SONGE ÉVEILLÉ
Aventure arrivée hier, ly Décembre 17^2, aux Marions nettes de la Crèche, où j'étais avec Aimée, Tiennette, Sophie Chavagny et Tourangeot.
Agréable sommeil, que souvent' tes erreurs Donnent de vrais plaisirs, sous des voiles menteurs ! Dans un lieu fréquenté par les Ris, les Amours, Tous sans cesse occupés à divers malins tours. Par un hasard heureux TAmour m'avait fait place Auprès d*un jeune Objet dont l'éclat tout efface. Pressé par mes désirs, j'employais mille efforts A l'embraser du feu de mes brûlants transports,
Et la foule ondulante,
A tout autre incommode.
Loin d'être embarrassante.
Me servait à ma mode.
Par le reflux unis se pressaient nos deux corps; Bras, main, cuisse, genou, tout palpait ses trésors 1
Alors la jeune enfant, par la foule étouffée, Dans mes bras amoureux fut un peu soulevée ;
Un vent impétueux,
Pour me la donner belle,
Dans ce moment heureux
Éteint notre chandelle...
Dieux malins des Amours, que me prépariez-vous. Par tous ces mouvements ripostés et si doux ?
Elle se tourne enfin :
Je trouve mon visage
Vis à vis de son sein.
Dieu! quel heureux partage!...
J'étais un peu courbé, ^ans ma position :
Il me fallait changer de situation ; A nu sur mes genoux j'assouplis cette Belle, Et je la saccadai, quoiqu'elle fût cruelle.
De sa pudique main
J'écartai l'entremise.
Et, levant sa chemise,
De mon suc le plus fin
Sa conque est arrosée...
Ha ! grands Dieux ! quels plaisirs ! La Belle, subjuguée. Si cria ; « Au voleur! » ne le fit qu'en pensée.
Profitant de son trouble
Et de l'obscurité,
Je lui montrai le double
De ma témérité.
Dans mes bras fonement je la serre, l'embrasse ; Ensemble nos deux corps s'unissent, s'entrelacent :
Inutiles efforts !
La chemise, nouée.
Me fermait la trouée
Des amoureux transports !
aUATRIÈME ÉPOaUE — I752 IJI
Transporté de fureur, dans ma lubrique rage, \
J'allais multiplier les assauts, le ravage,
Quand la Belle changea de place avec une autre...
Me voilà démonté !
Mais mon corps agité
Sous celle-ci se vautre;
Je lui trousse la jupe,
£t mon siège j'occupe
Au soyeux carrefour.
Je ne fus pas la dupe
Du changement de four :
J'enfilai sur le champ ce nouveau pucelage, C^oique se débattant et retardant l'ouvrage... Puissants Dieux ! quels plaisirs je ressentis alors, Parmi ses soubresauts et ses mourants efforts 1 Mais ceux tués par l'Amour, revenus à la vie, De mourir de nouveau ne perdent point l'envie : Je sentis, courageux, renaître mes transports, Et pour mourir deux fois je tendis mes ressorts. Grands Dieux ! que de plaisirs je goûtai dans ce jour ! Par combien de tributs s'exhala mon amour !
Mais paraît la chandelle
En ce moment heureux ;
C'est Laloge la belle
Qui vient d'avoir mes feux !
Dieu ! quel étonnement ! et que cette surprise Eut pour moi de douceur, dès que je l'eus remise 1 Je lui dis quelques mots ; à sa vive rougeur, Je compris qu'à son choix je devais mon bonheur; Elle me connaissait; elle s'était livrée.
Sachant combien d'amour j'avais l'âme altérée...
Enfin, nous contemplons d'insipides spectacles,
Où pour nos Auxerrois se trouvaient cent miracles. Mais enfin cet ennui brièvement cessa, Et dans Tobscure nuit, la foule qui pressa Sur de nouveaux appas porta ma main errante : Je les reconnaissais pour ceux de mon amante... De nouveau je goûtai les mêmes passe-temps Qui m'avaient procuré j à de si doux moments. Ma Belle je retiens fixement à sa place ; Avec elle en deux bonds sitôt je m'entrelace. . . Vivement fut riposté
Et comme la Beauté
Du sein et de la gorge Répondait au grand feu que martelait ma forge, Je ne me doutai pas qu'en allant si bon train
J'eusse changé d'engrain :
Mais, parvenus dehors, c'est Edmé' Qiâtelain
Qjii, se croyant aimée
Et se voyant troussée.
Fit avec moi gaiment la moitié du chemin !
On peut être content à beaucoup moindre chère :
Pourtant, le croirait-on?
Même soir, j'eus Goton,
La gente chambrière
De la divine HoUière :
Car loin d'être excédé de mes premiers travaux, Ils n'avaient qu'irrité mon ardeur insatiable. Goton s'en revenait ; elle fit un faux pas :
Et moi qui ne voyais, dans tout Objet aimable.
Qu'une proie assurée
A mes heureux appeaux, ' Je donne deux assauts
A Goton renversée.
QJJATRIÈME ÉPOaUE — 1752 I33
Puis je resserrai mes pipeaux, Car ce dernier exploit termina la journée.
Et ces vers si libres que je commençai dés le lendemain 18, et qui ne furent achevés que le 22, étaient destinés à Madelon Baron, qui les eut le 23, tels qu'on vient de les lire. La pièce est de cent douze vers. Et je donnais à une fille charmante, trop bonne pour moi, sous le litre de Songe éveillé, ces dégoûtantes ordures! Et j'étais celui que mon vieux et digne cousin Droin des Villages appelait la fille modeste L., Mais ce songe avait été en partie une réalité. L'ardeur de mes caresses avait touché Aimée ; ce fut même un élan d'admiration qui occasionna ce qu'on va lire. Entre deux amis de sexe différent, quoi qu'on puisse dire, la plus belle et la plus solide preuve d'estime, c'est la commiscéabilité. Aimée réfléchit que j'étais vertueux; elle présuma que j'avais cette fleur virginale qu'il est si doux de perdre... Elle dit, elle pensa, sans le penser ni le dire : « Ce pauvre garçon ! il faut qu'aux dépens de mon honneur, de mon innocence, de ce que j'ai de plus cher, il faut que je lui fasse connaître ce qu'il ne connaît pas... » Elle ne songea ni au crime, ni à l'infidélité. Pour le danger de son mari, elle me connaissait trop bien : il n'existait pas... Elle coucha, non dans la cuisine avec Toinette, mais dans la chambre de Bourgoin, prote absent pour quelques jours... Nous montâmes ensemble. Elle me fit entrer, pour causer d'Edmée Servigné ; elle se propo-
sait de renouer tout cela. Je lui parlai de mes cousins... Elle me parut pensive... Un moment après, elle m'embtassa... Nous restâmes ensemble jusqu'à deux heures, que je remontai à ma guérite... Cette faiblesse d'Aimée fut la seule avec moi, et je suis sûr qu'elle n*en a jamais eu d'autre avec personne. En entrant dans mon lit, je le trouvai échauffé! j'eus de grandes inquiétudes! Il paraît que c'était ma sylphide ; qu'elle avait fui en m'entendant monter; mais qu'elle n'était pas venue écouter au second où j'étais. Ma vie est étrange !
1753 Ces aventures accidentelles suspendaient la composition de mon Séjour des Grâces, qui était mon occupation fondamentale. J'allais reprendre le Chant d' Emilie Laloge, laissé au vingtième vers, lorsque, Tidée fortement frappée de ce que je devais à Maine Blonde, qui, sans le savoir, donnait passage à ma sylphide, pour venir jusqu'à moi, je voulus célébrer ses charmes, Maine était une petite personne pleine d'esprit et de grâces , vive, légère, ayant un goût exquis, une jolie voix; mais elle était de la plus petite stature; sa figure cependant était noble, et ses grands yeux les plus beaux du monde, après ceux de Madame Parangon. Mes vers commencent par une Invocation à TAmour :
a Amour f tendre Amour, dont les phrases heureuses plaisent bien mieux aux cœurs, que des Muses harmonieuses les plus brillants accords , réponds a mes transports!
aUATRIÈME ÉPOaUE — I753 135
Le Dieu qui l'Univers échauffe chaque jour,
N'a point les tendres vers que sait dicter TAmour.
Ce ne sont plus des flèches , de Maine ce sont les charmes, qui du Fils de Vénus aujourd'hui sont les armes,,. Mais, Muses, pardonne^; pardonne, blond Phœbusl je peindrai mal les attraits de ma Belle, je chanterai mal le pouvoir de V Amour , sans le secours des Filles de Mémoire et du Dieu du Goût»,, » Je décris ensuite <r la taille, le maintien y le sourire charmant, l'air vif et mutin; » puis « les yeux, la bouche, la gorge et tous les autres appas, . .» Je place « V Amour sur le sein de la jolie Maine, dont il suce le bouton de rose, » et je lui suppose différents amusements qui sans doute me tentaient... Je termine en disant que <r Maine fut pétrie par l'Amour, qui Vayant de grâces formée ,
Ce Dieu, de son flambeau Ta lui-même animée. »
Une Acrostiche, Maine Blonde, servait d'Envoi. Madelon Baron reçut d'abord la pièce; mais je ne consultai pas ma sincère amie, pour l'envoyer à Maine; je me contentai de pressentir celle-ci, par un petit couplet, sur un air connu :
Qjiand si gentille Petite fille, Un tout parfait Vous fit Nature, Elle pensait Qu'elle sculptait En mignature.
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Bardet porta ces versiculcs le soir ; il les glissa dans un livre que lisait la petite personne, et qu'elle venait de quitter, pour parler à quelqu'un. En reprenant son livre, elle vit la petite chanson, qu'elle mit aussitôt sur l'air. (Bardet l'épiait à Técart.) Elle sourit, et Bardet vint me dire : « Elle est bien aise. » Je lui remis aussitôt la grande pièce, et une autre personne étant etitrée auprès de Maine, il eut encore l'adresse de la mettre sous le livre sans être aperçu. Maine, en revenant à sa place, trouva le paquet. Elle l'ouvrit avec empressement, et comme son nom était en tête, en toutes lettres , Éloge des charmes de Mademoiselle Maine Blonde^ elle fit un cri de surprise!... Mais ensuite, ayant regardé autour d'elle, sûre de n'avoir été vue de personne, elle les serra. Maine eut de la bonne volonté pour moi, dès qu'elle sut que j'en étais l'auteur; mais elle n'eut occasion de me la témoigner qu'en 1760. .
J'avais fini le 15 Janvier la pièce à Maine, et dés le 16, je mis sur le métier celle qui aurait dû marcher la première; c'est I'Éloge de Madelon Baron (i). Mais je crois que j'avais eu quelque raison politique, en commençant par d'autres, à l'accoutumer aux licences de mon pinceau, dans son propre portrait. Par une suite de ma politique, j'y joignis celui de sa seconde sœur la potelée Berdon. Je débute par des excuses à Madelon « d'avoir tardé si
(i) Voyez ces vers dans le DRAME DE LA VIE, p. 707 et suivantes.
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longtemps à célébrer ses charmes; je voulais auparavant exercer mes armes; un sujet aussi parfait ne devait pas être le début d*un écolier. . . » Je feins ensuite que « je m'embarque sur une mer orageuse; mais c*est après un orage, » ajouté- je aussitôt, « que la mer abandonnant la plage, offrit Vénus toute nue à V adoration des Mortels. Dans nos cœurs reconnaissants élevons-lui des autels; partons pour V amoureux pèlerinage, et que Cythère soit le but du voyage. J'en entreprends un beau : c'est au Séjour des Charmes, qui de Madelon depuis quelque temps' porte le nom. Ce merveilleux Séjour a deux soleils : de Madelon ce sont les beaux yeux, dont la lumière est toujours pure ; mais les feux quHls allument, brûlent et consument, si la Déesse ne les tempère avec la tendresse.,,. J'allais étourdiment parcourir ce beau lieu, quand à l'oreille me dit V Amour : Viens; c'est à mon flambeau qu'il faut voir ce Séjour... » Le petit Dieu me fait tout examiner, et cette description a l'air géographique, mais Tidéç en est galante, et les expressions techniques la rendaient un peu moins libre que les autres Éloges. Elle est parsemée de remarques délicates : « Che^, Madelon le vermillon de la rose V emporte sur la blancheur des lis^ quand V Amour domine; s'il se retire, la Vertu, vierge toujours aussi blanche que pure, le remplace , et la blancheur des lis V emporte sur le vermillon des roses,,, » Je peins ensuite la colère et ses effets, la dureté, le refus, la sévérité. J'en infère que, dans ces états, Madelon étant moins belle que dans l'amoureuse langueur, elle doit la préférer : « Voye^-vous dans le contentement qui suit
V amour couronné. Votre teint alors vivement animé, de cet éclat brillant dont Flore se pare, vos beaux yeux fixés sur votre amant, lancent des feux tempérés par un nuage de larmes de plaisir prêtes à s'échapper. U Amour, enchanté de son ouvrage, ne peut se lasser de vous voir et ^de vous montrer à mes yeux éblouis,.. » Je me jette alors dans des détails, sans doute très flatteurs pour la Belle; car elle est charmante! Je scrutais ses charmes, et je n'en oubliais aucun; tout est loué par un homme épris, à qui rien n'échappe, et qui peint avec cette naïveté des Morvandais, nos voisins, qui disent tout haut, devant tout le monde, à une jolie fille, qui n'en rougit pas : « Mari' ? vou AiNT UN BO 3 15 14I bén 16 15 ^ 12 21, bén roujô, car 6 Tai vu (a)... « A V aspect de certains appas, l'Amour lui-même perd contenance; il oublie quil est mon guide pour ne songer quà ses droits, qui s'étendent sur toutes les Belles; l'Amour y prend le droit de pré~ libation, et les possède tant qu'il veut, sans que les amants puissent s'en plaindre, ou seulement en être jaloux. . . Je vis V Amour heureux » (sans doute pour avoir occasion de décrire une jouissance complète); il revint à moiy qui gardais les manteaux : — « Psyché, » me dit-il, « est moins belle! » et il me le prouva, en spé-
(a) Encore des chîfires, qui cette fois représentent les lettres, voyelles ou consonnes, dans l'ordre numérique de l'Alphabet. Traduisons (toujours en Grec, par respect pour les Dames) : « Marie ? vous avez un beau xov ! bien 7r'ot>.u, » bien rougeaud ; car je l'ai vu... » (Note de V Éditeur.)
cifiant la perfection de tous les appas qu'il avait palpés. a Mais le Destin me rappelle aux deux ; c'est à toi que je cède cette. Beauté digne des Dieux,,. » Ainsi parla mon Guide, en quittant le Séjour où depuis les Mortels vont adorer /'Amour. Voilà comme vous êtes à moi^ belle Madeleine y en tout temps obligée à soulager ma peine. Dites ^ cruelle y comment venir à bout de le braver, ce Dieu, auquel vous devei tout? »
Je n'ai rien fait de plus voluptueux et de plus libertin, de plus tendre et de plus vif, si ce n'est peut-être les vers brûlants que m'inspira Colette, dans les temps qui précédèrent mon attentat... Hélas ! Une main barbare, qui m'a bien fait d'autres torts , les enleva de mes cahiers mutilés ! il n'en est resté qu'une faible indication sur les couvertures!... L'Éloge de Madelon fut achevé le 24 Janvier.
Avant de le donner, il me vint dans l'idée que ses sœurs pouvaient surprendre ces vers; je crus prudent d'y joindre TÉloge de Berdon , qui d'ailleurs, par sa beauté, méritait bien une place distinguée dans le Séjour des Grâces. Trois jours sufcent pour ce petit ouvrage :
L'Amour revint bientôt, ramenant avec lui Les Grâces, les Plaisirs, et tout ce qui m'a fui. Dans un endroit charmant, où sous d'épais feuillages Je goûtais la fraîcheur que donnent les ombrages, Je me sens assoupir; je veux faire un effort; Mais un Dieu le voulait, ferme Toeil et m'endort. Au Séjour des Plaisirs, où je vais sur ses traces, Je me trouve bientôt entouré par les Grâces.
J'âdmirâi cent Beautés, et Jeannette, et Manon, L'élégante Lalois, Taimante Madelon, Les deux soeurs Bourdillat, la divine Laloge, Et toutes les Beauté^ dont l'Amour fait TÉIoge : Blonde, Legueux, Bourdeaux, la jeune Dugravier, Roullot, Carouge, et la touchante HoUier.
Je les considérais, lorsque, tournant la tête, J'aperçois une Beauté, que Cypris même fête... C'était Berdon...
Suivait la description de tous ses charmes, où j'exprime, avec affectation,
Qji'en toutes ses beautés, ouvertes ou bien closes. Le lis remporte ici dessus l'éclat des roses...
Je terminais par la double Acrostiche :
^ on cœur tendre, enclin aux amours,
> vait dès sa jeunesse,
D emandé pour triple secours,
m sprit, beauté, tendresse.
f 'Amour sourit, ce Dieu malin
O ubliant sa finesse :
2; on, non, dit-il, d'un air lutin,
m t laissa la tendresse.
d0 ien échappé au malheur,
tu t qui rends mon cœur fidèle,
^ ien, sans toi, n'a de douceur
O ans la chaîne la plus belle ;
O n a tout, avec un cœur
V^ ourri d'une pure ardeur 1
QUATRIÈME ÉPOaUE — 17$ 3 I4I
Et Madelon trouva délicieuse cette plate chansonacrostiche, que sa voix harmonieuse embellit toute Taprés-dinée, et plusieurs jours de suite. Cela fut au point que Madame Parangon me dit en riant : «Vous » avez sans doute donné à Mademoiselle Madelon » ces deux couplets, qu'elle chante sans cesse ? » Je la priai d'observer que c'était l'acrostiche de Madelon et de Berdon sa sœur, ce qui la satisfit.
Cette première acrostiche, composée des noms des deux sœurs, servait d'envoi à la double pièce, que je remis à Madelon. Mais du i6 Janvier au 27, il était arrivé des choses importantes, dont je n'ai pu faire mention, afin de ne pas interrompre le fil. Revenons au 20 Janvier, qui était un dimanche, veille de Sainte-Agnès, patronne des filles de la paroisse Saint-Renobert, dont Madelon était première marguillière. A dater de ce jour, l'intimité entre M*^« Baron et moi va devenir complète, et telle enfin que nos intérêts seront absolument confondus.
Le dimanche matin, 20 Janvier, j*avais été fort ému par la vue de Madelon, à qui je n'avais pas encore vu de tournure aussi provocante. En passant devant moi, tandis que j'étais sur la porte coupée, elle me dit : « Vous n'allez pas à la grand'messe, » indévot? » Et 'elle s'éloigna rapidement, sans attendre ma réponse. Ses grâces, sa marche voluptueuse , qui avait je ne sais quoi d'embarrassé, ainsi que sa taille, excitèrent en moi une orageuse tempête de désirs. Je pensai : « Qu'elle est aimable I Quel » bonheur d'être l'unique et chéri possesseur d'une
» fille si belle!... » J'oubliai, comme cela m'arrivait souvent, tous les projets que Ton fait; l'objet présent m'occupa seul, comme un véritable sauvage. Je courus travailler à mes vers pour elle , avec une exaltation que je n'avais pas encore éprouvée. Je ne sortis de mon enthousiasme qu'à l'appel pour le dîner. Après la levée de table , tout le monde s'en alla , et je me trouvai absolument seul, vers les deux heures. Je me rappelai que la fête des filles était le lendemain et que Madelon en était la coryphée. Il me vint dans l'idée de lui faire des vers de circonstance. Je cherchai une mesure, afin qu'elle pût les mettre sur un air qu'elle aimât ; je n'en vis pas de plus agréable que celle de sa chanson, si flatteusement amplifiée, de l'automne précédent : Jt chercht un cœur plein de franchise. Il me vint en idée d'y faire une sorte de réponse sur le même air, par une acrostiche, avec un vers intermédiaire , dont Agnès serait le mot apparent. Je m'assis devant la petite bibliothèque de Madame Parangon; ma tête se monta, et je rimai :
> gnès dans son cœur jeune et tendre,
Vous le savez, belle Timandre, O rava les préceptes divins:
Comme on peut, imitez les Saints; ' ^ e mettez à cette entreprise
Lenteur, ni dégoût, ni remise.
Ml t suivez des dogmes humains!
Qjielle est donc cette rigueur, {/i i pour un amant fidèle
Q.UATRIÈME ÉPOaUE — 1753 I43
Vous devenez cruelle?
S adelon, quand son malheur > vous seule est votre ouvrage, O e le punir le courage tfl ntre-t-il dans votre cœur?
r" isez au sien son pur hommage :
O ù jamais fiit-il plus pur?
2^ ul onques ne fut plus sûr, Pour rendre Agnès-Timandre Tendre, Et son cœur amoureux !
Recompensez Silvandre, Q.ui sous la cendre .
Couve ses feux, Et lui faites comprendre.
Qu'enfin Timandre, Cœur généreux I Lui veut apprendre.
Sans plus attendre, A se rendre Heureux !
J'achevais de parodier la fin, et le dernier mot n'était pas encore écrit, lorsque j'entendis ouvrir la porte coupée. Il était environ trois heures ; les vêpres de la paroisse, où Madelon avait quêté pour sa Sainte, venaient de finir, et l'on allait à ceux des Cordeliers; je crus que Toinette rentrait; je ne me dérangeai pas; j'achevai d'écrire... On était derrière ma chaise, comme je relisais, en chantonnant, pour voir si rien ne manquait à la mesure. Je me retourne :
c'est Madelon, plus belle encore que le maiin. Je as un cri de joie et de surprise ! « Quoi ? vous n'avez » pas été à vêpres ? — En vous y voyant si belle » j'aurais été trop ému... Mais je ne m'occupais que » de vous. — Que relisiez-vous-là ? — Voyez I » — Je lui remis mes vers , avec ce titre : A Mademoiselle Madelon Baron : Acrostiche, pour le jour de la fête des filles^ sur l'air , etc. Madelon rougit, en lisant. En achevant, elle me rendait le papier. — a Mais... il est à son adresse. — Je n'y songeais » pas... » Elle le plia et le serra. Je lui pris les mains ; je l'embrassai. Elle se défendit faiblement. — « Je vous adore! » lui dis-je, après un baiser ravi sur ses lèvres. — Je n'en crois rien I — Je vous » adore, repris- je après deux nouveaux baisers. — » Non ! je ne vous crois pas I — Je vous adore, je » vous aime plus que ma vie... Vous le verrez dans » peu de jours... — Non! » (d'un air charmant) , « je ne vous crois pas !» A chaque assurance d'incrédulité je prenais un baiser sur ses lèvres... Enfin je la pressai dans mes bras... Puis la quittant, à l'instant où ses yeux se couvraient d'un nuage de volupté, je courus fermer au verrou le dessus de la porte coupée. En un clin-d'œil, je la rejoignis, et la pressant vigoureusement dans mes bras nerveux, je comprimais tout ce beau corps. — « Je vous adore I » répétais-je. — Non ! non I » volage!... vous ne m'aimez pas!... » Avec quelle adorable langueur elle s'exprimait!... Sa bouche n'évitait presque plus la mienne. Madelon
QPATRIÈME ÉPOQ.UE — I7S3 14$
n'avait jamais été si belle, et ses soupirs répétés gonflaient son tour de gorge. Un profond soupir s'échappe de ma poitrine. Les lèvres de Madelon pressent les miennes... Nous restâmes unis; nous ne parlions pas, nous jouissions l'un de l'autre^. Les désirs cependant excités par les charmei, par les caresses y par la parure provocante de Madelon, étaient parvenus au comble... Si j'avais paru quelques instants dans l'immobilité de re:itaâe, c'était que mon bonheur était assez grand ; je ne désirais rien. Mais cet état ne peut se prolonger;; le bonheur est comme Téclair : un désir satisfait, un autre li^i succède, pour ne briller qu'un instant «,. Mon imagination éuit alors, depuis plusieurs jours, toute occupée de Madelon; cette Belle y était vivement empreinte, avec tous ses charmes, sujet de mes vers actuels... Pressée avec une tendre véhémence contre ma poitrine, elle me dit, d'une voix mourante : — « Laissez-moi. •« si vous êtes... unséduc- » teur. — Ton amant te jure un amour éternel ! » m'écriai-je hors de moi..! « Comble mes vœux! » fille adorée! et ne crains rien! en triomphant, » je deviens ton esclave i jamais!.,, » Madelon soupira; elle me rendit un baiser, et n'apporta plus que les obstacles d'une pudeur expirante... Que je fus heureux!
