adélaïde n'ayant pas encore eu d'enfants, se trouva sous mes lèvres : ce fut le coup de briquet ; le feu prit... Il est résulté, de cette consolation, deux jumelles, qui ont été élevées à Çaris chez un charcutier, comme nièces d'Adélaïde. Elle n'a jamais eu d'autres enfants. Ce sont les héroïnes du second Modèle dans le Nouvel Abeillard, intitulé : La Philosophie des Maris,,. Voilà encore un épisode à mon premier amour.
Le 4 Auguste, je n'eus pas l'écrit que Rose m'avait annoncé. Je le lui demandai le 5, en lui remettant deux lettres. Elle nia d'avoir promis de m' écrire. — a Que dois-je espérer? » lui demandai-je. — « Ha? rien. — Vous me mettez au désespoir!... » Elle ne répondit pas, et en rentrant, elle me défendit de lui écrire davantage, ajoutant qu'elle ne recevrait plus mes lettres. (La jalousie lui faisait démentir son plan et son adresse : heureusement pour moi ! elle m'aurait fort embarrassé, avec une conduite plus convenable. Que tout ceci serve de leçon : c'est un Journal exact de passion, qui peut être très utile!) Outre sa jalousie, Rose suivait quelque
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roman, qui la dirigeait ; d'elle-même, elle aurait été plus sage, plus avisée; car, dans ses vues, clairement exprimées par la suite, elle ne devait pas refuser mes lettres, qui m'eussent tenu attaché à elle jusqu'après mon irréparable malheur... Il est certain qu'alors je me serais jeté dans ses bras; au lieu que sa conduite tyrannique m'aliéna si fort, que la douleur ayant remplacé le plaisir, celle-là fit enfin éclore la haine, non pas tout d'un coup, mais environ quatre années après; de sorte que libre alors, et sans espoir d'établissement, recherché par Rose, je ne sentis plus rien qui me rappelât à elle... Mais il ne faut pas anticiper.
Je fiis si douloureusement affecté des réponses de Rose, que je n'en dormis pas de la nuit. Le 6 Auguste, à cinq heures, j'écrivis dans mes Memoranda du cinquième Cahier tout ce qu'on vient de lire. J'apostrophe ce cher Cahier, mon unique confident (la passion personnifie tout) : « Recipe, iu, care, uniceque fidelis iestis Codex, quod tibi fido, et nemim susurra^ » etc.
Du 6 au 10, je fus dans une situation difficile à supporter! Le mépris de Rose me révoltait. Le 7, je me sentais plus allègre, et je fis une chanson :
Perfide, je vais vous quitter Opoiqu' Amour en murmure ; Mon cœur qui, sans là mériter.
Reçoit pareille injure, Va, sans violer ses serments, S'échapper par la fuite...
Le plus fièle des amants Quitte, quand on le quitte.
Un instant après, je retombai dans mon accablement.
Le 8 au matin, j'étais affaissé de douleur. Je fus plus tranquille dans l'aprés-dînée, après avoir entrevu Rose : je fus presque gai jusqu'à sept heures, et je fis un nouveau couplet sans quitter ma casse :
Ha ! trop heureuse liberté, Tu reviens dans mon âme !
Car en quittant qui m'a quitté,
Je renonce à ma flamme ; Heureuse faute, heureux malheur, Qui fais tomber mes chaînes, Hélas ! tu dégages mon cœur, " Et tu finis mes peines !
Le soir, je mis un peu d'astuce dans ma conduite : je vis Rose deux fois; sachant que je devais bientôt quitter la ville (car M. Parangon ne m'avait émancipé que pour guetter l'occasion de se débarrasser de moi), j'abordai Rose, pour lui demander assez niaisement si elle était encore fâchée ? — « Moi, fâchée ! » Et elle rentra, sans que je pusse achever ce que j'avais à lui dire. Quelques minutes après, elle reparut; je l'abordai vivement : — « Aimé devons, je » suis ici resté; haï, je vais m'éloigner. » Elle ne me répondit pas clairement : je compris seulement : — a Ma mère nous écoute. » Et l'on sait quel cas je
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devais faire de ce mot évasif... Le 9, j'écrivis une lettre, mais Rose m'évita... Enfin, le dimanche 10, je fis une seconde lettre, et je guettai le moment de lui rendre les deux. A midi, je Taperçus assise devant sa porte. Je l'aborde, et lui présente mes lettres. Elle les repousse. Indigné, je les jette sur elle, et je m'éloigne. Elle les fait tomber à terre. Je ne revins pas les reprendre : mais j'allai dans l'église des Cordeliers, exhaler ma fiireur, ma rage... En sortant, je pris la rue Notre-Dame, pour ne pas repasser devant Rose. Je rencontrai la jolie Demailly, une connaissance de M"« Lambelin. Elle voulut que j'allasse avec elle aux vêpres de la Cathédrale. Je fiis charmé de trouver cette distraction; j'aurais même désiré, en ce moment, de rencontrer Marianne Tangis... J'allais causant, rempli de ces idées, me croyant indifférent, et même me persuadant que je haïssais Rose, lorsque j'aperçus la cousine de ma cruelle, l'obligeante Dorothée, qui sortait de chez son oncle Colombet. Le besoin de me soulager, en me plaignant, me fit laisser la riante Jeannette, pour aller gémir avec Dorothée. Elle m'écouta bonnement, et me promit de parler à Rose. Je ne sais si elle le fit; je ne l'ai jamais revue... J'allai à vêpres seul, et je n'y cherchai pas Jeannette Demailly (cette jeune Beauté qui doit être un jour ma consolation dans mes peines, non comme amante, mais comme sœur ; je ne connaissais pas encore la beauté de son âme) : je trouvai mieux; ce fiit Marianne Tangis. J'allai m'agenouiller à côté d'elle, et nous priâmes en-
semble... Ce que j'ai souvent remarqué depuis, c'est que l'image de Rose ne me poursuivait pas auprès de Marianne; j'étais tranquille, presque heureux, dés que je voyais cette aimable fille. Mais je ne faisais pas alors cette remarque-là, qui fut trop tardive... Nous sortîmes ensemble; je lui promis de venir la prendre après le souper. Un vermillon plus brillant que celui de la rose colora ses joues de lis.
— « Entrez, » dit- elle, « si vous en avez le temps? » Nous serons seuls, et nous causerons. » Je ne me trouvai pas la force de résister à cette invitation. Nous montâmes à la chambre haute, et nous fCimes seuls. Après un moment de silence, pendant lequel l'émotion de Marianne- était extrême, elle me dit:
— a Je crois que je ne vous suis pas indifiérente : » quoi vous aurait engagé à me rechercher?...- Je 9 connais les raisons qui vous empêchent de vous » attacher tout à fait à moi : elle sont bonnes, et je » les approuve. Que me reste-t-il à faire ? Le voici : » je me marierai dés que vous le serez, pour calmer » tout regret dans votre cœur, tranquilliser votre » femme, et tâcher d'éteindre dans mon intérieur, » tout sentiment d'amour coupable pour le mari » d'une autre... Je vous chérirai toute ma vie, parce » que vous êtes le premier et le seul qui ayez déve- » loppé dans mon cœur le délicieux!... et doulou- » reux sentiment de l'amour... Et si jamais... le D malheur vous accablait, le malheur vous rendrait. , . » tous vos droits. . Écrivez alors : Je suis malheureux ! » et bravant tout, abandonnant tout... elle vole à
» VOUS, pour se dévouer à votre malheur... Voilà » ce que je n'espérais pas de pouvoir vous dire, et » ce que j'ai toujours pensé... » En achevant ces mots, elle se pencha sur mon sein. Je l'y retins pressée, jusqu'au nioment où les sens réveillés par le contact, me firent chercher une jouissance plus entière... Éternels regrets ! j'ai connu le bonheur des dieux, et n'ai pu le fixer I Mais que dis-je ? le Temps fugitif emporte avec lui et les charmes et les forces, et l'imagination qui assaisonne le bonheur; il le rend fugitif comme lui... Je promis à Marianne de venir la prendre après souper. Ce fut dans cette résolution que je pris congé d'elle... C'était pour jamais... jamais je ne devais la revoir!
