IV I
quoique favorisé, la trahit auprès de M°^« Parangon : Reine fut renvoyée, et nous eûmes, pendant quelques jours, une petite Comtoise, nommée BrigittCy si libertine, qu'elle avait donné un air de débauche à toute la maison, la maîtresse exceptée. Dés que le scandale eut blessé ses oreilles, elle demanda une vieille fille à ses parents. Ils nous envoyèrent /^wneton l'édentée, âgée de quarante à quarante-cinq ans. Celle-ci était riche de ses épargnes, et d'un petit bien au village : elle était mise avec propreté, coquetterie même, dans le genre de Marguerite Paris : ce qui parla aux sens de M. Tourangeot, autant que la petite fortune de Jeanneton parlait à son intérêt. Elle s'en aperçut, et ne desespéra pas de s'en faire épouser, quoiqu'elle connût ses engagements avec l'ancienne favorite de M. Parangon, à laquelle le maître s'intéressait encore si vivement, qu'il lui rendait, le plus secrètement possible, de petites visites ténébreuses, lorsqu'il savait son Tourangeot occupé... Jeanneton échoua : non que Tourangeot fût constant, mais il sonda son patron, qui ne parut pas disposé à permettre l'abandon de Marie. Avant cette décision, la manière dont Tourangeot faisait l'amour à Jeanneton, a quelque chose de curieux. Chaque soir, après le souper, devant Bardet et Jean Lelong, jeune paysan de Migé, qui avait succédé à Thibaut, Tourangeot mettait la vieille fille sur ses genoux, lui levait les jambes avec les siennes au dessus de la tête, par une espèce de tour de force digne des Sauteurs de Nicolet^ tandis que Lelong riait
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nigaudement, et que Bardet, corrompu à l'imprimerie de toutes les manières possibles, secondait l'ancien Tartare par des polissonneries enfantines. Jeanneton souffrit tout cela, tant qu'elle espéra le mariage; mais s'étant aperçue que Marie tenait encore, elle réprima le badinage, et sortit peu de jours après.
Notre ébréchée fit place à la plus jolie paj^sanne que j'aie vue de ma vie : c'est Toinette Dominé, dite Touryy cousine de Tiennette, et qui l'aurait remplacée, si elle avait pu en obtenir la permission de ses parents, après une lettre que Tiennette m'avait fait lui écrire, environ quinze jours avant son mariage. Toinette était native de Toury, petit village près d'A vallon... (a).
Je m'arrête ici pour revenir au déjeuner auquel d'Arras m'avait invité. J'eus auparavant quelques entretiens avec Gaudet : j'avais goûté ce garçon davantage encore la seconde fois; sa familiarité fi-anche et prompte marquait un bon cœur. Le samedi, je lui proposai d'être du déjeuner, ne me souciant pas de me trouver seul avec des moines. Il accepta volontiers. J'en parlai le soir à Gaudet d'Arras, que je vis passer, et je lui présentai Gaudet. — « Monsieur, » dit le frère, « se nomme Gaudet? » Eh bien, gaudeamust... Mais, d'où est Monsieur? » — De Varzy. — De Varzy ! Je suis de Troyes, et
faj On écrit aujourd'hui Thory, (N, de tÉd.J
» je me nomme Gaudet d'Arras. — Gaudet d'Arras ! » s'écria le jeune clerc, a ha! mon cher cousin!... — » Reconnaissance pathétique ! » disait d'Arras en l'embrassant ; « si nous pleurions ?. . . — Ma foi, non ; » je suis trop aise de rencontrer, dans mon parent, » l'ami de mon ami ; je ne veux que rire. — Hé » bien donc, gaudeamus ' » reprit Gaudet d'Arras. « A demain, mes amis. Ne manquez pas l'heure! » c'est à huit, au plus tard; mais plus tôt serait » mieux, à cause de notre grand'messe. — A sept, » dit Gaudet; a j'ai l'appétit ouvert deux heures avant » de me lever. »
Le lendemain matin, avant huit heures, nous étions au couvent. La chambre de d'Arras était riante, et donnait sur le jardin; les mets du déjeuner, proprement disposés, frappaient agréablement l'odorat : vingt-quatre bouteilles étaient rangées sur les tablettes, une de vingt-cinq feuilles, deux de vingtquatre, trois de vingt-trois, quatre de vingt-deux, cinq de vingt-un, six de vingt, quatre de dix-neuf et trois seulement de quatre feuilles; ces dernières devaient être bues immédiatement avant la bouteille de vingt-cinq. On avait ainsi, tant par le choix que par l'âge, tous les vins de la Bourgogne dans le seul vin de la ville. C'était un présent à d'Arras, de M. Bourgoin, l'ami de M. Parangon, et père de la future éventuelle de Gaudet d'Arras; la table de cet habile chirurgien était la mieux garnie de la ville, celle à laquelle le maître donnait le plus d'importance; en un mot, c'était le sanctuaire de la Gour^
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mandise. Il était chef de loge ; les réceptions se faisaient chez lui, et comme il était riche, il régalait souvent. L'âge de chaque bouteille était imprimé en cire sur le haut du bouchon... Nous étions treize à table : Gaudet d'Arras, le gardien, le vicaire, le camarade de d'Arras, pris avec lui dans le seigle; frère Boulanger, grand et beau garçon ; frère Saint-Hermine, figure mignonne ; le père Villetard, et trois autres, quoique ennemis de d'Arras ; Gaudet, Bourgoin, prote, et moi. On nous servit trois lapereaux' rôtis, des langues de mouton de Troyes, deux cha pons au gros sel, un plat de saucisses maintenues chaudes, et cuites au vin blanc chez le pâtissier Julien^ qui les faisait excellentes; un pâté de lièvre, un pâté de perdrix, un troisième pâté d'anguilles, des confitures sèches et des biscuits, pour tremper dans le vin muscat. La joie brilla sur le visage des dix moines, à la vue des mets servis. On mangea, en disant quelques bons mots. Les vingt-quatre bouteilles fiirent décoiffées; j'avalai un demi-verre de celle de vingt-cinq feuilles, et ce fut le seul vin que je bus : Bourgoin se contenta de sa bouteille; et malgré la sobriété de deux convives, le vin manqua au milieu du déjeuner. Le Champagne succéda en même nombre. D'autres mets reparurent; d'Arras avait eu soin de faire une part honnête au moine célébrant, au portier, et au frère coupechoux; ce qui lui concilia pour jamais ces deux derniers. On se jeta sur le dessert et sur le muscat. Tout disparut. La cloche sonna; les pères et les frères se levèrent
en tituhanty et se rendirent à la grand'messe, qui fut vigoureusement chantée. Nous y assistâmes, Gaudet, Bourgoin et moi, dans les stalles des pères, dont j'eus occasion d'observer les dévotes. C'étaient des filles du commun, qui ne fréquentaient pas d*autre église; elles y entendaient tous les offices. L'une levait de temps en temps les yeux sur le père vicaire, assez beau garçon ; une autre regardait à la dérobée frère Boulanger; celle-ci frère Saint-Hermine; cellelà Gaudet d'Arras; il y en avait pour père Symphorien, ou qui s'extasiaient en contemplant la bonne mine de frère Polyeucte... J'étais fort surpris, moi, dont les principes étaient encore sains et purs; je gémis au fond de mon cœur de la corruption du siècle !
Après l'oflice, nous prîmes congé des pères, Gaudet, Bourgoin et moi : — « Je te remercie, » me dit le nouveau clerc de M. Minon, « d'une » partie aussi agréable pour moi, de toutes maniè- 3 res , puisque je l'ai faite par l'entremise d'un » ami, avec un parent que je n'avais jamais vu, » mais dont j'avais entendu parler, sans pourtant » savoir qu'il fût ici. — Je suis charmé de t'avoir » procuré de l'agrément, » lui repondis-je; « mais » sans l'heureuse rencontre de ton parent, j'aurais » craint le contraire. — Comment donc! tu me » donnes la première occasion de connaître les » moines, que je respectais encore; tu m'éclaires, » tu m'instruis, en me faisant boire du vin des » Dieux, et manger d'excellents morceaux! Sans
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» doute tu te moques de moi, par cette crainte ? » Bourgoin nous avait n quittés ; je laissai Gaudet à mon tour, pour aller donner une heure ou deux au travail, avant le dîner : car en toute ma vie, un repas, quel qu'il fût, n'a jamais troublé ma tête, au point de m'ôter le goût du travail.
J'étais alors dans une situation très agréable ! Mon déjeuner de moines ne cadrait pas avec mes principes; mais le désir qu'avait témoigné M°»^ Parangon, que je cultivasse Gaudet d'Arras, m'ôtait toute espèce de scrupule; j'étais tranquille sur mon établissement futur; je le voyais assuré, d'une manière qui remplirait toutes les espérances de mes parents. M"^ Fanchette I... Ma mère m'en avait quelquefois parlé avec ravissement! Je me rappelais ses discours, qui n'étaient que de timides conjectures, et je me disais, avec un contentement intérieur inexprimable : a Je vérifie ce qu'elle osait à peine dési- » rer... » Je regrettais cependant un peu Manon Prudhot ; je songeais par intervalles à Madelon Baron : mais M"« Fanchette, en joignant à son idée celle de sa sœur, ramenait dans mon âme la décision et le repos... Je travaillai ce jour-là mieux que de coutume; j'entendis mieux Térence (du moins il me le sembla), je rendis ses tours en Français avec plus d'aisance et de naturel... Je ne serai pas longtemps dans cet Eden de félicité ; le crime m'en chassera bientôt!
Je revis souvent d'Arras; je l'aimai. Lui et Gaudet partagèrent mon cœur, comme amis; mais le
premier avait le dessus et m'instruisait : le second, au contraire, me regardait comme son maître, son guide, son oracle. Malheureusement mon intimité avec d'Arras amena insensiblement des confidences sur l'état de mon cœur : je parlai, mais sans les nommer ni les commettre, de M^^« Prudhot, encore malade, et que je n'avais pas revue depuis jiotre joli entretien; de Madelon; de Fanchette enfin; et peut-être lut-il dans mes regards, dans mon air, dans quelques mots involontairement échappés, mon amour pour une femme adorée. D'Arras m'écoutait attentivement ; il vit l'innocence de mon cœur. Par un principe d'amitié (car jamais je ne croirai que d'Arras m'ait voulu du mal, encore qu'il m'en ait tant fait!) mon confident entreprit de m'aguerrir. 11 me dit « qu'il fallait éviter un aitache- » ment romanesque, qui ne pourrait que me rendre » malheureux ; que l'unique moyen de ne pas être » subjugué, anéanti par les femmes, était de possé- » der celles que j'aimerais; qu'alors je changerais » de rôle, et que maître de mes sentiments, je » m'élèverais au dessus de l'efiervescence qu'ils » exciteraient, de l'ivresse qu'ils entretenaient, pour » ne plus dépendre des femmes, et les rendre dé- » pendantes de moi; que je les maîtriserais, et n'en » serais que plus aimé. » 11 me cita des exemples que nous avions alors sous les yeu^x dans la ville : entr'autres, celui du beau Rûtot, après lequel couraient toutes les filles du commun, et même des bourgeoises, parce qu'il avait l'air dédaigneux ; une
seule, Xérine Legtieux, le dédaignait à son tour, parce qu'il était rampant devant elle (Je ne pouvais douter de la vérité de cet exemple, ayant écrit plusieurs lettres à cette belle pour Rùtot). D'Arras me cita ensuite frère Saint-Hermine, qui avait trente adoratrices, parce qu'il ne se souciait pas des femmes ; tandis que frère Boulanger, qui le valait bien, soupirait inutilement depuis trois mois pour une jeune laideron qui n'avait que sa taille et' sa fraîcheur, Rose Lambelin,
— « Mais il faut te parler d'après mon expé- » rience, » ajouta t-il. « Si j'avais moins poursuivi » les Guignères (a), j'aurais eu l'une ou l'autre. Je » me suis montré trop ardent, et elles m'ont joué. Je » n'y retomberai plus ; car mon aventure a produit » un bien. J'ai (c'est une confidence que je te fais), » Mademoiselle Bourgoin, effrayée du péril auquel » ses rigueurs m'ont exposé. Je m'étais d'abord » adressé à elle, et elle m'avait généreusement pré- » cédé, pour me donner la clef, en exposant sa » réputation ; ta bonté nous sauva ce désagrément, » et a fait bien plus encore ! tu fus un ange sau- » veur... J'ai tiré parti de mon imprudence, pour » obtenir une jouissance délicieuse ! Elle est jalouse, » et la jalousie est volupté, de la part d'uae fille » jeune et jolie ; elle est aux aguets pour me voir » passer; si je lève la tête, elle est comblée; je suis
faj Les demoiselles Guigner; voy. tome III, page 204.
(N. de VÉd.)
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» toujours reçu avec transport; et cela, parce qu'on » a vu que je n'étais pas disposé à faire le langou- » reux, en mangeant mon pain à la fumée... Quant » à toi, je te dirai ici, bien en particulier, que tu es » plus heureux que tu ne penses, » (le dit-il exprés pour m'enhardir, ou le savait-il ? je l'ai toujours ignoré) : <r j'ai découvert, par quelques mots échap- » pés à Manon Bourgoin, que Madame Parangon » n'est pas indiflférente à ton égard, qu'elle t'évite » souvent, malgré le plaisir qu'elle trouve à vos » entretiens... Ami! cela vaut mieux qu'une fille; » il n'y a rien à risquer pour les suites. Ose, si tu )) en trouves l'occasion; ose, je te le répète, ose » avec assurance... Peut-être au fond de son âme, » a-t-elle du dépit de ce que tu es si timide ; une y> femme, même la plus sage, aime au moins à se » faire honneur de sa perle. C'est à toi à te donner » le beau rôle, en ôtant à la belle dame la gloire » qu'elle acquerrait en te résistant? cela n'est pas » généreux I cela n'est pas même poli ! Fais-toi re- » fuser : on verra par là que tu n'es pas un auto- » mate, que tu es un être animé ! Une femme est » toujours, ou glorieuse de la défense, ou satisfaite » de sa chute; donne-lui Tun de ces plaisirs, ou » tous les deux à la fois ! Il est cruel, inhumain, de » tout refuser à une femme... aussi digne qu'on lui » prodigue tout... Quant aux filles, je ne crois pas » la jolie Baron une vestale; et comme il te faut un » essai, je commencerais par elle à sonder le ter-^ » rain : si d'autres t'ont précédé, te donneras-tu le
» ridicule de faire ta déesse vénérée, du plastron de » méprisables ribauds?... La petite Prudhot, c'est » autre chose: cela est sage; point de libertés! » mais le mariage, si, comme je le crois, c'est un >) avantage réel. Cependant tu es trop jeune pour » te marier : qui sait à quoi tu peux prétendre?.,. » Si je restais moine, malgré ma réclamation, je i) serais charmé que tu ne fusses pas marié; je ferais » tout pour toi. Si, au contraire, je réussis, tu te » marieras, sans attendre Fanchette, et nous nous » associerons pour un commerce, comme une ma- » nufacture de papier, ou toute autre. Je te propose, » de ce moment, de nous associer d'intérêts. J'ai » une pension assez forte, que me fait ma sœur, et » qui est bien assurée ; je ne risque pas même de la )) perdre, en réclamant : je le fais de l'aveu de ma » sœur. C'est une excellente femme, à laquelle j'ai » été sacrifié malgré elle. Cela te surprend? La rai- )) son que je vais t'en donner, te satisfera.
