PHÈDRE
... N'allons pas plus loin, demeurons, chère Œnone ! Je ne me soutiens plus; ma force m'abandonne; Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi, Bt mes genoux tremblants se dérobent sous moi !
Je cherchai le commencement de la pièce, et debout, tel que j'étais en tirant le livre du rayon, je la lus tout d'une haleine... Je dévorai ses dix autres tragédies, sans foire attention à la beauté des vers ; l'intérêt seul m'entraînait (ce qui m'est toujours arrivé depuis aux représentations; je n'ai jamais épilogue, comme r nos superficiels) ; et cependant le charme de la poésie, me portait doucement, sans
que je m'eii aperçusse : tel un bateau abandonné à la dérive, sur un fleuve qui coule avec lenteur et majesté... Ses sentiments m'attachaient; je trouvai, dans Racine, l'amour tel que je l'éprouvais alors, tendre, respectueux, violent... Les Plaideurs me déplurent. Les tragédies achevées, ma tête en était pleine. Corneille n'y était pas resté comme Racine ; en finissant de lire le premier, je disais : « Cela est » beau! mais c'est un roman!...» En achevant Racine, je croyais avoir vu la réalité. Je dis ce que j'ai senti, sans m'embarrasser du sentiment des connaisseurs; je n'examine pas même, en ce mtoment, si j'avais raison. Je fus quelque temps sans relire Racine; mais à mesure que le temps s'écoulait, l'envie de revoir ce qui m'avait ému devint pressante, et aussi vive que le désir, autrefois éprouvé, d'achever VAndrienne de Térence : heureusement je pouvais me satisfaire!... Dans l'intervalle, j'avais composé des vers, dont je rendrai compte ; je ne les trouvais pas harmonieux; au contraire, ils me paraissaient mauvais ; mais je ne savais comment les faire bons. Je relus Racine enfin; et voici ce que j'éprouvai à cette seconde lecture, que moins emporté par les choses^ que je savais déjà, le style me fi-appa davadtage : à la fin de chaque page de Racine, je sentais une admiration humiliante, décourageante ; si je comparais mes vers, je mettais entre cet auteur et moi la même différence qu'entre l'homme et un dieu... Molière, Lafontaine, Régnier, me donnaient de l'audace ; Racine m'anéantissait. Je ne l'admirais
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pas, comme à la première lecture, en objet d*imitatation, mais en objet désespérant; je le jalousais, je le haïssais, comme un maître impérieux et trop parfait. (Boileau m'inspirait aussi un peu cette haine, mais beaucoup moins vive, parce que je n'enviais pas une seule chose à Racine, comme à Boileau, sa correction^ son élégance; mais encore la beauté de <
son invention, son pathétique, son onction.) Après une seconde lecture, je me trouvai dégoûté de mon travail, et surtout de mes vers; je détruisis tout ce que j'en avais fait jusqu'alors, et je me privai ainsi de mémoires utiles pour cette histoire. Si l'amour n'était venu à mon secours, je n'écrivais plus. Mais il me rendit le besoin des vers. Je cessai de lire le poète fatal; je le remis dans son rayon, et ce ne fut qu'en reprenant MoHère, Lafontaine, Grécourt, Vergier, que le courage me revint. Je me remis à traduire mon Térence, d'abord; puis à rimer, pour soulager mon cœur.
Les premiers vers que j'aie conservés sont du 24 Juin 1752. Mais avant d'en parler, il faut suivre la marche de mon cœur, depuis le 22 Novembre jusqu'à ce même jour 24 Juin. C'est de mes aveux, et d'une exposition fidèle, que résultera l'utilité de cette anatomie de moi-même.
En voyant Madame Parangon, je l'adorai : si j'avais connu Colette la première, au développement par&it de mon cœur, au lieu de Jeannette Rousseau, c'est Colette Ç** que j'aurais seule adorée. Mais ne l'ayant qu'entrevue, et toujours trop loin de moi,
pour ne m'en rapprocher que lorsque j'avais déjà le cœur effleuré, non seulement par l'amour, mais par la jouissance, et surtout par les vices cje la ville, Colette, ma divinité, fut adorée moins purement; le désir se mêla au sentiment de la tendresse; je vis plus ses charmes que ses vertus, parce que mon cœur ne désira pas toujours que le sien fût pur : au lieu que j'avais toujours désiré à Jeannette autant de vertu que d'amour; et la cause, mon Lecteur, n'est , pas dans le mérite moins grand de Colette; c'est qu'elle était mariée et que Jeannette était fille; toutes choses égales, j'aurais aimé plus vivement, plus ardemment, plus purement Colette C**. Et la preuve, c'est que souvent j'ai respecté sa vertu de femme, quoique ce titre de femme me mit quelquefois en furent, et qu'il m'inspirât tantôt de la jalousie, tantôt des désirs irréprimables... A présent que j'ai fait comprendre la nature de mon attachement pour cette femme céleste, vous allez me suivre mieux, ô vous qui me lisez, et vous ne serez étonnés de rien.
Je commençai par être jaloux contre M. Parangon ; il me sembla qu'il était indigne d'un bonheur qu'il ne sentait pas comme je l'aurais senti. Dans tous les romans que je lus, ou relus, je vis Colette ; c'est elle qui en fut l'estampe, et qui prêtait à l'héroïne un charme au-dessus de l'imagination; je concevais,, par Colette, combien elle devait avoir été aimée. Si mon cœur n'avait pas été un peu entamé par les exemples que j'avais journellement sous les yeux.
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r image de Colette aurait été un talisman, qui m'aurait garanti de la corruption du vice. Mais outre que j'avais déjà goûté du fruit de l'arbre défendu, mon imagination me représentait sans cesse Colette dans les bras du vigoureux Parangon, qui jouissait de tous ses charmes (ma pensée était, profanait) ; mes sens s'allumaient, et leur effervescence offusquait les vertueux sentiments de mon cœur honnête, tendre, et plus sensible qu'on ne l'a communément avec un tempérament fougueux. Ces élans étaient quelquefois si orageux, lorsque je lisais une épreuve avec le maître, en présence de Colette, que j'étais obligé de quitter la lecture; de sortir courbé, ne pouvant me tenir debout... Une colique presque toujours supposée, et dont j'avais eu des attaques dés ma première jeunesse, en jouant inutilement avec les filles, était mon excuse... Ce qui me rassurait, c'est que M. Parangon ne me paraissait pas éperdument aimé. . . Insensiblement donc je m'enflammais pour Colette, à un excès dangereux... Mais quelle apparence de rien obtenir contre le devoir, d'une femme aussi vertueuse et ma protectrice?... Brûlé de désirs, je jetai un coup d'œil sur les objets environnants, qui pouvaient tempérer une ardeur devenue insupportable.
Ma conduite antécédente avec Tiennette me servait de frein auprès de cette jeune fille; mais nous avions pour voisines de très jolies personnes : à droite, les trois sœurs Baron, Madelon, Berdon et
• Manon (i); à gauche, cette jolie Prudhot, fille d'un épicier, dont il a déjà été question. Ma vigueur, ma jeunesse, ma constitution particulière, aidées des mœurs de la ville, ne me permettaient pas de voir journellement de prés ces jeunes personnes, sans
• désirs ; et bien loin de vouloir garder mon cœur pur et fidèle à celle que j'adorais, comme j-en formais le dessein, en lisant les romans, j'allais au contraire au-devant des sensations voluptueuses, pour adoucir, par les faveurs de beautés plus humaines, le tourment de ma passion secrète. Mais d'un autre côté, j'étais retenu par ma timidité! Comment exprimer
^et satisfaire mes désirs, avec des jeunes personnes ■que je ne voyais que sur leurs portes, à qui je ne "pouvais parler que devant tout le. mondé? J'étais consumé... Ah! sans ma première vertu avècTien- ^ nette!..; J'étais d'ailleurs dans une mutabilité continuelle d'idées: en voyant mes voisines ou Tien nette, je les désirais; mais dès que Madame Paran- '-gon venait à paraître,' j'étais plutôt charmé que fàcKé "des obstacles qui m'avaient retenu à l'égard dés ' autres; je ne soupirais, je ne respirais plus que pour
* ma déesse. Avec quel plaisir j'exécutais ses moiri-
* dres ordres! Comme je volais au-devant d'unsigné!
(i) Équivalents populaires dé Madeleine, Berthe et Marie. Les deux derniers sont peu usités de nos' jours, sinon peutêtre dans les campagnes, et bien peu de personnes se doutent que Manon Lescaut ait été de son vrai nom Marie Lescaut, (N, de VÉd),
Comme je tâchais de la deviner!... Ce n'était pas étude, contention, c'était goût délicieux. Il existait tant de motifs, qui devaient me faire penser ainsi, que Taimable femme ne pouvait guère soupçonner le véritable...
Mon goût pour la lecture, mon éloignement pour le jeu, le vin, pour toutes les dissipations ordinaires de mon âge, augmentaient l'estime de M"« Parangon : elle m'admirait comme un sujet unique, qui devait un jour faire des choses merveilleuses, puisqu'il était déjà un homme sensé, dans la saison de la folie. Elle ignorait que ce n'était pas vertu, en moi: ce n'était que penchant pour les femmes; penchant, à la vérité, mieux raisonné que dans les autres hommes, puisque pour le satisfaire plus complètement, je lui sacrifiais tous les autres goûts, tellement anéantis en moi par la force d'un seul, que je n'avais aucune peine à les surmonter. Ainsi, la chose même qui devait exposer M"« Parangon, et la rendre sévère, fut ce qui lui donna de la sécurité, ce qui la -rendit indulgente, bonne, confiante.., Mais il faut mettre de Tordre dans cet important récit.
' Le goût dont je parlais, pour la lecture, pour toute espèce d'instruction, avait la même cause qu'à Courgis;' j'étais né pour tout devoir aux femmes, plaisirs, peines, et la mort même ; je voulais, par un mérite réel, me rendre digne de leur tendresse ; cela n'était pas raisonné en moi sans doute ; c'était un instinct. Je restais donc à la maison les dimanches et fêtes, pour lire, traduire, étudier. Je donnais gé-
néreusement congé à mon petit camarade Bardet, au domestique, à la cuisinière; je prenais tous les tours pour moi. Cette conduite devait me faii'e aimer des deux premiers; car pour Tiennette, cette jolie fille, autant par inclination que par les ordres de sa maîtresse, était pour moi une sœur attentive. Lorsque M"« Parangon rentrait, elle me trouvait toujours dans la boutique, ou dans la salle ; je répondais aux villageois, qui venaient chercher des livres, et je rendais compte de la recette à la maîtresse. « Cela » ne vaut pas la peine que vous restiez, » me disaitelle quelquefois; « fermez et allez vous dissiper. » Je répondais avec reconnaissance, et continuais à rester sédentaire. Je n'aurais pas donné pour une couronne le plaisir de la voir, lorsqu'elle rentrait seule dans la journée.
Il est des jours, dont le retour semble fait pour amener des jouissances : tel sera le 8 Décembre. Celui de 175 1 fut le premier où je parlai à Manon Prudhot, ma jolie voisine au nord. Elle rentrait au moment où j'étais venu respirer sur la porte coupée. Elle me sourit obligeamment, et resta sur la sienne :> ce qui fit que j'osai lui aller parler. Elle m'accueillit, et me pria de lui prêter des livres, de ceux qu'on donnait à lire. Je lui fus chercher Villedim. Telle fut notre première entrevue. M™* Parangon arriva, comme je quittais M^^« Prudhot. Je la suivis dans la maison. Elle se mit auprès du feu, et parut se complaire à m'interroger sur mon travail littéraire et sur mes lectures, les dimanches et fêtes; à mes heures
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de relâche, les autres jours, comme le soir, à l'heure du dîner. Je répondis que je traduisais Térence: j'étudiais la Prosodie, la Logique de Port-Royal.
— ce .Que lisez -vous par amusement? — Les » romans de M™<* Villedieu m'enchantent; je leur » préfère cependant la Princesse de Clèves. Je » n'aime pas Don Quichotte, cela me fatigue, mais » les épisodes sont charmants ! J'ai dévoré Robinson » jusqu'à ses Dialogues^ et je n'ai pu supporter ses » Visions,.. » M™« Parangon souriait, en m' entendant raisonner, et je lui vis prendre un air de bonté familière, qui m'enchanta. — « Vous ne lisez pas de » livres... libres? » Je rougis, en répondant :
— « Mais j'ai Iules Contes de Lafontaine.... Une fois » que j'y ai eu mis le nez, je n'ai pu m'empêcher de » poursuivre; j'étais emporté. — Il ne le fallait pas! On doit se vaincre... Si j'en étais la maîtresse, il » n'y aurait ici aucun de ces livres-là... D'ailleurs, » j'ai ouï dire à M. Parangon lui-même, que cela » blase le goût; ceux qui s'adonnent à ces sortes de » lectures, ne trouvent plus que de l'insipidité dans » celle des livres honnêtes et sérieux. — Ho ! Ma- » dame, cela n'est pas vrai de tout le monde! » m'écriai-je, avec une vivacité qui plut à Colette; « car je n'en lis pas avec moins de plaisir les bons » ouvrages. Je sens même une sorte de mépris pour » les auteurs libres, comme Grécourt et Vergier, » que j'ai lus aussi. — Vous ferez bien de ne plus » lire de ces auteurs-là. — Non, Madame; je vais » m' occuper à traduire les poètes Latins, en même
» temps que je lirai nos meilleurs poètes Français, » comme Racine, Boileau. — C'est bien. Vou- » driez-vous me lire quelque chose de votre traduc- » tion de Térence?... » Je courus chercher mon cahier, et je lui lus les deux premiers actes entiers de VAndrienne. Elle en parut très contente, et surtout flattée que je continuasse mes études. chez elle, sans négliger mon état. — « Vous avez trouvé, » ajouta-t-elle, « le vrai moyen de conserver les » mœurs; et si vous continuez ainsi jusqu'à la fin, » vous aurez surpassé mes espérances... Je vous » connais depuis longtemps! et vous m'avez tou- » jours intéressé : Mais... différents écarts m'ont JD donné des inquiétudes. Voilà comme il faut les » dissiper. »
Jamais encore je ne m'étais trouvé aussi heureux, et ces doux moments n'avaient point encore eu leurs semblables; jamais ils ne les eurent, si ce n'est par elle... Mais M™« Parangon était trop voluptueusement belle, et j'avais les sens trop inflammables, pour qu'une pareille familiarité ne devînt pas extrêmement dangereuse ! Cette jeune personne réunissait tous les charmes de la nature, d'une parure provocante, et d'une exquise, d'une virginale propreté...
Après cet entretien, elle me fit lui lire h. Zaïre, de M. de Voltaire (auteur que je ne connaissais pas encore, ses ouvrages n'étant pas à la maison ; M™* Parangon avait vu représenter cette pièce à Paris, pendant son dernier voyage, et elle étaitencore dans l'enchantement que Zaïre et Gaussin lui avaient causé).
Je lus : M"»* Parangon me suivait des yeux, son bras appuyé sur le dossier de ma chaise, et elle me donnait quelquefois le ton de l'acteur ou de l'actrice qu'elle avait entendus. Un de ses bras portait .un peu sur mon épaule; ce bras me brûlait et donnait à ma voix le timbre sonore et tremblotant de l'émotion. Ma fée et moi, nous étions tout en larmes... La pièce achevée, je la mis sur la table : j'étais dans une situation d'esprit qui m'eût donné, deux ans plus tard, la hardiesse de parler. Mais quand la force de ma passion serait devenue assez puissante pour me délier la langue, Manon Bourgoin, la plus intime amie deM"« Parangon, vint à entrer. « Je suis encore » tout attendrie, » luidit la belle dame... a Monsieur » Nicolas vient de me lire Zaïre. — Il lit donc bien ! » — Il sent ! — Tant mieux ! il nous lira un petit » poème manuscrit^ dont mon papa* vient de rece- » voir six chants; il y en aura dix-huit; mais on n'a » encore que ceux-là. C'est du même auteur... i> Bourgoin a voulu lire ; mais il débite ça comme » un cochon... Voyons donc. Monsieur Nicolas, '» comme vous lirez ? a> Elle mit la main sur un petit in-4», qu'elle ouvrit : c'était le Cid, et elle me présenta le monologue de Don Diégue :
O rage ! 6 désespoir ! 6 vieillesse ennemie !