Avant de passer à d'autres événements, qui vont changer la forme de mon existence, disons ce qu'est devenue cette aimable Marianne. Après mon départ, Hérissé la rechercha très vivement. Le frère, la sœur et la mère étaient pour lui; le» deux premiers employaient l'amitié, la persuasion ; la mère fit parler son autorité. Marianne résista pendant quatre années. En 1758, ayant appris mon mariage avec Henriette, puis ma liaison avec Jeannette Demailly, liaison dont on lui empoisonna les détails, elle obéit enfin. Quelque temps après, Marianne sut que je n'avais pas songé â elle dans mes malheurs accumulés, parce qu'on m'avait écrit son mariage comme fait; que j'étais redevenu libre par le départ d'Henriette; que ma familiarité avec Jeannette Demailly avait été innocente... ayant su tout cela, disais-je,
cette fille si douce tomba dans une sorte de frénésie furieuse, dont elle est morte... Pardonne, âme tendre et pure, les peines que je t*ai causées ! Agnès Lebégue, et tous les méchants m'en ont punil
O mon ami Lecteur! insensiblement, je perds ce
que je ne dois pas recouvrer [Quoique je fasse
un livre général, je suis si vivement aflfecté de ces faits, que je revois sur mes Cahiers, que mon attendrissement passe sur le papier : je voudrais faire un livre plus philosophique, mais je ne le saurais !...]
Après souper, j'allai auprès de Marianne, suivant ma promesse : au bout de la rue Saint-Germain, qui donne dans la rue Saint-Simon, j'aperçus Jeannette Demailly, nièce du gros chanoine de ce nom, qui riait avec les demoiselles Morillon. Je les abordai. Jeannette s'empara de mon bras : « Venez, venez, » me dit-elle, « voir une chose singulière I » Je crus que c'était TafiFaire d'un instant; à quelques pas, nous trouvâmes les demoiselles Ferrand; les demoiselles Morillon, au nombre de cinq (les trois sœurs et deux cousines), nous avaient suivis, ainsi que quatre autres qui les avaient rencontrées, Manon Léger, Perctnette, Duchamp. Nous avançâmes un peu du côté de l'Hôpital, et, dans un fossé, nous aperçûmes Tourangeot, gris, qui caressait fort énergiquement sa Marie : celle-ci se défendait avec peine. Toutes les jeunes filles, et plusieurs garçons qui les avaient accompagnées, tels que Baras-Dallis, Jossier. Léger, Dhall, Gremmerey, les Morillon, frère et cousin, Coquille, Pifiou et Salle, se recueillirent
un instant, et poussant tous de concert un cri de huée très éclatante, ils efirayérent si fort les deux amants que Marie se trouva mal. Tourangeot s'élança du fossé furieux, çt, par un effet de sa double ivresse, celle du vin et celle de l'amour, il fit une action... infâme... Il frappa M"« Ferrand l'aînée, qui l'avait attendu intrépidement. Tovis les jeunes gens poussèrent le même cri : « Il £apt l'assommer ! — Non, » mes amis, » leur dis-je; « c'est l'ancien domes- » tique de M. Parangon; il est aujourd'hui. compa- » gnon, ayant fait apprentissage de l'imprimerie, et y> par conséquent mon camarade; je vous en ferai » noblement raison. » J'allai prendre Tourangeot par le bras, et je lui dis : — « Tu viens de feire une » vilaine action ! si je n'en avais pas empêché, on » allait te broyer. Mais il faut nous battre, et sur » l'heure, â Tépée. Tu as été dans les troupes; » ainsi, tu dois avoir du coeur ? — Soit ! » répondit Tourangeot. M^*' Ferrand et toutes les autres vinrent se jeter à moi, en me priant de ne pas leur donner le chagrin de m'exposerl Mais j'observai que les jeunes gens m'approuvaient. Baras-Dallis et Léger, les deux plus alertes de la troupe, allèrent chercher deux épées ; ils furent de retour en un instant : ils amenaient avec eux le Hollandais, mon ancien maître de danse, qui Tétait aussi en ^it d'armes, et qui voulut, avant le combat, me montrer à faire le salut. Il m'apprit ensuite à tenir une épée; toutes choses que Tourangeot savait. Les jeunes filles étaient pâles et tremblantes; cependant on entrevu 4
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voyait en elles une certaine curiosité. Je profitai assez bien des leçons de mon maître ; je répétai le salut, comme s'il se fût agit de se battre au fleuret, et, sur-le-champ, fondant siir mon homme sans régie ni mesure, je le blessai à la gorge. Le sang jaillit d'une manière eflrayante; mais la blessure n'était qu'une véritable saignée : Tourangeot laissa tomber son arme ; le Hollandais lui déchira le bas de sa chemise, et lui mit un appareil qui arrêta le sang. Il le fit ensuite expectorer. — « Il n'y a pas de danger, » me dit-il, « le coup n'a fait qu'effleurer... Made- » moiselle, » dit-il à Ferrand l'aînée, « vous avez » du sang ; vous devez être satisfaite. — Ha ! » répondit-elle, «je le suis plus , que je ne voulais! » Elle vint sauter à mon cou, et m'embrassa deux fois, sans rien dire ; mais ses larmes coulaient. — « Êtes-vous ici capables du secret? » reprit mon maître. — « Oui, ouil » dit tout le monde. — « N'ébruitons pas ce combat; sans quoi vous feriez » arrêter le défenseur de votre sexe, Mesdemoi- » selles I » Toutes promirent le secret, et je suis sûr qu'elles l'ont gardé; mais les jeunes gens ne purent se taire entre eux. On remit Tourangeot entre les mains de Marie, qui l'emmena. Le Hollandais les reconduisit, en leur faisant sentir que j'avais plutôt sauvé la vie à Tourangeot que je ne l'avais attaquée ; il leur persuada si bien qu'il était important pour eux-mêmes de garder le secret, qu'ils se turent. Je m'échappai seul, aux environs de la porte de Paris, et j'entrai chez mes cousins, étonné moi-même de
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ce qui venait de se passer. J'en considérai les effets, pendant le repos de la nuit, relativement à M°*« Parangon, à M"e Fanchette, à M. Collet ; et ils m'épouvantèrent ! Pour Rose, j'étais sûr qu'elle n'en serait pas fâchée, et que c'était peut-être un moyen de me raccommoder avec elle. Il n'en était pas de même de Marianne, qui ne pouvait manquer d'être instruite, Ferrand l'aînée étant amie et voisine des demoiselles Lacour. Je n'avais rien dit à mes cousins : ainsi, je fus très surpris le matin de me voir éveillé par Bertrand, qui était instruit. Il me conseilla d'aller chez mon père, attendre que l'orage se dissipât. Je suivis son conseil.
