‹ Monsieur Nicolas; (volume 4)Chapitre 1 sur 5 · III I · texte numérisé non relu

III I

le chemin de Joux; au lieu de la déposer en lieu sûr, ou même de la confier à ma mère, je fis un trou dans un champ, au pied d'une aubépine, et je l'y enterrai. Je continuai mi route fort ému.

Vis-à-vis Laloge, je vis imprimée sur la terre encore molle l'empreinte d*un talon de femme... J'étais en fureur : ma fureur se calma. « Quel ange céj) leste, » m'écriai-je, « est descendu récemment dans » ces lieux sauvages?... » Je double le pas, je cours, je vole... Dans le vallon de la Fontaine^ je vois devant moi une jeune fille faite comme les Nympheç et légère comme elles; je l'atteins sous les noyers de mon père, à la jonction des trois yallées. Je la regarde, elle rougit, et me salue par mon nom de Monsieur Nicolas. « Qui donc êtes-vous, aimable voyageuse ? » lui dis-je. — « Je vous reconnais bien, moi, » réponditelle; a mais vous ne me reconnaissez pas; j'étais » trop jeune quand vous avez quitté le pays ; je » suis Marie-Jeanne Lévêque, la fille de Laloge, et » je vais à Sacy. » Je la reconnus alors. Dieu! quelle aimable candeur I quelle grâce, quelle timide modestie, quelle fraîcheur ! Elle n'avait guère que quinze ans, mais elle était grande, formée, elle était en blanc et d'une propreté recherchée, à la manière des jolies filles de Nitry. Je la trouvai charmante, mais je ne fiis pas infidèle : je songeai à Jeannette, plus belle encore, plus délicate, plus nymphe que la jolie Marie-Jeanne... J'accompagnai l'aimable fille, en causant, jusqu'à un passage appelé la Brèche, par lequel on entre dans le village du côté de Laloge.

Pour moi, je prenais ordinairement par le haut des fossés pour gagner la Bretonne. En me quittant, Marie-Jeanne me dit qu'elle irait chez nous pour faire les compliments de son père au mien, et parce qu'elle avait une commission des gens de Courtenay pour notre maison. (Que ce mot gens, en parlant de MM. de Courtenay, ne surprenne pas : c'est l'usage du pays; les enfants même y disent nos gens, en parlant de leur père et de leur mère, ainsi que de toute la famille.)

En avançant vers la maison paternielle, j'étais agréablement occupé de Marie-Jeanne : « Jamais je » n'obtiendrai Jeannette d, pensai-je; « il faut re- » noncer à cette espérance; je n'étudie plus. Deve- » nous laboureur; le père de Marie-Jeanne est 3» riche ; mais il regardera comme un honneur de » s'allier à mon père. . . Marie-Jeanne est aimable ; » elle me consolera de Jeannette!... Il faut me fixer » ici. J'y reverrai ces campagnes, où j'ai passé mon » enfance; j'y travaillerai comme mon père; je » serai tranquille, sans projets, sans ambition, sans » peines d'esprit. » Je sentis une consolation intérieure. J'entrai gaiement dans la maison paternelle, presque fèché de ne pas avoir conservé la lettre de mes frères, qui sans doute eût déterminé mon père à me garder; car elle était propre à l'indisposer autant et plus contre eux, que contre moi, puisqu'ils avaient eu l'audace d'y donner à entendre à mon père que les chagrins que je lui causais étaient l'ordinaire punition des remariages I II sembla qu'on

se doutait de ce que j'avais osé; car mon père me demanda si je n'avais pas une lettre ? — « Non, mon » père», répondis-je froidement, « je n'en ai pas. » 11 sourit à demi, et n'ajouta plus rien à ce sujet.

On se mit à table, et ma mère servait le potage pour dîner, lorsque Marie-Jeanne parut. Elle fot accueillie comme la fille de bons amis, chez desquels on était toujours reçu avec transport. On la mit à côté de ma mère; j'étais à côté de mon père; ainsi nous étions vis-à-vis l'un de l'autre. Ses grâces naïves, sa modestie, le son intéressant de sa voix, dont le timbre un peu voilé semblait annoncer du tempérament « tous ses attraits m'enchantèrent;, j'espérai d'en devenir amoureux : l'objet présent, quand il est aimable, a bien du pouvoir sur un cœur de seize ans!... Après le diner, ma mère la mena voir le jardin et l'enclos ; je les accompagnai, montrant à Marie-Jeanne les difiérents arbres que j'avais plantés dès ma jeunesse : car j'aimais à faire des choses utiles et qui restassent. Marie-Jeanne ayait la bonté d'admirer tout ce que j'avais fait, et de recevoir de ma main les plus jolies fleurettes ; ma mère paraissait voir mes attentions avec complaisance. Cette soirée me fut très agréable, et, je crois, à la jeune Lévèque; car elle ne quitta ma mère que lorsque l'heure de s'en retourner avant la nuit Vy obligea. J'aurais bien voulu la reconduire; mais cette politesse n'est pas en usage dans le pays, et elle aurait fait parler.

Je restai deux jours entiers chez mon père; le

troisième, au matin, je repartis. J'avouai à ma mère, en la quittant, que j'avais décacheté la lettre; je lui en dis le contenu, et elle me promit de me faire excuser à mon père, après néanmoins m'avoir fait des remontrances, tempérées par beaucoup de douceur. Mon père, nous voyant en grande conversation, se douta de quelque chose ; il vint auprès de nous, et ma mère lui voyant l'air souriant, elle lui dit la vérité : « Vouliez-vous », ajouta-t-elle, « qu'il » vous apportât le mal, qu'il savait bien qu'on vous A écrivait de lui ? — Cela nous aurait au moins 3> prouvé sa confiance dans notre bonté, ma 9 femme », répondit le vertueux Mortel, «r outre » que c'est une chose dangereuse, et i laquelle il » ne faut pas s'accoutumer, que de décacheter les n lettres dont on est porteur I C'est une action, que » la situation seule où se trouve Nicolas me fait » excuser. » Ces paroles encourageantes étaient nécessaires pour me soutenir, et m 'empêcher de Êûre quelque fuite imprudente. Je m'en retournai pénétré de la bonté de mes parents, et bien résolu d'apporter, une autre fois, tout ce qu'on écrirait.

J'étais déjà plein de joie, en montant le vallon de la Fontaine : mais quand je fus sur la colline, d'où l'on découvre Laloge, Courtenay, à l'occident, Nitry i l'orient, etc., j'éprouvai ce dégagement dont parlent les voyageurs qui ont traversé les chaînes des hautes montagnes \ ma poitrine ne put contenir mes sentiments; je chantai; je pleurai; mon cœur bondit de joie et d'attendrissement. Hn-

fin, mes regards se fixèrent sur la terre; j'y aperçus la trace du pied de Marie-Jeanne ; un mouvement plus doux encore se joignit à mon ivresse; je m'agenouillai : je remerciai Dieu de ce qu'il m'offrait un remède contre le désespoir de ne plus voir Jeannette! (car cette idée m'avait toujours eflfrayé). Je poursuivis mon chemin, et j'avais déjà passé Laloge de près de deux cents pas , lorsqu'à l'angle d'une haie fort haute, je trouvai Marie-Jeanne avec ses deux frères, Pascal et Georges, qui venaient de Vauxgermains. L'aimable fille sourit, en me saluant. « Êtes-vous entré à la maison ? — Non ; il est tard, » et je veux arriver à Courgis pour dîner. — Il n'est » pas neuf heures », me dit un des deux frères, en regardant sa montre d'argent, « et il ne sera pas dit » que Monsieur Nicolas sera passé devant chez nous » sans entrer. » Pascal et Georges me prirent chacun par un bras, et me ramenèrent à Laloge. Marie- Jeanne, légère comme une jeune biche, courut devant, et en entrant, je trouvai le couvert mis.

Le père Lévêque ressemblait à mon père; la mère Lévêque était bonne comme ma mère ; je me crus encore chez nous. Je fus attendri de leur réception (i)I La mère Lévêque s'en aperçut : « Monsieur Nicolas », me dit-elle, « je vous regarde » comme si vous étiez un de mes enfants. — Plût

(i) La Vie de mon Père est également, aux circonstances particulières près, la vie d'un millier de bons laboureurs de ces cantons.

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» à Dieu! » répondis-je ; et je regardai Marie-Jeanne, qui baissa ses beaux yeux bleus (car c'était une aimable blonde, comme Jeannette était la plus belle des brunes). Pascal me présenta aussitôt sa tasse à trinquer, en disant : — « Ainsi soit-il 1 » (car Marie- Jeanne était la sœur chérie). — « Qu'est-ce donc, » mon garçon, que tu dis ainsi soit-il à Monsieur Ni- » colas? — C'est, ma mère, que j'entre dans ce que » vous venez de dire, et que je dis i Monsieur Nico- 3> las que je ne l'aimerais ni plus ni moins que Geor- » ges, mon frère que voilà... qui vous aime bien, » aussi », ajouta-t-il en me regardant, «r je vous en réponds I » — Oui, et c'est de tout mon cœur! » dit Geoi^es, en me présentant sa tasse; « et je bois au 3> bon succès de tout ce que vous pouvez désirer I — » Enfants ! » dit le père Lévêque , en regardant ses fils, « doucement! car je vois votre idée à tous » trois : ce sont les pères qui arrangent ces choses- » là, et les enfants les exécutent. — Oui! oui! », dit la mère, « et votre père a raison, mes garçons ! » Mais nous ne sommes pourtant pas fâchés, votre » père et moi. Monsieur Nicolas, de ce qui a été » dit; car vous êtes le fils de l'homme le plus hono- » rable et le plus estimé du canton; et si Dieu veut » que la chose soil un jour, nous n'y mettrons pas » empêchement, mon homme ni moi. » J'étais troublé, mais ravi! car Marie-Jeanne, couverte d*une modeste rougeur, était si aimable en ce moment, que je me sentais bien heureux de la pou< voir espérer! Je la trouvais désirable et belle

comme... Jeannette... Je remerciai le père et la mère Lévèque, et je partis enfin, sur les trois heures du soir, après six de séjour, car on m'avait retenu d'une manière pleine d*amitié. Je fus reconduit par les deux frères, qui me dirent en riant le mot du Diable, dans les contes de sorciers '.Je veux te remettre où je fai pris. J'embrassai Marie- Jeanne à la porte de la cour, où elle resta, et je m'aperçus qu'elle ne rentra qu'à l'instant où la corne de la haie vive de l'enclos allait nous cacher.