» Il est étonnant en effet, qu'on ait condamné au » célibat un fils unique, pour enrichir sa sœur : » mais cette conduite a des causes particulières... » Mon père putatif, M. Gaudet d'Arras, avait une » fort jolie femme, ma mère, dont son frère cadet » avait été l'amant aimé. L'aîné la vit, en devint » amoureux, quoiqu'il sût l'inclination de son frère, » la demanda et fiit préféré par les parents, à cause » de sa fortune. L'amante du cadet fut donc traînée » à l'autel, et, malgré la déclaration faite à son » père, devant le futur, qu'elle était enceinte du
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» jeune Gaudet d'Arras, on célébra. Les parents et » le frère aîné regardèrent cet aveu comme une » finesse concertée entre les deux jeunes gens. Ma » mère, éplorée, s'évanouit au pied des autels, et » ne prononça pas le Oui qui fait les époux. Cinq » mois après, je vis le jour. Mon père putatif était » furieux que je parusse si tôt : mais il ne pouvait » se plaindre, on ne l'avait pas trompé. Comme il » adorait ma mère, malgré la haine qu'elle lui mar- » quait constamment, il ne voulut se venger que de » son frère. Il obtint un ordre qui le fit passer aux ^y> Iles, dans l'espérance qu'il y périrait... Le con- » traire est arrivé : mon père, que dans le monde » je nomme mon oncle, y a fait une fortune consi- » dérable, et il est de retour depuis un mois, avec » ses richesses. Mais j'ai anticipé sur l'ordre des » faits... Je les reprends à ma naissance.
» Lorsque je vins au monde, je parus un monstre » aux yeux de mon père légal, et à ma mère, un » trésor sans prix. Elle voulait me donner son lait : » mais son tyran n'eut garde de le souffrir ! Il me » mit en nourrice à l'insu de tout le monde, dans » la vue de me faire disparaître quelque jour... Il » n'exécuta pas ce projet; d'autres vues lui paru- » rent plus certaines sans s'exposer à l'animadver- » sion des lois. Je vins à merveille : ce qui contra- » riait fort mon père putatif!... L'année suivante, » ma mère voulant me concilier l'affection de cet » homme, s'adoucit à son égard, et elle lui donna » une fille. C'est ma sœur. M. Gaudet d'Arras ché-
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» rit cette enfant, et ma mère ne Taima pas moins » que moi ; elle Téleva jusqu'à l'âge de douze ans. » Ma mère mourut.
» Dés qu'elle eut les yeux fermés, je fus mis en » noviciat aux Cordeliers de Troyes, avec recom- )) mandation aux Pérès de faire naître ma vocation. » A seize ans , je prononçai mes vœux , et au » même instant, deux notaires, envoyés par ma » sœur, que j'en avais priée, reçurent ma réclama- » tion : ce fut le Gardien d'ici, alors mon pére- » maître, qui les tint cachés dans la sacristie... Mes T> vœux étaient donc nuls. Mais sachant à qui j'avais » affaire, je gardai le silence et ne voulus pas faire » de scandale ; ma naissance en avait assez causé. » J'ai passé neuf ans chez les Cordeliers, tant à » Troyes qu'ici... Lorsque j'ai eu atteint vingt-cinq » ans, mon pére-oncle voulut me forcer à recevoir » les Ordres, et trouva des gens qui le secondèrent. » Je perdis alors tout espoir. En effet, peu m'im- » portait d'être moine, ou prêtre séculier, dés que » je ne pouvais plus entrer dans le mariage et per- » pétuer mon nom... Dans cette triste situation, » ma sœur, mariée depuis plus de cinq ans, ayant )) un fils et une fille, ma généreuse sœur vint me i) voir secrètement avec son mari. Elle me demanda » un écrit signé, pour l'évêque de Troyes, où j'ex- » primais le désir ardent de ne pas être ordonné. Je » l'écrivis, et ce fut elle-même qui le porta. Le pré- » lat, à l'examen que je subis, prononça une remise; » à l'ordination suivante, il fit la même chose. Mon
» père-oncle pestait. Mais enfin il mourut, trois jours » avant la troisième ordination.
» Dés qu'il a été mort, ma sœur, qui m'aime » tendrement, parce qu'une mère chérie m'avait » toujours recommandé à son bon cœur, me fit une » pension si forte, que je la priai de la modérer; » elle partage le revenu également, et m'en fait » tenir la moitié. J'ai thésorisé par ce moyen, mais » secrètement... J'ai une somme considérable, » pour commencer un établissement : tu seras » d'abord mon prête-nom, ensuite mon associé. Ce » n'est pas tout : mon véritable père travaille aussi » à la cassation de mes vœux ; il doit ensuite me » rendre son légataire universel. Ton nom nous i> servira encore ici, pour éviter les chicanes ; tu me » seras très utile. Je t'ai jugé : tu es un homme » sûr, un trésor pour moi. Il existe aujourd'hui )) deux hommes que j'estime parfaitement; aupara- » vaut, je n'en connaissais qu'un, c'est le Père- » Gardien : mais il finit sa carrière, et tu commen- » ces la tienne. Je veux que nous n'ayons qu'un » cœur et qu'une âme : les mêmes sentiments, la » même philosophie, les mêmes idées sur tout ce » qui sert à lier les hommes entre eux... Gaudet, » mon petit-cousin^ est bon garçon ; mais la difFé- » rence entre vous deux est trop grande pour que » je l'admette en tiers avec nous. »
Tel fut le long et fameux développement que Gaudet d'Arras me fit de ses idées. Il étendit les miennes : je vis la fortune, et l'idée de la joie qu'elle
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causerait à mes parents fut ce qui me fit embrasser avec transport des projets qui m'eussent peu flattés. Je le dis, parce que c'est la vérité ; c'est la vertu que j'avais encore, qui m'égarait. Je parlais à d'Arras par déférence pour Madame Parangon; je me liai avec lui par attachement, par tendresse filiale envers mes bons parents..» Faibles mortels I jouets du Sort! glorifiez-vous, après cela, de votre vertu de hasard (i)... Les conseils que me donnait d'Arras, à regard des femmes, eurent pour véhicule les idées de fortune; je fus tenté de les suivre. Cependant ils ne me persuadaient pas. C'étaient ma passion, et la violence de mon tempérament, qui me forçaient à chercher les plaisirs de l'amour.
Je commençai donc à penser plus librement; le désir et la jouissance remplacèrent le sentiment de la tendresse, qui, jusqu'alors, avait dominé dans mon cœur. Madame Parangon possédait un charme auquel je n'ai jamais pu résister, un pied mignon ; et ce charme ne produit pas de la tendresse. Ajoutez que cet attrait était plus puissant en elle que chez toutes les autres femmes qui me plaisaient alors ; la chaussure de Madame Parangon, faite à Paris, et avec ce goût par&it qu'y sait donner une jolie
(i) Evitons le sophisme ; je ne l'aime pas. Sans la vertu que j'avais encore, je me serais perdu plus vite ; la vertu ne me conserva pas, mais ce ne furent ni le respect filial, ni la reconnaissance envers Madame Parangon qui me perdirent. NoU mise en 1784^ ie 12 3^uin.
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femme, avait cette élégance voluptueuse qui semble y communiquer rame et la vie. Tantôt Colette avait un soulier de droguet blanc uni, ou à fleurs d'argent; tantôt rose à talon vert, ou vert à talon rose : son pied souple, loin de déformer sa chaussure, en augmentait la grâce et en rendait la forme plus provocante... Après le discours de Gaudet d'Arras, dont je crus que les ouvrages de La Fontaine, Grécourt, Vergier, Boccace, confirmaient la vérité, je recherchai avidement la vue de tout ce qui pouvait exciter mes désirs. Auparavant, je les réprimais; je voulais, comme mon ami Deschamps l'ainé, cousin des demoiselles Baron, rester fidèle à celle qui serait un jour ma compagne : mais ces idées changèrent, après ma liaison avec d'Arras et Gaudet de Varzy. Le second était un garçon vigoureux, mais borné, à qui l'excès de sa force faisait continuellement tenir des discours licencieux, que leur grossièreté rendait incapables de séduire, quoiqu'ils remuassent les sens; l'autre était un moine ennemi de son état, qui, dans ses discours et ses «ictions, outrait la liberté des gens du monde, de peur qu'on ne le soupçonnât de cagotisme, et la faisait ainsi dégénérer en hcence. Quant à Des- <:hamps, que je ne voyais que le matin des fêtes et dimanches, toute notre liaison consistait à faire ensemble des lectures de poètes Latins et Français, pour nous former le goût. Ce jeune homme, aujourd'hui notaire dans sa ville, avait les mœurs pures; il ne vit jamais aucune de mes connaissances libres;
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et nous ne nous faisions pas de confidences. J'étais tout autre avec lui, et mon histoire, s'il la lisait, le surprendrait étrangement.
Pour précipiter la catastrophe que je n'envisage qu'en tremblant, il arriva que Gaudet de Varzy, qui me regardait comme un être fort au dessus de lui, crut ne pas manquer à la discrétion en me confiant qu'un dimanche matin, la belle Jacquette, femme de son procureur, s'était fait lacer par lui, en l'absence de son mari et de sa servante ; que, lorsque sa taille mignonne fiit pincée, que la pression du corset eut fait refluer une gorge d'albâtre, lui, Gaudet, brûlant, pétillant de désirs, dévorant de l'œil des charmes qu'il touchait presque, avait été tout prêt de la renverser, en Ini disant : « Mourir, ou vous posséder ! » Le vigoureux Gaudet m'assura qu'il aurait exécuté une idée qui le faisait encore trembler, sans la chambrière qui rentra : — « Il était neuf heures moins » un quart, » continua-t-il ; « Madame Minon passa » une robe; Marie la chaussa; et elle sortit enfin » pour aller à la messe. Marie, qui allait la suivre, » monta dans sa chambre au second, pour achever » une petite toilette. Ivre de volupté, je monte sur » ses pas ; je la guette, et saisissant l'instant d'une 3) demi-nudité, je me jette sur elle, furieux de dé- » sirs. Elle veut se défendre... — Je te poignarde, » lui dis-je, et moi ensuite... Cèdel — Vous m'allez » perdre! — Ne crains rieni — M'épouserez-vous ? » Je t'épouse, morbleu I La fille se défendait en- » core : mais je Y épousai; ma force, mon égarement
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» la subjuguéTrent ; elle céda... Je la. retins plus » d'une heure ; j'étais insatiable. Je ne la quittai »> qu'en entendant frapper à la porte de la rue, que » j'avais fermée avant de monter. C'était une ser- » vante d'à côté qui demandait Marie. Tu la con- » nais; c'est cette grosse fille de bonne humeur, » toujours riante, toujours fleurie, qui demeure, » chez la jeune Annette Bourdeaux, et blonde » comme elle. Souvent elle me raillait (je le mérite; » je conviens que mon air et ma démarche ont » quelque chose de gauche). — Vous dormiez » donc, là-haut? me dit-çlle. — Oui; les cou- » sins m'ont mordu toute la nuit ; je n'ai pas fermé » l'œil! — Pauvre garçon! il est si bon... que ces » cousins-là... seront damnés, déjà! — C'est bien » vrai!... Et comme Marie est dans sa chambre, je » croyais qu'elle descendrait. — « Elle est dans sa » chambre ? — Oui. — Par où ? — Par ici. Je la » poussai dans Tétude. Elle avançait, en se moquant » de moi. Quand nous avons été au fond, prés » d'un canapé où M. Minon met asseoir les dames, » quand il lui en vient, je la fis trébucher aisément, » parce que le rideau étant tiré, il faisait obscur; je » l'y retins si puissamment, qu'elle fut vaincue » avant de bien savoir si elle était attaquée. Marie » était partie, sans nous avoir entendus, et elle avait » fermé la porte à double tour. Ne pouvant sortir, » il a bien fallu rester. Nannette s'est adoucie par » la promesse d'être épousée à ma majorité... Elle » a cédé volontairement... En voilà deux 1 Si j'avais
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» SU ce que je sais, il y a longtemps qu'elles auraient » sauté le pas!... Si tu voyais comme elles me re- » cherchent! comme elles sont douces!... Mais il » a fallu que ma procureuse me mît hors des » gonds... Ha! si elle se fait encore lacer!... »
Je me rappelai que, cette même matinée, j'avais cherché Gaudet , après avoir quitté Deschamps , et que, ne le trouvant pas, je m'étais laissé aborder par un libertin, connu pour tel, fils de l'avocat Buisson. C'était le plus impudent dévirgineur que j'aie vu... Je m'étonne aujourd'hui, avec une sorte d'effroi^ que ne je ne sois pas tombé dans la plus crapuleuse débauche, avec les connaissances que je fis alors coup sur coup, sans les chercher I Apparemment ce furent et Madame Parangon, et Madelon elle-même, qui me sauvèrent, l'une par sa vertu, l'autre en me donnant des plaisirs plus doux que ceux du vice. La bonne opinion qu'on avait de moi dans la famille Prudhot y contribua aussi, de même que l'espèce de féerie qui me donna une aventure presque immatérielle avec de jeunes pensionnaires...
Buisson, mort depuis lieutenant de vaisseau, m'avait parlé en passant, trois ou quatre fois qu'il
m'avait rencontré , soit avec Gaudet d'Arras , soit avec Deschamps son voisin. Il m'aborda, me voyant seul. — « Nicolas? » me dit-il, « veux-tu que je te » chante une chanson que j'ai composée hier soir^ JD et que (je viens d'envoyer par notre Salauvenfre, » à cette jolie pensionnaire de Madame Hardouin, 7» Mademoiselle Emilie Laloge? » Je lui prêtai
Toreille, sans répondre, et il me chanta le couplet le plus infâme que j'eusse entendu de ma vie (i). — « Il n'est pas possible, » lui dis-je, « que tu aies » envoyé un pareil couplet à une demoiselle aussi >» honnête, aussi jolie, aussi délicate qu'Emilie ? — i> Boni ça la fera' rire comme une folle... Et toi » donc , quand tu as fait ces vers à Joséphine Pain- » tendre, où tu la compares à Macarée^ je ne sais » pourquoi, puisqu'elle ne passe pas pour avoir fait » un enfant de son frère ? » [J'ai omis de parler de ces vers, faits à la sollicitation de Breugnot et sur ses renseignements, parce qu'ils ne tiennent en rien à mon histoire, encore qu'ils m'aient attiré un désagrément six mois après]. — « Mes vers étaient » décents ; je ne Ty compare point à Macarée de la » Fable, qui est un homme et frère de Canace, mais
(i) Il faut, autant qu'il est possible, éviter de mettre des choses vagues, et qui ne peignent rien : voici le couplet de Buisson, écrit difficilement :
Y45S m'v45t2z, j2 r s2ns b32n, Ç' n'2st pis d5 jr2nt q53 m*chit453ll2 :
Y4JS m' V45t2z, j2 1' s2ns b32n, P45SS2Z V4rt, çi vi3t d5 b32n.
La sottise le dispute ici à la grossièreté fa).
