‹ Monsieur Nicolas; (volume 3)Chapitre 3 sur 8 · IV II · texte numérisé non relu

IV II

multipliés, qui vous étonneront, Lecteur ! Avec tant de moyens pour être heureux, alors, je souârais quelquefois un supplice horrible, dont je cherchais à me soulager perfas et nefas, comme disait Gaudet d'Arras, qui s'en apercevait souvent... Sans trois motifs aussi forts, toute ma conduite serait inconcevable. En effet, j'avais Madelon, Manon Prudhot, Edmée Servigné, qui était une autre Jeannette, l'espoir certain d'obtenir M^^^ Fanchette : et j'agis comme si rien de tout cela n'existait pour moi !

Je fis d'abord une chanson à ma Belle :

Beauté que j'aime, avant de la connaitre, 'Des songes es-tu la douce illusion?

Ou serâis-tu la franche expression Du bon vouloir qu'un service^a fait naître?

Rien de plus vrai; je verrai la fortune Changeant mon sort, arrêter mes malheurs, Et remplacer ses antiques rigueurs Par la bonace, ainsi que fait Neptune.

Il y a quatre autres couplets, qui ne valent pas la peine d'être rapportés. Suivaient des vers, où je prie Sophie de m'««yîamw^r. Viennent ensuite des Stances, où je lui dis que, sans l'avoir vue, j'unis mon âme à la sienne, par un charme secret, dont je ne puis ,me défendre. « Je ne sais pourquoi je suis devenu tendre depuis qu*on vfCa parlé de vous; mais une douce langueur s'est emparée de mes sens et vous soumet mon cœur. Je vous vois^ Sophie; vous êtes blonde^ vous êtes d'une éblouissante blancheur; vous êtes grande; voire

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sourire est enchanteur; c'est la perle orientale que fait entrevoir votre sourire,., O Sophie! nom charmant et doux I mon âme s^ élance jusqu'à toi; elle plane sur la rue que ma Déesse habite. Elle se nomme Marguerite^ et sur les perles vous marche^. Mon âme voit Sophie : en vain je la rappelle; mon âme ne peut plus la quitter, Hol Vas-tu vue, la belle Sophie?.,, Mon âme vous a vue : arrivé dans Paris, je vous reconnaîtrai. Méle^-vous avec vos compagnes, et je vous devinerai. » Tel était le sens de mes Stances, que je donnai à Môdîné, quand il repassa par la ville pour s'en retourner à Paris. Il fut enchanté de mes vers, et surtout d'une Acrostiche (a) y la première qu'il voyait, composée des lettres de son nom. [J'observe ici que ce nom exprime la pauvreté originaire de celui qui le porta le premier, puisqu'il signifie : Qui n^a pas de quoi manger."]

^ on cœur qui vous adore, ô charmante inconnue, O uvre au flatteur espoir tous mes sens enchantés. D ans la seule Sophie, il me donne cent Beautés, »-• rritant les désirs au fond d'une âme émue ! ^ e me néglige pas, ô toi, mon protecteur I m t dis-lui qu'à l'aimer je mettrai mon bonheur.

Cette platitude parut au vieillard le chef-d'œuvre de l'esprit humain. J'ai su qu'il avait remis mes trois

(a) Restif fait acrostiche du féminin, et comme ce mot revient souvent dans la suite, nous ne corrigeons pas.

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pièces à Sophie, qui les admira; cette jeune personne, naïve sans doute, fut persuadée que je Faimais, sans ravoir vue, et elle tâcha de m'aimer aussi, en se faisant faire mon portrait par le vieillard. Tout allait bien jusque-là. Mais le temps des bals de la Saint-Martin étant arrivé, Sophie dansa comme toutes les jolies filles de Paris. Un élégant danseur lui plut et la fit si bien danser, que malgré les .parents et même malgré la jeune personne, qu'une plus ample connaissance avait dégoûtée, on fut obligé de la lui donner. Il avait été question de cacher ce malheur, et de continuer à me cultiver. Les parents le voulaient bien; Sophie le désirait; mais une tante dévote fit tant de bruit, qu'on craignit, et le scandale, et que M. Môdîné ne fût instruit, puisqu'on ne pourrait garder le secret nécessaire . On maria Sophie , dont le joli danseur dissipa la dot. Je termine tout d'un coup cette petite aventure, qui me donna un peu de chagrin; j'étais dans une trop grande fermentation, lorsque j'en appris le dénoûment. Hé! pourquoi aurais-je été vivement affecté ? Je n'étais plus à moimême. Jeannette occupait le fond de mon cœur, et m'empêchait de le donner tout entier. Madame Parangon possédait mes sens, mon enthousiasme, mon goût, ma vanité, ma reconnaissance, ma vertu, mon honnêteté, toutes mes qualités, toutes mes passions; tantôt elle excitait tumultueusement l'orage des désirs impétueux ; tantôt elle me pénétrait de respect pour sa vertu; j'admirais frénétiquement ses perfections; tantôt (et c'était le plus souvent) je luttais

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péniblement contre ma fougue amoureuse, ou contre le bon propos de la surmonter... Madelon me charmait par une sorte de ressemblance avec Madame Parangon, moins par la figure que par le costume de dame... Edmée me séduisait, comme l'image de Jeannette, par la modestie, la taille, les manières et la mise; c'était Jeannette que j'adorais en elle. Madame Parangon elle-même, par le genre de sa beauté, ressemblait à Jeannette plus encore qu'Edmée; c'était le même teint, le même sourire; habillées de même, on les aurait prises pour les deux sœurs. Colette et la jeune Edmée m'attachaient si véritablement à Jeannette que jamais, pendant tout le temps que je les aimai, je ne cessai de sentir tressaillir mon cœur au souvenir de la belle Rousseau, de m' occuper par intervalles (et jusque dans ces derniers temps), de la chimère d'un heureux mariage avec elle ; en un mot, je ne l'aimais pas moins que lorsque je l'aimais seule; elle était pour moi le type de la beauté. Ce que je dis là n'est pas aussi rare, aussi extraordinaire qu'il le paraît d'abord! Combien d'hommes qui, s'ils rentraient en eux-mêmes avec autant d'attention que je scrute mon propre cœur, trouveraient qu'ils n'ont jamais aimé qu'une femme, quoiqu'ils en aient recherché , possédé plusieurs ! C'était toujours le goût pour la première aimée, son genre de beauté, qui rendait les autres aimables... Qu'on ne soit pas surpris de ce qui va m'arriver, relativement à Madelon Baron; les sens et le désir du mariage m'entraînaient. Je

réprouve encore, ce désir du mariage : aujourd'hui i6 Nivôse (6 Janvier 1794), attaqué en divorce par l'infâme Agnès Lebégue, je médite une lettre pour demander en mariage Jeannette Rousseau, née le 19 Décembre 1731.

Une autre pièce de vers fut commencée à Sacy, le 9 Octobre, pendant les vendanges. Elle me fot inspirée par le mépris qu'ont assez ordinairement les jeunes gens de village qui ont séjourné à la ville pour les figures hâlées des jeunes filles qu'ils trouvaient jolies auparavant. Le teint délicat de Madame Parangon, de M^« Baron, de Manon Prudhot, d'Edmée elle-même , quoique vigneronne, me faisait paraître grossiers les robustes attraits de mes jeunes compatriotes. Je formai le projet peu galant de les instruire de mes nouvelles dispositions à leur égard. Je commençai ma pièce, intitulée , Élégie sur les Beautés Saxiates, et j'en avais déjà fait plus de cinquante vers, lorsque je fus obligé de chanter la palinodie. Un riche paysan, surnommé Caquet, et dont le vrai nom était Bourdillat, avait mis en apprentiss^e, à Vermenton, pour la couture, sa fille Marguerite, dont les beaux yeux, la chevelure dorée, la charmante figure, la taille parfaite changèrent absolument mes idées sur l'éclipsé totale des attraits de Marie Fouard, Agathe Tilhien, Nannette Piôt, Reine Miné, etc. Donnons une idée de ces vers :

Séjour que j'ai quitté les yeux mouillés de larmes, N'as-tu rien conservé de tes antiques charmes?

Hé quoi? n'of&ais-tu donc à mes sens enchantés, Quand je vivais chez toi, que de fausses Beautés? Le sort qui me poursuit par mille et mille erreurs, Pour de jeunes attraits m'offrait-il des horreurs, Lorsqu'à mes yeux cillés, pleins d'une ardeur profane, Ayant tous les appas, il offrit Marie-Jeanne?

Je m'arrête à ce blasphème... du 9 Octobre.

Voici maintenant la palinodie ; 26 Décembre :

Ha I quels doux mouvements ce sourire enchanteur

A depuis élevés dans mon sensible cœur!

Au moins de mon amour je ne fais point mystère ;

Si je forme un désir, c'est celui de vous plaire...

Je suis rêveur, pensif, quand je ne vous vois pas;

Mais dès que j'aperçois vbs ravissants appas,

Un trouble inexprimable, en chatouillant mes sens ,

Annonce en mon vainqueur la fraîcheur du printemps.