Les deux frères, Pascal et Georges, me dirent cent choses agréables; et j'y répondis, en les priant de me ménager l'amitié de leur père, de leur mère et de leur sœur. Pascal me serra la main, en me disant : « Monsieur Nicolas, nous n'avons jamais » désiré qu'une chose, mon frère Georges et moi, » c'est de nous allier aux deux plus honorables &- » milles du pays, à nos bons voisins MM. de Cour- » tenay (et nous en avons l'espérance), et aux Res- » tif de Sacy. Un tel bonheur, s'il nous arrive, » remplit toute notre ambition. Par ainsi, vous » voyez ce que nous ferons. » Ils me voulurent accompagner jusqu'au Puits-Debond, causant avec moi de différentes choses de notre jeunesse, lorsque nous allions ensemble à l'école sous maître Jacques, leur parent; car Georges était à peu près de mon âge, et Marie-Jeanne avait précisément le même â^e que moi; mais, dans ma jeunesse, je n'avais regardé que les filles déjà formées, et qui commençaient à vouloir plaire par leur arrange-

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ment. Je me rappelai tout cela, en conversant avec les deux frères, non sans un grand plaisir!... Ils me quittèrent au Puits-Debond, vis-à-vis la mare où le puits verse ses eaux. J'avais une petite boîte d'ivoire et d'ébène, à charnière d'argent, dont j'ai oublié de dire que Marguerite m'avait fait présent à son départ^ et que j'avais toujours soigneusement cachée, à cause de mes frères; je'priai Pascal de la remettre, de ma part, à sa sœur. Il la prit sans difficulté, à condition néanmoins qu'à mon premier passage devant leur huis, j'entrerais chez eux, pour recevoir le contregage. Ce que je promis.

Pendant le reste de mon voyage, jusqu'aux peupliers de M. Rousseau, je fus ivre de joie. J'étais bien décidé à me faire laboureur ; je ne regrettais plus ni mes livres ni mes études; j'envisageais avec transport une vie patriarchale comme' celle de mon père; je faisais déjà les arrangements pour régler ma maison; je savais, comme tout le monde, ce qui devait composer la dot de Marie- Jeanne : mon frère Boujat le chirurgien, qui venait de se marier à Ponthierry avec M"« Pâtris, avait vendu son biein au père Levêque la somme de 6,000 livres; ce bien partageait presque toujours avec le nôtre; la maison où j'étais né en faisait partie; en épousant Marie- Jeanne, je me retrouvais où j'avais été, et je Élisais avec mon père des arrangements avantageux. Le bien valait beaucoup mieux que son prix; mais l'argent est si rare dans le pays, que Boujat avait été charmé de trouver cette somme comptant [aujour-

d'hui 1784, le même bien est à 18,000 livres (et i 24,000 livres en 1793)]. Toutes ces idée's m'occupaient; au lieu de mes chimères ordinaires, mon imagination se repaissait alors de réalité... Enfiny j'arrivai au vallon des peupliers. Mon lecteur, je n'ai jamais eu de suite un demi-jour de bonheur sans mélange I J'allais donc, content de mon voyage, de mes bons parents, de mon heureuse rencontre de Marie-Jeanne, de ses parents, de mes projets, regardant mon Bonheur comme si assuré, que je ne croyais pas que rien au monde le pût troubler; lorsque, arrivé aux peupliers, je vis Jeannette, sa mère, son frère et sa petite sœur, qui venaient de visiter une chenevière voisine de leur pré. Je m'arrttai surpris ! Je voulus rétrograder et fuir. Le jeune Rousseau m'avait vu ; il me salua. Sa mère et sa grande sœur* allaient devant; la petite lui donnait la main. J'eus devant moi, à dix pas, mon impérieux vainqueur! Les Grâces ne furent jamais aussi touchantes, aussi belles ! De temps en temps, elle se retournait en souriant du côté de son frère. Jamais je ne l'avais encore vue sourire ! Mon âme volait à elle; mon corps s'élançait à demi; mon cœur se fondait comme la cire devant un feu dévorant; il était dans ma poitrine, ce feu qui ne devait jamais s'éteindre !... Et, cependant, je n'osai lui parler : il était dans nos destinées que je ne lui dirais jamais qu'un mot indiflFérent, les yeux baissés. Arrivés dans le bourg, M"** Rousseau et sa fille prirent leur rue; je les saluai en silence, mais non sans trouble.

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Rousseau me considérait, et je crois qu'il lut dans mon âme; mais il n'était pas dans le cas d'avoir la bonne franchise des Lévèque; il me quitta, et j'entrai au presbytère.

On parut surpris de me revoir, du moins de ce que j'étais seul, car on me demanda si mon père était avec moi. Je répondis que, probablement, il viendrait dans peu, mais qu'il ne m'en avait pas fixé le temps. Cette réponse ambiguë satisfit, parce qu'elle donnait à entendre que mon père n'avait pas voulu familiariser avec moi. (C'est, m*a-t-on dit, qu'il était beaucoup plus rigide, dans sa jeunesse, avec les enfants du premier lit; je le crois, car il fut encore plus doux pour mes cadets que pour moi). L'idée qu'on prit était celle que je voulais douner. Le soir, en ma présence, le curé s'informa de la santé de mon père, de ce qu'il m'avait dit, mais sans m'adresser la parole : c'était à l'abbé Thomas qu'il parlait... (Tous les hommes que j'ai connus m'ont paru ne savoir qu'à cinquante ans que les enfants seront hommes un jour; c'est ainsi que tous les seigneurs et les riches que j'ai approchés m'ont paru toute leur vie ne pas se douter que les pauvres étaient des hommes ayant quelque chose de plus que l'instinct). L'abbé Thomas répondait de lui-même, ou me faisait des questions, auxquelles je satisfaisais laconiquement, mais sans humeur. J'aurais même été très gai. et peut-être eussé-je plaisanté, sans la rencontre des peupliers ; car ayant entendu parler, à mon frère, de Boujat, de l'am-

bassade du Turc à Paris, et à cette occasion de la réception de notre ambassadeur à la cour du Grand- Seigneur, je comparais intérieurement mon frère aîné au Sultan , l'abbé Thomas au Drogoman , et moi à TAmbassadeur. Mais je doute que la plaisanterie eût été bien reçue.

Le lendemain de mon arrivée, tout alla comme auparavant; la seule diflFérence, c'est que je m'employai plus ardemment au travail du jardin ; c'était une préparation aux fatigues de l'agriculture, à laquelle je venais de me destiner. Le surlendemain fut le jour à jamais mémorable où je parlai à Jeannette Rousseau. J'étais seul dans la salle ^ sœur Pinon étant sortie, mes deux camarades à la fontaine, Tabbé Thomas au jardin et le curé à son église. Jeannette frappe à la porte de la cour. J'étais occupé d'elle en ce moment, et mes regrets de ne plus étudier venaient de me reprendre; j'en pleurais. Entendant frapper, j'essuie mes larmes et je vais ouvrir. La parole expira sur mes lèvres; je rougis, je pâlis : je me troublai si fort que je fus obligé de m'appuyer contre un orme planté dans la cour. Telle fut ma déclaration; tel fut le langage que je tins à l'objet de mon adoration secrète. Jeannette sourit en rougissant., Quelle était belle!... Le son harmonieux de sa vpix rappelait mon âme fugitive, a Monsieur, » me dit-elle , « mon père 3> m'envoie demander si M^^« de Courtives n'est pas » aujourd'hui chez M. le curé ? — N...on, M...ade- ^ moiselle. » Je n'ai jamais dit que ces deux mots

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à l'objet de mon plus ardent amour (i)... Encore cette apostrophe, Mademmeïlel pie paraissait-elle un eôort de hardiesse; la première syllabe me fit tressaillir. Je la trouvais trop libre : Ma!.,. Ah! c'est à ces émotions, inconnues aux âmes mortes, que je reconnais combien j'aimais 1... W^^ Rousseau me ât une révérence, et partit sans ajouter un mot. Je respirai, quand elle s'éloigna; je sortis, et je la suivis des yeux jusqu'au détour; tremblant et désirant qu'elle se retournât. Elle ne se retourna pas, et j'en fus humilié; si elle se fût retournée, elle m'aurait anéanti. J'ai toujours été ingénieux à imaginer, et prompt à me persuader tout ce qui pouvait me faire de la peine. Comme je n'étudiais plus, j'allai me mettre dans la tète que sa prompte retraite et ce non retourné (qu'elle ne devait pas faire) venaient de ce qu'elle le savait. Je me dis que je n'étais plus d^ne d'elle, et qu'elle avait raison de me dédaigner; car, dans mes idées, ce n'aurait pas été trop d'être un prince pour prétendre à Jeannette Rousseau.

On me faisait faire alors plusieurs voyages, autant pour éloigner un objet haïssable, dont on ne pouvait sans remords si mal employer le temps, que pour achever de me dégoûter. Dans le nombre de mes courses, il y en eut encore une à Vermenton, chez M. Collet. On connaît cette maison. Au mo-

(i) Voyez la seizième Contemporaine, intitulée : Le premier Amour : elle exprime une chimère et une vérité.

ment où j'entrai, M^^^ Collet était environnée de deux de ses filles, et de quelques autres jeunes personnes. En voyant un grand nigaud, les yeux baissés, n'osant regarder, rouge à suffoquer, elles se mirent à parler entre elles : a Qu'est-ce donc que » ce garçon? » M™^ Collet leur dit: — « C'est un » jeune Restif de Sacy, qui est chez son frère notre » ancien vicaire, le curé de Courgis , un homme » bien estimable ! » Une Collet se leva aussitôt, et j'entendis qu'elle disait, à l'entrée d'une pièce voisine : — « Venez. donc voir un élève du curé de » Courgis...» Elle rentra, et, un instant après, parut Colette, ou M™^ Parangon, ayant l'air sérieux, mais qui s'ouvrit par un sourire, en me voyant. Elle s'assit, et me regarda, comme si elle eût attendu que je lui parlasse; mais je ne l'osai pas. La demoiselle qui avait averti Colette appela ses deux frères et les deux clercs. Il vint trois grands gaillards, qui me regardèrent en ricanant: « Quel paltoquet ! Comme » il a l'air bête I » dirent les deux clercs. A ce mot insultant, je levai les yeux sur eux avec une rougeur qui marquait autre chose que de la honte. Et Collet l'aîné venant à paraître, j'allai à lui d'un air dégagé, m' expliquant très bien, de sorte que ce jeune homme, qui n'avait rien entendu, me marqua beaucoup de considération. Cette conduite frappa M™« Parangon ; elle renvoya son frère cadet et les deux clercs, en leur disant : « S'il était un » sot, il ne tiendrait pas de famille. » Puis m'adressant la parole, de cet air de bonté qui lui était natu-

