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ATofi equidem totam possum defenâere culpam ; Sed partent nostri criminis error babet,
Ovid. Trist. III.
trois heures du matin, le 14 Juillet, mon père m'appela : <r Nicolas ? »
(je crois encore l'entendre) « Nicolas ?
» — Mon père, plaît-il ? — Mon fils, » je vois la petite pointe du jour. — Je me lève, » mon père. » Et je me levai, tout troublé. Je cœur me battant : car j'étais arrivé au jour auquel je devais entièrement changer de vie; et le soir de ce même jour, je devais me voir dans un état différent de celui où j'étais le matin. Ces pensées m'occupaient en m'habillant. Ma mère me dit : « Mon » cher en&nt, il faut partir matin, à celle fin que tu
» arrives de bonne heure ; car on ne sait ce qui
» peut retarder en route : il y a sept grandes lieues
» d'ici à la ville ! — Il arrivera devant midi, ma
» femme, » dit Edme Restif ; « ainsi tranquillisez-
» vous. — Tant mieux, mon mari, et il évitera la
» grande chaleur, le pauvre enfant ! et Tâne de sa
» tante sera moins fatigué... y> Je déjeûnai, en
avalant deux œufs frais, et buvant un grand gobelet
de vin blanc. Moii père lui-même sella mon grison ;
nous chargeâmes mes paquets, et... je partis trempé
des larmes de ma mère. Pour mon père, il me
reconduisit jusqu'au sommet de la montagne de
Vèiehaut^ et il ne me quitta que lorsqu'il fut grand
jour, en me disant ces mots : <r Nicolas! tu vas à
» la ville. Songe que tu y portes mon nom, qui est
» ici honoré, à cause de mon digne père et de tous
» nos ancêtres : aie cette idée présente en toute
» occasion. Il est trois choses que je ne suppor-
» terais pas sans crève-cœur : le manque de probité,
^> la débauche, et le mariage avec une fille avilie par
» la servitude à la ville; ne l'oublie jamais. Le
» travail a toujours été aimé dans notre famille; et
» tu Taimes, je ne t'en dis rien. Mais la ville peut
» corrompre le cœur, si l'on est par soi-même un
» mauvais sujet. Souviens-toi des louanges que t'a
^> données le bon cousin Droin des Villages, et que
» toute notre famille de nom et d'alliance aura les
» yeux sur toi... Adieu, mon fils. Et que Dieu
y> te bénisse, en ratification de ma bénédiction
» d'hier! »
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A ce mot, je me jetai à deux genoux, pleurant et baissant la tète. Et quand je me relevai, je vis mon père à plus de vingt pas ; lequel se retournant, prêt à disparaître derrière les haies du chemin, leva les yeux et les mains vers le ciel pour moi.
Je me mis aussitôt à courir après mon bagage, dont le porteur avait toujours avancé, jetant néanmoins les yeux tout pensifs de côté et d'autre sur les terres de Laloge et de Courtenay, que je voyais de . loin. Je donnai un regret à Marie-Jeanne... Je les perdis de vue en entrant dans le bois de VHàpitaux{i)y que je traversai en cueillant des fraises; ce qui mt réjouit, tant nos mouvements tiennent à peu de chose!... En débouchant le bois, dans les terres blanches qui sont derrière les Vauxgermains, il me prit un épanouissement de joie et d'attendrissement, causé sans doute par la vue d'un bel horizon, car il n'en fallait pas davantage ; et je chantai mes adieux à Marie-Jeanne en larmoyant. Plus loin, vis-à-vis la
(i) La raison de ce nom est que la Commanderie d'Auxerre eut ce bois, des dépouilles de l'Ordre des Templiers, qui avaient un hospice, appelé Hospitaux par les paysans, situé à l'endroit désigné par la dénomination de Grange-à'la'Sœur, Sacy, quoique innommé dans Thistoire, était un bourg considérable, sous les Comtes d'Auxerre de la maison de Courtenay, qui le donnèrent à l'Évêque et au Chapitre d'Auxerre, excepté ce qui avait appartenu aux Templiers, le bourg avec ses alentours, ainsi qu'une ferme appelée Bouteraie,^ Les terres de Malthe furent affranchies ; mais celles de l'Évêque et du Chapitre sont grevées de douze gerbes l'une. Un surnommé Restif était commandeur des Templiers à Sacy, lors de la suppression de l'Ordre.
corne du bois de la Provenchèrôy est une plaine environnée de taillis, dont l'aspect me retraça au naturel les tapisseries qui m'avaient si fort attendri dans le dortoir de Saint-Mayeul : les mêmes sensations se renouvelèrent, mais d'une manière plus délicieuse; je pleurais avec volupté. Ces idées me ramenèrent facilement à Courgis, surtout en voyant le chemin de ce bourg à Irancy, et je fus si vivement occupé de Jeannette, que cette idée, plus d'une année après, m'inspira des vers,. dont je rapporterai le sens en leur lieu. J'avançais, admirant des campagnes solitaires que je n'avais encore jamais vues, et dont les . sites agrestes et sauvages me ravissaient. J'arrivai ainsi dans le sombre vallon de la FéCy que les habitants prononcent la FâCy où l'on éprouve une sorte de terreur religieuse. Sur la colline, était une vieille tour en ruines dite de la Fée; des genêts fleuris, que je voyais pour la première fois, bordaient la lisière ; dans le vallon, la hauteur des arbres, l'épaisseur du bois faisaient presque disparaître le jour : dans les intervalles de quelques clairières, je retrouvais ces mêmes plantes fleuries que j'avais admirées sur la tenture de Saint-Mayeul : j'étais dans l'ivresse, car j'ai une âme qui jouit de tout. Cependant ensuite mon cœur fut serré : timide, comme je l'étais, je songeais malgré moi que j'allais vivre avec des inconnus, avec des gens de ville, qui m'avaient toujours effiirouché. Je m'attristais, en sortant de la Fâe^ lorsque l'idée de Madame Parangon m'encouragea : « Allons, » allons, Martin, » m'écriai-je, « marche vite; je
» voudrais déjà la voir! » Ah! que j'aurais été affligé, si j'avais sul... Mais il ne faut pas anticiper. J'arrivai à Saint-Bris avant neuf heures; je me reposai un peu ; après quoi, je partis pour la ville, où j'arrivai à onze heures. (Voyez la première estampe du Paysan-Paysanne pervertis).