Le reste était en prose : « Ciell que vois-je? Que de charmes F U émotion et de joie je sens couler des larmes..» Quelle est cette jeune bergère, cette naissante Beauté^ dont la taille légère le dispute à celle des Nymphes des forêts? Cest Perle, O ma Patrie l console-toi, etc. »

. Au mois de Novembre, qui est celui de ma naissance, je fus souvent en verve. Je trouve une petite pièce datée du i<^'^ et finie le 3 : c'est un Éloge de Thérèse Lalois, qui quêtait alternativement avec Emilie Laloge à Saint-Renobert. Ces deux jeunes personnes étaient d'Ouanne, village à quatre lie^ues d'Auxerre, le même où est mort, en 1776, mon ami Jean Renaud^ en recueillant la succession du

curé son frère. Il n'est guère possible de donner une analyse de ces vers; c'est une Description très licencieuse, effet d'un tempérament robuste, réveillé par mille causes. Cette effervescence influait sur mon cœur et le dépravait; la fièvre trop ardente corrompt enfin les humeurs et tue le corps. Enfin voici quelques-uns :

Toi, Dieu, qui me régis dès ma plus tendre enfance, Qui m'as toujours soumis à ta douce influence, Charmant Fils de Vénus, j'invoque ton secours ; Tu dois être Apollon, au chantre des Amours.

Viens I présente à Pâmant, et fidèle et discret, Du temple de Cypris Tautel le plus secret 1

Toi-même sois le peintre, à ces tétons d'albâtre. De ma bouche sucés, que ma langue folâtre...

Peins la rose en bouton décorant son portail, Ces * bruns et bouclés, ces ** de corail, etc. (a).

Il ne m'est pas possible d'aller plus loin. Et cependant ces vers extrêmement libres, où rien n'était ménagé, étaient tous donnés à Madelon, la seule personne qui les lût et qui les recevait en souriant. Le 5 Novembre, je fis encore des vers à M"« Lalois accolée avec M"* Laloge, leur jurant en commun une fidélité à toute épreuve. Je les envoyai par

(a) Ces TTOi^ç bruns et bouclés, ces >ev/5eç de corail.

(N. de rÉdJ

Bardet, après en avoir fait copie pour M"^^ Baron.

Oui, Laloge et Lalois, en ces heureux momeats, M'enflamment toutes deux par leurs appas naissants; Je veux les réunir, que mon cœur les confonde, Puisqu'en elles je n'ai qu'une brune, -une blonde.

M^^e Baron rit de cette idée, que je n'avais qu'une maîtresse parce que je n'adorais qu'une blonde et qu'une brune.

Ce fut le soir du même jour que je commençai mon fameux Poème du Séjour des Grâces, dans le genre de celui qui m'avait causé tant de préjudice et de chagrins à Courgis ! Je lui destinai un cahier que j'intitulai Tertius Codex. Je ne me proposais rien moins que de faire une galerie de portraits de toutes les jolies personnes de la ville, sans exception. Je commençai par les pensionnaires de Madame Hardouin, parce que c'était sa maison que j'appelais singulièrement : le Séjour des Grâces. tA}^^ Laloge était l'héroïne du I*"^ Chant; Thérèse Lalois, du Il«; Julie Dugravier, du 1II«; Philis Hollier, du 1V«; Madelon Baron, du V«; Maine Blonde, du VI«; Berdon Baron, du V1I«; Annette Bourdeaux, du VI II*; M"« Carouge, du IX^; Xérine Legueux, du X^; la délicate Dhall, du XI«; et les deux sœurs Bourdillat, du XII^. Je rendrai compte de ce qui fut exécuté de ces différents Chants, à mesure que l'occasion s'en présentera. Je ne vais qu'à la fin de 1752. Je ne parle pas de douze autres Chants, mis depuis seulement en projet.

Voici d'abord une Acrostiche, qui dédie le Séojur DES Grâces :

Acrostiche : A Mademoiselle,

r^ 'Amour le commanda, et mes sens toujours prêts

> bien exécuter ses aimables décrets,

t-» aissent tout autre soi^i pour le Séjour des Charmes :

O n va me voir d'Amour pour plume avoir les armes...

O énéreuse et bravant les périls, les alarmes,

tij n vous, ma belle amie, on voit tous les attraits.

Voici maintenant le début du Poème :

Palais de la Beauté, Séjour où l'on dépose De vingt jeunes tendrons la fleur à peine éclose. De peur que des mondains l'exemple dangereux N'empoisonne leur cœur naïf et vertueux :

Des Grâces, de Vénus, votre enceinte tranquille Est aujourd'hui le temple et le charmant asile. Amour I Seconde-moi ! C'est ici l'arsenal D'où tes traits aiguisés portent le coup fatal ! Que ta brûlante ardeur aux flèches me subroge, Pour dignement chanter l'élégante Lalogel...

Je l'ai déjà dit, l'obscénité du reste de ces vers, plutôt l'efiet du manque de goût que de l'immoralité, m'empêchera presque toujours de les rapporter ; lorsque j'en serai parvenu à leurs époques, j'en donnerai le sens. Cet ouvrage n'ira pas plus loin que le II Mars 1753, j^^^ terrible. En me le rappelant^ et tout ce qui a rapport à Madelon Baron, à cette fille trop tard bien connue, et que Gaudet

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d'Arras me calomnia, qu'il me peignait comme elle Ta été dans le Paysan perverti, mes larmes coulent et le remords me déchire encore!... O MadelonI fille aimable et digne d'un meilleur sort! pardonne! oh! pardonne! J'ai trop expié mes torts... Combien je t'ai pleurée!... Et jeté pleurerai jusqu'à mon dernier soupir!... Revenons aux faits.

Après avoir découvert la demeure d*Edm6e, j'allais tous les dimanches sur le rempart des Bénédictins, à l'heure où elle sortait pour la grand'messe, ou pour les vêpres de Saint-Loup, sa paroisse. Je me cachais pour la voir passer, soit derrière les haies, soit dans le parvis de l'église Saint-Germain. Je n'osais lui parler, par bien des raisons! Il y avait longtemps que je ne l'avais vue : me reconnaitraitelle? Ne serait-elle pas en colère de mon oubli, de ma négligence ? Que pouvais-je lui offrir, moi, qui comptais pour lors sur mon inconnue de Paris, sur M"« Fanchette, sur Madelon Baron, depuis sa chanson, où elle avait ajouté des choses si flatteuses pour moi ?*.. Je craignais d'ailleurs de faire parler le monde : on sait comme il est, dans les petites villes de province, dont l'absence des spectacles rend les habitants casaniers, amateurs de frivolités, de niaiseries, etc. Moi, qui voyais familièrement des demoiselles élégantes, si Ton avait su que je parlais à une petite vigneronne, que je me promenais avec elle, on l'eût trouvé mauvais; les demoiselles m'eussent raillé ; elles se fussent trouvées humiliées, quand je les aurais abordées; car telle était l'ancienne

aristocratie : elle pesait de la Noblesse sur les Bourgeois ; de ceux-ci sur l'Artisan , et de l'Artisan sur le Cultivateur. Ainsi donc, attiré d'un côté par un charme irrésistible vers l'image de Jeannette Rousseau, je me contentais de la voir, d'éprouver, en la voyant, une sensation délicieuse, et je ne lui parlais pas. Sans des explications continuelles, ma conduite serait incompréhensible. Edmée m'avait sans doute aperçu : mais timide et modeste, cette aimable fille n'en avait pas fait semblant. Catherine, sa sœur, n'était pas aussi timide : elle me remarquait depuis quelque temps. A la fin, elle m'attendit, au détour du chemin étroit qui conduit au rempart, justement devant la maison de son fi'ére. Elle me regarda en souriant. Je ne lui parlais pas; elle se détermina donc à commencer : « C'est Monsieur que nous » avons vu en Vaux, ma sœur Edmée et moi ? — » QjLioi ? Mademoiselle Catherine, vous me recon- » naissez ? — On n'oublie pas les personnes hon- » nêtes. — Je suis bien flatté de votre ressouvenir ! » — Vous passez assez volontiers dans notre quar- » tier ? — Oui : cet endroit est solitaire, sans être » trop éloigné; j'y viens lire, et prendre l'air. » Edmée, que je n'avais pas encore aperçue, était dans le fond de la maison, avec sa belle-sœur : — « Ma petite, » lui dit Catherine, «viens donc ! voilà » ce Monsieur de Vaux- qui nous fit tant de politesses » quand nous étions avec Madame Châtelain ! Dis^ » lui donc bonsoir. » Edmée parut en rougissant, moitié cachée par sa belle-sœur, qui l'accompagnait;.

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ses beaux yeux noirs étaient baissés, et ses joues demi-voilées par ses lon'gues paupières. Qu'elle était belle ! que j'aurais été heureux, si mon cœur avait été libre!... Elle me fit une révérence profonde ; je la saluai en l'embrassant. Elle était tremblante. Je fus attendri, comme jamais je ne Tavais été. Un bras passé autour de sa taille, je lui dis quelques douceurs. Catherine et la belle-sœur nous laissaient causer; mais j'entendis cette dernière qui disait à Catau : — « Oui, va ! ce sera pour elle ! » Je me retournai : — « Si j'avais une fortune à lui » offrir, elle serait ma femme demain. » Mais je )) suis pauvre, sans état;' que lui offrirais-je? Mami- » sère? » A ce mot, Edmée leva sur moi ses yeux humides; son regard fut si touchant!... O mon âme, je ne ne pus te contenir dans mon sein I- tu bondis ! Je sentis qu'Edmée avait toutes les vertus, unies à la tendresse !.. . Edmée ne parla pas; elle me regarda. Mais Catherine, la bonne, la franche Catherine, frappa dans ses mains : — « Hô ! ma p'tite )) sœur! tu Taras! tu Taras! Nous arons quecque » chose, s'il n'a rien, lui!... Tout ce que je crai- » gnais, moi, c'est qu'il ne fût riche! » Je quittai la main d'Edmée, pour aller me jeter au cou de Catherine : je pleurai; elle pleura, la bonne fille !... Edmée était dans un embarras à ne savoir que devenir : mais qu'elle était charmante!... Je revins à elle, et lui prenant la main que je baisai : — « Ja- » mais, » lui dis-je avec une sorte d'eïïroi, « je ne ^> serai à vous ! Jamais vous ne serez à moi!... Je