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rel : « Vous étudiez donc chez vos frères, monsieur » Nicolas? » me dit-elle, — « J'étudiais, Mademoix> selle; » et je la regardai... Grand Dieu! c'était la beauté de Jeannette, sa taille et le son de sa voix; le même charme était répandu sur toute sa physionomie; je tremblai de nouveau. « Vous êtes timide » avec mon sexe : vous n'en serez que plus estima- » ble, » ajouta Colette. — « Oui, Mademoiselle, je «respecte infiniment votre sexe... » Et m'apercevant que messieurs les clercs tendaient le nez : ce Mais je ne suis pas timide avec les jeunes gens de » mon âge; et... je... les ai quelquefois mis à la » raison... » La belle dame rit de bon cœur à ce mot. — «Venez, venez, messieurs les suffisants.» Ils rentrèrent, et je les regardai, mais sans colère. — «Il » a l'air bon enfant, » dit l'un ; « c'est dommage » qu'il soit honteux devant les demoiselles ! — Hé I » dit l'autre, « n'est-ce pas Monsieur Nicolas, que j'ai » vu ici écolier?... Vous étiez bien sauvage? » (aux autres) : « Une femme du marché m'a dit qu'il » s'enfuit dans son village , quand les filles veulent » l'embrasser, » On éclata de rire, excepté ma Colette. — « C'est par dévotion, » dit M^^* Jacquette, sœur puînée de Colette. — « Quoi ?» me dit une des demoiselles Compagnot, « si je voulais vous em- » brasser, vous vous enfuiriez? — Oui, oui, » dit un des clercs, avant que je pusse répondre, — «N'en j) croyez rien! » dit M"* Collet. — « Pardonnez, Ma- » dame, » répondis-je un peu aguerri; « je m'enfui- » rais ; une demoiselle qui voudrait m'embrasser

» m'effrayerait par sa hardiesse. » M. Collet père, son épouse et leur fils aîné parurent satisfaits de ma réponse. Colette dit aux deux jeunes gens : — «Vous » ne le valez pas, Messieurs. » Je sortis cependant un peu humilié de cette maison, où la vue de Colette, mariée à mon insu, ne m'avait causé qu'une émotion douloureuse.

Je passai par Sacy, en m'en retournant ; c'est-àdire que j'allongeai mon voyage d'une lieue et demie. Je fis mes plaintes à ma mère de la conduite des Courgisiens, et, pour la première fois, je lui parlai des petites humanités de Tabbé Thomas avec sœur Pinon.— «Mon fils,» me dit cette respectable femme, « plaignez-vous auprès de votre mère ; mais » n'inculpez pas I Si vous saviez quel rôle odieux » fait celui qui accuse ! Tâchez de ne le prendre » jamais... » C'est ainsi que je fus payé de mon petit bavardage. En effet, je crois, je suis même sûr, qu'il n'y avait rien que d'innocent dans ces humanités, que j'eus la cruauté de ridiculiser dans un grand garçon, qui contrariait la nature par son genre de vie. Mon père, avec qui je n'avais garde de tenir de pareils discours, me dit qu'il ne tarderait pas à m'aller reprendre ; mais il me fit entendre en même temps, que c'était pour me faire étudier au collège d'Auxerre : on devait me mettre en pension chez M. Chambonnet le teinturier, qui avait un fils pltts jeune que moi, avec lequel je devais aller au collège. Rien de tout cela n'eut lieu.

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Quelque temps après ce voyage, un matin, je vis arriver mon père avec trois chevaux. Je compris qu'il allait m'emmener. Il me parla froidement devant mes frères, ensuite ils s'enfermèrent tous trois dans la chambre du curé. Je sentis alors, en voyant mon départ certain, combien, malgré mes peines, je m'étais plu dans ce bourg où j'avais connu Jeannette et Marguerite. Mon cœur se gonfla, je ne pouvais retenir mes larmes : tout ce que je voyais avait un air d'adieu attendrissant. Je profitai de la liberté qu'on me laissait pour aller prendre congé, non des hommes (je n'en connaissais aucun intimement à Courgis), mais de la Garenne, du Champ curial; je n'oubliai pas la place de mon entretien avec Marguerite... J'avais réservé Téglise pour le dernier adieu; j'allai tremblant, le cœur serré de sanglots, m'agenouillai à la place de Jeannette, je baisai pour la dernière fois la pierre insensible que foulaient ses pieds et le banc où elle s'asseyait; je fondis en larmes, répétant avec une sorte d'emportement de reproche, mon verset dit si souvent : « Unam petii » a Domino!.,, sed nunquam mihi contingetl... » On me cherchait partout : Melin, mon unique camarade (Huet venait d'être renvoyé à Paris, où il a vécu dans la misère; Melin fut dans la suite embarqué pour les IleSy et sa conduite le méritait. . . O ^ r excellente éducation que celle des dévots! J'y fus le plus rebelle, et je restai le moins pervers I) Melin, disais-je, me trouva le visage prosterné dans la

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poussière. Ce pauvre enfant, simple encore (1), fut ateodri en me voyant pleurer ; il se mit à genoux à côté de moi. « Allez, » lui dis-je, « je vous suis. » Il courut conter ce qu'il avait vu. Ce récit -fit une prodigieuse impression, non seulement sur mes frères, mais sur mon père lui-même; ne sachant pas mon secret motif, ils l'attribuaient entièrement â la Religion. Quand je rentrai, je vis Tétonnement dans tous les regards ; car me.^ yeux rougis attestaient la vérité de ce qu'avait annoncé Melin. « D'où venez- » vous? » me demanda-t-on. — « De faire mes » adieux. — Et à qui ? — A l'église ; aux endroits » que je ne reverrai plus I... » Et mes larmes coulèrent. » Le curé : r— « Qui vous a dit quç vous ne x> retourniez ? — Personne ; mais j'ai vu trois che- » vaux. — La conséquence est juste, » dit-il en souriant... « Mon cher frère I » ajouta au bout d'un moment le curé, « je vous ai dit un jour » que vous n'aviez que des bluettes,.et pas d'es- » prit : je vous déclare aujourd'hui que je me » trompais ; si vous le vouliez, vous deviendriez un » rude Chrétien I vous avez tout ce qu'il faut pour » cela. Mais il y a pour vous, ici^ plus d'une pierre » d'achoppement ; il ne feut plus vous y exposer. — » Il n'en y a qu'une )),.répondis-je à demi-bas, « et

(i) Il n'acheva de se corrompre qu'après llion départ. Ce • fut l'observation du bon chapelain, qui n'approuvait pas en tout le système de mes frères. D'ailleurs, Melin n'avait jamais rien su de mes écarts, j'étais trop discret ; mais peutêtre qu'après mon départ, l'abbé Thomas lui en aura parlé.

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» (jui ne le serait point si j'avais du mérite, quelque » fortune et plus d'âge... Mais c'est trop dejiispro- » portion 1 » Je me tus. On voulut me faire expliquer. — «r Je le voudrais, mais je sens que cela m'est y* impossible. » Et je ne parlai plus, parce que mon père ne jugea pas à propos de me l'ordonner. On dina, et nous partîmes.

Je marchai seul pendant toute la route. Mon père, le plus excellent des hommes, vit bien qu'il ne fallait pas me contraindre. Je traversai les bois ; je passai devant Laloge, sans même songer à Marie-Jeanne; ce ne fut qu'après mon arrivée à la maison paternelle que je me rappelai cette jeune fille. « Hal » m'écriai-je douloureusement, « je n'aime que Jean* » nette-î »

Mon dessein fut néanmoins ensuite de m'attacher à Marie-Jeanne et d'oublier Jeannette Rousseau, par l'absence. Nous étions en automne : je voulais m'aocoutumer aux travaux champêtres, tandis que mon père, formant de tout autres projets, allait à Auxerre, sans m'en parler, et prenait des arrangements avec Chambonnet. Ma mère, de son côté, fît aussi le voyage d* Auxerre, pour me racheter des livres, tels que des Dictionnaires de Joubert et de Boudot, le Gradus ad Parnassum^ mon cher Térence^ que je lui recommandai principalement, Justin^ Virgile^ et quelques autres. J'étudiai donc par délassement, et je travaillai des mains par raison. Je me rompais à battre à la grange, comme les batteurs, et je fis tout, hormis vanner. L'hiver on défricha un terrain

inculte, pour y planter de la vigne; j'accompagnai les journaliers; je pris ma ligne comme eux, et je iinS'Cou tout le jour. Je sentis, au bout d'une semaine, que je devenais infatigable , moi qui me lassais auparavant après dix minutes de travail. On me laissait Élire, chez nous, attendant que de moi-même je me dégoûtasse du travail. On se trompait; mon parti était pris, et cependant j'étudiais tous les soirs, ainsi que les fêtes et dimanches. Je dois sûrement à ces huit mois d'exercice la forte santé dont j'ai joui, jusqu'aux violentes secousses, de deux genres, qui l'ont détruite...

Je n'oubliais pas Jeannette; sans que je m'en doutasse, son souvenir était immortel, mais je voulais aimer Marie-Jeanne. Tous les dimanches, lorsqu'elle venait à la messe, avec sa famille, je les allais chercher pour dîner. Ils acceptaient souvent ; mais comme ils avaient à Sacy beaucoup de proches parents; que d'ailleurs, ils avaient meublé la maison achetée de mon frère Boujat, ils n'acceptaient pas toujours, et ils m'emmenaient quelquefois chez eux. Ce fut dans une de ces occasions que Pascal me fit donner par sa sœur le contregage que j'hésitais à demander. Ce fut alors que je me crus engagé et obligé de renoncer à M^^* Rousseau... On nous laissa seuls, depuis le dîner jusqu'à vêpres. Je fus très tendre, et Marie-Jeanne encore davantage (i). Alors,

(i) Un faquin, nommé l'abbé Simon, qu'on avait donné pour censeur à mon petit roman, LA CONFIDENCE NÉCES-

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pour m'engager irrévocablement, je voulus... en faire mon épouse... Elle ne s'y refusa presque pas... Être-principe ! de quelles délices tu as accompagné l'union des deux sexes!... Je fus, pendant six mois, c'est-à-dire depuis Novembre jusqu'à la fin d'Avril 175 1, autant heureux que pouvait me le permettre le souvenir de Jeannette. Mais, à cette époque, tout changera... Pendant l'hiver mon père passait beaucoup d'actes; c'était le temps des mariages et des ventes : il m'en fit faire les expéditions. J'étais charmé de lui servir de clerc ; cela préparait les habitants à voir son sucesseur. D'un autre côté, vers le Carême, mon père alla chez M. •Chambonnet, qui nous avait remis à ce temps pour me prendre. M. de Caylus était dans son palais épiscopal; rnon père, après avoir terminé avec M. Chambonnet, alla saluer le premier pasteur, qui lui parla de mes . firères, en les louant beaucoup ! Il fiit ensuite question de moi. Le prélat marqua de l'éloignement pour le projet de mon père de me faire étudier; il lui conseilla de me donner un métier. Edme Restif s'en revint très indécis, surtout très fâché d'avoir été chez le prélat !