Mon cher Lecteur!... quelle Époque de ma Vie, que celle-ci! Elle la coupe en deux parties, absolument différentes l'une de l'autre!... Me voilà mon maître pour les mœurs et pour tout le particulier de la conduite ; moi, si contraint jusqu'à ce moment par mes frères, et même chez mes parents ! Moi, qui ne regardais les femmes qu'en tressaillant', me voici dans une ville, dont les maisons ne sont pas isolées, comme le presbytère de Courgis, ou comme la Bretonne ; elles se touchent, elles sont remplies de jolies filles (car en arrivant à la ville, la blancheur et l'arrangement me les faisaient toutes paraître jolies). Moi, dont les passions étaient si faciles à émouvoir, me voici au milieu de tout ce qui peut les embraser...
Je demandai la maison de M. Parangon, à M. Chambonnet, qui demeurait sur mon passage, et dont j'avais l'adresse; il me donna son fils pour me conduire. Arrivés devant l'antique Horlogç, je Padmirai. Le jeune Chambonnet me fit observer une boule qui marquait les lunes, et qui était noire ou dorée, suivant le quartier, à peu près comme celle de la Sorbonne. J'étais émerveillé!... Enfin, j'aperçus la porte de M. Parangon, Chambonnet,
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plus hardi que moi, m'annonça, tout en me présentant à une grande et jolie demoiselle, que, faute de lever les yeux, je pris pour Madame Parangon:, mais je fus bientôt détrompé, en la reconnaissant pour une de mes rieuses, le jour que je fus présenté. Je déchargeai seul mes paquets, sans que la demoiselle me donnât la moindre attention. Je trouvai un peu dur qu'elle n'appelât personne pour m'aider! Mais je me rappelai les avis que j'avais reçus. Chambonnet remmena Martin. Je ne savais ensuite que devenir, personne ne me disajit rien, quand la grande demoiselle s'étant levée, mes paquets l'embarrassèrent. Elle s'écria d'un air de dédain: ce Mais, est-ce qu*il va laisser ça là?... — j> M... ad... dame, je ne sais où il faut le mettre? — » Par là. » Elle me montra une porte vitrée, qui donnait dans la cour. Alors une bonne et jolie fille, la cuisinière, me voyant entrer mes paquets, m'aida obligeamment; et me montrantun cabinet au dessus des latrines, elle me dit :. « Nous allons les monter » là; c'est la chambre des apprentis. » Et elle appela mon camarade Boudard, ainsi que le domestique Tourangeoty qui descendirent hâtivement. . Ils m'aidèrent à ranger mes paquets, et m'offrirent, en s'en retournant, de me mener à l'imprimerie. Je les remerciai. Pour Aimée y elle me présenta dâs rafraîchissements,, en attendant le dîner. La bonté de cette jolie fille me toucha vivement I et je le témoignai d'une manière qui lui plut. Je voulais courir après le jeune Chambonnet, qui emmenait
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Martin chez son père. M. Parangon, qui parut, m'en empêcha. J'allai le saluer. Il ne me dit que deux mots: « Vous voilà?... Songez à faire votre » devoir. » Et il me tourna le dos. Comme on servait le dîper, la grande demoiselle me dit : « Garçon ? » passez à la cuisine. » J'allai dans la cuisine, au fond de la cour, sans que M. Parangon, si poli chez son beau- père, parût faire attention à moi. Le prote et les ouvriers descendirent. L'apprenti et le domestique vinrent auprès de moi. La cuisinière, en nous apportant le reste du potage, dit au dernier d'aller servir. 11 avala sa soupe, et y courut. En mangeant, Boudard me dit du mal de Tourangeot. Aimée, qui méritait ce joli nom, me dit en riant : — « C'est un compliment pour vous, Monsieur Ni- » colas ; M. Boudard croit à votre discrétion. » Ce mot délicat me donna une bonne opinion d'Aimée. L'ordinaire était assez bon, j'avais grand faim; je m'inquiétai fort peu de l'apaiser à la cuisine ou à la table du maître : au contraire, vu mon humeur, j'étais là moins gêné. En dînant, je demandai à Boudard, qui était de Vermenton, et fils de M. Boudardla-Grenouillère, arpenteur, et ami de la maison pater- ' nelle, qui était la dame que j'avais vue, au lieu de Madame Parangon? — « C'est Mademoiselle Manon » Gauthier, sœur de M. Gauthier de Préhy, dont la » mère était une Quatrevaux; elle est cousine de » Madame, qui est actuellement à Paris. — A » Paris! » dis-je douloureusement. « Mais M. Gau- » thier de Préhy est mon cousin à la quatrième. »
Tourangeot rentrait. — « Ho ! elle n'en sait rien, car » elle vient de demander à Monsieur : Quel est... ce » garçon, qui vient d'arriver? M. Parangon a ré- » pondu : C'est un apprenti que mon beau-pére me » donne. » Pour moi, j'aurais été désolé que celle qui m'avait si mal reçu eût été Madame Parangon.
