MON COMPAGNONNAGE I755-I
Qjielque soit ton malheur, en u misère extrême, Évite, ami, surtout le mépris de toi-même !
Mon poème de miis (a),
Quis non e timidis agri contagia vitet, Vicinum metuens ne trabat inde malum ?
Ovid. de Ponto,
UXERRE cessa d'être ma patrie le i^"^ Septembre 1755, et Paris la devint le 3. Dés que j'aperçus les édifices, mon cœur se serra... Prévoyais-je donc ce que je devais y trouver? « O Paris I » m'écriai-je, « quand te quittcrai-je, pour retourner » auprès d'Elle I » J'allai descendre chez mon beaufirére, époux de Marie, la plus jolie de mes sœurs.
(a) Son poème des Fastes?
(N. de rÉd.J
Le lendemain 4, je cherchai mon ancien camarade Boudard. Je ne faisais pas grand fonds sur lui; je ne l'avais connu qu'un polisson : je trouvai, non sans quelque surprise, un grand garçon de six pieds, l'air grave et sensé, ayant un langage afîectueux, et surtout un cœur obligeant. Il me reçut avec une tendresse de frère ; sur-le-champ il s'empara de moi, et me promit de me procurer une bonne imprimerie. Il était à celle des Galeries du Louvre, C'était Renaud, son ancien camarade, sorti d'Auxerre avant mon arrivée, qui lui avait ménagé cette place : il espérait de m'en trouver une pareille, très avantageuse dans ma position, à cause du goût épuré qui régne dans cette Typographie, bien supérieure aux Didot, ces corrupteurs punissables de notre onhographe, par le retranchement du / long, si différent, par sa prononciation du s rond (i), aux Pierre, aux Prault, et à
(r) Ainsi, loin de perfectionner notre orthographe, ils l'ont gâtée, en nous enlevant une consonne qui a la prononciation du c doux, dans le mot ce,' pour ne nous laisser que le s adouci, de cAose, rose, dose, raison, etc. Aussi la plupart des enfants prononcent-ils aujourd'hui, vraisemblable, inzertion, ziduction, etc. Qui d'abord imagina ce retranchement du /long? Dorât, le futile Dorât! C'est ce grand homme que les Didot se sont empressés de suivre ! Et ce sont les ignorants, les peu réfléchissants Didot que la tourbe stupide des imprimeurs et des fondeurs s'ent empressée d'imiter l Cela est au point que les uns refusent d'employer le y long, et les antres de le fondre. On en a la preuve dans cet ouvrage, où je suis quelquefois contraint d'employer mal à propos le s rond, parce que les fondeurs du citoyen Beaumarchais, serviles sectateurs des Didot, ont refusé de m'en fondre... Je sais bien qu'avant Dorât et les Didot, personne, si ce n'est
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tous ces prétendus artistes que vanté l'ignorance. En attendant, Boudard, très occupé alors, me remit entre les mains d'un de ses commensaux, avec lequel je parcourus la ville. 11 était en pension chez une jolie femme, épouse d'un confrère, nommée Madame Lalletnand, et il m'y fit loger.
Le même jour 4, j'écrivis à M"« Paraogon et à M"« Fanchette : la lettre pour celle-ci était incluse dans celle de sa sœur. Je ne les rapporterai pas; je m'observais toujours beaucoup, en écrivant à cette dame.
moi, n'avait imaginé de faire un usage intelligent du /long et du s rond ; que ce dernier était toujours un s final : mais d'où vient, lorsqu'on eut fait cette observation au C Beaumarchais, que celui-ci l'eut approuvée, qu'il l'eut présentée à l'Académie, qui l'approuva aussi ; d'où vient, dis-je, cet usage intelligent n'a-t-il point prévalu ? et que la stupide ignorance des Didot a été accueillie par tout le monde? C'est tme fatalité attachée aux choses humaines, qui nous donne une propension vers l'absurde, plutôt que vers la vérité... En impriouint lacantilène du Métastase, qu'on a vu plus haut, (a) je me suis aperçus que l'on ne pouvait orthographier de l'Italien sans le/long ; parce que cette langue a les deux s encore plus différenciés que la nôtre (Revoyez cette cantilène, pour les exemples des deux genres). Ainsi donc les Didot, par une coupable et punissable audace, non seulement nuisent à leur langue, mais font tomber sur la Nation entière le ridicule de leur ignorance et de leur manque de bon stfns. On peut regarder comme le fléau de notre orthographe, les Didot, imprimeurs et fondeurs. Les irrégularités motivées que l'on trouve dans cet Ouvrage-ci, ne sont d'aucune importance; elles ne seront qu'un caprice, pour celui qui n'en comprendra pas la raison.
(a) Tome VI, page 229. (N. dt F Éd.)