Les vêpres des Cordeliers ne duraient que trois quarts d'heure. Il fallait prévenir le retour du monde, et cependant Madelon bis Urna Fenerefuit hcupUtata,
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dans ce court intervalle!... (a) Je ne pouvais la quitter. Mais les filles, dans ces occasions, plus soigneuses de leur réputation que de leur vertu, ont la puce à l'oreille. Le grand horloge sonne douze petits coups, avant l'heure; Madelon se déroba, dés qu'elle l'entendit, et lorsque le marteau frappa quatre
fois la grosse cloche, elle était dans sa chambre
Elle me laissa plus amoureux d'elle qu'auparavant. C'est à cette heureuse disposition naturelle , qui me rendait plus tendre par la jouissance que par le désir, que j'ai dû quelquefois la possession d'un cœur; mais, qu'y ai-je gagné? La perte de ma fortune...
Après le départ de Madelon, je m'assis, pour réfléchir à mon bonheur... Aucun remords... je n'en éprouvai pas : « Elle est fille, d pensais-je, « et moi » garçon, je l'épouserai. Mes parents verront en elle » un parti avantageux et convenable à tous égards ; 3> elle est charmante : ils l'adoreront; elle m'aime, » et je serai le plus heureux des hommes... » Puis faisant un triste retour sur moi-même :- « Ah ! si » elle pouvait eflacer de mon cœur une passion » funeste 1... » Je m'applaudis de m'être lié (car j'étais alors assez honnête homme pour croire que les &veurs de Madelon venaient d'en faire ma femme). Ma joie ne pouvait se renfermer au dedans de moi.
(a) Bis terna, deux fois triple. Cela rappelle un peu les novem ontinuas fittutûmes de Catulle.
N. de tÉd.)
QUATRIÈME ÉPCXiUE — I755 I47
Mais je n'étais pas indiscret : mes meilleurs amis n'avaient jamais de confidence, lorsque le secret n'était pas à moi seul : car on verra par la suite que je ferai mes confidences à Loiseau, sans être indiscret.
Tandis que j'étais occupé de ces agréables réflexions, j'entendis tout à coup la voix harmonieuse de Madelon se développer avec un éclat ravissant! Elle venait d'étudier ma rocailleuse Acrostiche, et elle Tembellissait, au point de la rendre douce et touchante. Je fiis ravi! surtout à ces vers, où elle se plut à faire quelques additions :
Et lui faire comprendre, Q; enfin Timandre, Cqsur généreux!
Toujours plus tendre, Lui veut apprendre Par le plaisir, A bien choisir, A bien entendre, L'objet de ses feux.
Qui doit le rendre Heureux !
Je fus attendri, et dans mon admiration, je courus à la fenêtre qur donnait sur celle de la chambre de Madelon, pour lui montrer les transports de ma reconnaissance... Elle n'y répondit qu'en redoublant ses chants, avec l'accent le plus tendre... En ce moment, j'entendis rentrer. C'était Toinette. Je
courus à sa rencontre, répanouissement de la joie sur k visage.
D*abordj j'avais cru que c'était Madame Parangon, et pour la première fois, je me félicitai que ce fût une autre. « Ah! Toinette! » m'écriai-je. — « Mon » Dieu! qu'avez-vous donc? — Rien, rien, ma » chère Toinette, mais je suis bien content! — Ho, » tant mieux!... Vous avez reçu quelque bonne » nouvelle? - — Oui, oui. » Et je tirai une ancienne lettre de mes parents, où je lus ce que je voulais qu'elle entendît; car je sentis que je venais de me trop avancer. — « Vous êtes un bon fils, et bien » sensible à la satisfaction de vos père et mère ! » me dit-elle. — « Je sors, Toinette; mais je ne serai » pas longtemps. Faites ce que vous avez à faire; et » si vous voulez aller au salut des filles, je serai de » retour. — Oui, je le voudrais. Mais vous êtes » bien bon! Ne vous gênez pas! » Je baisai la main de Toinette, ce qui n'était pas dans ma manière d'agir avec elle, et je sortis, courant comme un fou, pour aller sur l'Ile d'Amour célébrer mon bonheur. Lorsque j'y fus arrivé, m'y trouvant bien seul (la foule n'y était pas au mois de Janvier, par un froid piquant), je me mis à chanter, mais incondite, comme j'imagine que chanterait un sauvage vivement aflfecté : je poussais des cris! je lançais les mots, expression de ma joie, comme un volcan vomit la lave et les pierres brûlantes... j'étais heureux! Voilà le bonheur, et non la froide apathie : c'est l'élan d'une âme qui laisse échapper et se déborder avec violence les
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délices qu'elle ne saurait plus contenir; ses organes n'ont plus la force de servir de barrière au fleuve de sa volupté; les digues se rompent, il déborde... et ce moment est un plaisir aussi vif que celui dont la Nature accompagne Texpansive et céleste faculté qui propage la vie!... Tel rÊtrc-Principe, après une immense révolution, où il a tout absorbé, reclasse par l'énergie de sa surabondance, soleils, comètes, planètes, et tout l'univers... J'ai senti le bonheur, moi, faible mortel!... Être heureux, c'est être un Dieu. Hél combien d'infortunés mortels n'ont jamais joui de cet instant de divinité!... Ha! lorsqu'à mon heure suprême, je verrai la hache levée, prête à frapper : — « Frappe, ô Mort! « lui crierai-je; « j'ai » reçu ma portion de bonheur!... Frappe, ô Mort! y> le forçat expirant sous sa chaîne a été moins mal- » heureux que moi! Frappe 1 mes jours sont rem- » plis; j'ai reçu ma portion de malheur!... » Mes rapides mouvements étaient passés; je commençais à me calmer, et je marchais concentré, m'occupant délicieusement des dernières ondulations du plaisir, quand j'entendis sonner le salut, La cloche me rappela Madeleine, qui allait y briller... pour la dernière fois!... et je courus ila maison, afin de tenir ma parole à Toinette. Je la laissai partir : mais aussitôt je fermai la porte, et j'allai voir quêter Madelon... Ce n'est point une idée ; elle était au-dessus d'ellemême, et jamais je ne vis rien de si beau dans la Nature! Son teint était la plus belle des roses; ses veux avaient l'éclat... du bonheur!... Elle vint
auprès de moi... J'étais seul heureusement, dans la chapelle de la Vierge; je lui baisai une main, sans doute exprés abaissée de mon côté. Elle me dit : « Ha! que je vous aime là! Demandez-lui pardon! » — Hé non I je la remercie., . » Ha ! quel souris charmant me valut cette réponse!... Après le salut, j'attendis Madelon sur notre porte coupée. Elle me dit, en s'arrêtant à peine : « Délicat, modeste, spirituel, » sensible, faisant tout à propos; voilà mon amant. » Et elle rentra. Je n'eus que le temps de lui dire, comme elle fermait la porte coupée : — « Et votre » époux. »
Rentré, je me mis à traduire, jusqu'à sept heures; car le travail ou l'étude était un besoin pour moi : le soir, je ne pouvais me souffrir moi-même, lorsque j'avais perdu le jour^ comme disait Titus; je voulais voir, à chaque journée, un petit progrés, un petit avancement; c'était la source de mon contentement intérieur. (Comment, avec ces dispositions naturelles, n'ai-je pas valu mieux?)... A sept heures, content de moi, puisque j'avais fait quelques pas dans l'instruction et dans mon ouvrage, je sortis un instant; j'allai jusqu'à la porte de M"« Blonde; je revins sur mes pas, comme poussé par un pouvoir secret. J'aperçus Madelon, qui sans doute m'avait entendu sortir, appuyée sur sa porte coupée. Je courus à elle; je saisis sa main, que je baisai avec transport! « Ha! Monsieur Nicolas! Nous avons » fait... — Femme adorée! vous avez fait mon » bonheur... Je l'avouerai; j'étais indécis ; je suis
» fixé, depuis tantôt;... je le suis à jamais!... — A » jamais, » me dit-elle, « je suis à toi. — Jurons-le » par Dieu même I » repris-je, en mettant sa main sur mon cœur. — <c Je te le jure par Dieu même I » — Et moi, par Dieu même ! je vous jure ma foi, » ma constance, mon absolue fidélité. Je suis votre i) adorateur; celle qui m*a donné le bonheur, est » ma Divinité! — Va, » dit-elle, « et sens combien » je te dois! Tu m'empêches de me repentir!... O » mon aimable ami! je t'avais jugé, en te voyant » dés la première fois, et je m'étais dit : Je ferai son » bonheur, par l'amour, ou il ne le voudra pas!... » Tu as toujours eu mon estime ; tout mon cœur, » tout moi-même est à toi. . . Mais ma bonne appelle. » Adieu !... » Je la quittai, plus heureux encore qu'à l'instant où je l'avais possédée.
Au lieu de rentrer, je courus à la place Saint- Etienne exprimer par des cris inarticulés les sentiments qui me suffoquaient. Gaudet passa; il m'entendit, et vint à ma voix : « Qu'as-tu ? que fais-tu » seul ici? — Rien, » lui répondis-je; « j'avais trop » chaud; je prends le frais. — C'est comme moi. » On joue à la maison; je ne joue pas, moi; mais » je voyais le jeu de ma procureuse, appuyé sur le » dossier de sa chaise, sa gorge, ses bras, sa main » potelée... Elle me grillait : j'ai cherché Marie; » elle était occupée; je suis venu respirer ici... » A propos ? sais-tu que Breugnot est arrivé de » Châtillon?... Il ne fait qu'un cri de ton nom. — » Breugnot! » m'écriai-je avec une sorte d'indigna-
tion; mais je la modérai; «je le verrai avec... » plaisir... Allons le trouver. » Nous n'avions que deux pas à faire, son tuteur demeurant dans la place même. Nous frappâmes, et ce fut Breugnot qui nous ouvrit. Il me revit avec transport, et nous conduisit dans sa chambre. 11 m'apprit qu'il était devenu amoureux, à Châtillon, « de la perle des » filles, ou du moins une bonne parcelle » (ce furent ses expressions). Il avait encore rabêti dans cette petite ville; je le trouvai doublement grossier et doublement sot. Il me demanda des vers pour se réconcilier avec sa sœur, qu'il n'avait pas encore vue, quoiqu'ils fussent dans la même maison. Il me pria qu'ils fussent en même temps tournés de façon à Êdre sa cour au chanoine, leur tuteur volontaire, vénérable et pieux vieillard, depuis dix ans le plus ancien de son chapitre : cet honnête homme avait recueilli le frère et la sœur, restés orphelins en bas âge. Je lui promis ce qu'il demandait; mais je pris du temps. Mes cahiers renferment deux pièces faites pour lui. La première est une fable pour la réconciliation :
Je réprouve avec joie, et dans ce jour heureux,
De l'amour fraternel je retrouve les feux I
Qpe de cette amitié pure, tendre et fidèle,
Dont Tivresse et Textase enchantent tous mes sens,
Ma sœur daigne en ce jour, où Tan se renouvelle,
Recevoir ks effets et respirer l'encens !
Celui qu'offre un bon frère est toujours digne d'elle.
ClUATRIÈME ÉPOCIUE — I753 I$3
Une tendre alouette avait pris pour époux De Tespèce Toiseau le plus beau, le plus doux : Il fut pour sa moitié complaisance et tendresse. Tranquilles, ils vivaient dans leur fidèle amour : Mais, hélas 1 des douleurs ce monde est le séjour ! Tandis qu'au double fruit de leur vive tendresse HUe donne son tendre soin, Le père, qui voltige au loin Pour lès enfants et pour la mère, Tombe aux rets d'un chasseur à la main meurtrière. Attentive, inquiète, La sensible alouette Attendait son retour :
Mais c'est bien vainement que son cœur le souhaite : Il a perdu le jourl...
a V alouette meurt de douleur^ et les deux petits restent orphelins. Alors un râle bienfaisant les élève^ leur sert de père, et leur prodigue ses bontés.., » J'en tire la conséquence « que les deux enfants de parents si tendres^ les élèves d'un protecteur si généreux, doivent se chérir. »
Cette pièce est datée du 15 Février. La seconde est du 3 Mars, pour un présent qu'il offrait à sa sœur; je lui fais dire : « Que le sentiment qui le porte à donner cette faible marque de son amitié est aussi grand que le présent est petit. Il est le symbole de tout moi-même; et s'il est de si petite valeur , c'est afin que tu saches, ma sœur, quil né faut jamais que le signe efface la réalité. Je ne te donne si peu quafin de ne paraître pas avoir fini de te donner. Je te dois
toujours autant : une bagatelle ne saurait diminuer ma dette, » C'est une amplification.
Tu reconnais ton frère à ce tendre langage ; Au plus tendre retour ton naturel t'engage. . . Plût au Ciel que pour fruit de mes empressements, Je pusse auprès de toi couler tous mes moments !
Breugnot repartit pour Châtillon avant le 1 1 Mars et je ne l'ai plus rencontré.
On a vu combien la fin de Janvier devait être occupée ! Une révolution presque entière venait de se faire dans la situation de mon cœur; car je m'interdis toute idée relative à Madame Parangon, jusqu'après le II Mars. Cependant je trouve que je donnai quelques instants à l'Éloge d'une jeune beauté, le parfait opposé pour la taille, mais non pour les grâces de W^ Maine Blonde : c'est M^^« Xérine Legueux. Nous le commençâmes le 29 Janvier, à deux; mais il n'est pas achevé. Une note que je trouve à l'interruption en donne le motif en ces termes : « J'ai fait ce commencement d'Éloge, en concurrence avec Buisson; mais ce jeune homme, ayant obtenu le grade de lieutenant de vaisseau, et quitté la ville, j* en restai au point où j^en étais la veille de son départ. » Cette Note est du 25 Février. Mais ce n'était ici qu'une pièce d'émulation.
Il vient de temps en temps à la ville où nous sommes, de ces malheureuses, chassées ou lasses de la capitale, qui en sortent pour aller pourrir ail-
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leurs. Elles portent ainsi dans les provinces une double contagion. Le 24 Février, Gaudet, Lemaire, jeune Parisien nouvellement arrivé, son camarade; No mbret, cousin d'Annette et frère d'une charmante sœur, avec quelques autres jeunes gens, m'entraînèrent à la poursuite d'une infortunée de cette espèce. La curiosité fut mon seul motif. Mais s'il est vrai que je n'eus pas le malheur d'être tenté, je le dois à l'avilissante idée que nous ne ressemblions pas mal à une troupe de chiens qui suivent une chienne... Les manières, le langage, tout était à l'unisson... Mon oreille était souillée des infâmes propos de Lemaire, libertin accoutumé aux mauvais lieux de Paris... La pièce que je fis, à cette occasion, les exprimait avec horreur; mais elle est si rayée qu'il est impossible de la lire.
Tout en aimant ma chère Madelon, je continuai mon Séjour des Grâces, dont je lui donnais les Chants, à mesure que je les achevais. Le premier, qui est pour M"« Laloge, fut achevé le 22. Il y a de la poésie ; le genre de beauté de cette aimable fille prêtait un charme à mes vers. Après le début et l'acrostiche, rapportés pp. 712 et 713 du Drame de LA Vie, je continue :
Mais non, non, viens, Amour, et décris ton ouvrage, De ses charmes touchants trace-nous l'assemblage; De ton savant pinceau viens décrire à nos yeux, Avec cet air affable et son souris gracieux, Ce port majestueux, cette action touchante, Ce tour voluptueux, sa marche provocante.
Ce teint épanoui, qui montre frais éclos Le lis, rœillet, la rose, et les brillants pavots. Sa bouche du corail le vermillon efface ; Son teint par son éclat œillet et lis surpasse. Sous un tissu trop fin est un trésor d'appas, Que malgré la pudeur, la mode n'abrite pas...
Je parle « de Zéphyr qui dérange le voile et montre deux monts de neige, qui d'amour sont le siège, comme leur doux mouvement est son bercer. » Je loue la blancheur et le satiné de sa peau... Puis tout à coup extasié, je m'écrie à la vue de nouveaux charmes, aussi naïvement que minutieusement et flatteusement décrits. (C'est le charme que mon exaltation prêtait à mes indécences, qui les empêchait de révolter des jeunes personnes honnêtes, comme Emilie, Madelon, Thérèse Lalois). Je loue sa jambe, son pied mignon, « dont la délicatesse joint une forme élégante à sa petitesse.,, » Je décris ensuite sa parure de la tête aux pieds, en repassant tous ses appas. Com- ' ment une jeune fille n'aurait-elle pas été flattée, en voyant l'impression que faisaient sur un garçon ardent son innocente coquetterie, et mille petits détails qu'elle croyait perdus?... Le bonnet, le collier, la collerette, l'échelle de rubans, la robe traînante bu troussée avec grâce, la jupe, le bas, le soulier, la boucle, rien ne m'échappait, tout était apprécié... Je passe, après cela, aux qualités du cœur et de Tesprit, aux dons de la nature; son aimable ingénuité, l'enjouement de son caractère, son éga-
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lité d'humeur, sa douce sensibilité ; et ce ton modéré, qui reprend sans aigreur, alors même qu'elle exerce une rigueur... Je célèbre les grâces qu'elle étalait à une partie de promenade, où je l'avais vue l'été précédent, sa démarche de nymphe et sa légèreté. Je décris jusqu'à l'efiFet du zéphyr sur sa parure, devenue aérienne et céleste.
C'est ainsi que furent disposés les Éloges des belles pensionnaires de M°»* Hardouin, et celui de M"* Hol- LiER, que je leur avais assimilée. M^^^ Emilie Laloge était une beauté Parisienne, c'est-à-dire extrêmement délicate; mais elle avait les plus vives couleurs; elle était un peu moins grande que M™® Parangon ; mais elle lui ressemblait par ce noble sérieux qui succédait au plus charmant sourire, et l'empêchait de devenir Ëimilier. C'était la plus belle fleur que j'aie vue de ma vie, par son éblouissant éclat. Son frère, un de mes camarades, était le plus joli garçon de la ville, et je l'aurais préféré à Dhall et à Pierrefitte... Mais il Êiut remettre la suite de mon Séjour des Grâces, et tout ce qui regarde Emilie, après le 3 Mai, l'été prochain devant couronner mon aventure avec elle. Je vais enfin ne plus m'occuper que de Madelon.
Le 1 1 Mars est une des époques de ma vie, qui ont éloigné de moi l'aisance et le bonheur... Celle-ci m'attendrit encore vivement trente années après! Le 16 Février 1784, à trois heures et demie, dansmon lit, où je travaille, je ressens le coup aussi douloureusement que le premier jour : si je l'écrivais
le 1 1 Mars, je ne pourrais tenir la plume ; les anniversaires m'émeuvent trop violemment...
Je voyais M}^^ Baron tous les soirs, depuis le 20 Janvier; mais elle ne vint plus me trouver dans la salle, les dimanches et fêtes. J'en fus dédommagé parle joli passage, que facilitait le cabinet et le petit jardin de Maine Blonde : Madelon, en lui montrant son Éloge, et lui découvrant que j'étais aussi l'auteur des petits vers, l'avait dévouée à mes intérêts. Ce qu'il y a de singulier dans ces excursions nocturnes de ma femme, c'est qu'elle ne me disait mot, et que je lui laissais remplir son rôle de fée, sans faire semblant de la reconnaître et sans prononcer un mot : ce qui paraissait lui plaire... Nous nous vîmes beaucoup pendant le carnaval, et toujours en compagnie. Dans nos fréquents pourparlers du soir, pendant la danse, nous décidâmes, que si elle ne devenait pas grosse, nous attendrions la fin de mon apprentissage; que si elle l'était, elle m'avertirait au premier indice, et que pour ne pas l'exposer à rougir, on concluerait, sous un prétexte tout simple : celui de quitter mon état pour en prendre un autre plus avantageux, que son frère de Dieppe me procurerait. Nous ne nous appelions plus que mon cher petit mariy ma chère petite femme. Nous nous communiquions toutes nos pensées, toutes nos résolutions; nous n'avions plus rien de caché l'un pour l'autre. Je l'adorais : ma reconnaissance était si vive, qu'elle me paraissait de l'amour... Mais c'est que Madelon était si belle, si tendre!... Quand les
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hommes sont inconstants, c'est presque toujours la faute des femmes, soit parce qu'elles se refroidissent les premières, soit parce qu'elles négligent les moyens de plaire... [/'^« restai hier îVi, suffoqué de douleur; je ne pouvais plus écrire, i6 Février 1784,'] Le 7 -Mars arriva. Je vis Madelon sur sa porte coupée, à midi, avant de se mettre à table. Elle me fit signe. Je courus à elle. « Cher ami! » (ces mots sacrés sont les derniers qu'elle m'ait dits), 9 je crois » qu'il faut commencer à prévenir tes parents; je » veux être ta femme. Mon frère, qui est à Dieppe, » m'a répondu : « Si tu épouses le jeune homme dont » tu m'as parlé, j'aurai une place avantageuse à j> donner à. ton mari, dans les bureaux de la ma- » rine... » Sûre de toi, autant que de ton mérite, » j'ai répliqué : qu'il nous la gardâtpour après Pâques, » temps auquel je lui donnerais un beau-frère dont » il serait content... Je t'ai nommé; j'ai fait ton » portrait pour la figure; surtout j'ai parlé de ton 3> caractère, de tes qualités, de tes vertus; je suis A instruite plus que tu ne l'imagines, par la fille qui » était chez Madame Parangon, lors de ton arrivée, » et par la jolie Tiennette; je le suis par Madame » Parangon elle-même, par M. Bourgoin, par Toi- » nette... Écris à tes parents, mon ami, et montrc- » moi ta lettre, avant de l'envoyer : j'y mettrai cer- » tains détails qui ne la gâteront pas. Je ne prévois » aucuns obstacles; en prévois-tu? — Non! non, » pas le moindre! s Et je lui baisai la main, quoi- » qu'il passât trente personnes. « Je vais écrire, »
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ajoutai-je. « Adieu ! » me cria Madelon ; « voilà Bar- » det qui vient vous avertir qu'on est à table. Adieu, » mon amil »
Je la quittai le cœur serré, ou du moins dans un si grand trouble, que j'étais hors de moi !... Je mangeai peu. — Madame Parangon me dit par deux fois : — ce Qu'avez-vous ?» Je baissai les yeux sans répondre. Au sortir de table, je retournai sur la porte. N'y voyant pas Madelon, qui ne pouvait encore avoir dîné, je remontai rapidement à mon travail. L'idée d'écrire sur-le-champ à mes parents m' étant venue, je pris une plume, du papier, et j'allai dans mon cabinet. Je n'avais écrit qu'une ligne, lorsque Toinette arriva : a Madame veut vous » parler. » Jamais les ordres de Colette ne m'avaient été importuns ; ils ne me le furent pas même cette fois-ci ; je descendis plus rapidement que je n'étais monté.
<r Qu'avez-vous donc, Nonsieur Nicolas? » me dit-elle. Je gardais le silence... « Je suis instruite... » Madelon vous a parlé tout à l'heure ? — Oui, Ma- » dame. . . — Je sais tout : elle m'a tout dit. .. Je ne me » plains pas de vous... Mais vous oubliez facilement » ce que je vous confie! — Moi, oublier*.. Toutes » vos paroles sont gravées dans mon cœur... Mais, » là... je Tavoue à celle que je ne regarde .pas » comme une femme, mais comme une Divinité... » là, je suis devenu l'époux de Madelon... L'hon- » neur m'engage, et je serais indigne de celle dont » vous m'honoriez, si... — Je vous entends, et
» VOUS approuve... Mais fallait-il... Je ne vous ferai » pas d'inutiles reproches : vous n'avez plus qu'un » moyen d'être honnête homme; il faut l'ema ployer... Je ferai pour vous, dans cette occasion, » ce que je ferais pour mon frère... Monsieur Nico- » las, je le vois, et je le savais dés auparavant, la » vertu tient à bien peu de chose! Il faut ne pas se » permettre le moindre écart, si Ton ne veut tomber » dans les fautes les plus... Allez : laissez-moi... je » vais agir pour vous. »
Je me retirai, encore plus ému qu'après mon entretien avec Madelon. J'étais... dans une situation inconcevable, déchiré, content, craintif, éprouvant le remords, et ne pouvant me repentir... Oui, je souffirais cruellement, mais d'un supplice que je n'aurais pas voulu qui cessât... Mon ouvrage était pressé : le temps qui venait de s'écouler avait consumé celui destiné à écrire ma lettre à mes parents ; je ne me dérangeai pas jusqu'à huit heures.