Après le diner, je voulus aller voir comment on soignait le Martin de ma tante. Simple et bonace comme je l'étais, je crusavoir besoin de la permission de M"^ Gauthier, et je la lui demandai en ces termes : «Plaît-il, Mademoiselle, que j'aille voir mon » âne?... — Allez, » me dit-elle en se moquant de moi; « il ne faut pas manquer aux égards qu'on » doit à ses semblables !» Je fus un peu déconcerté. L'on m'avait partout marqué les égards de la politesse, jusqu'à ce moment, et M"« Gauthier était la première personne qui s'en dispensait ; j'avais le cœur gros, je fus prêt à pleurer en chemin. A mon retour, ce fut pis encore; j'ouïs M^^* Gauthier, qui disait à M. Parangon : — « Et votre paysan, qui m'a j> demandé la permission d'aller voir son âne! hat » ha ! ha ! » Je n'entendis pas le reste.
Je montai â l'imprimerie pour la première fois : mon camarade Boudard m'en fit les honneurs. Mon air surpris, et plus neuf encore, fit rire les ouvriers chacun me donna son lardon, de la manière plus grossière, surtout la femme du compagnon Yeury, cousine de M. Parangon, très jolie blonde, un peu catin; et une certaine Manon Vernier, Parisienne, aussi cousine, fille d'un fondeur de caractères, qui se
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trouvèrent là par hasard. — « Il durera longtemps ! » dit la première. — « Pourquoi cela ? » dit un ouvrier nommé Chenou. — » Ha! c'est qu'il a Tair tout » neuf! » répondit la Manon de Paris. On sent que je devais avoir le costume de paysan-abbé, qui prête au ridicule; mon air était naïf, ce que de pareilles gens devaient confondre avec l'air niais : un paysan ordinaire, avec cet air-là, parait ce qu'il doit être, et tout est d'accord; mais le costume de Magister indique une sorte de prétention, qui contraste avec la naïveté du personnage... Ce n'était pas la seule rabon de ce que j'entendais d'humiliant : dans toutes les professions, les compagnons ne voient qu'avec peine les nouveaux venus, qui doivent partager leur pain, et ils cherchent à leur donner tous les dégoûts possibles; c'est ce qui dit qu'un tiers au moins se retire, pour aller dans un autre état essuyer la même chose. Mais alors l'apprenti dépité s'aguerrit. « Quel monde! » pensai-je en moi-même; « mais M. Boudard de la Grenouillère, dont la 3> femme est de condition, y a bien mis son fils ; » pourquoi n'y serais-je pas ? Son père est estimé, » comme Test le mien : il est même plus Monsieur. » Je me consolais ainsi tout bas, et je m'encourageais moi-même. Je considérais cependant, avec surpris», quelques-uns des ouvriers de la presse^ faits comme des malheureux. Boudard, qui s'aperçut de mon étonnement, me dit à l'oreille : « Ce sont des dé- » bauchés. » Comme je passais devant la presse de Chenou, cet homme, grand parleur, et petit ouvrier,
me prît la main, et dit aux autres : « 11 aura besoin » de gants de fer. » C'était une attrape : mais mon nouveau camarade ne m'en instruisit pas.
Le premier ouvrage que me donna Boudard, en qualité de mon ancien, à qui ma première instruction était dévolue, ne me parut pas attrayant, à moi qui m'étais figuré que j'exercerais noblement un art distingué; cet ouvrage fut àt faire les ordures^ c'està-dire de tirer des balayures les caractères tombés sous les pieds des ouvriers et qui étaient échappés â l'attention du balayeur (désormais ce ne devait être que moi), pour les recomposer ensuite, sans en faire des iHots , puis les distribuer y ou les recaser. Ainsi, pour mon début, j'eus le nez dans la poussière, à peu prés comme les cendriers de Paris... Ce fut alors que les principes que j'avais reçus de mes parents me furent utiles, pour embrasser tous mes devoirs avec courage , en détournant ma pensée de ce qu'ils pouvaient avoir de repoussant. Je songeai même au plaisir que j'aurais à raconter mes travaux devant ma famille assemblée, mon père, ma mère et mes six jeunes frères et sœurs, me glorifiant alors de tout ce que j'aurais fait de plus bas, afin d'étonner cette jeunesse et de la disposer à l'obéissance. Tout en nettoyant, je repassais les avis de M. Antoine Foudriat, et je me disais avec consolation : <r Je m'y » conforme. »
J'ai dit que les apprentis sont soumis aux ouvriers, qui ne les ménagent pas; j'avais donc autant de maîtres qu'il y avait de compagnons, et â peine
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installé il fallut obéir à tous. Je n'étais presque pas un instant dans la journée sans recevoir des ordres inutiles, injustes, ridicules, quelquefois criminels; car non seulement il fallait être le pourvoyeur de tous les besoins, mais de toutes les fantaisies de trente-deux ouvriers, du maître, de deux femmes, de mon camarade et même du valet , qui me fit porter de Teau à sa place ; sortir pour aller chercher les déjeuners et*les goûters, le vin avec lequel ils prenaient la barbe, du tabac, et le reste. Ce n'est pas tout, il fallait être le Mercure de ces Messieurs, porter leurs billets éroti-grossier-crapulo-doux à des maîtresses, que j'eusse rougi d'avoir pour mon compte... Et le mieux, c'est que lorsque ces Messieurs de la presse ne savaient pas écrire, comme le Limousin Billom, ou ne savaient pas dicter, comme tous les autres, excepté deux, il fallait écrire ou aller dire de bouche leurs douceurs grenadiéres, et les expliquer, tantôt à une blanchisseuse, tantôt à une cuisinière dans son lavier. Boudard avait été frotté par une certaine Babet^ repasseuse, pour lui avoir rendu trop littéralement les expressions passionnées du Flamand Rûttot. Un apprenti était au-dessous' d'un esclave (i), et censé n'avoir ni âme, ni senti-