Le dimanche 7, Boudard étant libre, il me tint» fidèle compagnie. Le 10, j'eus une place de passade; et le lendemain, j'eus l'assurance d'une plus solide. Je vis PoUet, de Sens, un de mes anciens camarades d'Auxerre, le dimanche 14; et le même jour, Caulette, contrôleur des coches par eau, qui m'avait causé tant de jalousie, me remit un paquet de la part de M"« Parangon et de M"« Fanchette. Elles étaient encore ensemble. J'allai voir M. Parangon chez sa mère. Il me reçut froidement, quoique avec certaines démonstrations d'amitié, beaucoup d'ofifres de service pour me placer, etc. Je le remerciai. J'avais quelque chose de plus flatteur dans la lettre de Colette et de ma jeune amie : toutes deux me recommandaient de les aimer; de bien connaître mon art et de travailler à y devenir célèbre un jour. Elles vdl assuraient de leur constante amitié. Elles ajoutaient que mon père était venu prendre congé d'elles, et qu^ elles V avaient encore plus goûté \ de sorte que Fanchette ne l'appelait pas autrement que son second papa... Ha! j'étais bien léger alors ! (on va le voir). . . comme tous les gens heureux.
Le même jour, étant allé chez ma sœur, j'y vis une très jolie personne, son amie, appelée Madame Greslot; elle était mariée, à ce que j*entendis. Je fis une demi-liaison avec elle.
Le 22 Septembre, le zélé Boudard, qui travaillait pour moi sans m'en rien dire, était parvenu, secondé par Renaud, à me procurer une place au Louvre : c'est là que je connus ce dernier, el n'eussé-je que
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cette obUgation à Boudard, elle serait de nature à mériter toute ma reconnaissance.
Le dimanche 28, j'écrivis à tous mes amis d'Auxerre une lettre commune que j'adressai à Gaudet (quant à Loiseau, je me réservais de lui écrire en particulier); je donnai ma missive à Bourdeaux, cousin d'Annette, qui la remit exactement. J'ai su depuis que cette lettre fiit lue trois fois, aux salles de danse, en présence de tous les garçons et de toutes les jeunes filles qui avaient coutume de m y voir, et que Marianne Tangis y était... O bons enfants, je vous remercie de votre amitié! Hélas! nous ne nous sommes jamais réunis depuis!...
Dans l'aprés-dînée, un de mes nouveaux commensaux, amoureux d'une jolie fille de la rue Saint- Martin, me mena chez sa maîtresse. J'étais si troublé, depuis mon arrivée à Paris, que je n'étais pas encore rentré dans mon cœur; je me répandais, je m'étourdissais ; parce que, dés que j'étais seul, des larmes involontaires coulaient de mes yeux; je pleurais... Colette, Fanchette, Marianne, Rose, Annette, Ferrand, Ursule Meslot, Joséphine, mes simples connaissances, tout m'attendrissait; un ennui à la Suisse se glissait dans mon sein;... je cherchai à m'étourdir moi-même... Ce commensal se nommait Armand; sa maîtresse avait une jeune amie, appelée M"« Charlotie Merey. Je trouvai Charlotte agréable; mais je ne voulais pas m'attacher. D'ailleurs, tout considéré, M»« Greslot m'aurait plu davantage, et elle paraissait goûter mes compliments. Dés que je paraissais
chez ma sœur, elle y venait comme sans dessein... J'allai seul chez mon beau-frére, en quittant Armand, et j'y vis la charmante femme. Nous eûmes un moment d'entretien très particulier, où je lui dis honnêtement combien je la trouvais aimable. Elle me lança un regard... que je ne sus comment interpréter; car il était sévère, ou triste, je ne sais lequel... Un instant après, elle me dit : « Votre sœur parle » souvent de vous ; je crois qu'elle vous aime infini- » ment; elle nous a raconté plusieurs fois tout ce » que vous disiez à votre premier voyage, et cela » nous a bien fait rire!... » La voyant me traiter avec familiarité, je repris la déclaration de mes sentiments, et j'ajoutai à ce que j'avais déjà dit : — «Mais, » Madame, vous êtes marié... ainsi, je me compor- » terai à votre égard avec la retenue et le respect » qu'exige le lien où vous êtes engagée. Je vous » aimerai comme amie, si vous le daignez permettre^ » et sous ce titre, qui ne blessera pas vos devoirs, » ni les miens, je vous chérirai sans offenser ni Dieu, » ni les hommes. — Ha ! » me dit-elle, « on m'a » mariée malgré moi! Ce mot dit assez que je ne » puis ni ne dois vous voir!... Plus j'y^ii trouvé de ». plaisir, plus je m'en priverai; car en écoutant » l'aveu de vos sentiments, j'ai senti qu'il y avait du » danger pour moi! Ainsi ne m'en parlez plus. » Voyons-nous ici, avec une sorte d'indifiérence, » jamais ailleurs; car j'aime mon devoir, quoique » je haïsse mon mari. Je considère votre sœur, qui • » a des sentiments de religion et qui m'a toujours
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x> fortifiée; «ar elle connaît mon cœur comme moir. » même, hors ce qu'il y a... pour son frère... » Cette aimable Parisienne m'ouvrait ainsi naïvement son âme; et comme j'étais encore bon, à quelques écarts prés; que Madame Parangon existait, je résolus de la seconder dans ses honnêtes résolu-^ tions. Je proteste que ce fut mon vœu sincère... Le soir, ma sœur ayant appris que son mari était absent, elle la retint à souper. Je la reconduisis à onze heures. Son mari n'était pas rentré. Je ne sais comme cela se fit, mais... une caresse... suivie d'une liberté, amena une chute complète... Je ne pouvais en croire la réalité, en m'en revenant... Cette jeune femme n'avait point eu d'enfants : elle en aura un.