» ne suis pas fait pour être heureux, et vous êtes » destinée à l'être ! — Qui en empêche ? » dit Catherine d'un ton pénétrant qui ne lui était pas ordinaire. — « Je vais vous le dire, filles dignes d'au- » tant d'estime que vous avez de vertus et de » beauté; et vous verrez que je suis honnête garçon » en vous parlant comme je vais le faire. Depuis » que j'ai entrevu M^^^ Edmée, le jour qu'elle » chanta le couplet : Ombrages frais,,. — Ha! c'est » lui qui t'a répondu! » s'écria Catherine; « je » m'en doutais quasi ! » Edmée rougit encore, et cette découverte parut lui faire plaisir... Je continuai, sans presque m'interrompre : « C'est pour » elle seule que je reviens tous les dimanches et » fêtes dans ce quartier solitaire... C'est vous dire » qu'elle ne m'est pas indifiérente!... Mais voici ma » situation. Je suis de village, et fils d'un père » qui a quatorze enfants ; on m'a fait renoncer aux » travaux de la campagne, faute d'avoir un bien » suffisant à m'y donner à cultiver; j'ai pris uni » métier à la ville : celui que j'ai choisi me con- » damne à rester compagnon toute ma vie. Il ne » peut y avoir ici qu'un maître ; s'il me renvoie, ou » qu'il ne juge pas à propos de beaucoup travailler, » je suis obligé d'aller ailleurs, et ma compagne » aurait le désagrément de courir de ville en ville, >) comme une aventurière. Un pareil sort n'est pas » digne de Mademoiselle Edmée... Et si... (l'idée » m'en fait firémir !) obligé de passer plusieurs villes » sans y trouver d'ouvrage, l'argent venait à man-

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» quer?... Non, non, je n'ai pas un état assez sûr » pour être heureux avec elle, et elle heureuse avec » moi... Et si, loin de son pays, je devenais ma- » lade?... si je mourais?... Ne parlons plus d'un » mariage, qui ferait son malheur... Hal que n'ai- » je un sort indépendant, assuré ! je me renferme- » rais dans votre quartier, dans votre classe; je se- » rais vigneron à mes heures de loisir; je ne proâ- » terais de mon instruction que pour charmer ma » solitude et la vôtre, par la lecture des chefs-d'œu- » vre Français... Un autre n'envisagerait que lui- » même, et vous aimant avec passion, comme je le » fais, ne songerait qu'à se satisfaire ; le reste l'in- » quiéterait peu. Mon apprentissage doit encore » ' durer deux ans et demi ; l'on ne pourrait pas con- » dure avant ce terme, et peut-être profiterais- je » de cet intervalle pour chercher à triompher de » son innocence et de sa candeur. » Je me tus. Un silence profond régna pendant quelques instants. Edmée abandonnait une de ses mains dans la mienne; je teuais de l'autre celle de Catherine. Celleci me regardait; la belle-soeur avait l'air surpris. Edmée tenait ses yeux fixés sur le carreau. — «Que » dis-tu à ça, ma petite sœur ? » demanda enfin Catherine... Silence... — «Et vous, Mademoiselle » Catherine ? » lui dis-je à mon tour. — « Ho ! » moi, je sais bien ce que je répondrais pour moi. — Hé bien, quoi ? » lui dit sa belle-sœur. — « Ha ! » je répondrais que ça n'y fait rien : quand on » s'aime, on s'aime; et c'est bien fort!... Mais je

» ne parle que pour moi. — Mademoiselle Edmée » sent la force de ce que je viens de dire, » repris- » je... — « Si vous Taimez, et qu'elle vous aime, » reprit encore Catherine, « on s'aide l'un l'autre à porter les embarras delà vie. — «Non! » dit enfin Edmée en retirant sa main de la mienne ; « non ! » un homme se tire seul d'une situation pareille, et » une femme ne ferait que le mettre au déses- » poir! )) Elle se tut... Je la crus fâchée. — «Aima- » ble fille ! » (lui reprenant la main), « je sens tout » ce que je perds !... Si vous saviez comme vous » m'avez occupé sans cesse ! Si vous saviez pour- » quoi je n'osais vous revoir? comme je revenais » malgré moi journellement sur ce rempart, après » vous avoir reconnue ! comme je vous suivis un » soir à la promenade, le même où je fis entendre » l'air d'Hébél... Non, je n'ai pas le courage de » chercher à vous rendre malheureuse, pour me » satisfaire I — Ne dites pas ça, » reprit-elle, «pour » m'empêcher devons en vouloir!... Non, Mon- » sieur Nicolas, je n'en suis pas capable !... bien au » contraire!... Et je vous dirai ce que sait bien ma » sœur, à qui je l'ai dit cent fois, depuis Vaux, et » surtout depuis que je vous revois dans notre » quartier : quand jamais nous ne nous serions de 5) rien, aucun homme ne me sera... comme vous » m'êtes... Je lâche ce mot, un peu libre, à cause » de votre honnête sincérité, et parce que j'ai en- » tendu parler de votre femille, et de vous-même, à » Monsieur Pifou le tonnelier, qui est de Vermen-

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» ton; d'après quoi je suis sûre que vous ne pou- » vez chercher à me tromper. Et tant s'en faut que » je vous en veuille, que, par la suite, je dirai jour- » nellement : Voilà l'honnête garçon qui m'a dit la j» vérité : il est le seul qui en ait fait autant; et il » sera le seul à jamais pour qui j'aurai une estime » entière... »

Mon Lecteur, vous avez une âme, et vous connaissez la mienne ? Jugez des mouvements de mon cœur! Tout fut oublié; je ne voyais plus qu'Edmée... Mais admirez mon sort, qui souvent tient du romanesque ! Madame Parangon vint à passer en ce moment, avec Manon Bourgoin, Manon Gauthier, une dame Corhaux, et la fille aînée de cette dernière, jeune personne peut-être trop belle pour être aimable. On parlait de moi. — « Monsieur d'Arras » m'a dit, » contait Manon Bourgoin, « que Mon- » sieur Nicolas vient lire souvent le dimanche sur » ce rempart. En effet, cet endroit est tranquille et » solitaire. — Mais, » dit la jeune Corhaux, « il » y doit être assailli par les lézards ! Voyez donc, j> Mesdames, comme ils courent au soleil, sur ces » vieux murs? — Le lézard est l'ami de l'homme, » lui dit sa mère. — « Lui, peur des lézards ! » dit Colette. « Dans notre pays, il court après les sqt- » pents, les attrape et les tue... — C'est Madame » Parangon! » «dis-je aux trois sœurs; « je vais me » glisser par votre jardin, et ces dames me trouve- » ront lisant. » Je sortis par une porte de derrière, je traversai la haie, et j'allai m'asseoir près du rem-

part, sur un gazon encore vert, le long duquel on devait passer. J'afiectai l'air concentré dans ma lecture, lorsqu'on m'aperçut, et j'entendis la jeune Églé Corhaux qui disait : — « Le voilà! — Hé » oui! » répondit Manon Bourgoin. — « Ne lui » parlons pas ! » dit Colette ; ce à moins qu'il ne » nous aperçoive. — C'est un jeune homme bien » sage ! » disait Manon Gauthier en passant ; « mais » sa's-vous qu'il est mon cousin?... Je ne m'en » doutais guère, lorsqu'il vint en apprentissage » avec son âne, qu'il me demanda la permission » d'aller entretenir un moment dans la soirée... » Comme on se trompe aux apparences ! je croyais » que l'âne et l'apprenti étaient les deux frères ! » Ma cousine rit seule de sa remarque ; mon œil hypocrite plongeait en dessous; je voyais et j'entendais tout. Les dames passèrent, et je fus censé ne pas les avoir aperçues, encore que Manon Bourgoin se fût avancé si prés du bord, que, si j'avais levé les yeux, la direction de mes regards aurait été sous ses jupes. Je courus aussitôt à l'une des embrasures fusilières du parapet, pour les voir sur la promenade. Les grâces de Colette m'enchantèrent; Églé Corhaux, née Parisienne, m'offrait l'image de M^« Fanchette; je m'enflammai plus que jamais pour les deux sœurs, et, au lieu de retourner auprès d'Edmée, je regagnai notre maison.