(i) C'était encore pis aux pages ; les mauvais traitements que les Anciens faisaient éprouver aux Nouveaux sont inouïs. Ce qui regarde les apprentis est changé depuis la Révolution. Les ouvriers étaient Flamands^ Liégeois, Limousins, Avignonnais, Comtois, Sénonais, etc. C'étaient des sacripants, tous fort sots, à l'exception du Comtois Degout, le plus
ment, ni pudeur; c'était un vil instrument, dont le compagnon faisait l'usage qu'il voulait, trop heureux le malencontreux élève , lorsqu'en lui commandant des infamies, on ne l'exposait qu'à Tune des trois
sournois, le plus fourbe, le plus fripon, le plus spirituel des hommes de cette profession que j'aie connu. J'eus l'honneur d'en être haï, dès mon entrée, et ce fut de sa part que j'essuyai les plus grandes mortifications. Il n'avait pas besoin de mon secours, ni même de mon service pour ses commissions, étant pour lors ami de J/°** Saint^-Paul^ son hôtesse, qui volait son mari pour donner à son amant l'argent que celui-ci devait au premier. £t ce n'était pas une vieille, c'était une jeune et jolie femme; ce qui marque à quei point il avait su compléter sa séduction !... Les autres, dont les noms me sont présents, étaient Bourgoin, le prote, neveu de M. Bourgoin, le plus grand ami de M. Parangon et cousin d'une Manon, qui était l'amie de Colette, et... sa lieutenante... Un Clisoty ouvrier de presse excellent, quoique sot; marié, rangé ; Gonnet, bon, brusque, brute, luxurieux ; Lapierre, aujourd'hui Lyre, libraire à Paris, qui paraissait toujours ivre, sans l'être ; Geminique, Liégeois, originaire de Suisse, bon enfant, mais ivrogne; Ruttot, ce Flamand faraud, 'beau, et de plus fort brutal ; FîoriaUy bâtard d'évêque libertin un peu plus délicat ; Edme le Convulsionnaire, depuis libraire à Paris, et mort fou à l'Uôtel-Dieu, après m'avoir enlevé le produit de trois ouvrages entiers, le Pornographe^ les Lettres d*une fille à son père et la Mimographe; ce Chenou^ que j'ai déjà nommé ; Courtois, jeune Parisien très badaud, qui respectait malgré lui mon costume d'abbé; Yeury, doyen, mari d'ime cousine de M. Parangon, très jolie, libertine un peu crapuleuse ; Lantrade, Parisien, espèce de bouffon ivrogne ; Roland, vieil ivrogne, mais bon ; Lapierre le Parisien, vieillard dont la figure noble avait quelque chose.de respectable jusque dans l'abrutissement de l'ivresse ; Taillepied, jeune Parisien très neuf, frère d'un orfèvre de Paris; Tresignies, flamand, garçon riche de patrimoine, toujours galonné, mais le plus grossier faquin, le plus cheval que j'aiejamais connu \Francis, espèce de gueux qui travaillait
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alternatives, d*être rossé par les parents ou p^ l'ouvrier, pour avoir mal réussi, ou par le maître ! Il pouvait être repris par la justice I Tous ces gens n'avaient pas la moindre notion des bonnes mœurs; et je n'en fus pas étonné lorsque je vis comme l'apprentissage était plus du vice, de la bassesse du cynisme le plus crapuleux, que de la profession. Mon camarade Boudard, d'un excellent caractère avant d'entrer chez M. Parangon, et qui le redevint à rage du parfait développement des facultés, était un petit monstre, qui avait l'écorce de tous les vices. Le Tartare Tourangeot avait aidé son maître à violer, à piller en Flandre; il nous racontait froidement comment son maître, un Jeaurat, de Vermenton, lui remettait quelquefois des filles de fermier, dont il s'était rassasié, quand il n'était pas à même de tirer une rançon des parents de ces infortunées ; comment il avait voulu en épouser une, et comment il avait manqué d'être tué par la famille, quand les armées s'étaient éloignées. Ce Touran-
alternativementf pèlerinait et mendiait, excellent ouvrier de presse; Colas, petit Lyonnais fort neuf, aujourd'hui distrii?uteur des caractères de la Fonderie Beaumarchais ; Futier, ancien maître Avignonnais, bel esprit, petit-maître Provençal. Le reste changea dans les premiers quinze jours, et comme je n'étais occupé qu'à nettoyer des tonneaux d'ordures qu'avait amassés Boudard, ou au magasin avec Tourangeot, je ne fis que les entrevoir. £t ce Tourangeot avait été Tartare, valet d'armée... Voilà dans quelle société tomba un jeune homme qui n'avait jamais vu que des gens honnêtes, bons7 amis de la candeur et de la vertu!...
geot était le favori du maître, qui se proposait de lui faire épouser une ancienne servante appelée Marie y qu'il n'avait séduite qu'en lui donnant cette perspective. Boudard était au fait de tout cela, et ce fut une des premières choses qu'il m'apprit. J'étais dans un profond étonnement qui me donnait l'air de la stupidité.