Tandis qu'il hésitait, le temps, qui jamais ne s'ar- 1751

SAIRE, voulut en faire supprimer le manuscrit^ parce qu'il n'y avait point de filles comme Alice et Betty. Monsieur l'abbéf depuis chanoine de Saint-Quentin, j'esquissais dès lors mon histoire : Betty était Marie- Jeanne ; Alice, Julie ; Jeannette, les Marguerites, tout ce que j'avais désiré. C'est ici la fable du farceur Athénien et du cochon.

rête, déployait ses ailes et suivait sa course rapide. Nous étions au i*"^ de Mai 175 1. Contrarier l'évoque, c'était m'en faire un ennemi; me laisser perdre ma jeunesse, faire de moi un paysan, mon père ni ma mère ne pouvaient digérer cette idée. L'un se souvenait des avis de sa sœur Madelon, si justement respectée, qui lui répétait toujours : « Je vous recom- » mande mon neveu Nicolas ! ce n'est pas un en- » faut à garder au coin d'un buisson! il faut le faire » étudier et il volera plus haut que vos deux autres ; » à moins qu'on ne lui rogne les ailes... » Enfin, il se souvenait du jugement de M. Jean Restif. . . L'autre (ma mère), se rappelait les conseils de son digne père, Nicolas Ferlet : « Si vous prenez garde à cet » enfant, il sera l'honneur du nom de son père et du » nôtre ; il nous célébrera tous ; car il aime ses pa- )> rents d'une tout autre force que les enfants que » je connais. » Et le bon vieilkrd avait répété ces avis en mourant. Il ne pouvait donc entrer dans la tète ni dans la pensée de mon père et de ma mère, que je fusse laboureur. Ils s'agitaient, ils se tournaient de tous côtés, lorsque le hasard ou plutôt l'attention que j'avais excitée dans M°»« Parangon au voyage dont j'ai parlé, leur ofirit une ouverture inattendue.

Avant que de m'en parler, mon père me dit un jour : « Hé bien, Nicolas ? que dis-tu des travaux de la » campagne? — Ils sont durs, mais je m'y accou- » tumerai, mon père. — Ce n'est pas trop la peine, » mon dessein n'est pas de te garder au coin du

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» buisson. — Ha! mon père! à présent je préfère » votre état à tout autre. — Moi, je ne le préfère pas » pour toi ; faut-il que je me conforme aux vues de » mes premiers enfants, quand elles sont désavanta- » geuses aux seconds ? Non, non ; je vous aime tous ;' » je suis à tous votre père. Je vous excuse tous ; hé î » qui vous excusera, si votre père ne vous excuse » pas?... Nicolas, mon fils, je ne te ferai pas de » reproches sur tes fautes passées : tu en portes la 2> peine, et je ne reproche jamais ce dont on souffre. » Sans tes fautes, tes frères aînés te poussaient dans j> les études : Us avaient déjà l'agrément de M. de » Caylus, pour te les faire achever au séminaire ; au » lieu qu'ils sont parvenus à t'empècher de les con- » tinuer. Mon père, » (il se découvrit) « que Dieu » ait son âme!... n'aurait parlé ni aux ahiés, ni au » cadet, avec la modération que j'emploie ; il vous » aurait tous fait trembler, et la moindre malice 3> aurait été autorativement punie.: qui eut osé lui » résister ? Sa paternelle puissance ressemblait â la XI puissance de Dieu même (si l'on peut comparer), » et il l'exerçait par la foudre... Moi, je sens que je y> n'en aurais pas la force : je n'ai ni le courage, ni » la dignité, ni le mérite de mon honorable père. » Il me fut sévère, qu'il en soit béni! sa sagesse sur- » passait la mienne; car je l'en ai toujours aimé et » respecté davantage! (i)... Je suis donc une autre

(i) Grand Dieu! quel fils!... Amis lecteurs, ce fut celui que tant d'entre vous ont si légèrement improuvéi qui le

» route, par impuissance de suivre la sienne; car » chacun a son caractère. . . Quand mon père sut que » j'avais pris un bouquet à une fille de Nitry, sans me » rien dire, le lundi matin, comme j'étais déjà monté » sur un des chevaux pour aller à la charrue , il me » demanda mon fouet, dont il me donna trois coups, » qui coupèrent la chemise et la chair. Il me le » rendit, en se disant â lui-même : « Vous serez » amoureux!... » Je n'en agis pas ainsi, mon fils » Nicolas! mais je te dis qu'il ne faut pas songer â » prendre femme avant d'être homme, et de la » pouvoir nourrir. Marie-Jeanne est une aimable » fille, mais elle est bien jeune, et toi aussi! Mon » dessein n'étant pas que tu restes à la culture de » la terre , mais de te mettre en apprentissage, soit » de commerce, soit de quelque art, à la ville » d'Auxerre, ou même à Paris, mais je penche pour » Auxerre, une fille de village ne se trouverait plus » un jour les manières qui te conviendraient ; car » j'ai été dans les villes et j'en connais les manières, » et je sais combien elles sont dififérentes de celles » des villages ! Ainsi donc je te dirai que M. Ladrée, » l'huissier de Vermenton, nous a l'autre jour parlé » de M. Parangon, imprimeur à ***. C'est chez lui » que nous pensons à te mettre ; il a épousé la fille y> d'un ami ; tu seras doucement ; c'est une profes-

forma : lui, il a formé ses enfants à votre manière ; vous avez lu sa vie ; vous lisez la leur. Jugez-le, jugez-les ; jugez Pierre Restif, jugez-vous !

TROISIÈME ÉPOaUE — I75I 2$

3> sion honorable, où ce que tu as fait d'étude ne » sera pas perdu... Mon enfant, tu parais aimer les » travaux de la campagne ; mais, outre que tu as » encore ici trois frères plus jeunes que toi, et trois » sœurs, sans compter les aînés, je ne te trouve pas » ce qu'il faut pour soutenir un travail aussi pénible, )) que mon digne père ne pouvait supporter et qui » m'a cassé avant le temps. Je fais pour toi ce que » je voudrais qu'on eût fait pour moi : j'aurais été » plus heureux à la ville avec M^^« Pombelins, dont » tu m'as entendu parler. Tu pourras trouver un » parti égal, ou approchant, un jour, en te com- » portant bien. Tu as vu la plus jeune des cadettes » de M°« Parangon ; elle sera beaucoup plus riche » que ses sœurs ; elle est belle, surtout bien élevée, » et j'ai des raisons pour croire que tu pourrais es- » pérer un jour d'avoir cette plus jeune, supposé » que tu deviennes ce qu'il faut devenir pour cela. » Ainsi, mon enfant, ne songe plus à la campagne. » Je suis père, je dois me servir de ma prudence » pour diriger mes enfants, et leur donner l'état qui » leur convient mieux. Tout ce que tu pourrais » avoir de mérite, ne servirait de rien au village, ou » très peu, les liseurs et les spirituels laissant leurs » champs en friche quand ils se sont dégoûtés du » travail. A la ville, au contraire, ces mêmes choses » serviront à te pousser... Voiià ce qui me déter- » mine. Si tu étais constitué comme ton frère Bap- » tiste, avec ton même goût pour la campagne, tu » resterais au village, tu épouserais une fille du

» pays, Marie-Jeanne, si tu étais pour demeurer à » Sacy : ta cousine Simon, si tu étais pour demeurer » à Nitry ; je tâcherais de te guider, pendant le temps » que j'ai encore à rester sur la terre, et tu ferais » peut-être une bonne maison. Tu sais C€ que » m'a dit Tavocat Restif (i); son discours m'est » toujours resté dans l'esprit. J'ai suivi ses con- » seils pour moi : moi je suivrai aussi ce qu'il m'a » dit à ton sujet, le digne homme! Ma bonne » sœur (Dieu la conserve !) m'a toujours conseillé de » ne pas te laisser au village. Le digne homme

(i) Revoyez la page 206, tome II ; mais voici ce discours tel que mon père me le tint la seconde fois : « — ... chez qui » j'ai été clerc une année en deux hivers. C'est ce qui me » détermina à m'adonner aux travaux de la campagne, dont » j'avais pris l'habitude avant d'aller à Paris. — Restif, me » dit-il, tu as du bon sens, mais peu d'esprit; tu n'es pas » propre à ma profession , mais tu pourrais être un honnête »' procureur qui mourrait de faim. Tu m'es cher, parce que »• tu portes mon nom, autant et même plus que Charruat » D'Aiguesmortes, qui m'est plus proche que toi, car il m'est » germain , et tu ne m'es qu'issu de germain ; je t'avancerais » encore plus volontiers à cause de mon nom ; mais Charruat » a ce qui te manque. Tu n'en seras peut-être que plus heureux* » Ne jalouse donc pas le lot de ton cousin. Si tu ressemblais à » ton père, je sais bien ce que je ferais de toi; j'ai deux fils » encore jeunes ; tu sais comme je les aime en père ; je te » mettrais avec eux et à leur tête ; tu leur servirais d'exemple » et de guide, en étudiant avec eux ; et tel serait mon vœu, » que le même bien que je leur ferais comme père te fût » fait. £t peut-être un jour, la plus grande gloire de mon » nom viendra-t-elle de toi... Mais ne pensons pas à la » gloire ; l'honneur seul peut être ton lot, et l'honneur sans » la gloire vaut mille et mille fois mieux que gloire sans » honneur. — Voilà ce que me dit le digne avocat Restif. »