A \2L porte du Pont, je trouvai Gonnet, Lenclos, Léger, Baras-Dallis, PifFou, Jossier, Colombat, Burat, et plusieurs autres que je connaissais peu; c'était Baras-Dallis qui avait instruit Bertrand; ils n'étaient pas réunis, mais séparés; ils venaient pour m'escorter jusqu'au bois de la Fée, au delà de Saint- Bris. Nous bûmes un coup, en silence, à Tauberge de la Bouteille f dont la maison avait appartenu au père et au grand-père de Maine Lebègue, cousine germaine d'Agnès, En sortant de cette maison, j'aperçus M"« Meslot sur sa porte. Ce n'était pas un effet du hasard : cette aimable fille me fit signe, et je courus à elle; j'aperçus la salle pleine de nymphes jeunes et jolies; j'entrai. Ursule me présenta un superbe bouquet, qu'elle attacha elle-mième à ma boutonnière : — « Voilà, » me dit-elle, « en mon » nom, et à celui de toutes les jeunes filles de la
» ville. » Je lui demandai la permission de Tembrasser. — « Cela vous est permis, » répondit-elle. Toutes ses compagnes m'apportèrent à la ronde leur joli minois à baiser; je retins quelques instants Joséphine contre ma poitrine, et je l'embrassai deux fois, en lui disant tout haut : — « Cette seconde » fois n'est pas pour vous ; je vous prie de rendre » ce baiser à celle avec qui j'ai passé par ici l'un de » ces soirs. — Je sais, » répondit Joséphine, « et » votre commission sera faite dés aujourd'hui, dés » ce matin ; car elle est sacrée pour moi. — Ha ! » dit Ursule Meslot, « cela redouble mon estime pour » lui, car sachez, mes amies, que c'est de Marianne » Tangis qu'il parle. » Cette jeune bouchère était si fort aimée dans ce quartier, que toutes les jeunes filles me félicitèrent. Je le$ embrassai toutes de nouveau; quelques-unes me présentèrent leurs sœurs, qui n'avaient que cinq à six ans, et une jeune mère m'apporta sa fille; j'embrassai trois fois cette jolie en&nt, qui me souriait, comme si elle m'eût connu ; elle se nommait Élise Tulout, et c'était la nièce de MU« Meslot... Ce fut ainsi que je sortis... d'Auxerre. de cette ville où j'aVais été, depuis quatre ans un mois, si heureux et si malheureux ! où mon âme s'est entièrement développée; où le sort m'avait ofiert la fortune, et plus d'une compagne charmante. . . Conmie j'étais déjà sous la porte du Pont, M"« Meslot s'avança nn pen en dehors, et me cria, en m'envoyant le salut : — « Adieu! et ne l'oubliez pas! » (Elle parlait de Marianne.)
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Je ne voulus point permettre que mes amis m'escortassent : je leur fis sentir l'inutilité de cette démarche : — « Publiez, » leur dis-je, « que nous » passons la journée ensemble dans la ville, et que » l'afiaire d'hier est une Êible. » Ils trouvèrent cette idée excellente, et rentrèrent aussitôt, mais par une autre porte ; un batelier les passa au-dessus du pont, vis-à-vis le ruisseau de Vallan, et les mit du côté de la porte de Champinot.
Je voulais être seul ; étonné de mon brusque départ, j'étais dans une situation singulière ! J'oubliai ce qui était plus proche de moi, pour m'aflfecter davantage du passé. J'allai sous la voûte Saint-Gervais donner quelques larmes au souvenir de Madelon; je m'y rappelai vivement Marguerite, dont je n'avais appris qu'un seul mot de la bouche de Madame Parangon, depuis que j'avais dit adieu à la bonne gouvernante, sous cette même voûte de Saint-Gervais ! Je songeai ensuite à Manon Prudhot, à Colombe, enfin à Marianne Tangis; mes larmes coulèrent : je me reprochais amèrement d'avoir donné toutes mes pensées à Rose, tandis que j'aurais dû réserver tout ce qui pouvait être ôté à Fanchette, pour l'aimable et douce brebiette qui m'eût rendu heureux... Mais une idée me consola : cette fille charmante m'aurait attaché par des liens trop forts... L'idée de Madame Parangon (encore chez son père) ne m'affecta pas douloureusement; elle était à Vermenton, et j'allais y passer; je m'approchais, au lieu de m'éloigner d'elle; elle adoucit ma
situation. J'espérais la prévenir, instruire son père, et leur tout expliquer à mon avantage. Enfin, ma singulière passion pour Rose et la dernière conduite de cette fille m'avaient tourmenté cruellement, et tout était fini par là; je m'éloignais d'elle, par une action qui m'honorait auprès de toutes les jeunes filles (la partie du Public qui m'a toujours le plus intéressé); je venais d'être couronné par Ursule Meslot, au nom de tout son sexe; Rose apprenant d'abord le fait en lui-même, elle brûlerait d'en connaître l'auteur; elle me le préférerait... et aussitôt elle apprendrait que c'est moi-même. Quelle gloire ! et comme Rose sentirait la perte d'un héros I... Ces chimères m'occupaient agréablement en chemin... Mais pourquoi chimères ? ne sont-elles donc pas aussi réelles que tous mes autres motifs de gloire ou de joie?...
En arrivant à Vermenton, je fiis un peu contrarié dans mes projets : M. Collet, M°»« Parangon et M^« Fanchette étaient à Semur, chez une vieille parente fort riche (ce voyage me sera funeste, mais tout le monde l'ignorait alors). Il Mut renoncer à la douceur de les voir, et à l'avantage de les prévenir en ma faveur.
Parvenu chez mes parents, je leur contai mon aventure avec candeur; mon père m'approuva, sans hésiter, sans montrer le moindre nuage. Mais ma mère! elle ne pouvait concevoir que j'eusse ainsi exposé la vie de son fils; elle se trouva mal deux fois dans la soirée : elle en cachait la cause, mais
on la devinait, — « Ha! » me dit-elle enfin, « ne » songeais-tu donc plus à l'honneur et au bonheur » d'être le mari de Mademoiselle Fanchette ? »
Je restai dans la maison paternelle, depuis le II jusqu'au 30 Auguste. Pendant cet intervalle je m'occupai d'abord de Rose ; je voulus faire le pendant de son Poème, en mettant en vers l'histoire de mes amours avec elle, et de noire rupture. Mon dessein était d'en faire une continuation de mes Fastes, Mais au milieu de mon travail, mes idées se reportèrent sur Madame Parangon et sur la jalousie que Caulette m'avait causée. J'amalgamai tout cela, et il en résulta une histoire bien triste, bien dolente, quoiqu'elle eût été commencée, à ce que je vois, par une note initiale, dans le temps de mon bonheur. Les deux premiers vers finissent par des amants malheureux, auxquels riment des larmes et des vœux, que r Amour, le tendre Amour ne méprisa jamais. Je dis ensuite à l'Amour : « Que deux amants qui soupirent tous deux, consumés des mêmes feux, viennent à ses autels, pour que sa clémence de leurs maux calme la violence.,. Je charme mes ennuis en chantant ses rigueurs, » (Je saute ici des premiers vers au dernier.) Je finis cette lamentable et très inconcevable histoire le 20 Auguste. Et cependant je trouve une Élégie' plus lamenteuse encore, mise sur le métier le 1 3 Auguste. (Je n'avais rien à faire qu'à me désoler, à m'ennuyer, en rêvant à des chimères, et à Rose; il fallait bien rimasser, pour- éviter l'atonie.) Mon Élégie est assez régulière, pour que je pusse la rappor-
ter en entier (i). Mais qu'y verrait-on? Les lieux communs de l'amour, de l'absence; les doutes de l'infidélité; les rassurances de la vanité, qui nous persuadent qu'une Belle feint des rigueurs, dont elle souf&e la première; qu'elle nous aime, ou n'aime rien. Cette pièce dolente ne fut achevée que le 30 Novembre; mais alors elle devint une suite de mes Fastes, ou du détail rimé de toutes mes aventures.
Cependant j'appris, le 28 Auguste, que Madame Parangon était de retour de Semur ; je me préparais à l'aller saluer, lorsqu'on ajouta qu'elle était repartie sur-le-champ pour la ville, avec sa sœur. Je me disposai à l'y suivre.
Le 29, veille de mon départ, je vis M™« Bourdeaux, mère d'Annette, chez M. Antoine Foudriat, son oncle. Elle me fit un accueil flatteur. Je vis par là que mon action était généralement approuvée dans la ville. Elle me dit que Tourangeot n'osait plus se montrer; que M. Parangon lui-même l'avait blâmé. Elle ajouta que ce dernier venait de partir pour Paris, et que Madame Parangon avait quitté Semur précipitamment par cette raison, sans s'arrêter à Vermenton plus longtemps que pour diner. Je fus charmé de ces nouvelles, et, le lendemain 30, je partis de Sacy, dès le matin, à la firaicheur.
(i) On peut voir ces deux pièces, que j'ai déjà citées : je les ai imprimées dans le Drame de la Vie, p. 1220- 1230 bis, pour ne pas en embarrasser ici mon texte. On sait que cet Ouvrage est en quelque sorte la décharge de celul-d.