Je trouvai Manon Prudhot à sa porte. Nous ne nous parlions plus, depuis que j'avais paru négliger l'offre d'entrer chez spn père : elle m'évitait, et je

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ne la recherchais pas. Je la saluais en rentrant, sans m'arrêter. Elle m'appela par un signe de la main : « Vous faites très bien des vers, » me dit-elle, « et » j'en ai vus dernièrement que vous avez adressés » à une demoiselle. D'où connaissez-vous donc » Mademoiselle Paintendre? — Je vous assure, » Mademoiselle, que ces vers, s'ils sont de moi, ne i) sont pas pour mon compte : un ami m'avait prié » de les faire, et les a copiés; j'en suis sûr, car il

» m'a rendu l'original. — Je croyais qu'ils expri- » maient vos sentiments. — Non, Mademoiselle. — » La personne s'en est plainte, et les a portés à » M. le Curé, comme venant de vous. — On avait » apparemment intercalé des vers ; mais la demoi- » selle les ayant montrés aux demoiselles Baron, qui » en avaient de ma main une copie exacte, elles » m'ont justifié. — Madelon Baron vous justifie » toujours : vous êtes très heureux d'avoir son en- » tiére approbation ! Je vous souhaite avec elle tout » le bonheur que vous pouvez désirer. »

Manon Prudhot me quitta la première : peut-être vit-elle dans mes yeux que j'étais impatient de me retirer. J'allai me renfermer dans l'imprimerie, où je me mis à traduire. Ma situation demandait, en ce moment, que je me remplisse des pensées d'un autre, ne pouvant m'entretenir que péniblement avec moi-même. Avant d'aller plus loin, il faut rendre compte en deux mots des suites de la plainte de la fière Paintendre, pour des vers faits depuis plus de six mois, mais dont Breugnot venait d'en-

voyer fraîchement une copie insolente et falsifiée. Le Curé Salomon l'apporta, dés le lendemain, à M. Parangon, qui lui rit au nez. En voyant l'écriture, il l'assura que ces rimes étaient de Breugnot, pour lors à Châtillon. Mais comme mon aveu avait été rendu à M"« Paintendre , elle avait donné tous ces renseignements, en parlant de la copie &ite aux sœurs Baron. Le curé paraissait bien instruit. — « En ce cas, » répondit M. Parangon, « ce n'est D pas la demoiselle qui est ofFensée, c'est Phœhus- » Apolhy auquel il est donné là bien des soufflets! » et qui les rendra par des ruades de Pegasus ! car ces » vers-là sont bien mauvais! et j'aimerais cent fois » mieux, pour l'auteur, qu'ils fussent méchants. » Le pasteur s'en retourna peu satisfait... Quant à moi, je fus vivement réprimandé de n'être pas meilleur poète. Je crus m'excuser en disant que j'avais fait exprés des vers ridicules, pour qu'on fût persuadé qu'ils venaient de Breugnot. — « Ils ne le » sont pas assez, » reprit le rusé Parangon, très bon connaisseur; « ils ne sont que plats, et la platitude 3> ne fut jamais une malice. » Le soir, comme je sortais, la belle Paintendre était sur la porte avec l'es sœurs Baron. Elle m'appela : « Garçon ? garçon? » Je m'éloignai sans lui répondre... A mon retour, Madelon me dit : « Je ne vous l'aurais jamais par- » donné, si vous étiez venu à son impertinent ap- » pel! — Croyez, Mademoiselle,, que j'y aurais été, » sans le respect que j'ai pour vos bontés. » Madelon me donna un petit coup sur la joue, en di-

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sant : — « Allez, mauvais sujet... A propos? et » votre chère Prudhote, qui vous a sans doute » grondé, hier ?» Je revenais pour lui répondre. Elle me renvoya de la main, en ajoutant : — « Allez, » allez ! je ne veux pas vous parler ce soir. » D'où me venaient les bontés de Madelon?Ah! de Tattention que M^ Parangon daignait me donner!

C'est à elle seule que je devais tout mon prix ! On me croyait du mérite, parce qu'elle paraissait m'en supposer. Telles j'ai vu depuis ces filles entretenues par des voluptueux célèbres exciter l'enchère des gourmets libidineux : tel aussi j'étais recherché des plus aimables personnes, parce que la Déesse de la beauté avait jeté sur moi un favorable regard!...

J'avais avalé doucement la confusion que M. Parangon m'avait faite : mais je voulus me venger de M^^^ Paintendre par une chanson que je composai sur les bords de l'Yonne, au-dessous de la corderie de Milon. Elle est sur l'air : Vous m^entendei bien? Je tâchais d'y tourner en ridicule la dénonciation au curé : mais je n'attaquais que M^« Paintendre ; je respectais Manon Prudhot à cause de notre ancienne liaison. En voici deux couplets :

Mais que de trouble et de tracas Cela ne me cause-t-il pas?

On employé curé, vicaire,

Hé bien?

Pour découvrir le téméraire...

Vous m'entendez bien?

Que vous me donnez de chagrin, Mademoiselle en tendre pain?

Car on dit que vous êtes tendre,

Hé bien?

Jusqu'à... jusqu'à vous laisser prendre...

Vous m'entendez bien?

Je n'irai pas plus loin que cet infâme couplet, si fort goûté par Buisson, et si hors de mes principes! j'en eus des remords... Je perdis le soir exprés une copie de cette chanson, faite de la main de Gaudet d'Arras, qui la corrigea. Ma copie tomba devant la porte de Buisson, qui ne manqua pas de la trouver en rentrant ; il ne se coucha pas cette nuit ; il éveilla quelques bandits comme lui, qui jouissaient de beaucoup de liberté, et ils allèrent beugler dans la nuit mes couplets, que Buisson s'attribua; car il était avide de cette misérable gloriole. Ils n'oublièrent aucune des fenêtres des personnes qui s'y trouvaient désignées... Mais je reviens au dimanche soir.

Madame Parangon rentra vers les sept heures et demie, avec ses quatre compagnes. Je ne me montrai pas : je travaillai jusqu'à l'instant où Colette me parut seule. Alors je me hâtai de descendre. — a Quoi! vous étiez là-haut? — Oui, Madame. — » Nous avez-vous entendues rentrer? — Oui; mais » vous voyant en compagnie, je suis resté à tra- » vailler. — J'aime votre façon de vous conduire : » elle est unique, mais elle est bonne. — Vous » l'approuvez. Madame; jamais je n'en changerai. — » Nous vous avons vu tantôt. — Moi ? Madame !

QUATRIÈME ÉPOaUE — I752 IO3

— » Sur le rempart; votre temps est bien employé ! » j'ai foi aux mœurs d'un garçon toujours occupé... » Vous n'avez donc pas besoin de délassement? — » Moi, besoin de délassement, avec la vie douce » que je mène chez vous!... J*ai un père honnête » homme et laborieux, dont les travaux sont plus » rudes, et qui ne les interrompt jamais. — Oui, » Monsieur Nicolas, votre père est honnête homme » et laborieux : on le voit à l'éducation qu'il vous a JD donnée; il a quatorze enfants; c'est une grande » charge ! Mais presque toujours les nombreux eny> fants tournent à bien : j'ai confiance dans votre » avenir. — J'accepte avec transport cet heureux » augure. Madame ! — Songez bien que je m'occupe » du projet que je vous ai confié. Tout ce que je » vois me confirme dans ma résolution'. — Ha! » Madame! vous voulez être ma protectrice... ma » créatrice!... » Je me tus; mes yeux étaient humides. — «Votre sensibilité me charme. . . Mais, Mon- » sieur Nicolas, vous avez les passions bien vives ! » et il faut les régler. — Elles le seront. Madame, » réglées, dés que l'ange aimable qui doit épurer » mes mœurs, les aura toutes réunies dans un seul » lien... Croyez qu'elles le seront... Elles auront un 9 objet... Mais, jusqu'à ce moment fortuné, elles » vaguent malgré moi; et il est heureux qu'elles » vaguent un peu! car... je ne saurais vous dire » cela. — Je ne vous le demande pas... Ainsi, mes » vues vous font toujours également plaisir ? — Leur » exécution est le seul bonheur auquel je puisse

» prétendre... — En ce cas, je ne trouve pas mau- » vais... — Achevez, Madame... daignez achever... » Est-ce une permission que vous allez me donner? » — Je ne sais si elle vous flatterait ? — Si elle » vous regarde, Madame... — Oui. — Elle me flat- » tera, Madame; elle me comblera de gloire et de » joie! — Hé bien, je vous la donne : c'est d'aimer » comme amie et comme sœur, la sœur de votre » future... Car Fanchette sera votre femme, ou... je » perdrai la vie auparavant. — La vie! la vie! » m'écriai-je d'un ton grave et fort... vous ne la per- » driez pas seule ! » J'étais dans une sorte d'égarement en prononçant ces mots ; il frappa Madame Parangon ! Mon ton l'étonna ! Elle parut se troubler. Elle vint à moi, me prit les deux mains dans les siennes : — « Qu'avez-vous? » me dit-elle; 3> vous paraissez hors de vous ? -* Deux mots que » vous avez prononcés m'ont fait voir tout l'Univers » dans une solitude aflreuse! » Elle me quitta les mains (je crus la voir!), et, levant ses regards vers le ciel, puis les laissant tomber : — a Ho ! le pauvre » garçon! » s'écria-t-elle... « Monsieur Nicolas... » sûrement ma jeune sœur sera très heureuse avec » vousl Si je m'en croyais, je la demanderais à j> mon père; elle demeurerait ici... Mais plus d'un » obstacle m'a toujours arrêtée... M. Parangon est » trop empressé... autour d'elle... malgré mes » remontrances... Il faut diSérer... Si... l'on vous » mariait... » (Hélas! ce parti était le seul, et ma généreuse amie ne le prit pas!... C'est que je ne

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devais jamais être heureux !) Le dirai-je ? les libres caresses du gros Parangon à la jeune Fanchette, m'efirayérent : je fus moi-même pour le retard... C'est que j'étais naturellement jaloux; j'ai toujours douloureusement éprouvé cette passion funeste, la fumée et le poison de l'amour!