» Nicolas Ferlet parlait de même : je ne veux pas » aller contre ce que je crais et contre ce que mes » plus respectés parents et alliés m'ont coûseillé; » car M. Droin des Villages, mon digne parent, m'a » parlé tout comme eux : nous irons le voir avant » ton départ. Il faut donc prendre un parti con- » forme à ta capacité. Mes fils, tes frères aînés, » t*ont jugé mal ; et Tun, qui est le plus capable, » s'est comme rétracté; ils ont pris une ébuUition » des sens pour le vice; ils se sont trompés; moi, » ton père, je te juge mieux. Mais laisse là toutes •» tes petites amourettes de village, car je t'en sais » plus d'unç... Ce sont des enfantillages qui te nui- » raient. Non que je méprise celles que tu aimes ! y> ce sont de bonnes et vertueuses filles; mais toi, tu » n'es pas assez grand travailleur, ou, si tu as le » courage, pas assez fort, pour être père de feimille » à la campagne. Crais-en ton père, qui a tout » éprouvé, qui a vu bien des jeunes gens comme » toi se marier, se ruiner et languir, après avoir » jeté quelques fleurs de courage... J'estime Marie- » Jeanne et M^« Jeannette Rousseau plus qu'on ne » saurait dire; je les connais mieux que toi, par les » personnes qui doivent les connaître. Et plût à y> Dieu que tu fusses riche de patrimoine! Je te » dirais : Prends celle des deux qui est la plus sui- » vaut son cœur; car avec femme belle, pieuse et s> bonne, tout va bien. Mais quand on est pour » demeurer à la ville , il faut prendre une fille de » ville pour femme. Outre qu'il peut se trouver des

28 lySI — MONSIEUR NICOLAS

)) occasions, comme celle que j'ai trouvée, et nous » en avons quelque espérance : M. Ladrée nous a » paru comme parler de la part de M™« Parangon, » l'autre jour, pendant que tu étais à Laloge... Car » M™« Parangon a su par M. Gallereux, chirurgien » à Courgis, que tu n'étais plus chez tes frères, et » elle a parlé à M. Ladrée pour qu'il nous parlât, » ayant dessein, par amitié pour nous, de te voir 3> entrer dans la profession de son mari. Et elle t'a » vu à Vermenton, au jour que tu fus chez M. Col- » let pour des lettres et pour parler au frère aîné ; » tu lui convins, encore que des demoiselles qui se » trouvaient là, et des clercs, Monestot et Mogeot, » se moquassent de toi , parce que tu étais honteux » et timide, ce que j'approuve : la hardiesse ne ^jo vient qu'assez tôt à la jeunesse, et c'est à la timi- » dite qu'on connaît l'esprit. Ton frère Baptiste est » un gros sans-souci, hardi par bonté ou par épais- » seur d'esprit; ta sœur Geneviève est hardie par » vanité, à cause des louanges dont on l'a gâtée » trop tôt; et j'en augure mal de son esprit. Tu es » timide, toi, faute d'usage, et parce que tu sens ce » qui te manque en mérite, en science, en talents, » en beaux habits. Je suis sûr que je devine? — « Oui, mon père, » répondis-je, voyant qu'il m'interrogeait. — « Je ne te dirai pas de vaincre autre- » ment ta timidité, que tu ne peux la vaincre, c'est-

(i) Voyez sous ma vil* Epoque le trait de M. Bourgeois et de ses filles ; il confirmera ce que dit ici mon père.

» à-dire par l'acquisition de tout ce qui te manque. . . * » Ainsi, nous irons au premier jour à Vermenton, » chez mon excellent ami le notaire, pour y voir » M. Parangon, son gendre, qui vient au mariage » de M^i» Jacquette, sa seconde fille ; il ne reste » plus que M^^« Fanchette, qui a bien quatre ou cinq » ans moins que toi. Je te parle en père et en ami, » non en maître, attendu que voilà que tu te fais » grand et que tu raisonnes. Ainsi, tu m*entends » quand je te dis qu'avant de faire une maîtresse, il » faut avoir un état, et qu'avant de songer à en faire » sa femme, il faut avoir du p^in. Nous ne sommes » pas comme les enfants des rois et des seigneurs, » qui dés seize ans n'ont souci que de se reproduire, » en faisant des enfants qui auront leur pain cuit. » Nous autres, il faut le savoir gagner. Et ce n'est 3> pas un sort dont il nous faille plaindre ! Ce sont » les travailleurs qui font l'État, que les riches gou- » vernent; mais qui gouverner, sans nos pareils?... » On vit du travail de nos bras, quelque grand sei- » gneur qu'on soit ; et si le grand a sa gloire, par les » occasions éclatantes, le petit , comme nous, a son » honneur^ non moins solide, par son utilité. Ne » rougis donc jamais d'être un travailleur, mon fils, » dans l'état où la Providence t'aura mis; mais rou- » gis, meurs de honte, si jamais tu vivais en intri- » gant, aux dépens des autres!... Mais cela n'entre » pas dans ton caractère... Quand j'étais à Paris, » chez mon procureur, M. Mole, j'avais ces prin- » cipes ; je mettais la main à tout, et Ton m'aimait.

» Mes camarades se moquèrent d'abord : j*y fus '» sensible; car, dans notre famille, on n'a pas le » sang pourri ; mais j^attendis une occasion à mon » avantage de les servir eux-mêmes dans le besoin. y> Alors l'un dit à l'autre : — Sais-tu ce que m'a fait >) Restif? — Oui, je l'ai vu. — Qu'en dis-tu? — » Que ce garçon-là gagne à être connu.— Oui, oui, » dit le maître clerc, qui avait de l'esprit, et qui » m'estimait; mais il a fallu qu'il vous rendit ser- » vice à vous-mêmes , pour que vous vous en aper- » çussiez 1 Quand il en a rendu à Monsieur, à Ma- » dame , à Mademoiselle Mole , à moi-même , cela » ne vous touchait pas, et vous avez traité sa bonté » de bassesse ; elle n'est bonté que depuis que c'est » vous qu'elle oblige. — Ces mots firent effet, et je )> fus aimé de ces deux bons camarades... Quand tu » en auras, à la ville, fais de même, mon cher eny> faut, car il est beau et consolant d'imiter son père » dans le bien ! Tu as mille fois entendu dire à ta » mère qu'elle a été bonne et chérie de toutes les )} personnes qui ont eu relation avec elle, suivant la » situation où elle se trouvait dans sa jeunesse, qui » souvent n'a pas été gracieuse; car elle était orphe- )) line de mère, et son bon père était ruiné. On est » sujet à tout le monde, quand on est pauvre. Tu » sais comme elle est vive ? et cependant elle fut si » bonne qu'il n'était question que de son mérite, » quand M°*« Boujat, première femme de son pre- » mier mari, la voulut avoir : cela te prouve qu'être » bon est une bonne recette et qu'il la faut em-

TROISIÈME ÉPOQ.UE — 17$ I 3I

» ployer. Rien n'est bas que l'orgueil , qui consiste » dans l'inutilité... Si un maître vous commande » une chose, il varie le ton, suivant ce que c'est. Si » une action basse et servile , il vous prie , car il » sait que vous n'êtes pas valet : le refuserez-vous ? ». Non, puisque c'est un plaisir d'ami. Si une chose » de votre devoir d'élève ou d'apprenti , il com- » mande quelquefois durement; mais il serait indi- » gne de s'y refuser ; car il faudrait renoncer à toute » subordination!... Ainsi ne refuse jamais rien, » quelle que soit la chose que tu pourras faire , et » tout sera noble, en pensant : Mon maître repréa> sente mon père et ma mère; hé! ne ferais-je donc 3> pas cela pour eux?... Au reste, ceci est général : » chez M°^^ Parangon, fille de mon ami, tu ne seras » pas humilié outrageusement, comme quelquefois » le sont les apprentis des villes. Mais pourtant » faut-il être préparé à tout soufiïir ; et il faut songer » que l'apprentissage est un temps qui passe, et ne » laisse aucune trace de servitudes, ce n'est que dans » l'état d'homme qu'il ne faut rien faire d'ignoble, » s'il est possible, et maintenir sa dignité, parce que » c'est l'état permanent. Sois donc prudent et sage, » mon fils Nicolas, et ne songe qu'à te perfection- » ner dans l'état d'imprimeur, dés que tu y seras » entré; car c'est un état noble et relevé, si je m'y » connais, où l'on peut acquérir bien des connais- 9> sauces utiles!... Et Dieu veuille, mon enfant, » t'y conserver dans sa sainte crainte, afin que tu » ne fasses en ta vie rien que d'utile au bien des

» hommes, t'éloignant de tout ouvrage corrompeur f » Et je te donne la bénédiction paternelle. Que » Dieu te bénisse et te conduise à jamais dans ses » sentiers ! que son saint ange t'accompagne, comme » il accompagna le jeune Tobie, et que ses saintes » lois, toujours présentes à ton esprit, ne faillent » jamais de ta mémoire ni de ton cœur ! Amen I »

Tels furent les sages avis que me donna mon père; je les ai fidèlement et scrupuleusement rapportés, car jamais ils ne sortirent de ma mémoire; mais ils sont quelquefois saillis (i) de mon cœur.

Dés le lendemain, je cessai de me livrer aux travaux champêtres. Je repris mes études, à Taide des livres dont j'ai parlé, que ma mère m'avait apportés d'Auxerre. J'avais de plus les Métamorphoses d'Ovide, que je m'occupai à traduire; car je dévorais la traduction de mon TérencCy qui était en page de regard. J'aidais cependant ma mère au jardinage, à mes heures de loisir, et je m'occupais de la bassecour sans honte , n'espérant plus d'être un vrai laboureur. Mais j'étais triste. Je n'aurais pu oublier Jeannette qu'en m'occupant de Marie-Jeanne. Les frères de cette aimable jeune fille ne m'avaient pas négligé ; tous les dimanches , ils venaient s'amuser avec moi à la maison, où ils étaient reçus en amis. Les politesses de mon père leur persuadaient que les vues désirées seraient facilement remplies. Je les reconduisais souvent jusque chez eux, après avoir

(i) Saillir, sortir, d'où saillie, seuil àt porte, etc.

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soupe, et ils me «menaient jusqu'à la Fontaine, où nous nous séparions. Marie-Jeanne, timide, sensible, se tenait à Técart; depuis la circonstance dont j'ai dit un mot, nous avions peu d'entretiens ensemble, et je n'en étais que plus estimé du père et de la mère. Celle-ci pariiculiérement me chérissait et m'en donnait sans cesse des marques... O bonne et vertueuse femme ! bénie soit ta mémoire ! et faut-il que j'aie causé le malheur de ta fille bienaimée ! Je vous demande pardon de vos douleurs à toutes deux!... Mon père n'ignorait rien de ce qui se passait, si ce n'est un point; il savait que j'étais aimé; et ce fut ce qui lui fit hâter mon départ pour la ville. O Marie-Jeanne ! vous avez été bien vengée!...

