III II
» j'en suis sûre. — Et moi aussi, à eti juger d'après » votre mérite ; mais une aussi jolie fille que vous au- » rait dû être plus retenue. — Hélas I... » Elle ne répondit que par des pleurs... J'écrivis la lettre, je lui en fis trois fois la lecture, à sa prière, et elle courut la mettre à la poste. Châtelain (pour terminer tout d'un coup cet article) en fiit si touché, qu'il revint à lettre vue, et le mariage se prépara... Je me suis toujours rappelé avec attendrissement la soirée de cette lecture, et ce qui l'a suivie.
Le lendemain, je sortis le soir, après souper, avec Boudard. Il y avait un complot contre moi, entre Manon, Boudard et Tourangeot. On avait eu occasion de s'apercevoir combien je redoutais les chiens. Il fut décidé qu'on me ferait mordre les jambes par les chiens couchés sous les étaux de la rue des Boucheries. On me proposa de jouer aux barres, sur 1^ place de l'Hôtel-de-Ville. Je n'avais encore rien perdu de mon agilité. Les coureurs étaient des clercs, deux fils d'avocat, un de médecin, un de conseiller, des garçons chirurgiens, apothicaires, épiciers. Ma légèreté les étonnait tousl Ce fut alors que Boudard, aveugle agent de Manon, qui me haïssait, je ne sais pourquoi, leur conseilla de me jouer un tour. On me poursuivit au delà des bornes du jeu, par une rue qui descendait à celle où l'on voulait me conduire. Parvenu à la rue fatale, je Tenfilai, pour me dérober. Mais* quels fiirent ma surprise et mon eôroi, vers le milieu de cette rue, d'entendre et de sentir tous les chiens à mes trousses. Le pre-
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mier qui aboya les éveilla tous, et, à mesure que j'avançais, ils couraient après moi. Je suis persuadé que j'eus autant de légèreté qu'un chevreuil; je ne touchais pas la terre. Je les devançai. Mais au bout de la cour du Palais, n'en pouvant plus, je fus obligé de me laisser aller à terre, ou je haletai plus de cinq minutes sans mouvement... Je me levai enfin, et je revins, par le Palais, à l'endroit où l'on jouait. Mes camarades poussèrent des cris, en me voyant : « Ses jambes ? ses jambes ? » disaient-ils. Et aussitôt dix lumières sortirent des boutiques, pour voir si elles étaient déchirées par les dents des chiens. Je dis comme;;it j'avais échappé; je me plaignis de ce qu'on abusait de mon ignorance du danger, et M"« Bourdeaux, une nièce de M. Foudriat, gronda beaucoup son neveu Nombret, qui avait secondé Boudard. 11 s'excusa sur mon camarade, qui déjà s'était retiré. En rentrant, j'étais dévoré d'une soif ardente. La Grenouillère, à qui je le témoignai, alla le dire à M^^« Manon, de Paris, qui venait d'employer toute l'eau potable de la maison pour se faire un pédiluve ; il m'apporta de celle de la jatte, par ordre de cette fille, et pour lui, il courut boire dans une maison voisine. J'allais avaler de cette eau, dont la tiédeur m'aurait fait soulever le cœur, quand Aimée, qui entra, me retint par le coude, en me présentant un grand verre de limonade. Manon et ses deux acolytes m'observaient de loin; mais, comme il y avait peu de lumière, ils ne voyaient pas Aimée, qui ressortit, emportant le pot d'eau
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malpropre, et laissant la citronade... Avait-elle entendu le complot, et voulait-elle m'en préserver? c'est ce qu!elle ne m*a jamais dit. On riait beaucoup dans la boutique, à chaque fois que je reprenais le pot de citronade. On disait assez haut : « Il la » trouve excellente ! — Il est comme les chevaux, » ajoutait le Tartare Tourangeot, « il aime l'eau un » peu trouble. » Je ne comprenais rien à ce discours. J'allai pour me coucher. Manon, Boudard et Tourangeot accourent en se moquant de moi. Mais leur odorat, frappé de l'agréable parfum de la citronade, fit expirer sur les lèvres leur rire méchant» Ils goûtèrent de ma boisson. — « Qu'est-ce qtie » cela? » dit la Parisienne à Aimée. — « Mademoi- » selle, c'est de l'eau où j'ai mis du citron ; et j'ai jeté » l'autre, parce qu'elle était... — Vous venez donc » de l'y apporter? — Oui, Mademoiselle : et j'en » ai donné à boire à Monsieur Nicolas, qui étran- » glait la soif. — Peste soit de toi, guenon! » s'écria Manon en colère; « Voyez donc! » dit-elle d Boudard, ce il a bu de la limonade au lieu de... »^ Elle éclata de rire. Elle fut ensuite obligée de se découvrir à Aimée, pour lui faire nettoyer tous les vases à mettre de l'eau. La cuisinière se fôcha, menaçant d'en informer Monsieur. La demoiselle fut réduite à la prière ; aussi ne le lui pardonna-t-elle pas.
Peu de jours après, Manon 'fit à Aimée une indignité, qui montre à quel point cette fille de Paris avait le cœur corrompu. La jolie cuisinière, que sa
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situation appesantissait, dormait après le dîner sur son lit : la porte était mauvaise, et fermait si mal, qu'on découvrait entièrement la dormeuse. Manon savait cet usage d'Aimée. Elle épia une situation indécente, comme le hasard en donnait quelquefois à la jeune fille. L'ayant enfin entrevuedans une sorte de nudité, au lieu de l'éveiller, comme elle le devait à une personne de son sexe, elle fit avertir les ouvriers par Tourangeot. Tous, excepté le prote, vinrent rassasier leurs avides regards de ses charmes, qu'ils vantèrent beaucoup ! J'ignorais d'abord la cause de la rumeur que j'entendais. Je le sus bientôt. Indigné, je courus à ma petite chambre, qui avait une porte condamnée pour descendre dans la cuisine ; j'y frappai rudement, et j'éveillai la pauvre Aimée, qui répara son désordre.
Lorsque la cohue fiit retirée, j'allai l'instruire de ce qui venait d'y donner lieu, et du parti que j'avais pris de l'éveiller, en firappant à la porte condamnée. Aimée se jeta sur une de mes mains, qu'elle baisa malgré moi : — « Dieu vous bénisse, bon garçon I » me dit-elle, « qui avez empêché ces libertins de... » Je donnai une tournure à la pensée qu'elle n'achevait pas : — « De profaner le sexe de leur mère.)) Peu de jours après. Aimée quitta la maison pour se marier.
Une courte observation : avec les vices qu'on m'a vus, et qui me faisaient regarder par mes frères comme un réprouvé, j'étais encore pour la ville un chef-d'œuvre de vertu. Quelle y est donc la corruption!
A la bonne Aimée succéda une jeune fille peutêtre meilleure encore, nommée Tiennettey native d'Avallon. Le sexe n'est pas joli aux environs de l'ancienne capitale des Antissiodores : toutes les filles du canton paraissent faites exprés pour servir sans danger des garnements capables de tout; mais si Ton monte plus haut, du côté du Morvand, qui commence à Percy-le-Sec, une lieue en deçà d'Avallon, les Bourguignonnes sont assez jolies. Tiennette était charmante... Mon ami Lecteur, j'ai fait bien des fautes en ma vie, comme vous ne le verrez que trop par la suite : mais jeune, avant que la ville m'eût corrompu, j'étais vertueux. Les vices grossiers que j'avais sous les yeux, loin de me séduire, fortifiaient en moi le goût de l'honnêteté ; outre que j'étais soutenu par les avis déjà donnés et continués de mes bons parents... J'avais rendu service à la gentille Aimée, purement, simplement; je sauvai plus d'une fois la vertu de la jolie Tiennette, simple, naïve, à jamais perdue sans moi.
Aimée, avant de nous quitter, m'avait prié d'écrire à M°»« Parangon les motifs de sa sortie. Je le fis, et, par une apostille, j'osai présenter mes respects à cette dame, qui ne savait pas mon arrivée. M™« Parangon avait écrit aussitôt à son père ii envoyer che\ elle^ pour remplacer une fille en qui elle avait confiance y une Morvandaise sage, ayant des parents honnêtes, qui lui eussent donné des principes : car, ajouta-t-elle, il n^est que ces filles-là pour avoir de Vhonneur, de la probité à mériter toute
confiance,.. L'honnête père reçut Tiennette de son épouse, à qui la mère de cette fille l'avait recommandée, et l'envoya chez son gendre. La première fois que je la vis, elle était dans la cour, à faire son ouvrage, et je descendais pour goûter. Aimée avait encore dîné avec nous, Tiennette n'étant arrivée que sur les trois heures ; la première remit aussitôt à cette dernière l'argenterie par compte, lui montra les êtres, m'attendit pour me dire adieu, et partit. J'avais le cœur serré, en perdant une si bonne fille ! Elle avait eu pour moi mille petites attentions, qui ressemblaient à celles d'une sœur...
Tiennette, prévenue par elle, vint auprès de moi : — « Monsieur Nicolas ? Je suis tout étonnée de me » voir dans une maison où il y a tant d'hommes I... » Mais Aimée vient de me dire que vous étiez un » bon et honnête garçon de Sacy, qui n'est qu'à » trois lieues d'Avallon; et de plus, appartenant à » gens respectables et de bonne famille; mais que » si je pouvais avoir confiance en vous, c'était en » vous seul; et sur le nom de votre père, qui est » connu dans mon pays, je l'y ai. Monsieur Nico- » las ; vous priant de guider mon ignorance, dans » tout ce qui ne sera pas de mon devoir de cuisi- » niére, que je sais : car je suis aussi d'honnêtes 3> gens, me nommant Domine^ : dont même un de » mes parents est avocat à Paris, ou procureur. » Ainsi, je vous prie en toute grâce de me préser- » ver, à cause de ma simplicité naturelle : car si » j'avais su que la maîtresse n'y était pas, j'aurais
» différé de venir. » Je fus charmé de ce discours naïf, auquel je n'ai pas changé une syllabe. — « Je » vous donnerai mes conseils, » lui répondis-je; » mais il ne faut pas qu'il paraisse y avoir la moindre » liaison entre nous ; on en jaserait, et cela vous » ferait tort. » Je me souvenais des avis de mon père, qu'il ne fallait pas aimer une servante. Tiennette était moins belle qu'Aimée ; mais elle était plus jolie, plus jeune, plus délicate, et très naïve ; elle était mise en demi-demoiselle, avec cette grâce, cette propreté des Morvandaises. Aussi frappa-t-elle tout le monde beaucoup plus qu'Aimée : le maître, le prote, les compagnons, le domestique, tous prétendirent à son cœur, ou à la séduire. L'innocente Tiennette se trouva fort embarrassée! Elle était d'une si grande simplicité qu'elle n'osait presque se défendre contre M. Parangon, de peur de lui manquer de respect. Ce fut ce que je compris à ses discours. Heureusement la présence de Manon, que le maître courtisait essentiellement, et qui prit de la jalousie, préserva Tiennette dans ces commencements. Le danger fut néanmoins eflfrayant en certaine occasion.