J'avais déjà lu cette pièce, que j'avais trouvée, à mon goût d'alors, la meilleure de Corneille, et je savais ce monologue par cœur; de sorte que je le lus avec chaleur. Manon Bourgoin fut enchantée! « Il
» nous lira lia Pucelle ! il nous lira h, Pucellel,., » La conversation fut ici coupée par l'arrivée du prote, cousin de Manon. M. Parangon arriva luimême à sept heures et demie, et moi, je courus me renfermer à l'imprimerie jusqu'à huit heures un quart, où l'on était à table et en train de souper; j'avais encore fini avant tout le monde. Je ménageais * ainsi les moindres instants pour ma chère traduction de Térence, qui, bien qu'elle ne fût qu'une malheureuse version d'écolier, venait de me valoir plus qu'un bon livre ne rapporte à de très bons auteurs... Mais ce n'était pas le seul avantage que je retirasse de mon travail : j'avais non seulement pour but de ne pas oublier ce que' j'avais appris, mais d'épurer mon langage et mes idées, par l'étude d'une langue qui, étant la source de U nôtre, contient les racines de tous nos mots. Rien de plus inconsidéré que ce qu'a depuis écrit J.-J. Rousseau, du peu d'importance de l'étude des langues Grecque et Latine ; tous lesjoursdema vie, j'ai senti combien ces deux langues nous sont nécessaires pour nous entendre parfaitement nous-mêmes, en parlant les jargons informes, barbares, que nous appelons langues Française^ ItaliennCy Espagnole^ et l'idiome Anglais lui-même, bien qu'issu du TudesqiiCy par la grande quantité de mots Grecs et Latins qui y sont passés, soit de l'ancien jargon Français, lors de la conquête, soit immédiatement, depuis l'introduction des arts et des sciences dans cette île. . . Je ne pus travailler : les charmes de M™« Parangon, ses bontés, ses discours remplis-
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saient ma mémoire et moa imagination. La soirée que je venais de passer avec elle, rendit ma passion extrême et plus confiante ; j'entrevis la possibilité de la faire partager (et cependant, qu'elle était encore loin de l'excès où elle doit parvenir 1) Funeste idée, qui sera fatale à tous deux!... Mais, je le proteste, nous ne fûmes coupables ni l'un ni l'autre. .. ou je le fus tout seul... Mais, non, je ne le fus pas, moi l'agresseur; moi... Ce qui est au-dessus des forces de l'homme, ce qui lui ôte la raison, son pouvoir sur lui-même, ne peut le rendre coupable! Cette maxime est dangereuse, je le sais ; mais je suis obligé de dire ici la vérité : je sens intimement que je ne le fus pas dans tout ce qui est relatif à ma passion pour Colette. Jamais je ne fus libre; je fus toujours emporté malgré moi ; je fis tout ce qui me fut possible pour me surmonter, pour vaincre ma passion, pour éviter ma chute, pour eflfacer Colette de mon cœur, par l'impression qu'y ferait une autre ; et cela, parce que l'idole de mon cœur était mariée, et que désirer la femme d'autrui me paraissait le crime le plus contraire aux mœurs. Je recherchai des filles non engagées; je m'efforçai de m'attacher, et je réussis quelquefois à me faire illusion, comme on le verra bientôt. Mais il semblait qu'une fatalité me poursuivît...
L'heureuse après-dînée du 8 Décembre ne fut pas répétée de longtemps! On aurait dit que Colette ne cherchât à creuser une impression profonde, que pour lui laisser ensuite tout le temps de s'effacer. Il
y eut ici un intervalle de huit mois (car on sent bien qu'elle ne me fit pas lire à Manon Bourgoin le manuscrit de la Pucellel).,, Pendant cette lacune, ma passion nourrie par la vlie continuelle et la perfection de son objet, se fortifiait sans cesse. Tiennette était jolie; ses manières, avec moi, étaient aimables, engageantes; quelquefois mon cœur, révolté de sa chaîne, s'élançait vers cette aimable fille... Mais elle était servante ! et mes parents m'avaient inspiré une sorte d'horreur pour la servitude de la ville, surtout pour celle des filles : aimer une servante me paraissait déroger à l'honnêteté naturelle. Une circonstance acheva de me fortifier contre moi-même : Tourangeot venait d'entrer en apprentissage pour la presse ; un bon et joli garçon (Thibaut, l'amant de Tiennette) avait trouvé moyen de le remplacer. Ce nouveau magasinier ne tarda pas à me paraître épris de Tiennette, qui garda son secret d'abord avec moi, imaginant que je ne me- souvenais pas qu'elle me l'avait nommé le jour de ses deux grandes attaques. Thibaut, de son côté, la secondait avec assez d'adresse.
1752 Aux environs du i^^ Janvier, il me tint ce discours : — « Vous rtiarquez beaucoup d'égards à » Mademoiselle Tiennette, Monsieur Nicolas; elle » est jolie fille, et je sais qu'elle vous estime; » et que si vous aviez quelques prétentions, au- » cun autre ne réussirait. Je vous prie donc de » me dire si vous ne prétendez rien ? Par la rai- » son que moi je l'honore et respecte, et me pro-
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» pose de lui offrir ma personne, et tout ce que je » possède. Je ne suis pas sans quelque bien : mes » parents, que j*ai quittés malgré eux, sont très » bons menuisiers à Troyes; ils n'ont que moi de » fils, et j'aurai la boutique. Ainsi, je vous prie de » me répondre au vrai, car en cas de désistement de » votre part, jamais je n'aurai d'autre épouse que » Mademoiselle Tiennette. — Je ne suis pas dans » le cas de m'établir de plus de dix ans, » répondis-je au bon Thibaut, « et cela serait trop long j> pour une jolie fille comme Mademoiselle Tien- » nette. » A ces mots, le jeune Troyesien me sauta au cou en pleurant de joie : — « Ha ! que je vous ai » d'obligation. Monsieur Nicolas! car Mademoiselle » Tiennette m'a dit, que, lui ayant sauvé l'honneur, » elle est à vous, et ne peut disposer d'elle-même, » que de votre aveu. Mais je vais, d'après ce que » vous me dites, tâcher de la déterminer... » Je trouvai plus de plaisir à seconder ce bon garçon, qui était réellement un parti avantageux, qu'à tromper bassement une jolie fille; mon cœur n'était pas encore à l'épreuve 'du remords.
Mais j'avais de jolies voisines: l'air modeste, l'angélique douceur, la figure intéressante de la jeune Manon Prudhot parlait au cœur. Je l'avais prévenue par des politesses respectueuses : M"® Parangon était dans l'usage de lui prêter les livres qui pouvaient lui convenir, parmi ceux destinés à donner en Prudhot lecture; j'étais chargé, en sous-ordre, de satisfaire ses désirs, et l'on a vu que je m'étais, le 8 Décembre,
acquitté de cette agréable commission : mais... moins sévère que la maîtresse, j'avais prêté des romans. Voilà comme s'établit entre cette jeune personne et moi, une sorte d'intimité. Était-ce l'intention de M"« Parangon ? Voulait-elle me procurer cet excellent parti? Voulait-elle seulement me distraire d'une passion trop marquée, à ses yeux, pour qu'elle n'en vit pas la violence^ et me conduire ainsi jusqu'à ce qu'elle eût tout disposé, pour me présenter un autre objet non moins aimable, et qui la touchait de plus prés?... Je l'ignore: tout , ce que je sais, c'est que M"* Parangon prêtait également des livres aux trois sœurs Baron, nos voisines de l'autre côté; que, cependant, elle ne me chargea pas de la remplacer. Peut-être enfin qu'en me liant avec une jeune personne jolie, sage et riche, dont il n'était guère à présumer que j'obtinsse la main, ne regardait-elle cette liaison que comme un moyen plus sûr de remplir son double but, de vertu pour elle, d'établissement pour moi, suivant le plan généreux qu elle s'était tracé... Manon Prudhot était une des plus jolies personnes de la ville; elle était sage, mais, malgré son nom, elle n'était pas plus prude que je n'étais rétif. Toutes sortes de raisons m'engageaient à chercher à lui plaire : M"« Parangon paraissait avoir eu dessein de nous lier ; c'était un parti qui flatterait mes parents, par la fortune, autant que par la beauté ; car mon père avait dit maintes fois que si un de ses fils voulait épouser une laide, il lui refuserait son consentement. Cela tenait au:^
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principes de cet homme vertueux, qui sentait que les grâces de la femme sont nécessaires, dans les vilks surtout, pour que le mari conserve ses mœurs par la fidélité conjugale.
Cependant Taînée des trois sœurs Baron était charmante, quoique avec un genre de beauté différent de M^^« Prudhot. Madelon Baron était vive, en- Madeion jouée, coquette; elle m'avait souvent fait un air extrêmement gracieux; elle avait un jour pris mon parti contre Manon la Parisienne ; cette aimable fille enivrait mon cœur par mes sens, tout au contraire de la jolie Prudhot, qui allait aux sens par le cœur. Je penchais pour la modeste Prudhot, plus d'accord avec mon caractère, et j'allais me décider entièrement, lorsqu'un jour de fête, que je causais sur la .f porte de M. Minon, mari de Jacquette C**, avec mon ami Breugnot, son commis, M^^® Madelon vint à passer devant nous, allant à vêpres aux Cordeliers ; elle me donna un petit coup d'éventail sur la joue. — « Ha! ha! » dit Breugnot, « mais j'envie » ton bonheur ! tu es dans les bonnes grâces de la » plus belle personne de la ville! » Je lui répondis qu'elle m'avait quelquefois remis les livres que 2vlme Parangon lui prêtait, et que cela m'avait donné occasion de lui montrer le désir de l'obliger. Je ne me permis pas un mot de plus. — « On la dit ga- » lante, » reprit-il. — « Moi, » dis-je à tout hasard, car je ne savais sur son compte ni bien ni mal, (c je » la sais très sage, très honnête, très afïable ; voilà » tout. » Il faut observer que les jeunes gens de la
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ville OÙ j'étais en apprentissage, sont les plus grands fadeurs de tous les Français ; qu'ils se vantent beaucoup plus de ce qu'ils n'ont pas, que de ce qu'ils ont obtenu. Ma réponse parut si extraordinaire à Breugnot, qu'il en conjectura que j'étais heureux. D'après cette idée, ne pouvant se vanter en son nom, à cause du chanoine Joson, son tuteur, il se vanta au mien, et dit à ses connaissances, à M™* Minon, à tout le monde enfin, que j'étais possesseur des charmes de la belle Baron l'aînée. Ces bruits ne tardèrent pas à venir aux oreilles de M°»« Parangon, par sa sœur.
Un soir que je sortais après souper, suivant mon usage, depuis que je voulais faire ma cour à l'une où l'autre de mes jolies voisines, je trouvai M™* Parangon sur la porte coupée de la boutique. — « Vous » sortez? — Oui, Madame; à moins que... -^ En » effet, j'ai à vous parler... » Je m'approchai d'elle en silence. Elle me fit signe de la suivre dans la salle, et de m*asseoir. — « Ce que j'ai à vous dire » me fait de la peine ! Comment un jeune homme » élevé par d'aussi honnêtes parents que les vôtres ; » qui a montré, depuis son arrivée ici, envers Ai- » mée, envers Tiennette, des sentiments distingués, » s'oublie-t-il lui-même, au point de se permettre d ce qu'on ne pardonnerait pas aux fats les plus cor- » rompus? — Madame, j'ose vous assurer d'avance » que je suis calomnié auprès de vous ! — Qu'a- » vez-vous dit à Breugnot, dimanche, à l'instant où » M"« Baron, une fille aimable, pleine de mérite,
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» généralement estimée, d'autant plus estimable que » son honnête enjouement fait le charme de sa » société; qu'avez -vous dit à Breugnot, lors.- » qu'elle a été passée, allant à Vêpres ?» Je rougis, « Elle vous a donné un petit coup d'éventail! et » cette action innocente... qui vous honorait... » Haï Monsieur Nicolas! j'avais meilleure opinion x» de vous ! — Je suis étonné, Madame ! et non con-
» fus Me permettrez -vous d'aller chercher
» M. Breugnot? — Non; rendez-moi votre con- » versation : je verrai si je puis vous croire. » Alors je lui fis le récit, tel que l'ai rapporté, sans y changer une syllabe. M™« Parangon me regarda un moment en silence : — « Je vous crois, » dit-elle, ce et je n'ai pas besoin de Breugnot pour cela; vous » êtes plus digne de foi que lui. Conservez vos A mœurs ; ne prenez les vices ni des ouvriers du de- » dans, ni de vos camarades du dehors! vous y » perdriez trop!... Vous pouvez sortir. — Madame » ne sort pas; veut-elle me permettre de lui feire » quelque lecture, en attendant que tout le monde » revienne? — Vous avez travaillé tout le jour; . » allez vous dissiper,.. courir; cela vous est néces- » saire, et je m'intéresse à votre santé. » Je sortis, mais dans le dessein de revenir bientôt.
De notre porte,^ j'aperçus Madelon sur la sienne. Je l'abordai timidement. — « Vous avez raison » d'être honteux, » me dit-elle, « Ha I Monsieur Ni- » colas! je vous croyais différent de nos jeunes gens » d'ici! — Tout ce que j'entends m'étonne et me
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» déconcerte , Mademoiselle ! » lui répondis-je ; « je viens de recevoir, à votre sujet, des reproches » non mérités, je vous assure !... Et voilà que vous » m'accusez vous-même!... Qu'ai-je donc fait? — » Le voici : vous avez abusé des bontés qu'on a » pour vous, Monsieur Nicolas. Vous ne les deviez » cependant qu'à ce bon caractère qu'on vous » croyait, et que vous n'avez pas. ; — Est-il possible » de savoir de quoi l'on m'accuse ? car M^^- Paran- » gon ne, l'a pas dit. — Vous vous êtes flatté, à mon » sujet... — Moi! Mademoiselle!... Ha! les senti- » ments que vous m'inspirez n'ont pas encore été » confiés à mes lèvres!... et peut-être jamais ne me » les suis-je avoués à moi-même, qu'en cet in- » stant... f> Madelon parut émue: elle m'aimait; les attentions de M"^ Parangon me faisaient considérer de tout le monde... — « Quoi! vous n'auriez » pas dit à Breugnot?... — S'il me prête un mot » contraire au respect que j'ai pour vous, » dis-je en voyant qu'elle s'arrêtait, a et pour tout votre » sexe... un seul mot, il me calomnie, et je le ton- » fondrai... ^- Serait-il innocent? » dit-elle à part, en levant les yeux au ciel... a Répétez-moi donc » votre entretien avec lui, sans y changer, ou en » omettre une syllabe. » Je le répétai naïvement, avec candeur, comme à M°*« Parangon, et je persuadai Madelon, comme j'avais persuadé Colette. — « Je ne veux pas entendre Breugnot, que je mé- » prise, et je vous crois. Que tout ceci finisse à » Tentretien que nous avons ensemble, ce soir.
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j» — Quoi ! je n'aurd plus le bonheur de vous par- » 1er? — Vous n'êtes pas coupable : qui vous dit » que je ne vous parlerai plus? Punij-on l'innocent, » parce qu'il a souffert?... On devrait plutôt le re- 3» compenser... » J'allais lui baiser une belle main que j'avais déjà prise, et qu'on me laissait, lorsque sa bonne et ses deux sœurs vinrent auprès de nous. — « Comment! » dit Berdon, « tu lui parles? — » Va, ma sœur, il n'en était rien. — • Il le dit. — » Pour certaines gens, dire et prouver, c'est la j) même chose; et Monsieur Kicolas est de ces » gens-là. — Il faut avouer que tu es bonne I — » Non, je suis juste, et je lis dans l'air, dans les » yeux, dans la couleur du visage, dans les moin- » dres mouvements des fibres : je suis sûre de son s> innocence, comme de la mienne. » J'écoutais, les yeux fixés sur Madelon. La petite Manette, avec son air fin, dit à ses sœurs : — a Je pense comme Ma- » delon : il n'a rien dit que de convenable. — A » quoi vois-tu cela? — A ce qu'il n'est pas honteux, i> lui qui n'est pas hardi. — Je pense comme ma » Fanfan, d dit la bonne, a et je faisais la même » observation. — Ilfaut donc vous croire innocent, » me dit Berdon; a mais prenez garde! voilà une » bonne leçon!... » Dans l'excès de ma joie, de me voir justifié auprès des trois sœurs, je réunis leurs mains, n'osant baiser celle de Madelon toute seule, et j'y portai mes lèvres... — « Hol » disait la jolie Manette, « je vous le garantirais vrai, rien qu'à pré- » sent! y> En effet, j'étais attendri par deux idées :
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celle de la bonté de ces aimables filles, et de leur bienveillance à mon égard, et celle d'une espèce de compassion pour des jeunes personnes si dignes d'intéresser, calomniées par ceux-mèmes qui devaient être leurs chevaliers. Les trois sœurs rentrèrent par ordre de leur bonne, et j'allai voir s'il y avait quelqu'un chez nous.
J'avançai la tête dans la boutique, let je regardai dans la salle, dont la porte de toile était ouverte. J'aperçus Tiennette, qui me parut assoupie. Je ne voulus pas l'éveiller. Mais elle ne dormait pas. Thibaut était dans le coin, qui lui parlait de ses projets; la jeune fille l'écoutait, ayant les yeux fermés, la tête appuyée sur une de ses mains. Je n'entendis que ces deux mots : — « Dites-moi vos sentiments, » Mademoiselle Tiennette? — Vous êtes un bon » garçon. Monsieur Thibaut; je vous estime, ré-' pondit-elle, sans ouvrir les yeux; « Mais... je ne » ferai rien que par le conseil de Madame Paran- » gon^.. Je lui ai confié qui -vous étiez, et pourquoi » vous étiez entré ici... » Je ne voulus pas en entendre davantage ; je me retirai.