Après le souper. Madame Parangon sortit. Je ne vis pas Madelon, non plus que ses sœurs. Je ne sais par quelle espèce de timidité, je ne m'informai pas d'elle à la jeune Marote, sa chambrière. Ce que m'avait dit Madame Parangon m'occupait et me troublait; j'imaginai qu'elle était chez M^ Baron. Enfin, je ne doutais pas que je n'eusse Madelon cette nuit, comme presque toutes les autres, depuis le 27 Janvier, jour où je lui donnai son Éloge joint à celui de sa sœur... Cependant, je voulus rentrer, pour écrire ma lettre; il me fut impossible de quit-
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ter la porte; au moindre bruit j'y revenais, brûlant de revoir Madelon... que je ne devais jamais revoir!.^. J'allai dans l'escalier de l'imprimerie, à la fenêtre d'où l'on découvrait celle de Madelon : j'y vis de la lumière, mais le rideau était si exactement tiré, que .je n'entrevis que quelque mouvement de personnes qui ressemblaient à des ombres.
En ce moment, tout le monde rentra chez nous. J'aurais donné la moitié de ma vie pour voir Madelon un instant, et lui dire que Madame Parangon consentait à notre mariage. Je me couchai, dans l'espérance de l'entendre bientôt, et je ne dormis pas... Vaine attente I j'eus l'anxiété de cœur, supplice horrible, que j'ai si souvent éprouvé depuis I... Vers le matin, je fis un songe, que je trouve inscrit en Latin dans mon Quartus codex (je n'étais pas assez à moi pour écrire en vers ; ce langage est celui de l'exaltation contente: il n'est pas assez sérieux pour l'émotion douloureuse). Il me sembla que je voyais Maine Blonde sur un arbre, et me élisant signe d'aller avec elle. J'y courais, lorsque je vis Madelon tomber de l'arbre. Aussitôt ses deux sœurs Manon et Berdon s'avancent en deuil et fondant en larmes. Je m'élance vers l'endroit où Madelon venait de tomber; elle était disparue... Je m'écrie!... Berdon veut m' éloigner; tandis que sa jeune sœur Manon, à genoux, demandait grâce pour moi... Je cherchais Madelon en pleurant... Je me trouvai dans les campagnes de Sacy, et je pensais : Comment Madelon est-elle venue ici avec ses sœurs?... Je
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m'éveillai dans une inquiétude fatigante... « C'est » un songe, a> me dis-je alors à moi-même. « Ha! » quel bonheur, de ce que ce n'est qu'un songe! » Hé ! c'était une réalité !
Le lendemain 8, personne ne me parla dans la matinée. A midi, j'allai sur la porte, pour voir Madelon. Marote sortait en courant. Je m'approchai; je ne vis personne dans la boutique. Les voisins me regardaient; j'avais l'air triste; ils me croyaient instruit. Le soir, à souper, je ne vis pas Madame Parangon. Je sortis sur la porte, en quittant la table; j'aperçus Manon Baron : j'allais à elle, pour entrer ensemble, et m'informer. Elle me fit signe de ne pas avancer... Timide naturellement, je fus interdit. Mais ne soupçonnant que des choses éloignées du vrai, je rentrai chez nous. Je voulus écrire ma lettre. Une idée me vint de suspendre, jusqu'au moment où j'aurais parlé à Madame Parangon. Je fis cent tours dans la boutique et devant la porte, jusqu'au retour de tout le monde : j'étais dans une sorte d'engourdissement; je me demandais pourquoi je ne voyais pas Madelon? et je ne pouvais m'en donner de raison à moi-même. Remonté à mon cabinet, j'observai la croisée de sa chambre : le rideau en était aussi exactement fermé que la veille, et je voyais également les ombres aller, venir, s'agiter. Je ne m'étonne plus des préjugés, de la superstition : ils naissent de cet état de stupeur, qui précède les grands maux !
Le 9 au matin, Toinette m'aborda, quand je des-
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cendis : « Mademoiselle Baron est bien malade de- » puis deux jours. — Ha ciel! malade! » Et j'y courus, sans écouter Toinette, qui voulait me retenir. M°»« Bonne-Baron, en me voyant entrer, vint à moi et me prit les mains : — « Qui est malade, » lui dis-je, « Madame ? — On vous le dira : mais vous » ne pouvez voir la malade. — Hé ! pourquoi, Ma- » dame ? — Elle n'a pas sa raison. — Pas sa raison! » — Non, elle ne Ta pas. — Laquelle est malade? » — On vous le dira... j'ai prié Madame Parangon » de vous le dire. — Ha! c'est Madelon! c'est mon » amie! — Calmez-vous! Allez; je vous ferai aver- 3> tir. » Je me retirai lentement, la main sur le front, les yeux baignés de larmes; je les cachai à M^^^ Prudhot, en baissant ma main, et parvenu à notre porte, je m'élançai* chez nous...
Je trouvai Madame Parangon dans la salle ; mais elle n'était pas seule, et je saluai par une inclination profonde, sans parler. Je courus au travail... J'allais avec une rapidité qui tenait du prodige! Toute mon activité, dans la tempête que j'éprouvais alors, s'exerçait dans mes doigts. Bourgoin le prote me regardait sans parler; la sueur gouttait de chacun de mes cheveux. « Vous vous tuez, » me dit-il; « il y » a du temps! — Du temps! il est fini!... » Je ne, savais ce que je disais.
A l'heure du diner, je descendis. J'étais déÉdt. J'allai à la porte de Madelon. Marote me dit : ce Elle » est entre les bras de ses sœurs; elle est plus » calme... Mais elle repose, ou va reposer... O la
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» chère!... — Ne la nommez pas! » lui dis-je, en lui mettant la main sur la bouche. Marote fut effrayée; elle me crut fou. Elle avertit M"« Baron. — « Ne » la verrai-je pas, sans être vu, s'il le faut? » dis-je à la Bonne, — « Non! non! pas encore. » Je sortis sans lui répondre.
Madame Parangon était seule, lorsque je repassai dans la salle : elle me dit : « Elle est un peu mieux. » Je me jetai sur sa main : — « Vous ne m'avez jamais » dit que des choses bonnes et consolantes ! Vous » êtes un ange!.. Et moi... Ha! jamais vous ren- » drai-je ce que vous dois!... » Je m'enfuis à Timprimerie, en achevant ces mots. M. Parangon y monta; il dit à Bourgoin, en me montrant : « L'ou- » vrage ne sera pas fait; voyez cela. — Il l'est. — » Par qui donc ? — Par lui : ce matin, en trois » heures, il a fait l'ouvrage d'une journée. * J'entendis cela : — « Je puis être troublé, » leur dis-je ; <c mais mon devoir ne doit pas en souf&ir. » Je faisais autre chose, et j'allais comme le matin. M. Parangon emporta l'épreuve, et ne me prit pas pour la lire avec lui.
A huit heures du soir, je volai à la porte de Madelon. Ne trouvant personne dans la boutique, je montai. Je l'aperçus, étendue sur son lit : ses cheveux noirs et bouclés ombrageaient son front, qu'ils me cachèrent. Elle dormait ; ou elle était accablée, ou elle était morte... Sa bonm et ses sœurs vinrent à moi troublées. On me permit de regarder W^^ Baron, mais on m'empêcha d'en approcher. — a C'est
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» ellel ha! c'est elle ! » dis-je à M"* Baron et à ses deux sœurs, qui avaient été sts seules gardes. Je me mis à genoux, et levant les yeux au ciel : — « Mon » Dieu ! sanvez-la I et donnez-moi des larmes ! » La bonne m'adressa la parole : — « Nous lui dirons » comme vous avez été sensible, et... elle vous en » remerciera. » Elle dévorait ses pleurs et contraignait ses sanglots; Berdon et Manon me regardaient sans parler, d'un air d'étonnement et de pitié. — a Hal vous desserrez mon cœur! » leur dis-je; « il » m'étoufFait; je vais pleurer! » Et je fondis en larmes... Mes sanglots trop forts m'obligèrent à m'éloigner. On ne me permit pas de remonter; et si l'on avait prévu ma visite, je ne l'aurais pas rendue : Marote n'était sortie que pour un instant.
Je ne dormis pas; des songes af&eux me troublèrent... A trois heures du matin, je m'éveillai d'un demi-sommeil, en étouffant; on pesait sur moi!... Je vis une femme, le visage décoloré, le jfront ombragé de cheveux noirs... C'était Madelon!... Je pousse un cri! je m'élance vers elle^.. je rétreins dans mes bras... je trébuche et tombe auprès de la fenêtre du toit... Hélas! hélas! était-ce une illusion de mon imagination troublée? ou... Maine Blonde, émue de compassion, venait-elle m'avertir de mon malheur, en l'adoucissant?... J'ouvris la fenêtre qui donnait sur celle de mon épouse... d'où je l'avais vue, le jour, l'heureux jour!... d'où je l'avais entendue chanter :
Je cherche un cœur plein de franchise...
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J'y vis de la lumière : les ombres allaient et venaient avec une agitation extrême, et dans un morne silence... Je ne pouvais sortir : je me recouchai. Mes paupières s'appesantirent; mais ce fut pour entendre ces mots effrayants: « Adieul... Adieu!,.. » Adieu \...Tuneme verras plus. . . » C'était la voix de M^ie Baron l'aînée, de mon épouse... J'achève de m'éveiller; je saute du lit; je m'habille. Le jour pointait; je restai quelque temps à la fenêtre. Les lumières étaient éteintes chez les demoiselles Baron; tout paraissait tranquille; un rayon d'espérance succède à l'eSroi. Le jour augmente, et je vais me mettre au travail.
Jusqu'à midi, tout le monde garda le silence avec moi. Je n'avais pas déjeuné : à l'heure de se mettre à table^ je descendis; je n'allai pas même sur la porte, comme les jours précédents; rien ne m'attirait. En quittant la table, où tout le monde était triste et silencieux (car Madelon était la plus proche voisine ; elle était également chérie des deux sexes, de Madame Parangon, de M. Parangon lui-même, avare d'attachement et d'amitié). En quittant la table, j'allai sur la porte; j'avançai timidement la tête; enfin je regardai. La porte des demoiselles Baron était fermée. Je restai immobile. Mais la vérité ne se présentait pas encore. Je rentrai ; je montai à l'ouvrage; mes yeux se fixèrent seulement sur la fenêtre de Madelon, qui était entr'ouverte. Je demeurai quelque temps en contemplation, appuyé sur la rampe. Madame Parangon, qui ne m'aperce-
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vait pas, traversa la cour; je crus voîr ses larmes couler... je frémisl... Mais je crus m'être fait illusion; j'allai travailler jusqu'à huit heures. On soupa tristement; j'étais accablé de fatigue et de sommeil. Je dis à Madame Parangon, en quittant la table : — a Madame, croyez-vous qu'elle aille un peu » mieux? — Non. — Ha ciel I — Vous n'êtes pas » bien : allez vous reposer. Je vais chez elle, pour » vous et pour moi... Cela sera mieux que si vous » y alliez. » J'hésitais... « Je vous le demande... » Je n'eus rien à répliquer. Je montai dans mon cabi* net. Un sommeil profond, et semblable à la mort, assoupit mes sens jusqu'au lendemain six heqres.
C'était le dimanche 11 Mars!... Je m'habillai dans un trouble moins étouffant ; mais j'étais plus affaissé. Cependant, ingénieux à~ me rassurer, je fis ce raisonnement : — ?( Si elle était désespérée, quelle » raison aurait empêché de me laisser la voir?.». » Cela sera mieux.,, ^ c'est-à-dire plus décent; on » craint les discours, l'éclat, ou de la faire rougir » elle-même de ce qu'elle peut avoir dit pendant )> son délire. » Ce raisonnement répandit un baume salutaire dans mon cœur... En ce moment, le son plaintif des cloches frappe mon oreille : — « Quely> que infortuné a cessé de vivre, » pensaist-je, « et » vient de tomber dans le gouffre sans fond de » réternité!... » Descendu, je cherche à qui parler. Toinette semble me fuir; Madame Parangon est au lit; Bardet vient de sortir, et Tourangeot n'est pas rentré. Ne pouvant parler à personne dans la maison.
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je sors enfin. Manon Prudhot était sur la porte; elle rentra, en me voyant, mais c'était alors son usage. Annette sortait de chez les demoiselles Baron ; elle me vit, et passa rapidement. La jeune Marianne RouUot, presque enfant encore, Maine Blonde, et sa voisine la belle Bourdignon, avaient la larme à rœil... Je pris sur moi de traverser la rue. A deux pas delà maison, j'aperçus, dans la cour du Palais, Tourangeot, qui sortait du magasin où il célébrait quelquefois des orgies. Il avait l'air moins Tartare que de coutume. Il m'aborda : — « Je te plains I » me dit-il, en me prenant la main; « elle est morte » d'hier, à trois heures du matin... On ne pouvait » le croire... Mais elle va être enterrée... — Morte ! x> Qui morte? » dis-je en pâlissant. Il ne répondit rien; mais montrant du doigt la porte de Madelon, il resta quelques instants dans cette attitude (à ce que je crois). Je ne sais ce qu'il devint; j'ignore ce que je devins moi-même. Il me quitta, ou je lè quittai... Mais je sais que je gagnai la Porte du Pont; que j'allai jusqu'à l'église moitié ruinée de Saint-Gervais (où j'avais fait mes adieux à Marguerite!), que je m'assis sous une voûte en ruines; que j'y poussai des cris lamentables, qui ne furent entendus que des oiseaux, qu'ils effrayaient... Lecteur! nous en sommes au ii Mars 1753 ! Je ne guérirai jamais du mal qu'il me fit... Il était dix heures du matin, quand j'arrivai à Saint-Gervais; j'y demeurai dans un état de désespoir, ou d'anéantissement, jusqu'à quatre heures après midi, que ma douleur, devenue plus
tendre, me permit de verser des larmes, au lieu de crier... Je sentis tout ce que je perdais; mais vers les trois heures, l'idée d'une consolation puissante se présenta enfin à mon esprit... Hélas! j'ai eu d'autres malheurs, et il ne s'est présenté aucune consolation! (i)... Ce fut à cet instant que mon âme attendrie, venant à se jeter dans les bras de Madame Parangon, je ressentis une douleur plus onctueuse : je tirai mon troisième cahier; je voulus y consacrer des vers à mon désespoir, et à la mémoire de Madelon... J'écrivis. Mais, ou mes larmes effaçaient, ou le désordre de mes idées m'empêchait de les pouvoir lier. Je poussai des cris, en pensant : a Ha! Madelon ne lira pas ces » vers!... » Je pleurais alternativement, et j'écrivais, lorsque j'avais épuisé les larmes... Quand aujourd'hui, au bout de quarante et un ans, j'imprime ces mêmes stances douloureuses, inscrites sur le même Cahier où je les composai, à demi effacées par mes pleurs, et que je pose la main où ma main fut posée, je sens un frémissement, à chaque fois répété; mes larmes coulent encore; une vertu secrète est attachée à ce papier; il me rend présents, et ces jours de douleur, et celle qui les causa, et celle qui versa dans mon âme affaissée un sentiment de consolation... Ha! je les ai perdues toutes deux! Je regarde cette page qui les contient, cette page
(i) Je me trompais : j*ai le C" Arthaud.
écrite sous la voûte de l'église ruinée... mes yeux s'y fixent; j'y lis le nom de Madelon Baron; mon imagination me reporte au delà de ces temps... si regrettés de ma jeunesse, pour me ramentevoir douloureusement, tout ce que j'ai perdu, puis revenir sur tout ce que j'ai souffert de perfidies, de trahisons, d'ingratitude, de calomnies, d'injustices, d'atrocités, d'abominables noirceurs, de révolte de la part des miens... (Je ne l'avais pas mérité; j'ai toujours été fils respectueux). Ho comme mon cœur se gonfle, à cette triste revue!... Ho comme je pleure!... Mais ces larmes n'ont plus d'amertume; une ancienne douleur les a mûries; elles ont la douceur de l'huile; elles assouplissent mes fibres roidies, et redonnent quelque énergie â mon cœur déjà flétri...
Les Stances sur la mort de Madelon sont sacrées ; et quoique le rythme, pris de stances de Régnier, n'en soit pas agréable, je n'y puis rien changer. C'st l'Adieu à ma première épouse, à la seule qui m'ait rendu heureux à la ville !
Grand Dieu! Philis n*est plus!
A la fleur de ses ans, hélas I je Tai perdue 1
Par des cris superflus, Je demande au Destin : Qu' est-elle devenue?
Inflexible Trépas !
Ne fais rien à demi I viens I le coup qui la tue
Ne m'effrayera pas, Si ton' glaive me rend u qu'elle est devenue.
O Mort ! funeste Mort I C'est par toi que Philis, pour jamais disparue,
Excite le transport Qiii me ùàt m'écrier : Qu* est-elle devenue ?
Naturel tu te taisl Écho seule répond et redit, éperdue,
La plainte que je fais :
Lieux où je la voyais,,, qu'est-elle devenue?
Tu n'es plus, ma Philis I La tombe, pour jamais, va soustraire à ma vue
Le bien qu'elle m'a pris I Et me rendra bientôt ce qu*elle est devenue I
Je fondais en larmes en écrivant ces stances, et je fonds en larmes en les relisant ; elles font sur moi le même effet que le premier jour. Le titre en était : Regrets sur la mort de Mademoiselle Madelon Baron. Il est mis après coup... La Note qui les termine est encore postérieure au titre : Hos Versiculos, die sepuU tura dominica scripsi lugendoy ad fanum Sangervasii extra muroSy eadem sub caméra, subter qua aternum
Vale Margarifa Paridi olim dixeram! La date
est, Die ii^ Martii, hora tertia serolina. Je crois que le titre et la note sont du i6 Auguste suivant : on doit voir à quelle occasion, lorsque nous y serons parvenus.
La douleur que j'éprouvais était la première de ce genre que je ressentisse : c'était la douleur d'un homme qui perd sa femme, un établissement qu'elle
QUATRIÈME ÉPOQJJE — I753 I73
eût rendu facile, doux, avantageux. (Et Madame Parangon le savait; c'est ce qui Favait déterminée à me seconder dans les derniers temps). C'était une jolie fille, que j'allais rendre mère... qui périssait avec une partie de moi-même... qui venait en sylphide me trouver, pour me sauver des écarts de la jeunesse... qui, en se substituant, m'avait préservé de l'horreur de posséder Jeanneton... qui... avait trouvé la mort, en venant me donner le bonheur trois jours auparavant. Elle était tombée, pour avoir mal assuré l'échelle, le soir de ce dernier entretien, si pénétrant, où le contact de nos âmes avait été si parfait! Et j'ignorais la cause de sa maladie! Et Gaudet d'Arras (sans doute par amitié) me débita des fables calomnieuses ! Un doute horrible, exprimé par la manière dont je rapporte la mort de Manon, dans le Paysan Perverti, me fut insinué... Ha! ce ne fut point par Madame Parangon ! Je sens, à présent, pourquoi je ne pus la voir; pourquoi l'on ne me permit pas de recevoir les derniers adieux de ma femme, qui m'aurait annoncé que j'étais père... Madame Parangon va me dire un mot; on l'appréciera. Je recommençai mes cris, après avoir achevé mes vers; j'éprouvais une peine inconcevable. Il semblait que je prévisse que ma perle ne devait jamais être réparée, contre tant d'apparences contraires qui existaient alors !... Au fort de ma douleur, j'entendis une marche de femme. Je ne criai plus; je me concentrai. On s'approche : je lève les yeux, et je vois... Catherine Servigné !... Elle m'avait entendu, parce
qu'elle était à visiter une des vignes de son père, à peu de distance de l'église. Elle s'aperçut que je pleurais ; elle en ignorait la cause, et cette bonne fille, respectant ma douleur, se retira sans me dire un mot. Sa rencontre m'occupa néanmoins; elle fut une diversion favorable. Au bout d'un quart d'heure environ, je me levai, je sortis de sous la voûte; mes genoux tremblaient ; je me soutenais à peine. Je m'arrêtai, promenant mes regards dans le cimetière, ou plutôt dans le sainfoin qui portait ce nom ; car on le fauchait règlement, et à peine y déposaiton un corps tous les quarante ans. J'aperçus les deux sœurs Edmée et Catherine en deuil; je les saluai, et elles vinrent à moi. « Ha! vous êtes en » deuil! » leur dis-je. — « Oui, de mon pauvre » frère, mort sans enfants. Il y aura, cet automne, » deux ans que vous l'avez vu à Vaux avec nous. » En me parlant, elle me montrait de la main le village de Vaux, qu'on découvrait de l'autre côté de la rivière... Mon cœur se gonfla par une multitude de souvenirs ! Je pleurai de nouveau. — « Ha ! la » mort ! la mort ! » m'écriai-je, « elle enlève tout, » excepté moi! — Consolez un peu Edmée, » reprit Catherine, <r car elle aimait bien son frère ! — » Moi, la consoler!... Hol pleurons, pleurons, ma » pauvre Edmée; pleurons; oui, pleurons... ceux » qui ne sont plus ! » Et mes larmes redoublèrent. Celles d'Edmée coulaient grosses comme des perles, avec de petites contractions de sa jolie figure, qui excitaient encore les miennes. Catherine
pleurait comme nous; tous trois nous pleurions à renvi,nous tenant la main, et marchant en silence... (O Dieu tout-puissant ! que les larmes sont délicieuses, versées avec les cœurs bons et honnêtes ! Je n'en ai plus d'unis avec le mien; mais sans doute il en existe encore,..)
Nous arrivâmes à la ville. Le jour finissait : j'étais à jeun. (O ma première épouse, j'ai célébré ton jour funèbre dans les larmes, le jeûne et la douleur, comme il convenait de le célébrer à l'homme qui perdait en toi son bonheur!...) Je quittai les deux sœurs à la poterne Saint-Pèlerin ^ et je me rendis chez nous, en traversant la place Saint- Etienne^ la rue Notre-Dame et la cour extérieure des Cordeliers, Je rentrai par la porte de la tremperie. Toinette m'aperçut; elle accourut à moi : <r Ma- » dame est bien inquiète ! On ne vous a pas vu de » la journée... Tourangeot est bien imprudent !...» Elle me tenait les mains. Madame Parangon sortit de la salle : «Venez, » me dit-elle, « venez auprès :» de moi. » Nous montâmes dans la chambre haute, où l'on avait allumé du feu. Nous nous assîmes. « Avez-vous dîné ? — Ho! îe... ne m'en » souviens pas... — Non. — Je crois aussi que non. » Mais je n'ai pas faim... » Elle sonna. Toinette accourut, avec un potage. Madame Parangon cherchait à me distraire, avec une bonté qui ne pouvait manquer de produire son effet. Je m'efforçai de répondre à ses engageantes sollicitations, et je mangeai quelque chose.
lyb 17s 3 — MONSIEUR NICOLAS
J'étais assez calme, lorsqu'un chant funèbre... Je vole à la croisée. Madame Parangon m'en retire par le milieu du corps. Je cédai; mais je me prosternai le visage contre terre, et ne me relevai que lorsque je n'entendis plus rien... Que n'aurais-je pas donné pour être seuil... Madame Parangon me fit replacer auprès du feu; elle me tenait les mains, et me parlait comme à 5on frère. Nous pleurions, et ce langage, dès qu'il eut commencé, fut le seul... Jamais, jamais femme ne sut consoler comme celle-là!... Mais ses mains, et quelquefois ses regards, me parlaient; deux fois je pressai dans les miennes la main qu'elle me laissait... Huit heures sonnèrent. Nous descendîmes dans la salle. Toinette me força de prendre un bouillon, puisque je ne pouvais manger. M. Parangon arriva : il jeta sur moi un coup d'oeil presque attendri, et j'entendis qu'il disait à Bourgoin : <r Après ce qui lui arrive, je doute que » jamais il soit heureux!...» Le prote m'aimait, quoique mon rival : il avait échoué auprès de Madelon, à laquelle il fut un jour sur le point d'arracher des vers que je venais de lui donner; mais elle prouva qu'on n'ôte pas aisément, à la fille la plus délicate, ce qu'elle veut retenir. Il me donna les marques de l'intérêt le plus obligeant : « Vous » étiez bien heureux ! » me dit-il; « mais c'était le » mérite récompensé; il ne l'est pas toujours. »
La cruelle nuit que celle qui suivit cette terftble journée ! Hélas 1 elle était cependant adoucie par les bontés de Madame Parangon, de cette déesse
tutélaire de mon cœur; par la vue de l'aimable £dmée; par les soins empressés de Toinette; je n' étais environné que de figures aimables et d'âmes pures... O Dieu! combien depuis j'ai passé de nuits cruelles, sans consolation! L'année 1757, plus Êitale encore, m' ôtera Fange que la Divinité m'avait donné pour éclairer ma jeunesse, guider mon imprudence... Je devais avoir un ami parfait, je devais avoir Loiseau I Ety depuis, il ne m'est plus resté que l'Ange sévère et terrible chargé de punir mes Êiutes ! . . . Le lenden^ain, Toinette était au chevet de mon lit, à l'heure où je m'éveillai. « Reposez-vous, » me dit-elle, « Madame l'a dit. — Ma chère Toinette... » dites à celle... que nous respectons tous, combien » je suis sensible à ses bontés et à vos soins!... » Toinette! bonne fille, » ajoutai-je, « aussi bonne )) que jolie, je ne crois pas que jamais vous ayez » une pareille maîtresse? — Ho! non, je vous as- 3> sure! » Elle se retira tout émue, et je descendis. Je travaillai; mais les forces me manquaient. Bourgoin me dit : « Rien n'est pressé; reposez- » vous. » Je continuai de travailler en silence. Sa cousine Manon monta, sous un autre prétexte, mais pour me voir, de la part de Madame Parangon, qui ne l'osait, et de Gaudet d'Arras, qui ne voulait pas se montrer, dans le premier moment; ajoutez la bonne volonté que Manon avait elle-même pour moi. Elle entra dans mon rang (i). « Vous devriez
(i) Atelier de compositeur.