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Je passai par les bois, au lieu de prendre par Vermenton. Vis-à-vis Courtenay, avant d'entrer dans le bois de VHÔpitauXy je trouvai Marie-Jeanne, que j'avais vue deux fois pendant mon séjour à Sacy ; on sait qu'elle était mariée à Edme Boujat, cousin de mon frère utérin : « Monsieur Nicolas, » me ditelle, « je suis venue ici pour vous voir et vous par- » 1er une dernière fois ; car vous allez à Paris, à ce » qu'on m'a dit, et je ne vous verrai frfus. — O » Marie-Jeanne, » répondis-je, « si, vous me re- » verrez, car je laisse ici père et mère, et je ne » renonce pas à ma patrie. — Je veux dire, que je » n'y serai plus... Le tort que j'ai eu, c'a été de me » marier, ayant une inclination dans le cœur. Je » vivais tranquille, étant fille; mais j'ai cédé à ma » mère, qui est devenue veuve, et qui m'a dit que » je lui donnasse la consolation de me marier. Je » la lui ai donnée ; et c'est ce qui me fait espérer » que Dieu aura merci de moi ; car je l'ai fait par » obéissance. Et je viens vous dire adieu. » Ses larmes coulèrent. Les miennes ruisselèrent aussitôt de compassion, et en me rappelant nos premières années. Je dis à Marie- Jeanne les choses les plus consolantes. — « Le meilleur, » me dit-elle, « c'est » que vous pleurez: mais je suis frappée là... et » votre demeure à Sacy, pendant vingt jours, a mis » fin à ma force sur moi-même. Adieu, 'mon pre- » mier et seul amour !... Je ne vous en veux pas; » et tant s'en faut, que je vais faire pour vous des » vœux et des prières : mais n'oubliez jamais
» Marie-Jeanne Lévèque ! — Moi! Toublier! Ha! » j'écris ma vie, » (je parlais de mes Fastes )y « et » elle y sera comme elle le mérite, en digne et y> brave fille, que j'ai bien aimée ! Elle m'eût rendu » heureux, si elle -avait été ma femme, et je l'ai » quittée malgré moi! — Me voilà contente! » me dit-elle. «Adieu! adieu! » J'allai bonnement et simplement pour l'embrasser : — « Non! » me dit-elle, <K je suis mariée... et il ne me convient plus de » recevoir votre embrassement... Adieu vous dis^ » Monsieur Nicolas... et je vous remercie de ce » que vous m'avez un peu reconsolée \ » Elle me quitta aussitôt. Un petit vallon me la cacha quelques minutes : j'allais entrer dans le bois, lorsque je me retournai : j'aperçus Marie-Jeanne à genoux sur la colline opposée, fondant en larmes, à ce qu'il me parut. Je me mis à genoux comme elle; tendant comme elle vers le ciel des mains sans doute moins innocentes... Elle se leva au bout d'un moment, me fit un signe d'adieu ou de reconnaissance, et disparut. Huit jours après, elle fut mise en terre; et son mari, qui l'adorait, ne lui survécut pas... Je les ai pleures tous deux...
Ma route fut triste : les bois, la solitude m'attendrissaient. Je me rappelai mon premier voyage à Auxerre; je songeai à Jeannette, en voyant le chemin qui conduit d'Irancy à Courgis. La vue de Saint-Bris m'égaya un peu.
J'approchais de la ville, et déjà mes yeux se portaient sur la vieille église de Saint-GervaiSj qui n'était
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plus qu'à cinquante pas, lorsque je rencontrai un vieillard, qui me salua : c'était devant deux maisons de jardinier, situées sur la grand'route, unique dépendance de la paroisse Saint-Gervais. Je lui rendis son salut avec respect. Il passa environ vingt pas ; puis s'arrêtant : — « Jeune homme ! » me cria-t-il d'une voix forte. Je m'arrêtai par considération pour son âge, et je le regardai. Il revint à moi ; je fis la moitié du chemin. « J'ai vu que tes yeux (i) » se portaient avec attendrissement sur cette vieille » église à demi-ruînée ? » me dii-il. — « Respecta- . » ble vieillard ! ^ répondis-je, « c'est que j'y ai » pleuré tendrement et douloureusement ma fian- » cée, qui était jeune, belle, riche, tendre, vertueuse; » je l'y ai pleurée, le jour de ses funérailles! » Le vieillard me regardait sans parler. — « Ce n'est » point là qu'est son corps, » dit-il enfin; « cette » paroisse n'a que deux ou trois pauvres habitants. » — Non, mon honorable vieillard; mais je suis » venu l'y pleurer dans le silence et la solitude. — )) Jeune homme, je suis d'Auxerre même , j'en suis » né-natif; mais depuis quarante et cinq ans, je n'y » demeure plus ; et toutes les fois que je viens à » cette ville, où je suis né, je la quitte en pleurant; » car je trouve toujours de moins quelqu'un de » mes anciens amis!... J'ai cru que tu pleurais de
(i) Autrefois les vieillards tut03raient toute la jeunesse ; ce n*était plus l'usage à Auxerre en 1755, mais ce vieillard vivait à Saint'Bris depuis quarante-cinq ans .
» joie de la revoir, — Cela m'est sauvent arrivé I » car j'aime cette ville comme ma patrie. — Quel » est ton pays? — Je suis de Sacy, à cinq lieues » par-delà les bois : mais cette ville est devenue ma j> seconde patrie. — O bon jeune homme! que le » Ciel te bénisse!... Y a-t-il longtemps que tu Tas » quittée. — Non ! pas longtemps. — As-tu eny> tendu parler de l'action de ce jeune homme qui a » vengé noblement une jeune fille ma compatriote ? » — Honorable vieillard, il y a dix-neuf jours » aujourd'hui que j'ai quitté la ville. ^ Tu as » compté les jours! tu l'aimes! tu aimes ma pa- » trie!... Béni sois-tu!... Et tu n'as pas entendu » parler du jeune homme ? — On ne m'en a rien y> dit, pendant mon absence. Ha! je veux te conter » son action, en te menant jusqu'au Pont, dont je » baiserai la dernière pierre encore une fois. » Le vieillard, tout en marchant, me dit, en très beau, ce que je savais mieux que lui; et me voyant attendri aux larmes, car ses expressions étaient vives et touchantes, il me regarda : — « Tu pleures ! ha ! que » je t'estime et te plains ! tu as une âme sensible, » tu es jeune ; que tu auras à souflfrir !» Il ne pouvait me quitter : il traversa le Pont, mais il s'arrêta sous la porte de la ville. — « Je n'y entrerai pas, » me dit-il, « à moins que tu ne me promettes de » diner avec moi ? — Je ne saurais avoir cet hon- » neur; on m'attend... je suis attendu. — En ce » cas, je ne te presse plus : mais je me suis attaché » à toi, parce que tu me parais sensible et bon, et
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» que tu aimes ma patrie (i). » Tandis qu'il me pariait, un M. Tulout^ mari de la sœur aînée de M"« Meslot, m'entrevit, causant avec le vieillard; il vint à moi, m'embrassa, et me dit quelques mots, relatifs à mon duel. Je lui témoignai que je voulais rentrer incognito dans la ville. Il me seconda, en me laissant m'échapper par la poterne de la fontaine des Teinturiers y sans me faire remarquer de personne du voisinage. Comme je saluais le vieillard, en m'éloignant uvec rapidité, je vis que M. Tulout lui parlait, et j'entendis ces mots : « Cest lui-même, » Aussitôt le vieillard courut sur le Pont, et toussa fortement; je me retournai: il me salua, et joignit les mains; puis il en frappa la pierre, et s'essuya les yeux. M'étant retourné une seconde fois, je vis qu'il repassait le Pont, pour s'en aller, et qu'il en rebaisait la dernière pierre. Je fus vivement touché de cette action!... Il continua sa route, en se retournant souvent du côté de sa chère patrie (2).
(i) Républicains ! Républicaines I avez-vous jamais aimé votre pays, comme ce vertueux Âuxerrois aimait le sien ?... £t des gens disent qu'il n'y a plus de patrie en France !... (On ne le dira plus : je revois ceci le 12 Auguste 1790.)