Le surlendemain des avis paternels, mon père et ma mère me conduisirent à Vermenton, chez le père de Colette, pour me présenter à M. Parangon. Je me trouvai fort timide ; mais le désordre de la noce me fut favorable. Je vis M"* Fanchette, et ce qu'on m'avait dit à son sujet m'empêcha de faire autant l'enÊmt que j'avais coutume, lorsque je me trouvais avec des demoiselles de ville. Fanchette avait douze ans, et elle me parut très jolie!... En ce moment parut Colette, environnée de cinq à six nymphes, dont une de Paris, très éveillée, une d'Auxerre, à figure imposante, et les autres du pays. En voyant M"« Parangon, j'éprouvai pour elle tous les sentiments que m'avait inspirés Jeannette, au désir près que Mp^^ Parangon m'inspirait aussi ; je

sentis mon cœur voler à elle. L'idée du bonheur, et celle de vivre sous ses lois dans sa maison, se confondirent dans ma pensée. Elle me regarda : ses beaux yeux, en se fixant sur moi, semblèrent ennoblir mon existence. Dieu ! quel air majestueux et bon tout à là fois ! . . . J'oubliai Marie-Jeanne et tout ce qui ne m'avait inspiré que des désirs ; j'associai Jeannette à la céleste image qui se gravait dans mon cœur. Je tremblais de plaisir; rien ne m'intimida plus que la crainte de lui déplaire; je fus homme et sensé, au point d'étonner mes parents, surtout lorsque je fus environné des six demoiselles. La Parisienne seule me déconcerta un peu, par ses regards trop hardis et ses questions équivoques. Je rougis et baissai les yeux (or rien n'était plus à mon avantage). Les jeunes personnes en rirent ; M"»® Parangon leur dit fort bas : « Ha! si vous êtes à l'é- » preuve de cela, je ne sais que penser de vous ! » Un jour peut-être vous gémirez sous les sar- « casmes d'un petit-maître insolent!... » M. Parangon étant alors entré, on me présenta. D'après l'air que sa femme venait de me faire prendre, il me donna vingt-trois ans; on l'assura que je n'avais que seize ans et demi. Mes raisonnements, tout ce que je fis, tout ce que je dis prit de la gravité. Colette avait fait un autre homme de moi, en un instant, d'un seul coup d'œil!... Heureuse et fatale passion, fiis-tu de Tamour? fus-tu quelque sentiment plus noble encore?... Lecteur, vous prononcerez un jour; et je ne crois pas rester au-dessous de mon

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annonce, en vous disant que vous allez voir des événements qui vous étonneront... Je fus accepté par M. Parangon, qui fixa le temps de mon entrée au mois de juillet.

De retour à Sacy, je n'eus plus besoin d'exhortation pour remplir les vues de mon père et de ma mère. Sentant que l'étude du Latin et du Grec m'était nécessaire, je m'y appliquais seul, sans maître, sans secours, lorsque M. Antoine Foudriat vint chez nous. Il vit mon ouvrage, nous en causâmes, et il finit par m'embrasser, en m'ofFrant tout ce qu'il savait, et surtout s^ bibliothèque. J'allai passer chez lui une partie des journées, et je fis des progrès rapides : ce fut avec ce bon pasteur, le même qui m'avait vu naître, que je m'accoutumai, en moins de six semaines, à parler le Latin de la conversation d'une manière courante et facile, que j'ai toujours conservée. 11 me donna seul une teinture de larbétorique et de ce qu'on nomme les humanités; en même temps qu'il me consola de ce que j^'ignorais de la mauvaise Physique et de la mauvaise Théologie, en m'en démontrant l'inutilité. « La Phy- » sique, vous l'étudierez dans le grand Uvre de la » Nature, et en voyant des gens instruits, en lisant » les ouvrages nouveaux sur cette matière, que » l'imprimerie va vous mettre à portée de connaître. » La Théologie, vous la savez mieux qu'un Domi- » nicain, par l'Écriture sainte elle seule ; mais vous » connaissez encore les Pères et vous n'oubliez rien. » Ne regrettez plus ni le séminaire ni le collège :

» VOUS avez la clef de la science, et vous y entrerez » quand vous le voudrez. » Ces sages discours me firent plus de bien que tout ce qu'on m'aurait appris de scolastique; je fus consolé, content: c'est une éternelle obligation que j'aurai au sage Antoine Foudriat. Il avait la foi du Vicaire Savoyard, car je l'ai peint d'après nature dans Y École des Pérès (i). Mais qu'il était respectable et respecté!... Je le bénirai jusqu'à mon dernier soupir.

Mon père m'avait promis de me mener aux Villages de la Rivière, avant mon départ pour la ville, chez notre cousin Droin et chez les autres parents par alliance dans ce même pays, le berceau de notre famille; car il y avait encore un Droin qui portait le surnom d'un de nos ancêtres, VHomme juste. Ce Droin avait douze enfants, tant filles que garçons, tous grands et bien faits, tous s'aimant parfaitement les uns les autres, tous nourris par leur mère, qui n'en avait perdu aucun : c'est la plus belle famille que j'aie vue ! Nous avions encore aux Villages d'autres alliés, descendus de Restif dit Tintamarre ^ dont toutes les filles s'y étaient mariées aux plus honnêtes gens du pap; ainsi Droin l'homme juste descendait par sa trisaïeule du Restif l'homme juste.

Quelques jours avant celui fixé par mon père pour aller voir ces bons parents, on vit , sur le chemin de Nitry, un gros homme en manteau rouge,

(i) J'ai réimprimé ce portrait à la fin du II* livre de la Vie de mon Père, 3» édition.

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sur un gros et pesant cheval noir. Mon père était à la croisée; moi, je travaillais à la table. « Ha! a> dit mon père , « voici mon cousin Droin ! je le recon- » nais à son manteau , et surtout au pas de son » pesant cheval noir. » Il alla au-devant de lui, en me faisant signe de le suivre. Ce cousin ne m'avait pas vu depuis six ans, c'est-à-dire depuis mon en- £ince, et il m'avait toujours fait presque autant d'amitiés que ma bonne tante Madelon. Nous l'abordâmes à quelque trente pas de la porte- charretière. Nous lui aidâmes à descendre. Il embrassa mon père ; puis me regardant : « — Quel est donc ce » grand garçon? » demanda-t-il. « — C'est mon 3> fils Nicolas. j> Je venais de prendre la bride du cheval, et je baissais les yeux en rougissant. — « C'est » une fille modeste que vous me présentez là, mon a> cousin I» dit le vieillard. «Approchez, mon jeune » Restif... Que j'aime cette timide modestie, telle j> qu'on l'avait généralement, à son âge, dans mes » années premières! Il me la rappelle et me ré- » jouit I . . . » Et le bon vieillard avait les larmes aux yeux. Il me dit mille choses agréables ; et m'ayant fait parler, il ajouta, en s'adressant à mon père : — «Il sera l'homme de la famille, mon cousin, » plus que votre fils aine , dont vous êtes si fier, » vous qui l'êtes si peu I Celui-ci est plus modeste, » et il ira plus loin... Mais au peu qu'il vient de* me » dire, je connais que jamais il ne sera riche... Vous » avez raison de le mettre à la ville ! Je vois dans y> son regard une supériorité sur les gens de cam-

» pagne, ce qui me fait croire que, naturellement, » il serait déplacé parmi eux, » [Je ne rapporte ces discours que pour marquer combien mon respectable père fut excusable de ne me pas avoir laissé laboureur : hélas ! je n'ai pas lieu de m'enorgueillir de ce que je n'ai pas vérifié]... Mon père et ma mère (car nous étions arrivés à la maison) étaient transportés de joie d'entendre ainsi parler un parent renommé pour sa sagesse et son excellente judi-. ciaire, dont on disait que c'était le dernier homms des temps paternels. Le vieillard ajouta beaucoup d'autres choses, comme : « — Je crois voir Pierre,. » mon bon et honorable ami : voilà ses yeux pé- » tillants en dessous ; et je me rappelle bien com- , » ment il donna un jour sa Généalogie à des gen- » tilshomipes des environs , qui avaient dit devant » lui : Vous autres roturiers, à peine vous connais- » sez vos grands-péi;(5S ; et pour cela seul, il est in- » finiment glorieux d'être gentilhomme, en ce qu'un » noble conserve la mémoire de tous ses ancêtres » et de leurs faits. — Pour moi, dit Pierre Restif, » bien que roturier, si roturier je suis, je connais » très bien tous mes aïeux, depuis seize cents ans. » » Tous les gentilshommes qui étaient à sa table » (car il régalait qui voulait manger chez lui) le y> regardèrent bien étonnés ! Il y a grande apparence » qu'il avait déjà entendu de semblables discours, » vu qu'il avait pris ses précautions : il avait tant »> d'esprit!... Il ouvrit une armoire, celle où il scr- » rait les actes publics, et en tira de vieux parche-

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» mins tout ratés (i), mais lisibles, écrits en Go- » thique pour les premiers, dixième ou douzième » siècles, et en autre écriture rapprochée de la nô- » tre petit à petit, pour les quatre suivants; et il » dit : Voici ma Généalogie, à dater de l'empereur » Restif. — L'empereur Restif? interrompit un » conseiller au Parlement de Dijon. Il éclata de » rire, et tous les autres de même. — Il est cocasse! » disaient-ils. — Pas si cocasse, messieurs, reprit » gravement Pierre. M. le conseiller ne connaît pas » l'empereur Restif, parce que je francise son nom; » si j'avais dit l'empereur Pertinax, qui est le » même nom en Latin, vous l'auriez connu tout » d'un coup... — Et il ouvrit un grand livre... » Tenez, comme ceux-là » (voyant mes dictionnaires), « et peut-être le mot y est-il ?» Je le lui présentai aussitôt, ce qui frappa d'admiration mon père et le vieillard, qui, n'ayant pas d'études, ne pouvaient comprendre comment j'avais trouvé Per- TiKAx en un clin d'œil dans mon Boudot. Us mirent leurs lunettes, et lurent après moi : Pertinax^ rétif, entêté, têtu; qui ne lâche pas... « — C'est précisé- » ment ce livre-là ou un pareil que montra Pierre,^» reprit le vieillard, ce Aussitôt le conseiller, parent du » coté d'Anne-Marguerite Simon, votre mère, de- » vint sérieux, et tous les autres ne rirent plus. Et » Pierre, de ce ton imposant qu'il savait si bien » prendre, lut sa Généalogie, que vous connaissez

(I) Rongés par les rats. (M de l'Ed.)

» sans doute?.., — La voici de sa main, ou plutôt » de la mienne, » dit mon père ; « car je l'écrivis » entière sous sa dictée. » M. Droin la regarda et dit : — a C'est cela même, car je la reconnais... Tous » les gentilhommes suivaient des yeux Pierre Reslif » lisant, et ils ne savaient que dire; car le parche- » min était ancien; l'écriture paraissait ancienne, » et muée d'âge en âge et d'encre différente; et ils » voyaient d'abord un empereur, un fils et une fille » d'empereur, et puis de grands personnages mêlés D à d'autres... Que le jeune cousin nous la lise, car » j'entendrai encore avec plaisir ce monument de » l'esprit et de la gaieté de mon bon ami et parent, » qui fiit, en son temps, le plus agréable et hon- » nête convive de tout le pays. — C'est ce qu'il » fera, dés que nous aurons dîné. »

Au dessert, je lus la Généalogie, telle que je l'ai rapportée dans Y Introduction.,.