On me dira qu'on ne s'attendait pas à cette chute, après mes adieux à Madame Parangon!... Certainement, si }e faisais un roman, je choquerais les mœurs et la vraisemblance : mais je £ais une histoire où les faits me commandent le récit... Je rends Thomme tel qu'il est, et non tel qu'il devrait être -: emporté par la nature et les objets présents, malgré son cœur et la raison. Celui qui sait résister au plaisir présent est l'homme rare et vertueux; celui qui succombe est l'être ordinaire et faible.
Le dimanche 5 Octobre, j'entendis, je ne sais comment, parler de mon aventure avec M"*® Greslot. Je fus très intimidé; je n'osai me rendre chez ma sœur. On saura comment celle-ci était instruite... Me trouvant désoeuvré (car je n'étais pas encore lié
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avec Renaud), je retournai avec Armand chez sa maîtresse. J'y trouvai, outre Charlotte, une jeune éveillée, qu'on appelait M^^« Louise Lemaire, et qui me plut beaucoup... Je lui faisais ma cour depuis une demi-heure, lorsqu'un jeune fat entra bruyamment, en détonnant la romance, V Amour m'a fait la peinture, qui ne faisait que de paraître. Les trois filles étaient folles de l'homme, de l'air, et de la romance; mais surtout Louise, auprès de laquelle il s'établit, sans égard pour la position que j'avais prise. Je le regardai de travers : il n'en tint compte. Charlotte me dit : — « Vous le méritez bien ! La » dernière a toujours raison avec vous l » Je souris, et lui baisai même la main. Le fat chanta la romance. Je l'écoutai parce que je voulais la savoir. Lorsqu'il l'eut achevée, en écorchant les paroles, et en chantant faux, je me donnai la satisfaction de le mortifier, en lui disant durement : — « Vous la savez » mal! — Dites-la mieux, si vous le pouvez? — » Oui, je vais la dire. » Je l'avais retenue : je la commençai, en donnant à l'air le ton de sensibilité qui lui est propre, et surtout en rétablissant les vers, estropiés par l'automate :
Moi Le Fat
L'Amour m'a fait la peinture La mçrt m'a fait la ceinture
De Daphné, de ses malheurs : De Dané, de son maiheur :
J'en veux tracer l'aventure; J'en veux conter Iz. peinture ;
Puisse la race future Puisse la rage future
'L'entendre, et verser des L'entendre et porter des pleurs ! fleurs !
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Daphné fut sensible et belle, Dané l\xipaisibU et belle,
Apollon sensible et beau : Apollon visible et beau ;
Sur eux l'Amour, d'un coup d'un cou-
d'aile, pelle,
Fit tomber une étincelle Fit lancer une étincelle
De son dangereux flambeau. De son langoureux flambeau \
Daphné, d'abord interdite, />««/ fut d'abord subite.
Veut éviter Apollon ; Veut éviter Apollon ;
Il s'approche, elle l'évite. Sous le porche elle l'évite.
Mais fuyait-elle bien vite ? Mais fuyait-elle si vite ?
L'Amour assure que non ! L'Amour nous jure que non !
Ce Dieu, qui vole à sa suite, Ce Dieu qui vat h sa poursuite,
De sa lenteur s'applaudit ; De sa valeur s'applaudit ;
Elle balance, elle hésite, E^e balance tout de suite,
La pudeur hâte sa fuite, ^-^ rougeur marque sa fuite.
Le désir la ralentit. ^^^ V Amour la raccourcit.
Il la poursuit à la trace, ^^ ^^ conduit à la trace,
Il est prêt à la saisir : ^^ «st prêt à la tenir :
Elle va demandant grâce. ^^« ^^^^^^ '" ^*^^^^ 8^^^®'
Une Nymphe est bientôt lasse, ^^^ fi^^' ^^^ bientôt lasse.
Quand elle fuit le plaisir ! Quand elle sent Ip plaisir !