La porte de M^^* Prudhot était entr'ouverte ; je m'en approchai. Manon était assise sans lumière, dans l'ombre que faisait le dessus de la porte coupée ; un mouvement qu'elle fit me l'annonça. Je la saluai'. £lle me répondit par un sourire obligeant, en sortant de l'ombre, mais sans parler. Ce qui fit que je lui dis â l'oreille : -^ « Peut-on causer un mo- » ment? — Oui... mais bien bas!... Ma mère m'a
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j» défendu de vous parler davantage! — Hé! mon » Dieu ! pourquoi donc? — On ne croit pas que je » le sais; mais c*est au sujet de Madelon Baron, » dont vous avez parlé, — Je vous jure, Mademoiy> selle, que je n'ai pas tenu le discours qu'on me » prête; et je viens d'avoir le bonheur d'en con- » vaincre Madame Parangon. — Ha! j'en suis » charmée]... -Priez-la de le dire à maman... » Comme la jolie Prudhot achevait ce mot, je sentis quelqu'un qui me demandait le passage. Je me retournai : c'était M"« Parangon. A son air obligeant, je compris qu'elle venait de chez sa sœur; que Breugnot, interrogé, avait fortifié la véracité de mon récit, et que j'étais parfaitement justifié, — « Votre » maman est-elle là. Mademoiselle Manon? » ditelle à la jolie Prudhot. — « Oui, Madame, avec » mon papa et ma sœur. — Je vais leur dire un » petit bonsoir... Aitendez-moi, » me dit-elle, « je » ne serai pas longtemps. » Elle entra. Nous restâmes dans le silence. Manette et moi; nous entendîmes que M"^* Parangon me justifiait dans les termes les plus à mon avantage ; elle fit l'éloge de ma famille, de mes mœurs, de ma douceur naturelle (c'était artificielle ({u*il fallait dire). Manette paraissait enchantée I
— a J'avais défendu à ma fille cadette de lui » rendre le salut, » dit la mère Prudhot; « je lèverai » la défense. — Oui! » dit le père, homme de bon sens; a car il n'en faut jamais faire aux filles, » qu'elles ne soient bien nécessaires, outre qu'il
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2> ne faut pas mortifier un bon sujet. » J'étais si content, que dans mon petit transport, je baisai la main de Manon, qui la retira sans colère... Le charme de ce moment fait encore tressaillir mon cœur à soixante ans ; c'est un des plaisirs les plus vifs que jamais j'aie éprouvé, parce que l'idée de Manon, que j'avais trouvée si charmante le jour de mon premier dîner chez M"»« Jeudy avec Marguerite, vint augmenter mon ravissement et fondre dans un seul objet tout ce que j'avais éprouvé de sensations amoureuses. De longs désirs, une longue admiration sans espérance, voilà le moyen d'adorer les femmes, ^t de rendre Tamour une passion délicieuse! (i)... Nous écoutions sans parler; ma main se glissa de nouveau, pour reprendre celle de Manette; je la retrouvai, je la pressai et on me la laissa jusqu'à l'instant où M°»« Parangon sortit. Je rentrai avec elle.
L'entretien que j'eus avec ma fée protectrice, avant de monter à ma guérite du grenier (car j'ai
(i) Qette morale en vaut bien une autre. Au lieu des sornettes atrabilaires d'Épictète et des Stoïciens, j'ai toujours tâché, par la mienne , d'indiquer les moyens d'être heureux par le plaisir. Je trouve que la façon d'Épictète, d'être heureux par la privation, n'est convenable qu'à un esclave sans moyens ni liberté. Mais ce n'est pas la situation du général ; ce n'est pas même la manière des gueux, ni des nègres d'Amérique : ils peuvent avoir des jouissances, et il faut leur en procurer. La manière d'Épictète est absolument celle des orgueilleux mélancoliques, des misanthropes insouciants et, en un mot, de ce petit nombre d'hommes, dont le caractère est plus malheureux que la situation.
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oublié de dire que je n'avais plus ma chambre audessus de la cuisine, depuis le retour de M"*« Parangon i l'on m'avait donné un cabinet en boiserie construit dans le grenier; chaud en été, froid en hiver, mais sain, et où je couchais seul), cet entretien, disais-je , est une de ces époques qui ont décidé mon sort. M"*ï Parangon me témoigna de l'amitié, de la familiarité mêtïie, sans aucune explication ; et mon cœur s'ouvrit pour elle à cette vive passion, que j'aurais pu surmonter auparavant, soit à l'aide des charmes de la vive et sémillante Madelon, soit favorisé par la douce espérance d'obtenir la main de la modeste et touchante Manon Prudhot. Mais depuis cet entretien, je fus attaché comme avec une chaîne de fer^ par la reconnaissance, par l'amitié, par le respect, par la vertu môme de celle que j'adorais, par sa beauté, ses charmes, ses appas, ses attraits, par la douceur obligeante de son caractère. Je pensais, je sentais : — « C'est une femme incomparable I » L'impression fut profonde ! elle pénétra de part en
part, et pour l'effacer, il aurait fallu m'anéantir
Mille fois depuis n'ai-je pas tenté de remporter une victoire impossible! Je me dissipais, je me livrais; mais semblable au jeune taureau que l'on met au piquet dans un pâturage, je ne pouvais que tourner autour de mon centre, et dupe de mes propres efforts, à chaque tour mon lien, en entourant sa base, raccourcissait l'espace de ma trompeuse liberté!... Un seul objet pouvait me donner la victoire: c'était Jeannette ou peut-être Edmée, si je ne
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l'avais pas eu perdue de vue. Mais Jeannette était dans la paroisse de mes frères; c'est bien pis que d'être renfermée dans le Jardin des Hespéridçs, sous la garde d'un dragon î tout accès auprès d' elle m'était à jamais interdit.... Edmée Servigné n'était plus pour moi ; M"® Châtelain, la seule personne au monde qui pût nous réunir, était éloignée... Je ne pouvais que me cabrer dans mes liens, sans pouvoir les rompre !,.. Je prépare à me trouver moins coupable, dans cette époque de mon printemps, cette époque de ileurs, belle comme la rose, où tout était début et primahord pour moi ; où tout était sensation nouvelle, charme nouveau ; où l'inexpérience, l'ivresse et le bonheur m'égaraient à l'envi ! . Lecteur ! puissestu, en me lisant, être touché du souvenir de toimême , et dire à chaque trait : « C'est moi aussi ! » c'est ainsi que j'étais ! » Mais il faut conter enfin, et ne pas toujours réfléchir...
— « Vous êtes entièrement justifié! » me dit \[me Parangon, « et je vous en félicite!... Choisissez » vos connaissances; car peut-être en faut-il à votre » âge?... Mais le choix est ici difficile!... Le plus » sûr, c'est d'avoir quelques connaissances et point » de liaisons, jusqu'à ce que ayez trouvé un véri- » table ami... Point de confidences, pas même » d'apologie de celles qu'on pourrait calomnier; ». témoignez votre sentiment par votre silence, et » en vous retirant si l'on continue. On m'a dit que, » l'un de ces jours, on parlait mal devant vous de 9 deux inconnues; que vous avez d'abord affecté
» de bâiller; on vous a demandé si vous vous en- *» nuyiez? Et vous avez répondu, qu'entendre dire 9 du mal de gens que vous ne connaissiez pas, était » au moins d'une grande insipidité!... Vous me » voyez très contente I Pourquoi vous le caclierais- » je, puisque le sujet en est louable ! Ma satisfaction » égale la peine que j'avais éprouvée... Demain je » parlerai à Madelon. — Oui, Madame, je vous en » prie! — Vous dites cela d'un air... bien vif. — » C'est... Pardon, Madame! vous jugez de ce que » je dois souffrir intérieurement de honte , en pen- A sant qu'une personne aimable me croit avantageux, » moi, qui... — Hé bien ? — Mais, je veux dire que » je mourrais de honte, si je m'étais seulement à » demi vanté... d'une bonté réelle, » M™« Parangon sourit : — a II ne faut pas les rechercher, ces 9 bontés; les jeunes filles les accordent quelquefois » par ignorance, faute... d'une certaine attention, » et un jeune homme qni veut prétendre à une vé- » ritable estime de la part de tout le monde, ne 3> surprend rien, ne s'égare jamais, ni ne cherche à » égarer celle qui lui fait l'honneur de l'écouter; il 9 fait le rôle de l'homme, de l'être fort, qui marque » à la jeune personne dont il attend un établisse- » ment, ou qui seulement le reçoit, un respect qui » le rend lui-même respectable. Et ne croyez pas, 9 d'après quelques-unes de vos lectures et des dis- » cours que vous entendrez un jour dans le monde, » que les femmes regardent comme un sot, un » homme respectueux ! Le sot est regardé comme
» tel; un jeune homme qui n'est pas un automate, » a mille moyens de marquer une chaleur obligeante ; » ses yeux, son air, ses propos, contribuent à » ^ découvrir les motifs de son respect et le rendent » cent fois plus aimable qu'un fet. Vous le verrez » un jour. Si les femmes dirigent souvent Fopi- » nion des hommes, l'avantage est égal, et les » hommes dirigent aussi souvent celle des femmes» » Lorsque vous serez dans un cercle, ou têterà-tête, » montrez-vous vertueux , sans en rougir ; mais » rendez la vertu aimable, par la grâce des manières » et la générosité des sentiments : soyez le plus » poli; adressez les choses les plus flatteuses, et » vous jouirez du plaisir délicat et pur de dpnner à » tout le cercle, ou à celle à qui vous parlez, le tçn » des bonnes mœurs. Évitez, comme vous l'avez » déjà fait, la médisance ; ne vous permettez ni les » sarcasmes, ni l'ironie amére, ni le persifflage pré- » tendu fin et adroit des esprits méchants. Soyez » franc, c'est votre rôle naturel, poli sans être » flagorneur ; louez ce qui sera louable, dans cha- » cun : vous fortifierez par là ce peu de vertu, et » c'est un beau rôle ! L'avantage personnel que vous » en retirerez, c'est qu'en paraissant quelque part, » vous inspirerez de la joie aux cœurs honnêtes, et » vous intimiderez les méchants; on vous aimera, » parce que chacun en particulier, en vous voyant » entrer, sera sûr que vous aller procurer un » moment agréable* Dans vos politesses, n'oubliez » personne : c'est une attention qui n'est pas
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» indifférente, c'est l'essence de la politesse... » Elle en était là, et je Técoutais assis devant elle, la bouche entr'ouverte, les yeux fixés sur les siens qu'elle baissa plus de cent fois, lorsque le monde de la maison arriva. Je me mis à l'écart. M. Parangon dit en riant, et en capucinant : — « Je suis sûr que » ma femme monte une bonne garde à son pro- » tégé, pour une misère?.., — Monsieur, » lui répondit-elle, « s'il était coupable, il ne serait pas » aussi prés de moi. — Ha! il est innocent, Tinno- » cent! » s'écria M. Parangon, en regardant M. Bourgoin l'oncle, Manon Bourgoin, Madame sa mère, une dame Corhaux, qui étaient entrés pour saluer M™« Parangon, en passant, et Bourgoin, prote... « Hé bien, ma chère femme, je m'étais » douté! Et quand la jolie sœur est venue vous » conter cela tantôt bien en secret, j'ai pensé dix » fois : Il n'en est rien. Monsieur Nicolas est trop... » bon... » Et me regardant, d'un air rabêtissant: « Allez reposer votre innocence, mon cher. Vous » ne ferez jamais un scélérat, je vous en réponds. » Je sortis.
Que le mari d'une jolie femme est imprudent, quand il tient un pareil langage à un jeune homme ! Ce discours... sera peut-être la principale cause... d'une audace, qui me rendra bien criminel!... A combien peu tient notre vertu!...
Voici la conversation, après mon départ, telle que Bourgoin me la rendit :
M. Parangon, « Gage que ce nigaud-là s'est jus-
» tifié de tout son pouvoir? » M™^ Parangon. « Oui, » Monsieur. » M. Parangon. « Gage qu'il a pleuré ? » jVfme Parangon. « Il a paru très peiné d'une accusa- » tion aussi grave. » M. Parangon. « Mais, je gage » qu'il a pleuré? » M™® Parangon. « Non, Mon- » sieur, d M. Parangon. « Hé bien, il pleure à » présent, je gage?... Allez-y voir, Bourgoin. » M™« Parangon. « Non! non! Monsieur Bourgoin. » M. Parangon. « J'aurais bien voulu entendre ses » protestations, et cent fois plus encore le ton de » votre mercuriale, ma chère prude?... Gageons » qu'au premier mot, il avait le visage long d'une » aune?... qu'il a rougi, pâli, bleui?... Ho! il a » pleuré? Je le gagerais... le centuple contre le » simple?... » M"^^ Parangon. «Mon Dieu! laissons » cela, Monsieur! » Et elle adressa la parole aux personnes de la compagnie, et surtout à Manon 3Qurgoin, qui lui dit un mot, entendu par Tourangeot, relatif à un certain frère d*Arras. Il était tard : on se quitta. Tourangeot vint me trouver.
Je m'étais retiré très ému de tout ce qui m'était arrivé dans la soirée, et j'y rêvais, lorsque Tourangeot vint doucement voir si je dormais. Je demandai qui était là?... Alors lé Tartare vint s'asseoir auprès de mon lit. A l'occasion du mot qu'il avait entendu, il me fit l'histoire de Manon Bourgoin avec un frère Cordelier, nommé Damonvilky qui la voulait épouser; avec le clerc Dupin, qui lui fit violence;... avec M. Parangon, etc. Il me parla de nos voisines : il n'y eut rien contre Manon Prudhot; il médit de
toutes les autres. Il me fit l'histoire d'une servantemaîtresse, qui avait été dans la maison pendant le veuvage de M. Parangon, et que je nommerai Reine I^^; son histoire et ses crimes sont inouïs! Elle eut deux enfants, qui tous deux ont été malheureux.. ♦ (Il ne me dit pas que sa Marie avait une fille; et j*ai su dans la suite que Manon Vernier avait eu un fils, enfin Reine 11^ une fille.) Je feignis de m'assoupir, pour éloigner ce causeur. Mais je ne dormis pa?; je rêvais éveillé. Je voyais Colette, cette femmç adorée, me parler; je l'entendais encore. La suite de mes idées, qui se succédaient rapidement, amena Madelon; je la voyais, je lui parlais; j'avais entrevu tant de bonté dans ses discours, que mon cœur s'ouvrait pour elle; je sentais un penchant très vif à m'attacher à cette aimable fille... Mais mon imagination vagabonde dominait mon cœur; elle me présenta vivement, avec tous ses charmes, l'aimable et timide Prudhot, la manière obligeante dont elle m'avait reçu, malgré la défense, sa joie en entendant M™« Parangon me justifier : — « Voilà » l'épouse qu'il me faudrait! » m'écriai-je. « Oui, » c'est elle que me destine M™^ Parangon, et celle » que j'aurai... N'a-t-elle pas la modestie et la » beauté de Jeannette?... C'est le même genre de » physionomie; c'est la candeur, la timidité de » Jeannette. Elle n'est pas sous la garde du » dragon; elle . conviendra parfaitement chez » nous; elle est jolie, de la ville et riche... » Oui, c'est à elle que je dois me fixer. » Mon agi-
tation était .*^i grande, qu'elle ressemblait i de la fièvre. Le matin, j'étais accablé. Moi, toujours vigilant, toujours le premier à l'ouvrage, je m'endormis sur les cinq heures, et le songe le plus heureux porta dans mon âme un baume qui la fortifia... Oh! quel charme, que celui des songes heureux I Ce sont eux sans doute, qui, dans tous les temps, ont donné aux hommes l'idée de la béatitude céleste I On a cru que l'âme, dégagée des liens du corps, sentait plus parfaitement le bonheur, parce que celui des songes est plus pur et plus enivrant :
Ne tu sperne piis veniintia somnia portis /
Quum pia venerunt somnia, pondtts Jmbent.
Prop. 1. IV, el. 7.