(2) Je n'ai pas exprimé dans le texte, mais je l'exprime dans l'Estampe, que deux dames. M*"* Lebègue^ femme René^ M^i* Corhauxy les deux filles de cette dernière, et une jeune personne, qui depuis a fait mon malheur (o^^ étaient à cueillir des pois dans un champ ou jardin, où depuis a été bâtie la maison de /\7/tf/'</ le jardinier, et que je crus voir qu'elles se moquaient du vieillard patriote.
(a) Agnès Lebègue, sa future femme.
J'arrivai à dix heures chez mes cousins. Edmée Bertrand était seule à la maison. — « Ho! » me dit-elle, « vous avez bien mal fait de vous en aller ! y> M. le Maire a dit qu'il fallait plutôt vous donner )> une récompense, comme avaient fait les jeunes » filles de la porte du Pont, que de vous pour- » suivre. » Je fus très content de cette agréable nouvelle. Je fis une toilette, et je me disposai à me rendre chez Madame Parangon.
Je sortais de la Petite-rue- Saint-Germain, quand je rencontrai M™« Chardon (Eulalie RouUot, la sœur de Claudon et de Marianne), avec M"* Carouge (auparavant M^« Paintendre). En m'apercevant, au détour, la dernière dit : « Le voilà ! » J'en augurai qu'elles parlaient de moi. Je les saluai, en souriant; mais je m'arrêtai, dès qu'elles eurent passé le détour, et je retournai sur mes pas, afin d'entendre : « Oui, elle s'est enfuie, après une querelle avec sa mère, ou celle-ci Va fort mallraitée. Elle est allée à Sens, seule, à pied, sans mauvaise rencontre, dit-on. Son père a couru après elle à cheval. Il ne Va pas rattrapée en route; mais il Ta trouvée à Sens, chei deux vieilles demoiselles (dit-on), entre les bras de qui elle s'était jetée, tout en arrivant. Son père Va ramenée, quoiqu'on la voulût garder, dit-il. Il Va rendue à sa mère, qui ne lui promet pas poire molle... »
Je n'en voulus pas entendre davantage, ne connaissant pas la personne dont il était question... (Je ne l'ai que trop connue depuis ! ) Je me hâtai de me rendre auprès de celle que désirait mon cœur.
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— « Hé I d'où venez-vous ? » me dit Madame Parangon en souriant. « On n'a point eu de vos » nouvelles, depuis que vous êtes parti. — J'étais » allé me cacher à Sacy. — C'est un malheureux, » que ce Tourangeot; je ne l'ai jamais aimé; c'est » un vrai Tartare; mais Monsieur Parangon en était » coiffé. Je viens de lui signifier qu'il ait à sortir de » la maison , puisqu'il n'est plus ni apprenti , ni » domestique... Fanchette est là-haut, elle s'habille; » j'ai affaire ; il est onze heures : venez dîner, et si » vous avez quelqu'un â voir, disposez de Theure » qui vous reste; car vous passerez l'aprés-dînée » avec nous. »
Je sortis doublement enchanté : mon duel ne me faisait aucun tort dans l'esprit de Madame Parangon, et j'allais passer une demi-journée avec elle!... En traversant devant la porte de Rose, je l'aperçus; die me fit un air gracieux. Mais je venais de voir Madame Parangon ; Fanchette était dans la ville ; j'aurais bravé Cypris, les Grâces et Psyché, si les Grâces n'eussent été Fanchette, et Madame Parangon Vénus... J'allai hardiment à Rose, et je lui parlai comme si je l'eusse encore adorée : oc 11 faut » donc vous dire un éternel adieu! — Hé! où » allez-vous ? — A Paris. » Elle sourit, comme pour se moquer de mon adieu éternel, en allant à Paris, à quarante-cinq lieues, et dont, au moyen de la rivière, notre ville n'est qu'un feubourg : il n'en coûte que six fi-ancs, pour s'y rendre par eau. Mais il semblait que je sentisse que Paris... Paris I la reine
des cités, était beaucoup plus loin, pour un amant, que rAmérique... « Adieu, Mademoiselle, » répétai - je , en sentant presque Tidée que je viens d'exprimer. Rose parut sérieuse : peut-être eutelle la même idée que moi : — a Adieu, Mon- » sieur. » Elle voulait^., elle allait ajouter quelque chose... Je me retirai, avec une sorte de tristesse. Cependant je songeais à retourner sur mes pas, lorsque j'aperçus ce frère Saint-Hermine, l'ancien camarade et l'ami de Gaudet d'Arras. Nous nous embrassâmes, et il me conduisit vers le cloître. Gaudet {a) nous aperçut; il courut à moi. Je lui promis de le voir dans la journée. Saint-Hermine me parla de mon duel; et il me dit que tout le monde m'en louait d'autant plus, que la jeune personne n'était pas ma maîtresse... Ensuite, il fut question de Rose. Étonné, je lui demandai comment il était instruit? — « Par frère Boulanger. — » — - Et comment frère Boulanger l'est-il? — Ha I » voilà le mystère I — Mon ami, dis-le-moi : cela » m'importe. — Oui ; ta discrétion pour toi-même » m'assure que tu garderas le secret, après me » l'avoir promis. » Il m'apprit aussitôt comment Rose avait été amoureuse folle de frère Boulanger, l'année dernière, c'est-à-dire quand j'ébauchais sa connaissance-; il me laissa entrevoir que le frère, l'un des plus beaux hommes de l'Ordre, en ayait triomphé; qu'elle était même venue dans sa cham^
(a) Gaudet de Varzy. (N. de \Éd,}
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bre... Je Fécoutais anéanti... Midi sonna. Saint- Hermine fat obligé de me quitter, et je revins chez Madame Parangon.
J'avais une liberté d'esprit que je ne m'étais pas trouvée depuis le i«' Juin. Je parus gai, empressé : la vue de M"« Fanchette, qui réellement était ravissante; celle de Madame Parangon surtout mettaient dans mes sens le baume de la joie. La conversation fat générale pendant le diner; mais ensuite nous eûmes un entretien particulier à nous trois. Madame Parangon, Mademoiselle Fanchette et moi.
« J'ai à vous apprendre, » me dit la première, « que nos idées sont arrêtées entre mon père et » moi : vous resterez imprimeur. Nous avions » d'abord jeté les yeux sur la place de Sens, et nous » y sommes revenus. M. Jeannet, qui la remplit, » est âgé, sans enfants, qu'une fille, mariée depuis j» longtemps à un conseiller à l'Élection, qui n'a » lui-même qu'une fille. J'ai demandé la survivance » au Chancelier, et je l'ai obtenue... Vous irez à » Paris passer quelque temps ; il vous faut le séjour » de cette ville, pour connaître parfaitement votre » état, et vous lier personnellement avec les libraires » que je vous indiquerai. Mais! conservez-y vos » mœurs I Voyez le prix que je vous destine ? » A ce mot, je me mis aux genoux de Fanchette : — « Oui, je conserverai mes mœurs I Je vous rappor- » terai un corps et un cœur dignes de vous I Je ne » serai point un objet de regret à cette adorable » sœur, notre ange tutélaire... » Je baisai sa belle
main et je retins celle de Colette contre mes lèvres. — (c Dans un an ou deux... mais plutôt deux, nous » vous ferons agréer ; vous vous établirez à Sens, » et vous recevrez votre femme dans une maison » montée... Je sais bien des bagatelles sur votre » compte! » ajouta-t-elle en souriant; « mais je » n'y fais pas grande attention. Je vous connais : » lorsqu'une fois vous aurez des devoirs, vous les » remplirez, parce que vous avez de Pâme et de » l'honneur... — Vous vous êtes battu à Tépée? » interrompit Fanchette, à ce mot. — « Oui, » lui dit sa sœur; « mais il avait raison... Cependant il » aurait été bien malheureux d'avoir tué un » homme I... Que cela vous serve de leçon. — » Vous étiez donc grand ami de. cette demoiselle ? » reprit Fanchette. — « C'^est une connaissance su- » perficielle , » répondis-je , « et je suis encore » moins lié avec son amant; je n'ai considéré en » elle que votre sexe à toutes deux, Madame et » Mademoiselle. — Hol il répond à tout! » dit Fanchette en souriant. — « C'est la vérité, ma sœur: » je sais que la jeune Ferrand n'est qu'une de ses » connaissances superficielles. » La satisfaction que montra M^*« Fanchette, fut très obligeante pour moi ; elle marquait un vif intérêt.