Elle s'adresse, éplorée, ^<^^* trouvant une sorte de
Au Fleuve de ces climats : lacune au sens de la romance,
« Hal » dit-elle, désolée, et voulant rendre phts sensible
« Je vous réclame, Pénée! T ignorance du fat, f ajoutai
» Mon père, ouvrez-moi les deux couplets, sans beaucoup
* ^'■^^ ' * rêver, ce rythme étant très
-*Osetejeterdansl'onde,> f^'^'^ '^ ^^'^''^ ^^'' ^'''''
Répond le Fleuve touché ; ^*^^ ^ '^ ^''''^' ^"^«^ ^« ^
« Dans ma retraite profonde, ^^"** ^^ première nombreuse,
» Le Dieu par qui voit le h fa^ cependant asse^ embar-
» Monde rassé au second couplet, à
» Voudrait en vain te cher- cause du second vers, et je fus » cher. » forcé à faire rimer, au der-
nier, un infinitif avec un participe. Ils furent applaudis des Belles :
Elle s'élance. Elle n'ose. Elle soupire, elle n'ose,
Son père voit ses combats, Son père voit ses hélas !
Et par sa métamorphose, Et par sa mêtemphicose ,
A sa défaite il s'oppose : A sa parfaite il s'oppose :
Daphné ne l'en priait pas ! Dané ne s'en souciait pas !
C'est Apollon qu'elle im- C'est par Potion qu'elle implore ; plore,
Sa vue adoucit ses maux, Sa vue endurcit ses maux,
Et vers l'ami qu'elle adore, qu'elle abhorre,
Ses bras s'étendaient encore Ses bras s'entendaient
En se changeant en rameaux ! chargeant en fardeaux.
Quel objet pour la tendresse pour la tristesse
De ce malheureux vainqueur ! valeureux
C'est un laurier qu'il caresse, . . . une souche
Mais sous l'écorce qu'il presse, la cosse
Il sent palpiter un cœur ! Il sent démener un cœur !
Ce cœur ne fut point sévère ; Ce cœur ne fut point colère;
Et son dernier mouvement Et son dernier sentiment.
Fut, si l'Amour est sincère, Fit que l'Amour est sincère,
Un reproche pour son père. Un reproche pour son père.
Un regret pour son amant. Un baiser pour son amant.
— a Ha! vous avez raison! » me dit la maîtresse d'Armand; <r j'y entends quelque chose, et je n'y » entendais rien, comme Monsieur la disait. — Il » me semble, » dis-je alors, « que lorsqu'on veut » donner une chanson nouvelle à des dames...
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» qu'on est mis d'un certain... genre, qui annonce » de la prétention, on devrait savoir ce qu'on » chante, et surtout l'entendre ; savoir parler ! — » Je n'ai pas mis d'importance à cela, » reprit le petit-maître; ce mais je n'avais jamais entendu les » deux couplets que vous nous avez dits, après : » Quand elle sent le plaisir (i). » J'éclatai de rire, un peu en fat, je l'avoue!... Je ridiculisai toutes les expressions du petit-maître; et je le poussai si rudement, par mes observations mordantes, que la maîtresse de mon conducteur me pria tout bas de ne pas la désobliger. Je hii montrai, sur-le-champ, toute la complaisance qu'elle pouvait désirer : ce qui me remit bien dans son esprit et dans celui de Louise Lemaire, qui m'avait pris pour un tapageur, et qui dit à son amie, après notre départ : — « Il est rail- » leur, mais il est poli, et sait parfaitement vivre ! » Dés que tu lui as eu parlé, il a moAtré sa bonne » éducation. »
J'appris le jeudi, jour de la Saint-Denis, que le fat avait été remercié de ses visites par Louise ellemême. M"« Charlotte était encore absente; je la demandai : on me dit qu'elle était retournée dans sa province. Je, crus voir un complot formé, entre Armand et sa maîtresse, de me lier avec la jolie Lemaire. Je sentis ma faiblesse, et que cette jeune fille pourrait former une attache douloureuse à rompre ; je voulus tenir ma parole donnée à M^^« Fan-
(1) Voyez le Drame de la Vie^ p. 215-223.
chette; ainsi, je cessai d'accompagner Armand chez sa maîtresse. C'est l'unique fois de ma vie que j'aie eu quelque fermeté contre les goûts qui m'entraînaient. Peut-être ne me venait-elle que de mon autre goût pour M"« Greslot, que je n'osai plus aller chercher chez ma sœur, et d'un songe que j'avais eu dans la nuit du mardi 21 au mercredi 22 Octobre. Je rêvais que j'étais auprès de Madame Parangon, à deux ans plus haut, et que je lui faisais une déclaration; elle m'écoutaitavec attendrissement, et, tirant un portrait qu'elle avait dans une jolie boîte, elle me dit : « Je vous donne ce portrait, voilà celle qu'il » faut aimer. — Ha! » lui dis-je, « c'est M"« Fan- » chette! — Elle-même; c'est ma sœur. — Ma- » dame!... je vous demande pardon de vous avoir » aimée ! c'est elle... elle seule que je vais aimer à » présent. » Je me prosternai devant elle, et je baisai son soulier rose (le même que j'ai encore). — a Oui, » me disait-elle, « c'est elle qu'il faut aimer, » aimer à jamais ; car c'est ma sœur qui légitimera » nos sentiments... » Voilà mon songe, et le charme des songes, quand ils sont vifs, est toujours plus fort que celui de la réalité...