Un dimanche, que M. Parangon avait exprés éloigné tout le monde, excepté moi, dans la vue detriompher de Tiennette, il la pressa si brutalement, que la pauvre enfant désolée se jeta en pleurs à ses genoux, en le priant d'épargner son honneur. Il ne tenait pas grand . compte de cette prière : il lui ordonna de se lever. Elle obéit par simplicité. Il se
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jeta sur elle. Alors la pauvre fille, renversée, se mit à crier avec effroi : — « Monsieur Nicolas I à mon » secours! » J'y volai, croyant que c'était le feu. J'entrai brusquement, en poussant la porte avec violence, et prompt comme l'éclair, je me trouvai au fond de la chambre. Je fus pétrifié, en voyant le maître!... Mais lui, effronté comme tous les vicieux endurcis, méprisant un jeune paysan timide, me dit avec un ton sévère : — « Vous êtes bien hardi d'en- » trer où je suis!... Retirez-vous! » J'eus, pendant environ une tierce, envie de le dévisager. Mais la timidité l'emporta, et j'aurais eu la faiblesse de laisser Tiennette à sa discrétion, si cette pauvre fille, profitant du moment de relâche, ne fût venue se jeter à moi... Une fois dehors de l'appartement, M. Parangon sentit bien qu'elle n'y reviendrait pas. Il fit aussi réflexion^ que je connaissais la famille de sa femme; il nous laissa, et il alla se divertir avec Manon la firotteuse.
Après son départ, je consolai Tiennette; je lui donnai de bon$ conseils, qui fortifiaient ma propre vertu, quoique j'eusse un tempérament brûlant, et que je fusse quelquefois bien tenté! Mais diverses raisons me retenaient : outre que Tiennette était servante, et, en cette qualité, traitée avec aussi peu de ménagement qu'une esclave nègre par le maître et ses amis, elle m'avait fait un aveu. M. Parangon, avant d'employer une sorte de violence, avait cherché à l'amadouer; il lui avait cité l'exemple de Marie, qu'il allait Sûre épouser à Tourangeot, après,
néanmoins, que celui-ci aurait appris la presse. Il avait ajouté : « J'ai ici précisément ce qu'il te faut; » c'est Nicolas. Cela est simple, bonasse ; je te le » ferai épouser, si je suis content de toi. Ne t'em- » barrasse pas des moyens; je sais comment m'y » prendre. Ainsi, ton honneur ne risquera rien. » ... Une pareille découverte me fit frémir. Je dis à Tiennette que cette promesse ne devait pas la rassurer. — « Ho! je le crois bien! » dit la jeune fille, naïve et non sotte, « puisque je vous la confie! IL » me l'a bien défendu ! Mais je ne veux rien vous » cacher. Je vous aimerais bien. Monsieur Nicolas : » mais je ne suis pas une bête, et je sens de reste » que vous êtes jeune et sans état ; que vous avez » des parents, et un établissement en vue; et puis, » je ne voudrais pas épouser, servante, un joli gar- » çon comme vous ; et moins encore après une vi- » lénie. Et si je suis ici en service, c'est qu'il le » faut, pour éviter ce que je n'ai pas voulu, un ma- » riage qui me déplaisait; et j'ai quitté de chez nous » en brouille ; mais pourtant ma mère m'a recom- » mandée à la mère de Madame, et m'a fait suivre » jusqu'ici pour savoir ce que je deviendrais... Mais » sans vous, je serais venue dans la gueule du loup... » Une fille a bien tort de quitter sa famille!... Et » pourtant, si je n'avais pas quitté la mienne, » qu'est-ce que je serais devenue?... Ha! les pères » et mères ont bien tort de forcer une fille! — » Avez-vous un amant? — Mon Dieu, oui! mais je » n'ai pas voulu lui parler seulement quand j'ai eu
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» pris mon parti. » Cet aveu d'un amant me rassura; car Tiennette me paraissait alors dangereuse. Je la quittai, pour aller me remettre à ma traduction de Térence; j'avais toujours le même enthousiasme pour cet auteur, et dés que je fus un peu tranquille, je profitai de tous les moments de relâche pour traduire ses comédies, tant pour me fortifier dans le Latin que pour satisfaire mon goût; une première impression aussi profondément gravée ne s'efface jamais. J'eus cependant une distraction puissante : des romans me tombèrent sous la main ; hé ! quels romans ? ceux de M"« de Villedieu ; ils me mirent sous le charme; ils me tinrent trois mois dans le pays des illusions ; mon imagination romanesque se trouva dans son élément, et seuls ils auraient suffi pour me faire aimer la ville. Ce fut Villedieu qui me fit attendre patiemment M"« Parangon.
Il y avait une heure que j'étais tranquille, à la place du prote, où je travaillais, soit à ma traduction, soit à mes vers, lorsque j'entendis Tiennette faire le lit du prote, dont la chambre tenait à Timprimerie., Elle chantait. Au bout de quelques minutes, je l'entendis crier, d'une voix étoufiée : — a A moi! à moi!... » Je crus que c'était encore notre redoutable satyre: mais je m'indignai; j'y courus. C'était le prote, grand garçon robuste, alors amoureux d'une demoiselle Huot, grosse rebondie, qui correspondait à la masse de son amant. Bourgoin venait de goûter, et il ne se doutait pas qu'à pareille heure, et par le plus beau temps, je me tinsse ren-
fermé dans le laboratoire. Ma vue le déconcerta ; il fit semblant de rire, en me faisant un signe de discrétion. . . Ce fut après son départ, que m'arriva la chose la plus singulière! car je doute que jamais pareille offre ait été faite à personne ; et quant à moimême, le trait a été unique dans ma vie, au moins par ses motifs.
Tiennette, après avoir réparé son désordre, et avant d'achever le lit, vint auprès de moi, où je travaillais; elle était encore tremblante. — « Que je » vous ai d'obligations ! >> me dit-elle, en me pressant les mains ; <c ho ! Monsieur Nicolas ! vous êtes » mon bon ange!... » Elle se tut, et pleura. Je la consolai. Jamais fille ne fut plus intéressante... Un instant après, elle se jeta dans mes bras, sulSbquée de sanglots. Je crus que la pauvre fille avait succombé dans Tune des deux attaques, et j'en fus très peiné ! — « Ma chère Tiennette ! » lui dis-je dans cette idée, « je sens que c'est un grand malheur, si » vous avez perdu... Mais enfin, ce n'est pas par » libertinage : consolez-vous!... — Ha! Monsieur » Nicolas ! ils ont eu soin de m'expliquer ce qu'ils » voulaient de moi, surtout M. Parangon, qui vou- » lait que je lui aide, et ils ne l'ont pas eu... Ho! je » mourrais de douleur, si votre vilain bourgeois » (comme on l'appelle), ou ce gros prote moitié » roux, ou quelqu'autre des ouvriers, tous libertins, » ou cet écrouelleux de Tourangeot, qui se donne » aussi des airs, venaient à me le prendre... Mais, » pourtant, je vois bien' que je ne pourrai jamais
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» garder mon pucelage (i), ni dans cette maison, » ni ailleurs; car j'ai été attaquée partout. Puis donc » que je ne le peux conserver... » (elle cacha son vis^e dans ma poitrine), « je vous le donne... Pre- » nez-le moi; j'y consens... du moins, celui qui » l'aura sera un sage et honnête garçon^ devant qui » je n'aurai pas à rougir. Et quand je ne l'aurai » plus, ils me laisseront tranquille; car je leur ré- » pondrai, quand ils viendront me dire : — « Tien- » nette, il faut que je te prenne ton pucelage. — » Allez le chercher; car je ne l'ai plus!... » Oui, » Monsieur Nicolas, il faut me le prendre, afin que » ne meure pas de douleur, si un autre venait à me » l'ôter! »
Je l'avouerai; je ne sus que penser 1 II me vint un moment dans l'idée que Tiennette était amoureuse et fine; qu'elle avait succombé; qu'elle me voulait mettre sa. grossesse sur le corps, en me trompant; je pensai même que cette idée lui venait de M. Parangon, ou du prote, ou du Comtois Degout, qui la pourchassait comme les autres; mais je n^eus pas longtemps cette injurieuse idée. — «Tiennette,» lui répondis-je, « ce que vous me proposez me flatte;
(i) Ce moi ne doit pas surprendre dans la bouche de Tiennette; les Morvandaises les plus sages nomment tout par son nom. On cite dans le pays le trait suivant : Une troupe de vendangeurs était couchée dans un chaifaud. Un amoureux prit les plus grandes libertés sur le corps de sa maîtresse, qui, s'éveillant, s'écria : — « Qui farfouille donc pe- » rinlai su' moun c-1 ? — Ç'ôt moi, Beurgite. — Ha ! se ç'ôt » toi, Georgeot, farfouille, farfouille. »
» mais c'est un péché mortel. Restez sage, et je » vous donnerai les moyens de l'être, en ne sortant » jamais, les fêtes et dimanches, afin d'aller à votre » secours, dés que vous m'appellerez. Ne montez » jamais chez M. Parangon, sans M"^ Manon.