(a) Pour éviter encore plus le vague, donnons la clef de ce rébus :
Y est pour v; v pour f ; les chiffres i, 2, 3, 4, $ , représentent les •€inq voyelles a, e, i, o, u. — Ce qui produit, en caractères Grecs {Gracutn est^ non Ugitur, au moins par les Dames) :
Yoyç |x' ^ouTsÇ, LS VfTSvq êtsv, 2' v'so'T Traç ^u usvt xut Lt'o-haTOut).).s : Voy; jx'^ovreÇ, ts Xtrsvi; ètev, IloufTo-e^ fopT, o"a ç)atT $it 6t£v.
fN. de l'Éd.J
QUATRIÈME ÉPOQ.UE — I752 21
» à la Macarée du petit roman Grec de Mysis et » Glaucéy qui est une femme. Us lui ont été pré- » sentes par le frère d'une de ses amies et voisines. » — Ça ne fait rien à mon couplet ; tu verras qu'il sera » bien reçu. Si tu veux venir avec moi à la grand'- » messe, je lui parlerai, quand elle viendra derrière » le chœur, quêter pour Sainte Agnès. En l'atten- » dant, nous lirons tes vers à Joséphine, si tu les )) as ». Je l'accompagnai à l'église. La place de toute cette Jeunesse indisciplinée était derrière le maître autel à la Romaine , dans trois ou quatre chapelles, d'où ils ne pouvaient être aperçus des autres parties de l'église. On y voyait Pierrefitte, depuis mousquetaire; son frère aîné Borne^ le procureur du Roi; son cadet Desfourneaux; leur cousin D^Ouenne; les trois Deschamps y l'aîné, Caillottey et Couly; les Figeac; les deux Houssety le fils du conseiller et le fils du médecin; le frère cadet de Buisson; le jeune Colombaty destiné à Annette Bourdeaux; Pollet de Sens, et Burat de Donzy, élève de M. Bourgoin le chirurgien; tous les clercs, tous les courtauds de boutique des épiciers et autres jeunes gens.
Dès que nous fûmes placés, Buisson me persécuta pour voir mes vers; je tirai mon Primus CodeXy et je lus :
A Mademoiselle Painiendrey pour mettre dans une lettre en prosty écrite au nom de Breugnot.
Dans le temps qu'existait la Superstition, Nom que Ton peut donner à la Religion,
A Delphes on voyait son temple trop fameux Où l'antique Apollon, en trompant nos aïeux, Par les fougueux transports qu'avait sa Pythonisse, Dévoilait à leurs yeux un avenir factice.
La coutume des Grecs était que chaque amant Y devait une fois conduire sa maîtresse.
Pour recevoir du Dieu, des mains de la Prêtresse, Offrant de leurs cheveux, le saint engagement Et l'heureux pronostic du tant doux hyménée.
Dont est pour leur retour la fête préparée.
Parmi celte foule d'Amants Qu'y conduisit le tendre Amour, Les deux couples les plus charmants Que reçut ce galant séjour Sont Mysis et Glaucé, ces deux sensibles cœurs. Qui souvent égarés dans leurs vives ardeurs.
Semblaient en l'excès de leurs flammes.
Unissant leurs deux corps, confondre aussi leurs âmes.
La jeune et belle Macarée Par Cypris, les Grâces parée, Suivait Glaucé lestement; Hélas ! éperdument aimée D'un fidèle et crédule amant, Il n'est point de serment.
Dont elle n'abusât son âme consumée...
Le reste de la pièce raconte que Macarée, pauvre et intéressée (et c'est ce qui a fâché Joséphine), trompait un riche amant par ambition, tandis qu'elle
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aimait véritablement le jeune berger qu'elle sacrifiait :
Tous deux misérables rivaux , Leur sort en ce point seul diffère, Que Tun est ignorant ses maux, Et que vérité l'autre éclaire.
Macarée, étouffant tout remords, avançait triomphante, quand se trouva sur sa route Lysandre expirant d'amour et de jalousie... Il ne fut pas vu. La perfide alla mentir aux Dieux un faux amour. Apollon en fut indigné; il rendit un oracle eflFrayantI Macarée crut le braver. Mais, au retour, il lui fit apercevoir Lysandre étendu sous un cyprès. En même temps l'Amour la blesse d'un trait; elle court à son amant et lui sacrifie tout sans le sauver. Il expire dans ses bras.
Buisson fiit enchanté de ma pièce ; il me dit seulement que les vers en étaient antiques, mais qu'ils signifiaient. — « Elle doit avoir été bien fâchée I » ajouta-t-il; « car c'est précisément son histoire avec » Carouge, qui est son Lysandre, et pour lequel elle » a manqué un riche parti... » M^^« Laloge, qui quêtait effectivement, parut alors ; Buisson me la montra en ricanant. Je fus ébloui des attraits de cette jeune nymphe ; elle était délicate et svelte comme une Parisieune; mais elle avait des couleurs rosées, fondues avec son extrême blancheur (car elle était blonde), qui lui donnaient l'éclat de la reine des fleurs. Buisson lui sourit, lorsqu'elle fut auprès de
nous... (Observez qu'il avait eu l'impudence de signer sa chanson.) Elle détourna la tête, avec le dédain et le rougir de l'indignation ; elle passa rapidement l'assiette devant lui, pour venir à moi. Je donnai deux sous; elle voulut rendre, l'usage étant de ne donner que deux liards. — « Non! » lui dis-je tout bas, « je suis un des plus ardents vénérateurs » de Sainte Agnès. — Et moi de la jolie quêteuse, » dit fiuisson, en jetant une pièce dans l'assiette. Elle ne le regarda pas, et n'offrit pas de lui rendre, quoiqu'il eût mis douze sous, exprès pour la retenir. Ceci fit dire à fiuisson beaucoup de polissonneries, tandis que la jeune personne présentait l'assiette aux mauvais sujets, qui tous donnèrent, suivant leur usage lorsque la quêteuse était jolie. Aussi ne manquait-on jamais de Êiire quêter les plus aimables personnes et les mieux mises, quoiqu'on n'ignorât pas les indécents quolibets que la jeunesse mâle leur débitait derrière le chœur. — « Tu n'as pas pris ! » dis-je à Buisson. — r « Bon! c'est tout le contraire! » Ne faut- il pas qu'elle fasse, ce qu'elle a fait ?..• Et » puis, elle a tout gardé ; c'est bon signe au moins ?. . . )) A propos, veux-tu, ce soir, être d'une partie que » je mitonne ? — Quelle partie ? — Avec la CamoSy » la fille du tonnelier, le voisin de notre basse- » cour... Je l'aurai cette nuit , c'est arrangé. Comme )> je n'ai pas de clef de la porte charretière, je me » propose de dépaver , pour la faire passer par-des- » sous... Si tu veux en être, il ne tiendra qu'à toi. » Je remerciai, quoique les sens parlassent pour cette
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partie cynique ; mais la raison l'emporta. Je cessai de répondre, et j'allai me mettre dans un coin solitaire.
Ce fut au sortir de la messe que je trouvai Gaudet, qui me raconta ce qu'il venait de faire avec les deux chambrières. Je Técoutai sans l'interrompre. J'étais dans une méditation profonde, ému de tout ce que je voyais, de tout ce que j'entendais. Ce qui fit l'impression la plus dangereuse, ce ne fut pas le récit de la double expédition des chambrières; mais l'image naïvement présentée de Madame Minon, en corset, en jupon court, bien chaussée, la gorge bien rebondie. J'éprouvai un trouble inconcevable, qui me fit donner ce jour-là dans un égarement renouvelé de Marguerite, et d'autant plus à redouter, que les écarts solitaires de la jeunesse sont toujours ceux qui la perdent plus rapidement ; Martial dit que
Faciunt, pracipitantque virum.
En rentrant à la maison pour étudier, je vis Madame Parangon élégamment parée, chaussée en souliers roses à languettes, bordure et talons verts^ attachés par une jolie rosette en brillants. Comme ils étaient neufs, ils la gênaient apparemment, ou bien, après avoir été à la grand'messe, où elle avait rendu le pain bénit, elle voulut les conserver ; elle prit des mules vertes non moins provocantes, à talons et falbalas roses. Je restais immobile, la dévorant des yeux. Toinette mit les souliers de sa mai-
tresse sur une tablette, à côté de la porte; et toutes deux montèrent au premier, en me recommandant de rester jusqu'à leur retour. Emporté par la passion la plus fougueuse, idolâtre de Colette, je croyais la voir, la toucher, en palpant ce qui venait de la porter; mes lèvres pressèrent un de ces bijoux, tandis que l'autre, égarant la nature, et trompant son but sacré, remplaçait le sexe par excès d'exaltation... Les expressions plus claires se refusent... La chaleur qu'elle avait communiquée à l'insensible objet qu'elle avait touché subsistait encore, et y donnait une âme ; un nuage de volupté couvrit mes yeux.
Calmé, j'écrivis dans un des instruments de mon bouillant écart : Je vous adore! en petits caractères, et je remis l'élégante chaussure à la place où je l'avais prise.
Tandis que je m'étais livré à cet égarement, je ne m'étais pas aperçu, malgré mon oreille alerte, qu'on était entré presque à côté de moi. La naïve Toinette m'avait vu; mais ne comprenant rien à mon action, elle était doucement remontée avertir sa maîtresse. Madame Parangon, surprise , était descendue, et heureusement I n'était arrivée qu'au moment où j'écrivais. Un léger mouvement entendu me fit passer dans la cour. On lut pendant ce temps-là sans doute, car j'entrevis, en rentrant, le bas de la jupe de Toinette, et le dérangement de la chaussure était frappant Cette bizarre et frénétique jouissance, le dirai-je? sembla m'aplanir la
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route qui conduisait â Colette elle-même... Je devins concentré, taciturne, sauvage, furieux 4e luxure; mais Tunique objet de ma frénésie était Colette, adhuc virgo a nullo tacta viro. Je baisais avec transport, avec rage d'amour, tout ce qui l'avait touchée, et mes désirs n'en flagraient que davantage; surtout un jour que, me trouvant dans l'endroit où cette femme modeste faisait serrer le linge qu'elle quittait, je saisis avidement ce qui avait touché ses charmes, portant une bouche altérée de volupté sur son tour-de-gorge, sur... ce que j'imaginais vêla secreiiora penetralium, avec un emportenjent... qu'on ne peut exprimer. Si, dans les accès de cette frénésie, je l'avais trouvée seule, j'aurais employé la violence... Puisse ce que je raconte ici être utile à quelqu'un ! car si j'avais eu lu un livre tel que celui que je publie, vertueux comme je l'étais encore, il m'aurait salutairement etirayé; j'aurais pu réprimer, par la réflexion, des mouvements impétueux; j'aurais fui le péril, en évitant les occasions auxquelles mon inexpérience me conduisait, comme le papillon à la lumière qui doit le brûler.
Après cet état violent un peu calmé, je me proposai de découvrir ma passion à Colette, et de la conjurer de la manière la plus touchante, de m'indiquer les moyens d'en friompher, ou de m'accorder de l'indulgence. Mais j'appuyais peu sur cette seconde alternative, parce qu'un seul regard de Colette rappelait dans mon cœur, le respect et la
timidité... Lecteur, où en étais-je?... Je m'égare souvent ; je suis emporté malgré moi : àbyssus abyssum invocat... Madame Parangon redescendit avec Toinette; je me levai, honteux comme si j'eusse été deviné, pour remonter à mon étude. En ouvrant la porté vitrée, je m'aperçus que Colette relisait le mot écrit... Je tremblai ! Je me hâtai de fuir...
Arrivé à mon petit bureau, au lieu de travailler, je m'occupai de Colette, et me trouvant plus hardi, loin de ses regards, je m'applaudis qu'elle eût vu le mot : Je vous adore /... — Elle le sait du moins ! pensai-je. Mais quand la sonnette avertit pour le diner, ma timidité revint. Je descendis comme un criminel qui vient devant son juge.
Nous dînions seuls, la maîtresse et moi : M. Pa> rangon et le prote, tous deux francs-maçons, étaient en loge dans la campagne, et Manon Bourgoin profitait de l'absence de son père, chef de loge, pour manger, etc., avec Gaudet d'Arras, en tète-à-tête, ne se cachant pas de sa mère... Je baissais les yeux et restais debout. Madame Parangon me dit, mais d'un ton intéressant, que je crois encore entendre : — « Placez-vous. » Elleétait assise. Je me mis de côté. — « Nous ne sommes que deux; mettez-vous en face. » Elle me servit. Je mangeai en silence. Elle ne parla pas. J'étais dans une situation difficile à rendre : presque fâché de ma hardiesse, dont j'étais dans quelques instants bien aise... Enfin, Madame Parangon me dit : — a Vous rêvez? — Oui, Madame... » je rêvais... — Mangez, puisque vous êtes à table. »
Je répondis : — « Oui, Madame, » sans savoir ce que je disais. — « Étiez-vous à la grand'messe ? — » Oui, Madame. — Avez-vous eu du pain bénit? — » Vous savez que le distributeur n'en donne pas » derrière le chœur. — Non, je l'ignorais... En » voilà donc un morceau... » Elle me le montra sur un plat d'argent ; mais elle fut obligée de me le donner. — a Vous êtes concentré? — Ho! beaucoup, » Madame! » Et j'enveloppai le morceau de pain bénit dans du papier. — « Vous voulez le donner ? — « Moi, le donner ! le Ciel m'en préser\'e I — » Qu'en voulez-vous faire? — Le garder, Madame, » comme on garde. .. ce qu'on tient des personnes.. . » qu'on respecte infiniment. » Elle sourit et rougit, en me disant : — « Ce n'est pas une chose comme » celle-là... » Ho! que j'étais tenté de lui dire ce que j'avais écrit : Je vous adore I et de courir ensuite exhaler mes transports sur Vile d^Amour^ la même où j'allais quelquefois, les dimanches, faire des vers^ lire les romans de Villedieu, ou causer de littérature avec l'aîné Deschamps.
Il faut dire que, depuis que j'adorais Colette, je m'étais promis de me livrer sur cette île heureuse aux transports de ma joie, après ma longtemps méditée, pénible et formelle déclaration d'amour à Madame Parangon : car j'ai toujours consacré les endroits où j'avais eu du plaisir ou de la douleur; ils me devenaient chers, ils étaient pour moi comme les temples de la Divinité. Le plaisir, je le goûtais plus vivement que les autres hommes, dans le rapide
instant de sa durée ; mais cet instant n'était souvent pas le plus délicieux; trop d'ivresse m' offusquait : au lieu que me trouvant seul, après l'extase, fe me la retraçais par la réflexion, et la savourais. Quant à la douleur, une fois passée, elle était une source de volupté : chaque octave, chaque pareil jour du mois, chaque anniversaire, je me félicitais du péril échappé; je comparais ma situation plus heureuse, et je m'attendrissais : ou, par aventure, elle n'était pas meilleure; et alors, j'adoucissais la peine présente, par le souvenir de la peine passée ; je pleurais celle-ci, en me roidissant contre la nouvelle. [Dans la suitç, j'eus un troisième genre de jouissance particulière, qui n'eut lieu qu'avec mon ami Loiseau : il consistait à la goûter une seconde fois, plus délicieusement que la première, en la lui racontant, en la lui voyant partager. C'est ce qui me console aujourd'hui de certains écarts, en me prouvant que je n'eus jamais le cœur entièrement corrompu, puisqu'il fut toujours si sensible à l'amitié.] Revenons.