Le même jour 22, j'appris que Jeannette Demailly était à Paris; je désirai de savoir sa demeure, pour converser avec elle de nos connaissances d'Auxerre; mais je n'y réussis pas alors.
Il faut dire ici, qu'après mon entrée à V Imprimerie royale, Boudard m'avait proposé de quitter notre pension de M"* Lallemand, trop éloignée de notre
laboratoire, et de nous établir dans la rue des Poulies, à Thôtel du Saint-Esprit, avec un horloger nouvellement arrivé d'Auxerre, appelé Chamhon, qui, par le genre de ses occupations, devait être sédentaire, tandis que nous étions à notre travail : ce qui nous donnait la facilité de préparer notre nourriture, le pot-au-feu de deux jours l'un, et un rôti au four le soir. Les charges furent partagées : Boudard, comme le plus entendu, allait à la boucherie; je portais le rôti au four, et j'allais avertir de nous le rapporter; j'achetais en outre les racines, les légumes^ le charbon, le bois; Chambon mettait le pot-au-feu, le soignait; nous lavions notre vaisselle tous les huit jours, le dimanche aprés-diner. Cet accord subsista dans toute sa perfection, jusqu'à ce que deux femmes fassent venues occuper un cabinet à côté de notre chambre (i). Nous dépensions pour notre nourri- .
(i) En voyant pour la première fois, aux Italiens, la petite pièce où trois jeunes artistes vivent fraternellement avec la jolie Bonne, je me rappelai cette aventure de la rue des Poulies, et je me dis : « La voilà honnestée. » Je pensai ensuite que c'était un amalgame de celle d'Argeville, ou Argenyille, ou Largeville, et de Jeannette... La vérité est que ce n'était ni l'une ni l'autre, car l'auteur n'a pas vu mon manuscrit. Il est vrai qu'il fut lu en 1784, par Fontanes et Joubert (Scaturin et Naireson) •; mais ces deux hommes n'auront pas raconté les deux traits. Pourquoi ne se seraient-ils pas géminés ? pourquoi l'auteur de la pièce n'aurait-il pas inventé ? Ce qui est dans la nature humaine peut tomber dans l'imagination d'un homme... Aussi en ai<je toujours extrêmement voulu à Fréronpère, ce vil libertin, suppôt, pour de l'argent,
ture trois livres par semaine, et nous mettions en bourse douze livres, Boudard et moi, les ouvriers n'ayant alors que cinquante sous par jour à Tlmprimerie Royale ; les cinquante autres, des cent sous alloués par le Gouvernement, restaient au directeur, qui nous faisait en outre travailler pour son compte. Cet homme, de la famille des mêmes Anisson, de Lyon, dont parle Guy Patin, a fait par ce moyen une fortune immense! Il a marié sa fille, ou plutôt quinze cent mille livres de dot, au marquis de Lambert, outre un trousseau de quatre cent mille livres. C'est le frère de cette marquise, qui est aujourd'hui (1784) directeur à la place de son père. C'est un sot, avare jusqu'à la cruauté : il a fait de l'Imprimerie Royale (aujourd'hui Nationale), une geôle, où tous les ouvriers sont enfermés, pour être lâchés . comme de vils animaux, aux heures de prendre leurs repas. Si son père a gagné quatre millions environ, il faut espérer que le fils en gagnera dix, de la manière dont il s'y prend. Mais pourquoi, les ouvriers ont-ils la bassesse de se laisser emmuseler par ces méprisables tyrans subalternes?... On était libre de mon temps, et mon col n'est point flétri par l'empreinte de la chaîne de l'esclavage!... [Leschoses ont bien changé^epuis 1784! Anisson gagna
du despotisme civil et religieux, qui allait toujours accusant Voltaire de plagiat, guidé par de vieux bouquinistes qui rencontraient quelques carcasses d'idées, approchantes des idées fraîches et fleuries du Prince des philosophes...
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la guillotine en 1794, et les ouvriers sont devenus d'une insolence intolérable : Medio tutissimus ibis,]
Ce fut par Chambon que j'appris l'arrivée de Jeannette Demailly; il savait sa demeure, mais il eut la fantaisie de me la cacher.