» Quand vous viendrez faire le lit du prote, soyez » bien sûre qu'il est sorti, et fermez au verrou la » porte de l'escalier. Dans la semaine, ne quittez » jamais M^^^ Manon. — Ho ! la belle défense que » celle-là ! » s'écria Tiennette. « Je rougirais de » honte de répéter ce qu'elle disait hier de moi à » table devant trois hommes! — En attendant » M™« Parangon, vous n'avez que ce moyen; » Manon vous préservera, je vous en réponds. — » Ça se pourra I car c'est son vilain intérêt. Elle ne » se fait pas prier, pour faire la volonté de M. Pa- » rangon, je vous en assure ! . .. Mais qu'elle la fasse, » la vilaine, tant qu'elle voudra, pourvu qu'il laisse » tranquille une pauvre fille, qui sort d'honnêtes » gens... Vous croyez donc que je pourrai me pré- » server comme ça. Monsieur Nicolas? — Je vous » en réponds, si vous prenez les précautions que je » vous indique. — Ha! que vous me reconsolez! et » que vous êtes bon, d'avoir pitié d'une pauvre » fille comme moi! — C'est que j'ai été élevé par » de bons parents, et que je suis paysan, comme » vous êtes paysanne, Tiennette; j'ai une bonne » mère, dont je me rappelle les bons principes; un » père honnête homme, qui ne pardonnerait pas » une vilenie, encore que je n'aie pas toujours été
y> sage ; mais le vice est si laid, que les vicieux d*ici » m'en ont dégoûté... » Tiennette était dans l'extase, en m'écoutant, sa jolie bouche entr'ouverte :
— « Ho ! » me dit-elle enfin, « je vois à présent que » je vous ai une double obligation, et que celle de » n'avoir pas accepté mon pucelage est la plus » grande, car c'était par désespoir, que je vous » l'offrais... Ho! je me fie encore plus à vous... » Mais, c'est que c'était pour être tranquille... » M. Thibaut sera bien content que vous m'ayez » préservée ; car je lui dirai bien que, sans vous, il » n'aurait pas eu la goutte-vierge... » Je vis alors toute son innocence. — « Comment, tranquille?... » Vous croyez qu'après avoir donné votre... fleur, » vous auriez été tranquille ? — Ils m'auraient lais- » sée en repos, puisqu'ils ne veulent que cela! — » O ma chère enfant! que vous êtes simple.!... si » vous aviez succombé une fois avec un, il le dirait » aux autres, en se moquant de vous, et tous vou- » draient vous avoir à leur tour; vous feriez comme » ces pauvres malheureuses, dont vous avez peutj) être entendu parler, qui sont à tout un chacun... » Tiennette pâlit ; elle fut prête à tomber en faiblesse.
— a De la raison ! » repris- je, <r avec un autre que » moi, tout cela tournerait contre vous, et on vous. . . » déshonorerait. Ne vous fiez à personne, comme » vous venez de faire à moi ; car rien que depuis » que vous êtes ici, vous seriez déjà flambée,,, » Je voyais qu'il fallait parler clair à cette jeune fille, dont je ne suspectais plus la sincérité. Elle ne pouvait se
résoudre à m^ quitter, tant elle était ejBFrâyée. Il fallut que j'allasse travailler dans la salle, afin qu'elle pût être entendue, si on l'attaquait dans sa cuisine. Quand elle alla dans la chambre et la boutique, elle laissa toutes les portes ouvertes. Cette conduite, en me pénétrant d'estime, acheva de me faire connaître Tiennette, et fortifia ma propre vertu...
[Vous qui me lisez, sachez que cette privation des faveurs offertes d'une fille très jolie, plus jolie que vous ne sauriez Timaginer, est aujourd'hui pour moi une jouissance délicieuse I Je défendis avec succès l'honneur de Tiennette, et j'en jouis aujourd'hui. J'ai remis en ma vie trois prostituées dans l'honnêteté; j'ai préservé plus de dix filles... plusieurs femmes; et ce sont aujourd'hui des jouissances, tandis que tous mes écarts sont des repentirs;... non par dévotion, je n'ai pas ce fi-ivole motif; mais par l'éternelle loi de la réciprocité^ la première des vertus sociales, et celle qui doit être la base unique de toute éducation... O ZéphireI ange céleste I que de larmes délicieuses ton souvenir m'a fait -verser! Mais sans ton goût pour la vertu, dès qu'elle te fut connue, que serait-il en ce moment?... Un remords... Les événements vont se presser. On commence d'entrevoir quelle est la source où j'ai puisé le Paysan perverti^ et Ton pourra presque le suivre pas à pas dans cette histoire].
Au temps où nous en sommes, je travaillais au magasin, avec Edme Rapenot, de Châtillon-sur- Seine. Il était jeune, il paraissait raisonnable, quoique
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dés lors il fût déjà malheureusement convulsionnaire. Mais était-il, malgré les apparences, fourbe, calomniateur et fou, comme il l'a été depuis?... Quoi qu'il en soit, il me sembla que je renaissais, en me trouvant avec un homme qui témoignait le plus grand respect pour les principes éternels de la morale, qui louait le bien, qui ne se faisait pas gloire du vice, qui blâmait et plaignait les vicieux. Il me parlait un langage que j'étais accoutumé d'entendre, en même temps qu'il me mettait au fait de beaucoup de choses que j'ignorais encore. Tourangeot venait apprendre le travail du magasin dans l'intervalle de son service. Edme était curieux, comme tous les dévots; il tâcha de savoir comment j'avais quitté mes frères, qu'au fond il regardait comme des hérétiques, ainsi que M. de Caylus, parce qu'ils ne croyaient pas à l'impassibilité de sœur Perrette; au crucifiement sans douleur de frère Pancrace; aux salutaires coups de bûche appliqués sur le sein rebondi de sœur Javotte; à l'enfance spirituelle de sœur Schola:>tiquey qu'on emmaillotait, qui vagissait, pleurait, et se salissait comme un poupon au maillot, pour retracer aux yeux des frères et des sœurs l'enfance de Jésus. Je lui parlai de Jeannette ; je me plus à lui faire l'histoire de mes silencieuses amours avec cette jeune fille. Il m'écoutait avec admiration, en voyant la force de ma tendresse, et surtout sa pureté; il m'assura bonnement que c'était un amour entièrement spirituel, que je devais entretenir dans mon cœur, parce qu'il ne pouvait que servir à
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conserver mes moeurs. Il ajouta une chose remarquable : a Les hommes sont composés de corps et ». d'âme; un amour purement spirituel, comme » l'exigent les Jansénistes mitigés, qui ont aban- » donné les miracles et VŒuvre du Tout-puissant » (les Convulsions), est une chimère. C'est dom- » mage que cette soeur Jeannette, dont vous m'avez » donné une si belle idée, soit dans un village tel 3» que celui de vos frères, où il est impossible de la » convertir! Si elle était ici, ou à Paris, vous vous » uniriez en Dieu, et vous éprouveriez, en faisant » votre salut, des délices que les gens du monde ne » connaissent pas. » Je n*eus garde de lui parler de Marguerite! Une indiscrétion, en pareil cas, aurait eu des suites trop dangereuses... Mais je lui dis un mot de Tiennette, qu'il trouva moyen, en deux jours, de placer dans une maison dévote. Une fille laide comme un démon, qu'il déterra je ne sais où, la remplaça, et tout fut tranquille.
Saint Loupy évêque de Troyes, et l'ami de Saint Germain d'Auxerre, est le premier de Septembre; c'est la fête d'une paroisse de cette dernière ville, voisine de l'abbaye de Saint-Germain, dont elle dépend, et d'un village qui est à une lieue vers l'orient, sur la rive méridionale de l'Yonne, qu'on appelle Saint-Loup-en-Vaux, Le beau dimanche de cette fête, il y a un apport à Vaux, où court toute la ville, les citadins se faisant iin devoir d'entretenir l'amitié avec le compagnon de leur plus grand saint. Boudard et Tourangeot me firent un si beau récit
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de cet apporty qu'ils me déterminèrent à m'y rendre avec eux. Heureusement ! je n'avais plus Tiennette à garder ! Nous partîmes après le diner, ayant chacun notre pièce de douze sous à dépenser. Arrivés à Vaux, nous y vîmes ces Messieurs (c'est le nom par lequel on désigne les compagnons, chez les maîtres imprimeurs), qui voulurent nous régaler, à cause de Tourangeot, qu'ils considéraient, sa fonction à leur égard étant de donner le papier, de l'étendre après l'impression, etc. Il pouvait ainsi les obliger souvent, leur éviter des pertes de temps, et couvrir beaucoup de fautes! Mais, d'un commun accord, nous les remerciâmes, et nous tâchâmes de les éviter, pour être libres entre nous. Ce fut la première idée avouée par le bon sens, que je vis adopter à Boudard. Nous avions commandé un âlet de porc pour notre goûter; on nous avait servi une pinte de vin de deux sous, et nous attendions notre bonne chère, lorsque nous aperçûmes un groupe de vignerons et de vigneronnes, qui dansaient aux chansons. Nous y courûmes. Aimée, la cuisinière, mariée à Châtelain le tonnelier, dans la même semaine, était du rond, ainsi que son mari. Nous voilà en pays de connaissance. Aimée m'aperçoit; elle vient me prendre la main, et m'entraîne au milieu du rond. J'y trouvai une jeune ^âgne^onne, qui me tournait le dos; c'était la taiUe, la forme d'habits, l'étoffe même de Jeannette! Je tressaille! — <« Dieu! si » c'était elle... » Je m'avance en tremblant, pour la voir au visage... Ce n'était pas Jeannette; mais c'é-
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tait une seconde elle-même (i); c^ét^iit Edmée Servigne!.., (Vous la connaissez, mon Lecteur, par le Paysan perverti),.. La douceur, Tinnocence, une angélique naïveté, des couleurs rosées naturellement fondues avec une éblouissante blancheur, de beaux yeux noirs, sous deux sourcils d'ébéne et bien arqués ; une bouche mignonne, qu'un sourire mignard rendait voluptueuse; une taille parfaite; une jambe admirable; un joli pied, chaussé avec Iç même goût que Jeannette, ou Marguerite; telle était la jeune fille qui m'avait fait tressaillir, en la croyant M^^^ Rousseau; mais mon coeur battit de désir, en voyant Edmée Servigné. Je m'approchai d'elle timidement, et d'un air si différent de Tourangeot, qu'elle vit bien que j'étais d'une autre espèce. Cependant elle m'évitait en rougissant. Aimée Châtelain remarqua mon empressement pour la jolie Servigné; elle parla tout bas à Catherine, sœur aînée de la jolie brune; c'était une grosse réjouie très appétissante, une de ces figures qui portent avec elles l'annonce de la firanchise, de la gaîté bruyante et de la bonté du cœur, unies à l'honnêteté. Je ne la connaissais pas encore; elle me prévint de la politesse; j'y fis peu d'attention, j'estimais beaucoup les femmes de son genre de beauté, mais elles ne m'inspiraient rien. Je ne m'occupais que d'Edmée, je ne voyais qu'elle, je ne suivais qu'elle, jusqu'au moment où ma bonne amie Châ-
(i) Voyez la sixième estampe du Paysan-Paysanne.