Au moment où je voulais dire à Madame Parangon, Je vous adore! je me rappelai que nous étions au 22 Octobre, jour de la naissance de Colette. Il me vint dans l'idée de lui faire mon compliment. Que j'aurais voulu avoir un riche bouquet à lui présenter! Mais je n'avais rien, pas même mon cœur, qui était à elle. Au lever de table, j'ouvris la bouche, en palpitant: — a C'est aujourd'hui que le chef-d'œuvre » de la Nature a vu le jour pour la première fois! » me dis-je tout haut à moi-même. Et je regardai Ma-
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dame Parangon, qui se disposait à sortir pour aller à Vêpres. Je restais muet, mais je m'agitais. Elle me dit : — « Vous êtes bien troublé? — Je... sais, » Madame, que c'est aujourd'hui le jour de votre » naissance : c'est votre fête plus que le jour de a Sainte Colette... — Oui! vous avez raison! Je » sais née à deux heures après midi; je serai à » l'église à cet instant, et j'offrirai à Dieu le vingt- » troisième anniversaire du premier moment de mon » existence. — Ha! Madame! et moi aussi! — » Vous n'êtes pas né aujourd'hui? — Le vôtre. — » Je vous en remercie. — Ho ! si j'avais un bou- » quet ! » Elle sourit : — « Le désir me suffit. — » Madame... si j'étais un dieu, je vous donnerais la » belle étoile : on dit que c'est Vénus. Toutes les » fois que je la verrai, je penserai : Voilà le bel » astre de Mademoiselle Colette ! » Elle rougit. — «f C'est bien, Monsieur Nicolas I et très joli! » Elle sortit contente de moi.
La violence des désirs que m'inspirait Colette, me refroidit pour Manon Prudhot, et pour M"» Baron l'aînée. La première se rétablit : mais elle avait perdu la moitié de ses charmes, et son caractère en souffrit; elle fut moins douce avec moi; elle devint jalouse, exigeante ; elle trouva surtout mauvais que je n'eusse pas encore quitté mon état. Je cessai de la voir. Cette rupture étonnerait, après ce que j'ai dit du charme de notre liaison, si je n'y avais préparé par le discours de Madame Parangon, relatif à sa sœur Fanchette... Quant à M"*' Madelon Baron, elle
vit mon indiffér^snce sans humeur. Elle souriait, en me regardant; je rougissais, comme si elle avait connu ma faiblesse. Il me semblait quelquefois l'entendre dire : — a Voilà le tendre amant des w....
» et des s (a) de Madame Parangon ! Ces dignes
» objets captivent son noble cœur! » Je rougissais : mais la vue de Colette me rendait à ma frénésie, aux écarts de ma passion...
Cependant je luttai quelquefois contre mon amour, et il y eut une circonstance où je l'aurais peut-être surmonté, sans la connaissance de Gaudet d'Arras. Un dimanche, tourmenté par les désirs qu'excitait Madame Parangon; éprouvant un supplice qu^ je n'aurais pas voulu, ni ne pouvais faire cesser; dans cet instant vague, où la perplexité, l'incertitude du choix des moyens, est plus fatigante que la langueur physique causée par le désir, je sortis, quoique je fusse seul. Je fermai la porte, comme j'en avais la liberté, laissant la clef chez les d*^" Cuisitty vieilles filles, dont la boutique était toujours ouverte, parce qu'elles vendaient le sel; et j'allai machinalement, poussé par le malaise et par indétermination, du côté du rempart des Bénédictins. Cette partie des murs de la ville côtoie par derrière la petite rue Saint-Germain, Le chemin qui conduit au rempart était entre deux haies vives : l'une fermait le jardin du charpentier Baras-Dalis; l'autre, une petite vigne et un jardin appartenant à un vigne-
^aj Des mules et des souliers. fN, de VÉd,)
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roQ, dont la maison isolée donnait sur la petite rue. Je lisais en marchant; je ne vis pas le passage qui conduisait au rempart, et je m'avançai jusqu'à la petite maison dont je viens de parler. Vis-à-vis, ayant levé les yeux et voyant que j'avais dépassé, je retournais sur mes pas, lorsque j'entrevis, dans une chambre basse, une jeune nymphe, en juste de crépon, qui me parut faite au tour. J'allai cependant regagner le passage, et las de lire, je pensai à ma situation. Elle était chagrinante, non par elle-même (hélas I j'étais heureux, sans le savoir!) mais par le besoin impérieux du tempérament, qu'une passion impétueuse m'empêchait de satisfaire avec des objets convenables. Je repris ma lecture pour me fiiir moi-même. C'était Régnier: ses satyres m'amusaient, parce que j'étais incapable d'une lecture plus solide. J'y prenais plaisir ; ce poète incorrect ne me décourageait pas, comme Racine; j'eus envie de rimer. Je fis des vers, qui exprimaient également, et mes remords et ma situation douloureuse, et mes craintes de nuire à ma santé. (Voyez cette petite pièce, dans le Drame de la Vie, p. 1253.)
J'achevais ce dernier vers, avec un accablement inexprimable, lorsqu'un charme nouveau me ranima. J'entendis chanter un air que je savais, sur des paroles que je ne connaissais pas, mais que je n'ai jamais oubliées :
Cher souvenir, etc.
(Voyez cette chanson, XXX« vol. des Contempo- IV 5
RAINES, p. 518, ancienne édition^ et 590 de la nouvelle).
La douceur de la voix me charma : je m'avançai prés de la haie; j'y trouvai un vide, où je me cachai. De là, je répondis à demi-voix, mais de manière à être entendu, par les paroles que je savais, et qui convenaient à un homme, comme les précédentes convenaient à une femme :
Ombrages frais, Ornements de nos forêts, etc.
(Même ouvrage, p. 519 ou 591).
J'écoutai, après avoir chanté : un silence profond régnait. Je sortis de la haie et j'allai dans la rue: Je ne doutais pas que ce ne fût la nymphe au juste de crépon, ainsi qu'au cotillon rougè et au chignon d'ébène, qui avait chanté : je voulais voir au visage une jeune fille dont la voix était si mélodieuse ! (et il faut dire ici que la mienne n'avait pas dû lui par^tre moins intéressante; car l'émotion m'a toujours donné l'accent du chant très agréable, comme on le verra dans la suite, soit à l'occasion de Zéphire... (de Zéphirel... Oh! ce nom! je ne puis le prononcer, je ne saurais l'écrire, sans attendrissement; sans un sentiment, que vous approuverez un jour, mon Lecteur, et dont vous sentirez quelle a dû être la force !), soit à l'occasion d'un amusement de ma maturité, quand, accablé de travail, de cha. grins, de tourments de toute espèce, j'allais respirer
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le soir, et badiner en enfant avec la jeune Amilie,.. Je disais que je voulus voir k fille dont la voix était si mélodieuse. J'entrai dans la rue, et, parvenu devant la petite maison, dont le haut de la porte coupée était ouvert, j'aperçus, attentive à une fenêtre qui donnait sur le jardin, la nymphe à la taille légère, au juste de crépon. Un mouvement qu'elle fit me montra, dans l'objet de mon admiration... Edmée Servigné, cette jeune beauté de Vauxl... Je tressaillis : mais je n'osai lui parler... Je me retirai doucement, et je retournai dans le trou de ma haie, d'où je fis entendre ce nouveau coupler, dont l'air est brillant :
Rossignols, dont le doux ramage Ranime nuit et jour les échos de ce bois, ,
Taisez-vous^ respectez la voix
De la bergère qui m*eagage 1
Dussiez-vous en être jaloux,
N'interrompez point cette Belle 1 Les Amphions chantent moins bien que vous I
Mais chantez-vous aussi bien qu'elle? (bis).
J'entrevoyais Edmée à la fenêtre, en chantant. Elle fit d'abord un mouvement de surprise ; ensuite, elle porta la main devant ses yeux, comme une personne afi9gée. Lorsque j'eus fini, elle se retira. Je craignis qu'elle ne vînt me surprendre; je sortis de la haie, et j'allai m'asseoir sur le rempart, d'où je pouvais tout découvrir. Edmée ne parut pas.
Toutes mes idées venaient de changer, par la
découverte de cette jolie fille : mes égarements solitaires me firent horreur; Edmée me paraissait plus aimable que jamais; je reconnus dans mon cœur ce trouble puissant qu'avait si souvent excité Jeannette Rousseau. C'est que la parure d'Edmée était la rpème. Je tournai plus de deux heures autour de cette maison , quoique de loin ; mais je ne revis plus Taimable fille. Enfin, je quittai son quartier, vers le soir, bien différent de ce que j'étais en sortant de notre maison!... L'amour est donc une vertu, dès que l'attachement qu'il inspire peut être innocent ?... Oui; car je l'ai constamment éprouvé : toujours l'amour m'a rendu meilleur, quand son objet était bon, et que je pouvais légitimement l'aimer... Je puis dire, avec la conscience de la vérité, que la rencontre d'Edmée me sauva d'un crime : oui, j'aurais osé... ce que j'osai depuis, avec des circonstances moins odieuses, parce qu'alors le vice commençait à se policer en moi. Edmée me refiroidit pour Gaudet d'Arras, pour Gaudet, pour tout le monde, excepté pour Madame Parangon, que j'en aimai plus tendrement, plus respectueusement. Toute la semaine, je fiis occupé de la jeune Servigné. Je passais chaque soir dans sa rue, couvert par l'obscurité; je revenais content, lorsque je l'avais entrevue. Je formais des projets de bonheur, de concentration avec Edmée, dans une vie paisible, tranquille, comme celle de Clisot, marié à une petite brune aimable, et resté compagnon^ Le même sort avait mille attraits pour moi... Mais l'idée de
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M^^' Fanchette dissipait le charme de cette riante chimère, et T empêchait de prendre de la consistance. (C'est ainsi que tout ce qui devait me rendre heureux, n'a jamais servi qu'à me tourmenter, et le bonheur promis n'est jamais venu!) Comment renoncer à l'espoir d'obtenir la sœur de Madame Parangon ? une fille que mes parents verraient avec transport dans leur famille ? aux espérances de maîtrise, dans une ville voisine et plus proche de Paris, maîtrise dont je savais que Madame Parangon, de concert avec son père, traitait pour sa jeune sœur, légataire d'un bien considérable, et pour moil... Malheureux que je suis 1 quel crime avais-je donc commis, dés mon enfance, pour être condamné si jeune au supplice de Tantale I La vue des biens que je pouvais obtenir, que je touchais, que j'étais prêt à saisir, n'a servi qu'à m'en faire sentir plus vivement la privation, et à m'en faire manqueri^le plus certains!... C'est trop de bonheur, qui m'a rendu malheureux ! le bien offert a fait disparaître le bien presque possédé!... Quel sort affreux que celui que j'éprouvai en 1765, prés de douze ans après! et comment ne suis-je pas alors mort de rage, puisque je ne mourais pas de douleur?...
J'ai souvent réfléchi depuis, qu'il n'y avait qu'un moyen de conserver mon innocence, mes mœurs, de fixer mon imagination vagabonde et mes irrésolutions : c'était d'abreuver, de saturer mon âme d'amour, en faisant venir Fanchette, non à la maison (M. Parangon était trop immoral), mais en
pension chez Mj^^ Hardouin. Elle avait treize ans (c'en est dix pour une Parisienne) ; elle était grande ; c'était une jolie blonde, ayant de vives couleurs, la figure noble et Romaine ; surtout une blancheur ro« sée, qui la faisait ressembler à la jeune Aurore; elle avait le sourire charmant, le son de voix d'une mélodieuse et céleste douceur : en un mot, c'était Une ravissante personnel Elle aurait immanquablement rempli mon cœur par l'amour et par la raison ; j'aurais aimé ma jeune maîtresse, je puis le dire, sans danger pour elle et pour moi; je ne me serais appliqué qu'à fortifier en elle l'amour de la vertu; ce qui aurait également afiermi la ihienne. Mais on Ait arrêté par différents obstacles : j'étais apprenti; M. Parangon ne me voyait pas des mêmes yeux que sa femme; il ne prenait pas à moi le même intérêt; il n'y avait pas un seul de ses ouvriers pour qui, du moins à l'extérieur, il ne marquât plus de considération qu'à moi. 11 avait donné sa cousine, la jeune Vergnier, blonde très jolie, à Yeury; mais c'était par les mêmes raisons qui lui faisaient destiner Marie à Tourangeot : la petite Vergnier, mariée, venait rendre à son marieur une visite Hebdomadaire particulière, dont les domestiques au fait, comme Tourangeot, riaient sous cape... Colette redoutait pour sa jeune sœur les mœurs de son mari; mais elle aurait trouvé peu convenable de la demander à un père, qui venait de perdre son ancienne compagne, et qui n'avait plus que cette fille, pour la mettre en pension... D'ailleurs, Madame Parangon
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ne pouvait deviner tout ce qui se passait dans mon âme, quoiqu'elle eût pénétré mes sentiments pour elle; et je suis assuré, d'après ce que je n'ai pu dire encore, que si elle avait prévu tout ce qui devait ar* river, elle n'aurait omis aucune des précautions nécessaires pour le prévenir; elle aurait tout surmonté par la douceur toute-puissante de son caractère ; et en mettant plus souvent sa sœur entre elle et moi, elle aurait tellement ménagé les choses, que le vide de mon cœur aurait été aussi pleinement qu'agréablement rempli... Mais rien de tout cela ne s'est fait... Je reviens à Edmée.
Un soir, que je la guettais, sans vouloir ou sans oser lui parler, je la rencontrai sur la promenade de la Porte de Paris, avec sa sœur, sa belle-sœur et son frère. Ils la quittèrent pour suivre la route qui côtoie la vigne.de l'Hôpital. Je les suivis de loin, pour avoir le plaisir de voir Edmée, et quelquefois de l'entendre. Catherine, qui avait le timbre très élevé, lui dit : — « Edmée ? tu n'as pas entendu » chanter c'te voix, qui, chantait derrière note » hâvive? — Non, ma sœur. — Monguieu, j'arais » ben voulu l'entende, moi! — Mais, qui qu'c'est » donc ? » demanda la belle-sœur. — « C'était, » reprit Edmée, « la voix de quelqu'un, autre qu'un... » vigneron. — Ça sera quèqu'bourgeois, » dit le » frère « qui t'ara entendue chanter, et qui ara » chanté un couplet qu'i savait, pou' te répondre. — » C'est aussi ce que j'ai dit, » reprit Catherine. Je trouvai amusant de les intriguer ensemble : cette
petite compagnie était à environ deux cents pas de la ville, dans une solitude absolue; je descendis lestement dans la vigne, et caché par une treille touffue, je fis entendre ces couplets :
Quand Hébé servait les Dieux à table, Elle avait moins de grâces que vous :
Versez, Philis, de ce jus aimable.
De vos mains, j'en boirai mille coups :
La tendresse Suit de près l'ivresse, Et je ressens déjà que sans son secours.
Je vous aime :
Oui, la raison même M'engage à vous jurer de vous aimer toujours.
J'écoutai un instant, et je regardai... Les trois personnes étaient arrêtées sur le bord du chemin, l'air très attentif à ma chanson, alors nouvelle. Je repris le second couplet :
Près de vous, la résistance est vaine, Vos beaux yeux savent tout enflammer :
Un penchant secret vers vous m'entraîne.
Et malgré moi, me force à vous aimer 1 Un cœur tendre Peut-il se défendre Et pourrait-il braver d'aussi puissants attraits?
L'amour même Dirait qu'il vous aime, Si vos beaux yeux daignaient sur lui lancer leurs traits.
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La surprise redoublait, et n'était pas sans plaisir... Je continuai :
Quand Zéphyr, épris d'amour pour Flore, Tendrement dérange ses appas, La Déesse en est plus belle encore, Rit, badine et ne se fâche pas :
Main d'albâtre, Main que j'idolâtre, Main qui la défendez de mes brûlants désirs, La Nature, Délicate et pure, Vous fit-elle jamais pour troubler nos plaisirs?
C'en est fait, j'ai vu pleurer Silvie ; Le dépit a fait place à l'amour :
Je prétends l'aimer toute ma vie; En changeant, je veux perdre le jour :
Haï quels charmes, D'essuyer les larmes D'un bel objet aimé qui les verse pour nous ! C'est sans doute.
Et quoiqu'il en coûte.