Le dimanche 26, à l'instant où j'étais un peu troublé par cette contradiction de l'horloger, Armand vint nous voir, et j'eus la faiblesse de me laisser entraîner chez sa maîtresse. Louise Lemaire y vint un instant après : elle prit avec moi un petit ton d'autorité à la Rose; elle se croyait déjà sûre de sa conquête. Ce ton me déplut au point, qu'étant sorti sous un prétexte, je ne rentrai pas; je me rendis chez ma sœur, où je trouvai M™« Greslot. Outre que mes regards parlèrent trop clairement, car ma sœur et mon beau-frère entendirent leur langage, ma sœur m'apprit que la jeune dame, repentante de sa faute, la lui avait avouée. Victoire Scofon (c'est le nom de fille de M"« Greslot) me déclara, devant M, et M"® Beaucousin, que par une suite de son amitié pour ma sœur, qu'elle chérissait, elle m'avait aimé, en dépit d'elle, dès la première Vue; mais... qu'elle m'ôterait, par la suite, les moyens de la voir, encore qu'en ce moment elle n'en eût pas la force... En effet, nous n'eûmes plus qu'une entrevue, dans laquelle j'appris sa grossesse. Ensuite, sûr d'être aimé, je sentis que j'allais perdre cette femme intéressante, et moi-même avec elle; je pris assez d'empire sur ma passion (d'ailleurs connue de ma sœur,
et qui ne tarderait pas à l'être de toute ma famille), pour écrire la lettre que voici :
A Madame Greslot.
<c Acceptei le sacrifice de tout le plaisir que je trouvais à vous voir : je le fais à votre bonheur et à votre vertu. Oui, Madame, c'est à vous que je m'immole. Persuadé qu'on ne peut trouver le bonheur que dans son devoir, j^ai enfin senti que j'étais moins votre amant que votre plus cruel ennemi, en cherchant à vous faire partager mes tendres sentiments. Vous rCave\ rien à vous reprocher: c'est une sorte de consolation pour moi. Mais croyez, Madame, que si j'avais pu contribuer à votre félicité, en vous restant fidèlement attaché, jamais je n'aurais cessé de vous adresser Vhommage de mon cœun et de tout moi-même. Vous m^ave\ été bien chère! mais à r instant où je renonce au bonheur de vous voir, vous me l'êtes plus que jamais; avec une passion médiocre, je demeurais votre amant; avec les sentiments distingués que vous m'inspire^ aujourd'hui, je m'éloigne; mais votre image chérie sera éternellement au fond de mon cœur. »
Après cet acte de vertu, je fus très ennuyé, très malheureux! Je manquais de connaissances; mon déplacement m'avait ôté le goût de l'étude; je comptais sur l'imprimerie, et je m'y bornais. Je commençais à vivre en automate, qui travaille la semaine, et qui se repose le dimanche : car c'est à l'époque de mon arrivée à Paris, ou quelque temps avant, qu'on
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peut placer le commencement des douze belles années de ma jeunesse que j'ai entièrement perdues, tant pour me nourrir Tesprit que pour m'avancer; ces douze fatales années ont décidé de mon sort et ont marqué ma place... Je m'ennuyais donc (si pourtant ce terme n'est pas impropre), et je ne goûtais aucun amusement, par ma faute; car je m'étais fait faire un habit noir, et je pouvais me présenter; mais ne connaissant pas encore les Spectacles, je restais dans notre chambre, tandis que mes deux commensaux allaient se divertir. Ma plus douce occupation était de relire, dans mes Cahiers, ce qui m'était arrivé les années précédentes : cette lecture me rappelait tout ce qui m'avait plu, tout ce que j'avais aimé, surtout Colette... Les jours où je lui avais parlé me redevenaient présents; je versais des larmes; je lui étais plus fidèle, absente, que lorsque je pouvais la voir et lui parler tous les jours I Je poussais des cris, aux dates de ces entretiens que j'ai rapportés, et trop bien gravés dans ma mémoire pour que jamais ils s'en effacent... Mais elle vivait encore ; je croyais la revoir un jour, être son frère ; mes larmes étaient délicieuses!... Je m'écriais : « O femme divine! je vous ai quittée! je ne jouis » plus de votre céleste présence!... mais je vous » porte dans mon cœur!... Aimable Fanchette! je » vous adorerai un jour I...