QUATRIÈME ÉPOQUE — I75I lOI
telain vint me dire à Toreille : ^— « Je vous devine ; » vous avez raison ! Edmée Servigné est une fille » comme il n'y en a guère ici, pour la gentillesse » et la sagesse; et puis il y a du bien; le père a » quatorze arpents de vignes, sans compter d'autres » terres... Mais faites donc politesse à la sœur y> ainée, qui vous a déjà parlé deux ou trois fois! » A ce mot, je rougis de ma grossièreté; je m'approchai de Catherine, et au premier mot qu'elle me dit, je m'empressai de lui marquer des égards. Elle me toucha sur l'épaule, en souriant avec grâce (je lui en trouvais, depuis que je voyais en elle la sœur d'Edmée), et me dit fort bas : — « Gageons que » c'est parce qu'on vient de vous dire deux mots, » que vous êtes plus poli ? — Ha I Mademoiselle » Catherine, c'est aussi pour vous I — Bon I aussi » empêche aussi bien de n^entir que peut-être. Mais » on vient de me dire bien du bien de vous I Et je » ne le croirais pas si vite, si ce n'était M™* Châte- » lain la tonnelière ; mais d'elle, je crois tout, vu » que je sais qu'elle n'est pas menteuse; car quand » son mari lui faisait l'amour, elle ne me cachait » rien ! — Ha I c'est une excellente fille li> m'écriai-je. » — Dites donc femme!,.. Mais vous avez pris là un » mot de mon père; car il dit aussi excellent^ quand » il veut estimer un quelqu'un, et il lit souvent. — » Je serais charmé de connaître un aussi digne » homme! — Si, comme je n'en doute pas, vous » êtes tout ce que m'a dit M"»^ Châtelain, vous ne » serez pas mal vu de mon père, de son fils, ni de
» ses deux filles. » Elle me prit la main, en achevant ces mots, et me mena auprès de son frère, à qui elle dit : — a Servigné, tu ne connais pas ce » monsieur-là ? — Non, ma sœur, je' n'ai pas tant » d'honneur. — Et toi, ma sœur? » dit-cUe à l'épouse de son frère. — « Ni moi non plus, ma sœur » Cataud. — Hé ben, c'est Monsieur Nicolas, de » qui nous a tant parlé M"® Châtelain, le jour de sa » noce, et depuis. — Ha! Monsieur! » me dit Servigné, « j'ai l'honneur de vous saluer, et de vous » dire l'estime que nous faisons de vous, et même » mon père, qui est un honnête homme craignant » Dieu. » La connaissance faite, Catherine, qui me tenait la main, me mena dans le rond, qui se formait pour danser. J'étais tout surpris I il fallait que M™« Châtelain eût dit beaucoup de bien de moi I J'ai su, depuis, que le plus beau trait qu'elle eût cité, au jugement de Catherine, et celui qui lui aurait fait m'oôrir sa sœur en mariage, si elle avait osé, c'était d'avoir averti Aimée la cuisinière, lorsqu'elle dormait dans une attitude indécente, exposée aux regards libertins des hommes par Manon la Parisienne... L'Ordre éternel. Dieu, ne veut pas qu'une bonne action passe sans porter son fruit... A ce trait, raconté devant son père, sa sœur, son fi-ère et sa belle-sœur, Catherine avait dit : — « En voilà a assez ; je me confierais à ce garçon-là toute nue, » sans crainte, dans la nuit comme dans le |our ; » et ma sœur Edmée aussi; c'est un brave garçon ! » La bonne Catherine me plaça entre elle et sa sœur :
aUATRIÈME ÉPOQUE — I7SI lOJ
« Donne la main à Monsieur Nicolas, Edmée, » lui dit-elle. Mon nom fit rougir la belle brune ; elle me donna timidement la main, et nous dansâmes aux chansons. On connaît les rondes; c'est un genre assez libre ; mais les doubles sens sont dfts par ços Bourguignonnes avec tant d'innocence, que personne n'y fait attention. Voici quelle fut la ronde que nous dansâmes la première; je ne l'ai pas oubliée :
Il était un bon homme.
Qui vendait des navets ;
* Il les vendait si gros,
* Si longs et si bien faits 1
Ç'sont des navets, Ç'sont des navets au sucre !
* Il les vendait si gros, etc.
Qu'il y vint une femme, Qjai les lui marchandait.
Ç*sont des navets, etc.
Qu'il y vint une femme, etc.
* Elle prit le plus gros,
* Le mit dans son corset.
Ç'sont des navets, etc.
Elle prit le plus gros, Le mit dans son corset :
Le corset était large.
Le navet descendait.
Ç'sont des navets, etc.
* Le corset était large,
* Le navet descendait :
En son chemin rencontre
* Un petit cabinet.
Ç'sont des navets, etc.
* En son chemin rencontre
* Un petit cabinet;
Il en poussa la porte.
Et leva son bonnet.
Ç'sont des navets, etc.
Il en poussa la porte, Et leva son bonnet :
Ho I quand il fut entré.
Dame 1 comme il allait 1 Ç'sont des navets, etc.
Ho 1 quand il fut entré.
Dame 1 comme il allait 1 De chambre en antichambr',
* Partout il fourgonnait .
Ç'sont des navets, etc.
De chambre en antichambr
* Partout il fourgonnait.
Passant par la cuisin',
* Renversa le brouet.
Ç'sont des navets, etc.
* Passant par la cuisin',
* Renversa le brouet.
Le cuisinier lui dèt :
— Monsieu', qu'avez-vous fait I Ç'sont des navets^ etc.
aUATRIÈME ÉPOQUE — I751 10$
Le cuisinier lui dèt :
— Monsieu*, qu'avez-vous fait?
* Vous renversez la sauç'
* Dans ce beau cabinet I
Ç*sont des navets, etc.
* Vous renversez la sauç*
* Dans ce beau cabinet 1
— Ami, c'est mon usag*,
* Et je vous dis tout net :
Ç*sont des navets, Ç'sont des navets au sucre !
Toute la compagnie chanta naïvement cette ronde, sans y entendre finesse; Châtelain était le coryphée. Mais j'observai qu'Edmée se tut à tous les vers marqués par une étoile *, encore qu'elle ne les comprit pas ; il semblait que sa craintive pudeur redoutât de se commettre, et que certains mots fussent trop gros pour sa bouche mignonne.
Après la danse, Boudard, naturellement froid pour les femmes, et qui n'avait quitté qu'un moment les apprêts de notre collation, vint nous avertir. Nous avions faim : nous y courûmes, emmenant avec nous M. et M°>« Châtelain, Edmée, sa sœur, son frère et sa belle-scçur. Il fut bien difiicile d'avoir Edmée ! Elle ne se rendit qu'à ce mot de sa sœur : « — Hé! mon Dieu Seigneur! Edmée, » quand tu ne ferais pas tant -la mijaurée, ça n'en » s'rait qu'mieux I et Monsieu' Nicolas ne te veut » pas manger I » Les yeux de la timide beauté se fixèrent sur la terre ; elle me laissa prendre sa main
tremblante, en disant seulement : — « Mon père » doit venir, et je le voulais attendre sur le che- » min. » Elle vint s'asseoir, non sans faire encore quelques petites façons : elle ne voulait pas se mettre à côté de moi sur le gazon ; elle s'éloignait ; mais efirayée des regards libertins du Tartare Tourangeot, de l'air décidé de Boudard, du ton goguenard de Châtelain, et la place entre son frère et sa bellesœur étant prise par Catherine, elle fut obligée de revenir entre Aimée Châtelain et moi. Elle restait encore debout, lorsque Châtelain, passant le bras par derrière sa femme, prit le bas de la jupe de la jolie Servigné, qu'il tira, en lui disant : « — Hé ! » morbleu! asseyez-vous donc!» Ce geste alarmant fit qu'Edmée s'assit plus vite que Téclair. « Vous » ne sauriez être mieux, pour une petite scrupu- » leuse comme vous, » ajouta-t-il. « — C'est bien » Élit ! » murmura Catherine avec un signe de tête. — « J'ai là ma femme, » reprit Châtelain, <r sans :» quoi nous verrions ! Qu'as-vous à vous plaindre ? » ici, votre bonne amie ; de l'autre côté, une fille » pour la sagesse, si tant est que ça vous con- » vienne; car... — Mon Dieu! » dit Edmée, « tai- » sez-vous donc, monsieur Châtelain... car... je » plains toutes les femmes qui... — Te plains-tu, » ma petite femme ? » dit le tonnelier. — « Ho ! » non! mon ami! j'aurais tort. » Et elle l'embrassa. Depuis ce moment, Edmée Servigné n'osa plus les regarder ; et elle se tourna de mon côté, avec un demi-sourire de rougeur. (Oui, . je suis sûr que si
j'avais eu la familiarité de Jeannette Rousseau, sa conduite aurait été en tout la même que celle d'Edmée Servigné. Ce ne furent pas deux filles que j'aimai successivement; c'était la même : Tune fut la Jeannette seulement vue ; l'autre fut la Jeannette fréquentée, dont j'entendis les discours, dont je connus la belle âmel Non, je n'ai jamais aimé qu'une femme, et je le prouverai, car je reviendrai souvent i cette idée.)
Boudard découpait. La vue d'Edmée sembla fondre la glace de ce cœur froid; il était plus poli, plus décent: l'amour nous rappelle à la bonne éducation ; Tourangeot, au contraire, Tartare sans principes, étincelait de libertinage... Mais il avait sa Marie (quoiqu'elle ne fût pas présente), et je ne le craignais pas plus que Boudard pour rival. Je servis. Je commençai par Edmée, mais d'un air d'indifférence et comme étant ma voisine ; ensuite, je présentai l'assiette à sa sœur, puis à sa belle-sœur; Tourangeot servit M"« Châtelain, son mari et Servigné; Boudard versa une ronde, avec cette gaieté franche des Bourguignons, quand ils régalent, même des inconnus; et nous mangeâmes. Nous n'avions que trois gobelets d'étain; je les disposai de façon que nous ne fussions pas obligés de boire avec Tourangeot, ni Boudard, qui passait alors pour être attaqué du poumon. Aimée Châtelain s'empara de notre gobelet, et je bus toujours après Edmée Servigné, qui mêlait son vin aux trois quarts de l'eau du ruisseau sur les bords duquel nous goû-
tions. J'en fis autant; et M™* Châtelain se penchant derrière moi, dit à Edmée : « — C'est son usage. » Et elle l'embrassa... Que ce moment fat délicieux! l'Amour m'offrait le bonheur, et l'Amitié faisait ma cour à l'objet charmant dans qui je retrouvais Jeannette!... Edmée baissait les yeux; mais je crus entrevoir qu'elle était flattée d'être auprès de moi. Je ne lui disais que des choses sensées, décentes, agréables ; j'étais un homme par les premières, une fille par les secondes et un amant respectueux par les troisièmes. Tourangeot, au contraire, se permettait des propos grenadiers en parlant à M°^« Châtelain, sous prétexte qu'elle était femme; et je m'apercevais avec un^plaisir inexprimable qu'alors Edmée se dépéchait de m'adresser la parole, afin de ne pas entendre... Ho! qu'une fille naïve et décente, qui se voile de pudeur, est un objet aimable l t'est le charme de la nature !...