Tout le monde étant arrivé, notre entretien fut interrompu... Après le souper, Madame Parangon fut emmenée par Manon Bourgoin. Je sortis sur la porte; et je ne vis personne, ni Madelon Baron, ni Manon Prudhot. Je courus jusqu'à la demeure d'Edmée pour lui faire des excuses de n'être pas revenu. L'on était au lit. De retour à la maison, je trouvai dans la salle la jolie Toinette, notre chambrière, qui épelait dans un livre. Elle était charmante ! Sa vue calma la fermentation qui m'agitait. Les Morvandaises sont jolies, et surtout bien faites; mais leur éducation est très négligée! Le Morvand est à deux cents ans de la civilisation actuelle : Toinette, quoique d'une famille honnête, ne savait pas lire. — « Vous lisez, Toinette ? » Elle ne me répondit pas, et me remit le livre. Je crus qu'elle me demandait une lecture; je ne demandais pas mieux; car pour la première fois, je craignis la tentation avec cette superbe fille. Je lus donc le Mysis et Glaucéy roman Grec, imprimé à la maison. Toinette debout, les deux mains appuyées sur les pommes de ma chaise, tâchait de me suivre des yeux. Elle fut attendrie, comme autrefois l'avait été Aimée à la lecture de VËpitre (TÀriadne, mais par un autre motif : je le

répète; Madame Parangon me donnait un prix aux yeux de tout ce qui rapprochait : « Ce que vous » lisez-là, et qui est si beau I est dans ce livre-là ?.. . jd me dit naïvement Toinette. « Ho ! qu'on est heureux » de lire comme vous ! » Je ne compris pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'assit, passa un bras sur le dossier de ma chaise, et je continuai jusqu'à une jouissance énergiquement décrite. En ce moment, ayant regardé Toinette, je la trouvai pâle ! elle était presque évanouie... Je m'arrêtai. Elle fit un soupir en me serrant la main et me disant : — « Je ne sais ce qui x> m'a prise I Je n'ai jamais été comme ça! » Elle fut ainsi quelques minutes ; puis elle parut toute honteuse. On aura bientôt l'explication de ce phénomène.

Le dimanche suivant, à l'heure où l'on sortait des vêpres de Saint-Loup, j'arrivai dans le quartier des jeunes Servigné. A la place Saint-Germain, je trouvai mes deux cousins Mairat, fils de ma bonne tante d'Accolay, qui arrivaient de Paris, où ils avaient travaillé toute l'automne à fossoyer, après avoir conduit des trains de bois flotté. Ils étaient proprement arrangés en hommes de rivière. Ils me saluèrent en me demandant où ils auraient des vêpres ? Je leur indiquai la cathédrale, où je promis de les aller joindre dans une heure... Comme ils me quittaient, Catherine, qui sortait de l'église, nous aperçut. Elle avait sous le bras un joli petit livre de Prières, que je regardai : « C'est le livre d'Edmée,» me dit-elle; « j'ai perdu le mien. » Je serrai le petit livre et je lui

Q.UATRIÈME ÉPOaUE — I752 IO7

dis : — a Si vous voulez me le laisser, je vous en » rendrai un pareil pour vous, et un autre pour votre » sœur ! Mais je garde celui-ci : je vous les apporterai » ce soir. — Il est à vous, » me dit-elle ; « mais » réchange n'est pas égal; je paierai le mien. — » Nous verrons cela, » repris-je. «Allons ensemble : » je venais pour jaser un peu avec vous. Mais j'ai » rencontré deux de mes cousins, qui reviennent de » Paris, où ils avaient mené des trains ; car ils sont » facteurs, et je suis obligé de les aller retrouver » aux vêpres de la cathédrale, où ils doivent m'at- » tendre. Ce sont deux bons enfants, que j'aime beau- . » coup ! — Ces deux grands garçons qui vous par- » laient tout à l'heure? — Tout justement! — Vous 2> avez raison : il faut les aller joindre. » Je la quittai, quoique j'eusse encore du temps devant moi; mais je voulais avoir les deux livres avant d'aller à la cathédrale. Je pris par la rue des Jésuites, au bout de laquelle je trouvai M"« Edmée, qui revenait des vêpres de Notre-Dame-là-d'hors, avec M^^ Dalis^ fille du charpentier, et cousine de M. Parangon. Je la saluai respectueusement sans m'arrêter.

Ce fut en route qu'il me vint subitement en idée que Jean Mairat, l'ai né de mes deux cousins, pourrait très bien convenir à Catherine, qui serait un excellent parti pour lui... M. Parangon se trouvait â la maison; je lui dis qu'ayant rencontré deux de mes cousins germains^ je souperais probablement avec eux, et je lui demandai les deux livres, dont il me fit présent avec beaucoup d'honnêteté, croyant

que c'était pour mes cousins. Us m'attendaient à la cathédrale, où je les joignis. Après vêpres, nous allâmes pour goûter dans le quartier d'Edmée et je leur montrai les deux sœurs, sans en être aperçus.. Je dis à l'aîné qu'Edmée avait un amoureux : ce qui fit qu'il me témoigna beaucoup d'inclination pour M}^^ Catherine. Mes idées n'étaient pas encore bien nettes sur ce que je voulais faire; mais elles ne tarderont pas à s'éclaircir... Après le goûter, qui était un souper pour des villageois, ils me dirent adieu et retournérem à leur auberge.

En les quittant, j'allai porter les deux livres à Catherine. Je la trouvai avec sa sœur. Elles avaient vu passer mes deux cousins, Jean et George. Catherine me dit : — « Ça fait de grands et beaux hommes » que vos cousins? » Je, lui répondit que Mairat l'aîné m'avait pareillement dit d'elle qu'elle faisait une agréable fille. Catherine rougit : ce qui était aussi rare pour elle que fréquent à sa sœur. — « Et y> vous. Mademoiselle Edmée, » dis-je à celle-ci, a que » pensez-vous de mes deux parents maternels ? — » On n'en peut juger que par vous, ne les connais- » sant pas... Du reste, je suis de l'opinion de ma » sœur. » Je lui remis son livre enveloppé, en lui disant que je le lui rendais. Je jetai l'autre sur le tablier de Catherine : elle le voulait payer; mais je lui dis en riant que c'était le premier présent que je faisais à ma cousine. Ce qui la fit encore rougir. Je m'esquivai pour la laisser à ses réflexions. Edmée avait voulu me retenir par mon habit : je lui saisis la

QUATRIÈME ÉPOWE — I752 IO9

main, que je baisai. Ce fut avec la sensation délicieuse de mes lèvres collées sur cette jolie main que je m'enfuis. Je ne vis personne en rentrant; je redoutais Toinette : je me mis au lit de bonne heure, et j'eus ce songe célèbre qui fournit une des scènes du Paysan perverti.

Je crus être avec Edmée, sur les bords fleuris de r Yonne ; elle s'était mollement penchée dans mes bras. — « Voilà ma main, » me disait-elle; « elle » est à toi ; c'est le gage de mon cœur. » Je la reçus,

et lui pris un baiser Je restais ainsi dans une

voluptueuse immobilité. « Je te suivrai au bout du » monde, » rèprit-elle. «f Habille-moi en homme : » j'apprendrai ton état avec toi; nous travaillerons » ensemble; notre gain sera double. Le bien de » mon père, un jour, sera nôtre asile. — Oui, tu » as raison : je me donne à toi, mon Edmée... Et 3> nous aurons encore un compagnon, Jeannette » Rousseau. — Et sans doute I » dit Edmée; « elle » sera ma sœur. » Elle me donna un baiser, que je lui rendis transporté de joie. Elle me disait tout bas : — « Si tu me manques, tu manques ton bon- » heur; tu ne le retrouveras plus, d Je crus l'entendre; je voulus triompher de sa vertu... Elle s'abandonna mollement... Je m'éveillai... Je me crus chez Edmée... Je la voyais... Je la sentais; la jouissance avait eu un charme inexprimable... Ha ! j'avais alors une fée bienfaitrice, qui me procurait une réalité préservatrice de l'illusion!... Ce n'était pas ma déesse, la pureté même ; c'était une fille

généreuse, la même qui m'avait sauvé la honte d'être l'amant heureux de Jeanneton. Elle allait chez Maine Blonde, sa voisine et son amie ; elle lui empruntait une jolie petite chambre, qui donnait sur une des anciennes tourelles de la ville, dont on avait fait un jardin, par le treillage duquel on montait facilement à une fenêtre toujours ouverte du grenier où était mon cabinet à xoucher. Je vis Madelon se retirer, en la prenant toujours pour Edmée, par un effet de ma prévention. Mais debout, mes idées s'éclaircirent. Je compris alors tout ce que je devais à la sensible Baron. Lecteur, je ne ressemble point aux autres hommes, surtout à vous, âmes corrompues des villes! Je me jetai à genoux; j'adorai Madelon comme une bienfaisante divinité, qui me donnait le plaisir et le bonheur, sans me les faire acheter.... Ce rêve eut un charme dans toute la force du terme; et je l'éprouve encore par le ressouvenir ! mais avec cette ivresse délicieuse, ce ravissement des sens, que les objets environnants afiaiblissent pendant la veille; je l'éprouve, cette sensation universelle, tempérée par une langueur et une mollesse de mouvements qui n'existent que dans

les songes

A mon lever, je récapitulai mon Songe en vingt vers, sans embellissement, sans verve (je n'en mettais jamais dans les faits, de peur de nuire à la vérité; la verve m'aurait fait un jour illusion à moi-même). [Voyez ces vers, Drame de la Vie, page 1208].

Le charme continuant dans Taprés-diner, mais pour Madelon seule, je fis un couplet, que je ne cessai de répéter en travaillant :

Jésus aimait Madeleine, Et moi, j'aime Madelon ; De Jésus Tune fut pleine :

L'autre a mon affection ;

Non, de fortune

Il n'en est qu'une, C'est d'avoir sa possession.