M°*« Minon avec son mari vinrent nous interrompre; j'essuyai une foule de questions, faites avec une volubilité qui ne me permettait pas de respirer. J'y répondis; mais j'entrevis, non sans quelque chagrin, que la dame et son mari auraient voulu
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qu'on me trouvât coupable, ne «fût-ce que d'attachement pour Ferrand l'aînée... (Hé! où allaient-ils chercher ? tandis que j'avais à leur porte, et presque sous leurs yeux, l'aventure de Rose, qui m'aurait perdu, s'ils l'avaient sue^. Je sentis alors combien il était important pour moi que mon héroïne n'eût pas été cette Rose, ou Marianne Tangis ! Il survint heureusement! d'autres dames, et je fus délivré des interrogatoires de M"« Minon... Je pris M"« Fanchette à part; je lui dis : « Je vous adore; je n'ai » jamais si bien senti qu'aujourd'hui la différence » qu'il y a entre la charmante sœur de Madame y> Parangon, et toutes les autres femmes. Si vous » désirez une assurance parfaite de mes sentiments, » je désire encore plus vivement de vous la donner, » aussi vraie que je la trouve au fond de mon » cœur. — Oui, je la désire. — Je vous fais le » serment de ne m' occuper que de vous; de vous » consacrer tous mes désirs, toutes mes pensées. « Je sens que vous suffirez pour mon bonheur : » puissé-je un jour contribuer au vôtre 1 — Et moi, » je vous conserverai mon amitié, mon estime, un » véritable attachement; le choix de ma sœur bien- » aimée m'est cher, plus cher que si je l'eusse fait » moi-même, parce que je serais moins assurée de » son mérite... J'en ai même donné une preuve à » Semur : quelqu'un s'est adressé à moi ; il était » autorisé par notre parente malade; mais je me » suis retranchée derrière ma sœur, qui m'a pré- » ser\'ée. » (On verra, dans deux ans, comme la
Jeunesse tient les serments de Famour, faits sur l'autel de Tamitié 1 )
Ici, une dame Robin nous interrompit, à mon grand regret. — « Contez-nous donc comme vous » vous êtes battu? » Je le répétai, sur un signe de Madame Parangon, et j'ajoutai la rencontre du vieillard, â mon retour. — « Ha !» dit une demoiselle Debierne, « c'est mon oncle Debieme qui » demeure à Saint-Bris !... c'est lui-même! » Elle demanda ensuite la description de l'homme, et de ses habits, qui cadra parÊiitement. Ce récit fit répandre des larmes d'attendrissement à toutes les dames, surtout à Fanchette, qui les voulait cacher sous un joli sourire : ce qui me donna une excellente idée de son cœur. Je le dis tout bas à Madame Parangon, qui en rougit de plaisir; car on sait comme elle aimait tendrement cette sœiù', et qu'elle était charmée quand on lui trouvait les qualités de l'âme.
Les visites inattendues étaient cessées, lorsque Bertrand vint dire à Toinette que mon père était arrivé. Elle monta m'en avertir. — « Allez vite le » recevoir, » dit Madame Parangon ; « nous vous » attendrons tous deux pour souper. » Je courus chez mes cousins, où je trouvai Edme Restif.
Inquiet de son fils Nicolas, comme si, au lieu de treize enfants qui lui restaient (il venait de perdre Baptiste, mort à quinze ans chez sa sœur Beaucousin), il n'en avait eu qu'un, ce bon père m'avait suivi, ne s'en rapportant qu'à lui-même, pour
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savoir si je n'avais rien à craindre, et tranquilliser ensuite ma mère. Il fut comblé de joie de ce qu'on lui avait appris, et de ce que j'ajoutai. .
J'allai ensuite prendre congé de tous mes amis, auxquels j'annonçai mon départ; mais je ne vis aucune de mes connaissances en demoiselles; je m'étais aperçu, avec transport, que Fanchette était * un peu jalouse, et je lui fus fidèle, pour la première et l'unique fois de ma vie. Mes adieux avec Loisean et Gaudet furent les seuls intéressants. Gaudet me dit : «r Un seul jeune homme va sortir d'une grande » ville; et elle sera vide pour moi. » PourLoiseau, il s'attendrit, en me disant : « Je frémis des peines » que votre cœur va connaître!... Mais peut-être » préserveront-elles vos mœurs? Mon ami, quel » que soit votre sort, du courage ! de la dignité ! Il » y en a dans votre âme... Heureusement vous » n'avez rien à craindre des objets de séduction : » ce que vous laissez ici est au-dessus de tout ce » que vous trouverez là-bas... Vous êtes plein » d'honneur et de sentiments ; mais vous avez les » passions si vives, qu'à moins d'une extrême sur- » veillance, les écarts ne seront pas impossibles. » Haï que ne vous vois-je ici de retour! car je suis » sûr que Paris vous formera, et vous rendra un » tout autre homme, en mieux : ou que n'en suis-je » à l'instant où je pourrai aller vivre auprès de » vous I Un homme qui pense est seul mon pareil ; • je suis dans une solitude complète avec les » autres... Au revoir, mon ami! car le mot d'adieu
» est trop expressif... » Restaient les adieux de Toinette, de cette bonne et jolie fille, qui avait pour moi un attachement si tendre et si désintéressé. « Je viens vous faire mes adieux, » lui dis-je en me jetant dans ses bras, « ma tant chère Toinette ! » Elle ne me répondit que par un tressaillement, et s'étant assise, parce qu'elle ne pouvait se soutenir, elle me tira sur ses genoux, m'étreignant de ses bras, comme une mère son petit enfant Je me retournai pour l'embrasser. Son visage était inondé de larmes : — « Ma fille ! » lui dis-je, « que je suis » sensible à votre précieuse amitié I — Ha ! » s'écria-t-elle douloureusement, « nous nous quittons, » peut-être pour jamais ! — Nous nous reverrons :d dans deux ans. — Ha ! les jours les plus précieux » ne tiennent qu'à un fil, et je n'irai pas compter... » sur les miens !... » Elle se leva, au bruit de la marche d'une femme. Je montai par un petit escalier qui conduisait à l'imprimerie, d'où j'entendis M»« Minon demander à Toinette si j'étais en haut avec ses sœurs ? Sur l'assurance que j'étais à l'imprimerie, mais que peut-être mon père était auprès de Madame, la belle Minon s'en retourna, sans monter.
Je pris congé de Bourgoin, de Bardet, ainsi que des ouvriers, qui tous furent très surpris de mon brusque départ, chacun d'eux ne doutant pas qu'en cas de reforme je ne fusse gardé de préférence. Mon départ volontaire me rendit leur bienveillance. En sortant de là, je courus chez le père Servigné,
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d'où j'amenai mon père avant huit heures auprès de Madame Parangon et de sa jeune sœur, qui le reçurent en père.