Mais à peine ce jeune homme se vit-il délivré de. l'esclavage d'être le dernier, qu'il se joignit aux ouvriers pour me tourmenter; il étudia mes faiblesses, mes ridicules, pour leur en faire part et me tourner en dérision; le Tartare même s'en mêlait. J'étais émerveillé que la sottise se moquât de moi, malgré ma supériorité sentie par elle et par moimême. On sait qu'il est certaines épreuves, cruelles ou plaisantes, qu'on fait subir aux nouveaux-venus; c'est une espèce de bec-jaune qu'on leur fait payer. On avait coutume de persuader aux nouveaux apprentis qu'il fallait pour l'imprimerie des gants de fer. Sans être un sot, un jeune homme qui entre dans un état, où il entend journellement cent termes iqconnus , peut croire que gant de fer est un terme technique. Boudard, à qui je me fiais entièrement encore, comme au fils de l'ami de mon père, fit songer à moi pour cette ridicule attrape. — «Il n'y » donnera pas ! » dirent les ouvriers ; « un garçon » de cet âge-là ! — Vous ne savez pas comitie il est » bêquiotl » reprit mon 'perfide camarade; « il y » donnera. » Il vint donc me trouver à mes ordures, et me dit d'un air désintéressé : « Monsieur Nicolas,
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ji> il faut aller chez le serrurier , porter cette /m- » queite (i) à raccommoder, et en même temps vous » vous ferez prendre la mesure pour vos gants de » fer, attendu que si vous veniez à être obligé de » travailler à la presse, vous pourriez vous estro- » pier. » Il me remit la frisquette, et je partis. Je commandai les gants au serrurier. « Ha! haï » dit cet homme; « il faut donc que je vous prenne la » mesure ? » Il chercha un morceau de tôle , y fit deux trous à chaque bout, le cercla autour de mon poignet, et à l'instant où je m'y attendais le moins, il y mit des clous, qu'il riva, a Allez leur montrer si » cela peut aller. » Je pouvais bonnement croire que ce bracelet était nécessaire, n'ayant encore pu examiner en détail tout ce qui concernait la profession. Je sortis. Mais en chemin il me vint un doute : « A quoi peut servir un cercle de fer au bras?... » Mais il l'a rivé ! C'est une attrape, digne des » hommes grossiers qui la font. » Je l'ôtai difiicilement, et je rentrai dans la maison. Mais je craignais tellement ces brutaux, que j'aimai mieux m'exposer à leur sot rire, que de manquer à quelque chose de nécessaire; je gardai le cercle à la main. Tous les ouvriers, et surtout le polisson Boudard, qui m'avait suivi, sans que je m'en aperçusse, et qui avait vu river les clous, m'attendaient aux fenêtres de l'impri-
(i) Cadre de fer assez léger, sur lequel on colle du papier, qu'on découpe aux endroits de l'impression ; ce qui reste préserve du barbouillage.
merie donnant sur la cour. Aussitôt que je -parus, ils se mirent à donner la huée y c'est-à-dire à frapper, comme dans les charivaris. Je ne doutai plus; j'entrai dans la tremperie, et je jetai le petit cercle dans la cave. On ne put s'apercevoir si je m'arrêtais, je montai aussitôt à l'imprimerie les mains libres... Les rieurs m'examinaient; Boudard était stupéfait... je ne dis mot, et ne pris pas la chèvre; je me conduisis comme si de rien n'eût été, sans pas plus d'altération que s'il se fût agi d'un autre... Boudard, en véritable enfant, que des niaiseries occupent, alla chez le serrurier, pour s'informer. Cet artisan lui répondit : — « S'il Tavait, je le lui ai mis; s'il » ne l'avait pas, ou il l'a ôté, ou je ne le lui ai pas » mis. Par deux ou trois mots qu'il m'a dits, je le » crois plus rusé que vous, mon petit ami, qui » faites l'entendu. Allez, allez voir s'il ne se l'est » pas remonté au-dessus du coude. » Boudard revint fort en colère contré le serrurier ; il rapporta son discours aux ouvriers, qui s'en formalisèrent, crojrant qu'il m'avait instruit; ils menacèrent de lui faire ôter la pratique. J'eus alors la bonhomie d'avouer qu'on m'avait rivé un cercle de fer au poignet, mais que les ayant entendus rire en rentrant, je l'avais jeté dans la cave de la tremperie. -^ « Ho! qu'il est bétel » s'écriérent-ils tous. -^ « Et plus bête encore de l'avouer ! » dit la machine qui se nommait Yeury. Pour moi, qui savais le motif de mon aveu trop au-dessus de la conception de pareilles gens, un regard de dédain fut la seule
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expression de ma pensée, et j'allai nettoyer mes ordures.