On achevait de goûter, et Catherine, ainsi que M"** Châtelain, avaient déjà proposé de jouer au Curi^ sorte de Gage trouvé que tout le monde con- ^ naît, lorsque Edmée aperçut son père : — « Voilà » papa! » dit-elle à son frère. Servigné courut audevant du vieillard et nous l'amena. Il dit à ses enËints qu'il avait goûté avec un ami, et qu'il allait se divertir avec eux. Catherine plaça tout le monde. [Mais je ne rapporterai pas ce jeu, quoique je le pusse, écrivant chaque soir ce qui m'était arrivé dans la journée, usage que je conserve encore. On trouvera cet article très abrégé dans le Drame de la
Vie, pages 64.-76. Je vais seulement reprendre ce que j'ai dû négliger dans l'ouvrage cité, après les derniers mots de la page 75.]
Je ne continuerai pas le récit de notre jeu, qui dura fort longtemps, parce que chacun s'y amusait. M"*« Châtelain, pour retirer son unique gage, devait chanter : — « Qjje chanterai-je, mon homme? » dit-elle à son mari. — « Tout ce que tu voudras, » ma femme, pourvu qu'elle ne soit pas trop an- » cienne... Dis-nous:
Quelle sombre humeur I
» — Ho! non! c'est une chanson de moine, et je » ne les aime pas. — Dis-nous :
Mon premier époux était brun.
» — Fi donc! je n'aurai jamais que toi...
» — Dis donc ce que tu voudras... Tiens!
Qpel désespoir!
Père y priez pour la sœur Luce 1
Dans quel état vous m'allez voir !
Hier au soir, Voulant attraper une puce,
J'aperçus... un... en... droit... tout...
Aimée Châtelain eut beaucoup de peine à fermer la bouche de son mari , en lui disant : « — Non , » non, pas cela ! — Ha ! pour celle-ci , je la veux ;
no 1751 — MONSIEUR NICOLAS
) tu la diras, ou je me fâche ! — Quoi c'est, mon
) l'homme? — Ltjoli Chose. — Ha! mon l'ami I —
>) Ou je me fâche! — Allons, allons; mais c'est
^) pour te complaire :
Qu'un conquérant, fier d'embraser le monde, Brave les dieux de la terre et de Tonde, Il me suffit, pour combler mon espoir, D'avoir un joli Chose
De satin rose.
Bordé de noir. (bis)
Qu'un érudit, dans sa bibliothèque^ Reste collé sur Platon , sur Sénèque, Moi, je fais mieux : je mets tout mon savoir A bien connaître un Chose, etc.
Qp'un financier, dans son palais immense, Bâille en faisant le malheur de la France, Moi, plus heureux , j'ai pour étroit manoir Un joli petit Chose, etc.
Le Père Adam, qui commença le Monde, En qui gisait la science profonde, Tout le premier déposa son savoir Au fond d'un joli Chose, etc.
Plaideuse aimable, auprès d'un juge austère, Si vous voulez avancer votre affaire, Le moyen sûr, c'est de faire entrevoir Un joli petit Chose, etc.
Un magistrat, c'est notre usage en France, Sous la beauté voit toujours l'innocence.
Et rarement se refuse au pouvoir D'un joli petit Chose, etc.
L'heureux mortel que tout le monde envie, Est-ce un monarque aux lois de qui tout plie? Non, mon Lis, c*est celui qui peut voir Ton joli petit Chose, etc.
Je plains le sort du malheureux Narcisse ; Trop de beauté pour lui fut un supplice.
Jeune blondin, s'il vous laut un miroir, Mirez-vous dans un Chose, etc.
Si, par hasard, la bordure était blonde, Comme on en voit beaucoup de par le monde, N'hésitez pas, car ils font leur devoir Tout aussi bien qu'un Chose, etc.
Petits abbés, femmes vives et belles.
Qui demandez toujours chansons nouvelles.
Chantez la mienne, elle est d*hier au soir, Faite à côté d*un Chose, etc.
Loin de priser les dons de la fortune.
Leur vain éclat m'ennuie et m'importune; Pour tout trésor, je ne veux rien avoir Qja'un joli petit Chose, etc.
a — Hal qu'elle est bonne! » s'écria Boudard. — « Hum! hum! » dit le père Servigné; « c'est de » ces chansons nouvelles des petits-maîtres de » Paris. — Moi, je n'y ai rien compris! » s'écria Tourangeot; « et si, c'est la seconde fois que je l'en- » tends. — Ni d'autres non plus, » dit Catherine en regardant sa sœur. — « Elle vient de M^« Manon » de Paris, » dit la chanteuse, « qui a dit qu'elle » était toute nouvelle, et qui l'a chantée à table, un
y> soir, devant plus de dix personnes, dont cinq » étaient des dames respectables. » Pendant cet entretien sur une chanson qu'on n'avait pas osé répandre dans la ville, et que Manon tenait de son auteur, qui ne l'a publiée que longtemps après, j'observais Edmée Servigné. Je voyais, au calme de son charmant visage, miroir d'une âme plus belle encore, qu'elle n'avait pas plus compris la chanson que Tourangeot; la sottise et l'innocence se ressemblent en apparence dans un point : c'est que, comme la première ne comprend pas ce qui est à double entente, la seconde lui prête sa noble candeur pour le bien interpréter.
Nous en étions là, lorsque Boudard, qui n'a cependant jamais été un mauvais sujet, mais qui était alors un enfant mal élevé, gâté par le mauvais exemple (et c'en est assez pour être méchant avant la raison), lorsque Boudard, dis-je , alla trouver les ouvriers qui banquetaient, et leur dit : « — Nous » avons des filles qui ne sont pas difficiles ; nous » partons : suivez-nous. » En eôet, le père Servigné donnait à ses enfants l'ordre du départ. Je pris Edmée et Catherine. En montant la colline, il nous arriva un incident qui confirma les ouvriers, surtout les Parisiens, dans l'idée que Boudard venait de leur donner : des vignerons ivres, de la Petite-RueSaint- Germain^ où demeuraient Edmée et sa famille, ne voyant pas le père Servigné, qui suivait ses filles, un d'eux me donna un coup sur le bras pour me faire quitter celui d'Edmée. Tourangeot s'en aper-
çut; il sauta sur l'insolent, déjà ejQfrayé par un coup de pied du vieillard; je le secondai; nous les terrassâmes tous, et Tun d'eux roula du haut de la colline en bas. Edmée, tremblante, partagea ses soins entre son père, son frère et moi; elle nous tira enfin de la mêlée, quand nous fûmes vengés. Je repris fièrement son bras, et j'observai qu'au lieu de me toucher à peine, comme auparavant, elle s'appuyait et semblait me retenir avec la crainte que je ne lui échappasse encore.
Nous étions à moitié chemin, et la nuit commençait, lorsque les ouvriers nous abordèrent. Un d'eux m'ôta Edmée, qui fit un cri et s'échappa de ses mains, comme un poisson. Catherine donna un soufflet au louche Degout, qui venait de lui presser la gorge par-dessus le fichu. Enfin, Aimée Châtelain s'étant approchée, et le père Servigné ayant aperçu Yeury, dont la femme -était sa petite parente, on reconnut la méchanceté de Boudard, qui avait voulu se venger du fouet avec des orties. Il fut bafoué par tout le monde. Mais Edmée Servigné était disparue avec son frère et sa belle-sœur; Catherine les avait suivis, et ce fut en vain que je voulus les rejoindre; je m'égarai dans la foule.
Le lendemain de «cette partie, Châtelain fut redemandé à Joigny pour y travailler. Il y mena sa femme, qui ne fut pas fâchée de quitter une ville où elle était connue, à cause de son état. Et moi, j'ignorai la demeure d'Edmée, de cette nouvelle Jeannette, aussi belle que la première, mais que je
connaissais beaucoup plus en un jour^ que l'autre en quatre années.
Il est si vrai que c'était encore M"« Rousseau que j'aimais dans M^^« Servigné, comme un amant chérit le portrait qui lui retrace sa maîtresse, que je ne fis presque pas de démarches pour retrouver Edmée. Je m'occupai beaucoup de Jeannette tout le reste du mois de Septembre ; mon amour pour elle fiit même plus vif que jamais ; la vue de la jolie Servigné avait produit le même efïet que si j'eusse vu M"« Rousseau elle-même. Singularité surprenante ! mais effet naturel, quand une passion est vraie et que le tempérament est brûlant... Je restai dans la même situation jusqu'à l'arrivée de cette femme si ardemment désirée, sans presque la connaître; désirée autant que si j'eusse prévu tout ce qui devait m'arriver... Mais avant de parler du retour de M°*« Parangon, qui doit changer mon sort, il Ëiut raconter la dernière mésaventure qui me soit arrivée avec mes fi-éres de Courgis.
Elle fiit occasionnée par une lettre en vers imprudemment écrite, et qui pis est, envoyée à» M"« Rousseau. Nous étions au i8 Octobre. Un soir que tous les ouvriers était en dérouie y à l'exception du premier pressîerClisot, je m'assis devant sa presse, pour profiter de sa lumière, et je me mis à rimailler des vers de huit qui, si je m'en rappelle, étaient assez âciles. Je lui racontais tout ce qui m'était arrivé depuis mon départ de Courgis; j'exprimais la constance de mes sentiments, et je lui
jurais de n'aimer jamais qu'elle. Je remplis ainsi quatre grandes pages. Je les lus haut, les trouvai passables, et m'enflammant moi-même (effet imman« quable dés que je m'occupais de Jeannette), je les terminais par un couplet, qui finissait par trois vers déjà faits à Courgis pour elle :
Non, de fortune Il n'en est qu*une :
C'est de pouvoir vous posséder !