» être au lit. — Non, non! » lui dis-je. Et je lui pressai la main contre mon cœur. Mes larmes coulèrent; elle ne put retenir les siennes (car, qui n'aimait pas Madelon ?). Elle se retira, ne pouvant plus me parler.
Un quart d'heure après, je vis entrer Gaudet d'Arras. (Il faut observer que j'étais seul dans l'imprimerie, avec le prote, qui venait même de descendre avec sa cousine, les ouvriers faisant le lundi)... Il vint à moi, les bras ouverts, en s'écriant : « Cher ami ! cher ami ! Ha ! ha ! que je suis peiné ! . . . » Une de ses sœurs m'a dit devant la bonne » (h belle-mère), « sainte et vénérable femme ; car on » est sainte lorsqu'on est bonne belle-mère à l'ex- » ces; elle m'a dit que votre mariage était dé- » cidé!... C'est une véritable perte, et pour le » caractère, et pour la fortune, et pour la tendresse, y> et pour la beauté... car elle t'aimait au delà de » l'imagination 1 c'est une épouse enfin que tu as » perdue!... Pleure-la î... quel barbare voudrait » t*empêcher de la pleurer?... » Je ne pleurais pas, en entendant louer Madelon; ma douleur fut suspendue; j'éprouvai de la joie au comble de la douleur, flatté que j'étais d'en avoir été tendrement aimé ! d'entendre le pur et bel hommage rendu à mon amie, à mon épouse!... Je regardais Gaudet d'Arras de l'air de l'attente, les yeux fixés sur lui, la bouche entr'ouverte... Il reprit la parole, sans doute en se méprenant aux causes de mon silence : « Tu as perdu ton amante, mais non pas tes amis,
» tes amies I je t'en connais dans les deux sexes!... » — Hol » m'écriai-je, « ne me console pas!... » Loae«]a; mais ne me console pas!... Tu avais y> suspendu toutes mes peines en la louant; pour- » quoi me les rends-tu ? — Mon ami » (me serrant la main), ce tu as une amie que tu craindras d'af- » âiger! » Son ton ferme fit impression sur moi...
En cet instant, Manon Bourgoin rentra auprès de nous. Gaudet d'Ârras la prit dans ses bras, et la serrant contre son cœur : — ce Ma chère âme 1 » lui dit-il, «sa douleur me fait sentir. à quel point je vous » aime!... Ha ! s'il ne souffi-ait pas trop, sa douleur » serait un bien pour moi ! — Êtres charmants ! » vous seuls nous donnez le bonheur! O mon » amie ! sa douleur est d'une effrayante vivacité ; il » vient de me l'exprimer par un mot qui part de » l'âme : Loue-la^ m'a-t-il dit, mais ne me console » pasl... » Il ajouta: « Mon cher Nicolas, desa> cends avec nous ; Madame Parangon est seule ; » son mari vient de sortir... » Je me laissai entraîner; car ils me prirent chacun par une main; ils m'habillèrent comme un enfant et m*emmenèrent. Nous montâmes dans la chambre haute, où nous nous assîmes tous quatre. J'étais â côté de Madame Parangon. Gaudet d'Arras dit les nouvelles courantes; ensuite^ venant à celle qu'il avait sans doute dessein de raconter, il baissa le ton : » Il ne » faut pas croire tout ce qu'on dit; on calomnie » souvent. Par exemple, l'aimable fille que nous
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» pleurons tous trois, presque aussi vivement que » notre jeune ami la regrette, Test jusque dans le » tombeau. On débite par la ville que la maladie » qui a causé sa mort est l'effet d'une surprise ; » qu'elle était avec Leroy, clerc de procureur, lors- 2> que Deschamps, clerc de notaire, est entré tout » d'un coup, et les a vus... dans une situation... » C'est une abominable fausseté ! Je n'en voudrais » d'autre preuve que son attachement pour notre » ami... » J'écoutais avec horreur cet exécrable discours, quoique j'ignorasse encore que c'était en venant à moi que Madelon avait trouvé la mort!. .. Madame Parangon le désapprouvait par son air; Manon ferma la bouche de son amant avec sa main... Hé bien ! tout faux qu'il était, cet horrible récit, il diminua Vhonnêleté de ma douleur ; il en changea un peu la nature, quoique je ne m'en aperçusse pas. C'est que Gaudet d'Arras, qui pourtant ne l'avait pas controuvé, connaissait parfaitement le cœur humain. Depuis cet instant, je reçus bien plus avidement les consolations de Madame Parangon... Gaudet d'Arras reprit la parole : « On donne » encore deux autres causes ; car ayant dit la pre- » miére, qui est la plus grave, je me trouve obligé » de rendre compte des deux autres. On assure que » la demoiselle était... grosse de notre ami (ceci » n'est d'aucun poids pour lui, puisqu'il sait la » vérité), qu'elle s'est blessée, et qu'elle en est » morte... Enfin, on dit encore, en supposant la » vérité de cette dernière version, qu'à l'instant où
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» elle comptait sur notre ami, elle l'avait surpris » en infidélité avec la plus hideuse des créatures ; » et que lui en ayant fait reproche avec trop de » hauteur, il lui aurait cité quelqu'une de ses anec- » dotes à elle-même; qu'alors, voyant qu'elle ne » pourrait le mener, comme elle s'en était flattée, » elle était tombée dans le désespoir, et s'était... » empoisonnée. — Grand Dieu!» m'écriai-je transporté, « en ton nom, je maudis à jamais cette exé- » crable ville, cette parricide infâme, qui déchire » ses propres enfants! O ville-Médée! je te voue à » la haine immortelle du genre humain!... » Je m'étais levé ; je les fis trembler tous trois, et Gaudet d'Arras sentit qu'il avait été trop loin ; ma fureur pouvait tourner contre lui-même; il adoucit ce qu'il venait de dire, en donnant les marques d'estime les plus fortes à la mémoire de Madelon. Mais ce qu'il y eut de plus décisif que tout cela, ce fut un mot de Madame Parangon : — « Je sais la vérité ; les » méchants ont dénaturé les faits, et la fille hi- » deuse était un trait sublime dans l'intention de » Madelon. » Gaudet d'Arras baissa les yeux... Et moi, j'ai rapporté son discours, afin de donner une idée de la méchanceté de mes compatriotes, en général les plus vils, les plus acharnés calpmniateurs, et une de mes raisons pour les mépriser. On connaît la véritable cause de la mort de Madelon; je n'en ai pu douter ; ainsi la première version est une calomnie atroce : la seconde est empoisonnée, et la troisième n'a pas le moindre fondement. Qui pou-
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vait donner de la jalousie à Madelon ? Son délire en marquait ?... Ha ! elle n'avait de jalousie que relativement à Madame Parangon, et cette jalousie-là n'était pas douloureuse!... Reste, infortuné, dans une cruelle incertitude, jusqu'au moment où le voile sera déchiré! c'est un horrible tourment! mais ce n'est pas le plus terrible de ceux que tu as éprou-
Le soir, après le souper, je me trouvai seul avec Madame Parangon... Quelle douleur sa présence n'aurait-elle pas adoucie?... Elle me parla bonnement; elle me rappela son projet; mais avec cette délicatesse de femme, qui présente ce qui peut consoler, dépouillé de tout ce qui pourrait blesser la susceptibilité la plus chatouilleuse... Aussi, je ne sentis que sa bonté... Et ce mot lâché, elle ne me parla que de Madelon; elle la loua; elle me raconta mille petites confidences qu'elle lui avait &ites à mon sujet, les huit derniers jours de sa vie, c'est-àdire depuis quelle ne pouvait plus douter qu'elle ne fût enceinte ; Colette spécifia l'article de Jeanneton, mais en glissant; elle n'appuya que sur les motifs de dévouement et de générosité de Madelon; motifs qui la déterminaient également à recevoir mes vers, dont elle savait que l'obscénité s'épurerait avec l'âge. Elle défendit son honneur, sa réputation, d'une manière ferme, assurée; elle me la justifiait, comme si elle eût été vivante, elle m'assura qu'elle l'avait toujours estimée, et que depuis sa confidence entière^ elle l'avait admirée. Elle ajouta ces mots
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sentencieux, bien dignes de la plus vertueuse et de la plus raisonnable de toutes les femmes : — « Mon- » sieur Nicolas, quand un homme a aimé une » femme, il doit consacrer sa mémoire et sa repu- » tation» en être le chevalier pour la maintenir » pure. Si l'on parvenait à ternir la renommée d'une 3> femme qui fat à vous par le cœur, on fouillerait » votre âme, on l'avilirait, on la dégraderait; les » intérêts, les mœurs, la vertu de ceux qui se sont » aimés, sont inséparables à jamais... » J'écoutais, hors de moi. — ce Oui, Madame! » dis-je enlevant et portant la main vers le ciel, « et je vous le jure ! » — Vous avez l'âme encore naïve et bonne, » me dit-elle, avec un sourire d'attendrissement, « con- » servez- la telle encore longtemps... Du moment où » vous aurez perdu votre naïve bonté, vous serez » vicieux et malheureux... [Quel meurtre ! » ditelle à demi voix, « qu'il soit venu à la ville I... J'en » suis cause et peut-être en serai-je punie?] Mais » non, » ajouta-t-elle en m'adressant la parole; « non! jamais vous ne serez volontairement... ce » que je redoute que vous soyez!... Allez reposer... » Je ne vous regarde pas comme un jeune homme » ordinaire : aussi je vous passe bien des choses, et » je vous parle comme à mon frère... Votre ser- » ment de tout à l'heure m'a bien plu... Si quelque- » fois vous causez des peines, d'autres fois aussi » vous en dédommagez.... Nos pères étaient amis, » dans leur jeunesse, et ils le sont encore : nous » serons aussi quelque jour d'anciens amis... Ha!
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» que ne puis-je accélérer la course du temps, déjà » si rapide!... »
Mes larmes coulent : mais vois, Lecteur, si cette femme les mérite ?... Vois mon néant, dans le cours de toute cette Anaiomie de moi-même \.,, Ce que j'ai quelquefois mis de bon dans mes ouvrages ne m'appartient pas. Connais ceux et celles qui me l'ont donné : mon père, ma mère; Antoine Foudriat, Jeannette, Madelon, Madame Parangon surtout, ma créatrice à la vil^e; et tu verras le prix que je lui réserves; tu verras mon atrocité : mais tu verras aussi comme elle en sera vengée par le malheur que j'ai eu de lui survivre 1 Tu verras comme je serai malheureux, avili, méprisé, pauvre, manquant du plus étroit nécessaire, privé de tout, enfin, excepté de courage I Tu en connaîtras encore d'autres, à qui je dois ce qui me reste! Faible planète, hélas! je n'ai fait que rendre, en les éteignant, les rayons d'astres lumineux ! . . •
En quittant Madame Parangon, j'étais fortifié par ses derniers mots; l'imagination tranquillisée, mes organes cédèrent au sommeil, et ma nuit fut sans agitation.
Tel est le récit complet, circonstancié d'une perte, que celle qui doit la suivre va rendre irréparable!... La mort de Madelon a changé ma destinée. Je sentis d'abord vivement mon malheur!... Le discours de Gaudet d'Arras en rompit la première force ; les entretiens, plus efficaces, avec Madame Parangon, changèrent la nature de mon amére douleur. Mais,
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hélas ! tout devait tourner contre moi 1 Colette était la plus vertueuse des femmes; elle me secourait toujours, tant qu'elle le pouvait, jusqu'à l'instant où elle se croyait en danger de périr avec moi; elle m'abandonnait alors, ou plutôt elle semblait dire à une autre femme libre : — <c II va périr I sauvez-le I » dussiez-vous le garder pour vous !... » Sentiment sublime, unique, qui élève Madame Parangon audessus de toutes les femmes que j'ai connues... Mais je n'étais pas alors assez éclairé pour connaître tout le prix de cette conduite et du cœur qui la dictait. Gaudet d'Arras, d'un autre côté, me vit souvent; il profarta ma douleur le plus qu'il lui fut possible. Ce n'est pas qu'il n'en vît les avantages; il me disait quelquefois : « Si tu étais un sot, comme mon » petit cousin, je te laisserais à ta précieuse douleur » (comme tu la regardes^ , pour conserver tes mœurs ; » mais tu n'as pas besoin de ce moyen-là : un » esprit juste, comme le tien, malgré la vivacité des » passions, n'a besoin, pour toute religion et pour » toute base de morale, que de la réciprocité... » Cela était bel et bon, mais trop fort pour moi, quoique cette idée me soit revenue depuis, et que j'en aie senti la justesse. Je dis plus : dans la circonstance où j'étais, à juger, non suivant la raison, mais d'après l'événement, les consolations de Madame Parangon me furent préjudiciables. Je me fis un devoir d'entrer dans ses vues ; je comptai sur M"e Fanchette, au lieu de m'adresser à Berdon, comme on s'y attendait dans la maison de la honne^
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et de réaliser avec elle tous les avant;ages que me faisait Madelon. On y comptait si bien, queBerdon, quoique très fiére, me rechercha d'abord... Mais, comme je devais être... ce que j'ai toujours été, le jouet du sort, je me tins froidement sur la réserve, me dévouant absolument à faire la volonté de ma fée protectrice. Prudent ou fou, libertin ou sage, je ne fis, dans ce temps, que des choses nuisibles à ma fortune. J'oubliai presque Madelon, lorsque la simple politesse exigeait que je recherchasse ses sœurs. Un soir, four me sonder, elles me parlèrent obscurément de celte multitude de vers adressés à leur sœur. Je crus voir une curiosité maligne, et je feignis de ne pas les entendre... Conduite insensée, car Berdon était charmante, même à mes yeux.
Comme Madame Paragon avait pour principe de ne jamais donner de suite à nos entretiens affectueux, elle me laissa un peu trop à moi-même. Je me livrai à Gaudet d'Arras, à Gaudet; je revis les connaissances que m'avait données Buisson, et qui lui ressemblaient. Je devins dissipé : la dissipation me conduisit au libertinage; je repris mes idées de triompher de la vertu de ma bienfaitrice. Trois semaines après la mort de mon amie, de ma véritable amie autant qu'amante (30 Mars), j'eus un songe, dont Annette fut l'objet :
Elle était dans mes bras, et nous montions ensemble Un degré rude et long. Elle frémit et tremble
D'émotion et de pudeur,
Q.ue lui causait ma vive ardei^r :
QUATRIÈME ÉPOaUE — 1753 187
Mais mon tendre amour la rassure Et calme une fausse terreur.
Ma bouche à la sienne collée, Ma main sous sa jupe 'glissée Cherchaient la félicité pure.
Sur son beau sein régnaient les lis, Et des roses le coloris Leur boutonnet à la parure.
Par mille et mille doux soupirs Nos deux âmes s'étaient mêlées, Et nos *** enlacées Se trémoussaient par nos plaisirs...
Le reste du songe est une jouissance complète, que j'eus Thonnêteté de ne pas envoyer à la jeune personne : mais par un effet de mon inconséquence naturelle, Anneite n'y gagna rien : Colombat, son futur, rayant rêvée, il me conta sa chance, et je lui copiai mon rêve, qu'il envoya pour son compte à sa jeune maîtresse, tel qu'on le voit dans le Drame de LA Vie, p. 213. Mais il fut bien grondé parla mère! et Annette m'ayant soupçonné d'être l'auteur des vers, me bouda toujours depuis... Qu'on ne soit pas indigné du prompt oubli que je fais de Madelon : je le paierai cher! Jamais je ne fus à l'abri du remords!...
Le 30 Avril, je repris mon goût pour l'aimable Laloge, à l'occasion d'un Songe, qui me la montra ravissante!... [11 est dans le Drame cité, p. 1214.] Je lui fis tenir en même temps des vers anciens, qu'elle n'avait pas encore ^us, ou que j'avais corri-
l88 1753 — MONSIEUR NICOLAS
gés, comme on les trouvera dans le Drame, p. 1206, sur ce qu'elle m'avait dit le 20 Auguste 1752. J'observe encore que les premiers vers de rÉLOGE de Madelon sont rapportés corrigés dans le même ouvrage, p. 707. Enfin, j'avais envoyé à Madelon, avant qu'elle m'eût accordé ses faveurs, des vers sur mon épuisement solitaire, qui probablement la déterminèrent au sacrifice généreux qu'elle fit à la conservation de ma santé : on les- trouve en deux pièces dans le Drame, p. 1205 et 1206. Le 3 Mai, j'eus pour la jeune Tartre la velléité qu'on peut lire, p. 121 5. Dés le 27, je revins à Madame Parongon, par des vers effrénés, qu'on lira dans la même page que les précédents, et les deux suivantes. Ceux-ci n'ont jamais vu le jour, et Madelon elle-même ne les aurait pas lus; ou plutôt je ne les aurais pas faits, si elle eût existé... Voici comme je rends compte de cette pièce fougueuse, dans mon troisième Cahier, en la revoyant, à la date de 1756 : a Hipessitni versus ardoris cupidinisix rabiem pro adoranda hera Coletta exprimunt.., Invitus invitant r^liqui, àd veniendum Parinis; ubi mortem anintivirtutisque patiar /. . . » Ha ! cette pièce fiiribonde annonçait l'orage qui se préparait depuis longtemps. J'avais alors le cœur dégagé, me proposant dès lors de donner Edmée et Catherine à mes cousins Mairat; la crise serait donc arrivée beaucoup plus tôt, sans une de ces aventures délicieuses, qu'il semble qui ne soient arrivées qu'à moi...
Je reviens à Emilie Laloge, à laquelle Bardet avait
Q.UATRIÈME ÉPOQUE — I753 189
rerais mes derniers vers faits pour elle, avec les anciens. C'est ici le lieu de placer une des principales causes de l'oubli de Madelon : Emilie la valait à tous égards, beauté, jeunesse, honnêteté, fortune, amour, dévouement... Mais outre que je n'aurais pas voulu sérieusement donner une nouvelle rivale à M"« Fanchette, Emilie ne pouvait être à moi : elle était engagée, malgré elle, par ^es parents despotes, à un riche et créditeux grigou, qui avait exigé sa main, pour servir leur ambition... Emilie avait seulement obtenu deux ans,* afin d'aller, non sur les montagnes, mais à la ville, pleurer sa virginité... Je reprends où j'ai coupé, à la page 157.
Une promenade qu'Emilie avait faite sur l'Ile d'Amour, l'été précédent, est mise à profit, dans son Éloge, et me fournit un épisode agréable. Je lisais attentivement, assis sous les peupliers, lorsque les Beautés du Séjour des Grâces arrivèrent sur l'Ile, avec leur gouvernante. Laloge, et ses deux plus aimables compagnes. Lalois et Dugravier, qui me connaissaient, me voyant à Técart, s'approchèrent doucement, et s'assirent derrière moi sans que je les visse. Et comme j'avais plusieurs volumes, à cause de la rapidité de ma lecture, elles en trouvèrent un sur l'herbe, un peu au-dessus de moi; elles le prirent; M"« Laloge, qui était au milieu, tint le livre (c'était Ylllustre Parisienne de M™« de Villedieu) ; elles lurent environ une heure... Moi, je lisais Mademoiselk de Tournon et k Comte de Farambon; cette lecture m'entraînait par son puissant intérêt.
Enfin, je m'écriai : « Ha! comme je l'aurais » aimée!... » Les trois Grâces sourirent. Elles lisaient bas; on ne tournait que lorsque toutes avaient achevé la page. C'était une intéressante lecture, pour de jeunes Jansénistes accoutumées aux livres les plus secs, qu'un roman de Villedieù ! Elles le dévoraient. Mais dans une circonstance, l'intérêt emportant la plus jeune (Dugravier), elle laissa échapper un petit Hal qui me fit apercevoir les trois Beautés. Quelle agréable surprise I Mais je ne fis pas semblant d'avoir vu. Tirant alors mon second cahier, je lus avec chaleur les vers faits pour Emilie, le 20 Auguste précédent, déjà cités; puis ceux pour la première communion de Thérèse Lalois. Les trois Grâces chuchotèrent, et je me retournai. — ce Je m'occupais de vous, Mesdemoiselles; maiscon- » tinuez, et ne Élites pas attention à moi : je regar- » derais comme un malheur de troubler votre amu- » sèment. » Elles continuèrent, sans me répondre, jusqu'à la fin de l'histoire. Elles me remirent ensuite le volume; je baisai la place qu'Emilie venait de toucher. — « En voici une plus intéressante encore, lui dis-je, en lui montrant le titre de Mademoiselle de Tournon; « si vous la voulez lire, je serai ici tous » les dimanches et fêtes... » J'y revins efiectivement; mais les jolies pensionnaires n'y reparurent pas.
Tel était le sujet de mon épisode, qui faisait sortir cette pièce du cadre ordinaire... On sera surpris que de jeunes personnes prissent la liberté de lire
un de mes livres ? Mais il faut dire ici qu'elles ne l'auraient prise avec aucun des jeunes gens de la ville : elles m'estimaient, parce que jamais on ne me voyait polissonner à l'église, comme les autres, quand on venait quêter; je donnais au contraire aux jeunes quêteuses les plus grandes marques de respect. Il faut ajouter que j'étais ami de Laloge, qui leur disait du bien de moi journellemnet, en allant voir sa sœur. La raison qui fit qu'elles ne profitèrent pas de mon offre, c'est que sans doute une des trois parla de cette lecture chez M"*® Hardouin, et qu'on leur fit une réprimande. On pouvait avoir raison : il est des caractères pour qui les romans sont dangereux, mais ce n'est pas le plus grand nombre.
M"« Lalois est la seconde héroïne du Séjour des Charmes. Son genre de beauté contrastait avec la délicatesse de sa compagne : Thérèse Lalois avait un embonpoint appétissant, beaucoup de blancheur, de beaux yeux, des cheveux noirs et très fournis. Une autre rencontre forme encore ici un épisode heureux, dont voici l'historique. Madame Parangon fit un petit voyage à Paris, dont le motif était si généreux et si obligeant pour moi, qu'il achèvera le tableau de mes obligations â cette adorable femme : elle y menait sa sœur Fanchette, pour lui faire prendre les grâces de Paris, et la rendre ainsi de beaucoup supérieure à tous mes goûts passagers. Elle l'y laissa, pour ne pas rendre son absence trop longue. Mais pendant ce voyage, je m'aperçus que de longs tête-à-tête avec la jolie Toinette, à laquelle
je continuais d'enseigner à lire, pouvaient être dangereux, et connaissant d'ailleurs les motifs de la conduite de Madame Parangon, je la voulus secondef, en fuyant sa trop séduisante camériste. Je sortais dés que j^étais las de traduire, mettant la clef chez les demoiselles Cuisin, tantes de la rosée Clôdon, et de h lisée (a) Marianne RouUot; puis jft cherchais des sites riants et retirés, pour y lire dans une délicieuse apathie.