Le hasard me vengea de Boudard de trois manières. J'avais fait mes trois tonneaux d'ordures; j'appris ensuite ma casse. J'avais tiré prodigieusement de caractère, bossue, rouillé. Après Tavoir lavé, j'en remplis les casses des ouvriers pendant une ribote qu'ils firent. A leur retour, ils furent enchantés de trouver leurs casses pleines. Mais bientôt s'aperce vaut de la multitude des caractères rouilles et bossues, ils maugréèrent et m'auraient maltraité, malgré le prote, si le bourgeois n'était monté. On s'expliqua : le paresseux Boudard, qui avait entassé pendant une année ou deux son balayage, pour en surcharger son successeur, fut trouvé seul coupable et sévèrement puni. On me fit travailler au magasin, et Boudard, déjà libre et fier, retomba dans son ancien esclavage. Enfin, et ce fut ce qui le mortifia davantage, c'est qu'on nous fit composer ensemble sur les Canons Latins du Martyrologe qu'on imprimait alors. Il fallait accentuer. Dans mes huit pages sur vingt-quatre, pendant que Boudard en fit seize, je tombai dans quelques fautes typographiques^ comme de mettre en deux ou trois pièces, les fi, fil, fi, ffi, fi, fil, ft, (S, fl, Ib ; mais je fus exact pour tout le reste. Lorsqu'on eut fait l'épreuve, Boudard la descendit au maître. Us lurent. Le maître, voyant une fourmilière de fautes, demanda où était mon ouvrage. Il le reconnut enfin à mes irrégularités de commençant. L'épreuve achevée, le sévère Paran-
gon montra mes huit pages à son ancien élève, lui donna de la feuille par le nez, et comme il sortait de la salle, il hâta sa marche d'un coup de pied. Mon camarade rentra en pleurant. Le prote lui demanda ce qu'il avait : « — Je suis «battu pour ses » âneries, » dit-il. — « Cela me paraît surprenant ! » Le bourgeois sait bien que c'est la première fois » que Nicolas compose, et il ne doit pas s'attendre à » la perfection, encore moins s'en prendre à vous. » Boudard ne voulut pas montrer l'épreuve. Mais M. Parangon, qui connaissait l'orgueil enfantin de M. de la Grenouillère, le suivait en catimini: «Non! » non ! » dit-il d'une voix terrible, à en juger par le tremblement de mon camarade , « ce n'est pas » pour les âneries de Nicolas, que j'ai corrigé ce » polisson , mais pour son ânerie personnelle, incu- » rable, son inapplication, sa paresse, son peu d'in- » telligence, sa nullité. » En même temps, il appela tous les ouvriers de la casse : c< Distinguez-moi » là, » leur dit-il, en leur montrant l'épreuve, ce l'ouvrage de l'apprenti d'un jour de celui de » l'apprenti de quatre ans ! » On le trouva tout d'un coup à mes fautes de novice, mais on fut surprix de ma correction I — « C'est qu'il sait le » Latin, » disaient-ils entre eux; car j'avais mieux fait qu'aucun des compagnons, Degout et Fusier exceptés. Cette petite scène me valut un certain degré de considératioQ parmi les cassiers et même parmi les pressiers, qui prétendaient prouver par là que leur partie était plus difficile que la casse.
Mais que gagnaî-je à la bonne opinion que je venais de faire prendre de moi ? Le voici. Dés que je passai pour intelligent, il me fallut écrire tous les billets doux de ces messieurs j et souvent les porter à leurs nymphes; et, en vérité, c'était une vilaine commission! Elles étaient laides, libertines, des conditions les plus abjectes. Le beau Rûtot avait deux maîtresses : la plus jolie des Lucotes (car, dans ce pays, on féminise aux femmes leurs noms de famille), dont le père était bourrelier, et M^^** Douie, jeune personne charmante, fille d'une sage-femme. Celle-ci le pleura, mais lui donna son congé. Gonnet avait Tonton Lenclos, nièce de la femme Yeury, laquelle avait en outre le Prémontré Barbier, et depuis l'évéque Condorcet; aussi Gonnet avait-il pour maîtresses honnêtes une petite Julien, fille d'un pâtissier et fort nice, avec une demoiselle Trébuchet, qui le prit à son... nom. Pyre avait les deux sœurs Tartre, ouvrières en linge. Geminique avait Babet, couturière. Taillepied, une blanchisseuse de la montagne Saint-Loup, appelée la Chapotin. Colas avait la camarade de celle-ci, tripière, rue des Cornes. Je fis la lettre de tendres adieux, lors du départ de Colas. Le fier Tresignies avait pour maîtresse une grande et belle fille, dont le père était rôtisseur. Chenou, je n'ose le dire! était en intime rapport avec M^^« Brochard, fille du... Haut Justicier. . . Les crapuleux Billom et Francis voyaient la Beausoleil, unique fille publique de la ville. Lantrade et Fusier allaient de conserve chez les sœurs
Guigner. Floriau, quarantenaire distingué, avait une dame Gendot, jolie perruquiére sans enfants,, laquelle de plus avait les Cordeliers, etc. Il ne se passait guère de semaine qu'il ne me fallût écrire et porter une lettre à chacune de ces Belles, même aux deux scabreuses, pour le compte de ces Messieurs. Les sacripants venaient hardiment auprès de moi et me faisaient quitter mon ouvrage : « Allons, Tabbé, » une lettre! là, gaillarde, salée ou dévote, hon- » nête ou raisonnable, respectueuse 1... » Non seulement il fallait satisfaire ces animaux féroces, en arrangeant les turpitudes dont ils me donnaient le canevas, mais il fallait également éviter d'être surpris par le bourgeois ! J'aurais été puni pour perdre mon- temps; puis gratté par l'ouvrier, pour avoir négligé sa commission. Ce n'était pas tout : il fallait, en portant ces poulets^ conjme un vil commissionnaire, guetter Tabsence des mères, et perdre ainsi beaucoup de temps, au risque d'être rossé, en rentrant, par le bourgeois, s'il avait remarqué la longueur de l'absence. Si j'évitais cet inconvénient, qui jamais ne m'est arrivé, j'avais la douleur de passer, dans l'esprit de M. Parangon, pour un paresseux qui marchait sur les traces de Boudard ; il m'en fit des reproches à sa manière, qui n'était rien moins que douce, car elle était accompagnée de certains gestes aussi douloureux qu'humiliants. Que faire néanmoins ? Souffrir et prendre patience. Dire la vérité avait deux inconvénients : M. Parangon, très violent, très brutal, aurait d'abord tonné contre
les ouvriers, qui peut-être se fassent fôchés, auraient laissé l'ouvrage et s'en fussent allés ; alors, comme le maître avait d'eux un besoin extrême, sa mauvaise humeur fût retombée sur moi. S'il leur avait fait des remontrances modérées, je courais encore un plus grand danger, et ma vie même aurait été exposée par des mauvais traitements journaliers et les indignités qu'on m'aurait fait essuyer.