Aucune réflexion, malgré tout ce qui m'était arrivé, ne m'empêcha de les porter sur-le-champ à la boutique d'épicier, dépôt des paquets pour Courgis. Je lisais alors les romans de Villedieu, où tout. est donné au hasard ; où les moindres indices annoncent presque toujours que les femmes aiment à la fureur. Je me persuadai que j'étais aimé; que sûrement Marguerite avait parlé clairement à la belle Rousseau; que mon long silence pouvait passer pour un oubli... Ce qu'il y a d'inconcevable, puisque je n'étais ni fou ni sot, c'est que je n'imaginai aucun moyen de faire parvenir ma lettre en secret : je la remis stupidement comme toute autre, avec l'adresse d'une jeune fille chez ses parents. Ma lettre part, et j'en suis ravi. Je n'eus pas le moindre soupçon de ce qui pouvait en résulter, de la part de mes frères, pour qui l'innocence de ma passion n'était pas un minoratif. Je ne réfléchis pas qu'une épître de cette espèce, sans préliminaire, écrite à
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leur fille, devait choquer les parents de Jeannette.., Je ne pensai à rien de tout cela; j'agissais comme si depuis mon arrivée à la ville tout avait changé à Courgis; que les dévots outrés fussent devenus complaisants pour ma passion enfantine, et que M. Rousseau dût être enchanté qu'un petit apprenti imprimeur bien incapable donnât le mouchoir à sa fille : enfin, je poussai la démence jusque-là, que j'attendis la réponse avec impatience !... (Et cette folie cependant aurait été la conduite la plus sage, heureuse, pour moi, pour Jeannette elle-même f elle fixait mon sort, mon cœur; elle conservait mon innocence !... Ah ! faibles mortels ! que nous sommes à plaindre, si notre sagesse est souvent une folie ! si quelquefois notre démence est sagesse !) Au bout de quinze jours, une idée plus folle encore me passa par la tête : je résolus de prendre par Courgis, en allant chez mon père aux fêtes de Toussaints. J'étais alors assez bien avecM.Tourangeot; je prétendais exécuter deux choses, qui devaient me donner à ses yeux beaucoup de relief : lui faire admirer la beauté de Jeannette et le bonheur que j'avais d'en être bien voulu, et lui donner une idée de la considération dont jouissait mon père dans le canton... (Jupiter accueillit une partie de ce vœu, et livra l'autre aux vents qui la dispersèrent.)
Nous partîmes le dimanche 3 1 Octobre, après le dîner. D'abord, il y avait de l'indiscrétion d'aller chez des ecclésiastiques un jour de fête, qui est
celui de leur occupation; ils faisaient regarder à leurs paroissiens un voyage ces jours-là comme une profanation. Mais je paraissais avoir tout oublié, comme ce fils de pauvre paysan, mon compatriote, qui, en revenant de Saint-Michel, séjourna trois semaines à Paris, et qui, ayant vu ailleurs de l'aisance, de l'opulence, alla s'imaginer que tont était changé en mieux. Il se hâta de revenir; en arrivant sur le finage de Sacy, ce lointain voyageur demanda au premier laboureur qu'il rencontra : — « Dites, l'homme ? mon père laboure-t-il toujours » avec des ânes ? » Le laboureur et son suiton, surpris de voir un petit drôle, absent depuis six semaines, feindre de ne pas les reconnaître, lui répondirent en riant : — « Ho ! Monsieu' ! votre » père est toujours tout d' même. — Et Sacy est » toujours couvert de chaume ? — Toujous. — » Et l'on y mange toujours du pain bis ? — Tou- » jous. — Et l'on y est toujours aussi gueux ? — » Toujous. — Tout y est donc encore de même ? — » Tout. — Tout?... C'est incroyable!... Adieu, » les hommes. » Et le petit galopin, rebroussant chemin, s*en retourna droit à Paris, où il a fait fortune... De môme moi, ce Monsieur Nicolas, que ses compatriotes regardaient comme un garçon d'esprit, je me figurais sans doute, après un séjour si bref à la ville, que ces mœurs atroces, ces mœurs, dont j'ai donné l'esquisse fidèle, étaient devenues les mœurs générales, et qu'on n'avait plus à la campagne, ni même chez les dévots, la susceptibilité
Il8 175 1 — MONSIEUR NICOLAS
d'autrefois ! Ce qui m'eût fait rougir dix-huit mois auparavant, iHe paraissait tout simple.
Nous arrivâmes pendant les vêpres ; on faisait une procession dans le cimetière, et j'y vis Jeannette. J'étais sur la porte du presbytère; je souriais : j\^iie Rousseau, en me voyant, ne rougit pas, elle pâlit. Je pressentis mon sort. Mais j'étais bien loin de la vérité !.,. Sœur Pinon nous avait aperçus. Elle quitta l'église pour venir nous trouver : — « Hé » mon Dieu ! vous osez paraître ! » me dit-elle, çc après votre lettre?... M. Rousseau voulait s'en » plaindre en justice; il a été se consulter i » Chablis. Mais M. Stallin l'a retenu... Jugez dans » quelle colèrejoit être M. le curé 1 » Comme elle achevait ces terribles paroles, l'abbé Thomas entra. Son air ne m' étonna pas, après ce que je venais d'entendre. Je voulus m'excuser un peu. — « Tout » cela est mauvais I » me répondit-il. « Je n'en dis » pas davantage devant Monsieur. Partez, après » avoir bu un coup ; mon frère ne vous menace » pas de moins que de coups de bâton... » Il faut avouer qu'il était bien triste et bien humiliant pour moi de les mériter, moins pour la chose en ellemême, que pour ma sottise inconcevable, d'être venu chez des gens que je connaissais aussi bien, après une faute grave, et qui, par mon peu d'adresse, ne pouvait manquer d'être publique!... Mais je m'étais figuré que ma lettre resterait secrète ; bien mieux, que Jeannette la verrait seule. Une pareille naïveté est unique, et je n'ai de ma vie
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counu personne qui en fût capable, passé l'âge de six ans. Seul, je me serais enfui, sans boire ni manger; mais Tourangeot avait soif. Il se fit expliquer mon crime. — « Ce n'est que çal... la belle » / — se (a)\ y croyais qu'il avait couché avec la » mère et la fille, comme mon officier à Tournay.» Il goguenarda ensuite, en vrai Tartare, sur la colère du père, la douleur de la fille, Findignation du curé, la pétrification de l'abbé Thomas, la componction de la sœur Pinon. — « Vous n'auriez pas été bons » en Flandres, ce pére-là, çte fille-là, ni vous. » Quand nous rencontrions une fille de fermier ou » une autre : « Mets-toi là !...» Et quand après, nous » ne la livrions pas aux valets de l'armée, elle nous » baisait les mains, et nous remerciait de notre » bonté... » En achevant ces mots, il but son dernier coup, et releva le menton de sœur Pinon, dont il osa soulever le fichu; je vis l'instant où l'abbé Thomas allait appeler les habitants au secours ! J'étais très peiné d'une pareille conduite, qui aggravait mon imprudence et mes torts. On nous pressait de partir; je ne demandais pas mieux. Nous sortîmes enfin, et je pris la route de Sacy ; nous avions également trois grandes lieues à Ëiire, pour aller à mon village ou retourner à la ville; ainsi Tou-
(aj L'auteur est bien réservé. Pour les lecteurs étrangers qui prennent goût à nos livres, nous devons donner le mot en toutes lettres i foutaise, c'est-à-dire niaiserie, bagatelle.
(N, dt F Éd.)
rangeot ne fit aucune difficulté, quoique la nuit approchât.
Une fois échappé, je cheminai lestement; le goûter de Courgis ne m'appesantissait pas. Je reprochai à Tourangeot sa conduite indécente. Il me répondit avec plus de sens que je ne lui en aurais supposé : — « J'étais en colère de nous voir mettre » à la porte pour une baliverne, comme une lettre, » par des fi-éres ; et puis cette dévote!... Elle ne » me tentait pas, au moins, quoique fraîche; mais » j'aurais voulu la tenir dans le camp auprès de » Tournay ! Ha ! comme... Et puis, cet abbé Tho- » mas a l'air si béatin!... Ma foi, je n'ai pu me » retenir. Mais avec les bonnes gens, j e suis hon- » nête comme il convient. Tiens, à ces gens-là, » quand ils se plaignent d'un coup de bâton, il faut, » comme aux Flamands, leur donner un coup de y> sabre; ça les Êiit taire. En me voyant pis que » toi, ils t'auront obligation de n'être pas comme » moi ! » Ce dernier mot était vraiment philosophique !... Lorsque nous fûmes au Puitsdebond, qui est environ à moitié chemin, la nuit était close, et nous éprouvions la faim et la soif. Vis-à-vis une maison de ce chétif hameau, nous entendîmes des laboureurs chanter et se réjouir. Nous crûmes que c'était un cabaret, quoique je n'en eusse jamais vu dans un endroit aussi détourné. Tourangeot frappa. On ouvrit, en disant : « Qui ost-ce ? — Ne pour- » rions-nous pas avoir demi-septier, en payant ? — » Oui-dà, Messieurs ! et même chopine; mais sans
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» payer, car les gabeliers nous feraient un procès. » Nous entrâmes ; avant d'accepter l'offre de chopine, nous fouillâmes dans nos poches, pour savoir combien nous avions d'argent. J'avais deux sous et demi ; mon camarade quelque chose de plus. Nous voulûmes savoir le prix du vin. On nous examinait cependant. Mes traits, qui sont à peu prés ceux de mon père et du curé de Courgis, me firent reconnaître. Au lieu de répondre à notre demande^ un vieillard me dit en me tirant par le bras : — « Ne » seriez-vous-t-i' pas un fils de M. Reûti F — Oui, » bon vieillard, jo A ce mot, toutes les voix se récrièrent ensemble : — « Hal l'honnête homme!» On nous prit tous deux malgré nous (i); on nous, plaça auprès du feu ; on voulut nous servir le plus délicat du régal, qui était du boudin et du porc firais; on ne savait quelle fête nous faire. Tourangeot, étonné, me regardait; et tout borné qu'était ce sacripant, il me dit : — « Nous avons été reçus » là-bas pour tes faits et gestes ; ici, nous le sommes » pour les faits et gestes de ton père ; il y a un peu » de différence, dà ? » Il voulait s'attabler, le régal le tentait : mais je dis aux bonnes gens que nous ne pouvions rester ; qu'on serait en peine de nous chez mon père. Ce mot les détermina seul à nous laisser partir, après cinq ou six coups que but Tourangeot, et quelques bouchées. A chaque fois, on portait en
(i) Voyez l'estampe de cette rencontre, dans la VU de mon père^ !!• partie, pag. 144.
chorus la santé de r Honnête homme, en nous comblant de bénédictions pour nous et pour lui. En sortant, nous trouvâmes deux garçons de la maison, qui étaient disparus depuis un moipent; ils étaient à cheval à cru, et ils en tenaient deux sellés en paille, pour Tourangeot et pour moi ; il nous fut presque impossible de nous défendre de les accepter. Mais nous refusâmes si absolument, qu'ils se bornèrent à nous reconduire à pied jusqu'à la Métairie-rouge ou Charmelieu, â cause du grand bois et des gros chiens de cette ferme. En eflfet, ceux-ci nous attaquèrent ; mais comme les jeunes gens du Puitsdebond en étaient connus, ils les calmèrent, pendant que nous •traversions la petite plaine de Charmelieu, et s'en retournèrent en chantant. Tourangeot admirait notre seconde réception et ne pouvait s'en taire.