Il me sembla que j'étais sur les bords fleuris de l'Yonne, au-dessus du bâtardeau, dans une agréable prairie. Je m'avançai sou« les vernes touffus, dont le vert sombre contraste avec le vert tendre des saules et des peupliers. Un petit bras de rivière séparait le bosquet en deux; mais on pouvait le passer sur les racines enlacées des arbres, qui formaient un pont. A peine je respirais la fraîcheur, qu'une voix charmante se fit entendre, en modulant un air mélodieux, tel que depuis en a composé Grétry, moins énergique, mais peut-être plus près de la simple Nature, que Gluck son rival... Je me lève enchanté; je cours... J'arrive, et je vois cinq
jeunes beautés, que mon aspect semble effrayer! C'était Colette qui chantait. Jeannette Rousseau paraissait l'écouter avec ravissement; Madelon fuyait entre les saules ; Manon Prudhot se courbait dans l'herbe, et plus loin, la naïve Edmée regardait à travers un buisson de cotonniers sauvages. J'abordai Colette : — « Asseyez-vous là, » me dit-elle. <r Nous » vous aimons toutes cinq : mais une seule doit » être votre épouse. » Et elle me regarda. Je lui tendis la main : — « Haï si c'était vous! — Oui, si » vous le voulez, vous serez à nioi. — Vous êtes » mariée! — Non, mon mariage est nul. Je n'ai » pas eu d'en&ms; je suis fille encore. J'ai feint » des grossesses, pour l'obliger, et qu'il ne me » tourmentât plus, car... car... » (Je vis en pensée tout ce qu'elle voulait dire)... En ce moment, Madelon Baron, Edmée Servigné, la jolie Prudhot, métamorphosées en jeunes hommes, se rapprochèrent. Je fus transporté de joie I Elles me dirent : — « Nous allons entrer en apprentissage; nous » sommes des jeunes* gens qui nous étions £ait » passer pour filles. Adieu. » Elles partirent, habillées en jeunes écoliers, emmenant avec elles Jeannette encore en fille, et dont je ne pus voir le visagç. Edmée me dit : — « Elle est voilée pour toi; » tu ne la verras plus... » Je me trouvai seul avec M™« Parangon. Je m'étais assis à côté d'elle; je lui tenais une main ; elle se penchait dans mes bras; sa joue s*appuya sur la mienne... Une sensation délicieuse (c'était le bonheur parfait) répandit son
charme dans mon cœur... Dieu! que j'étais heureux ! Qu'un songe pareil augmente la passion qu'on a déjà! La Nature ne peut nous isoler, éveillés, des maux de la vie; ils amoindrissent, s'ils ne les empoisonnent, et tempèrent tous nos plaisirs ! Mais cette bonne mère a voulu que nous connussions en songe le bonheur des Dieux, sans aucune ombre de peine ! ... Je m'éveillai dans la plus douce extase; le charme de mon songe se prolongeait après mon réveil. Je sentais encore la joue brûlante de l'adorée Colette appuyée sur ma joue; mes bras étendus cherchaient à la retenir; j'embrassais, j'étieignais sa précieuse et fugitive image, que m'arrachait la cruelle réalité, en dissipant mon sommeil...
Durant la journée qui suivit, tout occupé de mon songe, silencieux, sérieux, sans tristesse, je paraissais plus âgé de dix ans, par mon air réfléchi, mes réponses mesurées, mon ton affectueux, obligeant. [Vous avez quelquefois remarqué ce jeune homme, celte jeune personne, plus réfléchis que des vieillards? c'est qu'ils aimaient; c'est qu'ils venaient peut-être dé faire le premier acte d'homme ou de femme: prenez garde, examinez, parents] quand vos enfants prennent cet air de maturité]... Pour augmenter le charme, une bagatelle, mais importante, me frappa. On servait du ragoût de veau, pour entrée, une fois la semaine; je ne mangeais pas de ce mets; après le potage et le bouilli, je quittais la table; mais à l'instant où j allais me lever, je vis une côtelette de mouton sur mon assiette. Je
fus étonné, très confus : cependant je ne dis mot. En sortant, j'entrai dans la cuisine, et je dis à Tiennette, en rougissant ;^ « Mais il ne faut pas, » comme cela, me faire une chose particulière! » J'en suis en vérité honteux!... Un apprenti, tel » que je suis, doit-il montrer des goûts ? mon amie ! » {Je rappelais souvent ainsi, depuis que son mariî^e avec Thibaut était arrêté, du consentement de leurs parents). t< Je ne saurais vous dire combien vous » m'avez mortifié, en me donnant une marque aussi » obligeante de votre bonne volonté! » Tiennette sourit de ma remontrance: — a Prenez-vous en » donc à Madame ! c'est par ses ordres ; elle me les » a donnés devant Monsieur, qu'elle a consulté, et » qui l'a trouvé bon. Il a dit lui-même que vous » travailliez autant que son prote, et qu'il était » juste que vous fussiez nourri. » Je fis des excuses à Tiennette de ma vivacité; car j'avais parlé très vivement, et je remontai à rimprimerie, où je réfléchis. Cette marque de considération de la part de M"'^ Parangon, le jour de mon songe, et le lendemain d'une explication qui m'avait été triplement avantageuse, porta dans mon âme un contentement pur, qui approchait du ravissement. Mon ardeur pour le travail s'en accrut; car, par un effet des excellents principes que j'avais sucés avec le lait, l'amour, les plaisirs même me portaient à la vertu, en dilatant mon cœur, en le pénétrant d'un sentiment aôectueux envers Dieu, envers mes parents,
envers tout ce que j'avais de cher (i); je n'ai jamais été exposé a perdre mes mœurs, que dans l'avilissement et le malheur... Aussi, j'ai toujours retenu cet axiome de Cicéron : Omnia jubet pauperiaSy etfacere, ei pati, en le regardant comme une sorte d'excuse pour quelques malheureux. C'est au Gouvernement à rendre les citoyens heureux, s'il ne veut pas être aussi coupable de leurs crimes qu'eux-mêmes, s'il veut éviter un bouleversement.
Le soir, M™« Parangon sortit, aussitôt après le souper, avec Bourgoin et sa cousine, cette Manon Bourgoin dont j'ai déjà parlé, et qui a dû paraître si peu faite pour être l'amie de Colette. Resté seul, avec Tiennette et Thibaut, dont les regards semblaient me demander la liberté, je voulus sortir four ne pas les gêner. Sur le pas de notre porte, j'entendis causer les deux sœurs, Berdon et Manon Baron, avec le jeune Deschamps, leur cousin. On parlait de Manon Prudhot : — « Elle est jolie, » disait Deschamps. — « Et amoureuse I » répondit
(1) Je ne me suis jamais pris de vin ; mais j'ai essayé philosophiquement l'ivresse, deux ou trois fois en ma vie : elle me rend gai, doux, bon. C'est par là que je me suis jugé ; l'homme méchant dans l'ivresse est naturellement méchant, mais il n'ose le montrer : In vino veriias, est un adage plus vrai qu'on ne l'imagine, dans tous les sens possibles. Observez que je ne saurais voir le sang humain, et que je vois celui des animaux. Tout cela prouve que je suis bon : comment donc ai-je été méchant tant de fois ? C'est que j'ai été presque toujours pauvre et malheureux; le malheur aigrit, il endurcit l'âme, pour soi-même et pour les autres.
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Manon. — « Elle tient de famille, » dit Berdon. — (c Je sais cela mieux que personne, » ajouta Deschamps. Qc Sa famille est aisée ; mais elle a une sln- » gulière origine! — Voyons si vous êtes bien » instruit » s'écria Manon. — « Mon père nous a » dit, M continua Deschamps, « qu'elle descend d'un » bâtard d'une abbesse des Bernardines, très jolie, » très galante, et d'un homme d'église, très relevé, » le môme dont la traduction de Plutarque est » encore aujourd'hui la plus estimée. — Amyot, je » crois? » demanda Berdon. — « Amyot. C'est par » cette raison qu'elle porte le nom de Prudhot (ou » le *nom a fait imaginer l'origine). On dit que » Manon Prudhot ressemblait parfaitement à sa » quadris, peut-être quinquisaîeule. Si ce bruit popu- » laire est vrai, avec la guimpe et le bandeau, » l'abbesse devait être la plus charmante personne » du monde! la jeune Manette a un visage arrondi, » d'une forme à toucher, autant qu'à plaire; l'air » doux, naïf; une bouche mignonne, des lèvres » brillantes et relevées, le nez bien fait, le regard » enchanteur ; le teint uni, blanc, légèrement rosé, >' mais la blancheur qui domine lui donne un air » virginal; elle est grande et fluette, comme toutes » les jeunes personnes; il semble que ses mouve- » ments n'ont pas encore d'assurance, et cette » mollesse rend sa démarche si voluptueuse... — » Vous m'impatientez ! » interrompit Manon Baron. Et Ton rentra. J'achevai de sortir.
Je ne vis pas Madelon. Mais, en ce moment, la
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jolie Prudhot arrivait de la salle du fond, et ce fut avec celle que Deschamps venait de si bien peindre, que j'eus un entretien particulier, au mois de Mai, et dans la situation où j'étais.
Manette, quand je l'aperçus, était appuyée sur la porte coupée. Elle piarut m'invîter, par son sourire, à m'arrêter auprès d'elle. « J'avais bien du chagrin, » hier soir! » lui dis-je; « cette soirée sera-t-elle » plus heureuse ? — Mais, je le crois : car j'ai à » vous féliciter. Vous intéressez-vous beaucoup à la » façon de penser de ma mère et de ma sœur ? — » Autant qu'à la vôtre, c'est-à-dire, infiniment. — » Hé bien, elles font de vous toutes deux lé plus » grand cas ! Mais elles méprisent bien M. Breugnot, » votre ami ! — Il ne faut pas lui en vouloir, Made- » moiselle ; il aura mal compris mes réponses, car » je ne le crois pas capable d'avoir voulu mecalom- » nier, moi, son ami; ni M"*^ Madelon, dont il me » fit le plus bel éloge. Vous savez que je n'ai » jamais parlé aux demoiselles Baron, que comme » à vous, sur la porte coupée, sans être jamais » entré dans la boutique. Des voisines aimables, et » aussi dignes de mon respect que vous et elles, » n'auront jamais un coup de langue à mon occa- » sion : car je pourrais entrer, que je ne le ferais » pas, afin que les passants voient toujours ce qui » nous sépare : j'en excepte le cas où les parents eux- » mêmes m'inviteraient à une honorable familiarité, » en leur présence. — Vous pensez précisément » comme Madame Parangon a dit que vous pen-
» siez : c'est pourquoi j'ai la permission de causer » avec vous. Car aujourd'hui Madame Parangon a » dit à maman de quelle manière vous en aviez agi » avec Aimée et avec Tiennette : ce qui a fait lever » maman avec transport, en disant : « Le brave » garçon! Dieu le bénira!... » Et à moi : « Ma » fille, vous recevrez poliment le salut de ce jeune » homme : car il faut itrofier les bons, comme il » faut détranger les méchants. — Je me trouve infi- )> nîment honoré de l'approbation de Madame » votre mère. Mademoiselle! Je ne sais pas si les » autres jeunes gens pensent comme moi (je dois » le croire), mais plus vous me paraissez jolie... » car vous êtes charmante ! plus j'apporte de soin » à ne vous parler qu'avec le respect qu'on doit au » chef-d'œuvre de la Divinité, une belle femme! Je 9 vous parlerai comme à ma sœur; et si j'avais le bonheur d'en avoir une aussi aimable que vous, t> je ne prendrais pas plus de précaution à préserver sa réputation et sa vertu, que j'en aurai à épurer ') mes discours en vous parlant. — Ha ! ce langage me donne bien de l'estime pour vous. Monsieur Nicolas!... Non, vous ne ressemblez pas à nos » jeunes gens; mais c'est tant pis pour eux... Je » vais passer en dehors, et nous nous assoirons » sur le banc. » Elle sortit.
a Je crois, Monsieur Nicolas, que les honnêtes » gens pensent tous comme vous : mais, ou ils se » cachent, ou il y en a peu, du moins parmi la jeu- » nesse de notre temps que j'ai entendu raisonner.
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» — Les honnêtes jeunes gens sont timides,. Madey> moiselie : à moins d'une occasion comme le voi- » sinage, ou d'une circonstance particulière, ils » n'osent aborder une jeune personne respectable, » et ils fuient les coquettes; au lieu que les fats, les » vanteurs, les avantageux, sont eflfrontés : ils s'ap- » prochent hardiment, et comme on ne voit qu'eux » on les entend seuls, et Ton pense, malheureuse- » ment, que tout le monde leur ressemble ! — Oui, » je sens cela!... Avant de vous avoir parlé, je » croyais que notre rôle, avec les hommes-, devait » être de toujours les contredire, de toujours les réy>. primer; parce que le leur était de toujours dire » des choses malséantes, en un mot, de montrer de » mauvaises mœurs, et qu'il ne pouvait y avoir de » conversation honnête et décente que de femme à » femme; parce que les hommes ne pouvaient » jamais nous dire que des choses capables de souil- » 1er lés oreilles. — Cela n'est peut-être que trop » vrai. Mademoiselle! Mais il est des exceptions. » On dit que la lecture des romans est mauvaise : » à la bonne heure celle des romans qui préconisent » le vice, s'il en est, car je n'en ai jamais vu de pa- » reils : mais d'après ceux que j'ai lus, je soutiens » qu'il n'est peut-être que la lecture des romans qui » puisse former le cœur et l'esprit des jeunes gens » de ce canton, et les rendre supportables. — Je » pense comme vous : tous ceux que Madame. Pa- » rangon m'a prêtés, m'ont portée à la sagesse, à » l'honnêteté. Avant que vous me les choisissiez,
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s> quelquefois Boudard, plus anciennement Renaud, » jeune homme avec qui vous avez beaucoup de » rapport, pour le raisonnement, me tendaient des » pièges, en changeant les livres que Madame Pa- » rangon m'envoyait par eux ; presque jamais je ne » pouvais les lire. Je fus obligé de prier ma sœur, » que sa vue tendre empêche de lire habituelle- » ment, de se fatiguer à les parcourir, pour me les » juger, avant que je les ouvrisse; et elle en rebu- » tait les trois quarts au moins. Mais depuis que » c'est vous, je lis en sûreté; et pour montrer à ma » mère et à ma sœur que je ne suis plus trompée, » je recommence tout haut auprès d'elles. On vous » loue, et je suis contente... Je vous assure que je » n'ai jamais eu confiance en homme, après njon » père, qu'en vous. — Ho! Mademoiselle! que je » suis honoré d'un si glorieux avantage ! — Serez- » vous imprimeur établi, quelque jour? Ici, par » exemple ? — Non, Mademoiselle : il ne peut y en » avoir qu'un dans cette ville, et le droit de M. Pa- » rangon y est exclusif. — J'en suis fâchée!... Et » pouvez-vous prendre un autre état ? — DifEcile- » menti mes parents ont une famille nombreuse. » — Mais, je veux dire,, par goût personnel ? — Si » j'avais des raisons... d'où vient mon goût ne se » plierait-il pas à la raison? — L'épicerie, par » exemple ? — J'y entrerais avec plaisir si. . . — Je ne » vous demande que cela... Vous ne feriez pas de » difficultés? — Si j'osais me flatter, Mademoi- » selle... Mais non. — Comment, non? Vous aimez
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» donc bien votre état? — S'il faut vous parler » vrai, Mademoiselle, il me semble que je suis né )> pour quelque chose qui avoisine les sciences, si » je ne suis pas né pour la science elle-même. — » Mais, si... pout... Aimeriez- vous l'épicerie, chez » nous? — Haï Mademoiselle, le bonheur de vous » voir de plus prés, me rendrait l'épicerie le pre- » mier des états, et... — Nous parlerons de ça par » la suite, » interrompit-elle, a Ce qu'il y a de cer- » tain, c'est que si c'était chez nous, vous ne haï- » riez pas l'épicerie? — Je l'aimerais, Mademoiy) selle, » et à ce mot, je lui baisai la main, que je tenais pressée dans les miennes, m Cet état est ici » fort considéré! — Oui, surtout comme on le fait » chez vous. » [En effet, ce commerce doit être bon, dans une ville qui a la facilité du transport par eau, et qui fournit un pays considérable, où il n'y a pas d'autres débouchés]. <c Mais vous seule me dé- 2> cideriez... » Je sentis que cette conversation me fatiguait, et qu'elle était moins ce que je pensais, qu'un effet de l'envie de dire des choses agréables à Manette : je la changeai : « J'ai lu ces jours-ci une )> histoire bien intéressante I c'est celle de Carmante » et d*Évandre, — Vous me donnez envie delà lire : 3> dans quel volume? — Dans le quatrième des » Œuvres de Villedieu, qu'elle tient tout entier. — » Je la lirai avec bien du plaisir, sachant qu'elle )> vous en a donné. — J'ai fait des marques aux en- » droits où le charme romantique m'a le plus atta- » ché. — Je les trouverai. »
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En ce moment, la mére et la sœur aînée, qui étaient restées dans la salle, pendant que nous causions, vinrent sur la porte, et je me levais pour leur céder ma place : — « Non, non, ne vous dérangez » pas! » Elles remarquèrent que je tenais la main de Manon : — « Restez ainsi; vous étCs bien, » ajoutèrent-elles. Elles se firent donner des chaises p3ir Jeannin, leur apprenti, et se mirent devant Manette et moi, qui étions adossés au mur. Madelon et ses sœurs revenaient de la promenade ; elles virent un petit groupe de voisins; elles nous abordèrent, avec quelques jeunes gens du quartier, Arnaud DevosgineSy Blonde^ fils de l'épicier, les deux DesçhampSy Rouïloty Chardon^ fils du marchand mercier, et -Br^M^wo/ lui-même. On proposa de s'amuser à un jeu de veillée, quifut Pomme-ww ou le Pied de bœuf; c'est une sorte de gage touché. La main de la jolie Ma* nette et la mienne ne se quittèrent jamais... Il semble que plus les délices sont bêtes, plus elles sont savoureuses. J'étais dans le ravissement, lorsque j*aperçus Madame Parangon qui rentrait... Je me levai pour aller à elle : j'espérais un moment d'entretien; mais elle ne le jugea pas à propos : « Restez, restez, » me dit-elle, sans ouvrir la porte coupée, qu'elle avait déjà refermée sur elle, « jus- » qu'au retour de Monsieur Parangon. » Je me remis au jeu, et Ton donna les pénitences. On me fit retirer mes gages le premier, de peur que je n'échappasse. Ce fut Blonde qui ordonna : il ne me fit embrasser que les vieilles, tandis que lui se permettait
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la plus grossière des polissonneries, recouverte par son chapeau. M. Parangon arriva, au moment où il recevait un soufflet de la jeune Annette Bourdeaux, voisine de quatorze ans. Je me levai pour rentrer, et Manette en fit autant ; le soufflet donné fit dis- , soudre le^eu, et Ton rentra.