Mais le temps marche, mon ami Lecteur; il vole avec rapidité ; je le vois tenant la fatale faulx, dont il va trancher la belle fleur qui faisait l'ornement de
ma vie!... Déjà mon bonheur n'était plus qu'imaginaire. . . Je ne devais jamais revoir Colette, qui seule pouvait le réaliser... Quelle puissance nous séparait donc ? L'Éternelle Justice, qui ne veut pas que ses lois puissent être impunément violées!... Pourquoi, mon Lecteur, t'occuperais-je des années vides de ma vie? Hélas! passons, passons les temps où j'ai existé sans avoir vécu! Elles ne t'apprendraient rien, et tu n'y verrais que ma nullité ! Sans force, sans énergie ; devenu simplement ouvrier, ne m'occupant que du mécanisme de mon art, et un peu de la librairie, pour en traiter un jour, j'avais perdu ma personnalité, ce qui me distinguait, pour n'être plus qu'un garçon ordinaire... Et je trouverai des gens qui m'en loueront!... Que dis-tu, malheureux? Es -tu le maître de retenir quelque chose? Dépouille-toi! mets-toi nu! fusses-tu aussi plat, aussi gourmand qu'un Lineveru; aussi fou, aussi méchant
qu'un Lyniarrcy montre toute ta turpitude !
Ce fut le 30 Novembre que je finis mes Fastes, du moins où ils en sont restés. J y retraçais mes adieux avec toutes mes connaissances d'Auxerre; j'y consacrais la mémoire de l'aimable Marianne; j '3^ parlais de Rose, et j'y exprimais les sentiments adorateurs que méritait Madame Parangon. Je vous y louais, aimable et jeune Fanchette, à qui jamais, pas même du fond de mon cœur, je n'ai osé adresser un reproche : je ne vous méritais pas. Votre sœur pouvait seule me rendre digne de vous... Ho! cette respectable femme, comme elle aimait la vertu!...
Elle m'aimait, j'en suis sûr, et c'est elle qui m'a conseillé le séjour de Paris!... C'est que je n*occupais dans son cœur que la seconde place ; la première était pour la vertu... O ma Colette! ô femme adorée, même en ce moment, après trente-neuf ans d'absence, je sens aussi vivement ma tendresse pour vous... je la sens plus vivement peut-être, qu'à l'instant de nos adieux!... Je me répète, je le sens!... Mais ôtez-moi donc le sentiment qui guide ma plume, et je ne me répéterai plus!... Otez-moi l'âme, la vie... Oui, c'est la vie qu'il faut m'ôter, pour que je ne parle plus de Colette... Ma plume se refuse à continuer... Que vais-je écrire? O mon Lecteur! que vas-tu lire, en me suivant pas à pas !... Mes turpitudes. — Hé! pourquoi les écrire. — Questionneur, j'écris la Vie d'un homme, et non pas celle d'un ange... Où en étais-je? Au 30 Novembre.
Le lendemain lundi, je reçus une lettre de mon ami Loiseau, une de Colombat, qui ne m'avait pas oublié, tout futile qu'il était, et une troisième de mon frère Charles, qui désirait de venir à Paris, pour y être clerc de notaire, autrement saute-ruisseau. J'ai perdu ces trois lettres...
Le 8 Décembre, je me rappelai l'entretien de 1752, à pareil jour, avec Madame Parangon, et je pleurai. Le 11, j'eus une lettre de Gaudet; le 23, une de Loiseau. Le 26, j'allai 'chez ma sœur Margot, où je fis la connaissance de M"« Destroches, de Sens, jeune personne aimable.
yS 1756 — MONSIEUR NICOLAS
Le i*»* Janvier 1756 (1755 est fini!)... j'écrivis à mon père. Le 4, je fis la connaissance d'une demoiselle Carpentier. Le 6, j'écrivis à mes firéres de ^75 Courgis et à mon ami Loiseau. Je relus ensuite mes Cahiers : je m'attendris, je pleurai... Le cœur trop attendri est prés des écarts!...
Le II... Je m'arrête épouvanté... Ne me lis pas, ô puriste... Imptacable puriste, ne me lis pas! je ne veux ni de ton estime, ni de ton approbation, ni de ta pitié!... Je ne connais rien au monde, après l'assassin, de plus dangereux que toi, de plus vil;... car j'estime davantage la prostituée... Elle donne quelquefois le plaisir ; et toi, tu ne donnes que Tamertume, la douleur, le désespoir... (i) Mais, ô vous, indulgents, honnêtes, compatissants Lecteurs, lisezmoi, pour me plaindre, pour répandre des larmes de compassion, en voyant comme l'homme s'égare... Car je fus, autant que vous, honnête, bon, vertueux; et je ne m'égarai que petit à petit... Et néanmoins, j'en fiis puni cruellement!... Lisez ma Vie à vos enfants, pères sages et prévoyants ; dites-leur : « Voyez comme s'égara Nicolas ! Voyez comme il » fit lui-même son malheur, en donnant dans le » vice!... Il avait un cœur excellent, et il s'est
(i) Je le dis, et je le répète : si la vertu ne donnait pas le plaisir, le bonheur, il faudrait abhorrer la vertu. Celle du puriste est haïssable; elle n'est qu'une vertu de privation, de douleur, d'inflexibilité, sans dédommagement que la morgue... Je la maudis.