Une aprés-dinée, j'avais trouvé le plus charmant endroit, à peu de distance des bords de l'Yonne, dans un demi-vallon couvert par un petit coteau et bordé de haies fort élevées. J'y lisais Chaulieu... M™« Hardouin avait amené ses élèves de ce côté. La jeune et jolie Lalois, après le goûter dans une laiterie voisine, suivit un sentier garni de fraises, et parvint ainsi jusqu'à moi. La vaux en était bien meilleure où j'étais; et comme ma lecture était superficielle, j'en avais cueilli, que j'avais entassées auprès de moi sur des feuilles de vigne, pour les manger en lisant, et me rafraîchir la bouche. En m'apercevant, la belle Lalois rougit : — « Venez, » venez, » lui dis-je, de cet air naïf qui encourage la timide Beauté; « j'en ai! j'en ai! Voyez comme » elles sont belles?... Prenez, prenez ! — Non; elles 9 sont à vous; mais j'en cueillerai ici... Oui; elles » sont belles. — Je vous aiderai donc; car j'en ai
f^aj Blanche comme le lis.
rN. de l'ÉdJ
aUATRIÈME ÉPOaUE — I753 I93
» suffisamment. » J'en cueillis, et je les mettais avec elle dans un grand mouchoir blanc... Elle en avait déjà beaucoup, lorsque Julie Dugravier arriva : — « C'est toi, Thérèse, » dit -elle, en courant à nous; » il t'aide donc? — Oui, Mademoiselle; tenez, en » voilà qui sont à moi; prenez-les; cela vous évi- » tera la peine d'en cueillir. » La jolie Dugravier ne se fit pas presser. — « Ha ! Julie, » lui dit Lalois, d'un ton pénétrant, « peux-tu le priver, en un îns- 9 tant, de ce qu'il a été si longtemps à se procurer ? » — Il me les donne avec plaisir. — Ha oui, avec » le plus grand plaisir! » m'écriai-je. — « Bien » obligée. » Mais l'aimable enfant ne m'en prit que la moitié.
M^i« Laloge arriva dans cet instant : — « Venez- » vous en" vite! On a remarqué votre absence... » Bonsoir, Monsieur, » me dit-elle en souriant... <c Toujours lisant, et toujours sachant choisir les » plus johes retraites ? — Oui : mais vous, Made- » moiselle, vous les embellissez. . . Vous êtes pressée, » vous ne pouvez rester; prenez ces fraises; j'en » cueillerai d'autres. — Ho non. — Vous n'aurez » pas le courage de me refuser une chose qui me » fait tant de plaisir? » Aurait-elle pu ne pas accepter, de Tair dont j'offi'ais ? — « Enfin, il a tout » donné! » dit Thérèse, en, s'en allant avec Julie. M^^* Laloge me remercia, par ce sourire séduisant, qui rendait Madame Parangon si adorable, et qui exprime la considération unie à la confiance. Je pris le bord de sa robe, que je portai à mes lèvres. Ce IV 25
salut obligeant la toucha; je le vis à trois regards qu'elle laissa tomber sur moi, en s'éloignant; j'entendis : « Parents cruels/ »
Lecteur! ce moment fut un des plus heureux moments de ma vie!... Ha! si tu savais avec quelle douce émotion j'en fais le récit, dans la soixantième année de sa vie, et sans remords!... (Oui, sans remords, quoique je taise dans le Poème une circonstance qui n'y pouvait entrer, et dont le résultat a été Taimable Sophie, la même qui est nommée p. 713 du Drame de la Vie : jamais je n'aurai ic remords d'avoir produit le chef-d'œuvre de la Nature !)
Du Séjour des Beautés la sage gouvernante,
Modèle en tout parfait d'une conduite prudente,
Des divertissements a donné le signal ;
Au bord de la prairie, est un goûter frugal,
En fruits délicieux, en fraîche laiterie,
Mets que préfère à tout la jeunesse fleurie.
Sous un verne couché, dans le plus beau des mois,
Je rêvais aux Amours, quand j'aperçus Lalois.
De fraises dans ces lieux la terre était couverte,
Et par leur rouge teint variaient sa robe verte.
Tentée par Tappétit de ce fruit délicat,
Par hasard jusqu'à moi la Belle s'écarta.
Je tressaille enchanté I Son visage à ma vue
Se couvre tout entier de rougeur ingénue...
Ces vers ne sont pas assez bons pour en rapporter davantage... Je rends compte de notre tête à tête.
qui, d'après mes vers, commençait fort tendrement, lorsque Dugravier nous aborda... J'en témoigne mes regrets, et je fais la description complète des charmes de Thérèse, pour montrer tout ce que j'ai perdu... Mais je me console à la fin, par l'arrivée d'Emilie, qui me procure le bonheur que j'ai fait entrevoir.
Le III« Chant du Séjour des Grâces célèbre Julie Dugravier. Sa beauté n'avait rien de commun avec celle de ses deux compagnes. Elle était plus grande qu'Emilie, et n'avait que quinze ans ; sa taille mince et svelte, ses traits grands et majestueux, annonçaient pour dans quelques années une de ces superbes femmes, blanches, appétissantes, potelées, qu'on ne voit qu'avec admiration. Le temps de la scène est ici un après-souper, par une des belles soirées des plus grands jours : on soupait alors à huit heures au plus tard, et même à sept, lorsqu'on voulait aller ensuite à la promenade, qui finissait à neuf heures et demie, c'est à dire avec le jour. Un dimanche du mois de Juin, ayant vu sortir les jeunes pensionnaires, je les suivis, sans en être aperçu. On traversa le pont, et l'on alla dans les riantes prairies qui avoisinent le Moulin-Judas (ainsi nommé, parce que son bié est traitre et dangereux). J'allai me mettre à l'écart dans un réduit charmant, ou j'espérai que viendrait quelqu'une de ces jolies nymphes. Je désirais Laloge : ce fut Dugravier. Elle s'était éloignée de ses compagnes, en cueillant des fleurettes. Je vis son occupation enfantine : je me glissai dans le jardin du
meunier, j'y fis trois beaux bouquets, et je revins à ma première place. Dugravier arriva prés de moi, sans me voir. Tandis qu'elle courait après une fleur de sersifix sauvage (a), je jetai mes trois bouquets sur le mouchoir étendu où elle amassait ses fleurettes, puis je me cachai mieux qu'auparavant. Dugravier, de retour, tressaillit d'admiration, en voyant les trois bouquets! Elle regarda entre les saules, et me découvrit; elle voulut fuir. — « Vous » fais-je peur, Mademoiselle ? — Ha ! c'est vous ? je « croyais que c'était un homme! » Je ris de la réponse. Elle voulait dire un meunier... — « Non, » c'est moi; je vous ai vue cueillir des fleurettes ; je » me suis dépêché d'avoir des fleurs, dans un endroit » où vous n'auriez pas osé pénétrer. — Ha! sûre- » ment, c'est auprès du bié ? Si vous étiez tombé » dans l'eau? — Non, non. Mais c'est pour vous » les donner que je les ai rassemblées, au péril de » mes jours, belle Julie ! » (J'entendais parler des chiens, qui aurait pu me sentir, et se jeter sur moi)... — « Ha! qu'elles sont belles!... » Elle laissa tomber à ses pieds, comme une enfant, les marguerites blanches, les fleurettes jaunes ou bleues, et prit un de mes bouquets. — « Voudriez-vous me » Élire un plaisir, Mademoiselle? — Oui, oui,^oui' » — De donner ces deux-là... — Je sais, je sais... » à Emilie et à Thérèse. — Justement. » Elle les
{a) Salsifis. (M dé i'Éd.)
aUATRIÈ.VE ÉPOQ.UE — I753 I97
prit, sans me faire le plus petit remerciement, et elle courut, avec une aimable vivacité, au devant de ses compagnes. Thérèse était la plus avancée; Emilie quelques pas après : — « Tenez... tenez... » Et elle revint de mon côté en courant. J'avais prévu la nouvelle demande : de jeunes pensionnaires aiment beaucoup leur institutrice, quand celle-ci est également sage et bonne. J'avais fait une nouvelle incursion dans le jardin du meunier, et j'en avais rapporté une grosse botte de roses, d'œillets, de chèvrefeuille, de jombarde et de mignotée. — <r Ho! j'en voudrais bien un pour Madame Har- » douin ? — Le voilà. » Elle prit vivement la botte de fleurs, et s'enfuit, sans me répondre. Je ne la revis plus : elle donna les fleurs à sa maîtresse, qui avait déjà les deux autres bouquets, sans lui parler de moi, comme de raison. M"* Hardouin rendit à Emilie et à Thérèse leurs bouquets, et distribua la botte à toutes les autres pensionnaires. On demanda ensuite à Dugravier^ comment elle avait eu tant de fleurs! Elle répondit : — « C'est la meunière. » Mais Emilie et Thérèse savaient la vérité : elles m'avaient aperçu, et la première trouva le moyen de me donner un moment, comme celui du jour des fraises... Cet épisode aurait été charmant, si mes vers avaient été moins rocailleux, plus régulièrement faits :
A peine le soleil, en descendant dans Tonde, De sa vive chaleur avait privé le monde,
Qu'Hardoin, après souper, permit, pour mon bonheur, A ses jeunes Beautés de goûter la fraîcheur.
Lalois y paraissait, et naïve et touchante; On y voyait Laloge encore éblouissante...
Enfoncé par avance en de vertes prairies, Je m'égarais moi-même en douces rêveries, Quand parut à mes yeux, avec un lent marcher, Un modesfe regard, la jeune Dugravier.
Vous, que TAmour forma si belle et si touchante...
Dans le reste du chant, j'achève la description des charmes de Julie, et je raconte l'épisode dont j'ai donné l'analyse.
Je commençai un IV« Chant, intitulé, W^^ Philis HoLLiER. Elle avait été pensionnaire de M'"* Hardouin. C'était un parti fort riche ! Elle était alors éprise de frère Sainte-Hermine, et sa Goton, jolie chambrière, à demi folle de Gaudet d'Arras. Philis écrivait souvent à l'objet de ses feux, et envoyait ses lettres par la jolie Goton, qui guettait à l'église l'occasion de les remettre. Gaudet d'Arras s'en chargeait souvent, pour avoir occasion de la courtiser; car il était libertin, malgré son amour pour Manon, et Goton ne sera pas cruelle. Mais ceci est postérieur : il en sera question dans le temps... Voici quelques vers du 1V« Chant, qui est le dernier du Séjour des Grâces proprement dit; les autres étant détachés :
Non, je ne connais rien ici-bas qui l'égale.
Cette Beauté touchante, et pourtant si fatale, Dont les attraits divins et le charme vainqueur Ont subjugué mes sens, au défaut de mon cœur,...
aUATRIÈME ÉPOaUE — I753 I99
Les fleurs sont sur son teint, Talbâtreest sur sa gorge;
C'est là qu'Amour ajoute à tous les traits qu'il forge
La pointe du désir et de la volupté,
Qui donne tant de sel à sa vive beauté.
Ce n'est pas le respect que sa noire prunelle
Lance au fond de nos cœurs, c'est l'ardente étincelle
Qui porte les Humains à la lubricité.
Ne croyez pas, Philis, que cette vérité
De vos attraits piquants soit la satire amère !
Vénus, ainsi que vous, des désirs est la mère. . .
Je continue sur ce ton, très diflférent de celui des trois premiers Chants. Je lui apprends qu'elle communique de son charme lubrique à sa chambrière GoTON, qu'elle rend aussi désirable qu'elle. La description de ses charmes est plus effrontée que toutes les autres, parce que je n'avais plus Madelon, qui, malgré son indulgence excessive, ne laissait pas que de me retenir un peu... Cet Éloge, qui s'éloigne absolument des autres, marque le progrès de ma corruption. La pièce n'est pas achevée.
Je trouve, à la fin de mon Tertius Codex, que mon poème devait être composé de vingt-quatre Chants : les quatre dont je viens de parler ; ensuite de toutesles Beautés dont j'avais, ou devais faire I'Éloge. J'en avais alors seulement neuf, en comptant les deux qui n'étaient que commencés. Je n'y reviendrai plus.
Depuis la mort de Madelon, ma verve s'était presque éteinte. Je ne trouve plus de vers, ni pour Emilie Laloge (qui se maria enceinte), ni pour Thérèse Lalois (qui ne me regarda plus qu'en rougis-
sant) , ni pour M^^^ Dugravièr (qui me dit un jour, en sortant de l'église : « Paraissez ne nous pas con- » naître. ») J'étais tristement concentré dans ma passion pour Colette. Une note du 20 Juin, jetée comme au hasard, à la fin de mon quatrième cahier, read t:ompte de la situation de mon âme :
« Hodie 20 Juniij sacrant, Ch. festi prid,, in horreo juxta fenestram cum sêderem, annos superiores in memoriam revocavi et dicebam intus : Quid annum, quid duos cogiiabam ? Prohî hoc ipsa die anno 17$ i, fœnum in valle Leonardino excutiebam, et illîc ad me accedît formosa puella Francisca Berthier, sitis compes^ cenda gratia petens aquam. Canebam antea deliciose^ avi soxiarîa (œnanie) me délectante solitario cantu,., Innocenseram.,. Vivebas,o Magdalene I admirataprocC" deba^ /. . . Sed quid in annum ? quid in duos reputabo ?... Haï forsany miserior erol,,. Sed forsan Colettam habuero?... (i) Et plus bas, à la date de 1754, est un mot terrible : « Facinus erupit! (2)... »
(i) Le 20 Juin, veille de la Fête-Dieu, m'étant assis fatigué, près de mon cabinet, je rappelai dans ma mémoire les années écoulées et je me demandais à moi-même ce que je faisais, à pareil jour, il y avait un et deux ans? Ha! il y a deux ans, je fenais au Vau-de-Lannard, quand la jolie Fanchon Berthier, pressée de la soif, vint me demander à boire... Je chantais auparavant; l'oiseau solitaire qui fait son nid sous les laves, le cublanc, m'avait inspiré une douce mélancolie, par son cri monotone... J'étais innocent!... Vous viviez , ô Madelon ! vous passiez dans cette rue, brillante, admirée... Mais que penserai -je dans un an, dans deux années?... Peut-être serai -je plus misérable? Peutêtre aurai-je eu Colette?... »
(2) « 1754. L'attentat est commis! »
aUATRIÈME ÉPOaUE — I753 201
Le 1 1 Juillet, je sentis un peu mou cœur, affaissé depuis l'éloignement d'Emilie et la cessation absolue de toute communication avec ses deux jeunes compagnes; je le retrouvai dans une conversation avec Annette Bourdeaux, qui parut avoir oublié son petit grief contre moi. J'en fus étonné! car j'en pris note comme d'un phénomène... Mais le 14 fut un jour de grande sensibilité I
C'était l'anniversaire de mon arrivée à la ville; j'en fis la commémoration pour une seconde fois. En me levant, j'écrivis sur la première page de mon premier Cahier : « 1/ y a deux ans que j'arrivai ici en apprentissage, » (Duo sunt annicum hic adfui primum, tirocinii causa,) Je travaillai vivement jusqu'à onze heures et demie, que je sortis pour aller célébrer ma commémoration. Je gagnai la Porte du Pont, que je saluai avec attendrissement; je revins par les mêmes rues que j'avais suivies, me rappelant tout ce que j'avais éprouvé aux différents endroits; m'arrètant à saluer Chambonnet, comme je m'y étais arrêté. Arrivé devant l'Horloge Gothique, je la considérai de même, me pénétrant des mêmes sensations. Des larmes d'attendrissement coulaient de mes yeux... Je rentrai; je fis les mêmes tours dans la maison , et j'aurais voulu pouvoir dîner à la cuisine, avec Aimée, Boudard et Tourangeot. Je n'ai pas négligé les mêmes choses, les deux années suivantes.
Toutes mes petites Notes d'alors expriment que je brûlais pour Madame Parangon : mais nous IV 26
n'avions aucune conversation particulière... Lisaitelle mes desseins dans mes yeux?...
Je renouai faiblement, le 29 Juillet, avec Manon Prudhot, et à l'occasion de quelque chose qui se passa entre elle, moi et son père, je fis le petit Poème intitulé Mysis, un de ceux que Madame Lebègue a déchirés de mes cahiers, en 1760. Je vois par le nombre des feuillets qu'il devait contenir environ six cents vers, et qu'il m'occupa jusqu'au 15 Auguste. Une Note du 29 Juillet dit que j'ai beaucoup écrit ce jour-là. Sans doute que dans la première verve , j'avançai considérablement mon poème, dont voici l'occasion et le sujet :
C'était moi qui m'étais retiré de la maison Prudhot. Le père, la mère et les deux filles ne trouvèrent pas cette conduite convenable, apparemment; il fiit décidé dans le petit conseil de famille, que M^« Manon me ferait quelques prévenances. Elle me salua donc. J'étais trop honnête pour ne pas y répondre. Je me rapprochai de Manon, qui s'enfon-, çait dans la boutique dès que je m'avançais. Je crus qu'on avait quelque chose à me dire et qu'il fallait entrer ; ce fiit ce que je fis, à la cinq ou sixième fois. On nous laissa causer tranquillement de choses indiflFérentes, pendant plus d'un quart d'heure ; mais on nous observait. Quelqu'un vint apheter. C'était l'occasion qu'on attendait pour me renvoyer avec éclat. Mais on n'en eut pas l'amusement; je sortis, comme on entrait. Le père, qui me croyait encore là , commença par gronder sa fille de ce qu'elle me
dUATRIÈME ÉPOQ.UE — I753 2O3
recevait. Il allait m'adresser la parole, quand il s'aperçut de mon absence. Il acheva de gronder sa fiUe ; mais l'objet des parents ne fut pas rempli ; tout au contraire : la scène donnée fit tort à Manon, qu'on crut de concert avec moi. Madame Parangon m'en parla le même soir. Je lui dis la vérité ; Manon Bourgoin nous découvrit le reste... Indigné, je voulus me venger, et je le fis d'une manière basse et coupable :
Je suppose que le père Prudhot est en colère contre moi, parce qu'il est jaloux de sa fille. Inventant alors une aventure, je donne à entendre que je l'ai surpris voulant lui arracher des faveurs ; mais qu'elle se défendait en pleurant. Il m'aperçut, et feignit dMnfligerune correction pour quelque faute. Mais il ne me le pardonna pas... Pour se venger, il tend un piège pour que Mysis cherche à jouir de la Belle. Le jeune homme n'y manque pas. Le père jaloux, caché, les épie, et au moment où l'amoureux Mysis croit atteindre le bonheur suprême, il est à jamais privé de la flèche de l'Amour... Le père cruel lui conserve la vie avec le plus grand soin. Mysis guérit, et pour éterniser son supplice, il lui fait épouser, eunuque, une belle femme qu'il ne pouvait posséder... Cette pièce est très libre; mais il y avait des détails amusants. Elle n'a jamais été vue que de Gaudet d'Arras, qui la lut à Manon Bourgoin. Mais malgré l'envie qu'ils en avaient tous deux, ils n'osèrent jamais la montrer à Madame
Parangon, qui n'aurait pu en soutenir la lecture, et qu'ils auraient affligée.
Enfin, je vois, à ce même jour, une Note, qui rend compte d'un égarement relatif à la parure de Madam^ Parangon; ma passion redoubla par l'anéantissement de toute idée de retour vers M"« Prudhot... Quant à Berdon, M"* Fanchette m'empêchait, comme on sait, de m'en occuper.
Aussi, le 3 Auguste, remarqué-je que je suis triste, accablé. Cependant, vers le soir, j'eus une distraction, qui prouve la mobilité de mon cœur : Maine Lebégue, la belle chanteuse, vint à passer; je la saluai ; elle me le rendit obligeamment, et je formai le dessein d'une liaison. Dés le même soir, je la plaçai par quatre vers dans mes Fastes, que je commençais alors, après avoir pour jamais interrompu mon Séjour des Charmes.
Le 10, je me vis un rival auprès de Lebègiie, dans la personne d'un Quatremère, jeune homme de pratique. J'exprimais ceci, dans mes Fastes, en la qualifiant à^ infidèle , et c'est ainsi que je termine son article... Je rappelle, dans une Note, que trois ans auparavant, je traduisais Justin à Sacy, et que M. Antoine Foudriat étant venu chez nous, il prit ma traduction , dont il lut plusieurs pages : — « Vos fils de Courgis, » dit-il tout bas à mon père, a sont de grands misérables, de sacrifier ce jeune » homme à leur jalousie ! »
Nous en sommes au 14 Auguste. Le soir, après le travail, qui finissait de bonne heure, parce qu'on ne
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prenait la chandelle qu'au 8 Septembre, dévoré par ma passion pour Colette, qui semblait me fuir, je me tins assis devant la porte, sur le banc, afin de voir si elle resterait , ou si elle sortirait seule : dans les deux cas, je devais la joindre. Tandis que j'étais à demi enfoncé dans la porte extérieure de notre cave, profonde de plusieurs marches, il sortit de chez M"« Baron, la bonne de ma chère Madeleine , deux personnes qui parlaient de cette dernière, et en même temps, j'entendis le cri d'un enfant. L'une de celles qui sortaient était M"« Paintendre, la même pour qui j'avais fait des vers; l'autre, M"« Roullot Taînée, depuis M"« Chardon. <r C'est » une infamie I » disait M^^« Paintendre, « qu'on ait » ainsi calomnié la mémoire de cette pauvre fille, » et que ses sœurs ne l'aient pas mieux défendue! » Est-il possible qu'aimant Nicolas, autant que » le prouve ce qu'elle lui écrivait deux heures avant » sa mort, elle ait écouté... Leroy ?... — Ne conjec- » turez pas! » lui dit M"® Roullot; « j'étais présente » quand Leroy est venu , et que Madelon a senti la » première atteinte de son mal. Il est vrai qu'elle » était allée dès le matin chez Maine Blo^nde ; car on » Ten a vue revenir. A sa rentrée elle était déjà » attaquée ; mais elle tâchait de surmonter son mal. » La... de l'enf... a rendu sa maladie plus courte... » — Ha ! Mademoiselle Eulalie ! que vous me faites » de plaisir par cette explication!... Mais je ne suis » pas contente de ses sœurs ! Avoir déchiré le tes- » tament par lequel elle laissait à un homme.
» presque son mari, des choses qui l'eussent flatté ! . . » Ne pas lui remettre un dernier Adieu I qui l'eût 5) consolé I... » J'écoutais sans respirer; mille mouvements m'agitaient... Mais l'indignation contre moi-même, qui avais si tôt oublié une fille si tendre, dominait sur tous les autres... [Haï qu'eût-ce été si j'avais su alors que j'étais père, par Madelon? que je l'étais de cette admirable Thérèsk, que vous chérirez un jour, comme je l'ai chérie, avant dé la connaître ? Si j'avais su qu'on m'avait caché un testament inutile, qu'on n'avait gardé certaines choses qui m'étaient léguées, que pour les remettre à cette enfent, adorée dans la suite de son oncle et de ses deux tantes, qui lui ont tout laissé, aurais- je pu supporter mon émotion ?]
Deux hommes, qui arrivèrent par dessous l'Horloge, interrompirent les deux interlocutrices. Ils donnèrent la main, l'un à M^^« Paintendre (c'était Carouge, le garde-marteau des Eaux-et-rporêts) ; l'autre à M^^® Eulalie (c'était Chardon, le fils du marchand de drap), et ils s'éloignèrent tous quatre. Moi, j'oublie Madame Parangon. Je me lève; je cours, je traverse la place Saint-Étienne, et je vais m'enfoncer dans cette effrayante solitude qui régne autour de Noire-Dame de la Cité. Là, ma poitrine oppressée exhale enfin ces mots : « Lâche ! infâme ! » malheureux indigne de vivre ! tu n'as pas défendu » ton épouse contre d'Arf as I Tu l'as paisiblement » écouté!... Elle s'occupait de toi, mourante infor- » tunée, croyant de vivre chérie dans ta mémoire !
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» et tu l'as oubliée!... Tu as souflFert qu'on te la » calomniât!... Ton âme brute et grossière n'était » pas digne de la sienne!... Va, misérable, tu ne » seras jamais heureux ; tu n'es pas digne de Tètre ! » va traîner la chaîne du malheur, attachée à tes » pieds comme à ceux d'un forçat; qu'aucun pou- » voir humain ne puisse la briser ! . . . Va ! tu mérites » d'être rassasié de mépris, de honte, d'ignominie !. . » tu seras toujours vil, toujours avili! tes jours » s'écouleront dans l'opprobre; tu seras méprisé » des plus méprisables des hommes (i) ! O monstre ! » ton coeur est dénaturé!... Comme tu l'avais » oubliée I comme ton âme lâche et perfide laissait » effacer son image, quand, pour la venger, et te » montrer ta turpitude, le Ciel lui-même vient t'in- » struire!... Tu as écrit contre ses sœurs et ses » cousines (2)!... Va, va, elles ont lu ton crime sur
(i) £t cela s'est vérifié: les Nougaret, les Laharpe, les Panckoucke, les Laporte, les Defer, les Dhimery l'exempt, les Saint-Léger homme et fille, les Stouppe, les Bastien, les Flins^ les Foniams, les Âuxerrois en général, les Knapen fils, les Granger le comédien, les Fréron, les Geoffroy, les Roy ou, les Quillau oncle et neveu, les Auge, les Durosoy, les Rochelle mère et fille, les Carra, les Lebègue fille et mère, les Neville, etc.