De toUs les plaisirs le plaisir le plus doux 1
— « C'est sa voix! c'est sa voixl » dit-on dés que j'eus fini. Je ne sus pas alors de qui l'on parlait : je me persuadai que c'était seulement de celui qui avait chanté le dimanche précédent, caché dans la haie, sous des arbustes dont la feuille n'était pas encore tombée. J'aurais été honteux de me laisser voir, après ma chanson ; je suivis une treille, et je remontai sur le chemin, quand je fus auprès de la
ville. Je voulais encore revoir Edmée; je suivis la grand'route, mais je n'entendis personne. Apparemment on avait pris par le sentier qui conduit à la Maladière. L'heure s'avançait, et je m'en revins.
Personne n'était rentré. Je restai dans la salle; je pris la plume, et l'imagination encore remplie d'Edmée, je tirai de ma poche mon premier Codex, où je traçai les premiers vers amoureux faits pour mon compte que j'aie conservés. Seconde version :
J'errais, songeant à vous, mais ne me flattant pas
Que si proche d'Edmée Amour conduirait mes pas.
Hé quoi I n*étiez-vous là si tard, belle coureuse,
Qjie pour la mieux tromper, cette flamme amoureuse,
Qpe dans mon sein brûlant allument vos attraits?
Ou bien, voulant punir ma conduite douteuse,
Aviez-vous donc choisi cette heure ténébreuse,
Pour ôter à mes yeux le charme de vos traits?
Mais non I non ! Servigné, toujours tranquille, heureuse.
Allait paisiblement respirer un air frais.
Tandis que je brûlais d'une ardeur malheureuse I
Alors voulant frapper la nuit silencieuse
Par de tendres accents qui fléchissent vos coups,
J'ai chanté mon Hébé : mais cet objet si doux.
On ne peut s'y tromper, belle capricieuse.
C'est l'objet enchanteur dont je crains le courroux !
Si de connaître Hébé vous êtes curieuse,
La jeune et fraîche Hébé, toujours vive et joyeuse.
De la Jeunesse était déesse comme vous.
[La première version se trouve dans le Drame de LA Vie, p. 1253.]
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Cette soirée fut très agréable! Je m'étais amusé, comme il m'est arrivé de le faire souvent depuis à Paris d'une manière innocente, mais délicieuse. ^Cependant la maxime du poète Lucrèce :
Medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid, quod in ipsis faucibus angat,
est si vraie, que la première composition de mes vers me causa le lendemain un petit désagrément. Je les avais repris, avant le dîner, après que le prote fut descendu, pour les retoucher : pressé par la sonnette, qu'on tirait vivement, je laissai mon cahier sur le bureau. Degout, qui n'était pas sorti des premiers, suivant son usage, et qui s'était caché, sans doute parce qu'il m'avait vu écrire, courut à mon cahier, dès que je fiis descendu. Il lut les vers ridicules feits pour Breugnot, et les crut sérieux; il se promit bien de se moquer de moi, et d'emporter mon cahier. Je revins bientôt, car j'avais une inquiétude vague. Degout se lavait les mains. Je cours à ma place: mon cahier était à la sienne; je m'en saisis. Je ne pouvais douter qu'il n'eût lu. Je ne dis mot; ni le méchant Comtois non plus, en ne retrouvant plus mon cahier... A son retour, il aurait bien voulu lire quelques-uns de mes plus mauvais couplets, mais il n'avait retenu que celui-ci (que je n'ai pas cité) :
D'un bout elle était terminée D*un pied qui presque l'égalait,
De l'autre à sa cuisse emmanchée, Qui de beaucoup la surpassait.
J'étais confondu! Heureusement le méchant. qui lisait mes vers était le seul en état de les entendre ! Ce fut ma consolation. Degout parlait seul, et s'entendait seul. Il eut même le désagrément de voir applaudir mes vers à Edmée Servigné, lorsque, par ses sarcasmes, il m'eut forcé de les lire ; ce que je fis, en les changeant, comme on vient de les lire... Les vers à Edmée, tout forcés, tout mauvais qu'ils sont, eurent pour moi un charme particulier, et il fut le même pour les ouvriers ignorants, dont l'oreille était flattée par le retour fréquent de rimes douces... Je trouve à côté, ainsi qu'au bas, trois notes, que voici : i, Hi primi versus visi sunt a DegustOy opifice typographico^ e Comitatu Burgundia.
2. C'esi cette aimable Servigné, dont je suis devenu amoureux à Faux le i^^^ Septembre ij^i : elle demeure près du rempart y dans la Petite-rue-Saint-Germain .
3. O tempus felixl quomodo dbiisti? Ebrietas diva Juvenumy nunquam redibis! 6 Octob, 176),
Il me semble aujourd'hui que ces vers et ces notes, en les relisant dans ce même cahier où je les inscrivis, me remettent dans la situation où j*étais alors; la vivacité de mon imagination réalise cette ivresse de jeunesse et d'amour, dont il est si délicieux de sentir l'illusion!...
C'est à cette époque, que m'arriva un trait bien singulier, vu mes dispositions, et les jolies personnes
QUATRIÈME ÉPOQ.C1Î — I752 4$
qui se trouvaient à ma portée. Un soir, par un grand vent et une profonde obscurité, j'aperçus, assise soir les marches de l'Horloge, la Jeanneton, servante en second des demoiselles Baron. La laide Jeanneton avait le visage rond . Tout en songeant à sa mai- » tresse aînée, je me disais : « Mais Jeanneton n'est » pourtant pas si laide l... » Je courus poser mon chapeau dans la salle, fermer notre porte; et, de retour, je m'avisai de l'embrasser. Cette fille en fut si étonnée I (car sans doute j'étais le premier homme), qu'elle en resta immobile... Tous ses appas (si appas étaient), me parurent neufs. En vérité, personne n'y avait touché!... Excité par tout cela, sans réflexion, hors de moi, par Timagination d'autres charmes que je me représentais, enhardi par la solitude et l'obscurité..., aidé par son inexpérience, et par le trémoussement automatique que la Nature lui donnait, j'obtins ce beau triomphe!... Tout étant terminé, la fille se leva lestement, et j'observai que sa taille, ordinairement plus grosse du bas que du haut, s'était affinée pendant mon bonheur. Je rentrai fort triste. Je n'osai attendre personne, et Bardet ayant paru, j'allai me coucher.
Le lendemain, le premier ressouvenir de ma félicité me serra le cœur. Il semblait que tout le monde allait lire sur mon front : Vamoureux de la souillon des demoiselles Baron, Je ne parlai pas de la matinée. A midi, je n'osai pas me montrer sur la porte coupée; mais, par un coup du sort, Marote envoya son aide demander quelque chose à Toinette, pen-
dant que nous étions à dîner. Jeanneton rougit, en me voyant. J'eus encore plus de pudeur qu'elle, et mon visage parut en feu. Bourgoindit : « En vérité, » cette espèce a un amoureux! Ça se requinque, et » elle est moitié moins dégoûtante que je ne la » trouvais la semaine passée ! » Jeanneton repassa. « Comment? elle a de la taille! » reprit-il. Quelqu'un dit que c'était Marote et Toinette qui lui donnaient du goût. — « On ne l'aurait pas prise » avec des pincettes! » dit M. Parangon. Je fus surpris d'une aussi longue conversation sur un pareil objet ! Il me sembla même que des regards malins tombaient sur moi. Je ne pus les soutenir; j'allai sur la porte. J'aperçus Madelon sur la sienne. Au lieu du salut obligeant qu'elle avait coutume de me faire, elle détourna la tête. « Je suis perdu! » pensai-je; « cette maudite Jeanneton, aussi bête qu'elle est » laide, aura tout dit! Me voilà joli garçon ! » Et je me ijpaudissais... Enfin, Madelon me fit signe. J'allai auprès d'elle en tremblant. Son air me parut sec et sévère; je tremblai davantage encore. « 11 est » des personnes qui vous sont bien attachées ! » me dit-elle; « oui, au delà de toute expression! Mais, » on ne vous le dira pas aujourd'hui... Tous les » jeunes gens se ressemblent, et ceux qu'on excep- » tait n'ont que de légères difiérences... Faites-moi » le plaisir de noter cette journée-ci! Je vous y » rends un grand service!... Monsieur Nicolas! un » service, qui vous étonnera!... si jamais vous mé- » ritez que je vous l'avoue. » J'étais confondu! je
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n'osais lever les yeux; car je croyais l'entendre. — ' « Pardonnez-moi, Mademoiselle ! Daignez me par- » donner!... — Je vous ai pardonné; j'ai plus fait : » je... Qu'allais-je dire?... Est-on maître de garder » un secret avec aussi peu de pouvoir sur soi- » même?... Allez, Épicurien, allez I... Mais soyez 2> tranquille : vous avez des. amis à toute épreuve... » Hé ! les méritez-vous ? » Elle rentra, en achevant ces mots.
Je ne pouvais douter que Madelon ne fût au feit. Je restais immobile, quand Jeanneton vint pour sortir. Elle passa en courant, comme si elle avait eu peur de moi. Genre de familiarité qui m'humilia beaucoup!... Madame Parangon vint alors sur la porte coupée. J'aurais voulu pouvoir me cacher! Son regard, que je crus ironique, me causa une honte qui rencogna mon amour pour elle dans le dernier repli de mon cœur. Je me gfissai rapidement dés qu'elle m'eut ouvert... Je ne parlai pas plus cette après-midi que le matin : jamais supplice n'égala ^elui que me fit souffrir la réminiscence d'un bonheur réel, que j'étais bien éloigné de croire tel, malgré la perfection des appas et le satiné de la peau : car Jeanneton avait les bras rudes et raboteux... Cet état dura prés de huit jours. Enfin, je me remis.
Mes inconséquences étaient également l'effet de ma passion pour Colette et de mon tempérament : je saisissais avidement tout ce qui pouvait me distraire de la première, en affaiblissant le second. La manie des vers s'était renouvelée, malgré mon
manque de talent, depuis que j'étais lancé hors de moi-même, par mes combats. Mais l'extrême attention que j'apportais à me cacher, faisait que je ne recevais d'avis utiles de personne d'éclairé. Il était dit qu'il fallait que je créasse entièrement pour moi Tart d'écrire, d'après la lecture des modèles, tant en vers qu'en prose; que j'apprisse seul, ou presque seul, deux langues, le Latin et le Grec ; que je composasse mes différents ouvrages, d'après des vues absolument nouvelles, dans une manière inusitée, et telle que l'eût inventée un écrivain du temps de Ronsard. C'est d'après la notion que je donne ici qu'il faut lire toutes mes productions.
Le dimanche suivant, je vis à la maison M^^^ Manon Gauthier, la même qui remplaçait la maîtresse, lors de mon arrivée à la ville. Elle était élégamment parée; elle m'inspira des désirs violents; et comme je n'avais d'autre rtoyen de les satisfaire que ma plume, je c(?urus à mon petit bureau, où je rimai tout ce que cette grande moqueuse avait d'appétissant. Les vers n'en valaient rien; mais en voici l'idée :
Grande et fière Beauté, qui viens charmer ma vue Par tes attraits parés, ceinture de Vénus, Qjie ne puis-je, ô Gauthier! en les palpant tout nus, Comme un autre Ixion, t'arracher de la nue !
L'un de ces jours, on vit l'Amour en folâtrant, Aller autour de vous, voltigeant, becquetant : Tantôt il vous prenait sur la bouche un baiser. Tantôt sur un beau sein, de forme demi-ronde; De là, comme un plongeon, on le voyait glisser.
Devenu vrai serpent, en la fente profonde Qu'aux profanes mortels la pudeur fait cacher. Ciel! ô ciell que vois-je? de plaisir enivrée, Succombant à ses coups, sur l'herbe renversée, L'oeil ouvert à demi, les cils demi-fermés.
Entre vivre et mourir on voit que vous luttez. Mais à vous revenait, et rendue à la vie.
Prenant le téméraire en votre main hardie, Vous l'avez remonté jusqucs à votre cœur.
Enfant présomptueux 1 calme tes feux extrêmes ! Ne te consume pas en une folle ardeur I Au séjour qu'as choisi, par cela que tu l'aimes,
Elle ne peut durer qu'un jour.
L'Enfant ailé sourit. — Je fixe ici mon temple :
Je veux, Gauthier, qu'on y contemple
L'immortel et sombre séjour.
Où l'on doit adorer l'Amour.
Je n'ai jamais osé montrer ces vers, ici très abrégés, qu'à M"e Baron l'aînée.
Le lendemain lundi, plus indécis que jamais, dans mes idées amoureuses, je me réépris de Jeannette Rousseau, que je croyais avoir entrevue chez Mme Jeudy, où elle faisait quelques emplettes, me sembla-t-il. Je brûlais d'envie d*aller m'en assurer : mais je ne l'osai pas. Je me retirai même précipitamment, sans l'avoir vue au visage ; et lorsque je revins ensuite, elle n'y était plus. Aussitôt, je mis la main à la plume (c'est-à-dire âmes heures de loisir), et je commençai une longue romance, où j'exprimais les sentiments que m'avait inspirés Jeannette, lorsque j'étais à Courgis, sentiments que je retrou-
vais encore au fond de mon cœur. (C'est une énigme sur laquelle j'ai déjà prévenu). Je lis, dans mon premier Cahier, le titre ainsi conçu : Romance (elle est sur M"« Rousseau, qui est nommée). Puis en note écrite postérieurement : ^Adoranda illa Russîca prima mihicormovii. Reputaham intuSy die festo^ in delubro Kurgiacao, qua mihi magis placeret arnica, Species formaque jamjam visebantur, statura quidem, habitusque. Cum hac in mené volvebaniury ecce ad communionem accedentem Johannam Deabus formosiorem aspicio, Amo statim, dein ardeo, sapeque furo. Ha Kurgisii evenere annis 1748-^-^0, » Il respire dans cette romance une volupté nocturne et silencieuse, dont mes voyages à Saint-Cyr m'avaient donné l'idée. J'y feins un rendez-vous (imagination occasionnée par la rencontre d'Edmée sans doute ?) le soir, sur le bord du ruisseau où étaient les peupliers de M. Rousseau. La soirée villageoise est le premier tableau: le retour des gens de la campagne dans leurs demeures; le coucher du soleil; le chant des oiseaux de jour auquel succèdent les cris funèbres des oiseaux nocturnes. L'amant avait quitté la ville avant la fin du jour; il arrive, et voit Jeannette assise sur le bord du ruisseau : il s'élance dans ses bras. Elle répond à sa tendresse... Mais les deux amants ont trop d'innocence; ils ignorent la manière de goûter les plaisirs qu'ils désirent : ils s'égarent, et... Revenus à eux-mêmes, ils se prodiguent les plus tendres caresses; Jeannette abandonne tous ses appas, sans succès... Les deux amants s'assoupissent.