Lorsque j'eus achevé, je parus si surpris moimême, que M. Droin se prit à rire, en disant : — a Hé ! il pourrait y avoir du vrai là-dedans ! car » enfin le jeune cousin vient de voir que Pertinax » signifie Restif; et j'ai ouï dire à mes ancêtres de » père et de mère qu'on appelait autrefois les Res- » tif, Petinax, ce qui approchait de celui dont parle » Pierre. On prononçait encore anciennement » Rectif, au lieu de Restif, ce qui signifiait » homme droit et ami de la justice; niais ce beau nom, » trop savant pour le peuple, s'est corrompu, par » l'habitude qu'on a prise de prononcer Rêti, et

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» l'usage oi vous êtes tous de signer Rétif, en re- » tranchant le c ou l's... Mais, ajouta-t-il d'un air » de bonhomie, tout ne saurait être vrai dans cette » Généalogie; c'est un jeu de l'esprit du cher pa- 3) rent, qui en avait beaucoup ! Et voilà son suc- » cesseur. Puisse-t-il vivre plus longtemps que l'âge » de quarante et deux ans qu'avait Pierre quand il » est mort !» A ce mot, une larme mouilla sa paupière; et mon père les laissait ruisseler dans ses yeux, fort grosses, mais en silence et la tête découverte ; respectueusetéy comme il disait, à laquelle il ne manquait jamais, lorsque quelqu'un ou lui-même parlait de son honorable père. [Pour moi, j'en ai quarante-neuf, en écrivant ceci en Décembre 1783 ; quarante-neuf et six mois le 3 Juin 1784, en recopiant, et cinquante-huit ans neuf mois le 18 Auguste 1793, en imprimant; c'est déjà seize ans neuf mois de plus que mon aïeul ; mais je ne mérite pas de vivre autant que mon digne père]. « — Vous » faites donc bien », continua notre parent en parlant de moi, « de le mettre à la ville ; car possible il » y réussira outre espérance conçue , et fera hon- » neur à la famille dont il sort, à laquelle j'ai l'avan- » tage d'appartenir doublement, par ma trisaïeule » et par ma bonne et digne mère , Brigitte Restif, » dont Madeleine Restif, votre excellente sœur, est » le portrait. » Et le respectable vieillard, au nom de sa mère, ne put retenir ses larmes, qui coulaient majestueusement sur sa face vénérable, tandis que ses yeux fixaient le ciel, et que ses lèvres agitées

annonçaient que ce bon fils invoquait sa mère...

— a Mon cousin, » dit enfin mon père, « vos sages » paroles me confirment dans la résolution que j'ai » prise ; et quelque obstacle qu'y veuillent apporter » mes fils de Courgis, je le surmonterai. — Mon » cousin, » reprit le vieillard, « il est quelquefois » beau à un père de changer d'avis aux sages repré- » sentations d'un fils prudent ; mais ici, je ne vois » prudence aucune ; et tel est mon avis qu'il ne faut » laisser Nicolas au village. Et j'espère qu'avant le » départ pour la ville, vous nous l'amènerez à » Annet-la-Riviére et aux autres villages limitro- » phes, pour lui faire connaître toute la famille » paternelle d'alliance ; car on ne saurait aimer ce » qu'on ne connaît pas. Et je suis bien aise qu'i^ » voie ma pauvre fille aînée la paralytique (i), qui » ne peut venir; et le cousin V Homme juste, qui » mérite le surnom,, ainsi que ses douze enfants; » car ce sont là des gens à connaître. — Je vous le » promets », répondit mon père en lui serrant la main. .

Voilà comme mon respectable père et ma digne mère furent confirmés dans leur projet de me mettre à la ville, projet qui les flattait déjà... Nous

(i) Cette cousine Droin était pleine d'esprit; elle avait été plus de trente ans paralytique. C'était la beauté, la décence, la vertu la plus aimable ; elle charmait encore demi-vivante, et elle était l'âme de toute la maison. On mettait toujours la table auprès de son lit, et elle était le charme des convives fréquents qu'amenait son père.

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allâmes aux villages, mon père et moi, la semaine d'ensuite. J'y vis la paralytique et le fils Droin, sauvage comme moi et plus encore, mais par dérangement de tête, à cause d'une maîtresse dont son père n'avait pas voulu faire sa femme. La vue de ce jeune homme me fut très utile pour me guérir : il me fit pitié... Nous fûmes reçus et nous soupâmes chez M. Droin l'aîné. Ce fut là que je vis un phénomène plus intéressant que celui de Scarron malade : une fille de trente ans, paralytique des jambes seulement, jusqu'au pli du genou inclusivement, belle et fi-aiche pour tout le reste, gaie, amusante, spirituelle... Après le souper, elle me retint par la main. Tout le monde s'éloigna. Elle me regarda en face, sans me rien dire. Je rougis d'abord et baissai la vue... Au bout de quelques moments, elle me tira vers elle et m'embrassa. Je tressaillis. — a Mon jeune cousin, » me dit-elle, « je viens de » lire dans votre cœur... Faites-moi souvenir un » jour de vous révéler un secret qui vous regarde... » Il serait trop tôt aujourd'hui; vous avez les sens D aussi éveillés que votre regard est modeste.. • » Par ce que j'ai appris, vous ferez le sort, heur ou » malheur, de trois personnes de mon sexe, si pis » ne faites encore ; car vous avez une âme brûlante » qui en brûlera d'autres... Et Tune d'elles déjà ne » se mariera jamais .. Allez; car nous partageons la » faveur de votre visite, et d'autres vous doivent » coucher. » C'était V Homme juste.

Le vieillard Droin nous conduisit lui-môme :

— « Il faut être juste avec les Justes, » dit-il à son cousin germain et cadet : « Je ne veux m'emparer » en entier de ces nôtres et communs parents, d'un » nom si vénéré de nous tous; je les vous amène, » afin que vous les hébergiez cette nuit , et que » demain au matin vous les fassiez déjeuner avec » toute votre nombreuse famille ; car il faut que des » parents se connaissent, comme il convient dans » une famille honorable. » A ces mots, VHomme juste (.je crois encore voir sa figure respectable, douce avec gravité) s'avança vers mon père, lui prit la main, puis l'embrassa, en disant : « — Soyez le » bienvenu : c'est un jour de gloire chez moi que » celui auquel j'y reçois le fils de Pierre Restif et » son petit-fils !» Et en prononçant ce dernier mot, il m'embrassa. Ensuite se tournant vers sa femme, il lui dit : a — Ma chère Brigitte, appelez nos fils » et nos filles, à celle fin qu'ils voient le cher cou- » sin Restif de Sacy et son fils aine, de Barbe Fer- 2> let de Bertrô, sa seconde femme. » La bonne dame Droin, après avoir salué mon père, et m'avoir embrassé, appela ses enfants, qui accoururent tous à sa voix, jusqu'à l'aîné, arpenteur, âgé de trente ans, qui entra le premier, une plume à la bouche, car il travaillait : « — Plaît-il, ma mère? » dit-il. Et voyant mon père, il courut à lui. Une chose qui m'étonna, c'est qu'il dit les mêmes paroles que son père, que pourtant il n'avait pas entendues, mettant che\ nouSy au lieu de chei moi; auxquelles il ajouta :

— « Et Edme vaut bien Pierre, tout méritant que

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y> Pierre était. . . » (Et à moi) : « Vous sortez de » deux hommes dignes et respectés, mon cousin ; » vous ne pouvez manquer d'en tenir. » A quoi M. Droin l'aîné dit vivement : — a Charles ? Nico- » las, que tu vois, sera le portrait de Pierre ; c'est » moi qui te le dis. — Je vous en crois, sans autre » examen et sans aucun doute, mon cousin, car je » sais que vous êtes un bon juge. » (Il le louait ainsi de deux manières, car le vieillard était juge d*Annet et des autres villages unis). « — Que n'a- » vons-nous ici, en cet heureux jour, les fils de » Jean Restif, avocat à Noyers ! » reprit le vieillard. — « Ce fut un digne parent, » répondit VHomme juste ; ce mais peut-être ses fils, de Vienne et de Gre- » noble, sont-ils trop riches pour être sensibles à » ces scènes de famille... » [Lecteurs, c'est dans ces entretiens que j'ai puisé le naturel qu'on a queL quefois trouvé dans mes ouvrages : je vous montre mes modèles.]

Je vis ensuite tout le reste de la famille: de grandes filles très aimables et surtout très modestes ; les aînées m'embrassèrent, mais les cadettes n'osèrent m'approcher... Oh! mœurs innocentes et timides! que vous étonneriez à Paris, où les filles les plus jeunes sont les plus hardies!... Mais nous nous familiarisâmes tous un peu le lendemain à déjeuner... Pour ne pas omettre un trait qui peint les mœurs du pays, les filles de la maison nettoyèrent nos souliers à notre insu ; mes sœurs le faisaient de même chez mon père aux hôtes étrangers

OU de la famille... Je revins très . satisfait de ce voyage, pendant lequel mon père fut content de moi ; car il le dit à ma mère, en particulier, à notre retour. Je Tavais également vu par les confidences qu'il m'avait faites, en m'apprenant qu'il avait été question de marier la paralytique à l'abbé Thomas, pour remettre le nom Restif dans le pays ; mais que Tahbé ayant fait dépendre son consentement d'un vœu de chasteté mutuelle proposé à la future, M. Droin avait rejeté cette condition comme une sorte de sacrilège. On n'en parla plus; car Thomas fut alors à Paris, etc. Ma mère m'ayant fait compliment sur ma conduite avec nos bons parents, je répondis que je n'étais jamais timide ni sauvage, où je savais être aimé.

Nous retournâmes à Vermenton, ma mère et moi, quelque temps avant mon départ pour la ville. Elle m'acheta un habit brun complet fort propre, des bas de filoselle, les plus beaux que j^eusse encore portés, un chapeau et des souliers de ville. Pour le linge, on se contenta de mettre des manchettes de mousseline à des bouts de manche, afin que je les misse les dimanches et fêtes sur ma chemise non garnie. Tout étant ainsi prêt, il fut décidé que je n'irais pas £siire mes adieux à mes frères, qui désapprouvaient cet apprentissage (dont ils avaient entendu parler par Michel Linard), encore que l'idée en vînt de mon père lui-même, et que je partirais le 14 Juillet, de grand matin, ayant l'âne de ma tante Mairat pour porter mon bagage : cette bonne tante

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devait le reprendre le lendemain, jour d'emporter les marchandises dont elle avait coutume de faire emplette â la ville.