(2) J 'ai supprimé ce trait, en recopiant : il faut cependant en donner ici une idée. Au commencement de Juillet, et pendant tout cet été, les demoiselles Baron et leurs cousines Bezanger, filles du procureur aux consuls, furent très calomniées par leurs déchirants concitoyens, sans doute à cause de l'accouchement de Madelon, dont Thérèse Bezanger
» ton front, dans tes yeux méthants et jaloux!... » O jeune et belle Berdon! ô jeune et naïve » Manette! vous m'avez rendu justice; je n'élais » digne ni de la lettre qu'elle m'écrivait, ni de ses * dons... Vous m'en avez justement privé... Ha! » ils me brûleraient les mains aujourd'hui si j'osais » les prendre... Te voilà donc? Regarde-toi!.,. 3> Est-il dans la Nature un monstre aussi capable
» de t'eflfrayer que toi-même?... Ho! ho! »
Je pleurais; je suffoquais... Un homme, que je pris pour un de ces misérables qui vont là chercher avec des 'servantes sans condition une crapuleuse
avait nommé la tille au baptême. Je fus moi-même entraîné dans un moment d'humeur, causé par leur excessive réserve (mais celle-ci était occasionnée par les mauvais discours), et j'eus, il faut le dire, la bassesse de faire contre mes belles sœurs et ma commère deux ou trois couplets infâmes, que je lus au seul ouvrier Fusier :
L'aimable Berdons, Jeune et si gentille, N'aimé les garçons Que pour la béquille.
Combien de berger, Pour ses divins charmes, A la Bezanger Refuse ses armes !
Elle lui montra; Mais étant moins belle, Elle ne sera Plus que maquerelle.
Je me couvre humblement de l'infamie que doit attirer ur moi cette exécrable chanson qui avait dix couplets. Elle est du 3 Juillet.
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volupté, mais qui était bien plus coupable, à ce que je découvris ensuite, m'entend, m'écoute, s'approche, et s'écrie : « Qui es-tu, ô toi qui exhales -9 ta douleur en reproches contre toi-même ?» Je fuis, tournant autour de la chapelle. « Qui es-tu? » répétait la voix qui me poursuivait. — a Un lâche ! » un infâme I » répondis-je en criant. — «Quel est » ton crime? — L'ingratitude! » m'écriai-je avec une force terrible. — « Tu as raison ! c'est un crime » horrible!... Comment le répareras-tu? — J'ai des » remords!... — Tu as des remords!... Que tu es » heureux,, d'avoir des remords!... Il y a vingt ans » que je n'en. ai plus!... Ho! s'il te reste un » remords, ne l'étouffé pas ! ... » Au même instant, une lumière part de la fenêtre d'un chanoine; le jet en était dirigé sur nous par une servante, que mes cris avaient eflfrayée. Il frappa sur un homme, qui avait la main sur le sein d'une belle brune, sa tante maternelle, mais cependant moins âgée que lui!... c'était M™® L3nird... (i), cette femme quelquefois érotifurieuse, comme Cléopâtre... Je frémis.. A quelques pas, la vacillante lumière me montra le riche Motré le marinier, avec une petite et jolie blonde,, que je ne reconnus pSis alors, mais qui m'ayant vu, répandit le bruit que j'avais eu les faveurs de M°** L3nird... Celle-ci, dans ses vapeurs hystériques, venait, dit-on, dans cet endroit, pour les
(i) Linard. Les chiffres correspondent aux voyelles a, e, i, 0, u, dans Tordre numérique. (N, de VÉd,)
calmer avec le premier venu, observant néanmoins de préférer les étrangers... Révolté de ce que j'entrevoyais, je m'élançai par la brèche qui donne dans la ruelle solitaire des Grands Jardins; je la parcourus cent fois, enveloppé dans mes pensées, et brûlé par l'amertume de mon désespoir et de mes remords... Chose étonnante ! la belle L3nird ne m'^en distrayait pas! Ce ne fut que dans la nuit que son idée me revint, et que... Mais voyez Mon Calendrier.
Je trouvai Madame Parangon seule. Je la saluai tristement, et je passais. « Qu'avez-vous ? » me ditelle. <c Je rougis de moi-même; Madelon est justi- » fiée! — Oui; elle l'est entièrement pour moi, de » ce soir... Fille aimable! » ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel; « que ne puis-je aujourd'hui te » voir heureuse!... -r- De ce soir?» repris-je; « c'est de ce soir aussi, qu'elle l'est pour moi ! — » Vous. savez donc?... » Je répondis trop vite: — « Je sais tout... — Quel parti allez-vous prendre? » — Je suis indigne de ses dons... — Je ne dis pas » que vous soyez indigne; mais j'approuve votre » délicatesse... Ha! combien elle en eut, cette » fille que je ne connaissais pas encore assez ! Ce » qu'elle a fait pour vous est au-dessus de toute » imagination... Et ses motifs sont plus beaux » encore... Mais elle était fille... — Ha! Madame! » vous ne connaissez pas tous mes torts !... — Il » est des torts qui cessent de l'être... » Elle ne m'avait pas compris; j'allais m'expliquer, lorsque j'entendis à la porte M. Parangon, qui prenait congé
de sa compagnie... Je me hâtai d'achever de passer*
Hol quel douloureux sentiment j'éprouvai, en jetant les yeux sur la fenêtre deMadelonI J'entrevis ses sœurs! Je poussai un cri déchirant, qui les efiraya... Elles ouvrirent la fenêtre. Je m'agenouillai pour leur demander pardon. Mais elles ne pouvaient me voir...
Lecteur, je ne pense pas que tu me croies superstitieux? Cependant ce que je vais te dire te surprendra; car mon récit va être aussi vrai que ton existence... Mes remords étaient sincères; ils le furent toujours... ils eflfacérent mon crime envers Madelon, envers mon épouse, et ce fut elle-même qui vint me pardonner. Je me couchais; mais en réfléchissant. Le mouvement extraordinaire qui venait de m'emporter, produisait une sorte d'afiaissement, je m'assoupis à demi deshabillé. Ma lumière finissait, et ne donnait plus qu'une faible lueur. Mes yeux étaient ouverts. Je vois une fille à taille de nymphe, plus grande que ne l'était Madelon, vêtue de blanc, avec un habit d'une forme que je n'avais jamais vue, et qui s'est réalisée depuis, par les lévites de nos Parisiennes, ce Ce n'est pas elle... » pensais-je; « elle n'est pas si grande... » Enfin, je vois son visage : c'était Madelon ! « Ha ! ma chère femme I » m'écriai-je, « comme vous êtes grandie?... Mais » vous êtes morte?... Chère ombre! que je t'em- » brasse pour la dernière fois! — Non; je suis » moi-même. . . Mon ami, tes larmes m'ont touchée.
» Mon cher époux! ne t'afflige plus!... Tes cris » ont pénétré dans le séjour heureux que j'habite.., » Ils ont troublé le repos que j'y goûte, avec » toutes les filles mortes au-dessous de vingt-cinq » ans. Nous y serons réunis un jour. . . « Je Técoutais transporté!... observant néanmoins, qu'elle avait parlé sans remuer les lèvres... Je veux la saisir, l'embrasser, persuadé cependant que c'était une ombre (i), prête à m' échapper... Non!... c'était
(i) Consultez encore ici l'Estampe : elle achève ce que je ne dis pas... Aujourd'hui que je suis plus instruit sur tous ces événements, je puis dire la vérité. On verra par elle combien j'ai eu de raisons pour donner à Gaudet d'Ârras, dans le Paysan-Paysanne pervertis, le rôle important qu'il y fait!... D'après tous mes renseignements, il paraît que le Cordelier avait suivi tous mes mouvements ; qu'il m'avait entendu, et qu'il avait tout arrangé, pour me donner une illusion quelconque, favorable à ses vues sur moi... Voici comme il agit. Il s'empara de la belle L 3 n i rd, habillée comme j'ai dépeint Madelon ; il l'introduisit par la porte de notre trempérie, dont il avait une double clef, de Taveu de M. Parangon ; il la fit monter et cacher au grenier, l'instruisit, et lui fit jouer son rôle, d'après les circonstances... Tout s'explique de soi-même. On sent' avec quel emportement devait se livrer une femme hystérique, dont le mari était absent depuis plusieurs années. Quelqu'un demandera quel intérêt avait Gaudet d'Arras à me procurer une femme et l'illusion ? Cette question ne peut être faite que par ceux qui n'ont pas étudié la nature humaine dans tous les états. Abstraction faite des vues particulières de Gaudet d'Arras, qui me voulait aguerrir, pour n'avoir plus à se cacher de moi, dont il voulait faire son associé, il avait encore deux autres motifs : celui des moines en général, qui sont devenus les tentateurs de l'espèce humaine; et celui des gens des villes médiocres sans spectacles, qui ont toute la grossièreté
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un être réel... Mes désirs s'allument : je veux jouir encore!... (Lecteur, tu frémis d*étonnement!...) et
mes vœuK sont comblés I Mon délire cesse : mes
yeux s'ouvrent (s'ils ne Tétaient pas auparavant); je suis éveillé enfin; et je vois M adelon s'éloigner majestueusement... Elle se retourna trois fois pour m'envoyer un baiser, d'un air riant et plein de charmes... J'étais resté debout, immobile, ravil La paix dans mon cœur était rentrée triste... J'achevai de me déshabiller ; j'allais me mettre au lit ; je voulus encore regarder par la fenêtre. Les deux sœurs de Madelon étaient à la leur. Je crus la voir au milieu d'elles, et je leur criai d'une voix étouffée : « Mesdemoiselles ! retenez-la ! retenez-la ! — Ha ! » c'est Monsieur Nicolas!... Qui? Qui donc? » me répondirent-elles... — « Elle... elle-même... Ha! je » m'aperçois qu'elle n'a été vue que de moi!... »
des campagnes, et tous les inconvénients de Toisiveté des grandes cités... Les Chrétiens ont beaucoup parlé contre les 3pectacles : ah ! de combien de vices ils ont préservé les grandes villes ! enlpre autres de la petite intrigue, de la petite méchanceté noire, du goût bizarre et cruel, comme celui qu'eut Gaudet d'Arras, d'humilier une femme mariée, surprise à son désavantage, et de la contraindre à servir ses vues, par les complaisances d'une catin. Si je ne connaissais pas Gaudet d'Ârras aussi bien, je ne lui supposerais que l'infâme motif d'avoir voulu se donner une scène brutalement voluptueuse : mais il avait les autres... O Jean- Jacques inepte, Jean- Jacques si mal à propos respecté, combien tu as dis de sornettes irréfléchies, sur le Latin, la Musique *et les Spectacles ? Tu n'as fait de bon, que ton Discours sur l'Inégalité, ton Hélotse, ton Contrat social et tes Lettres de la Montagne.
Et je me couchai aussitôt, sans regarder si je la reverrais.,.
Grand Dieu! soyez béni, d'avoir consolé, par cette illusion, un infortuné au désespoir ! Père de la nature. Être tout-puissant, dont ftous sommes tous sortis, combien de fois, depuis, n*avez-vous pas exaucé les vœux ardents que j'ai faits, l'œil fixé vers les astres émanés de votre substance!... Mortels, il est un Dieu; mais ce n'est pas celui des fables Juives et Chrétiennes; c'est l'Ordre, c'est la Raison éternelle; c'est le Dieu de la République Française! Bénissons-le; car il chérit particulièrement l'homme comme le chef de l'Animalité. Bénissons Dieu, ô mes semblables ! et aimons-nous les uns les autres, car nous sommes tous ses enfants...
Je disais que je me couchai. Je fus tranquille, depuis ce moment fortuné: plus de remords; mon épouse les avait chassés de mon cœur. J'étais convaincu de sa pureté, de son innocence : j'étais glorieux d'avoir été son mari. Tunique objet de sa tendresse. Ha! comme elle m'aimait!. que j'aurais été heureux!... Madame Parangon m'a souvent dit depuis, après que je lui eus raconté cette illusion, telle que je la savais alors, et mon Songe, qui va suivre : «Je vous regarde, mon ami, comme un être privi- » vilégié, que la Divinité protège spécialement : » cette vision en est une preuve... Non, vous n'êtes » pas un homme ordinaire!.,. » Femme céleste! c'était vous qui n'étiez pas simplement une femme, mais un êtie divin!... En vous perdant, j'ai tout
perdu!... Je vous mêlerai, ô Colette! à tous les regrets que je formerai! Je ne regretterai personne, que je ne vous regrette aussi. Quand il m'arrivera Un malheur, je vous regretterai ; car vous m'en auriez garanti : quand il m'arrivera un bonheur, je vous regretterai; car vous l'auriez senti plus vivement que moi! A mon dernier soupir, je m'écrierai : « Si Colette était là, je ne mourrais pas!... »
Je m'endormis paisiblement, et j'eus un véritable songe, dont le charme se fiit sentir encore aujourd'hui (j'étais dans ma dix-neuviéme année; et je suis dans ma quarante-neuvième, en composant; dans ma soixantième, en faisant la forme à la casse, le I" Mars 1794 (11 Ventôse). On le trouvera, tel que je le versifiai sur mon Quartus Codex, le 1 5 Auguste, à huit heures du matin, lorsque les idées en étaient encore fraîches et dans toute leur force, pages 12 18-19-20 du Drame de la Vie. Mais comme j'en fis le même jour un récit en prose plus intéressant, je vais l'employer.
SONGE OU J'AI VU NÀDEHOISELLE MADELON BARON morte le 11 Mars ijs^
(le plus infbnuné )our de ma vie!)
Les quatre premiers vers expriment que je savais que c'était un songe. ••
« J'étais dans un séjour charmant, où de jeunes beautés cherchaient â captiver mon cœur; lorsque tout à coup la scène change. .. On passa par un sombre
2l6 1753 — MONSIEUR NICOLAS
portique, dans une vaste boutique remplie d'objets lugubres. Use présente un spectre ! C'était un vieux prêtre, couvert d'une longue soutane de toile cirée, toute en lambeaux. Il me prit la main; je frissonnai... Cent portes ténébreuses s'ouvrent en gémissant... Il me pousse dans la plus obsCure, et me dit Adieu... J'avance, et j'aperçois la céleste lumière, dans un endroit délicieux. J'y vois Timandre » (c'était le nom que je donnais à Madelon dans mes vers, depuis qu'elle l'avait adopté dans sa chanson). « Je vole à elle : — « Ha! c'est vous que je re- » vois?... O ma belle Timandre! de mon cœur » amoureux, de mon cœur toujoui-s tendre, vous » seule avez les vœux; j'en jure par tous les Dieux, » le Maître du Tonnerre, la Déesse de la Terre, par » tous les immortels habitants des Cieuxs.. Et ce- » pendant je sais qu'à ma tendresse la mort vous a » ravie, à la ôeur de vos ans ; c'est dans un songe » qu'à moi vous êtes réunie; c'est par un songe » que je vous vois... O Timandre I ce sontles Dieux » et vous, qui tempérez l'amertume de mes maux, » et je préfère mon songe à toutes les réalités... » Chère ombre, permets que je t'entretienne I Daigne 3> me répondre I » Elle s'appuya sur moi d'une manière molle et voluptueuse (mais je sentais qu'elle ne pesait rien)... Telle je l'avais vue le 7 Mars... Elle me donne un baiser; ensuite sa bouche charmante daigne ainsi parler : — « Peut-être que toa » ardeur, morte avec ton amie, te fait offrir ton » cœur à ma sœur chérie?... O mon ami! con-
» serve-le moi fidèle... Dans ce tranquille séjour... » une ombre innocente... jouit des sentiments... » que les vivants conservent pour elle : ici le sort » doit nous réunir... à jamais... si ta constance le j» mérite. Tel est l'ordre du Destin,., que ton bon- JD heur et le mien... dépendent de toi... — Ha! » Timandre, » m'écriai-je, « c'est vous seule que » j'aime! Daignez encore me sourire! Que je voie » encore cette expression enchanteresse... de vos » traits!... » Madelon se baissa pour me baiser : car elle était aussi là fort grande ! Je m'élance dans ses bras. Une nouvelle jouissance unit encore nos âmes, et je m'éveillai dans Tivresse. »
Juste Dieu! dans quel état je me trouvai!...
C'était un mélange de langueur, de volupté, d'ivresse, deTegret, de douleur, de plaisir, de tous les sentiments fondus, combinés, mais séparément sensibles... Je saute du lit, je m'habille, et je cours écrire mon Songe, tel qu'il est versifié, sans réfléchir, sans raturer; en moins d'une heure, je fis prés de quatre-vingts vers. J'écrivis ensuite cette Note : « Die ij* Aug., h^ S^fere p^, lyj^ : nocte somniavi, ut narro. » Et plus haut, en marge de mes protestations, qui sont en petits vers : « Sic, o Magdelene ! sic adorabarisl et nesciebas/.., » Je mis, le même jour, une autre Note, au bas de son Éloge, que je lui avais donné en Janvier : « Ante me tant chara, tantque amata puella, mea conjux, die nefanda ii^ Marlii àbiit; et hpdie ip Augusti, in illusione atque somno bis vidi, emotione tanta, ut compesci nequeat, »
2l8 1753 — MONSIEUR NICOLAS
Je passai le reste de la journée du 1 5 dans une situation d'esprit qu'il est impossible d'exprimer^ J'allai à la voûte de Saint-Gervais ; j'y relus tout ce que j'avais écrit pour Madelon; je me pénétrai des sentiments qu'elle m'avait inspirés vivante... Cette crise dura prés de quinze jours. Mais elle ne fît que suspendre une explosion terrible !
Environ le 29 Auguste, jour de la fête de mon village (que je célébrai intérieurement, pour m'unir à la joie de ma famille), je commençai le plus important de mes Ouvrages en vers. Il me fut inspiré par Madame Parangon, pour laquelle je n'avais encore fait que deux bagatelles, rapportées pp. 121 5, 1216, 1217, 1219, 1220 du Drame de la Vie; je l'intitulai : Mes Fastes. J'y célébrais tout ce qui m'était arrivé de remarquable depuis mon enfance... Mais cet Ouvrage, de plus de quatre mille vers, lorsqu'il fut détruit, tomba sous la main fatale à^ Agnès Couillard, veuve de René Lebègue, qui en déchira les feuillets et les brûla, ainsi que les dates des temps les plus importants de ma vie, c'est-à-dire depuis le 11 Novembre 1753 jusqu'au 25 Mars 1754: c'est une perte irréparable pour ces Mémoires. Mon Poème commence par une invocation à Colette :
« Sois ma Muse; je ne veux pas être inspiré par une autre Divinité que toi! O Colette! Tu seras le terme su^ préme de tout ce que je vais chanter. Quand tu Vauras lu, tu me connaîtras; tu connaîtras , ô femme divine ! le cœur sur lequel tu règnes... Un jour peut-être je serai l'époux de ta sœur; je ne veux tromper ni elle, ni toi.
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Vous me verrei à nu toutes deux; et si je te convaincs que tu fus ma passion unique, tu diras à ton aimable sœur : « Ce fut mon bien; et je te l'ai donné »
J'y passais ensuite en revue tous les événements de ma vie, à peu prés tels que je les ai rapportés. Et je présume que c'est l'attention que j'y donnai, en les rimant, qui les a gravés dans ma mémoire. Il m'est impossible de suivre tous les détails où j'entrais ; trop de nuances m'échappent. Parvenu, après l'exposition de tous mes goûts pour les jeunes filles de la campagne et de la ville, au temps de ma passion pour Colette, je l'exprimais avec une énergie d'autant plus grande, que mon amour avait alors une violence qui amena la plus étrange des catastrophes. Je n'écrivais que dans les moments d'emportement, lorsque mes souflfrances m'arrachaient des larmes, ou que l'apparence d'un succès me transportait de la douleur à l'ivresse, de l'ivresse au délire...
Je trouve, au 3 1 Auguste, une Note, qui annonce le commencement de mes Fastes, et en donne les quatrq premiers vers :
Colette, sois ma muse^ au lieu des Sœurs trompeuses ; Il ne fâut point ici de déesses menteuses ; A mes Chants je ne mets que la naïveté, £t ma Colette est vraie, ainsi que sa beauté...
« O quam nunc hera Coletta mea formosissima infelici crucior amore!,,. Prohl subigendal Uror enim.,. »
Ensuite : « Adhuc non subegi. lo*^ Septembris... Non adhuc. 6^ Odobris. » Enfin, une Note étonnante, que je ne rapporterai pas encore... Cette dernière lîote annonçait que j'avançais dans mes Fastes, et que je les avais déjà portés à deux mille vers ; que j'en étais à mon séjour à la ville, et que je parlais de Madame Parangon. J'ajoute, en Latin, par une précaution nécessaire, à cause de Bourgoin, de Bardet et de Tourangeot, sous les mains desquels mes cahiers pouvaient tomber : oc Quant maie me gero! jEgroto, mœreo, Hera amorem dicere volvo... Quam formosa I quam hanc felicem, optatamque diem, qua illam habebo veneribusque potiar, voHspropero!,,,
» Inme toia tuens Venus, Cyprum âeseruit..., »
Le II Novembre, je trouve une nouvelle Noie, qui exprime l'effervescence la plus emportée : « A ut habere, aut mori/.., Hodie probam legendo, illa adstante, tania nobis fuit erotica rigiditaSy ut dorsum exeundo erigere nequebamus, » Je raconte ensuite comment Gaudet d'Arras étant venu le soir après souper, avec Manon Bourgoin, il fut très avantageusement parlé de Madelon Baron ; ce qui me flatta si visiblement, que Madame Parangon dit avec attendrissement que j'avais un bon, un excellent cœur... Nous eûmes alors un entretien métaphysique. Il fut question de la crainte que nous avons de la mort et de ses motifs. Gaudet d'Arras dit que cette crainte de la mort était absolument nécessaire, pour que les
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êtres animés prissent les moyens de se conserver ; la vie serait bientôt anéantie, si tout ce qui est vivant n'avait pas horreur de sa destruction. Il admit rimmortalité de l'âme ; mais il assura qu'il n'y avait ni enfer, ni paradis : « Lorsque notre corps a cessé » de vivre, notre âme dégagée, se voyant libre, est » transportée de joie, et s'étonne d'avoir aimé la » vie ! Notre existence libre me paraît devoir être de » deux cent cinquante ans, par des raisons phy- » siques ; nous ne pouvons probablement ranimer » que la matière qui composait la génération dont » nous faisions partie, et probablement cette ma- » tiére n'est entièrement dissoute, assez pour être » revivifiable, qu'après Tépoque que je viens d'indi- » quer. Les cent premières années de leur vie déga- )> gée, nos âmes sont heureuses et sans souci, » comme nous le sommes dans notre jeunesse cor- » porelle. Elles sont ensuite cent ans dans l'âge de 7i la force et du bonheur. Mais les cinquante ou » vingt-cinq dernières sont cruelles, par l'effroi que » leur cause leur retour â la vie corporelle. Le jour » de leur rentrée dans un corps est fixé; c'est le » dernier des deux cent cinquante ans. Mais ce que » les âmes ignorent, c'est l'état où elles naîtront ; si » elles seront maîtres ou valets, riches ou pauvres, » beaux ou laids, grands ou petits, bossus ou bien » faits, spirituels ou sots, honnêtes gens ou vo- » leurs, etc. Voilà ce qui les épouvante, et rend » très malheureuses leurs dernières années de spi- » ritualité! Nous ignorons, en ce monde, comment
» on est dans l'autre vie, parce que les nouveaux » organes que l'âme a reçus sont neufs et sans mé- » moire. Au contraire, l'âme dégagée se ressou- » vient de tout ce qui lui est arrivé dans sa dernière » vie seulement, et dans toutes ses vies spirituelles. »
Cette singulière idée noifs étonna, en scandalisant les dames, qui lui dirent qu'il sapait les bases de toute morale. Gaudet d'Arras se mit à rire. Il nous débita que toutes les idées des hommes sur le vice et la vertu étaient des folies; qu'i la vérité celle-ci était la beauté morale, et le vice la laideur ; mais que tous deux sont également nécessaires, pour qu'il y ait deux extrémités, comme une échelle de soixante échelons a nécessairement ceux du bout inférieur et ceux du bout supérieur; si vous prétendez en retrancher cinq ou quinze échelons, aussitôt après le retranchement vous aurez encore deux bouts, qui seront le vice et la vertu, jusqu'à la réduction de l'échelle à un échelon, qui sera moyen... Il nous dit qu'il avait fait, à ce sujet, une Juvénale intitulée Les Bulles de savon ^ dont il nous donna l'analyse. Mais comme cette pièce, rédigée de mémoire le lendemain et recorrigée en 1777 , est rapportée en entier dans LE Paysan-paysanne, VIII« Partie, p. 420, je n'en parlerai pas
Madame Parangon parut très fâchée qne j'eusse entendu cette conversation; elle la rompit le plus tôt possible, et ne permit plus qu'il s'en tint de pareilles en sa présence. Mais Gaudet d'Arras m'endoctrinait en particulier.