Dans le silence de la nuit, je m'occupai des propositions assez claires de M"« Prudhot. Elles me flattèrent d'abord, car elles étaient avantageuses à ma fortune. Mais réfléchissant ensuite qu'il faudrait quitter Tétat d'imprimeur, que j'aimais, <t surtout la maison de Colette, le titre de son apprenti, de membre de sa famille, sortir de sa dépendance enfin, cette idée m'efiîraya; elle anéantit le charme qu'avait eu, jusqu'à cette réflexion désolante, la perspective de la possession de la délicate Prudhot. Je me sentis refroidi pour elle ; la profession d'épicier me répugnait; et quoique celle de compagnon imprimeur fût moins établissante alors, je la regardais comme plus noble... Ces idées m'occupèrent fortement! Mais comme j'avais peu dormi la nuit précédente, un sommeil profond anéantit ma pensée; je dormis comme les brutes, et ne m'éveillai que le lendemain au grand jour.
C'était fête : je m'occupai, suivant mon usage, le matin, à traduire; à lire, Taprès-dînée. Vers l'heure des Vêpres aux Cordeli^rSj j'allai sur la porte pour voir passer Madelon. Il n'y avait absolument personne dans la rue, tout le monde du côté Gothique de l'horloge étant à Saint-Renoqueriy et du côté Ro-
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main, à Saint-Eusébe. M^^« Baron parut sur sa porte. Je la saluai : Elle me répondit par un signe d'aller à elle. — « Vous étiez bien emprudhoté, hier » soir? — Ces dames ont bien voulu me souffrir. » — Il n'y a là de supportable que Manon; la mère » est une bigote ridicule; la sœur aînée une pauvre » fille qui n'y voit pas, et ne songe qu'à se conser- » ver; le père une buse. Que ne venez-vous ici le » soir? On rit, on folâtre sous les yeux de ma » bonne; vous y verrez des jeunes gens de la meil- » leure compagnie; les filles du quartier, et même » de la ville, les plus estimées par leur goût et par » leur esprit. Cela vous dissipera, et... vous... for- » mera... Je ne dis ce mot qu'en hésitant, » ajoutât-elle avec un air singulier; « car enfin, vous êtes » supportable, sans le ton qui vous manque... » Mais vous n'aimez pas assez la dissipation, à ce » qu'il me semble; vous êtes trop concentré... » Prenez-y garde ! quelque chose vous retient cloué » à la maison ! — Hé ! qu'est-ce ? » dis-je en voulant sourire. — « Qu'est-ce?... Cherchez-le dans votre » cœur. — Je l'y cherche, et j'y trouve... Me per- » mettez- vous de le dire ? — Je vous le demande. » — Mademoiselle Madelon Baron... Oui, voilà » l'aimant qui me retient. — ' Vous ne dites pas au » plus juste ce que vous avez trouvé... Plût à Dieu, )> pour vous, que ce fût celle que vous venez de » nommer ! — Mais c'est vous, Mademoiselle ! » (Je craignis de m'être trompé, en parlant, comme il arrive quelquefois, d'après une prévention trop
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forte)... — « Mon Dieu! je sais bien que vous m'a- » vez nommée:.. Madame Parangon... » (elle s'arrêta...) a est-elle à la maison?... » Au nom de M"« Parangon, j'avais rougi, je m'étais troublé : Madelon, qui la nommait, et qui s'était exprés arrêtée, avait achevé sa question, après avoir obtenu l'effet qu'elle attendait. Je répondis que M»« Parangon était sortie. — « En ce cas, nous allons causer » pendant les Vêpres, Je garde la boutique; ma » bonne est pourtant là-haut avec Maroie; mais elle » s'habille, et il y en a pour heure... Gageons que » vous êtes bien embarrassé ? — Comment donc » cela, Mademoiselle? — Aucun de nos jeunes » gens ne le serait, à votre place : ils commence- » raient par l'une et ftpiraient par l'autre. Us pour- » raient les manquer toutes trois; mais certaine- » ment ils ne seraient pas embarrassés ! — Je ne » comprends pas. — Vous allez me comprendre.
» Vous aimez une belle dame; vous l'adorez : c'est » votre seule passion véritable. Je le sais depuis en- » viron six mois, sans qu'on me l'ait dit » (nous étions en Mai 1752); « votre conduite seule est la confi- » dente traîtresse. Vous me trouvez jolie; je vous » plais. . . Là, n'est-ce pas la vérité ? — Je mentirais, si » je vous disais. Mademoiselle, que je ne vous trouve » pas adorable, charmante! — Oui, vous menti- » riez... Et Manon Prudhot?,.. D'après la connais- » sance que j'ai de votre caractère, je sais que cette » aimable et douce physionomie, que sa naïve » blancheur, son rire innocent, quoique sans être
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» bête, ses grands yeux languissants, qu'elle a » bleus, quoique brune, sa taille en fuseau, en un j> mot, je sais que que toute sa jolie personne vous )» a vivement intéressé ; je le sais, parce que cela » doit être ? — Mais, Mademoiselle. . . — Qui vous » demande un aveu? Je n'en ai que faire... Voilà » votre situation. Elle a quelquefois des plaisirs : » seul à seule avec chacune des trois, vous êtes con- » tent (ce moment-ci excepté) ; mais le plus souvent » elle est pénible... Comme votre cœur est ver- » tueux, vous ne pouvez admettre aucune des idées » qui mettraient à l'aise nos jeunes gens sans prin- » cipes; vous voulez opter, et ne le pouvez pas... » Quitter votre idole préférée ! ha ! c'est l'impos- » sible!... Elle est si parfaite! où trouver qui » l'égale?... Cela serait sans difficulté; vous lui » seriez attaché, comme l'ombre l'est au corps, si » elle était fille ; mais vous avez de cruels moments ! j> eUe est femme d'un autre! elle lui appartient; elle » est à lui... tout à fait à lui! » (je frémis très visiblement). « Vous appuyez sur cette fatale idée; » vous la savourez amèrement... elle vous occupe » sans cesse... » (Que je soufirais horriblement, tandis qu'elle me brûlait à la lumière de la vérité ! Moi, si prudent en amour, si caché, je ne pus soutenir la présence de cette funeste idée, tenue si longtemps devant l'œil de mon imagination) :
— « Cessez ! cessez ! je vous prie ! » dis-je en respirant à peine. — « Non ! au contraire ! il faut vous » pénétrer de cette idée désespérante; elle seule
» peut vous guérir. — Ha ! » m'écriai-je. Mais une prompte réflexion retint l'expression déjà sur mes lèvres; et pour cacher mon trouble, ou pour en déguiser la cause, je pressai contre mes lèvres une main de Madelon : — « Vous êtes raisonnable, » reprit-elle; « je suis sûre que vous cherchez à vons » guérir, par Manon Prudhot, ou par moi; vous » n'êtes pas encore décidé... Je suis instruite, et je » vais continuer à vous faire à vous-même votre » propre histoire... Avec Manon, il faudra quitter » votre état pour entrer dans l'épicerie, vous occu- » per de choses absolument étrangères à votre goût » dominant. Il faudra vous bouleverser vous-même ; » le seul dédommagement... sera... Manon... Je » conçois qu'elle vous dédommagera quelque temps; » c'est une fille parfaite... J'ai désiré deux choses en » ma vie, à son sujet: d'être homme, pour en faire » ma femme; qu'elle fCit homme, pour en faire mon » amant. Vous voyez que je lui rends justice. Mais » l'amour marié n'est pas éternel; il ne Test pas » même amant, quoique beaucoup plus robuste!
» Que vous restera-t-il'un jour? Les regrets. Réflé^ » chissez-y ! . . . — Mademoiselle, » lui dis-je, « il » vous reste une seconde hypothèse. — Celle-là, je » ne la fais pas... Tout ce que je puis dire, c'est que » si vous m'aimiez, et que je vous aimasse, je vous » prendrais dans votre état, et ne chercherais pas à » vous en faire changer... car... je m'aimerais mieux » la femme d'un compagnon imprimeur qui se » plairait dans son état, que la femme d'un mar-
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» chand drapier, tel qu'était mon père, et tel qu'est ]» notre commerce, depuis sa mort, sous la con- » duite d'une belle-mére... Ha! » dit-elle avec attendrissement, « c'est une bonne mère que je dois » dire! En l'épousant, notre père ne nous donna » pas une marâtre, ce fut un ange qu'il nous » donna... Nous l'appelons notre bonne; elle l'a » voulu : mais notre cœur donne à ce nom le sens » le plus naturel... Vqus voyez que je vous quitte » pour elle, parce qu'elle s'est rencontrée là : cela » m'arrive toujours avec tout le monde... Mais où » en étais-je?... Ha! je disais que je m'aimerais » mieux la femme d'un compagnon imprimeur, qui » se plairait dans son état, que celle d'un mary> chand drapier, que ce changement d'état rendrait » mécontent de lui-même. Et ne croyez pas que )> jamais vous pussiez surmonter les dégoûts que » vous donnerait un état trop éloigné des sciences ! » Non, jamais vous ne le goûteriez, et vous seriez » doublement malheureux; car vous vous y ruine- » riez. 11 vous faut de la liberté. Je sais une fille, » avec laquelle vous aurez la £ïculté de rester dans » votre état, d'en faire votre capital, parce que sa » fortune vous en fournirait les avances ; ou d'en » changer, mais non pour un commerce : vous » prendriez un de ces emplois, qui demandent peu » de temps, peu de soins, qui laissent toute liberté » de se livrer à l'étude. Cette fille n'est pas amou- » reuse de vous; elle a un bien plus noble motif a d'attachement; elle a reconnu, depuis qu'elle
3!> VOUS voit ici, que vous étiez un être unique, dans » cette ville, et dans tout le canton; elle s'est fait à » elle-même un serment, que vous saurez peut- » être un jour : car la seule ardeur qui l'anime, le » seul vœu qu'elle forme, c'est d'unir sa destinée à » celle d'un homme, auquel la tournure de son » esprit, son activité, sa concentration même, pro- » mettent un sort particulier, bien différent de celui » de nos automates ! à un homme vertueux, digne » de ce nom, et dont elle respectera les mœurs, » comme les talents... Voilà ce que j'étais charmée » de vous dire, Monsieur. Vous ne vous attendiez » pas de ma part à une conversation aussi sérieuse ?. . . » Je la donnerais à deviner en cent... en mille... à » ceux qui peuvent nous avoir aperçus... On sort » de Vêpres; car voilà déjà les servantes. Quittons- » nous. » Je rentrai.
Tiennette arriva des Vêpres de la paroisse, et moi, au lieu d'aller à celles de la cathédrale, suivant mon usage, je montai à l'imprimerie, si rempli de mes pensées et de ma perspective, que je ne voyais ni ne sentais rien. Je m'appuyai sur un rebord de fenêtre, qui donnait sur la cour des Cordeliers, regardant machinalement les jeunes beautés qui entraient à Vêpres... Ma vue s'était fixée tour à tour sur la mignonne Maine Blonde l'épiciére; sur l'éblouissante et brune Bourdignon; sur la majestueuse Legueux ; sur la naïve Carouge^ l'enfantine et sémillante Hollier^ la voluptueuse Linard, mère des jolies personnes de ce nom, qui brillent aujourd'hui;
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et cette dernière, femme comme M°« Parangon, enwon de son âge, presque aussi belle, et tenant un beau jeune homme sous le bras, suspendait mes ré* flexions, par l'air dévorant dont elle le regardait, lorsque je m'entendis appeler d'une fenêtre prochaine. Je tournai la tête, et j'aperçus à la croisée au delà de celle de M. Prudhot, la jeune AnnetU BourdeauXy petite nièce de M. Antoine Foudriat : c'était une jolie blonde, un peu fiére, destinée, depuis l'enfance, à un jeune homme riche, d'une aimable figure : conduite sage, de la part des parents, qui fixent ainsi l'imagination. Ce moyen sera celui qu'emploiera bientôt avec moi M"« Parangon. Mais il aurait fallu commencer dès Courgis(i)... Je fus surpris qu'Ânnette m'appelât! Je la saluai; elle me le rendit froidement. — « J'ai cru, Mademoi- ^ selle, que vous m'aviez fait Thonneur de me par- » 1er? — Non, Monsieur, je vous assure I » Et comme elle sourit légèrement, je crus qu'elle ne voulait pas en convenir... Je me retirai de la fenêtre. On m'appela une seconde fois. Je m'élançai prestement. Ânnette regardait ailleurs. « Elle s'amuse, » pensai-je; « elle est jeune; laissons-la jouer avec 3> moi, tant qu'elle voudra. » Une troisième fois on m'appela encore. J'hésitais à me déranger, lorsqu'un motif m'y détermina : « Si Mademoiselle Annette
(1) Voyez le Nouvel Abeillard, ou l'Amour par LETTRES, ouvrage infiniment utile aux parents qui veulent •conserver purs le cœur et l'imagination de leurs enfants.
» s'amuse à mes dépens, il ne faut pas la contrarier p » cela n'a rien que d'honorable pour moi : ne pas » me montrer ressemblerair à une marque de mé- » pris; et je tiens de mon père que jamais un bon- » nête bomme ne doit en montrer à une femme. » J'avançai donc la tête. Je ne vis plus Annette; le vitrage était même fermé. Je portai mes yeux vers, une petite fenêtre plus élevée, où j'aperçus une main de femme et la bordure de son mantelet. Je toussai sans affectation. On se montra. C'était M"« Prudhot l'aînée, qui me fit signe. Je me hâtaii de monter à notre grenier; je passai par une fenêtre d'échenet, et j'allai entre les deux toits, jusqu'à une chatière qui éclairait le cabinet à coucher de Jeannin, en tout pareil à la guérite que j'occupais. }e m'étais, imaginé que.Manon était avec sa sœur aînée; j'avançai la tête par la chatière vitrée, mais ouverte, et je vis Golon Prudhot seule. Elle tressaillit, en m'entendant la saluer de si prés ! — « Ne risquez-vous » pas de tomber? — Non, Mademoiselle; je suis » assuré entre les deux toits. — N'avancez pas- » trop sur le bord! — Ne redoutez rien pour » moi, Mademoiselle! — Manon est malade; et » nous craignons fort... que ce ne soit la petite » vérole!... — Ha! mon Dieu!... que je la plains!' » c'est une cruelle maladie ! — Ce serait dommage » .qu'elle gâtât sa jolie figure! — Oui, je vous en assure, Mademoiselle!... Mais elle ne serait encore que trop aimable, pour troubler bien des cœurs! — Je vous ai appelé, pour vous dire cette
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» nouvelle. — J'y prends part, Mademoiselle! Que » ne puis-je, aux dépens de ma santé, la rendre à » votre adorable sœur ! » (ces deux mots à demi- Toix). — « Je lui dirai vos sentiments. Adieu, je » vous laisse, pour aller auprès d'elle. — Que votre )> bonté me touche, Mademoiselle! j'en suis péné- » tré!... Si j'osais, je vous prierais... de me per- » mettre... — Non, non; quand elle se portera » bien... » Elle sortit du cabinet en me faisant de la main un signe obligeant; et je redescendis à mon petit bureau, m'occuper de Manon. En ce moment, }é la préférais à... toutes les femmes, je crois, et bien sûrement à Madelon. L'attention délicate qu'elle me marquait, la bonté de sa sœur aînée me touchaient jusqu'au fond du cœur ; je sentais que j'ai* mais tout le monde dans cette maison, en amant, en fils, en frère.
Je l'ai déjà dit, j'étais dans le début de la vie : je commençais une immense carrière; j'étais sans expérience, ardent, obligeant, simple; tout était pour moi occasion d&^léveloppement, et chaque pas que je Élisais dans la lice que je parcourais faisait éclore une sensation et une idée nouvelles... Heureux temps, dont le bonheur n'est senti que par réflexion, )e te rappelle, malgré le Destin ! Je te réalise, je te $ens encore; tu attendris mon cœur flétri; tu fais couler mes larmes sur ce papier, qui reçoit mes pensées et ta fugitive image!...