Lorsque nouis fCimes vis-à-vis Laloge, où demeurait Marie-Jeanne , je dis à mon camarade : — « Si » je voulais frapper là, à cinquante pas d'ici, où » brille cette lumière, tu verrais bien autre chose ! » — Ma foi! frappons-y; j'ai r'soif. — Non, non; » nous n'avons pas une demî-lieue, et nous arrive- » rons chez mon père justement à l'heure de se » mettre à table. — Écoute donc? si l'on était ins- » truit par tes frères, et qu'on allât nous renvoyer » aussi ? — Ne crains rien I Un père et une mère ne » renvoient pas leur enfant; ils lui remontrent, et » ne l'abandonnent pas. — Je serais d'avis de » souper ici... Y a-t-il de quoi coucher ? — Comme » chez nous. » A ce mot, il courut vers la porte et
heurta. Je fus obligé de le suivre. Uti des frères Lévêque vint ouvrir. Quoiqu'il ne vît que Tourangeot, il lui parla poliment, et le pria d'entrer; mais lorsqu'il m'eut aperçut, il vint à moi, les bras ouverts, et me porta dans la maison, où nous trouvâmes son père, sa mère, l'autre frère et leur aimable sœur. Toute cette famille parut transportée de joie de me voir. On nous servit du vin ; on mettait notre couvert. Je dis alors à la famille Lévêque ce seul mot :
— « On serait inquiet chez nous. — Ho ! partez, » mes enfants, » me dit la mère Levêque, « si mieux » vous n'aimez que Georges aille dire que vous êtes » las, et que vous couchez ici? car si un de mes » garçons s'arrêtait le soir à demi-lieue, j'en voudrais » à ceux qui l'auraient retenu. » Tourangeot quitta la table et le bon feu à regret. Mais il vit, par les caresses qu'on m'avait faites, combien j'étais aimé dans cette maison!... J'empêchai les deux Lévêque de me reconduire, quoique leur aimable sœur me priât de le permettre. Je baisai la main de cette excellente jeune fille, sorte de courtoisie qu'on ne fait jamais dans nos cantons; elle en était presque honteuse et elle m'eût volontiers embrassé. Nous partîmes regrettants et regrettés.
A quelques pas de Laloge, Tourangeot me dit :
— a Une chose m'embarrasse : — « Est-ce pour » votre père, ou pour vous » (il cessa de me tu- » toyer) « qu'on nous a reçus ici? — C'est pour » tous deux. — Et cette jolie fille, hem? — C'était » ma maîtresse. — C'était!... Et vous étiez fou
» d'Edmée Servigné ? Et vous venez de vous faire » chasser de Courgîs pour avoir écrit une lettre » d'amour encore à une autre fille? — C'est que » j'ai cru aimer celle-ci, aussi bien que j'ai cru » aimer Edmée Servigné, à Vaux, et que je n'aime » réellement que celle pour laquelle on vient de me » chasser. — Moi, je prédis que cet amour de » Courgis n'aura jamais de bon succès... Mais » celle-ci, ou bien Edmée... Mais plutôt celle-ci... » Ho! que je voudrais être à votre place!... Mais » je n'ai rien; je suis un pauvre diable... je ne m'en » étais jamais attristé que ce soir... — N'as -tu pas » ta Marie? — A la bonne heure ! — Je t'y prends! » tu me critiques, et tu ferais la même chose ! — » En ce cas, je ne dis plus rien; car je laisserais là » Marie pour celle-ci... » Nous arrivâmes à la maison paternelle sur les huit heures. On soupait plus tard qu'à l'ordinaire, à cause des lectures de la Bible que mon père faisait plus longues les dimanches, surtout quand il se trouvait plusieurs fêtes de suite. On fut surpris de me voir arriver si tard ! — « A quelle » heure êtes-vous donc partis? — Après dîner... » Nous ne dîmes d'abord rien de Courgis; l'important pour moi était d'échapper aux remontrances du moment, persuadé qu'à une visite éloignée elles seraient infiniment plus douces. On nous fit bien chauôer, ensuite on se mit à table. Tourangeot aimait le vin; il en but un peu; celui de mon père était fait avec un soin qui le rendait supérieur ; le Tartare le trouva excellent. 11 y avait une volaille rôtie , un
civet de lièvre et un pâté, avec du dessert. Lorsque Tourangeot fut rassasié, il dit, en me regardant : — « Ma foi I je suis bien aise de n'avoir pas accepté » les deux soupers qu'on nous a si gracieusement » ojQferts en route ! — Et où donc ?» me dit mo n père. — a Je ne sais pas les noms », se hâta de répondre Tourangeot ; « mais ça fait de bonnes gens ! » — Par où donc avez-vous passé? » me dit une seconde fois mon père. — « Par Courgis. — « Ha ! » tu as vu tes frères? — Un seulement, » dit Tourangeot. — a Oui, » reprit mon père, « l'autre ne » quitte pas son église les fêtes et dimanches. — Et » tant mieux ! » dit le maudit bavard. — « Comment » donc cela? — Ha! rien, rien... Des frères comme » ça, je les donnerais pour toutes mes soeurs, afin » de rester enfant unique... Mais il ne faut rien dire. » — Ils vous ont mal reçus? » demanda en riant mon père. — « Oui, au plus mal! — C'est qu'ils » lui en veulent, pour quelques petites fredaines. — » Ha! votre père le sait! » dit Tourangeot en me regardant. J'étais sur les épines, -i— « Oui, oui », lui dis-je. « Laissons cela; je ne voulais pas en » parler à mon père. — Puisqu'on le sait ! » reprit Tourangeot. « Vous dites bien. Monsieur Restif, de » petites fredaines, des bagatelles, des niaiseries... » des vers... Mais en récompense, nous avons été » bien reçus en d'autres endroits ! ha ! reçus ! ... Il n'y » a de mieux qu'ici, chez vous. Imaginez que nous » n'avions quasi pas d'argent! Je comptais sur lui, » il comptait sur moi... Mais à ç't' heure, nous avons
» trouvé une pièce de crédit, avec quoi nous pou- » vous voyager, si nous voulons, pendant huit jours, » à trois ou quatre lieues à la ronde, et peut-être » dix, et être bien régalés ! — Ha I ha !» dit mon père, « montrez-nous donc cette belle pièce ! — » Vous la montrer, ça ne se peut pas ; mais vous la » dire, si fait! — Hé bien! dites-la nous. »... Puis m'adressant la parole : — « Ton camarade est jovial ! » il a le mot pour rire ! Mais tu es gêné, Nicolas ?... » Qa'as-tu ? » (C'est que je tremblais de voir Tourangeot tout découvrir.) — « Rien, mon père; c'est » que je suis fatigué. — Allons, allons, vous allez » vous coucher. — Je ne suis pas pressé I » s'écria Tourangeot. — « Tant pis ! » dis-je en moi-même ; a ce maudit bavard ne déparlera que lorsqu'il aura » tout dit. — Et la pièce de crédit ? « reprit mon père. — « C'est votre nom , Monsieur Restif. — » Hé ! comment cela ?. . . » Alors Tourangeot raconta la scène du Puitsdebond, à sa manière (mais son récit me prouva que certaines choses sont également belles dans toutes les bouches et dans tous les styles); l'accueil de bonnes gens, qui m'avaient reconnu aux traits de famille; les rondes bues à sa santé; les cris répétés sans cesse : — « Ha! que » c'est un honnête homme, que M. Reûti de » Sacy!... » A ce narré, brut et sans art, le respectable Edme laissa couler des larmes de joie; toute la famille, enfants et domestiques, étaient dans l'admiration!... Encouragé parla, j'ajoutai à mon tour les traits les plus délicats, échappés à mon grossier
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camarade. Je vis le plus excellent des pères nager dans la joie, et j'allai me coucher content, après une journée qui ne promettait pas une soirée aussi heureuse.
Le lendemain , Tourangeot parla sans doute ; car je reçus des remontrances indirectes; mais il avait demandé le secret et on le lui garda. Mon père d'ailleurs, quoique vertueux, voyait plus de légèreté que de corruption dans ma faute ; car jamais personne au monde n'a su m'apprécier comme mon père. Aussi les remontrances indirectes que je reçus ne roulèrent-elles que sur mon inconsidération, sur l'inconvenance de certaines démarches qu'on se permet faute d'usage, par présomption ou par étourderie... Oh! que mon père n'est-il encore au monde et que ne m'a-t*il conduit jusqu'à la crise ou je suis I Ses sages conseils me guideraient dans une carrière épineuse, où je ne m'avance qu'en tremblant!...
Mes amis de Laloge dînèrent avec nous ce jour-là. J'admirai, en cette occasion, la prudence et la bonté de mon père. Il fit à Marie-Jeanne l'accueil le plus flatteur, persuadé que mon cœur navré se jetterait de son côté, sans danger néanmoins, à cause d'une absence longue et nécessaire. Mais cette conduite, favorable pour moi, devint, contre l'intention de mon père, funeste à cette aimable fille qui, se croyant doublement assurée, compta sur moi. Je vis, dans la journée, quelle différence elle mettait entre Monsieur Nicolas et les autres garçons. Tourangeot la voulut courtiser, ainsi que deux autres convives à marier ,
de ceux qui étaient venus pour des arbitrages; elle les écoutait avec une froideur modeste et se sauvait de leur importunité, en se réfugiant auprès de moi. Son ton alors était doux , timide ; son visage et son air exprimaient la confiance jusqu'à l'épanouissement. Elle semblait dire : — « Me voilà auprès de » mon époux, de celui auquel j'appartiendrai, à qui » je dois tous les sentiments affectueux de mon » cœur; je le prends pour mon défenseur contre » vous; c'est sous sa protection que je me mets!... » O sage Nature, que je te loue d'avoir fait les » femmes confiantes et timides , les hommes hardis » et courageux ! car c'est ainsi que les deux sexes peu- » vent être heureux Tun par l'autre... » (Hélas I c'est tout le contraire à Paris ! les hommes y sont faibles et timides, les femmes hardies et courageuses! Et ces époux hors de l'ordre et de la nature s'étonnent
stupidement de ne pas être heureux!) Je crus
encore une fois aimer Marie-Jeanne... et je n'aimais que le sexe, l'âge et la taille de Jeannette!... Edmée Servigné avait encore plus parfaitement cette ressemblance divine, et M"« Parangon était encore plus nymphe, qualité qui m'avait fait adorer la belle Kurgisienne, que Jeannette elle-même... Et ces attachements-là n^ont jamais cessé; ils me furent toujours chers et me le sont encore ; mon cœur tressaille , mes larmes coulent, en me rappelant Edmée, Marie- Jeanne et le temps de ma jeunesse qu' elles ont embelli!... Cette journée fut encore heureuse; Tourangeot y vit mon père dans toute sa gloire, c'est-à-
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dire Tarbitre du canton, et ce spectacle amusa même Marie-Jeanne et sa mère. Pour Tourangeot, il me dit fort sérieusement : — « En vérité, Monsieur y> Nicolas, je ne conçois pas comment le fils d'un » homme comme est votre père a été se faire apprenti » imprimeur! »... Le lendemain, jour des Morts, nous partîmes de grand matin , pour être arrivés à midi.