Le vénérable vieillard, pénétré des égards respectueux qu'on lui marquait, en fut attendri aux larmes. Puis voyant à quel point M^® Fauchette était jolie, l'homme honnête et bon me regarda d'un air d'étonnement, qui semblait me dire : <c Hé ! » qu'est-ce que c'est donc que toutes ces jeunes » filles, dont tu m'as parlé ?» On se mit à table, et l'on s'entretint, en soupant, car le couvert avait été mis dans la chambre haute, où nous n'étions que nous quatre. Madame Parangon détailla ses projets en ma faveur. Mon père ne pouvait contenir sa joie, et son cœur sensible l'exprimait par des paroles si touchantes, que Madame Parangon lui dit : — a O » respectable homme I que je serai glorieuse de voir » ma sœur votre bru ! — Je ne sais, » dit mon père, ce si mes yeux le verront; mais le jour où » Mademoiselle Françoise Bénédicte Collet (a) me » nommera père, sera le plus beau jour de ma vie. » Fanchette, par un petit mouvement qui lui attira bien des caresses de la part de sa sœur, embrassa le vieillard, en lui disant : — «Oui, papa Restif, » vous le verrez, et je verrai papa Collet et vous se » tenant la main ce jour-là... » Mon père laissa couler des larmes de joie (la seule joie que je doive
(a) On voit ici que Fanchon et Fanchette sont ^es équivalents populaires de Françoise. (N, de l'ÉdJ
lui procurer!) et, dans sou ravissement, il dit : — « Je vous bénis, Seigneur mon Dieu I car vous me 3> donnez ici plus de faveurs que je n'eusse osé vous » en demander dans mes prières!... Je vous re- )> mercie aussi, vous, Madame ; et vous, Madey> moiselle !. . . et toi-même, mon fils : que tes enfants » te rendent un jour le plaisir que tu me fais » aujourd'hui!... »
Neuf heures sonnèrent; le souper était fini : nous nous disposâmes à quitter les dames. Je devais partir le lendemain à cinq heures; je fis mes adieux. Madame Parangon m'ofiirit un baiser. Je me précipitai à ses genoux, devant mon père, et je lui baisai la main, en lui disant : — « Que serais-je sans 3> vous, sans votre indulgente bonté ? » Mais en me relevant, elle m'embrassa, et me retint même quelques instants pressé contre sa poitrine... Ho! quel moment!... Je la sens encore contre mon cœur, qui battait avec violence... J'allai ensuite à Mademoiselle Fanchette. Ici, je fus plus libre et moins ému ; je l'embrassai, et la retenant dans mes bras, je lui dis : -^ « Je vous quitte. Mademoiselle ; mais » je ne cesserai de m'occuper de vous... Fille char- » mante ! vous serez toujours présente à ma pen- » sée; et l'espoir de vous revoir un jour, me » consolera seul de la privation à laquelle je suis » condamné!... Ha! » m'écriai-je, « si j'en étais » cru!... Mais cela n'est pas proposable. — Je vous » entends !» me dit Madame Parangon ; « et je » pense comme vous... Si je m'en croyais, vous ne
» VOUS quitteriez qu'époux... Mais comment faire » goûter ce plan ?. . . Je n'ai aucune raison à donner, » qu'une envie démesurée... un vif et puissant dé- » sir... j» Je tenais toujours Fanchette dans mes bras : — « Si les obstacles venaient de ma mauvaise » conduite, que je périsse â Tinstantl... Grand » Di^u! j'appelle sur n^i ta colère, la malédiction » de mon père, et celle du sien, si jamais je me » rendais indigne par ma £aiute de cette fille char- » mante, dont la beauté n'a pas d'égale dans la 3> nature, si ce n'est... » Madame Parangon m'interrompit avec émotion : — « Vous tiendrez le » serment ; mon cœur me le dit, et ceci me ras- » sure. — Hé ! comment ne le tiendrait-il pas ? » s'écria mon père... «Voyez, Madame, voyez ! » (montrant Fanchette.) Je l'embrassai encore, cette aimable fille; je ne pouvais la quitter... Hélas! c'était le dernier bien que je perdais, et c'était le plus précieux !... Je la retenais dans mes bras ; elle était aussi touchée que moi ; ses beaux yeux étaient humides ; sa sœur laissait couler des larmes ; mon vénérable père paraissait hors de lui... Tout à coup Madame Parangon, qui avait dans cette chambre le portrait de son respectable père, nous saisit par la main, enlacés comme nous Tétions Fanchette et moi; elle nous mit devant la vénérable image : « Promettez à mon père d'être époux, et de vous » aimer à jamais? — Je le jure! » m'écriai-je. — « Je le jure ! » répéta Fanchette. — « Vous pro- » mettez de ne jamais rien faire, qui vous éloigne
» d'elle? — Ha! je le jure, Madame, à vous, à vo* » tre père, et au mien, — Toi, ma sœur, promets » de ne jamais soufirir qu'un autre te recherche ? — » Je le promets, ma sœur. — Je reçois vos ser- » ments, pour en rendre témoignage à l'Étre- » suprême... Et malheur à jamais sur ceux qui vous » forceraient à les violer ! » Elle se troubla, en prononçant ces derniers mots. Mon honorable père la soutint dans ses bras. — « Je les ai unis , » lui ditelle... Le vieillard lui baisa la main : — «Je le vois 3> de mes yeux, Madame, que vous êtes au-dessus » de tous les éloges que vous donne mon âb... » Ho quelle angélique créature le Ciel a fait sa pro- » tectrice!... » Je ne quittais pas Fanchette, et sa sœur semblait se complaire avoir notre union... momentanée. Je la quittai enfin, en disant : — « Il » semble qu'on m'arrache le cœur ! — Non, non, » mon ami; je vous réponds d'elle! » dit vivement Madame Parangon. — « Hé I de quoi me répondez- » vous ? » lui dis-je avec une sorte d'aliénation ; « répondez pour vous-même ! Si j'allais vous per- » dre!... » Deux fontaines de larmes sortirent de mes yeux, à ce mot terrible... (Je ne devais pas la pleurer sur son tombeau; je la pleurai alors!...) Elle fi^émit, en me disant : — « Voilà de tristes » adieux!... Mon intention était de les rendre plus » gais. — ccHai Madame, pardon!... Mais ce n'est » pas la première peine que je vous cause... — » Mais c'est celle que je vous pardonne avec plus » de plaisir; la cause m'en est trop agréable!... »
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J'embrassai encore Fanchette, je saisis ,1a main de mon père, et nous descendîmes.
Une heure s'était écoulée durant nos adieux ; dix heures frappèrent à l'horloge. — « Autrefois, » dis-je à Madame Parangon, en refermant entre elle €t moi la porte coupée, « c'était l'heure où je ren- » trais... Aujoujd'hui... c'est celle où je' sors... » £t ces mots si simples nous serrèrent le cœur à tous deux ; car elle me répondit, en dévorant ses larmes «t me pressant la main : — « Ce mot est le plus » cruel!... Embrassez encore une fois votre Fan- » chette... » L'aimable fille s'avança sur la porte coupée, dont le bas ne fat pas rouvert, et me présenta sa jolie bouche, que je n'avais pas encore baisée. Je tressailUs... Je frémis... Il est pris, ce baiser si doux, dont le délicieux frémissement se propage encore par tous mes nerfe au bout de quarante ans!... il est pris, et c'est la seule ^siveur que je doive jamais recevoir d'une épouse promise, donnée par sa sœur et par son père!... Je le pris, . tenant pressée sur mon cœur la main de Colette I... £n les laissant toutes deux, je m'écriai: « Mon » âme m'abandonne... et je sens... que c'est..* » pour jamais!... » Je ne savais ce que je disais... Madame Parangon soupira; je l'entends encore... « Va! infortuné! ta sensibilité, ton désespoir se » communiquent! Va... » Ce fat son dernier mot, dit à moi...
Je quittai les deux plus chères personnes que j'eusse au monde... je les quittai pour jamais... De
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ce moment, Ami Lecteur, j'ai tout perdu! et je n'ai que vingt ans!...
A trente pas, je me retournai : elles étaient encore sur la porte ; mais je ne voyais que du blanc. — « On imaginerait, » dis-je à mon père, en l'arrêtant par la main, « que Madame Parangon est cou- » verte d'un linceul?... Voyez, mon père? — » Non, non, » me dit-il... Je le quitte; je m'élance vers la porte. On venait de la refermer. Je ne frappai pas, mais j'écoutai. Madame Parangon, au pied de l'escalier de sa chambre haute, où elle allait monter avec Fanchette et Toinette, dit à sa sœur : — « Je pleure malgré moi, ma chère ! ces adieux sont » déchirants!... Hé! pourquoi?... » Je ne compris pas le reste : elle montait, et d'ailleurs, la porte de toile était, fermée ; je ne l'entrevoyais que comme une ombre. J'entendis encore sa voix, mais comme suffoquée... Tout cessa. Ce fut Toinette qui ferma la croisée; je la vis; je ne vis qu'elle (i)...