QUATRIÈME ÉPOaUE — I753 22 J
Ce fut le lendemain 12 Novembre, que, désolé de me consumer d'une passion inutile, dangereuse, autant que criminelle, je résolus d'occuper mon cœur de la jeune Edmée Servigné, et de lui faire Tamour pour le compte du plus jeune de mes cousins. J'avouerai ici (car je ne dois rien taire) que je ne réalisai que trop ce projet; mais je proteste que je n'eus aucune idée de tromperie ; je fus seulement emporté par ma passion pour les femmes et le plaisir... J'exprime mon anxiété par ces mots :
« Servinaam hodie vidi, ac amare , hlandirique, tropter singularem formant condbor : nam eresidonices epulas sunt amores pro hera^ ob tnuîtîpHciores difficuliates (a), »
C'est environ au 20 Novembre que commençaient les Notes régulières et suivies qu'on m'a enlevées; car je retrouve encore, dans la dernière de celles disséminées à la fin de mon Quartus Codex, que le 19 Novembre, repartirent pour Paris la mère et les sœurs de M. Parangon. Je m'en réjouis : «r Gaudeo; nam mibiforsan impedimentum fuere, Sola e longinquo nonjuit hera. »
Toutes les dates suivantes sont enlevées ; mais je me rappelle parfaitement celle du 27 Novembre,
(a) Eresicionias epulas : où diable l'Auteur a-t-il pu prendre le premier de ces mots ? En tous cas, il le faudrait au nominatif pluriel , non à l'accusatif. On devine toutefois qu*il s'agit de nourriture irritante, <— éréthisme; »
(N, de rÉd.)
écrite le 28 matin : « Ahieram post colloquium cum Gaudao Arrasio et Goiona Hollierea ancilla, quant mihi prostraturiebat. Amore, Furiisque agitaius, in horreum sto, immobilis ut milvus alaudam conspicietis tremulam (nant Coletta cubare sola decreverat^ absente Parangone). Et sic dico : « Abest Gigas : Arrasii mo- » nitiones sequamini I Audeamus I Audaces (ait) For^ » tuna juvat... » Statim excaîceatus fereque nudus operte descende, pessulum gradatim ac sine strepifu verra; ad cubiculum Diana prof anus Actaon pervenio, temerariasque manus intra lintea demissas, ad formosos artus admoveo, Semi^expergefacta submissa voce clamât : — « Ecquem? ecquem audio? » Sileo^ non ausus nefanda verba proferre, Manum extendit, susurrando : a Felem? felem?...y> Ego ventre humiprostratOy corpus paulatim attollo, et ausculto, Quieti redditam, illam semi'Somnus capit. Et redeunt ad facinora patrantes manus. Suspirat.., Timui,,, Adjanuamserpo, révolutoque gradatim pessulo, redeo ad cubicularium, aliquid novi tentaturus. Non opportune,.. Ad meum horreum iimidus tandem evasi. Sed vix tremulans in scalas eram, quum audiverim tintinnabulum Colettam moventem. Surrexit Antonella^ et cum adoranda hera reliquam noctem virginiter œmplevit. Ego vero non hanc totamperdidi noctem : nam Arrasio curante, Goionam ancillam terno coitu sum locupletatus... Hac heriy 28 Nov. ij$} (a) , »
(a) Voir ce même Récit, en Français, page 232.
(N. de VÉd.)
QUATRIÈME ÉPOQ.UE — 1753 22$
M. Parangon était parti le 27 pour Vermenton ; je l'ignorais. Gaudet d'Arras était venu me voir, et m'avait dit en riant : « Voilà une belle veuve I » Je ne fis pas attention à ce mot. J^étais préoccupé de l'idée qu'il avait voulu dire : « Si cette femme » charmante avait perdu son mari, cela ferait une » belle veuve!... » Le soir, à souper, je m'étais trouvé seul avec Madame Parangon , le prote ayant été retenu chez son oncle avec Gaudet d'Arras, et peut-être par ce dernier. Bardet était parti avec M. Parangon. On avait envoyé inviter la belle veuve; mais Gaudet d'Arras, tout-puissant dans la maison, avait retenu la servante. J'ignorais tout cela. Nous causâmes, après souper, Colette et moi; il y avait prés de trois mois que nous n'avions eu d'entretien particulier. Colette me dit : « Voilà une grande » solimde, après avoir eu tant de monde toute » l'automne... J'avais eu envie d'envoyer mes » sœurs à Paris, avec la mère et les sœurs de » M. Parangon ; ce sont des personnes âgées, sûres, » de mœurs excellentes. Une raison m'en a empê- » chée : elles ont beaucoup vanté Parangon le « neveu, fils du fi-ère ; ensuite elles ont affecté de » louer Fanchette, qu'elles ont vue, à leur voyage » chez mon père, et que je n'ai pas voulu Ëdre » venir ici, sous prétexte que tous les lits étant » pris, Fanchette n'aurait pu coucher dans la maison. » Je ne goûte pas l'alliance qu'on parait désirer » dans la &mille Parangon, par bien des motifs, 9 dont vous connaissez le plus fort... » Je m'in-
clinai. Toinette ayant desservi, nous nous assîmes auprès du feu.
« Ma belle-mère et mes belles-sœurs, » reprit » Colette, « ne vous aiment pas. Je vous le. dis, » afin que vous ne preniez pas garde à quelques brus- » queries de M. Parangon; sa mère et ses sœurs » l'ont un peu indisposé contre vous. — Hé mon » Dieu! leur ai-je manqué en quelque chose? C'est » sans le vouloir. — Oui, vous leur avez manqué... y> Mais ne soyez pas surpris de ce que je vous dis » là ; c'est par vos sentiments sur la soumission que x> les femmes doivent à leur mari , que vous avez » déplu aux deux demoiselles Parangon; ce sont » des Parisiennes, aux yeux desquelles un homme » qui pense et qui s'exprime comme vous l'avez fait » plusieurs fois en leur présence sur cette matière, » est une espèce de sauvage, de grossier, d'homme » sans mœurs. — Je l'ignorais; je me serais tu. — » — Vous n'y auriez pas gagné davantage, » dit Madame Parangon en souriant. — « Ont-elles » donc un autre sujet de plainte ? — Non ; du moins » qu'elles aient donné; mais je présume qu'elles ne » vous croyaient pas sincère; car elles parlaient » beaucoup de votre adresse, de votre finesse..: » Heureusement je vous connais, car elles m'au- » raient efîrayée... Si vous avez quelque mérite, » quelque esprit, ce n'est pas l'adresse, encore » moins la finesse ; je vous crois les défauts opposés. » Mais enfin, elles vous regardent comme fin, rusé, » adroit et dangereux. » (Je me mordis les lèvres.
dUATRlÈME ÉPOQjUE — 1753 227.
et j'avoue la pensée qui me vint : w Ha ! si je pou- » vais leur enlever celle qui fait leur gloire , et qui » est si fort au-dessus d'elles par son mérite, sa » beauté, leur haine ou leur amitié , leur estime ou » leur mépris me seraient bien indifférents I ») — « Vous rêvez? » me dit Colette. — Oui, Madame;
» je suis fâché d'avoir déplu à ces trois femmes
» Mais, qu'y foire ? : — Rien ; les voilà parties , sans » emporter la satisfaction qu'elles espéraient... de » surprendre un entretien, ou quelques marques » d'intérêt... qui ne sont pas dans mon caractère... » Tâchez seulement de vous concilier un peu » M. Parangon; M. d'Arras peut nous y servir,' et » c'est un homme qu'il faut que nous ménagions, » malgré le danger de ses principes. — Je n'espère » y réussir, Madame, que par le moyen que vous » venez de m'indiquer, puisque les autres ont été » inutiles... Quant à vous, il m'est impossible de ne » pas toujours vous marquer le respect et le zèle » qui sont dans mon cœur. — Et c'est tout le con- » traire! » me dit-elle en rougissant un peu, et je vis par là qu'elle ne m'avait pas dit tout ce qu'elle savait. — « Quoi! Madame... Il en sera ce qu'il » pourra; mais c'est l'impossible... — Je veux dire » que vous... évitiez de montrer tant de feu, lors- » qu'il s'agira de me louer;... et même lorsqu'il y> faut exécuter... quelques-uns de mes ordres... » Laissez faire Bardet, Tourangeot, Toinette, quand » c'est à eux que je me suis adressée; ne renversez » pas tout le monde, pour aller où je ne vous envoie
» pas ; vous avez un jour culbuté mes deux belles- » sœurs sur leur mère. — Je ne m'en suis pas » aperçu, Madame. — Je le sais. — Je m'imposerai » cette contrainte... douloureuse, Madame... Puis- » que vous me l'ordonnez, sans doute il le faut? » — Oui, il le faut... Ce n'est pas tout; j'ai un con- » seil à vous donner... Mais il me coûte... Je... » ne voudrais pas, à cause de mes vues, auxquelles je » tiens... beaucoup... que... vous... retrouvassiez... » une seconde Madelon; mais un amusement bon- » nête , feint plutôt que vrai , qui éloignât les idées » de M. Parangon au sujet de... ma sœur Fau- » chette... Quand il s'agira du mariage, je saurai » comment faire... J'y compte à présent que j'ai » l'aveu de mon père, et... qu'Emilie est mariée... » On rie peut rien regretter quand on a perdu. . . sans » ressource... Emilie et Madelon... — Emilie La- » loge?... Hé! Madame? comment... — Je sais » cela... — Je n'ai jamais adoré que... — Je le » sais » interrompit-elle vivement; « aussi l'objet » de votre passion y réfléchirait-il à deux fois, s'il » était à marier. Jamais la passion, dit mon père, » n'a rendu un mariage heureux. Vous l'auriez » été avec Madelon, qui n'avait été que votre confi- » dente et votre amie ; vous le serez avec ma sœur ; » parce que votre passion ayant un autre objet, le )> goût qui vous déterminera au mariage avec elle, )) est de nature à ne jamais s'éteindre. Et, s'il faut » vous le dire, cette raison a déterminé mon père, » auparavant parfaitement instruit. — Madame, »
rêpondis-je profondément étonné, « disposez de » moi; je jure de vous abandonner sur mon sort la » même direction qu'à Dieu même. Je suivrai vos » intentions, autant qu'il sera en mon pouvoit-; » mais quelque chose qui arrive, soyez assurée » qu'un mot me rappelle à vos ordres, en adorateur » dévoué. — Adorateur? non. — Je ne suis ni » vil, ni rampant; je suis fier avec les hommes; » mais je suis glorieux d'être l'adorateur d'une » femme que j'.... honore. » (C'était un autre mot que je voulais dire.)
Toinette entra; Madame Parangon la fit asseoir à côté d'elle et continua de me parler. — « Je connais » vos sentiments ; ils sont honnêtes, et ne peuvent » m'ofienser; mais Toinette sait tout ce qui s'est » dit ? — O mon Dieu oui, je le sais, et je ne con- » çois pas comment des demoiselles d'âge et d'es- » prit peuvent avoir de pareilles idées ! jusqu'à dire » un jour à Monsieur, là, tenez, là, que Monsieur » Nicolas était amoureux fou de Madame 1 ... Il n y » a pas de sens, seulement! » [Je rougis, en pensant : oc Elles ne manquent ni de pénétration, ni » d'esprit; mais je croyais, moi, que j'en avais » davantage, et que je m'observais mieux 1 »] « Aussi Monsieur leur a-t-il bien dit, » continua Toinette : « J'ai de trop bonnes preuves du con- » traire, pour en rien croire, à moins qu'il ne soit » amoureux fou de trois ou quatre à la fois ; car je » lui sais trois maîtresses, sans le casuel... » [Ici, Madame Parangon ferma la bouche à l'innocente
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Toinette, qui répétait ces expressions, sans en con* naître la force.] « Oui, Madame, elles ont dit ça, et » Monsieur leur a répondu ce que je vous ai dit . . . » Il faut avoir l'esprit bien de travers I... Et puis, » est-ce que nous ne savons pas ce qui en était » avec M"« Madelon, quand elle vivait?... Hol si je » n'étais pas fille, et que j'ôsâ^^ parler à Monsieur, » j'sais bien ce que je lui dirais. — Vous savez, » Madame, » dis-je alors, ce quelles sont mes vues » et mes espérances : ainsi, je m'en rapporte à votre » justice? — Quant à moi. Monsieur; » répondit Colette, « soyez sûr que je sais à quoi m'en tenir... Mais lisons quelque chose. » Et elle me donna Racine. Je lus Phèdre, qui fit une impression prodigieuse sur la naïve Toinette I Mais une réflexion, qu'elle tira du fond de' son innocence, effraya Madame Parangon : « Une femme... aime donc... » un autre que son mari?...» D'un autre côté, l'admiration de Toinette pour moi, dont elle croyait tenir tout le plaisir que lui faisait la lecture, m'a fiiit comprendre depuis combien on aimerait les acteurs et les actrices tragiques, si leurs mœurs étaient plus dignes de leur état, et qu'ils se séparassent à jamais des baladins... Toinette était si pénétrée, qu'au moment où je me retirai, elle me baisa la main, ea me disant : ce O mon maître! » lirai-je comme vous un jour?... »
En passant devant la tremperie, j'entendis quelque bruit... J'allai voir ce que c'était, et j'aperçus Gaudet d'Ârras. Je présumai qu'il nous avait écoutés. Mais
QJJATRIÈME ÉPOaUE — 17$ 3 23 I
comme il avait une clef, Ton n'avait rien à lui dire. D'ailleurs, il paraissait entrer. Il me dit qu'il avait quelque chose à me communiquer. Ce ne fut qu'une longue confidence, relative à la belle HoUier ; mais tellement savoureuse que j'en étais tout ému, en le quittant... Je montai, absorbé dans mes réflexions. C'est à cet instant que commence ma Note Latine (i). J'avais cru voir de l'humanité dans les regards de Madame Parangon ; j'étais enflammé par la vue de ses charmes, et peut-être, sans la présence deToinette, me serais-je émancipé... Je brûlais... Je m'arrêtai à la porte de mon cabinet... Je pensai à ce que je pouvais faire, en l'absence de M. Parangon;... à mon entretien avec Colette;... à la lecture de Phèdre;... au discours de Toinette; aux peintures que venait de me faire Gaudet d'Arras;... à ce mot: « Voilà une helle veuve l • — a II faut être heureux! » m'écriai-je; « elle est trop » belle, pour que jamais il me vienne des remords.. . » Elle ne veut pas... que j'aie une autre Madelon... » mais un amusement honnête... Il n'en faut pas » douter, c'est... elle!... Qui serait-ce?... Elle ne » veut pas d'une nouvelle Madelon... Ha oui! sa » bonté est égale, surpasse... comme Madelon, elle » veut me préserver des écarts solitaires et du liber- » tinage... Allons! elle m'attend... Épargnons sa » pudeur... pas un mouvement qui puisse la bles- » ser... Possédons, avec respect, cet objet sacré...
(i) Voir plus haut, page 224. (N, de FÉd,)
» Feignons de croire qu'elle ne s'est pas éveillée. . . » Voilà les réflexions qui me déterminèrent à la plus audacieuse des entreprises...
Je descendis enivré d'amour et d'espoir... Je n'avais pas des idées bien nettes de ce qui allait arriver... Nu en chemise, malgré le froid qu'il faisait, je traversai la cour; je brûlais... Parvenu à la porte de la salle, qui, de ce côté, ne fermait pas en dedans, je tournai le bouton si lentement, qu'il ne fit aucun bruit. J'entrai; je refermai la porte avec autant de précaution... Guidé par la faible lueur d'une veilleuse, j'allai nï'agenouiller auprès du lit de Colette... Je cherchai à la toucher. Mais cette femme modeste, quoique couchée seule (c'est une remarque à laquelle je m'arrêtai), avait la gorge et les autres appas exactement voilés... J'étais dans une<errible situation!... Elle s'éveilla : elle étendit la main, en disant : « Chat! Chat!... Qui est-ce?... » Puis, par réflexion, elle dit : « Toinette ? Toi- » nette ?. . . » Je me couchai sur le ventre, et son bras, quoique étendu vers moi, ne m'atteignit pas... Si elle m'eût touché, que fût-il arrivé?... J'en frémis encore!... Elle m'eût pris pour un voleur; elle aurait eu peut-être une frayeur dangereuse ; elle eût crié, au moins sonné! Tourangeot, le prote, Bardet, Toinette, Jean Lelong seraient accourus; j'aurais été rencontré... J'étais perdu pour jamais... Hol comme mes frères eussent triomphé! Quelle douleur pour mes parents!... Voilà les idées qui m^effi-ayèrent ensuite. Mais dans l'effervescence de
Taction, je n'y pensais pas. [Et voilà comme se commettent les premiers crimes]... Elle se recouvrit. J'attendis qu'elle fut rendormie; ce que je reconnus à sa respiration, et je cherchai à lui prendre un baiser... Je ne pus y parvenir; je l'aurais éveillée, à cause de sa position... Un peu de calme ramena une étincelle de raison. Je sentis qu'il fallait me retirer, sans tenter une entreprise que je désespérai de voir secondée; elle me parut folle, impraticable.. « Je rouvris la porte, et la refermai, sans faire de bruit, et cela par la seule lenteur du mouvement... Il y a beaucoup d'apparence que Colette m'entendit ; car elle me donna le temps de remonter, avant de sonner Toinette, qui couchait dans la cuisine, séparée de la salle par une partie de la cour... Cet ange, cette femme adorable ne dit rien à Toinette ; elle la fit coucher avec elle le reste de la nuit, r
Cependant, jetais parvenu à mon cabinet, et je me remettais au lit. Malgré le froid et ma nudité, la sueur s'échappait de chacun de mes pores. Je me couvris. Mais bientôt glacé par la crainte, je tremblai comme lorsqu'on a le frisson : mon tremblement était si violent, qu'il donnait le mouvement à mon lit. Que d'idées eSrayantes se présentèrent alors I Je sentis toute la grandeur du péril que je venais de courir I Je songeai peu à celle de mon forfait... Hélas I un degré d'exaltation de plus, ou dans une autre saison peut-être, j'employais la violence, je me perdais, et l'objet infortuné de mon insurmontable passion... Où ne nous conduisent pas des sen-
titnents nourris avec trop de complaisance ; excités, entretenus par les vers que je composais journellement pour les exprimer ! La peine qu'ils me donnaient semblait se changer en chaleur; elle doublait la force de ma passion. . .
J*étais enfin calmé, et je succombais au sommeil, lorsque j'entendis un crépitement léger, comme lorsqu'en marchant doucement, on écrase des atomes de sable. J'écoute... On ouvre ma porte fermée avec un simple petit loquet de bois. On entre. La lumière de Toinette, qui, en ce moment, entrait auprès de Madame Parangon, donna un jet de lumière, qui me fit distinguer une jeune personne de la taille de Colette, en petit corset de basin... On laissa tomber sa jupe, et l'on se mit dans mon lit, en bas et en corset. Je n'étais pas garçon à m'efirayer d'une pareille visite: mais j'étais dans une étrange perplexité !... Je voyais bien là du d'Arras; mais avec qui étais-je? Il m'en passa dix par la tête : mais non pas celle qu'on voulait que je soupçonnasse. Je pensai à M"« L3nird, à M^^ HoUier, à Toinette, et même à Berdon... Quand elle s'en alla, je reconnus Goton Pouillot^ cette appétissante chambrière de la seconde... O Gaudet d'Arras ! tu employais trop de moyens pour une corruption qui marchait seule ! . . .
Le lendemain, Colette ne me dit pas un mot de relatif à ce qui s'était passé la nuit : si elle me soupçonnait, elle avait trop de pudeur pour en laisser rien paraître... Elle ne fit aucune confidence ni à
Toinette, ni à Bourgoin, ni même à Manon son amie. Mais le soir, elle pria cette dernière, devant moi, de venir coucher avec elle, durant l'absence de M. Parangon. C'était encore une bonté de choisir Manon Bourgoin; en cas d'une nouvelle imprudence de ma part, c'était une double amie, incapable d'indiscrétion avec d'autres que Gaudet d'Arras, mon conseU.
Voilà quelle fut la marche et Tissue de mon premier attentat, terrible par ses suites, bien plus qu'il ne le parait en lui-même. Il me persuada que Colette m'avait reconnu, et qu'elle était indulgente... Et la brèche que Gaudet d'Ârras avait faite à mes mœurs, par les plaisirs qu'il m'avait procurés, après mon audacieuse entreprise? Il me traitait comme un jeune chien : il me donnait la curée d'amour, pour m'affriander à là chasse.
Quelques jours avant ma témérité^ j'avais rimé, dans mes Fastes, une déclaration de mes sentiments à Colette. Je me proposais de l'imprimer, de la coller dans un livre qu'elle lisait souvent, de façon qu'elle l'y trouvât placée comme un feuillet ordinaire, formant suite et reprise avec le reste. Je pensais que Madame Parangon s'émerveillerait de trouver là des vers qu'elle n'y avait jamais vus; je présumais qu'elle m'en parlerait, que je lui lirais mes vers avec chaleur, et que ma déclaration serait faite. Rien de tout cela n'eut lieu. Les bruits qui avaient couru dans la famille Parangon m'épouvantèrent, et mon premier attentat acheva de m'in-
timider... On voit, par ce récit, dans quelle agitation j'étais alors : car je ne passerai rien ou presque rien ; ce n'est que par là que je puis être utile.
J'inscrivis, le jour suivant, dans mes Fastes, tout ce que j'avais osé. L'importance du secret était extrême ! Mai? je ne pouvais m'empêcher d'écrire : je ressemblais au barbier du roi Midas; je ne voulais pas de confident vivant, et je ne pouvais me passer des confidents inanimés, qui devaient me retracer un jour ce que je ne voulais jamais oublier. Je trouvai heureusement, dans le grenier, une cachette sûre, entre la calotte de l'escalier et les tuiles : c'était là que je déposais mon quatrième Cahier, dés que je cessais d'écrire.
D'après tout ce qu'on vient de lire, peut-être tazera-t-on Madame Parangon d'imprudence ? Peutêtre la croira-t-on disposée à l'indulgence pour ma passion?... Qu'on suspende son jugement, il serait téméraire et précipité. On appréciera cette admirable femme, lorsqu'on aura vu' toute sa conduite. L'attention n'a pas encore longtemps à se soutenir... On admirera bientôt dans Colette un être plus parfait que ne semble le comporter l'humaine nature, et l'on ne sera pas étonné, lorsqu'on me verra quelquefois douter si elle est une femme, ou si le Ciel protecteur m'avait envoyé, pour me diriger, un ange sous la forme humaine... On saura tout ce qu'on pourra savoir d'elle, lorsqu'on sera parvenu à l'année 1757.
Je viens d'entrer dans ma vingtième année; j'y
étais depuis cinq jours la nuit de mon attentat... Si Madame Parangon ne parut pas disposée à me parler, de mon côté, je l'évitais, sans affectation. Le soir, la voyant avec Manon Bourgoin, je sortis après le souper, et j'allai me promener, à la faveur de l'obscurité profonde qui régne dans une ville non éclairée. De tumultueux mouvements m'agitaient : mais ils étaient d'une nature différente de ceux du 14 Auguste ; les effets ne pouvaient être les mêmes. J'errais, concentré, sans savoir où j'allais. Je m'égarai jusqu'à la demeure d'Edmée Servigné. On y voyait de la lumière; mais je ne frappai point; mes lèvres étaient serrées ; je sentais de la répugnance à parler, comme l'hydrophobe la sent à boire. On parlait chez elle: je ne me sentais pas curieux; j'écoutai malgré moi. « Il est descendu la nuit; il » est entré, s'est mis dans son lit. Elle s'est éveillée » qu'il l'étouffait... Elle a crié! — C'est moi! c'est )) moi! lui disait-il... Elle a pris sa mule, qui était » sur une chaise, et elle lui en a donné, jusqu'au )) temps qu'il ait lâché prise. Le talon lui a fait une » marque sur le nez; si bien qu'il est reconnais- » sable... 11 est sorti par la fenêtre basse, qu'il avait » ouverte pour entrer... Si son mari savait çal... » Je frissonnai! pensant que mon aventure défigurée était déjà connue... — « Mais non! » pensai-je en me rassurant, « c'est l'impossible... Écoutons. — » Ces imprimeurs sont si libertins! » continua la vigneronne, qui parlait aux deux jeunes Servigné, <c qu'on ne devrait pas en prendre en pension chez
3> d'honnêtes gens ; car ils troublent la maison et » tout le voisinage; on dirait des cerfs en rut; tout 3> leur est bon. — Ha! », dit Catherine, « nous en » connaissons un, ma sœur et moi, ben joli garçon ! » pas capable de ça. — C'est peut-être lui! » dit la narratrice; « car je tiens ça de Madame Yeury, femme » du compagnon de rimprimerie qui demeure dans le » Grandcaire, et cousine du maître, qui dit que c'iui- » là a Tair ben bon enfant. — Comment qui se » nomme c'iui qui a fait ça? » demanda Catherine. — « r se nomme... Attends... je savais son nom... » Gôné,.. oui, Gonnet,,. — Hé ben, c' n'est pas le » note, qui s'appelle Monsieur Nicolas. — Ho non ! » c'est Gonnet, c'iui-là à qui c'est arrivé c't été; )> tenez, vers la mi-Âoût. »
Ce récit suspendit un peu ma rêverie profonde. J'admirai comment deux aventures presque semblables étaient arrivées dans la même ville, la même année, dans la même profession ; et cette comparaison refroidit ma douleur ; elle diminua l'horreur que j'avais de mon action, tant l'exemple du vice est dangereux!... J'ai depuis compris par là comment les raisonneurs, les épilogueurs ont si peu de sensibilité; ils comparent, au lieu de sentir!... Je m'en revins beaucoup plus calme. Ces sortes de pierres d'achoppement, qui semblaient heurter ma douleur ou ma joie, mes remords ou mes bons propos, se sont presque toujours ainsi rencontrées dans le cours de ma vie.