On soupait en ville, et j'étais seul à la maison, mon camarade Bardet étant allé à Irancy, sa patrie;
mon camarade Tourangeot passait les soirées du dimanche avec Marie, sa maîtresse, ancienne favorite du gros Parangon ; Tiennctte et Thibaut étaient à ja cuisine. Dés les six heures du spir, les deux .amants vinrent me trouver : « Monsieur Nicolas, » me dit le jeune homme, « il y a ici un de mes paj) rents de Bar-sur-Seine, qui me donne à souper à » son auberge : c'est un oncle à son aise. Je vou- » drais bien lui faire voir Mademoiselle Tiennette, » qu'il aimera, quand il la connaîtra : voudriez- » vous m'obliger ? — De tout mon cœur, mon cher » ami. — Je le savais bien ! » dit Tiennette. — « Ce serait de venir souper avec nous, et mon h oncle, un honnête homme... et vers les neuf » heures et demie, je vous quitterais, pour revenir » ici, attendre* les maîtres ; tandis que vous, vous » ramèneriez Mademoiselle Tiennette, qu'on ver- » rait rentrer avec vous, ^ans inconvénient?,... — » Je vois quelque chose de mieux à faire, mon cher » Thibaut : allez souper tous deux avec le cher » oncle; un tiers pourrait gêner -bien des petites » explications. Je garderai la maison; je n'ai pas à » sortir; j'attendrai qu'on soit rentré. Comme on » peut revenir de bonne heure, je vais me munir de » la clef de la tremperie, afin de vous faire rentrer » par là. Si Ton vous demande, je dirai qu'un parent » très proche vous retient; et quant à Tiennette, je » parlerai à Madame Parangon. Allez; cela sera » mieux et plus sûr, que si nous ne laissions ici » personne ; l'on ne saurait que penser, et il faut
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» éviter à Tienhette le moindre sujet de désagré* » ments. » Ce bon garçon et cette bonne fille me firent mille remerciements... Douce satisfaction que celle d'obliger deux amants vertueux ! ce plaisir égale quelquefois celui que Tamour nous donne à nous-mé-» mesà leurplace !... Ils partirent, etmoi je memisà travailler dans la salle. A huit heures, je soupai seul» Ensuite j'allai sur la porte. Madelon et ses soeurs étaient à la promenade avec leur bonne ; Marote, leur fillCy jolie enfant de seize ans, et digne de ses maîtresses, avait le mot pour les aller rejoindre, après son ouvrage ; elle me le dit, en partant, et proposa de me mener. Je lui dis que j'étais cloué à la maison, à la prière de Tiennette. — « Vous » n'obligez pas une ingrate! » répondit Marote; « si vous saviez tout le bien qu'elle dit de vous à » Mademoiselle ! » (c'était Madelon qu'on appelait ainsi dans la maison), a Mais je m'ensauve, afin de » les joindre auprès des Benédiciines, où tout le » monde va entendre chanter à l'écho M^^« Maine )) Lebègue (i) » Après son départ, je regardai à la porte de M^^« Prudhot, et la voyant fermée, je rentrai. Je pris mon désespérant auteur, le trop parfait Racine, et je lus son Andromaque*
Il était plus de dix heures, et perisonne n'était rentré, lorsque j'entendis fi-apper à la porte de la boutique. J'y courus, désirant que ce fiissent Tiennette et Thibaut : c'était Manon Bourgoin. « Seul?
(i) Cousine germaine d'Agnès Lebègue : filles des deux frères.
» — Oui, Mademoiselle. — Où donc est Tiennette ? » — Elle va rentrer. — Adieu, adieu, si on me » trouvait seule avec un jeune homme... » Elle allait sortir. « On frappe, » me dit-elle. Elle se cacha derrière le paravent; je la laissai faire, et, quoique j€ n'eusse rien entendu, je courus ouvrir. Un Cordelier, que.je connaissais de vue, se présente. Il passait pour un bon enfant, mais un peu libertin : c'était le père ou frère Gaudet $Arras^ satis robe, c'est-àdire en veste, couvert de sueur et de poussière, fait à eftayer I (Vous connaissez ce Corddier, Lecteur : U est fameux dans le Paysan-Paysanne pervertis). -r- « Parangon y est-il? — Non, Monsieur » (car jamais je n'ai nommé plre^ m frère aucun moine). — « Êtes-vous bon enfant ? — Je passe pour tel dans » ma petite sphère, — Je commence à me le per- 9 suader aussi... » En parlant, il avait traversé la boutique, et fermé les portes; M^^* Bourgoin observait, sans se montrer. — « Je suis mal avec le frère » portier, » continua Gaudet d' Arras ; « la porte 9 extérieure est fermée, et je ne puis, sans scandale, » la faire ouvrir. Introduisez-moi par celle de votre 9 tremperie. — Avec plaisir, Monsieur; en voici la » clef. » A cette répétition de Monsieur^ d' Arras me toucha sur l'épaule : — « Ce mot, Monsieur, m'est 9* d'un bon augure; je n'ai point alSaire àun super- » stitieux, et vous me garderez le secret? — Je le » garde toujours, lorsque je présume qu'en parlant, » je pourrais causer du déplaisir.,, — Qui es-tu? » me dit-il. — « Un apprenti de la maison. — Ha !
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« Parangon a donc enfin un élève digne de lui!... Je » lui en ferai mon compliment, » J'ouvris la porte de la tremperie : d'Ârras, introduit dans la cour extérieure et publique, avait une clef de la petite porte du cloître; il ne trouva aucun obstacle inté* rieur, et, sûr de pouvoir rentrer, il m'embrassa, transporté de joie : — « C'est un tour,» dit-il, « que » me joue frère Jean le portier. Il a tué l'autre jour » dans le jardin^ d'un coup de fusil, une &uvetfb qui » nichait dans un de nos espaliers, et qui faisait » l'amusement de la Communauté., Je l'ai aperçu, 3> n'étant pas à l'office, à cause d'un rhume ; je l'ai » dit au Supérieur, qui l'a fait manger à genoux à » terre avec les chats ; il s'en venge, comme vous » voyez. . . Vous m'avez rendu le plus grand service I » attendu que nous avons le père Visiteur chez » nous. Si j'avais découché, demain il l'aurait su, et » la pénitence était immanquable, autant que se- » vère... D'ailleurs, comment paraître au grand » jour dans la situation où me voilà?... Â demain, » Monsieur... Sous quel nom vous demanderai-je? » car je veux vous remercier demain. — Vous ne » me devez rien. Monsieur; je fais à autrui ce que je » voudrais qu'on me fit â moi-même^.. Je me » nomme Nicolas,..=:=-JV.^ciQ^ln, Monsieur Nicolas; » ma chambre est dans le grand corridor, n9 12. » Voici quelqu'un... » Il rentra promptement. Je m'aperçus, en me retirant, que frère Jean faisait rentrer un Cordelier par Téglise. On saura ce que c'était.
aOO 1752 — MONSIEUR NICOLAS .
Telle fut Torigine de ma connaissance avec Gaudet d'Ârras. Le service que je lui rendais était encore plus important qu'il ne pensait, par une circonstance embarrassante, qui eut lieu le lendemain. Quant i moi, cette connaissance amènera l'événement le plus terrible de ma vie, par son atrocité I... 11 est vrai qu'elle aurait fait ma fortune, si les belles espérances qui vont se succéder et s'évanouir, ne me l'avalbnt fait négliger. Plus tard, mpn ami Loiseau^ sachant combien elle aura été funeste d mes mœurs, m'éloignera d'un ami moins pur que lui, mais qui, dans la maturité, m'aurait été très utile.
On frappait à la porte de la boutique, lorsque je rentrai. Je fus obligé de ^ire attendre un instant, parce que Manon Bourgoin voulut sortir par la tremperie. Elle me renvoya aussitôt, en me disant que le reste ne l'embarrassait pas. Je n'ai jamais pu concevoir ce qu'elle était devenue... Libre enfin, je courus ouvrir.
C'étaient mes amis, Tiennette et Thibaut, avec l'oncle de ce dernier. Après les compliments ordinaires, l'oncle s'approcha de mon oreille, pour me demander un entretien particulier. Il le commença par des questions détaillées sur Tiennette. Mes réponses furent la vérité. Le bonhomme parut enchanté de sa belle-nièce future, parce que je citai des traits de bonté, de sagesse, de prudence, de bonne administration dans le mén^e, trop minutieux pour être rapportés ici. Le vieux Thibaut m'assura qu'il s'en rapportait à mon témoignage. —'« Non! » lui dis-je,
aUATRIÉME ÉPOQ.UE — 1752 201'
«r il n'a pas assez de poids ! Venez demain entendre » l'éloge de M"« Tiennelte, d'une bouche plus digne » de la louer : c'est Madame Parangon elle-même » qui vous confirmera ce que je dis; c'est aux » femmes à répondre des filles. — Voilà un bon * mot ! » s'écria le vieillard ; « un mot qui est plutôt » d'un homme, et même d'un vieillard, que d'un » jeune garçon!... Oui, oui, demain je viendraivoif » cette dame, bonne et belle, dont tout le monde » dit tant de bien! » Après que l'oncle fiit parti,reconduit par son neveu, je laissai Tiennette attendre les maîtres, et je remontai.
L'événement le plus important de la journée fut celui qui m'occupa le moins : i peine je songeai à Gaudet d'Arras; je n'aimais pas les moines; j'avais obligé celui ci, plutôt parce que je n'étais pas méchant, que parce que j'étais bon ; ou plutôt, c'étaît rhomme que j'avais servi. Ce qui m'occupa, ce fut la maladie de Manon Prudhot; -la manière dont sa sœur m'avait parlé, manière obligeante, qui marquait que j'étais bien dans l'esprit de toute la femille... Je pensai ensuite àMadelon. L'impression de -réflexion que fit son discours, fut plus forte que la première; j'éprouvai, en me tâtant à différentes fois, que je ne quitterais pas sans peine l'imprimerie et la maison de Colette, pour un état absolument profane et mercantile... Mais la touchante Manon! la douceur de vivre avec elle chez ses bons parents, comme le gendre de M™*^ Jeudy, mais plus -heureusement ! la joie qu'auraient les miens, de me voir
obtenir sitôt un établissement avantageux, qui me mettrait à même de pousser mes trois frères cadets, et jusqu'à mes cousins Mairat,fils de ma bonne tante maternelle... ces considérations me déterminèrent. Je me proposai d'aller le lendemain offrir mes çervices à M. Prudhot. Je disposai même mon petit discours, que je trouvai fort bien... Je commençais à m'endorr mir... (fut-ce un songe, ou l'effet de mon imagination frappée?), lorsque j'entendis, ou crus entendre, ^me Parangon, qui disait à Tiennette : « Monsieur » Nicolas ne pourrait quitter la maison, sans me » faire la plus grande peine ! C'est moi qui ai fait » proposer à ses parents de le mettre ici; son avany> cernent et son établissement font mon af&ire; je. » veux lui servir de mère tant que je respirerai. ^> (Oh! cette femme, cette femme I elle fut le fléau et la divinité de ma vie!) Surpris, je, m'éveille, je saute du lit; je regarde... Tout est calme; point de lumière dans la salle : on était au lit; à moins qu'on ne fût dans la chambre haute, et la lumière sur le devant... Je me jetai à genoux hors de moi, et je m'écriai : « Grand Dieu! éclairez-moi! Jesuis, je le » sens, dans la crise décisive ! Je vois le certain : je » puis fixer le sort, en le saisissant. •• Ha ! s'il me » favorisait moins, il aurait fait davantage pour moi ! » Que n'ai-je une seule route à suivre!... Non, je » ne serai pas heureux; le sort me joue; je le sens, » je le vois, par l'embarras où il se plaît à me lais^ « serl..* Décidez-moi, grand Dieu! nies faibles » lumières n'y suffisent plus; et c'est le cas de
Q.UATRIÊME ÉPOQUE — I752 20}
» recourir à la Divinité!... » Je me tus, et me remis au lit, dans une indécision cruelle ! Heureusement que le sommeil versa sur moi à pleines mains ses pavots assoupissants.
Je m'éveillai tard le lendemain. Mais c'était lundi : les ouvriers, plus fatigués du repos que du travail^ ne venaient pas matin; je fus encore le premier à l'ouvrage. J'eus donc le temps d'aller à la chatière de la veille, m'informer au petit Jeannin de la santé de M"« Manon, J'appris que l'éruption commençait très favorablement. Je le priai d'engager M"* Goton à me frapper souvent, pour me donner des nouvelles de sa sœur. Il me le promit, et j'eus le plaisir de converser avec cette bonne demoiselle trois ou quatre fois dans la journée.
Les ouvriers arrivèrent sur les neuf heures. Ils se mirent à déjeuner ; mon jeune camarade Bardet, revenu d'Irancy le malin même, les servait par inclination; il était un peu gourmand, et ils le régalaient. Moi, }e travaillais. Le prote n'était pas en train, quoique ce fût un garçon rangé : il me pria de faire son ouvrage, que je terminai dans la matinée, à sa grande satisfaction ! car je l'entendais me louer à ses confrères, qui pensaient tous comme lui, excepté Degout le Comtois, louche et méchant comme l'Envie.