La veille de mon départ au soir, j'allai faire mes adieux et mes remerciements à M. Antoine Foudriat, qui m'avait baptisé. Il me donna d'excellents conseils : car il m'avait toujours aimé, quoiqu'il l'eût souvent dissirnulé avec M™** Rameau, pour ne lui pas donner de jalousie. Devenu grand, j'eus la satisfaction de me voir hautement préféré aux Rameau, dont l'épaisseur le rebutait. Le pasteur avait été élevé à Paris, au collège de Sainte-Barbe ; il connaissait la capitale ; il avait l'usage du monde, et ce fut en homme expérimenté, qu'il me parla des villes :

« Mon cher Nicolas », me dit-il, « il vous faut de » la douceur, de ia patience et de la politesse, pour » le pays où vous allez ! Ne croyez pas que ce soit » comme ici,, où chacun dit franchement sa pensée : » vous serez dans un pays où il faut savoir dissi- » muler, parce qu'on dissimulera même avec vous, » malgré le peu d'importance que vous y aurez » d'abord. Il faudra savoir dévorer les mépris ; car » on vous en marquera, ne fût-ce que parce que » vous êtes villageois, et parce que vous n'aurez » pas les vices de vos camarades. Mais soyez ferme ; » gardez vos vertus ; elles seront enfin respectées, » lorsqu'ayant pris l'usage et le ton du monde, » vous les aurez adoucies, polies et rendues respec- » tables aux yeux du monde. Je vous connais assez

» pour savoir que vous serez d'abord révolté de » tout ce que vous allez voir. Ce premier coup » d'œil est juste ; c'est le véritable ; tenez-vous-y. » Vos yeux se fascineront ensuite ; mais ils verront » faux, je vous en avertis ! Vous aurez vu la vérité » d'abord. La plus dangereuse séduction est celle » des seconds commencements, parce qu'on admire » tout, à mesure qu'on se façonne aux manières de » la ville : le plus grand danger, c'est qu'on ne » prenne les vices pour des manières, et des chosts » qu'il faut avoir ou faire à la ville. Mais cette » illusion n'existe que jusqu'à la connaissance » parfaite : avec la trempe de votre esprit, je suis » sûr que vous mépriserez au bout de six ans ce que » vous aurez admiré au bout de six mois. Mais » cette admiration est longue ! préservez-vous-en ! » Si vous parvenez, sans vous, perdre, à passer » cette crise si fatale à tant de jeunes gens, je vous » réponds de vous à vous-même, et le but de cet » avis est de vous apprendre d'avance ce qu'on ne » découvre qu'après. Comme vous allez être en » apprentissage, par conséquent soumis, non seulea ment au maître, mais encore à ses ouvriers » jusqu'à la fin de votre temps, soyez modeste : » c'est le moyen de ne pas être liumilié par votre » devoir et par les autres ; volez toujours au devant, » et contractez l'habitude d'avoir exécuté bien et » avec zèle tout ce qu'il est d'usage que fassent les » apprentis. Votre diligence aura cet avantage, » qu'elle ôtera à votre obéissance ce que celle-ci a

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» de servile. Faites-vous aimer dès en entrant, afin y> que chacun soit disposé à adoucir votre sort; car » si une fois vous vous laissiez haïr, on revient » difficilement de la prévention, et vous souffririez )) longtemps ! Tout ce que vous aurez à £iire ne » sera pas fort fâcheux, parce que cela n'aura » qu'un temps, et que vous aurez la perspective » d'être obéi à votre tour : votre intérêt sera donc » autant qu'aux ouvriers eux-mêmes de maintenir » les droits de ces derniers sur vous, et d'éviter un » moîsme malentendu. Rendez -vous habile dans » votre état, afin d'y être considéré : il est toujours » beau d'être, par son mérite, le premier de sa » classe, quelle qu'elle soit. Pour un peu de peine » qu'on se sera donnée en commençant un état, on » se ménage une infinité de jouissances futures, au » lieu des désagréments que dévorent à chaque » instant le paresseux et le malhabile. Travaillez » dès votre appretnissage, avec autant d'ardeur que » l'ouvrier qui est aux pièces, vos devoirs d'apprenti » observés, afin d'acquérir une diligence lucrative, » et de vous trouver un des gros gagneurs quand » vous travaillerez pour vous : ,car sans la plus » grande diligence, un ouvrier est au-dessous du y> nécessaire, et regardé de tout le monde, même » de ses confrères, avec une dédaigneuse compas- » sion; il est peu considéré du maître, qui dans les A cas pressés a besoin d'une main expéditive autant » que savante. Quant aux mœurs, il est essentiel » de les conserver à la ville; car sans mœurs, on y

» tombe au-dessous de la misère 4^ 1^ campagne. » Il est plusieurs manières de les perdre ; le jeu, le » vin, les femmes. Ne jouez jamais; ne buvez que » pour acccompagner raisonnablement le manger » d'un homme sobre; Teau suffit pour satisfaire la » soif, et le vin ne doit être qu'un fortifiant ajouté » aux repas nécessaires. Évitez l'inutilité; elle y> mène à tous les vices. Respectez les femmes, et » vous ne serez jamais libertin ; souvenez-vous de » cet avis : Respectez les femmes ! ne croyez » jamais le mal que les sots et les malveillants » diront d'elles ; n'approfondissez jamais leur con- » duite, si ce n'est lorsqu'il sera question de vous » marier, et alors même consultez quelqu'un de » sage, qui examinera pour vous et avec vous. » Enfin, souvenez -vous de l'honneur de votre fa- » mille, qui est tel, que, dans le canton, elle jouit » d'une sorte de noblesse, qui fait que chacun s'ho- » nore de ses alliances avec elle. Il est vrai qu'elle en » a eu de belles ! jusque-là qu'on prétend qu'une de » ses filles, à une très ancienne époque, est entrée » dans la maison d'Harcourt... Outre que jamais » elle n'a reçu aucune tache. Si quelques mauvais » conseils un jour venaient à vous tenter, que cette » pensée vous arrête. Suivez les pratiques de la » religion; ne manquez jamais à faire vos prières » journalières, apprises dans la maison paternelle ; » car, outre qu'elles rendent à Dieu un hommage » dû, elles vous maintiendront dans le souvenir des » bons principes que vous ont donnés vos parents,

» ainsi qu'Antoine Foudriat votre pasteur et votre » ami, qui vous aime comme son âls. Ne passez » jamais un soir, sans examiner avant de vous » mettre au lit, en quoi vous aurez profité ou » détérioré pendant le jour; pour, dans le premier » cas, avancer encore, et vous amender dans le » second : car tout homme qui vit au hasard, et ne » compte pas avec lui-même, vit en brute, et n'est » pas digne de la raison que Dieu lui a départie. » Observez que votre père, qui est un homme sage, y> compte souvent de ses affaires avec lui-même ; » c'est un exemple à doublement imiter. Craignez y> Dieu ; et songez que la Religion est la perfection » du lien de la société. Je ne vous dis point ici tout » ce que vous diraient vos frères, plus pieux que » moi sans doute ; mais je vous dis : Un homme » soumis aux lois civiles est lié par elles; un » homme religieux est relié par de secondes lois, » qui parlent à son cœur lorsque les autres lois se » taisent, et qui le mettent continuellement devant » son juge-pére, qui est Dieu. Si quelqu'un voulait » détruire en vous la Religion, comme il l'a détruite » en lui-même, regardez-le comme un fou qui, » monté sur une haute tour, en ferait abattre la » balustrade sous prétexte qu'il est assez sûr de lui- » même pour s'en passer : ou comme un autre » insensé qui, se faisant descendre dans un puits, » ne veut pas être attaché sous les aisselles, mais » seulement par un doigt.

» Adieu, mon cher Nicolas ! Vous allez avoir

s 2 175 1 — MONSIEUR NICOLAS

» des peines : mais n'en auriez-vous pas ici? » rhomme a partout son fardeau à porter. Tâchez » de faire honnêtement votre chemin, et pour vous » y encourager, songez à la satisfaction que vos » succès donneront à votre père et à votre mère. » Ne soyez pas inférieur à vos deux aînés, ni même » aux trois, y compris le pauvre cher Edmond » Boujat, que nous venons de perdre (i)... Il serait » dur pour votre mère, que ses enfants demeu- » rassent au-dessous de ceux de Marie Dondène... » Mais, adieu; il est tard, et il faut aller reposer, » afin d^ partir de bonne heure demain, avant la » grande chaleur du jour. »

Tels furent les sages avis du respectable Antoine Foudriat, et ils me seront très utiles, comme on le verra bientôt.

Je m'en retournai chez nous pensif, les repassant

(i) Mon frère utérin £dmond Boujat k chirurgien, était mort Tannée que j'avais quitté Courgis. S'il eût vécu, il s'ouvrait un autre ordre de choses pour moi ; car on voulait me donner non son état, à cause de la saignée, que je n'aurais pu faire, mais celui de la médecine. Je l'ignorais ; ce ne fut que longtemps après sa mort, et pendant mon apprentissage, que ma mère me montra les lettres de ce bon frère par lesquelles, indigné de la conduite de mes deux aînés paternels, il engageait à me pousser dans le Latin, afin qu'il pût se charger de moi ; promettant, vu le bon tour que prenaient ses affaires, de m*élever bien au-dessus de l'état qu'auraient pu me procurer ceux de Courgis. 11 devait me donner les principes, et payer ensuite ma licence. Sa mort fut le second des malheurs irréparables qui pnt bouleversé ma jeunesse.

dans ma mémoire, et je les répétai à mon père devant toute la famille, en soupant. Edme Restif le loua, en disant : — « Je sais combien M. Antoine » Foudriat est un homme sage, et un digne » pasteur : profite de ses avis. » Là-dessus, il se leva, et fut prendre la Bible dans laquelle il lut le chapitre de la Genèse^ où Isaac bénit Jacob, puis Ésaû; ensuite il éleva la voix, et dit : « Mon fils y> Nicolas, qui vas nous quitter demain matin, je te » donne, autant qu'il est au pouvoir d'un père, ma » paternelle bénédiction, afin que tu prospères dans » le monde, sans perdre l'honneur, la vertu, ni la » Religion. Ainsi Dieu te bénisse comme je te » bénis ! Amen ! » Toute la famille, qui était à genoux avec moi, répéta Amen ! puis nous nous embrassâmes et chacun se retira.

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