Un songe éclaire l'amant, mais d'une manière cruelle 1 II voit sa maîtresse dans les bras d'un autre qui... cueille la rose... Il s'éveille. La lune éclairait les charmes de Jeannette par sa vacillante lumière... Il les voit, il les admire en silence... Il veut être heureux. . . Jeannette, à demi-assQupie, résiste par instinct. L'amant, au désespoir, ne se croit plus aimé... Toute la Nature se couvre de deuil ; les oiseaux nocturnes font retentir les vallons de leurs cris... Jeannette achève de s'éveiller; elle est en larmes. Un songe Ta également instruite : elle croyait être la proie d'un soldat I... C'est ce qui venait de lui faire repousser son amant... En reconnaissant une fatale erreur, le doux sourire se trace sur son visage. Son amant lui jure une ardeur éternelle ; ils se livrent enfin, guidés par leurs songes, à leur amoureux transport, d'une manière éclairée, et se rassasient de volupté... Ils se rendorment; le jour luit à leur réveil. Jeannette, qui s'est échappée^ parce que sa cousine Stallin a fait la malade, pour être veillée par elle, dans une chambre séparée, Jeannette veut fuir : son amant la conduit et fait, en la quittant, des vœux pour qu'elle rentre sans être vue, ou que du moins elle ne soit soupçonnée que d'avoir voulu respirer la fraîcheur du matin... L'amant, sûr que sa belle est heureusement rentrée, célèbre son bonheur par ses chants, et il invite toute la Nature à le féliciter... La romance a trente-six couplets, et elle ne fut achevée que plus de deux mois après avoir été entreprise; je n'y donnais que mes instants de relâche, surtout le soir,
avant de me mettre au lit, ou le matin, avant Theure du travail. En voici quelques couplets :
O vous, Solitudes,
Où l'amant heureux,
Libre d'inquiétudes,
Redouble ses feux!
Pour chanter ma gloire,
QjiQ vos sombres échos
Répètent : Victoire!
D'après les oiseaux !
Chantez ez ez ez ez ez I
Chantez ma victoire ,
 tous mes rivaux 1
Vous, vertes prairies.
Toi, gazon foulé, , Deux âmes ravies Sur vous ont coulé!
Vos rives charmantes Ont vu les transports Qjn'eut ma belle amante Sur vos sombres bords.
Chantez, etc.
[Je ne reporte pas le reste de cette çantiléne, dont le rythme est désagréable.]
Une note la terminait : « Servatum carmen ad recordationem horarum delkiosarum qua cum juventutis tempore disparuere. Nam hodie dico : « Tune amabam
QUATRIÈME ÉPOQ.UE — 1752 55
» Servineam; tune Prudbotinatn^ aut Ma^daknam » Baroniatn, aut Columbam, aut Ferraneam^ aut » Antoniam; tune prasertim Johannam^ Colettamque 9 ardehanty et memorando subkvor. » Cantilena Magd. » Bar. data fuit^ tnense Januario 17s 3 y etsorores inve- » nere post suum obiium notasque quodam sera a me » petiere, »
Tandis que je suis sur mes vers, il Ëiut continuer, afin de placer à leur époque cenaines petites aventures qui y sont attachées. Je vais reprendre ce que je puis avoir omis, et conduire absi jusqu'a]a II Mars 1753, jour mémorable pour moi, autant que douloureux, et qui m'a été beaucoup plus funeste encore que je ne le croyais ! puisque si la perte que je fis n'avait pas eu lieu, j'aurais évité mon sort actuel, si triste, à tous égards !
Le 1 5 Auguste, je fis des vers à M"« Lalois^ jeune pensionnaire de M"« Hardouin, sur sa première communion. (Et telle iut l'origine de l'éphémère, mais délicieuse connaissance que je fis avec la charmante Laloge, sa compagne, dont j'ai déjà dit un mot). Thérèse Lalois avait environ diz-huit ans, et elle était la neuf ou dixième qui paraissait à M. Breugnot une compagne digne de sa coiiche. J'étais son poète lauréaty et en conséquence je fus chargé du compliment. J'y disais « qu^en ce jour les amants étaient jaloux de leur père; » et j'étendais cette allusion, motivée à la jeune personne, sur ses charmes et ses perfections, qui formaient un détail assez long; car les jeunes poètes aiment à Ëiire ces descriptions,
qui ont pour eux le charme de la nouveauté... En voici quelques vers pour échantillon :
Aujourd'hui, vous quittez les vains plaisirs du monde, Et voulant vous sauver enfin du gouffre immonde, D'un Dieu pour nous fait chair suivez les saintes lois; Vous r allez recevoir pour la première fois.
Cet homme si divin, TApôtre de la grâce.
Les impurs en exclut, et du feu les menace :
Lalois, ne craignez rien 1 toute pure en ce jour, A ce Dieu vous rendez votre amour pour amour. Ses enfants de leur Père ont tous Tâme jalouse; Vous les dédaignez tous pour rester son épouse...
Ce fat mon camarade Bardet qui donna cette pièce à Emilie Laloge, en sortant de l'église, de la part de la sœur de Breugnot pour M^^ Lalois. Elle fat lue par les deux amies et par une troisième, très grande, très aimable, et fort jeune, appelée Julie Dugravier. On sut que j'étais l'auteur, et l'on n'imaginerait pas la haute idée que ces vers pitoyables donnèrent de moi. Ils passèrent à M^^^ Madelon, à laquelle je montrais tout cç que je rimais.
Le même jour, ma veine produisit une douzame de vers, pour une jeune personne de la paroisse de Saint-Mamerty qui se nommait, je crois, Mamertine Hérissé, Elle m'avait frappé pendant la messe de onze heures; je me mis à l'écart, et je lui rimai des compliments sur ses yeux friands, son teint fleuri, sa bouche vermeille, sur tout ce que j'avais vu ou conjecturé. Je me rapprochai d'elle ensuite, et j'eus
l'adresse de glisser mes vers , dans son livre, que j'avais feint de prendre pour le mien. Elle les lut dans la rue; et moi, je jouissais, car elle en parut flattée. Un regard m'annonça qu'elle m'avait deviné.
Le 20 Auguste, M"« Laloge vint à la maison pour Emilie acheter un livre. J'étais seul; je lui fis quelques Laloge compliments, auxquels cette charmante fille répondit avec modestie. Je lui parlai de Buisson. Elle dit, en rougissant, qu'elle ne faisait pas attention aux discours d'un jeune homme qui passait pour très étourdi, et sur le caractère duquel elle était prévenue par sa sœur à lui-même. C'était à cette aimable et jeune personne qu'elle faisait remettre tout ce qu'il lui écrivait, sans l'ouvrir... Ce petit entretien, avec la fille la plus séduisante qu'on puisse imaginer, excita ma verve. Dés qu'elle fiit sortie, je lui fis des vers, où, après l'avoir louée par ses qualités et par ses charmes, je lui recommandais Buisson : ^ Il dé- 3> pend de vous, » lui disais-je, « d'en faire un modèle » de régularité. Je sais qu'il vous adore; aimei-le un » peu, et vous purifierei son cœur; car je sens que vous » purifiei '^ mien... » Ma recommandation devait être sans eflFet. J'envoyai sur-le-champ ces vers par mon jeune camarade, dont j'étais parvenu à me faire aimer et respecter, au point qu'il préférait mon service à celui des ouvriers, auprès desquels il me donnait une réputation de bonnes fortunes, qui faisait bien de l'envie à Degout, alors amant simultané d'une dame Lebègue^ tante de Maine, femme d'une mauvaise conduite, et d'une dame Saint-Paul, fort
jolie femme, son hôtesse... Bardet, que je n'envoyais qu'auprès de jeunes personnes considérées, et dont il était toujours bien reçu, vantait fort ces jolies demoiselles (comme on s'exprimait dans le pays), et m'exaltait ainsi, quoique x indirectement. Mais je dois avouer que je lui devais une partie de mon succès : cet enfant, messager d'Amour, paraissait le frère du dieu qui l'envoyait.
Ce fut le 4 Septembre que je fis à Jeannette Rousseau I'Élégie où je la regrette d'une manière qui n'est pas ordinaire, puisque c'est elle que j'y fais parler et qui se plaint de notre séparation. (Il fallait que je commençasse à être un peu gâté par les mœurs de la ville !) [Je l'ai rapportée dans le Drame DE LA VIE, p. 1207.]
Après cette Élégie, que ] 'avais achevée dans la matinée, je commençai dans l'après-midi, sur l'Ile d'Amour, une Épitre a Jeaknette, que je ne finis que le lendemain. [On la trouvera, pp. 1 207-1 208 de l'ouvrage cité]... C'est comme la réponse à l'Élégie.
C'est ainsi que la marche de la Nature est différente de celle des romans. J'avais des sens, journellement frappés de la vue des objets qui pouvaient les satisfaire, et que je désirais : mais aVec cette gradation, que l'objet le plus puissant sur mon cœur, présent, éteignait tous les autres désirs; au lieu que ceux qu'il m'inspirait, me suivaient auprès d'un autre, et souvent augmentaient l'ardeur de mon infidélité. Je ne doute pas que Jeannette présente,
aimée, m'aimant, n'eût tout éclipsé d'abord: mais au temps où j'en suis, Colette aurait emporté la balance; elle était aussi forte que Jeannette par le sentiment de tendresse; et elle avait de plus la reconnaissance, la communication des idées, le dâ^. Dans l'alternative de choisir entre elles, ou de les aimer toutes deux, je crois que j'aurais préféré la dernière. C'est ainsi qu'en sondant scrupuleusement les replis de mon cœur, j'y trouve la vérité, pour la dire, et dévoiler tous les ressorts de ma conduite. C'est par la vérité toute nue que je veux finir; car cet Ouvrage terminera ma carrière, et lorsque tu le tiendras, Lecteur, je ne serai plus. Mais je vivrai cependant avec toi, par le mélange de mes pensées avec les tiennes; je remuerai encore ton âme, et nous existerons ensemble.
Une petite inadvertance de Berdon, sœur de Madelon, occasionna des vers, qui ne sont qu'à deux jours de date de mon Épitre à Jeannette. La jeune Berdon, presque nue dans sa chambre, un soir que j'étais rentré de bonne heure, cherchait scrupuleusement ses puces, sans avoir tiré le rideau. Je m^étais mis sans lumière à une fenêtre, guettant si Madame Parangon rentrerait seule, lorsque j'aperçus la potelée Berdon, atteignant alors dix-huit ans, trois moins que sa sœur aînée, qui me montra successivement, sans rien omettre, des charmes arrondis et d'une perfection achevée... Mais, au fort de mon admiration, je m'aperçus que Madame Parangon était rentrée seule, c'est-à-dire reconduite par
des amies, qui s'en étaient allées sur-le-champ. L'envie de lui parler l'emporta sur un spectacle bien séduisant pour un jeune homme de mon âge, et je courus auprès d'elle. Ma venue parut l'embarrasser, et j'allais me retirer. — « Non, » me dit-elle, vous » pouvez rester. Voilà un livre nouveau » (les Lettres du Marquis de Rosettes) ; « lisez-le moi, je vous » en prie. » Je me plaçai prés d'une table : la lecture m'intéressa vivement! Je lisais avec rapidité, quand j'éprouvai une sensation nouvelle, inconnue, délicieuse I Par hasard, le pied de Madame Parangon s'était posé sur le mien, que je tenais immobile, de peur de l'en faire apercevoir. J'eus ce plaisir durant toute la lecture, qui ne finit qu'à onze heures. Personne n'était encore rentré. La journée, quoique nous fussions au 6 Septembre, avait été très chaude ; la soirée était la plus agréable que l'on eût encore eue, et l'on en profitait. Madame Parangon, en se levant, sentit qu'elle appuyait sur moi : la crainte de me faire mal dérangea l'aplomb, et elle retomba sur mes genoux. Ivre d'amour, électrisé par ce contact imprévu, je ne fus pas le maître d'un mouvement audacieux : je pressai de mes deux mains sa taille légère, et je fixai un instant sur moi ma Déesse, en lui disant, d'un son de voix altéré : — « Ho I Ma- » dame! ne vous êtes-vous pas fait mal en tom- » bant? » Elle rougit, en se levant avec vivacité, sans me répondre.. J'observai le ton qu'elle prit ensuite avec moi : sa voix était plus douce, plus harmonieuse, presque tremblante; Colette m'égalait
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davantage à elle, par les chofes qu'elle me disait : elle avait Tair de demander mon avis, par quelques confidences assez indifférentes au fond, mais qui ne sont pas faites ordinairement par une femme, à ceux qu'elle n'estime pas... L'espérance brilla dans mon cœur; et dés que je pouvais intéresser Colette, tout le reste de son sexe n'existait plus pour moi qu'en elle. Je sentis mon courage plus fort que jamais. J'allais oser lui parler de Fanchette, et en lui témoignant mes sentiments pour sa jeune sœur, laisser entrevoir qu'Us n'étaient fondés que sur ceux qu'elle m'inspirait; j'allais (car toutes ces idées me venaient ensemble) la remercier d'avoir pris le seul moyen de conserver mon innocence, en lui avouant que je l'adorais, malgré moi; qu'il était impossible d'éteindre mes sentiments; mais que je pouvais les faire changer de nature, les rendre innocents et dignes d'elle, en lui demeurant attaché sous un titre légitime. Tels étaient mes petits projets, et peutêtre aurait-il été utile que je les remplisse : Colette aurait su parfaitement à quoi s'en tenir sur mon compte. Mais le mari survint; sa présence m'était odieuse, insupportable, surtout le soir, et je m'enfuis, dés qu'il se fit entendre.
Je me ressouvins de Berdon ; je réfléchis qu'elle et ses sœurs pouvaient être vues par d'autres que par moi, sous le seul habit des Grâces, dans leur chasse du soir. Je résolus de les instruire généreusement, et je le fis en vers : un pareil sujet était natu-
rellement verveux pour un jeune homme ardent, et loin d'être blasé :
A M^^ Berdotiy cherchant ses puces (6 Septembre).
Hier je te voyais, jeune et charmante Iris, Ces puces rechercher, qui rougissant tes lis. Bigarrant ta blaiicheur de subites piqûres, Vont parsemant ta peau de leurs rouges blessures. Que de beautés je vis, en cet heureux moment, Qui, malgré tes dédains, m'a rendu ton amant! Tu découvres ta gorge, et toi-même charmée.
Du flux-reflux d'Amour tu parais étonnée !
Hal tu ne savais pas, jeune Divinité, Que d'avides regards dévoraient ta beauté i
Je rendais à Berdon, par le reste de la pièce, dont les détails sont trop libres pour être rapportés, un compte exact de tous ses mouvements, de tout ce que j'avais vu, c'est-à-dire de la tète aux pieds, et je profitais de l'occasion, pour louer individuellement des charmes qui étaient en vérité au-dessus de l'hyperbole. J'écrivais sans crainte de déplaire; mon passeport était dans l'avis important que je donnais; j'étais sûr qu'on me garderait un secret exact, puisque c'était à Madelon que je devais remettre les vers pour sa sœur. La pièce finissait par la même pensée, qui fait le sujet d'une Ode anacréontique, que je ne connaissais pas alors (a) ; mais la passion, dans tous les temps, dans tous les pays, dans toutes les
{a) Que ne suis-je la fougère... I (N.'da l'Éd.)
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têtes, a le même langage : je souhaitais d'être la parure qui recouvrait tant de charmes :
Ce sont eux qui toujours voient tes secrets appas; Ce sont eux qui couvrant cette jambe adorable, Tiennent clos dans leurs fils un pied incomparable ! Oui, d*être ton soulier j'aurais Tambition, Et je verrais alors, sans nulle émotion, Finir en peu de jours ma courte destinée; Le bonheur et la gloire ont rempli sa durée...
L'indulgence de Madelon pdur moi était si grande, qu'elle recevait toutes mes sornettes, même les plus indécentes, sans m'en faire le moindre reproche. Au reste, j'exprimais ici à Berdon ce que je n'aurais réellement désiré que pour Madame Parangon.