L'imprimerie éuit tout entière dans une grande pièce au second, à l'exception de Yeury le doyen, et d'une presse, qui étaient restés au premier, avec les gros caractères d'affiches, et des autres ouvrages de
ville, ainsi nommés, parce que ce ne sont pas de^ livres, mais des feuilles éphémères et volantes, destinées soit aux avis publics, soit à l'usage des particuliers... Le déjeuner avait tout réuni où je travaillais ; ce qui me donna moyen d'entendre la conversation. Deux pressiers, Lantrade et Gonnet, qui n'arrivèrent qu'au milieu du déjeuner, firent faire silence,, pour raconter une bon ne farce (tuprtssïonFaxisitnne de Lantrade). — « Conte ça, toi, » dit-il à Gonnet ^ « pour moi, je ne veux pas perdre un coup de dent. » Voici le récit de Gonnet : — « Nous étions, comme » tout l*e monde, dçrrièf e les Bénédictines, pour » entendre chanter Maine Lebégue, quand Guigner » le recruteur nous a joints tout essoufflé : — « Je » crois que j'aperçois, dans le seigle, mes deux » grandes cousines, avec deux corbeaux. » Je lui ai » répondu qu'il fallait qu'il eût de bons yeux ! car » on n'y voyait pas du tout. Il a répété qu'il les » voyait, et qu'il fallait les aller joindre; que nous » nous divertirions bien... Vous les connaissez z » Tune est femme de chambre chez M. Trinquet; » l'autre est la blanchisseuse en fin. Elles s'appellent » comme lui, mais ils sont parents comme je le » suis... Nous y avons couru, mais sans bruit, et » nous avons trouvé les deux filles au milieu du » seigle, avec deux Cordeliers en veste; les deux » robes servaient de coussin. aux deux sœurs. Gui- » gner nous a fait signe, et s'est emparé d*un; mais » nous, nous avons laissé échapper l'autre. Le recruj!> teur a fait donner à celui qu'il tenait tout ce qu'il
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» avait d'argent : cela se montait à dix-huit livres, » et il lui a rendu sa robe, moyennant la finance^ » Nous l'avons laissé libre. Guigner a dit aux deux » filles de nous suivre, et il a mis sur son habit de » soldat la robe du moine qui s'était échappé. Nous » avons rencontré, vers la Porte du Temple, quel- » ques personnes, qui ne nous connaissant pas, à » cause que nous sommes étrangers, ont été bien » surprises de voir deux filles, qui tenaient sous le » bras un Cordelier en plumet et en queue!... On » entendra parler aujourd'hui de cette histoire, car » Guigner, en faisant sa^tournée avec son fifre et son » tambour, doit reporter tantôt au couvent la robe 9 du fiiyard. Il la doit laisser au fi'ére Jean, en lui » disani^comment il Ta trouvée. »
Cette anecdote avait vivement excité mon attention. A l'instant où Gonnet finissait de la raconter, je terminais la besogne du prote. Je Ten avertis, et pendant qu'on en faisait épreuve, je m'esquivai. Je savais la demeure des sœurs Guigner, et je connais* sais la femme de chambre, M. Trinquet, richard de fortune, étant Toncle de Bourgoia notre prote; comme elles étaient des espèces de Lats distinguées de la ville, qu'elles fréquentaient les salles de danses et se tenaient fort propres, je leur avais souvent porté des billets doux, au nom de Fusier, ou pour Floriau... J'arrivai chez elles en un clin d'œil : « Mademoiselle Goton, » dis-je à la blanchisseuse en fin, la seule qui restât à la maison, « il se trame » quelque chose qui peut vous causer du désagré-
» ment et mettre contre vous M. le Maire : Guigner 9 le recruteur prétend faire un scandale avec la robe » d*un Cordelier ; s'il le fait, on remontera sûrement » à la source, et toute la vilIâ saura que vous étiez » hier dans un seigle avec deux Cordeliers. J'ai un » conseil à vous donner : c'est d'empêcher le recruj» teur de faire ce qu'il se propose. — J'ai ici la » robe, » me dit Goton effrayée; « c'est un tour que » nous avons joué, ma sœur et moi, au moyen de » mon cousin Guigner, au père d'Arras, ce jeune » Cordelier, qui est riche et si libertin, parce qu'il » va toujours nous disant des gaudrioles, dés qu'il » peut nous joindre. — Vous seriez la dupe de ce » jeu-là, votre cousin et vous, » lui répondis-je. « Qoyez-moi, rendons vite la robe ; je la femettrai » au propriétaire bien secrètement, par notre porte » de derrière, et tout finira par là. II en est temps » encore ; mais cela presse 1 Évitez un éclat, qui vous » ferait tort. — Mon Dieu! prenez-la! » Je ne me le fis pas dire deux fois; je pliai la robe de façon qu'elle tint dans mon tablier : — « Le secret! » dis-je en sortant; « il ne faut pas que, pour vous » obliger, je me trouve compromis. 1» Je sortis aussitôt : heureusement! car à vingt pas du Saboi (nom du logement des sœurs Guigner), je rencontrai le recruteur. Il me demanda si nos Messieurs Lantrade et Gonnet nous avaient raconté un bon tour ? — « Oui, oui, » lui criai-je en courant, « et je vous con- » seille d'en rester là. » Il entra chez la Guigner, qui lui chanta pouilles, en lui reprochant qu'il l'avait
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forcée de donner rendez-vous aux deux moines, et que par son imprudence, il l'exposait i être mandée chez le maire... Ellle ajouta, malgré ce que je lui avais dit en sortant, qu'elle venait de me prier de rendre la robe au moine. Le recruteur lui donna un soufflet, suivi d'un coup de pied, et se mit à ma poursuite ; mais il ressemblait à un doguin engraissé qui court après un chevreuil. Je ne pris pas mon chemin par l'imprimerie; j'entrai chez les Cordeliers par la rue de la Poissonnerie^ la porte du jardin s'étant trou* vée ouverte, et, sans être vu, je parvins au cloître. Il était onze heures du matin. Je rencontrai frère Jean, qui me dit : « Bonjour, voisin ! Par où donc » êtes-vous entré ? — Par le jardin; je demande le père » VilUtardy » (nous avions justement une misère à imprimer pour ce moine, espèce d'imbécile, qui appartenait à l'une des plus riches familles de la ville). Frère Jean me donna son numéro; c'était le 8. Mais je frappai d'abord au n*» 12, chez d'Arras. Silence. Je me nommai. On ouvrit. Je trouvai mon homme encore en veste, et dans une sorte de déses* poir. « Ha! mon ami! je suis perdu!» me dit-il» « Faites-moi le plaisir d'aller dire au père gardien» » n® I, que je le supplie de venir me trouver. — » Auparavant, il faut vous rendre votre robe. » Et je la jetai sur son lit. Il me regarda étonné, immo« bile! Ensuite, hors de lui-même, il tombe à mes genoux : — « Si tu n'es pas le diable, tu es un » ange! » me dit-il, « qui semblés envoyé à mon » secours! Je te voue une étemelle amitié! Tu me
» sauves! tu me rends un service aussi grand que » si tu m'arrachais des mains des bourreaux ! » Je lui dis en deux mots comment j'avais su qui avait sa robe, et comment je me Tétais procurée. Il ne pouvait se rassasier de me voir et de m'entendre. Il reprit : — « Depuis ce matin, toutes mes tentatives » pour avoir une autre robe étaient inutiles, et j'al- » lais être obligé de paraître en veste au réfectoire, » en présence du père visiteur, ou de m'exposer à » être examiné dans ma chambre. Le père gardien » m'aime; mais ce n'est pas lui qui a la clef du ves- » tiaire pendant que le père visiteur est ici ; contre » Tusage, c'est au visiteur lui-même que le frère » vestier l'a remise ce matin. J'ai tâché d'en obtenir » l'entrée par mon camarade d'hier, qui a feint de » vouloir changer de robe, et qui m'aurait introduit : » mais il a été accompagné. Enfin, onze heures » sonnent; j'étais au désespoir, n'osant m'exposer » en veste dans le corridor, pour aller chez le père » gardien, de peur d'être rencontré... Mais un ange » vient de me sauver. . . de me sauver de la manière y» la plus avantageuse, puisque j'ai ma robe, et que » je ne confierai mon secret à personne. O mon » ami!... Mais adieu pour Tinstant : je cours au » réfectoire... » De mon côté, je me hâtai de rentrer à l'imprimerie par la porte de derrière. J'aperçus Guigner dans la salle; M. Parangon le retenait, ne se souciant pas de laisser monter un pareil homme dans sa maison. J'allai reprendre mes occupations; et Guigner ayant enfin obtenu le passage, il me
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trouva devant ma casse. Maïs M. Parangon l'accompagnant, il n'osa rien dire du véritable sujet qui l'amenait : il ne parla que d'une a&ire prétextée. A diner, il vit les imprimeurs à l'auberge, chez jinieliy leur hôte, et il leur apprit que j'avais emporté la robe du moine. Ce qu'il y eut de singulier, c'est qu'ils lui soutinrent de bonne foi qu'il s'était trompé, assurant que je n'avais pas quitté mon ou* Trage... II ne sut que penser. On alla chez Goton, •qui, pour ne pas m'exposer, enchérit encore, et conjectura que c'était frère Boulanger y ami de d*Arras, qui, s'étant déguisé, avait pris mon nom. L'on en Testa làji
Dans l'aprés-dinée, l'aventure du moine retentit -dans toute la maison. Tourangeot la raconta, en l'arrangeant à sa manière, à M. et M°^^ Parangon ; il vanta l'adresse prétendue, avec laquelle frère Boulanger avait retiré la robe de son camarade. Vers les quatre heures et demie, M"*« Parangon, me voyant passer avec une épreuve que je portais à son mari, •elle me demanda si je savais quelques détails. — « Oui, Madame, et je ne crois pas manquer au secret » que j'ai promis, en vous découvrant tout. » (L'amour cherche à confier des secrets, autant qu'à rendre de grands services à l'objet de son culte). — « Comment donc, un secret! êtes-vous mêlé là- » dedans ? — Beaucoup, Madame I — Ha ! voyons ?. . . » Je ne vous commettrai pas, » ajouta-t-elle en souriant; a votre dépôt restera tout entier... » Je lui racontai ce que j'avais appris, et tout ce que j'avais
fait, depuis la veille^ jusqu'à l'instant où j'avais reporté la robe à d'Arras. J'y ajoutai ce que je venais d'apprendre, du témoignage des ouvriers, pour me disculper auprès du recruteur, dont la vindication pouvait être dangereuse... Colette m'écoutait presque sans respirer. Lorsque j'eus finis, je vis ses beaux yeux briller; elle étendit les bras, et se contint aussitôt... — a M'approuvez-vous, Madame? — Si je » vous approuve!... Allez; ce jour ajoute à mon » estime,... plus que tout ce qui a précédé... Votre » dépôt sera sacré, entendez-vous? même avec » M. Parangon... » Je dis alors que M"« Manon Bourgoin était venue quelques instants avant d'Arras, et qu'elle avait vu sans l'être. — « Je vais à présent » vous dire un autre secret, » reprit-elle, « et tout » important qu'il est pour deux personnes, je vous » le confie : c'est que... d'Arras cherche à feire » casser ses vœux, et que s'il y réussit, il épousera » mon amie, que vous venez de nommer. — » M"*jB. . . ourgoin ! . . . Qu'il soit donc plus prudent ! jD — Elle lui passerait tout : il aurait vingt mille » livres de rentes.— Je lui crois un excellent cœur, » Madame. — Haï vous me faites plaisir de me Tas- » surer! je le dirai à Manon Bourgoin... Étudiez-le, » en le voyant quelquefois; vous en aurez l'occa- » sion; vous servirez une amie que j'aime beau- )> coup ! à la mère de laquelle j'ai les plus importantes » obligations!... Parlez à d'Arras à son avantage; » vous ne risquez rien, je vous en réponds. » Rôle glorieux qui m'enorgueillis encore! Je t'ai
(QUATRIÈME ÉPOQ.UE — I752 211
fait et je t'ai bien rempli! O Dieu! la jouissance même de l'objet adoré ne vaut pas le plaisir de l'obliger, de la, servir, dans une amie ; de lui procurer le contentement inexprimable de dire à sa com» pagne journalière et chérie, à celle qui possède tous ses secrets; qui, recherchée par l'époux infidèle, autant que par son épouse, concerte avec celle-ci le sort des soupirs qu'elle entend, des désirs qu'elle excite, des tourments qu'elle cause ; qui ne favorise que la femme dans ce qu'elle accorde au mari!... de lui procurer la satisfaction, de pouvoir penser : Je sers mon essentielle amie par le moyen d*un jeune homme qui m*est dévoué comme elle... Et moi, j'ai rempli le rôle, qui mettait celle que j'adorais à même de rendre à l'amie qui chaque jour l'obligeait, tout ce qu'elle faisait pour la servir !... Grands honmies de l'univers, je ne vous envie rien ! ma gloire est un plaisir du cœur : la vôtre fut une chimère de l'esprit...
J'ai coupé à la réponse que j'allais faire à M™« Parangon; je n'ai pas été maitre de l'élan de mon cœur. J'y reviens : — «Je feis d'inclination tout ce » que vous désirez. Madame ; et je me trouve trop » heureux quand je puis vous obéir. — Je le sais, » Monsieur Nicolas. » Et elle rougit, en détournant la vue. Je crus qu'elle me congédiait, et je montai vers son mari... Aimable et douce colombe! je serais inexcusable, si vous-même ne m'aviez ordonné par amitié pour votre compagne la plus chère, une liaison qui doit nous être si funeste à tous deux !
A mon retour, M"»« Parangon me dit : — « Votre
» récit ne me sort pas de la tête!... Il a dit que » vous ètie\ un diable ou un ange^ » et elle rit... « Ho! qu'il est singulier!... Mais, en effet, je crois » voir, dans tout ce qu'il vous a dit, un bon carac- » tére; il n'y a dans son fait que... c'est pourtant » de la corruption.... Prenez garde! — Ces vices de » moine ne sont pas dangereux pour moi. Ma- :9 dame! » répondis-je présomptueusement. Soa mari descendait : je m'enfuis avec l'épreuve que je tenais, et qui était pressée.
[Comme les journées sont remplies, dans ces journées de mon printemps! On passe â travers un» paj's fertile, cultivé, qu'arrose le fleuve de la vie... Un jour, hélas ! on ne traversera que des landes stériles! J'étais vertueux encore; j'appuie sur tout ce que j'ai fait de bien, pour que mon Lecteur m'aime^ tandis que je le mérite, et qu'il me plaigne sans me haïr, quand je serai tombé dans l'avilissement !}
Le soir, en sortant de table, j'allai causer un instant avec Madelon Baron, qui me parla du moine. Je parus tout ignorer. Elle amena la conversation, sur la maladie de Manon Prudhot; elle parut s'intéresser vivement à sa santé, elle m'en dit mille biens» J'admirai combien cette jolie personne avait le cœur excellent!.,. Tandis que je lui parlais, j'avais Toeil sur tout ce qui sortait de la maison. Le prote partit avec le maître, au lieu de donner la main à M"® Parangon. Je rentrai aussitôt. Colette était restée, sansdoute pour me reparler de l'aventure de Gaudet d'Arras; elle me redemanda cent fois les mêmes
Q.UATRIÈME ÉPOQjUE — I752 21 J
choses, et je les redis. Elle ajouta que Bourgoin
allait lui amener sa cousine; qu'elle le renverrait,
et qu'elle dirait seulement à son amie que j*avais
occasion de parler souvent à M. d'Arras; mais
qu'elle la priait de ne jamais l'entretenir de moi,
afin que, ne paraissant pas me connaître, le jeune
firére ne se contraignît pas, et que je pusse le mieux
pénétrer. Elle ajouta qu'elle avait vu l'oncle de
Thibaut, auquel n'ayant eu à dire que des choses
satisfaisantes de Tiennette, elle avait causé beaucoup
de joie! — « Je lui ai bien assuré que je n'avais
» qu'un regret, c'était de perdre, par ce mariage,
» une amie plutôt qu'une chambrière; mais que
» j'étais cependant charmée qu'elle eût un honnête
» mari comme Thibaut, et un établissement avanta-
» geux... J'admire, » continua-t-elle, « comment
» je me trouve environnée, depuis mon retour de
» Paris ! . . . Je ne crois pas qu'on puisse l'être mieux,
» dans ce qui compose une maison. Le prote est un
» bon enfant, très actif, vous le savez, et fort
» adroit : M. Parangon lui rend ce témoignage, —
» Il est vrai. Madame; c'est un ouvrier par&it. —
» Je ne dis rien de vous; on pourrait m'accuser de
» vanité, si je vous louais. Nos ouvriers sont plus
» laborieux que je ne les ai encore vus, ce Degout
» excepté. » (Elle oubliait d'excepter son mari;
mais elle ne pouvait en parler.) « Tourangeot est
» un garçon entendu et zélé; Thibaut est un jeune
» homme d'une sagesse, d'une docilité, dont j'ai
» vu peu d'exemples. Vous connaissez ma Tien-
a 14 1752 — MONSIEUR NICOLAS
» nette aussi bien que moi : naïve, sans être sotte, » elle s'est formée visiblement depuis mon retour; » je la pleurerai, je vous en assure!... Par quel bon- » heur, et comment se fait-il que je sois aussi bien » environnée?... Mais parlons de notre chère petite » voisine. » Je répondis à M«^® Parangon, sur ce qu'elle m'en dit, avec sensibilité. Ensuite, je crus devoir m' ouvrir avec elle sur les propositions de la famille Prudhot à mon égard. Colette parut pensive. Je m'arrêtai, — « Qui vous retient ? » ditelle enfin. Je lui dis tout bonnement : — « Vous » quitter. Madame ; n'être plus dans votre maison : » voilà ce qui me retient. — M"« Baron n*y » entre-t-elle pour rien ? — J'estime beaucoup » cette demoiselle; mais elle n'entre pour rien dans » mon indécision, — Bien sûr ? — Sûr, Madame, » comme mon profond respect pour vous. — » Monsieur Nicolas, je connais votre famille ; elle y> est plus ancienne que la mienne ;> elle a de meily> leures alliances : elle est moins riche, mais elle » n'est pas inférieure. Nous avons les mêmes » parents dans les Quatrevaux, dans les Gauthier, » dans les Linard... Connaissez - vous ma sœur » Fanchette ? — Oui, Madame ; je l'ai vue à Ver- » menton, le jour que mon père et ma mère m'ont » présenté. — Comment la trouvez-vous ? — Char- » mante ! j'oserais dire, adorable comme vous. — » Elle est bien jeune encore! mais il ne serait pas » à propos qu'elle fût plus âgée... Vous savez que » j'ai beaucoup de crédit dans ma famille, surtout
Q.UATRIÈME ÉPOQUE — I752 21$
» auprès de mon père ? — Oui, Madame; chez vos » parents, comme ici, l'on est heureux, dés que » vous daignez témoigner une volonté qu'on puisse » accomplir. — Je crois que si vous continuez » comme vous avez commencé, il ne me serait pas » difficile... il me serait aisé... je pourrais même » vous répondre de vous faire agréer un jour pour » ma sœur Fanchette. — Ha I Madame ! s'il m'était » permis de concevoir une telle espérance... — » Oui, je le crois... » Je ne répondis pas; mais j'osai prendre sa main et la baiser. Mes larmes coulèrent. — « Comment ? est-ce que vous aimiez ma » sœur ? c'est une enfant. — Elle est votre sœur, » Madame : c'est être (pardonnez-moi l'expression !) » du sang des Dieux. — Ha ! Monsieur Nicolas ! » s'il est ainsi, je vous la promets... El je crois » que j'y suis obligée, » (ajouta-t-elle en souriant) : « ce que vous sacrifiez au désir de rester dans ma » maison... » Elle s'arrêta. Je tenais encore sa main; je levai les yeux sur elle : c'était la première fois que j'osais soutenir les siens fixés sur moi : — <( Vous venez, Madame, de me donner un courage » que jamais rien ne sera capable d'abattre. Je ne » saurais dire que j'adore M^^^ Fanchette; mais » j'adore sa sœur, qui est la vertu et la beauté » même, et que tous les mortels doivent adorer. — » On ne peur, » dit Colette, d'une voix légèrement tremblante, « trouver... rien à reprendre... à vos... » sentiments... c'est avec bien du plaisir que je le » dis ! — Oh I Madame ! que vous rendez cette
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» soirée heureuse !... jamais elle ne sortira de ma » mémoire!... 27 Mai! tu seras à jamais un jour » de fête pour Nicolas-Edmond!... Je vais remplir » mon cœur de la glorieuse espérance que vous » avez la bonté de me donner; je vais y placer sur » un trône de respect votre image, et celle de » M"e Fanchette; Tune sera... l'objet de tout... » mon amour; l'autre sera... ma déesse : ainsi, je » les adorerai toutes deux. » Je me tus ; Colette garda le silence. Je m'eflForçais pour trouver des expressions, sans le pouvoir. Mais je la regardais quelquefois : ses beaux yeux baissés se fixaient sur la terre; elle était immobile. Je crois que si j'avais voulu me lever^ je l'aurais vainement entrepris ; j'étais comme enchaîné sur ma chaise. De nouvelles vues venaient d'agrandir mes destinées, et elles devaient flatter mes parents, au delà de ce que je pouvais espérer de toute autre bru : j'entrevoyais la possibilité, l'assurance de donner pour fille à mon père, celle de son plus honorable ami, d'une maison considérée dans tout le canton, par les places que son chef occupait; une fille à laquelle personne, dans le pays, n'aurait pensé que je dusse prétendre ; je serais... (et c'était la vraie source de mon ivresse) le frère de Madame Parangon I je la chérirais librement comme sœur!... Plus d'irrésolutions ! j'étais déterminé; j'étais délivré d'un poids fatigant; je ressemblais à un homme mollement assis sur la pelouse, regardant de la côte une mer orageuse à laquelle il vient d'échapper. Un bonheur pur, sans
mélange, sans faire de sacrifices douloureux, s'offrait en perspective... Je savourais le bonheur complet; car j'étais, en ce moment, sans autre désir que le certain. Celle que j'aimais était là, qui me rendait Heureux ; j'étais exempt d'inquiétudes, de doutes, de regrets, de repentirs, de remords... du remords l depuis si longtemps le tourment de mon cœur!... Quand je veux aujourd'hui concevoir la fécilité, je me reporte à cette situation, unique en son genre, dans le cours de ma vie, où l'amour, la ïiature, l'intérêt, l'ambition, l'honneur, la gloire, la raison, les convenances, tout, tout était satisfait, et n'exerçait sur mon cœur qu'un chatouillement léger.