Mon brevet d'apprentissage ne devait être passé qu'après deux mois d'essai ; et comme la durée de quatre ans ne devait courir que du jour de sa date, il était de mon intérêt de hâter cette formalité... On me permit d'aller chercher mon père. Je me gardai bien de me plaindre, à ce premier voyage, par la crainte que j'eus qu'on ne pensât : « Il n'est bien » nulle parti » et que mes frères ne triomphassent. Ce motif seul me retint dans l'imprimerie, qui a décidé mon sort, comme on le verra. Tout ce que j'exprimai de peine consista dans ces mots :
— a M"* Parangon était à Paris, à mon arrivée, et » elle y est encore. » Mon père et ma mère me témoignèrent beaucoup de tendresse; et je vis qu'en ne me plaignant pas, je prévenais en eux la crainte que j'avais moi-même de faire triompher mes frères. Je parlai un peu plus ouvertement à M. Antoine Foudriat, qui me dit ces propres paroles : « Si vous faites ce qu'ont fait les autres, et ce que » vous ne pourriez refuser sans trop d'inconvénients, continuez; mais sentez l'odieux de tout » ce que vous verrez ; et puisque vous êtes forcé
» de le voir, songez qu'il suffit de le bien voir pour » en prendre de l'horreur. »
Mon père me donna le jour qu'il devait se rendre à la ville, et je m'en retournai, au grand regret de ma mère, qui aurait bien voulu m'interroger; car elle voyait que j'avais quelque chose en réserve, que mon père ne se souciait pas d'approfondir. Je ne revis pas mon nouveau séjour avec la peine que me causait autrefois mon retour à Vermenton; au contraire, je ressentis un mouvement de joie : sourdement, et sans m'en douter, je commençais d'aimer la ville.
La joie que j'eus de voir passer mon brevet et courir mon temps, fut bien tempérée par les plaintes de ma paresse, méritées comme on l'a vu, que fit M. Parangon. Mais en reconduisant mon père, qui venait de se lier ainsi que moi devant un notaire, je crus pouvoir dire la vérité. Il me demanda pourquoi je n'avais pas donné cette raison devant le maître ? — « J'aurais été perdu ! et je vous » prie ne pas en parler ! — Je t'aurais remmené ; je le » remmènerais encore, sans le contrat qui nous lie. » — Ha! mon père! Le vin est versé y il faut le boire, » Que diraient mes frères, et tout le monde?... Je » prendrai patience, jusqu'à ce qu'un nouveau venu » me délivre... » Je m'aperçus que la raison que j'avais d'abord donnée avait fait impression sur mon père; il loua ma résolution, et parut content.
Comme je l'ai dit, je commençais d'aimer la ville, et je tremblais de la quitter!... Il faut vous en dé-
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couvrir le motif, honnête et cher Lecteur : c'est que j'étais moins amant d'une femme, que des femmes, et plus épris du sexe que de l'individu, quelque charmant qu'il fût; je voyais dans mon nouveau séjour des moyens multipliés de satisfaire un penchant, qui de jour en jour se fortifiait. J'étais voisin, d'un côté, de cette aimable et jolie Prudhot, que j'avais entrevue chez M"« Jeudy, le jour du premier dîner avec Marguerite Paris, notre gouvernante; de l'autre, des trois aimables sœurs Baron, dont je ne préférais encore aucune : ce motif seul me donnait toute ma résolution... Et dans peu, combien je vais en avoir d'autres, du même acabit ! Edmée Servigné va paraître ; la céleste Colette va revenir de Paris... Mais il est temps de parler d'un autre genre de peines, auxquelles je fus exposé : je voulais auparavant terminer les durs et fastidieux commencements de l'imprimerie, qui sont à peu prés les mêmes dans toutes les professions où beaucoup d'ouvriers sont ressemblés.
L'absence de M™® Parangon dura encore trois mois après mon arrivée chez elle. Pendant cet intervalle, long pour qui souffre, on a vu ce qui me fâchait à l'imprimerie. Voici pour Tintérieur de la maison. Elle était d'abord gouvernée par M^^« Gauthier, ma cousine à la quatrième, qui m'avait honoré d'un mépris si complet. Mais je n'eus pas longtemps à souffrir des humeurs de cette grande fille. Elle aimait son cousin Robin le maître de poste, quoique marié : M. Parangon, porté jusqu'à la fré-
nésie pour les femmes, voulut en conter à la jolie lieutenante de la sienne ; mais une passion secrète défend mieux le corps d'une femme que sa propre vertu ; quand elle se vit trop pressée, elle écrivit secrètement à M"« Parangon, sa cousine, qu'elle m pouvait plus continuer à la représenter chex, elle^ parce que son mari voulait qu'elle la représentât trop parfaitement.,.. M"*« Parangon, qui ne connaissait pas encore son mari, crut qu'il respecterait son propre sang ; elle lui renvoya, de Paris, cette Manon Vernier, dont j'ai déjà parlé, cousine germaine de M. Parangon. Cette fille étant revenue, M^^^ Gauthier se retira.