Je copiai proprement mes détestables vers, et le soir, je guettai Madelon sur la porte, pour les lui remettre. Elle n'y parut pas. Je courus à mon poste de la veille pour voir rentrer Madame Parangon, et un peu rappelé par mon épuceuse. Au lieu de Berdon, ce fut Madelon qui tenait la place. Elle ouvrit la fenêtre, et après avoir observé s'il n'y avait de lumière nulle part, elle prit encore moins de précavh tions que sa sœur. Quelle perfection! Cette vue produisit un efiet dont les suites auraient décidé mon établissement, si le sort funeste qui m'a toujours poursuivi n'avait renversé tout ce qui m'était Êivorable. Je quittai cependant Madelon, par le même motif qui m'avait arraché la veille à un spectacle non moins séduisant. Madame Parangon était ren-
trée ; je lui demandai le second volume des Lettres du Marquis de RoselleSy et je lus. Colette était vis-à-vis de moi, un peu renversée dans son fauteuil, les jambes croisées, Tune très haute. Elle écoutait avec attention, je lisais avec chaleur. Colette avait les yeux fermés. Apercevant son pied à la hauteur de mon genou, une de mes mains chercha un léger contact. J'y parvins... Comment se peut-il qu'une matière insensible, parce qu'elle touche l'objet aimé, électrise l'âme, et la remplisse d'une surabondance de feu! Je brûlais! j'étais dévoré!... Je fis un mouvement pour m'approcher ; j'aurais voulu pouvoir faire toucher ses genoux aux miens. J'y réussis. Je ne fus plus maître de moi-même, la voix me manqua, s'éteignit; je n'avais plus qu'une prononciation sourde et tremblotante. — « Vous êtes fati- » gué, » me dit Colette en ouvrant les yeux; « vous » lisez avec trop de chaleur... Arrêtez-vous là. » Je fermai la brochure; mais je ne m'éloignai pas, et Colette étant adossée au mur, son pied touchait ma jambe...
— « Cette Seconde Partie, » dit-elle, « me plaît » davantage ; la Première m'avait attristée. — Et moi, » je m'intéressais vivement à cette Léonore ; mais je » suis à présent pour M"« de FervaL . . Ha ! quelle » différence!... Je le vois, toutes les femmes inté- » ressent, toutes peuvent être aimées; mais... il en » est qui sont des Déesses... qu'il faut adorer!... » Je baissai la tête... En vérité, je cherchais la main de Madame Parangon... Quelqu'un entra dans la
boutique : je me levai précipitamment, et je courus voir qui c'était. Je trouvai M"^ Manon Bourgoin,qui, après avoir poussé la porte coupée, disait adieu à quelqu'un qui lui baisait la main. Je la laissai libre, et je revins l'annoncer à Madame Parangon, qui se leva. J'osai la. retenir par la robe, en lui disant : — ce Madame ! n'allez donc pas ! elle dit bonsoir â » quelqu'un très tendrement; et... ce serait une in- » discrétion I » Colette rougit, mais resta. Elle ne me dit pas un mot jusqu'au moment où Manon entra. J'étais à merveille dans l'esprit de Manon Bourgoin, à cause de ma liaison intime avec Gaudet d'Ârras, et des projets qu'il avait annoncés. Elle disait du bien de moi à tout le monde, surtout Madame Parangon. Après les compliments ordinaires, je la laissai sur mes louanges, et je sortis, comme pour aller faire un tour dehors. Mais je fus curieux ; je refermai la porte coupée sur moi, après l'avoir ouverte, et je revins doucement me placer derrière la porte de toile, d'où j'entendis ce dialogue : Colette, «r Oui, je crois qu'il a du mérite; mais, ma j> chère amie, je ne crois pas que je doive le distiny> guer autant que tu le dis : c'est* un jeune homme » enfin. » Manon. .<c Mais comme je n'en ai jamais » vul Ho! si mon butor de cousin lui ressemblait!» Colette, « Monsieur Nicolas a de l'esprit, et mieux » encore, il sent; mais pour cette raison même, il » ne faut pas de familiarité... Que dirait-on si je le 3> mettais de nos parties le dimanche ? Jamais cela ne » s'est fait pour un apprenti.» Manon, «Hé! quand
» avez-vous eu un apprenti comme lui?... Savez- » vous que mon père, sur ce que je lui en ai dit, » pense à le recevoir franc-maçon ? » Colette, « Il en » est bien le maitre... Cependant je ne crois pas que » le jeune homme accepte. C'est un garçon très 3> occupé 1 il n'a pas un instant d'inutile; parce qu'il » étudie, en faisant son apprentissage, comme s'il » était au collège. » Manon. « Ce garçon-là fera » quelque chose, je vous le prédis. » Colette, « Je le » crois et le désire : sa Ëimille est honnête, et amie » de la mienne; nous sommes même alliés... D'ail- » leurs, si les choses tournaient bien, c'est-à-dire » qu'il persévérât, j'ai des vues, » Manon. « Je vous » préviens que M. Gaudet d'Arras sera pour lui » comme pour un frère. Il m'a dit un jour : « Mon- » sieur Nicolas m'a rendu un grand service! mais » c'est la manière qui me touche, la noble simpli- 3> cité, la pure humanité; car il ne me connaissait » pas : sa belle âme seule l'a déterminé, par une 9 générosité naturelle; action d'autant plus mérij> toire de sa part qu'il déteste les moines ! Quelle » différence de ce bon et estimable jeune homme, » à vos brutes, qui nous raillent, et quelquefois font 9 aux gens de notre robe des tours dignes de » Phalarisl,.. Monsieur Nicolas m'est cher à jamais: 3> qui l'aimera, m'aimera; qui le haïra, me haïra. » J'aime les bons, où qu'ils soient, mais surtout les » jeunes gens, parce qu'ils le sont plus longtemps. » Colette. « Hal mon amie! M. Gaudet d'Arras dit » cela ? » Manon. « Sans cesse. » Colette. « Hé bien,
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» je veux t'avouer que je suffis seule pour faire un » sort au fils de l'ami de mon père. J'ai une sœur; » tu la tonnais ? » Manon, « Ha ! ma chère amie, » j'entends... C'est bien! c'est bien! je vois que » vous lui rendez justice... Moncousin, tout bouché » qu'il est, ne tarit pas sur ses louanges... Mais, ma » chère Parangon, si tu as ces vues-là, il est bon, il » est nécessaire même de le mettre de nos parties ? » Colette. « Ma chère Manon! tu es une étourdie... Ce » jeune homme est apprenti; il ne gagne rien; il est y> le huitième enfant d'une nombreuse famille ; ses » parents sont peu riches; on fait un peu de dé- » pense dans nos parties : comment veux-tu qu'il y » subvienne?» Manon. « Il est vrai! je ne faisais » pas attention à cela... Mais ne pourrait-on pas... » Colette, « Laissons cette idée! Jamais Monsieur » Nicolas ne me donnerait le chagrin d'accepter de 3> quelqu'un, fût<e de M. Gaudet d'Arras. . . Je serais » peut-être la seule, dont... Encore cela ne convien- » dfait-il pasy et blesserait sa délicatesse... Laissons- » le comme il est, libre, sans obligations, sans avilîs- 9 sèment volontaire. N'est-il pas bien comme il 9 est?... Quand il sera ouvrier, qu'il travaillera... il » pourra fournir, sans humiliation, son contingent, » comme un autre, comme ton cousin. » Manon, ce II me rend les meilleurs offices auprès de M. Gaudet » d'Arras : ne vous en dois-je pas de la reconnais- » sance? — Aies-en, ma fille, pour toi-même. Il me » disait tout à l'heure, en finissant une brochure : ^ Je le vois, toutes les femmes m'intéressent; tu es
» aimable, tu l'intéresses, et il parle de toi comme » il pense... Quant aux vues de M. Gaudet d'Arras, » je ne crois pas que Monsieur Nicolas y entre » volontiers : ton futur est un homme à grandes » intrigues, à grandes affaires : Monsieur Nicolas, » au contraire, aime à se borner, à vivre tranquille : » il trouvera tout ce qu'il lui faut dans une maîtrise » d'imprimeur, et dans un mariage qui lui donnera » une épouse capable de remplir son cœur. » Manon. <t Soit. Vous savez que je goûte toute vos raisons. » Colette, (( O mon amie ! que ne dois-je pas à ta mère, » à toi? » Manon, « Femme trop belle!... » Colette. « Avec son odieuse opération?... » Manon. « Vous 2> en seriez morte... » Colette, « De honte. ou de » douleur... Voilà trois en&nts... » Manon, « Qu'on a> croit... de vous. » Colette, « Mon père seul... » « Manon, « Sait la vérité. » Colette, « Je le devais. »
Il y eut ici une sorte de pantomime... Alors, n'entendant plus rien et craignant qu'on ne rentrât du dehors, je fis comme si je rentrais moi-même. J'étais comblé! Je voyais toute la bonté de Madame Parangon pour moi, bonté qui fit tant d'impression sur mon cœur, qu'elle assoupit mes désirs; je l'adorai purement... Ah! si je n'avais pas eu les passions si vives!... Mais je ne m'étais pas fait moi-même.. Les derniers couplets du dialogue m'avaient étonné mais je ne compris pas alors tout ce qu'ils signi fiaient.
Le lendemain, je recorrigeai les vers faits à Berdon ; et comme elle n'y était pas nommée, leur destina-
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tion changea, ils furent pour son aînée. Tous mes désirs étaient pour Madelon, depuis que par excès d'amour, je ne désirais plus Madame Parangon, à ce qu'il me semblait. C'est ainsi que des circonstances indifiérentes me conduisaient, par une route tortueuse, à ma perte, en m'offrant le plaisir : car tout est enchaîné dans les événements de ma vie ! Ces vers produiront un.incidentj qui probablement sans eux ne fût jamais arrivé. A midi, lorsque j'allai sur notre porte, en quittant la table, suivant mon usage, longtemps avant tout le monde, j'aperçus Madelon et je la saluai. Elle me rendit mon salut d'un air indiflférent. Je sortis pour l'approcher : — <r Vous avez » Tair glacé. Mademoiselle ? — Moi ? point du tout ! — Mon Dieu! je vois que... vous êtes prévenue » contre moi : mais vous allez juger, si vous êtes » équitable autant que belle. » Je lui remis adroitement mes vers, qu'elle serra. Je revins sur notre porte. Elle ouvrit le papier en ma présence, lut deux vers environ, me fit un sourire obligeant, et rentra. Je remontai sur le champ à l'imprimerie et de la fenêtre de l'escalier, je la vis dans sa chambre, lisant ce que je venais de lui remettre. Une lettre assez courte, que j'avais écrite avant dîner, le terminait :
Mademoiselle, tout en me félicitant de mon bonheur, il m'inquiète; je ne voudrais pas que d'autres le partageassent. Oui, je préfère de rn exposer à en être privé, en vous avertissant, à voir ces appas que j'adore profanés par des yeux indignes de les contempler. Ce motif
jalûux est ïe seul qui me force à me priver du spectacle le plus heaUy le plus séduisant qui soit dans la nature, celui des charmes d'une Belle, ou plutôt de la Déesse de la Beauté!,.. Haï pourquoi (du moins le soir) ne suis-je pas le seul habitant de cette heureuse maison, d'où Von peut en jouir I. .. Je finis par un regret : il est très vif ^ Mademoiselle, autant que mon respect at tendre et sincère; c'est d'être alors, de vous et moi, le seul heureux.
Votre adorateur.
(Un nidy un coqy un homme las, un rets, un if.)
Telle était ma signature hiéroglyphique.
Je revins, après quelques moments de travail, voir si Madelon avait achevé la lecture de mes vers. Elle m'aperçut et me fit un salut riant, très gracieux. Elle était fort rouge et paraissait émuel Je compris que mes vers et ma lettre venaient de me remettre assez bien dans son esprit. Elle resta dans sa chambre toute raprés-dînée.ATheure du goûter, je parus sur notre escalier ; aussitôt elle préluda. Charmé de l'entendre (car elle avait la voix très belle), je courus goûter au grenier, où les sons devaient me parvenir plus sonores. Elle devina mon intention et chanta, d'une voix brillante, un couplet, dont elle augmenta très ingénieusement les paroles des trois quarts. Je ne l'ai jamais entendu que cette fois et il n'est pas encore sorti de ma mémoire, en 1783, temps où
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j'écris, ni en Nivôse 1794(28 Décembre 1793), temps où j'imprime :
Je cherche un cœur plein de franchise, Un cœur qui ne déguise rien, Un cœur enfin qui sympathise, Qpi sympathise avec le mien !
Ha ! si je le trouvais, Et qu'il consentit à se rendre.
Le mien serait encor plus tendre.
Tendre à jamais !
Ha ! si je le trouvais, Et qu'il voulût se laisser prendre 1 Il n'en serait jamais.
Non, non, Silvandre!
En ces beaux lieux, De plus heureux!...
Q}ie ne peut-il m'entendre I
due n'est-il amoureux!
Pourquoi donc se défendre
Des plus sincères feux?
Ha ! si je le trouvais \
Celui que je connais, f , .
Tj ,:, . j I } ^'^ ces quatre vers.
Et qu il sût me comprendre ! i ^
Je comblerais ses vœux! ;
En le forçant d'apprendre
Combien Timandre
Voudrait le rendre Heureux !
Voici le couplet tel qu'il était d'abord : on jugera
par là des augmentations qu'avait faites Madelon dans la musique et les paroles, pour se faire mieux entendre, et combien elles étaient flatteuses pour, moil
Je cherche un cœur plein de franchise, Un cœur qui ne déguise rien, Un cœur enfin, qui sympathise, Qui sympathise avec le mien!
Ha ! si je le trouvais,
Et qu'il voulût se rendre.
Il n'en serait jamais.
Non, non, Silvandre, En ces beaux lieux, Il n'en serait... jamais de plus heureux!
Le ton, l'air, les paroles, les yeux de Madelon, son attitude en chantant, la certitude qu'elle composait les trois quarts de la cantilène exprés pour moi, tout cela porta dans mon âme un sentiment si vif, que ce couplet de chanson aurait changé ma destinée, si elle avait pu l'être. Aujourd'hui même je sens tressaillir mon cœur, et mes yeux devenir humides, en me rappelant cette délicieuse situation... Je la considérais d'un air pénétré lorsqu'elle leva ses regards sur moi... Je lui voulus répondre par une chanson Provençale nouvellement apprise (on me l'avait donnée le 19 Septembre). Je ne pus faire entendre que ce troisième couplet :
TiràSy îou vrl modèîo De toiito lous pastourSy
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Discret, saâge e fiâèlo, Gardavé mes moutous; Son sén pîén de vioîetio Dounave as Aniélous, Mi la Margarideto, Des ribans e des flours !
Je ne pus dire les quatre autres couplets : ma voix chevrotait. Madelon me sourit, et se retira... Ce ne sera que le 20 Janvier suivant que je parodierai la première cantiléne originale, par l'acrostiche du nom de Sainte Agnès, patronne des filles de notre paroisse, et que j'obtiendrai... ce qui décida toutes mes irrésolutions... (J'avais cependant été déjà heureux, lors de la soirée ténébreuse... On entendra ceci.)
Dans ces années de développement, j'étais fortement agité. Le 9 Septembre précédent, j'avais eu un songe qui m'avait épouvanté. Je croyais voir ma cousine d'Aigremont,la plus jeune des deux dont il est parlé dans la I"* Époque, page 122, renfermée par son père dans une cave obscure, pour la punir de m'avoir aimé. Je la voyais en pleurs, me tendant les bras... A mon réveil, j'exprimai les mouvements de ma terreur par des vers :
Présages ef&ayants, dont un songe funeste, De crimes médités semblés m'offrir le reste, Es- tu fils du remords de ce coupable feu (a)
(a) Nous réimprimons textuellement. Cherche qui voudra une syntaxe quelconque dans ces trois vers : ils peignent
72 17 s 2 — MONSIEUR NICOLAS
Qui, dans ma jeunesse insensée,
Portait ma lubrique pensée Au criminel abus des libertés du jeu ?