Cest après l'aventure que je viens d'indiquer avec M"« Baron, qu'on verra peut-être avec étonnenement I'Élégie que j'adressai à cette belle fille le 12 Novembre, et où je lui demande avec modestie :

<f lyoii vient elle ne se contente pas d'être belle; d* avoir mille charmes dans les yeux, dans la votx^ dans sa taille légère? Je conviens que je me plaindrais alorSy si elle ne joignait à tous ces attraits réunis y à son teint de lis et de roses, un divin sourire, et même des caresses délicieuses, mais qui ne sont qu^un appât, nous offrant mille biens qu'il ne nous donne pas. Je m'y plains, de ce que me permettant de lui dire que je l'aime, elle reste indifférente; et je lui demande si elle imagine qu'ils soient aisément pansés, les cœurs que ses traits ont blessés ? Vous m^avei vu soupirer, cruelle ! Et dans cet instant de langueur, vousave\ cru facile de subjuguer mon cœur? Vous m'abordei avec une douceur perfide; vousmepro'

dîguei, d'un air timide^ de feintes faveurs... Ah I vous nétiei quune Circéy dont la honte cruelle ne veut subjuguer la faiblesse mortelle^ que pour la dépouiller de sa raison. . . Vous employé^ l'art ! Que faites-vous ? d^un seul regard^ quand f aurais des lions la fureur^ ^Hercule le couragey vous m' auriez soumis..: Un doux souris m' invitait à Vaveu de ma flamme... Quoi? sans éprouver d'amour^ tn feignais de brûler du feu qui me dévore... Mais c'est moi qui me trompais encore... J'ai cru te voir tendre; j'ai cru te voir sourire; j'ai cru... Je me trompais... Pourquoi mes yeux m m' ont-ils pas trompé^ cruellcy comme ma vanité? Les perfides ! pour te trouver bellcy ils ne furent toujours que trop clairvoyants!... O Beauté que j^ adore/ pardonne mes emportements! Je te croyais tendre, parce que j'étais sensible : c'est d'après mon cœur que j^ avais jugé le tien... Ah! plains-moi seulement, quand tu verras couler mes larmes. Dis : « Il est malheureux pour moi; c'est Veffet de mes » charmes. .. » Oma Belle ! que je périsse de tes coups !.., Mourir par toi n'est rien, si c'est à tes genoux. . . Mourir d'amour pour toi/ ah! c'est un sort que f envie! Quel usage meilleur puis-je faire de ma vie ? Oui, si je savais te causer un soupir y je chercherais^ plutôt qu offenser ^ à mourir! Et mon ombre heureuse alors y de mon corps séparée, suivrait partout tes pas, s'unirait à ta pensée. Nous aurions bien deux âmes; mais nous n'aurions qu'un corps. Et je gagnerais à nouer ce beau lien, puisque ce corps à deuXy Baron, serait le tien... Mais, Ciel/ qu'éprouvé-je? quels transports ! Ah ! déjà je descends devers les sombres bords!... Je me sens éperdu d'amour et de

tendresse/... Je me meurs î... Quand me suivras-tu, ma maîtresse ?. . . Car tu me suivras. . . Oui, ma Madehn, tes beautés moissonnées, peut-être, hélas! à la fleur de tes années,.. Malheureux! voudrais-tu donc sa mort?... Non, non! brille encore, charmante fleur du printemps! Mais sache quHl est une loi, par le Destin portée, qui veut, lorsque par d'amoureux transports un amant est entré dans V empire des Morts, qu'à Vâme de son amante son âme soit mêlée, jusqu'au moment où par la seconde mort de nouveau séparées, elles fassent encore deux amants dans les Élysées... Ahl plutôt ici bas vivons^ heureux amants ! Pour V éternel bonheur il est asse\ de temps. Sans voile, après la mort, les âmes se contem-pknt. La pensa voit la pensée^ et du Vrai c'est le temple. Dans le séjour présent sont de douces erreurs^ qui donnent du ressort par leurs dehors menteurs. Mais nos Ombres, un jour intimement liées, dans un parfait contact joindront leurs destinées. »

Voilà ma pièce, où j'ai laissé la rime et quelque mesure. Mais on peut la voir telle que je la composai, dans le Drame de la Vie, pages 1209-10.

Je donnai mes vers à Madelon, dés qu'ils furent copiés, c'est-à-dire, le 27 Novembre, le lendemain du jour où je les avais finis. Je dis, en les donnant : — a Vous chantez comme les fées ; je fais des vers » comme je puis, et je pense comme vous m'y » forcez... » Je ne sais si elle comprit parfaitement mon st3'le provincialement orâk;tt/^M;c; mais voyant IV 15

un papier entre ses doigts, elle sourit et parut empressée de le lire.

Il ne faut pas croire que cette pièce, de plus de cent cinquante vers, fût la seule qui m'occupât en Novembre. Ma conduite m'étonne aujourd'hui 1 Je travaillais à mon Séjour des Grâces, où entraient M^^ Laloge, Lalois, Dugravier, HoUier ; ou devaient entrer les Éloges séparés des demoiselles Baron, Maine Blonde, Carouge, Annette, Douy, Bourdillat, Léger, Gremmeray, Nombret, Gendot^ Dhall, Morillon, Meslot, Tangis, Mailly, Servigné, Marianne Roullot, Ferrand, Linard aînée, Imbert aînée, Bourdignon, sœurs Duchamp, Hélène Luidivine, Valois, Laconche, Lambelin, . Edmée Julien, Hérisson, Maufront, Sophie Xavagny, D»n, Goton chambriére-HoUier, Marote et Toinette... Car, en disant à toutes ces filles que )e les aimais, je disais ce que je pensais ; mes déclarations^ mes apostrophes admirantes^ ou désireuses y étaient autant de vérités. Et si je n'avais pas sous les yeux les originaux datés, cet enchevêtrage de goûts, de passions même extrêmes, j'aurais peine à me persuader que je ne confonds pas les événements. Mais les voilà, ces antiques cahiers, depuis quarante 4 quarante-cinq ans dépositaires fidèles de toutes mes pensées, écrires à mesure pour moi-même, non pour tromper les autres; je les dérobais à tout le monde, Madelon Baron exceptée; car ne m'en croyant ni amoureux, ni aimé, je lui montrais toutes mes fi-edaines. J'avais pour but principal de me ménager des Anni-

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versaires, goût que j'ai eu toute ma vie, et qui sera sans doute le dernier qui s'éteindra. L'avenir est pour moi un gouffre profond, effrayant, que je n'ose sonder : mais je Ëiis comme les gens qui craignent l'eau; j'y jette une pierre : c'est un événement qui m'arrive actuellement; je l'écris, puis j'ajoute : « Que penserairje dans un an, à pareil jour, à pareille » heure ?... » Cette pensée me chatouille; j'en suis le développement toute l'année; et comme presque tous les jours sont des anniversaires de quelque trait noté, toutes les journées amènent une jouissance nouvelle. Je me dis : — « M'y voilà donc, à » cet avenir, dont je n'aurais osé soulever le voile, » quand je l'aurais pu ! il est à présent; je le vois; 3> tout à l'heure il sera passé, comme le fait qui 9 paraissait me l'annoncer! » Je savoure le présent; ensuite je me reporte vers le passé; je jouis de ce qui est comme de ce qui n'est plus; et si mon âme est dans une disposition convenable (et qui n'arrive pas toujours), je jette dans l'avenir une nouvelle pierre, que le fleuve du temps doit, en s'écoulant, laisser à sec à son tour... Voilà quelle est la raison de mes dates, toujours exactes dans mes cahiers, et de celles que je fais encore tous les jours. Mais, dans mes douze années de mort, à la fleur de mon âge, de 1755 à 1765-66, je ne datais rien, ou peu de chose... La variété de mes sentiments et de mes amours, leur force, que la variété n'affaiblissait pas, prouvent combien les romans les plus accrédités sont loin de la vraisemblance, avec leur suite bien

Il6 1752 — MONSIEUR NICOLAS

raisonnée, qui ne se dément jamais ! Fatale symé- ' trie, qui jette dans Terreur une infinité de jeunes gens des deux sexes ^ et les rend malheureux, en transformant, à leurs yeux, en monstres immoraux, des êtres très naturels ! Je dis, et je le crois vrai, que mon faire ^ dans cet Ouvrage, le rend beaucoup plus utile que les meilleurs romans...

Le II Novembre, j'avais fait des vers à M^^«® Laloge et Lalois, où je leur dis : <r Qu'elles m'enchantent, qu'elles me ravissent. Je leur avoue que je fus toujours sensible^ même pour tes Beautés les plus com^ muneSy et je les prie de tirer la conséquence^ claire selon moi, de V excès de ma passion pour elles ^ qui sont les plus belles personnes du monde :

Filles du Dien d'Amour, pour enchanter mes sens, Q;ie vos traits sont vainqueurs et vos attraits puissants I Trouble que votre vue à votre amant inspire, Entretiens dans mon cœur un continuel délire ! Par vous deux échauffés, mes sens toujours brûlants Me peindront ma Laloge et ses traits ravissants; Us peindront de Lalois Tair, les atours et les grâces, Et quoiqu'enfin mon cœur dise que tu surpasses, Laloge, néanmoins, il l'aime également :

Il veut mettre au Parnasse un couple si charmant...

On sent trop que, tout en parlant ici d'égalité, je laisse voir une sorte de préférence pour M^^^ Laloge, qu'en effet j'ai toujours mise bien au dessus de l'autre 1 Mais je ne le disais pas. Je les prie, dans les

vers non rapportés, « de croire que je mets à leurs faveurs un prix égal, et que je ne voudrais pas violer leur tendre et vive amitié^ en désirant de Vune la faveur que je ne brûlerais pas d' arracher à V autre, ^^ On verra par la suite, que tout me réussissait alors. Je ne fus point honni; et, par un inconcevable prodige, la délicate, la belle, l'honnête, la sensible, la vertueuse Laloge, fut une autre Julie Barbier pour moi I Destinée à un vieillard son oncle, me croyant plus malheureux, plus dénué que je n'étais, elle me rendra père... La jeune Lalois, égarée...