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» perdu en se laissant trop facilement entraîner à » son goût pour la volupté! Tremblez, mes en- » fants ! vous ne le valez peut-être pas, et il s'est » perdu ! Tremblez, vous qui êtes aussi bons que » lui; car vous pouvez devenir aussi vicieux qu'il » l'a été. » ... Ho! mes larmes, mes larmes coulent... Je n'y vois plus, et les traits informes que trace ma main sont à peine lisibles pour moimême!
Le II Janvier 1756, jour funeste à jamais... je vis, pour un écu, la première prostituée... O jour malheureux! je te maudis!... J'en fus puni sur-lechamp, par le mépris qn'Argevilk me marqua, précisément parce que je l'avais payée; il fallait, en croc (a), lui commander, la soumettre à coups de poing, et la payer du pied dans le ventre : alors, j'aurais été un luron, un bon garçon ; au lieu que je n'étais plus qu'un miche. Les inquiétudes les plus cruelles pour ma santé furent ma seconde punition... Cette prostituée était une des deux femmes qui étaient venues demeurer dans un cabinet à côté de nous : le crapuleux Chambon se lia, pendant notre absence, avec ces créatures, et nous les présenta le soir à souper, comme des voisines... Chambon était un de ces êtres vides, qui ne pensent ni ne sentent : d'un tempérament débile, il ne pouvait se
(a) Croc : abréviation populaire du mot escroc f Voir le Dictionnaire de Littré, au mot croc.
(N, de VÈd.)
livrera la débauche; mais il s'en dédommageait par les discours les plus obscènes, et il semblait prendre plaisir à exciter les autres à ce qu'il ne pouvait faire. Boudard, quoique grand, était d'une force médiocre ; son tempérament le portait peu vers les femmes, et, par cette raison même, il était assez indifférent sur leurs mœurs et sur la conduite de Chambon ; elle était sans danger pour lui : mais il était décent dans $es paroles, autant que Chambon était impudent. Pour moi, c'était bien autre chose, avec mes sens brûlants, mon tempérament de fer et de feu. Dés le premier soir, 10 Janvier, je ne pus voir Argeville sans désirs. Ces femmes soupèrent avec nous; ensuite Chambon s'amusa de la manière qui lui paraissait la plus agréable, par des indécences et des discours si sales, qu'une des deux femmes lui en fit des reproches, après même qu'elle eut avoué son état. Argeville était d'une belle figure. Il paraît que ces deux femmes occupaient un appartement dans une maison honnête; qu'on avait découvert leur profession ; qu'on se proposait de les faire enlever; qu'elles en avaient été averties par l'espion de police qu'elles payaient, suivant l'usage, et qu'elles avaient évité leur malheur, c'est-à-dire Saint-Martin et THôpital, en ne couchant pas chez elles : aussi ne venaientelles que le soir, assez tard, dans leur cabinet, sans cheminée, sans fenêtre que sur le corridor, et qui ne pouvait servir que de bûcher à notre petit appartement. Le soir, la plus jeune des deux femmes excita des désirs tumultueux : le lendemain, je la trouvai
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seule, et je lui fis ma proposition, qu'elle accepta... Quelle différence des autres jouissances que j'avais eues ! Argeville, qui ne me traitait pas en inconnu, mais en voisin, employa tout l'art de ces sortes de femmes; elle m'enivra... Mais détournons les yeux de ce tableau... Les deux femmes restèrent peu auprès de nous ; mais leur séjour momentané porta la désunion dans notre petite société : tout le monde voulait avoir Argeville exclusivement, quoique son état fût connu, et qu'on sût qu'elle allait exercer durant le jour ; elle employait tout l'art possible, pour dérober àl'unlesfaveurs qu'elle accordait aux deux autres ; mais tout se découvrait, parce que personne ne voulait de sa compagne. Enfin on fit l'accord qu'elle .coucherait avec chacun de nous tour à tour, ainsi que sa compagne; mais Boudard l'ayant eue le second, il ne voulait jamais souffrir qu'elle entrât dans le lit de l'horloger, qu'il accusa d'être malsain : Argeville, qui ne l'aimait pas, se tint forte sur cette allégation pour ne pas quitter notre lit, où elle couchait entre nous deux Boudard... Chambon fiit obligé de se contenter de la compagne^ qu'il fut convenu qu'il aurait toujours et sans partage. Mais la paix ne dura que vingt-quatre heures ; les hostilités recommencèrent le letidemain soir. Cependant Argeville se mettait dans notre lit : Chambon alla pour l'en tirer ; ils se battirent. Je fus obligé de m'en mêler, parce que c'était mon tour; Boudard prit parti pour moi, parce qu'il était le premier auteur du refus ; il s'élança sur l'horloger : « La laide est à toi ; la jolie