Bourgoin rentra, nous amenant sa cousine. On le renvoya; mais avant qu'il sortît, Goton Prudhot vint nous donner des nouvelles de sa sœur, qui allait aussi bien qu'on pouvait le désirer. M"^«^ Parangon et M^« Bourgoin allèrent voir la malade; le prote les suivit, et je restai seul jusqu'au retour de M. Parangon. Je me retirai donc, sans avoir revu Colette.
Le jour suivant, d'Arras vînt me demander.
M. Parangon me sonna. — « Je vous laisse, » dit-il au jeune frère. Et il remonta dans son cabinet. D'Arras me dit : — « Prenez votre clef, et passons » dans notre cour; nous y serons plus libres » qu'ici. » Nous sortîmes, et il me fit entrer dans un jardin extérieur, appartenant au couvent, et loué depuis à vie au conseiller Raffin. Nous nous y pro-
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menâmes environ une demi-heure. Il me raconta tout ce qui s'était passé pour sa robe : — « Mes » ennemis (car j'en ai), savaient n^on embarras; » sans que je m'en doutasse, ils en avertirent le » père gardien, exprés pour le mettre dans Timpos- » sibilité de m'en tirer. Ainsi, sans vous, ma perte )> était inévitable; ils triomphaient déjà. Ce sont » eux, l'imbécile Villetard à leur tête, qui ont fait » remettre, ce matin, la clef du vestiaire au père » visiteur, par le frère qui en est chargé. Mon » camarade, qui me l'avait caché, pour ne pas me » désespérer, avait cependant obtenu la permission » d'y entrer ; il avait tâché de vêtir deux robes : » mais le frère Pierre le vestier s'en est aperçu, et » lui a dit : — « Ne faites pas cela ! J'en porterais » une moi-même au frère d'Arras, s'il était possible ; » vous vous perdriez, sans le sauver : vous seriez » visité, avant d'arriver chez lui ou chez vous. — » Je dirai, si je suis pris, que je garde l'ancienne et » la nouvelle. — Ho ! mauvais moyen I On ne veut )) laisser deux robes à aucun frère, depuis qu'un » père commit un jour l'imprudence d'amener une » fille en Cordelier dans sa chambre... Depuis, on )) craint qu'ils n'en prêtent pour des déguisements.» » Bref, vous m'avez rapporté ma robe, et je l'ai » reçue avec autant de plaisir et de bénédictions » que je l'avais maudite le jour de mon engage* » ment forcé. J'ai été aussitôt en robe chez le » gardien, me plaindre du frère vestier, qui m'avait » refusé une robe. — « Quelle est celle que vous
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» avez là ? — C'est la mienne. Voyez. Toute la » communauté la reconnaîtra. — J'en suis charmé » pour vous » (tout bas) « et pour moi.» Il a fait venir » le frère vestier, et l'a réprimandé; ajoutant que » ma bonne conduite, et le bien que je faisais au >» couvent, méritaient des égards... Le frère me >» regardait avec... pétrification!... Il a touché ma » robe : — « C'est bien la sienne ! » a-t-il dit entre » ses dents. — « Que dites-vous ?» a demandé le M gardien. — « Je dis, mon père, qu'il y a de bien H mauvaises langues ; car c'est la robe de mon frère H d'Arras. » Nous avons été au réfectoire. Mon I) camarade de la veille, qui tremblait pour lui et ») pour moi, s'est rassuré, en tiie voyant vêtu. Les » méchants, qui entraient l'un après l'autre, avaient » un pied de nez : car tous ont reconnu ma robe; » c'était ma robe qu'il me fallait pour me sauver : M Je l'ignorais heureusement, et je ne l'ai su H qu'après le danger passé. Le gardien a pris alors » un ton d'autorité ; il a parlé de moi au père visi- A teur en bons termes, et cet homme dangereux » n'a rien su, parce que mes ennemis n'auraient ») pu rien prouver. Le visiteur est parti ce matin, et w c'est le gardien qui l'a reconduit. Les précautions » sont prises pour savoir tout ce qui se dira dans » le couvent à mon sujet, et pour ouvrir toutes » les lettres qui seront écrites et répondues, d'ici à » un temps considérable, suivant la règle. Celui » qui ne l'observera pas sera découvert et puni : » c'est le visiteur lui-même qui a prononcé l'injonc-
» tion. Mais le gardien vient de me faire une verte » réprimande : car il est instruit à demi. Je suis » convenu qu'il avait raison. J'ai des vues : je » compte faire casser mes vœux. Si j'y réussis, » l'amour a déjà marqué mon épouse. £n attendant, » je veux m'attacher à elle uniquement, comme » maîtresse; et à toi, -mon ami,, comme à ce que » j'aurai de plus cher parmi mes semblables. Tu » connais celle que j'aime; elle est l'amie de » Madame Parangon; si l'occasion ^'en présente, » dis un mot en faveur de mon caractère ; il n'est » pas méchant, et quelques écarts ne font pas » l'homme vicieux. Je veux t'avoir toutes les obli- » gâtions possibles, afin de te vouer une amitié à » toute épreuve. Confions-nous tous nos secrets, » nos peines et nos plaisirs. J'ai plus d'expérience » que toi; je te guiderai. »
Quoique je ne me sentisse pas trop disposé à faire, d'un moine mon confident et mon ami, le désir d'obliger M"^ Parangon détermina ma conduite; je reçus avec reconnaissance les offres de frère Gaudet d'Arras. Il exigea que je le tutoyasse, et il m'invita, pour le dimanche suivant, à déjeuner dans sa chambre. Je promis avec peine : j'ai toute ma vie employé mon temps, et les invitations ne flattent, comme dissipation, ou comme régal, que les oisifs ou les gourmands; les occupés voient, même dans celles où le goût pour les personnes les porte, un dérangement, une lacune difficile à réparer et à remplir.
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J'en suis au 24 Juin, époque des premiers vers que j'aie conservés : tous les précédents avaient été détruits ou perdus, parce que je les écrivais sur des feuillets. volants. Mais je me fis alors un cahier que je serrai avec soin, et que je destinai à recevoir, et les chansons qu'on me donnait, et les vers qui me seraient inspirés par quelqu'une des Belles qui me charmaient alors, ou ceux que je ferais pour le compte d'un ami; caria réputation que m'avaient faite les lettres erotiques commandées par les ouvriers, s'était un peu répandue au dehors, depuis l'arrivée de Bardet, enfant très causeur, ordinairement chargé de les porter. La pièce qui se trouve à la tête de mon premier cahier^ est pour Breugnot, avec qui je m'étais réconcilié. Il était devenu amoureux de M"e Manon Minon, sœur de M. Minon son patron. Il avait écrit à la Belle son douloureux martyre; mais sa prose n'avait pas été honorée d'une réponse. Il crut que des vers seraient plus heureux. Il n'en savait pas faire. Il eut recours à moi. Mais je m'aperçus dés lors que j'exécutais au plus mal un ouvrage commandé; j'agissais servilement, et n'avais point de verve. Mes vers furent si mauvais, que, dans le Ménage Parisien^ voulant en prêter de ridicules au Sotenlouty je crus pouvoir donner la préférence à ceux commandés par Breugnot. Voici l'adresse (i) :
(l) Voici quel était le titre de mes Cahiers : NICOLAI EDMUNDI ANN^ AUGUSTINI RESTIFII Saxiacensis CAR-
A Celle dont — j'adore tous les charmes, Qui m' entendant, veut ne m'entendre pas, Vole, ma lettre, et porte-lui les larmes De l'Amant qui — brûle' pour ses appas !
Le reste répond à ce début; Breugnot avait voulu que tout y fût rimé, jusqu'à la formule qui termine à la date même :
On ne peut ajouter — aux tendres sentiments, Mademoiselle, dont — vous enchantez mes sens.
Ce qu'il y a de particulier, c'est que cette ridicule épître étant assez mauvaise pour qu'on la crût de Breugnot, Manon Minon en témoigna de bouche sa reconnaissance à l'auteur prétendu, quoiqu'il l'y traitât quelquefois assez cavalièrement :
Le tendre amour, qu'en mon sein j'ai con^u, Se lasse enfin d'avoir trop attendu I Ce n*est pas là comme on agit, la Belle 1 Et vous devez — savoir. Mademoiselle, Qu'il faut conso — 1er un coeur amoureux.
Dont le crime est d'être trop amoureux !
Abattu, lan— guissant, plein... de... faiblesse, Ne vaux-je pas — donc que l'on s'intéresse A moi? Oui, oui, vous le savez trop bien, Pour qu'en ce fait je vous excuse en rien...
MINA, guœ cecinit in vitœ suœ infortuniis, PRIMUS CODEX* Anno 1752. J'appelais alors mes infortunes, ce qui m'était arrivé à Courgis, mes petites peines à mon arrivée à la ville, et l'état d'effervescence continuelle où me tenait M"»* Parangon. La matière s'est bien étendue, depuis !
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Ha ! pardonnez — cette vive colère,
Et ne vous y — mettez pas, vous, ma chère !
Un amour vif, ardent, passionné,
Ne peut souffrir d'être par vous berné
Uardent désir de ne pas vous déplaire Fait que je me — passe de secrétaire.
En voilà trop, pour donner une idée de cette pièce, où j'avais renforcé la dose de ridicule, par une petite vengeance contre celui qui m'avait prêté sa propre jactance, relativement à M**« Baron. Breugnot fut si content de mes vers (qu'il avait eu soin de fidèlement transcrire pour les envoyer), et du petit succès qu'ils lui venaient de procurer, qu'il me demanda une chanson sur l'air : Réveilleji'vous, Belle endormie. Étonné de sa bonhomie stupide, je résolus de lui faire des couplets si difficiles à chanter, en ne mêlant pas les rimes, comme l'air le demandait, et y mettant de sottes inconvenances, que l'emprunteur, couvert de ridicule, ne vînt plus me faire perdre mon temps. Je suppose que Breugnot adresse sa chanson à un ami : inconvenance plus grande que tout le reste, et qui devait lui faire ouvrir les yeux :
C'est à toi qu'il faut que je chante, Mais d'un ton faible et languissant, De ma Manon, fière, inconstante.
Le procédé très malséant.
Mais non : d'humeur atrabilaire, Triste et morose invétéré.
Je juins un fatal caractère :
Je ne veux être consolé.
Mon inhumaine a tant de charmes, Q.ue de la voir en d'autres bras, , Me donne beaucoup plus d'alarmes.
Que de ne la posséder pas !
Oui, si Manon m'a fait sa dupe.
Par son air coquet, élégant, Son œil ardent, son tour de jupe.
C'est que rien n'est désespérant.
^es lis brillaient sur des tétasses.
Que ses soupirs faisaient enfler.
Le corset, par ces monts de glaces.
Était toujours prêt à crever.
Sa bouche des roses naissantes A l'éblouissante rougeur, Et ces fleurs odoriférantes N'ont pas une aussi douce odeur.
Mais qui pourrait te bien décrire Le doux charme de ses beaux yeux ?
Son teint brillant, son bruyant rire.
Le blond ardent de ses cheveux ?
Ses belles jou's sont rubissécs.
Pleines d'un embonpoint plaisant.
De boutons d'œillets parsemées, Qiii maintes fois sont sanguinants.
Telle est donc Celle que j'adore, Je n*ai dit que des vérités ; Belle d'âme comme de corps, Son cœur égale ses beautés.
Sa facilité naturelle La rend pleine d'humanité ; Pour moi seul on la voit cruelle, Sais-tu pourquoi, pauvre hébété ?
C'est que parlant de mariage, J'ai dû flatter sa vanité :
Elle veut mettre en esclavage L'amant qui vend sa liberté.
Je quitte enfin ce lieu funeste.
Tombeau de ma félicité ; Je porterai ce qui m'en reste A Châtillon, jadis quitté.
C'en est trop, arrête, mémoire De mes cuisantes douleurs I Manon, j'ai conté notre histoire, Pour me vanter de vos rigueurs.
Cette ridicule chanson, dont je n'ai rapporté que treize couplets, en avait trente : c'est dix-sept que j'en ai retranchés, à cause de leur mauvais goût et de leur indécence puérile. £n la remettant à Breugnot, je croyais qu'il me la jetterait au nez après en avoir lu deux couplets. Mais, à mon grand étonnement, il la trouva délicieuse I (ce fut son expression, alors toute nouvelle) ; il la chanta moins mal qu'une
meilleure, en tordant un peu la bouche à la vérité ; surtout il admira le dernier couplet qu'il trouva fin ; pas le moindre doute que ce fût un reproche de ma part. J'étais dans l'ébahissement!... — « Parbleu! » pensai-je, a il faut lui laisser donner une pareille » pièce; on se moquera de lui, et il sera plus avisé j» une autre fois. » Je me retirai.
Je sus, le lendemain, que Breugnot avait copié les trente couplets, et qu'il les avait envoyés àM"«Manon Minon, avec une belle lettre explicative de ce qu'il n'avait pas compris, et qu'il interprétait à sa manière. La réponse fiit raisonnable : on pria M. Breugnot de cesser ses envois, et on l'assura que M^^« Manon Minon préférait de rester fille à devenir Madame Breugnot. Le sot amoureux prit aussitôt son partie en priant le Chanoine Jodon^ son tuteur, de réaliser un plan déjà formé, de le placer à Châtillon, espérant que les rives de la Seine lui seraient plus favo râbles que celles de l'Yonne. Il partit quelques jours après, et Louis Gaudet^ de Varzy, le remplaça dans l'étude de M. Minon.
Ce nouveau clerc était un grand garçon, un peu voûté, marchant mal, se tenant gauchement, assez beau de figure, ayant les yeux grands et libertins, le nez très long, l'air vigoureux. Son éducation consistait en des études mal faites, comme il arrive à tous ]es jeunes gens trop forts ; il était sans principes, parce qu'il n'avait jamais rien appris, avide de jouissance, comme on doit l'être à dix-huit ans, en sortant d'une petite ville au milieu des bois, où l'on n'a
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rien vu, rien goûté, pour demeurer dans une ville où les occasions se multiplient et s'oSrent d'ellesmêmes. L'effervescence, la trop grande force du tempérament, rendent le vocabulaire grossier, obscène, quoique Tâme ne soit pas encore corrompue : tel était celui de Gaudet.
Breugnot était parti sans me dire adieu : non qu'il m'en voulût; mais j'avais été fort occupé. J'appris son départ avec surprise, et je sortis le soir exprés pour m'en assurer. Je le demandai à Marie la servante, jeune fille de Vermenton. — « Oh! mon y> Dieu oui. Monsieur, il est parti I et tant mieux! il » m'impatientait, avec ses verres, comme il les appe- » lait, qu'il me récitait sans cesse, et qui étaient si y> bêtes!... » (J'ôtai mon chapeau, sans rien dire, le compliment s'adressant à moi). « Mais nous avons, » en place, un grand garçon, qui est de Varzy en » Puisaye. » Gaudet, entendant parler de lui, s'approcha. — « Monsieur Gaudet? » lui dit Marie, <c tenez, voilà un monsieur de mon pays, qui était » ami de M. Breugnot votre devancier. — Il faut » aussi être le mien, sacrebleu! » dit le Varziacois, en me présentant une main large comme une épaule de mouton. « Si vous avez perdu votre ami dans » Breugnot, je vous dois le dédommagement... Le » voulez-vous accepter, pour le peu qu'il vaille ? — » Vous me faites honneur! » lui répondis-je. L'encolure du personnage, son air^ ses manières franches me prévinrent pour lui : sans doute parce que ma vanité fut un peu flattée de le surpasser. Je lui tendis
la main; il serra la mienne, et nous fûmes amis. J'omets le détail des entretiens ordinaires et fréquents avec M™« Parangon, lorsqu'ils n'ont rien de saillant; de ceux avec M"« Goton Prudhot, qui me rendait un compte exact de l'état journalier de sa sœur; ou avec M^^« Baron l'aînée, qui me marquait les prévenances les plus flatteuses; ou. enfin avec Tiennette, dont le mariage se préparait... Il se fit, ce mariage; l'heureux Thibaut emmena sfjolie compagne à Troy es, et [e perdis une véritable amie. Mais, dans ces temps fortunés^ je recouvrais toujours plus que je n'avais perdu, comme on le verra, lorsqu'il sera question de Toinette,