Le 18 Novembre, tandis que je travaillais à mon i*"^ Chant du Séjour des Grâces, dont M^^^ Laloge était l'héroïne, j'eus un Songe du matin, dans lequel la belle et majestueuse Xérine Legueux était prête à m'accorder ses faveurs. Je ne voulus pas qu'elle l'ignorât. Je rimai mon bonheur (réel au fond) en dix-huit vers, dont je fis deux copies, une pour la rêvée, l'autre pour la réelle, et je les envoyai par mon camarade Bardet. Comme c'était un joli enfant, il était bien reçu pour lui-même, et contribuait ainsi au succès de mes vers ; à peu près comme les biscuits du pâtissier Rouget faisaient valoir les rimes de l'abbé Cottin, Je ne fais pas de réflexions sur cette conduite imprudente, qui n'eut pas de suites désagréables, parce que rarement les jeunes filles en veulent à ceux qui les louent, et que Bardet était un adroit petit coquin, qui faisait ses commissions en paraissant jouer devant la porte. Mais si par hasard mes vers étaient tombés entre les mains des pères.

Il8 1752 — MONSIEUR NICOLAS

des mères, ou des frères, il aurait pu en résulter des suites très graves... Voici le Songe :

Dans ce temps où Tivresse est encor dans les sens, Où les deux yeux ouverts, le cœur encor sommeille. Où les soins, la douleur, les soucis cuisants, N'assiègent pas encor Tàme qui se réveille :

Par une douce erreur.

Entre mes bras pressée,

Mon errante pensée

T'exprimait mon ardeur; De mille doux baisers je mouillais ton beau sein. Tu voulus arrêter mon amoureux dessein :

Mais en ce doux moment, ma flamme impétueuse, Par une autre Beauté réellement heureuse, »

S'échappe en écumant de plaisir et d'amour.

Et tout s'évanouit, chassé par le grand jour I

Un Éloge de M^^« Annette Bourdeaux, alors âgée de quinze ans, rimé avec de grandes licences, et adressé à M"'' Madelon Baron, me surprend plus que tous mes autres vers erotiques. Il est destiné à entrer ^^ns mon grand ouvrage :

A Silvie (Madelon Baron).

Souffrez que mon Phœbus, indulgente Silvie, Vous peigne une Beauté dont mon âme est ravie! Si, pour prendre mon cœur, pour captiver mes sens, Vous jugez ses attraits faibles, impuissants. Vous me verrez gaiment, rendant l'attaque vaine, A vos ordres briser les anneaux de sa chaîne.

Je me contente de Texorde; je ne donnerai que Fanalyse du reste : je dis que ^ la jeune beauté que je vais décrirey a le port noble et fier^ avec un doux sourire; car sa gaîté toujours est soutenue d'une noble fierté. Sa taille délicate est fine et joncée; sa démarcbe est vivCy son action animée. Sur ses habits^ ïor, l'argent ne brillent pas; dans leur simplicité y la grâce tient lieu d'éclats. Un bonnet galant, chef-d'œuvre du goût plutôt que de Varty couronne un front brillant sans fard, et fixe de ses cheveux les tresses dorées. Un collier de jais contraste avec les lis de son cou. Un fin et clair tissu voile à demi son sein. Son corset pour sa taille fine est inhumain. Une jupe fleurie qui crée un Amour à chaque pas, dérobe a nos yeux de ravissants appas; et cette cuisse comme à Vénus potelée, et cette jambe par les Grâces moulée,,. A mille beautés y à mille appas vivantSy atours, vous ne substitue^ que. des empêchements!... Et ce soulier mignon, qui couvre un pied d'Hébé, de Vénus, tout provocant qu'il esty vaut-il ses charmes nus?... »

Croirait-on, qu'après ces détails, je repasse à nu toas les appas d'Annette?... Mais c'était ma marche, dans les Pièces intitulées Éloges, ainsi que dans le Séjour des Grâces.

Je commençai ces vers le 26 Novembre, en finissant VÈlégie à Mademoiselle Baron, rapportée plus haut, et je les donnai copiés à la seule Madelon, le 8 Décembre. Comment était-il possible que je présentasse des rimes licencieuses, faites à la louange

d*une voisine, à une jeune personne charmante, et qui m'aimait ? J'en avais plusieurs raisons : la première, c'est que, souvent excité par les discours de Gaudet d'Arras, qui me répétait que Madelon était coquette, je ne me gênais pas avec elle ; la seconde, ma vanité : je ne voulais pas perdre les fruits de ma veine; et n'osant donner mes vers à Phéroïne, je les montrais à celle dont j'étais sûr, afin qu'ils fussent vus :

Scire iuum nihil est, nisi te scire hoc sciât alter,

Pers.

La troisième, c'est que, depuis quelques mois, la conduite de Madelon, à mon égard, était si obligeante, que je prenais en elle une confiance entière; elle était mon ami, comme depuis le fut Loiseau, et plus tard Thérèse;... je lui disais, je lui découvrais tout; nous avions de fréquents entretiens, où je lui ouvrais mon cœur, un seiri coin excepté, celui qui recelait l'image de Madame Parangon... Lorsque M^^^ Baron eut lu mon Éloge d'Annette, sans paraître le désapprouver, il me vint en idée de le donner à Colombat mon ami, dès lors le prétendu de cette jeune fille, qu'il a depuis épousée; je lui en parlai; je le lui lus, et il parut transporté de joie de mon offre. Mais auparavant de lui permettre de les copier, j'eus le bon sens de consulter M"^ Baron ; et je "vis alors combien cette aimable personne réunissait d'honnêteté à son indulgence pour moi. Elle me fit

remarquer lout ce qui était inconvenable dans mes vers, surtout en les voulant faire donner par l'intermédiaire de son futur, à une fille aussi jeune : elle compta les fautes qui pouvaient un jour me donner du ridicule, elle comptait les indécences, mais d'une manière si polie, si intelligente, et tout à la fois si retenue, que je fus persuadé, sans être confus. Je la remerciai; je lui dis, dans un petit mouvement dont je ne fus pas maître, qu'elle venait de parler comme une Madame Parangon. Elle sourit. J'ajoutai mille autres choses, qui lui marquèrent mon attachement. En efiet, j'en éprouvais pour elle un qui n'était pas violent, emporté, mais qui, depuis le premier instant de sa connaissance, avait toujours été en croissant. Que pensera-t-on de cet attachement de M"« Baron pour un petit apprenti imprimeur? Il avait, donc bien du mérite ? Car voilà Aimée, Madelon, Edmée Servigné, Tienneite, Manon Prudhot, Toinette, la céleste Parangon surtout, qui «paraissent le chérir ! Quelle en était la cause? Je crois la trouver. J'avais l'âme honnête, expansive, sentimenteuse ; de beaux yeux, les lèvres appétissantes, une figure noble et Romaine, apportée dans notre sang par les femmes Quatrevaux. C'est à mes yeux et à mes lèvres que je devais le premier goût inspiré... Quant à Madelon, outre cette cause, il y en avait plusieurs autres : ma bonhomie de village ; ma bonté native ; ma candeur; ma famille honnête et de bonnes gens, la mieux alliée, la plus probe du pays ; et par dessus tout cela, l'attention si flatteuse que daignait m'ac- IV 16

corder Madame Parangon... Interrompons ici l'analyse de mes vers, pour dire un mot de Colette.

Ce fut le 8 Décembre au matin que je finis l'Éloge d'Annette. Ce jour fut un des plus beaux de ma vie, le plus heureux, le plus romantique peutêtre.

C'était fête : Madame Parangon était parée, mais avec un goût, une élégance que je ne lui avais jamais vus. Elle s'était aperçue de mon admiration à dîner. Il gelait. Elle sortit dés qu'on eut quitté la table, et je la vis entrer chez sa sœur Madame Minon la procureuse, avec laquelle elle fiit à Vêpres. Je restai; je renvoyai tout le monde : on ne demandait pas mieux, Toinette elle-même, qui avait une visite à rendre à la belle Villetard, femme du com missionnaire de vins, amie de sa famille. Je fis grand feu dans la salle, et je me mis à lire. L'ouvrage qui me tomba sous la main fut le Cid de Corneille. Je le lus pour la première fols, et ce fiit avec enthou siasmé. J'étais réellement amoureux de Chimène(a)y en le finissant. Je tisonnais, en savourant ma lecture, je rêvais, quand j'entendis ouvrir la porte coupée. Je fus presque fâché d'être interrompu... On pousse la porte verte, et je vois, à travers la porte de toile, une dame qui s'arrête, comme si elle eût hésité d'en-

faj Restif écrit Ximène pour Chimène, comm e plus haut Xavagny pour Chavagny. Ce dernier nom est orthographié Chavagny dans le Drame de la Vie^ page 12 10.

(N, de rÉd.J

trer... Je me lève : c'était Madame Parangon! Je tressaillis... Je débarrassai un petit fauteuil cramoisi, que je lui présentai. — « Vous avez bon feu, heu- » reusement! car je suis transie. » Je vis qu'elle avait froid aux pieds, mais qu'elle craignait, ou de gâter sa jolie chaussure, ou de l'ôter devant moi... Elle était si belle, j'étais si transporté, que, sans réfléchir, je tombai sur les deux genoux, et lui ôtai les souliers sans les déboucler... — « Au moins, don- » nez-moi donc mes mules? » Elles étaient sur la tablette, et je n'eus qu'à tendre la main. Je les présentai à son pied ; mais elle le retira. Je me levai, pour placer ce que je venais d'ôter... « Asseyez- » vous donc. » Je m'assis. Un profond silence, a Vous lisiez? Je vous ai dérangé. — Je venais » d'achever le Cid,,. Ha! que Chiméne fut malheu- » reuse! mais qu'elle était aimable I — Oui! elle » était dans une cruelle position I — Ho ! bien » cruelle ! — Je crois en vérité que ces cruelles po- » sitions-là... augmentent... l'amour? — Bien sûre- » ment, Madame! Elles l'augmentent à un point... » — Hé ! comment le savez-vous, à votre âge ? » Je fus embarrassé; je rougis... Un moment après, je pris sur moi de dire : — « Je le sais aussi bien » que Rodrigue. — Cela ne se peut pas ! — Je vous » l'assure, Madame. — Vous n'avez jamais eu » d'amour... malheureux. — Madame veut dire » heureux. — Heureux, ou malheureux... Vous » êtes un enfant. — Par la raison, non par le cœur. » — Il dit cela d'un air pénétré... Pauvre garçon!...