Le lendemain, je dis à Gonnet, en riant : — « Je
» sais de vos nouvelles... » Il rougit. — « Parlez » bas!... Qu'est-ce que c'est?... — Au sujet deMa- » dame feannin, femme de l'ancien cuisinier du » Séminaire. — Parlez bas !... Qui vous l'a dit? — » Personne. — Comment, personne ? — Non, per- » sonne; et je le sais : vous êtes entré dans sa 3) chambre par la fenêtre basse qui donne sur la rue » Cloche-Bleue : vous avez... Il était temps qu'elle » s'éveillât... Et cette marque, que vous avez por- » tée au nez... que vous y portez encore, vient des » coups de talon de sa mule. — Au nom de Dieu ! » dites-moi qui vous l'a dit? Cela m'importe beau- » coup? — Personne; je le sais par hasard. — » -^ C'est assez badiner : je vous en prie? — Per- » sonne d'ici ne le sait : mais voyez Madame Yeury, » et recommandez-lui la discrétion... Elle ne me l'a » pas dit au moins I vous savez que je ne lui parle » jamais. — Quoi? elle saurait... — Oui, elle le » sait... — Si elle était ta seule, » reprit Gonnet, « je pourrais la forcer au silence; je sais tout ce qui » se passe, quand elle vient ici voir Monsieur Paran- » gon... Elle monte à son cabinet; et ce n'est pas » pour enfiler des perles... Si je voulais parler, je » la ferais rincer par son mari, qui n'entendrait pas » raillerie. — Voyez-la; intimidez -la : elle a raconté » l'aventure à une vigneronne du Grandcaire : c'est » tout ce que je puis vous dire... Quant à moi, je » vous réponds de ma langue. — Je n'ai pas le » moindre doute sur vous, » répondit Gonnet; « s'il n'y avait que nous deux qui le sussions, je ne
» serais pas inquiet... Je la verrai... Je vous avoue » que depuis cette trahison, je ne vais plus chez » Madame Jeannin; elle m'avait réellement donné » rendez-vous. Mais elle avait apparemment changé » d'avis, dans Tintervalle de la parole à la tenue... » J'ai à présent la petite Tonton Lenclos, nièce de la » Yeury.Vous la connaissez; c'est une blonde, mais » très amoureuse... Elle n'est pas difficile avec moi; » mais elle a rebuté Fusier, qui s'y prenait trop » grossièrement... Elle a une amie, que je vous » procurerai, si le cœur vous en dit. Nous ferons » de petites parties secrètes ; car vous êtes tranquille, » et je ne suis pas bruyant. » Je remerciai Gonnet de ses oôres, sans les accepter^ ni les refuser. Les refuser; je n'avais garde! en cas d'accident, il était bon que j'eusse toute prête l'apparence d'une aventure.
C'est ainsi que je fus distrait de mes remords. Et ce ne fat pas tout. Le jour du retour de M. Parangon, je m'oubliai dans mes rêveries solitaires, dont il fat le sujet (car, malgré ce qu'on a vu, j'ignorais la conduite abstème {a) des deux époux l'un avec l'autre). Lorsque je yins pour rentrer, la porte était fermée. Je me gardai bien de frapper! Je courus demander Gaudet d'Arras, pour avoir une clef de la tremperie. Je ne pus pénétrer jusqu'à lui. A mon retour, j'aper-
{a) Abstème, qui se prive de vin. Le sens littéral de ce mot est ici fort étendu. (A^. de PÉd,)
çus Gaudet (a), auquel Marie ouvrait [sans bruit. Je courus lui peindre mon embarras... — « Parbleu! ^ tu coucheras avec moi. » Nous montâmes à son donjon; nous nous couchâmes, et après quelque babillage, nous nous endormîmes... Vers les deux heures du matin, m'étant éveillé, je me trouvai seuU Je ne savais ce qu'était devenu mon camarade. Je l'appelai à demi-voix... Sûr que j'étais seul dans le donjon cléral, je me lève, je descends au second, je pousse du doigt une porte qui cède, et j'entre, dans le dessein de m'amuser et de rire de la frayeur que j'allais causer à Marie. — « Est-ce vous? » me diton fort bas. Silence de ma part. Je m'avance auprès du lit, guidé par la voix. — « Je ne veux pas I » dit une voix qui m'était parfaitement inconnue. Je me misau lit, malgré cette petite façon, après m' être assuré qu'on y était seule. Je croyais jouer un bon tour à Gaudet, et je me promettais de bien rire, quand il allait venir me surprendre... Cependant j'étais auprès d'une fille qui avait beaucoup d'embonpoint, et qui, après quelques baisers, laissa les façons, et me traita en homme attendu, désiré. Je fils tenté d'être généreux, de me découvrir. Mais je fus d'abord retenu par la crainte de mortifier la fille. Cette crainte fut même si forte, que je remplaçai entièrement Gaudet... Je fus surpris de la perfection des appas qu'on m'abandonnait!... A tout mo-
(d) Gaudet (de Varzy), clerc de M« Minon.
fN. de PÉdJ
ment, il me venait dans l'idée : Mais avec qui suis-jel... et où donc eslGaudet!... J'aurais d'abord voulu qu'il me trouvât à sa place. Mais bientôt je craignis : la Nature parlait fortement, et je réexerçai les droits de mon hôte... Je l'attendis plus d'une hjeure dans cette douce occupation... Je quittai enfin la fille, et je remontai. A mon grand étonnement, le lit était encore vide. J'avais eu l'idée, en quittant la fille, que peut-être Gaudet m'avait précédé, ou que son absence n'était occasionnée que par un besoin pressant, etc. ; mais ne le trouvant pas à mon retour, je fiis convaincu qu'il avait une autre fortune. Et quelle était-elle? Il n'y avait dans la maison que Marie et la maîtresse... Vers les six heures et demie, avant la petite pointe du jour. Gaudet revint. Je l'entendis et feignis de dormir. Il se coucha doucement; mais une fois dans le lit, il ne se gêna plus. — « As-tu bien dormi? » me dit-il. — « J'ai fait la nuit d'une pièce, à ce que je crois. » — Haï haï tant mieux! j'avais peur que le chan- » gement de gîte ne troublât ton sommeil. » Il en resta là, et je fiis aussi discret que lui. Nous nous levâmes; je rentrai chez nous, et j'allai me mettre au travail.
A midi, en sortant de table, j'avançai jusque chez M. Minon, pour examiner les physionomies. Tout en arrivant, je vis deux filles, une grosse maman firaîche et jolie, qui paraissait fort éveillée, et la Marie. Je demandai à Gaudet si cette jeune ''et jolie fille avait couché à la maison ? — Oui , » me dit-il
•en secouant la tête. Et il me mena un peu à l'écart. « C'est une fille qui arrive de Paris, où elle sert » chez un avocat, frère de nos daronnes (a), Madame » Minon et Madame Parangon. Elle doit loger ici )) une huitaine de jours. Elle m'avait donné parole; » mais elle se moquait de moi; elle a tout dit 9 à Marie, qui est jalouse à cause de ce que tu sais ; » si bien qu'elles ont changé dé chambre et de lit; » la fille de Paris a été coucher au second. J'ai été j» attrapé, comme tu vois, et il a fallu que je res- » tasse toute la nuit avec l'ancienne, pour lui » prouver que je n'étais pas avec la nouvelle. Elle » m'a fait une querelle... que j'ai été plus de quatre » heures à apaiser, encore est-ce à recommencer. » Je fiis assuré par là que j'avais eu la nouvelle arrivée. Je la regardai expressivement. Elle était réellement jolie... Elle rougit de mon attention, frappa sur le bras de la Marie, et lui dit : — a Vois-tu ce » modestin-là? Ne t'y fie pas!... » Je la comprenais seul.
Voilà de ces aventures non prévues, qui portent toujours aux mœurs une atteinte funeste, en ce qu'elles détruisent la délicatesse.. . Le soir, il me prit un petit mouvement d'inquiétude jalouse. J'allai sur la porte de M. Minon. Je ne voulais pas que Gaudet pût réparer son malheur de la veille, et les faveurs
{a) Daronne, patronne, maîtresse. Au masculin daron, « Mot vieilli qui est resté dans l'argot », dit Littré.
(M de VÉd,)
. que j'avais obtenues m'en Élisaient craindre le partage. Je joignis la fille de Paris seule sur la porte coupée; Marie servait à table. Je lui dis brusquement, de peur de manquer l'occasion : — « Ha çà, ma y> belle; je sais que cette nuit vous avez reçu dans » votre lit un jeune homme qui... — Monsieur, » je ne sais pas ce que vous voulez dire, et.., — » Vous le savez, ne disputons pas ; nous n'aurions » pas le temps de nous parler... Ce jeune homme » que vous avez reçu, c'est moi. Nous ne l'avous » fait exprés ni l'un ni l'autre ; j'allais pour sur- » prendre Gaudet, sans aucune intention; je ne vous » savais pas là. Nous ne nous étions jamais vus. » Vous êtes jolie; le plus fort en est fait; réunis- » sons-nous cette nuit volontairement. Gaudet sera » chez sa Marie, qui est très jalouse; moi chez » vous; tout le monde sera content. » La friponne sourit, en rougissant néanmoins; je lui pris la main; elle serra la mienne, et tout fut conclu. Nous saisîmes le moment ; je me glissai, sans être vu, dans le petit passage de l'escalier; elle me donna la clef, et je fus l'attendre dans sa chambre. Comme je couchais seul chez M. Parangon, personne ne s'apercevait de mes absences... Marie fut charmée de notre arrangement que nous ne pouvions lui cacher, et favorisé par elle , je passai les huit nuits du séjour de la jolie Fîipote dans ses bras...
Mais il arriva ici une aventure. La Marie, sûre de son Gaudet, ne le gêna plus. Une nuit (la cinquiéme,et la seconde de son repos), le gaillard vint pour
toucher au fruit défendu. Flipote et moi nous étions très éveillés. J^eus soin de me mettre du côté par où Gâudet devait aborder. Il s'approche, dépêche une main, et trouve... un homme, barbu, etc.,etc.,etcl... Il paraissait dormir I... Gaudet se retire. Il lui vient dans ridée que c'est son procureur... Il tressaille, et croit avoir une idée d'or... Il descend, et va pousser la porte de l'appartement. Il tourne doucement le bouton du loquet; car dans toutes ces maisons, Ton ne poussait pas les verroux; il pénétre jusqu'au lit. Il tâte. La dame est seule. — « Ha! » mon Dieu, mon ami, tu rentres bien tard? »
Gaudet ne répond mot, et feint de se déshabiller... On ne sait trop ce qu'allait faire le malavisé, quand M. Minon, qui passait quelquefois une partie de la nuit à jouer, tourne doucement la clef. Gaudet se mit derrière la porte, et pendant que M. Minon allait prendre de la lumière chez Marie, il regagna lestement son donjon. Je sus tout cela le lendemain, de lui-même.
Le neuvième jour, la maîtresse de Flipote arriva de Semur-en-Auxots, où elle n'avait pas voulu mener sa chambrière, à cause d'un jeune homme de Semur, que son mari avait été obligé d'y renvoyer, parce qu'il était devenu amoureux de cette fille... L'avocate logea chez Madame Parangon, sa belle-sœur chérie. Mais elle n'y resta que trois jours, avant de s'en retourner à Paris. Dans le temps, Flipote devint enceinte ; elle me nomma. On l'écrivit à Madame Parangon, qui, sans m'en parler, s'informa
chez sa sœur. On l'assura bien que jamais je n'avais parlé à Flipote. On soupçonna Gaudet, un peu M. Minon, et même M. Parangon, à raison de quelques badinages diurnes. Marie m'instruisit de tout cela. Cette fille ne pouvait me trahir; elle se fût compromise, étant ma complice... J'ig^norai la suite jusqu'en 1759, que je revis Flipote à Paris, à l'aide de Gaudet. Elle était mariée, mais elle avait avec elle son fils et le mien^ que son mari^ homme âgé, fort à son aise, aimait beaucoup... Il l'avait reconnu en épousant la mère. Ce fils est aujourd'hui marchand mercier à la Pointe-Saint-Eustache; il a une jolie femme, de très jolis enfants, fait bien ses affaires... Le crime (si c'en est un de faire un en-fant) donnerait-il plus de consolation que la vertu ? J'en ai plus trouvé dans mon fils naturel que dans ' mes enfants légitimes, dont les malheurs, presque tous causés par leur misérable mère, abreuvent de chagrin mes dernières années I
A cette époque de 1755, je ne savais pas encore danser. On recommençait à donner de petits bals bourgeois chez M°*« Bonne Baron, depuis que le deuil de Madelon était fini. J'étais honteux de n'y pouvoir aller; car, depuis mon aventure avec Flipote, qui m'avait fort aguerri, j'avais formé le projet d'avoir Manon Baron, qui me marquait plus de bonne volonté que Berdbn; Manon, d'ailleurs, passait pour très amoureuse, et montrait de l'éloignement pour le mariage; j'espérais m'en faire un amusement, pour attendre M"<* Fanchette. Un petit
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torticolis, qu'avait Manon, m'empêchait de la redouter, comme attachement. Ce qui m'autorisait encore à ce beau plan, c'est que les deux sœurs avaient des coups de langue : non qu'elles les méritassent, mais elles étaient orphelines; c^en était assez pour qu'elles fussent calomniées parleurs vils compatriotes... Je pris un maître de danse, qui me fut indiqué par Rûttot. C'était un de ces Hollandais faits prisonniers à Fontenoy et à Bergopzopm, dont il s'est fixé en France plusieurs milliers. Il me donna seul à seul les premiers principes. Lorsque je commençai à marcher au violon, il pria une de ses voisines, amies de sa femme, de venir $gurer avec moi. C'était une brune, jeune veuve, très jolie, pas sau vage, une seconde Flipote. Je pris avec elle, non pour elle, un goût de la danse si vif, qu'il dégénéra en passion. Je n'aspirais, dés le matin, qu'à voir arriver la fin du jour, pouf aller danser. Dés que je fus un peu formé, la brune Pernon^ ma figurante, m'entraîna dans les salles de danse...
Ici commence un nouvel ordre de choses. Jusqu'à présent, je n'avais fréquenté à la, ville, que la bourgeoisie, ou de bonnes gens aisés, qui ressemblaient à ceux de chez nous. Aux salles de danse, c'est tout un autre monde ; ce sont les filles d'artisan, les ouvrières, toutes celles qui jouissaient d'une grande liberté. La Pernon me fit faire la connaissance d'une foule de filles du commun, dont quelques-unes étaient fort jolies, et de jeunes gens de la même classe. Il se fit alors en moi une grande
métamorphose! Rassis, modeste jusqu'alors, je devins étourdi, dissipé, faraud (non pas cependant avec mes anciennes et honnêtes connaissances, mais avec les nouvelles). J'eus alors deux sociétés : ma fréquentation ordinaire en hommes, en femmes et jeunes gens pendant le jour, et celle des soirs après souper, qui n'était composée que de danseurs I et de danseuses de salle. Mon camarade le plus ordinaire, pour la danse, fut Colombat, l'amant d'Annette Bourdeaux, et c'était aussi le plus honnête. Gaudet fut quelquefois de ces parties ; mais sa manière gauche, qui faisait éclater de rire tout le monde, l'en dégoûtait : cependant il était bon prince; jamais il ne se fâchait; il riait le premier de ce qui faisait rire les autres : aussi était-il aimé dans les salles. Les filles, en le raillant, le recherchaient; un grand drôle, d'une apparence si prometteuse, leur paraissait considérabîe^ à certains égards; leur rire, à son sujet, n'était pas éclatant, mais adouci, comme lorsqu'on rit de ce qu'on aime ; les petits mots qu'elles lui disaient, pour lui donner quelques leçons de grâces, étaient affectueux : mais Gaudet, quoique très porté pour les femmes en général, ne sut jamais profiter de ces heureuses dispositions ; il n'avait du goût que pour les servantes, avec lesquelles il brillait; il en amenait quelquefois une dizaine, que suivaient autant de laquetons; ce qui £iisait déserter la salle à toutes les demoiselles à bonnets montés. Pour les garçons, ils s'en donnaient à cœur joie avec les chambrières, la plupart paysannes
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très nices {a) et très timides . Colombat , le contraire de Gaudet, était un joli petit faquin, ayant des grâces, des manières, et jusqu'à des façons, ce qui est le comble de l'urbanité provinciale ; sa beauté eflféminée aurait tourné toutes les têtes à Paris, mais dans notre ville, on ne paraissait pas en faire beaucoup de cas... Je tenais le milieu entre Gaudet et Colombat : mon air réfléchi me faisait paraître vingt-cinq ans; c'était l'âge qu'on me donnait; j'avais des couleurs vives, le nez aquilin, les yeux grands, beaux, mais si vifs, quand ils étaient animés par le plaisir, qu'ils en paraissaient libertins, et que ma figure, avec un bonnet de femme, n'aurait gas été supportable pour un Garde-Française. [J'étais bien changé, en peu d'années, insensiblement, et sans presque m'en apercevoir!] Heureusement j'étais encore timide avec mes voisinesj et surtout avec Madame Parangon; ce qui tempérait la lubricité de mes regards... Je n*ètais pas aussi retenu à la salle de danse, mon caractère s'échappait quelquefois en longs éclairs. J'ai dit que mes lèvres, vermeilles par excellence, comme celles de ma mère, appétissantes, véritables organes du plus délicieux des plaisirs, étaient ce que j'avais de mieux. Ce fut ce qui me donna quelques coquettes voluptueuses du tiers-
(a) Nice, simple, naïf, ignorant. Terme vieilli, qui au Moyen Age signifiait aussi joli, délicat; c'est encore dans ce dernier sens, un des mots les plus courants de la langue Anglaise. (M de rÉd,)
ordre, dont je parlerai tout à Theure : rarement une femme, qui s'était amusée à les considérer, pouvait détourner sa bouche de la mienne; et Madelon disait un jour à ses soeurs (Manon me Ta redit) : — a C'est un aimant qu'il a aux lèvres; il faut l'éviter, » ou l'on est perdue!... » Je me tenais bien alors, c'est-à-dire, que je ne marchais pas la tête affaissée dans les épaules, comme aujourd'hui ; j'étais bien fait, carré; ma jambe et mon pied étaient d'une belle forme ; j'étais léger surtout, jusqu'au prodige ; ce qui ne contrastait pas mal avec mon air pensé... Je trouvais ordinairement à la danse, où me conduisait M°^ Pernon : M^«» Léger, deux soeurs, dont une très jolie; Rosalie Maufront^ Marianne Qt Marine Tartre^ Salléy les deux soeurs Lucot, LaurenSy Babet, la jolie Marianne Gendot, Maine Lebègue^ les trois sœurs Julien, les cinq Morillon^ trois sœurs et deux cousines; la belle Colombe, d'un cran au-dessus, qui n'y venait qu'avec ses trois amies les sœurs Aglaéy Aimée et Madelon Ferrand; M^^« Douy, b elle brune au teint bilieux ; les deux grandes sœurs Lacour, les sœurs Jouany l'aimable et douce Gremmerety les deux sœurs Tangis et leur cousine Dorothéey Jeannette Demaiîlyy Manette HérissoUy etc. Les femmes de chambre des grosses maisons, Nannette- Prévost y Tulie de CurgiSy Marianne-Linardy Su^ette-Pressuroty Naturelle-Borney Percinette-Beaudissony Marianne- Tierraty Héîène-Luidivine-Clémenty Honorée-de la Rupelhy Chiffonne-Pincemaille (on joignait à leurs noms de baptême celui de leurs maîtres); enfin
Tonton Lenclos, et les sœurs Guigner^ qu'on n'envoyait chercher que le soir, lorsque le mauvais temps ou l'heure trop avancée nous empêchaient d'avoir des danseuses. Celles-ci étaient excellentes, et mes camarades ordinaires de salle, les Salle frères, maîtres de bateau; Piffou le tonnelier; BaraSy beau-fils du charpentier Dalis, cousin de M. Parangon; Léger, frère des sœurs Jeanneton et la jolie Mànoriy Dhall le frère de deux sœurs plus jolies encore, Lacour, les Gremmerety et les autres fignoleurs, aimaient à se donner des grâces, surtout des libertés, avec des danseuses exercées et peu susceptibles. Les sœurs Léger, M}^^ Douy, et quelques autres dansaient supérieurement, mais il fallait de la réserve avec elles^ et plus encore avec les sœurs Perrand, Colombe, les demoiselles Dhall, et Marianne Tangis. Je fais ici une observation; c'est que la belle Douyau, teint bilieux, dont je savais que Baras-Dalis était l'amant aimé, m'inspirait des désirs, qui allaient jusqu'à la frénésie. Ce n'était pas de l'amour, mais un priapisme presque involontaire. Elle fut obligée de me fiiir... Ce qui me fait croire que c'était un eflfet du tempérament de la fille, c'est qu'un de mes parents, nommé Séry, a éprouvé le même érotisme pour M^« Paradis l'aînée, aussi ma cousine, bilieuse en blonde, comme M^i* Douy l'était en brune. D'autres observations ont depuis confirmé celle-ci.
Nos assemblées de salle étaient tranquilles : on n'y troublait jamais la danse par des disputes,
comme à Paris. On ne commençait les contredanses, que lorsque tous les menuets des présents étaient finis. Chaque homme, pour ses deux sous, avait deux menuets, ou un menuet, avec telle danse à deux ou seul, qu'il jugeait à propos; car lorsqu'il n'y avait pas de danseuse qui sût la danse demandée, la femme ou fille du maître de salle venait la danser avec l'homme. Les hommes priaient seuls; de sorte qu'une fille pouvait ne pas danser. Ce qui cependant n'arrivait jamais. Le maître de danse y avait l'œil, et il engageait adroitement ceux des hommes qui n'avaient pas amené de/ femmes, ou un de ses écoliers, à danser deux menuets de plus avec la délaissée... Le tour pour danser était réglé par le moment de l'arrivée. Le maître avait à côté de lui des dés d'ivoire, comme ceux du loto, mais carrés ; il donnait par ordre le i au premier entrant, et ainsi de suite jusqu'au dernier. On dansait, et à la dernière contredanse, on remettait le numéroavec deux sous, prix de la séance simple, et quatre sous, si l'on payait poUr sa dame. On voit que ce divertissement n'était pas ruineux; avec quatre ou huit sous, on dansait après le dîner, et, après le souper, on trouvait une compagnie nombreuse de jolies filles, des garçons avec qui l'on pouvait faire une partie de goûter. On allait en éiê au faubourg Saint-Martin , sur le chemin de Vaux, où Ton mangeait du fromage à la crème, des salades cueillies sur le champ, où Ton buvait d'excellent vin blanc, rafraîchi dans le ruisseau de Vanvres, quiconlsSt
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SOUS les arbres, dont les branches formaient des berceaux délicieux ; l'on y jouait au Trou-Madame^ au Siam, à la Boule^ etc. En hiver, on allait chez les pâtissiers-charcutiers- traiteurs, comme Sanglé, Julien, Chavagny, où Ton mangeait des pâtés de cinq sous, des saucisses, du jambon, du gibier, des fricassées de poulets, etc.