La nouvelle Manon était une petite Parisienne au minois chiffonné, assez jolie, beaucoup plus impudente, dédaigneuse surtout envers ceux qu'elle nommait des paysans. J'eus le malheur de lui déplaire; elle me tournait en ridicule, avec toute la grossie* reté d'une petite ouvrière sans éducation, incapable d'apprécier un mérite dénué de Ésiux brillants. Un jour, Nannette Chindé, grande brune du quartier dit \QGranàcaireyS[\Q d'un fournierpour les vignerons, et sa parente, lui donna un gâteau. Manon le partagea en plusieurs parts : une fut destinée pour M. Parangon, l'autre pour le prote ; elle en gratifia Boudard, Tourangeot et la cuisinière; je fus le seul omis, quoique présent. Tourangeot, qui voulait m*humilier, lui demanda, d'où vient elle ne m'en donnait pas ? — « Est-ce que je le connais, moi ? » répondit-elle. Je fus charmé de l'impolitesse d'une
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fille qui me déplaisait, car j'aurais été fâché de lui devoir quelque chose; mais je dissimulai ma joie sous un air d'indifférence qui la mortifia. Elle résolut de s'en venger.
Le même soir, après le souper, elle alla se promener avec Bourgoin et Boudard ; Tourangeot courut chez sa Marie, et je restai seul dans la salle avec AiméeL Je pris un livre, que j'avais déjà remarqué : c'étaient les Héroîdes d'Ovide, avec le Latin, et une mauvaise traduction en vers Français. Je lus d'abord le Latin bas; ensuite, sans penser à Aimée, qui s'était placée derrière moi, je me mis à lire haut l'Épitre d^Ariadne à Thésée. J'étais ému, et ma voix avait ce timbre argentin sonore que le sentiment semble communiquer au larynx. Au milieu de ma lecture, J'entends un profond soupir! Je me retourne... C'est la sensible Aimée qui fond en larmes! Lorsque j'eus fini, la jeune fille sanglotait, a Vous êtes bien attendrie. Aimée? » lui dis-je. — <r Et vous aussi. Monsieur Nicolas? ... Ho! que » ceux qui savent . lire comme vous sont heureux ! » ils retrouvent dan^ les livres tout • ce que les » autres ont dans le cœur. — Oui ! . . . et de plus, » j'ai des raisons d'attendrissement... dans un autre » pays... avec des personnes... — Et traité dure- » ment, comme vous l'êtes, par... — Ho! cela, il » faut s'y faire, et ce n'est pas mon plus grand cha- » grin ! — Vous avez été mortifié, bien injustement, » tantôt! — Mortifié, moi! hé! comment? — Pour » moi, ça m'a bien fait de la peine ! et je lui aurais
» volontiers rendu la part qu'elle m'avait donnée. » ' — Vous auriez mal fait, Aimée! cela n'aurait pas » convenu. — Vous en aurez, si vous en voulez, de » son gâteau ? — Me croyez-vous donc un gour- » mand ? — Ho ! je vois bien le contraire, depuis » que vous êtes ici... Mon Dieu! le joli livre, que » vous venez de lire ! Si vous le vouliez, et que ça » ne vous fatigue pas, vous reliriez encore? — Je le » veux bien, Aimée : cette épitre m'a touché moi- » même, et je la relirai avec plaisir. » Je recommençai. A ces vers :
Je ne sais si pour lors j'étais bien éveillée, Ou si de quelque songe en dormant travaillée. Pour en faire cesser Tinquiet embarras, J'avançai vers ta place, et te tendis les bras... Plus pour moi de Thésée ! Interdite et tremblante, J'étends la main partout, cherche encor, me tourmente : Mais, hélas l de nouveau je vois mon soin trompé ; Plus pour moi de Thésée! il m'était échappé... C'est lors, que du sommeil pleinement dégagée. Je m'aperçois du gouffre où je me suis plongée...
A ces vers, dis-je. Aimée suffoquait. Je me retournai. Elle voulut sourire; mais ne pouvant contraindre ni ses larmes, ni ses sanglots, elle sortit, et au bout d'un instant, elle m'apporta sa part de gâteau, qu'elle voulut m'obliger de prendre. — « Vous » n'y pensez pas. Aimée! ce gâteau ne vaut plus » rien ! même en passant par vos mains, qui l'au- » raient fait excellent ! Je ne le prendrai pas ; mais
» je suis sensible à votre bonne volonté... Y a-t-il » quelque chose en quoi je puisse vous obliger? » parlez, Aimée, car vos regards m'annoncent que » vous avez quelque chose à me dire? — Oui, » Monsieur Nicolas; vous êtes doux, honnête, » point moqueur... et j'aurais à vous faire... » comme un aveu, qui me pèse bien!... Depuis que » vous êtes ici, je vous ai étudié : il n'y en a pas un » qui vous vaille, sans en excepter le maître... Je » ne sais que la maîtresse qui mérite de vous avoir » dans sa maison. . . » Elle se tut. Mais ce préambule m'inquiétait... Elle reprit : « C'est d'après l'estime » que me donne votre façon d'agir, que je vais vous » confier ma situation... J'ai un amoureux... » (Je respirai.) a II m'avait promis dem'épouser. — Il vous » tiendra parole. Vous êtes... une si jolie fille!... » — Il est tonnelier; il s'appelle Châtelain; il m'a ' » Élit entendre que pour que son père et sa mère » consentissent, il fallait... » Elle rougit, en baissant de^fort beaux yeux; elle ajouta enfin, après un soupir, un sanglot et un torrent de larmes : « Je » suis enceinte ! ... — Que puis-je faire pour vous ? » Elle sanglotait, oc Calmez-vous, ma fille!... Que » puis-je faire? — Mais, écrire... à Châtelain, qui » s'est en allé à Joigny, et lui mander que, s'il veut » me Jaire mourir ^ il ne tient qu*à lui! — Oui, » j'écrirai. Je vais écrire à l'heure même; et je ne » puis rien mettre de mieux que ce que vous me » dites là. — Ho ! Monsieur Nicolas ! je vous devrai ».la vie, s'il revient! — Vous aime-t-il? — Oui,