» Trouvez-vous que le Cid soit une bonne pièce ? » — Madame, si elle est mauvaise, je n'en sais rien ; » je ne m'en doute pas; je suis aussi bête que Tau- » teur. » Ce mot fit éclater de rire Madame Parangon : — a Ha! » dit-elle, « si Ton vous entendait! » aussi bête que Corneille, qu'un grand homme ! — j) Je m'en suis douté que c'était un grand homme, » au plaisir que m'a fait sa pièce. — Qui vous a plu » davantage, de Chiméne, ou de Rodrigue ? — Ha ! » Chiméne... Et vous. Madame ? — Rodrigue. » Je réfléchis un moment : une idée lumineuse se présenta. — a Je sais pourquoi. — Pourquoi ? — Mais. . . » Je n'osais pas le dire. Je me fis longtemps presser. A la fin, je dis : — « J*aime mieux Chiméne, Ma- » dame, parce qu'elle est de votre sexe. En vé- » rite, à chaque fois qu'elle parle, je lui donne votre » air, votre ton, vos traits, votre parure... votre... » beauté... » Elle rougissait; je m'enhardis : « Te- » nez! vous êtes l'Estampe de la pièce, comme » celles qu'on a mise dans les Êpîtres amoureuses » d'Ovide, — Cette idée est jolie. — Je ne sais pas » si Madame voudra me dire la sienne ? — Mais » moi, quand je lis... Rodrigue... je me le repré- » sente jeune, naïf..^ ayant le cœur tendre et pur... » non sans défauts, mais n'en ayant que d'excu- JD sables. — Ha! Madame!... » Et je m'arrêtai. — « Vous alliez dire quelque chose? — Oui... Madame. — Je voudrais le savoir? — Ce n'était rien,' » Madame. — Ha! voilà un demi-mensonge!.., » Allons ! — Puisqu'il faut le dire, car je vois bien

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» que VOUS commandez..., je voulais dire : Que ne » ressemblé-je à Rodrigue ? — Mais on se ressemble » de plus loin... Je vous souhaite les vertus de Ro- » driguc, et surtout son bonheur... Mon Dieu! j) qu'il feit chaud ici ! — Ouvrirai-je la porte, Ma- » dame? — Non. Je vais resortir... » {Se levant.) a Écoutez-moi, Monsieur Nicolas. Il faut être ap- » pliqué, comme je sais que vous Têtes, économe, » laborieux... Ne pourrait il pas se trouver une » Chiméne ?. . . Vos parents sont honnêtes gens, esti- » mes; votre père est ami du mien... — Ho! Ma- » dame ! mon père respecte infiniment le vôtre ! — » Et... mon père aime bien votre père!... » Elle fit quelques tours dans la salle, m'envoya lui chercher une pelisse rose toute neuve à l'appartement, sans doute pour se chausser en mon absence, me donna la bleue à reporter, et quand je redescendis, elle sortait... O Dieu! que de grâces!... Je l'admirais transporté, quand je la vis revenir. — « J'ai oublié quel- » que chose. » Elle monta rapidement au premier, en me laissant son manchon. Comme elle redescendit très légèrement, elle me trouva en adoration devant tout ce qu'elle avait quitté. Elle feignit de ne rien voir, et, parvenue à la cheminée, elle me dit : ce Si l'on me demande, je suis chez Manon Bour- » goin... Songez un peu à la Chimène dont je vous » ai parlé. » Elle souriait, en sortant. — « O femme » adorée ! » m'écriai-je, qu'elle n'était encore qu'à deux pas. Je crois qu'elle entendit; car elle ralentit sa marche. Mais aussitôt elle la redoubla... J'étais en

extase, quand Toinette revint. Je rentrai avec elle, et je me mis derrière le paravent, pour travailler jusqu'au soir... O l'heureuse aprés-dînée, qui me fera verser de douces larmes à Paris, en 1756!

Le 10 Décembre, je commençai l'Éloge de M^^« Carouge, que je finis le 17. Les tours y sont un peu variés, le charme le plus apparent de cette Belle étant une naïveté séduisante, certaine nonchalance dans le parler, dans la marche, qui allait au cœur. La pièce est courte :

Toi, divin Apollon, que j'invoque sans cesse,

Je t'implore aujourd'hui ; la flamme qui m'en presse

Veut décrire un objet, par sa naïveté,

Plutôt que par les traits de sa dive beauté.

Amour ! inspire aussi tous les talents divers

A l'amant qui toujours te consacra ses vers :

En chantant les appas d'une Beauté naissante,

Carouge et sa candeur, c'est l'Amour que je chante.

« Gaie avec innocence^ simple avec agrément^ à la voir y on croirait pouvoir tout impunément. Une aimable paresse, née de la volupté^ mère de la tendresse, lui donne ce tour enchanté, qui seul vaut tous les appas, . . Elle a l'air enfantin, le ton vif et badin : mais quand une flamme insolente^ audacieuse, ose devenir licencieuse^ une noble fierté^ qui siège dans son coeur ^ montre alors sa pudique rigueur,,. Ha! quels charmes divins cette main sait défendre! x> Et je les décris, après cette espèce de transition.

Tandis que j'étais occupé de la naïve indolence de

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la jeune Carouge, un sujet qui m'intéressait de plus prés exerça ma veine : la pièce intitulée : Songe ÉVEILLÉ, est datée du 17 Décembre. Ce récit présente deux choses : ma corruption avancée, et la vue du premier spectacle théâtral auquel je me sois trouvé... (Mais, quel spectacle! c'était la Crèche , que tout le monde connaît, puisqu'on la montrait chaque année à Paris, à la porte du petit Pont de rHôtel'Dieu). Le proverbe dit : Tout nouveau^ tout est beau : les marionnettes devaient nécessairement étonner un jeune paysan, très neuf dans les arts, quoique déjà si avancé dans la carrière du plaisir ! Je devais être dans l'extase 1... Mais avant la levée de la toile, et pendant la pièce, jouée dans une salle où Ton était pressé, il arriva des choses inattendues. Voici la série des faits :

Un soir, après souper, c'est-à-dire à huit heures un quart, Tourangeot, voyant avec nous Aimée Châtelain, qui était venue de Joigny, lui proposa une partie de Crèche, avec la jolie Toinette, Jeannette Geolin, maîtresse du domestique Jean Lelong, la Marie, Bardet et moi. Les maîtres soupaient en ville; Jean resta pour garder, et nous emmenâmes sa maîtresse, ainsi que deux petites ouvrières qui survinrent, la Parisienne Fleury, et la jolie Luce. Arrivés, nous nous plaçâmes. Je fus entre Aimée et Toinette, également chéri de toutes deux comme un garçon honnête, et le favori de la personne la plus respectée de toute sa maison. Elles me dirent mille choses gracieuses, comme à Tenvi, en atten-

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dant là levée de la toile ; elles se faisaient mutuellement mon éloge, et l'encens me passait sous le nez... Aimée, dans un petit mouvement d'amitié, m'embrassa. Je le lui rendis... plus d'une fois. On était si pressé, si mal éclairé, que personne ne prenait garde à nous. Toinette en riait ; Tourangeot en était jaloux; Marie paraissait étonnée! Luce et Fleury perçaient la toile de leurs regards curieux ; Bardet polissonnait. . . On était assis sur des gradins ; quand la pièce commença, tout le monde se leva. Je mis Aimée devant moi; Toinette qui était grande, mit devant elle Luce et Fleury ; Bardet, pour mieux polissonner, montait sur les épaules de Tourangeot, qui tenait Marie. Tandis que nous regardions, une jolie brune, fille du traiteur Xavagny, à laquelle Toinette interceptait la vue d'une Égyptienne qui dansait, se fatiguait beaucoup pour voir. Je m'aperçus de ses mouvements, et je lui présentai la main, pour la placer entre nous; je la soulevai même, et le hasard (je le proteste) conduisit ma main... Nous étions dans une vinée assez mal close. Au milieu de l'Adoration des Mages, scène qui faisait extasier tout le monde, une toile se détacha; le vent soufl^ violemment, et toutes les lumières furent éteintes... Voici la vérité; si j'étais plus coupable, je l'avouerais également : Sophie Xavagny m'avait laissé où le hasard m'avait placé. Mais Aimée s'en aperçut; soit honnêteté, soit pour m' éviter ks desagréments que pourrait me causer une pareille liberté, si les parents venaient à en être instruits, elle me prit les

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deux mains, et m'embrassa. .• Je sentis un frémissement délicieux... Je pressai sa taille contre ma poitrine... La lumière revint, et j'observai si Sophie Xavagny me boudait : elle me sourit. Je la réunis avec Aimée, et les pressai toutes deux... J*ai depuis revu Sophie, que cette aventure m'a rendue chère... Mais, qui pourrait exprimer TefTervescence qu'elle mit dans mes sens ! Ce fut la première fois que je pris du goût pour l'adultère... La nuit même, j'eus le songe que voici :

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