Je revins à mon père, qui m'attendait. Je lui dis que la porte était fermée : — « Allons, allons, » me dit-il... a O la respectable sœur! ô l'aimable fille! » disait en marchant le bon vieillard; « j'ai cru voir » Rose Pombelins et sa sœur» ,.,(a) Il les louait toutes deux, repassant ce qu'elles avaient dit et fait; mais ses paroles ne charmaient pas ma douleur; je pous-
(i) Ho! ho! je fonds en larmes, en relisant ce trait, le 27 Mai 1788, au bout de trente-trois ans ! Je fonds en larmes, le 12 Auguste 1790! le 12 Mai 1791 ! le 5 Décembre 1794, en casant / le 12 Février 1795, en lisant la tierce!
(a) Voir la Vie de mon père, (N. de VÊd.)
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sais de profonds soupirs... ^ notre arrivée chez mes cousins, je parlai de la rencontre du vieillard Debieme. Mon père le connaissait; il me promit de le voir, en repassant par Saint-Bris. Il était onze heures quand nous nous couchâmes, et la fatigue me fit dormir, mais non d'un sommeil tranquille. Un songe eôrajrant, qu'éveillé je croyais encore une réalité, porta le trouble dans mes esprits, et me fit sauter à terre.
Je rêvais que je partais : le coche quittait la rive ; la planche se baissait, quand je vis Madame Parangon tomber dans Teau. Je veux m'élancer pour la secourir. Son mari furieux m'en empêche : il me présente la pointe d'une épée, qu'il appuie sur ma poitrine... Cependant Colette était emportée par le courant. Deux monstres hideux la saisissent. Je repousse son mari ; je saute à terre ; je vole à son secours*.. Toinette est là : « — Plus de remède! » dit-elle éplorée; « elle en mourra... » Colette alors disparait; je ne vois à sa place qu'un corps sanglant, que des bêtes féroces déchiraient au milieu du bcns du Boutparc... J'étais en sueui:. Je pousse un cri I... Éveillé, je cherche encore les objets de mon effi-oi. Je me croyais parti, endormi, et m'éveillant dans le coche. Je ne sais quelle heure il était; mais en ce même moment^ il passa dans la rue, devant la porte d'Edmée, quelque chose que l'on traînait, une femme poussait des gémissements : je saute ou je crois sauter du lit : je mets la tête à la fenêtre... Je ne vois rien que la triste et ténébreuse solitude
d'une rue désçrte... Je n'ai jamais pu savoir si je m'étais réellement levé; ou si c'était une continuation de mon rêve. Je crus me recoucher et me rendormir... A quatre heures, mon père m'éveilla.
Le coche part à cinq heures : je me hâtai de m'habiller. Mes cousins parurent avec leurs femmes.. Ils portèrent mes paquets. Mon père voulut aller entendre la messe à la cathédrale. Je l'y accompagnai. Mais tandis qu'il priait, je m'échappai; je courus du côté de l'Horloge, pour voir encore une fois la porte de Madame Parangon. Je saluai cette maison en pleurant; j'en baisai le seuil, et je m'écriai : « Adieu I adieu ! berceau de ma jeunesse et de ma » raison ! où j'ai tout éprouvé : plaisir et peines , » bonheur et remords; que je suis peut-^tre des- » tiné à regretter toute ma vie, adieu!... Tu ren- » fermes encore ce que j'ai de plus cher ! conserve » ce précieux dépôt, pour me le remettre un^jour I ... » Je rebaisai le seuil de la porte, et je me hâtai de rejoindre mon père. La messe finissait. Il se douta d'où je revenais; mais il ne m'en dit rien. Nous descendîmes au port; nous y trouvâmes Jean et Bertrand Mairat, Catherine, Edmée, Loiseau, Bourgoin, tous les ouvriers, Gaudet, Burat, Baras-Dallis, Léger, Dhall, Colombat, Maufront, Tulout, etc., ce qui formait plus de cinquante jeunes gens des différents quartiers de la ville, qui me firent tant d'amitiés, que mon respectable père en était dans une surprise d'admiration. — « Ho mon oncle! » lui dit Edmée, « vous ne savez pas comme mon cousin
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» sait se faire bien venir de tout le monde, par ses » bonnes façons, et comme il est aimé? — Tant » mieux ! tant mieux ! ma chère nièce ; il tient donc 3> de mon honorable père?... » Mes amis, à ma prière, n'entrèrent pas dans le coche, qu'ils eussent rempli; nous nous quittâmes sur le port. Je pris, devant eux, congé de mon respectable père, à qui je recommandai mes respects pour ma mère, mes amitiés à mes frères et sœurs, et à tous mes parents; puis je lui rappelai le vieillard Debieme. Mon père me répondit : — « Dans trois heures, je » le verrai... Nicolas! je n'oublierai jamais les heu- » reux moments que tu m'as procurés. — Ha ! mon » père I peut-être sont-ce les seuls, et qu'hier était » pour vous le jour de mes noces? — Tu fais bien » de tempérer ma joie; elle était trop vive! » Ce furent les dernières paroles que nous nous dîmes. Mon père se retira, un nuage sur les yeux... Cependant ce que j'avais dit du vieillard Debieme donna occasion à Tulout de raconter ce trait à mes amis, et d'apprendre à mon père ce que j'en ignorais moi-même...
On allait jeter la planche, lorsque j'aperçus Toinette accourir. Mon cœur tressaillit. Elle entra rapidement, me remit un supplément de provisions, deux perdrix, trois bouteilles d'excellent vin, et quelques biscuits. Je remerciai l'aimable fille avec transport, en lui disant : — « Ha! c'est le cœur, le » cœur... de toutes deux... de toutes trois!... » Toinette, suffoquant, s'échappa, et la planche tomba
SOUS son dernier pas... De cet instant, les liens qui m'attachaient à mon cher Auxerre furent brisés, et mes quatre années de bonheur finies... Bertrand entra dans le coche, pour me conduire jusqu'à Bassou. Jean remmena aussitôt mon père. Les deux épouses restèrent sur le rivage. Je voyais, en m'éloignant, l'honorable vieillard entouré des jeunes gens et des ouvriers imprimeurs, qui tous lui donnaient des marques de respect. Je crus voir Toinette lui parler a la porte Saint-Nicolas... — « Mon oncle » est respecté partout : voyez! voyez!... » me dit Bertrand. Je saluai Edmée, qui restait immobile sur le rivage. Elle fit un geste douloureux, et parut essuyer des larmes... J'excitais des regrets alors; j'étais aimé... A présent, je suis indiflPérent à tout le monde! Infortuné! tout ce qui m'aimait m'a précédé dans le tombeau!...
Nous enfilâmes le pertuis, et les arbres me dérobèrent la vue du port et de la ville; en un instant, j'en fiis à mille lieues!... Deux heures après, nous arrivâmes à Bassou ; mon cousin me quitta^ et je me trouvai seul enfin... Je le désirais, pour me livrer aux réflexions qui m'assaillaient sur ma nouvelle situation
O mon Lecteur ! qui viens de lire cette IV"*« et belle Épooue de ma vie, as-tu remarqué comme le Sort Élit à la Jeunesse des offres séduisantes, qu'elle s'imagine, l'insensée! qu'il répétera toujours? Mais, ô jeunes gens! il ne les fait qu'une fois!... As-tu remarqué comme toutes les pertes que j'essuie sont
irréparables, sans que je m'en donte ?... As-tu remarqué comment tout me riait alors?... Haï il fallait profiter de ce temps heureux, du moins pour me mettre dans le chemin qui conduit à un état sûr! Je ne le fis pas; je comptais sur mon amie... excusable que j'étais cependant... Mais le sort qui, jusqu'à ce moment, a joué avec moi, comme avec un enfant gâté, encore aimable et naïf, va me traiter désormais avec une sévérité cruelle ! Mon printemps est fini. Je vais entrer dans les dévorantes ardeurs de Tété brûlant. L'automne suivra : puis l'hiver; puis la mort!...
Làbitur occulte, fallUque volatiîis atas, Et cekr admissis lahitur annus equisl
Ovid. H Amor, Eleg. 8, v. 49.
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