Il m'en souvient, hélas ! de ces attouchements, Par qui je profanais des appas innocents...
Malheureux! de Canace étais le Macaréel...
Au fond d'un noir cachot, par ton père enserrée, Tu m'écrivais, Kannon, ta triste destinée :
Il arrive en courroux : « Jeune présomptueux l » Dit -il, « fuis, porte ailleurs tes feux incestueux )•.. »
Je voulus défendre Nannette; des monstres m'environnèrent et elle disparut. J'avais lu, dans la journée, l'Héroïde qu'Ovide prête à Canace pour son frère Macarée; ils étaient fils et fille d'£ofe, qui, comme on sait, fit exposer l'enfant que sa fille avait eu de son frère, et envoya un poignard et du poison à l'infortunée Canace. Ce n'est pas la seule occasion que j'aie eue d'observer que nos songes sont matériels (vérité démontrée, puisque les chiens rêvent) et qu'ils ne sont que le ruminement obtus de la pensée. Jamais il n'y a de raison foncière dans les songes ; on n'y trouve qu'un assemblage disparate et confus de perceptions acquises durant la veille^ non dans le même jour, quoique cela puisse être, mais quelquefois à vingt, trente, quarante ans les unes des autres, et même avant l'usage de la raison;
trop bien les mouvements de terreur qui agitaient le sommeil du poète,
(N. de PÉditeurJ
perceptions dont nous avons cependant une sorte de mémoire implicite, mais non virtuelle à notre commandement.
Stuîtel quid est somnus, gelida nisi mortis imago?
Ovid. 1. II. Afftor, v. 39.
Le 17 Septembre, je fis une Satire contre D^out. En voici l'occasion : Plusieurs ouvriers de Timprimerie logeaient dans une auberge sur le Jeu de paume, tenue par un Italien, qui se nommait Anieli, espèce de personnage grotesque, très pantalon, très intéressé, qui amusait les sots par des contes singuliers, entre autres par celui qu'il avait été, dans sa jeunesse, changé en âne par son curé, &ute d'avoir été à révélation, après un monitoire. Il montrait encore les stigmates des fers; car il prétendait avoir été ferré; on les voyait, et il est probable qu'il avait eu la patience de s'appliquer secrètement un fer rouge, pour se les imprimer dans le creux de la main et sous la plante des pieds. Cet original logeait, par goût, par similitude, par convenance, tous les charlatans, tous les opérateurs, tous les jongleurs, tous les escrocs, tous les mauvais sujets, tous les coureurs qui passaient par la ville. Il y avait alors chez lui un Jeu de banque , qui consistait à piquer dans un gros livre in-4°, sur les feuillets duquel était inscrit de cent en cent pages un lot; les autres feuillets, au lieu d'un lot, contenaient ce que le joueur devait donner au banquier. C'était peu de chose, puisque toutes les sommes réunies de quatre-
vingt-dîx-neuf feuillets défavorables ne faisaient que le double de celle du lot gagnant. On jouait en piquant une épingle dans le livre fermé ; on ouvrait aussitôt, et le joueur payait au banquier ou recevait de lui. Ce jeu nouveau eut beaucoup de vogue dans une ville où Ton n'a pas de spectacle, où l'on n'aime pas à lire, et où l'inutilité d'un bourgeois est considérée comme une sorte de noblesse. Le banquier, nommé ou surnommé Renard, fit assez bien ses affaires les premières semaines. Il avait avec lui sa femme, ses deux filles déjà grandes, un singe et le frère de sa femme, appelé François, qui tous lui servaient d'acteurs et d'actrices, quand il fallait baladiner dans les grande^ villes. Le singe était sans contredit le premier et le meilleur acteur de la troupe.
Degout, depuis l'arrivée de la famille banquiste, ne paraissait presque plus à l'imprimerie ; il passait tous son temps avec ces escrocs, et les achalandait par ses paris contre eux, qu'il perdait tous, et dont ils le dédommageaient. La raison de cette turpitude, c'est qu'il était devenu amoureux de la plus jeune des filles de Renard. Bien sûr que ces trois femmes n'étaient pas des Lucréces, il choisit la manière d'être heureux la plus expéditive . Il badinait souvent avec Suzon la cadette, avec Marthon rainée, quelquefois avec la mère, pour se la concilier, et toujours il paraissait prêt à palper une facile victoire. Un soir il proposa discrètement à Suzette de le recevoir dans sa chambre. La petite personne,
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qui ne vit pas la proposition accompagnée d'un certain éclat, se moqua de lui, en paiaissant consentir; elle ne l'aimait pas d'ailleurs; il était laid et louche. Degout ne crut pas s'exposer en prenant au sérieux l'ironie de sa belle. (Aurait-il ignoré qu'il n'est pas de femme qui se défende aussi victorieusement qu'une catin non payée?)... Suzon couchait seule dans un cabinet sur l'escalier; Degout s'y glissa. Suzette vint se mettre au lit , et à peine endormie, elle se trouva serrée dans les bras d'un homme velu. Ce qui était un charme pour la voluptueuse Saint- Paul, fut un effroi pour Suzon ; elle crut que c'était le gros singe!... Elle se débat... elle pousse des cris épouvantables... Degout se fit connaître enfin : — « Cest votre ami... c'est votre ami »... lui disait-il à voix basse, « vous savez bien que vous m'avez » promis tantôt?... » Suzette, encore plus ef&ayée après avoir reconnu Degout, n'en poussa que des cris plus horribles, appelant son oncle François, le plus proche voisin de son cabinet. François arrive, ayant aussi dans l'idée que c'était le singe, dont on avait déjà préservé l'aînée; mais... dont on n'avait pas aussi heureusement garanti la mère... Ainsi, heureusement pour Degout, ne voulant pas estropier son camarade de théâtre, parce qu'il coûtait cher et que, d'ailleurs, il était excellent comédien, il jeta sur Degout une sorte de filet, dans lequel on avait coutume de contenir le terrible animal, lorsqu'il était dans sa fureur erotique. L'ayant ainsi enveloppé, sans le voir, il le lira hors du cabinet sur le
carré, où pour le calmer, il lui administra, suivant l'usage, en ces occasions, une centaine de coups de fouet. Degout hurlait. Sa voix ressemblait apparemment à celle du singe, ou François ne l'ëcoutait pas... Toute la maison éveillée monta. Renard, sa femme, les imprimeurs, les étrangers ; Anieli arriva le dernier avec de la lumière : — « Qu'es aquo ? » Perché ? perché ? — Notre maudit singe, » répondit François, « est entré dans le cabinet de Suzette... » Si je ne m*étais pas éveillé, il l'aurait écoufiée 1 a> A l'aide de la lumière on voulut examiner la figure que Élisait le singe, et Ton vit... Degout en chemise !... Alors la fureur de Renard, de sa femme et de François redoubla; ils voulaient assommer le ribaud à coups de manche à balai. — « Ouno mort mento! » leur disait l'hôte, « ouno momentol... » Allez hoir si bostré singe est chez loui? Allez » boirl allez hoir! — Hé! » lui dit Renard, « qu'allez-vous nous conter ? Ne voyez-vous pas ce » que c'est? — Ce que c'est, ce que c'est? C'est » oun homme; je lé bois comme bous; mais cela né » dit pas que ce n'estait pas bostré singé ! Allez » hoir! allez boirl... Bostré singé n'est peut-être A plous à bous?... Allez hoir!... Je bous plains, s'il » est rédébénou homme! Allez hoir, allez hoir! » La gravité grotesque du personnage, en pet-en-l'air comme un véritable Pantalon, fit éclater de rire tout le monde. Les camarades de Degout, qui le voulaient délivrer sans bruit, pressèrent Renard et François d'aller voir leur singe, et dès qu'ils eurent
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tourné le dos, on délivra Degout, qui se sauva dans son lit, moulu de coups... Le singe ne se trouva pas dans sa loge; Renard, sa femme et François revinrent très eflfrayésl — « Hé vien? hé vien? hé » vien ? » leur répétait glacialement A^nieli, « que » bous disais-je-t-ill... Heml hem! » Il faut dire ici que Lantrade, entendant Ânieli répéter si souvent : — « Allez hoir bostré singé! » l'avait tiré par son pet- en -l'air, et qu' Anieli lui avait adroitement donné sa double clef du singe. L'imprimeur avait été le prendre, avec les précautions qu'il connaissait, et l'avait mis dans la chambre de son maître, qu'il avait trouvée ouverte. Le singe, devenu libre, dés que Lantrade l'eut abandonné, alla au lit de Marthon qui n'était pas montée avec tout le monde. En sentant le singe, elle fit un cri épouvantable, auquel volèrent Renard, sa femme, François, et tout le monde. Marthon avait déjà plusieurs égratignures, lorsqu'elle fut secourue; on jeta le filet sur le véritable singe et tous les incrédules ne surent plus que penser. Anieli soutenait que c'était toujours le singe rédébénou homme et rédébénou singe, et les faits déposaient pour lui. Bref, on reconduisit le singe dans sa loge, dont on trouva la porte ouverte. Ce qui fournit à Thôte de nouvelles preuves, dont il argumenta fortement, non seulement en faveur du singe-homme, mais de lui âne-homme. Il eut la gloire de persuader deux vieilles femmes et trois petits enfants. Tout tranquillisé, on se recoucha. Voilà le sujet de la Satire. La matière en était
belle ! Rùtot, le lendemain, en me racontant cette véritable Nuit de Straparole^ m'engagea vivement à la mettre en vers. J'eus bientôt rimaillé des faits aussi plaisants; mais, le travail, achevé, je sentis combien il était peu convenable de tourner en ridicule d'une manière sanglante un ouvrier de la maison qui avait sur moi cette priorité sacrée, première et seule origine légitime de la propriété. Je la lus à Rûtot seulement, et je tâchai que Degout n'en fût pas instruit. En voici quelques vers :
O Ciel ! qui l'aurait cru ! Taimable volupté
Jamais fut-elle unie à la brutalité?...
A peine dans son lit s'était mise Silvie,
Qjae Morphée amoureux l'avait tôt endormie.
Déjà, pour éviter l'incommode chaleui ,
Elle avait repoussé ce qui fait pesanteur.
Un bras de neige, un sein, sa cuisse potelée,
Par le tact, sans les yeux, parlaient à la pensée!...
C'en est assez pour d'aussi mauvais vers, sans coloris, sans images, parce que je n'avais jamais rien vu, et que n'ayant aucun usage, je ne pouvais avoir ni grâces, ni correction, ni le sentir du vrai beau.
Une singularité, c'est que la veille, 16, j'avais, de moi-même, fait une autre Satire contre ou sur Tou- RANGEOT, mais bouffonne, pour tourner en ridicule certaines expressions qu'il employait au lieu des véritables :
Faut, Messieurs, en deux mots, vous tracer une image Du contraire parfait du Gallique langage.
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Primo : sans nul égard, et sans rien ménager, Pour dire ce qu'on mange, et Tacte de manger, Méprisant le mot fripe, et celui de pâture.
Fièrement il vous crache un brillant vivature. Son génie abondant fait tous les mots pareils, Et souvent, pour concile, il prononce conseils; Pour secret un soupçon, et pour le patrimoine. Patriarche est le mot qui lui parait idoine...
Voilà tout ce que je pouvais. Un jeune homme né à Paris, avec égalité de mérite, aurait beaucoup mieux fait... Ces deux pièces sont les seules de ce genre qui me soient é'rhappées.
Le 23 Septembre, je fis une Acrostiche pour Rûtot, qui l'envoya, dans une lettre de sa façon, à la veuve Duguety dont il était amoureux. Elle se nommait Fanchon, et Tair est celui de Madelon. :
*r\ lore des fleurs est la déesse ; > votre teint rien n'est pareil :
^ 'éconduisez pas ma tendresse, O harmant objet, et mon soleil !
;X a! si jusqu'à mon cœur O n voulait bien descendre, ^ ul n'en serait vainqueur.
Par ses beaux yeux :
Q^ielle autre peut le rendre Heureux?
J'eus le plaisir d'entendre souvent chanter à Rûtot ce pitoyable couplet : la beauté de sa voix déguisait la dureté des vers.
Je fis quatre petites pièces en Octobre. Je commence par les trois dernières, qui sont adressées à une Inconnue, de Paris. Voici à quelle occasion. J'avais fait un voyage à Sacy, aux environs des vendanges. Un vieillard, appelé Môdîné (le même dont j'ai déjà dit un mot), originaire de Sacy, d'où il était parti en polisson, s'était enrichi à Paris. Il estimait ma famille ; mon grand-père lui avait donné l'argent de son voyage, et il regardait Pierre Restif comme l'auteur de sa fortune. Cet homme, voulant témoigner sa reconnaissance à mon père, lui proposa de marier l'aîné de ses fils du second lit, avec une fille très riche de son voisinage. J'arrivai le jour même de cette ofire obligeante. Ma vue confirma Môdiné dans ses bonnes dispositions : il s'expliqua, en disant que la jeune personne était une fille unique, appartenant à de bonnes gens, qui seraient charmés de faire le sort d'un jeune homme de province, dont la famille les honorât, et qui joignit les principes aux bonnes mœurs. Mes parents ne pouvaient manquer de goûter ce projet, puisque je ne leur avais pas encore parlé de M^^* Fanchette, ni des vues si obligeamment exprimées en dernier lieu par Madame Parangon. Je fus moi-même séduit par le portrait de l'héritière Parisienne; j'envisageai, dans le lointain, un changement de situation avantageux, et l'orgueil, l'orgueil qui se mêle à tout, me persuada que la fortune, en me favorisant, prouverait à mes Belles qu'elles ne faisaient que me rendre justice, et je jouissais fatuitement d'avance de leurs regrets. Cette idée
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me riait parce qu'aucune d'elles (Madame Parangon exceptée, si elle eût été fille), ne pouvait remplir mon cœur tout entier. Je montrai beaucoup d'empressement à seconder les vues du vieillard Môdîné, qui promit un succès prompt et facile. Mes bons parents enchantés lui marquèrent des égards dont il fut à la fois confus et comblé. Je remis à un autre voyage à parler de M"« Fanchette.... De retour à la ville, je versifiai pour ma maîtresse inconnue. On ne saurait dire que ce fut ici une véritable infidélité : l'on ne préfère point ce qu'on ne connaît pas. J'étais mal à mon aise par trois raisons : la première, parce que j'avais du tempérament, et que ma délicatesse naturelle, mes principes, m'empêchaient encore de le satisfaire, comme Tourangeot ou Jean Lelong, avec toutes les servantes du quartier... La seconde, c'est que j'étais alors privé de celle qui eût rempli mon cœur comme épouse, si j'avais pu l'obtenir; car j'aurais encore alors préféré la main de Jeannette à celle de M"*' Fanchette elle-même ! Mais comment aller à elle, malgré mes frères, malgré mes parents, malgré les siens, et, j'ose le dire, malgré la raison? car je ne recevais aucunes nouvelles de Marguerite Paris, qui seule aurait pu me protéger; et je n'osais lui écrire, de peur qu'elle n'existât plus, et que ma lettre ne fût renvoyée à mes frères. La troisième raison, et la plus forte, c'est que je souffirais quelquefois horriblement de ma jalousie, en voyant Madame Parangon au pouvoir d'un autre ! C'est ma jalousie, autant et plus que tout autre sentiment, qui causera ces égarements