Depuis ce voyage, Tourangeot, qui me raillait auparavant, parce que M. Parangon me prêtait des ridicules, parut me respecter; il me marqua de la considération. Il ne tarissait pas sur Téloge de mes parents ; il se louait de leur politesse, de leur savoirvivre, de leur franchise honnête, de leur bonté. Il étonna M. Parangon lui-même, quand il raconta comment il avait vu plus de trente habitants de villages circonvoisins, dont sa probité seule Tavait rendu le juge-arbitre, lui composer une audience nombreuse, les dimanches et fêtes; comment il n'avait plus été surpris, après cela, d'avoir ëté si bien reçu dans les pays où Ton m'avait reconnu pour son fils; il lui parla de ma bonne mère, de ma jolie maîtresse, de ses honnêtes parents... — « Hé! comment, » dit le maître, « un drôle aussi heureux a-t-il pu venir » ici, souffrir tout ce qu'il y a souffert et ce qu'il y » souffre encore ? Aurait-il des vues sur ma place, » après moi? — Monsieur », répondit le Tartare, « son père lui a surtout appris à être obéissant et » patient, quand il le faut. » Ce mot, digne d'une autre bouche, frappa M. Parangon; et depuis ce
temps-là, ses manières changèrent avec moi, en ce point qu'il ne menaça plus de me battre ; il me parla comme à un homme, même en me faisant les remontrances que je pouvais mériter. Tourangeot était trop babillard pour ne pas raconter aussi la réception que mes frères m'avaient faite, et sa cause ; mais on est si corrompu dans les ^'illes, que je n'eus à en rougir devant personne. J'avais, depuis quelque temps , acquis un certain degré de considération auprès des ouvriers par ma réserve, par ma connaissance de la langue Latine , qui me mettait à portée de donner quelquefois des conseils utiles au prote, cet habile ouvrier n'ayant pas fait d'études , et surtout par les compliments que recevaient ceux qui m'obligeaient à leur écrire des billets amoureux; cette considération doubla par les récits de Touranrangeot, au point qu'un jour le compagnon Courtois se trouvant ivre, il dit, en éructant, à ses confrères : — « Tout. . . ce qui, . . me fait peine. . . c'est. . . d'être. . . » comme ça... devant M'sieu'Nicolas!... » Je lisais déjà des épreuves, je voyais des tierces, ouvrages réservés aux protes, parce qu'ils demandent plus de littérature que d'habileté manuelle. Cependant je n'en servais pas moins les ouvriers; je passais alternativement de la partie de l'art typographique la plus noble, à la plus vile, la plus basse ; je balayais l'imprimerie ; je ramassais les lettres sous les pieds des* ouvriers ; je faisais les ordures. Mais je m'acquittais sans dégoût de toutes ces choses, parce qu'elles étaient utiles et qu'elles tendaient à me briser le caractère. Loin
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d'imiter Boudard, et d'amonceler les ordures pour mon successeur, je n'en laissais pas une pincée, par une suite de cet esprit d'ordre qui ne m'a jamais quitté. Je travaillais ensuite avec ardeur à la composition typographique. Le prote m'observait, sans *mot dire. Mais un jour, à table, la conversation •étant tombée sur moi et sur ma famille, devant la N(anon de Paris, le prote dit ces propres paroles :
— « M. Parangon a chez lui un trésor pour son » imprimerie, vu le soin que Nicolas prend de tout^ » et son goût pour le travail. Et ce que Ton dit de » ses parents, je le crois bien, sur le seul rapport de » Tourangeot, attendu qu'il n'y a que les plus hon- » nétes gens du monde qui élèvent leurs enfants » comme l'a été Nicolas. Je puis dire que je n'ai » jamais vu d'apprenti comme lui, et il faut espérer » que quand il sera ouvrier, on n'aura jamais vu » d'ouvrier pareil : c'est mon avis. » M. Parangon fut très étonné! Il parla de ma prétendue paresse.
— a Ho oui! » répondit le prote, en jetant sa main par dessus sa tête; « vous savez bien comme sont » ces Messieurs, on n'en finit pas; et non seule- » ment les commissions, mais leurs lettres et les » messages... — J'entends, » interrompit M. Parangon, « que Tapprenti ne sorte plus qu'une fois » pour le déjeuner et une seule fois pour le goûter. » — C'est impossible, Tapprenti les craint. Viendra- » t-il vous étourdir à ^chaque instant pour vous dire » qu'on le force à sortir ? Si on le maltraite, lui » ôterez-vous un mauvais coup qu'un brutal lui
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» aura donné? Renverrez -vous vos ouvriers?... » Mon avis est de laisser les choses comme elles » sont , et d'avoir un galopin le plus tôt que vous » pourrez ; car je regrette le temps perdu de Ni- » colas. »
L'impertinente Manon, présente à ce discours, • était rouge de honte, à ce que m'apprit Tourangeot. Mon sort commençait à s'améliorer, elle me rechercha de politesse, mais ses vues, que je n*ignorais pas, furent renversées ; le 22 Novembre, jour de ma naissance, et le complément de ma dixseptième année, arriva enfin de Paris la maîtresse de> la maison.
Honnête et sensible Lecteur, vous aimerez cette femme; vous l'adorerez, comme je l'ai adorée. Je ressemblerai à Tourangeot faisant à mon père le récit de la scène de YHonnête homme, je m'exprimerai sans art, et le portrait de Madame Parangon ne vous en touchera que davantage. Vous ne verrez pas ici l'écrivain éloquent, qui rend invraisemblable le personnage; elle paraîtra seule... Seule et sans art, celte créature divine, à qui la Nature avait donné tous les charmes et toutes les vertus, qu'elle avait formée pour être souveraine, et qui fut celle de mon cœur jusque dans le tombeau, va vous donner de la nature humaine une idée plus relevée, plus sublime!
ce Madame Parangon! » Ce mot frappe encore mon oreille. ' J'étais à travailler; je fis comme tout le monde, je quittai, moi qui ne me dérangeais
pour chose aucune, et je descendis, mais timidement, et derrière les autres. Je la cherchai des yeux à cause de la foule des ouvriers. Tiennette, était avec elle. Quoique devenu un peu plus difficile à la ville pour la beauté, je la trouvai la plus charmante personne que j'eusse vue de ma vie; elle l'emportait même sur Jeannette, sur la belle et touchante Edmée. Elle faisait attention à tout le monde. Elle salua chacun des ouvriers. Mon tour vint, quoiqu'elle ne me vit pas. « Le nouvel élève? » dit-elle à son mari. — « Je vais l'appeler, » dit fe prote, « car... » Il m'aperçut, et me fit avancer. — « Le voilà, » dit M. Parangon. « Il fera quelque » chose. » — <r Je le crois I » dit le prote. Je saluai : — « Madame, j'ai l'honneur de vous féliciter sur » votre heureux retour dans votre maison. » Et je m'échpsai derrière les autres. — « Bien obligée, » Monsieur Nicolas... Mais où est-il donc? — Il se » cache, » dit ironiquement le louche Degout; « le mérite est modeste. — Degout ne veut pas » plus de mérite chez les autres que chez lui, 3» releva le prote avec aigreur. — « Il n'en veut nulle » part, » dit Floriaux. Le prote reprit : — « Degout » a de l'esprit; il est savant : Nicolas a peut-être )) moins d'esprit, moins de science; mais je crais » qu'il emploiera bien tous les deux... — Je le » pense, » dit à demi-has M"'^ Parangon, « ou il ne » tiendrait pas de j&mille. » Tiennette me salua, et je me mis à l'écart avec elle. — « Madame vous » connaît déjà. Je n'étais pas bien, où votre con-
» vulsionnaire m'avait mise ; mais on m'a menée â » Paris, et j'en ai profité pour aller trouver Ma- » dame, qui m'a reprise... Je ne risque plus rien, à » présent. »
Tout le voisinage se succéda, pour adorer \fine Parangon, dés qu'on la sut arrivée. Je vis avec une admiration de joie, et presque d'orgueil, combien elle était aimée... Par quel instinct m'appropriais je déjà tout son mérite?....
Représentez-vous une grande femme (i), admirablement proportionnée, sur le visage de laquelle on voyait également fondus la beauté, la noblesse, et ce joli, si piquant, des Françaises, qui tempère la majesté; ayant une blancheur animée plutôt que des couleurs; des cheveux fins, cendrés et soyeux; les sourcils arqués, fournis, et paraissant noirs; un bel œil bleu qui, voilé par de longs cils, lui donnait cet air angélique et modeste, le plus grand charme de la beauté ; un son de voix timide, doux, sonore, allant à l'âme ; la démarche voluptueuse et décente ; une belle gorge, dont chaque demi^lobe était presque horizontal avec ses épaules; la main douce, sans être potelée; le bras parfait; la jambe aussi bien que la plus belle jambe d'homme, et le pied le plus délicat, le mieux conformé, qui jamais ait
(i) Elle n'avait pas cinq pieds quatre pouces ; mais son air noble, et sa tête, admirablement portée, lui donnaient l'apparence d'une grande taille, en lui laissant toutes les grâces de la moyenne.
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porté une jolie femme
Elle se mettait avec un goût exquis, toujours admiré: il semblait qu'elle donnât à la parure la plus simple, ce charme vainqueur de la ceinture de Vénus, auquel on ne pouvait résister; elle auraitpu mettre à la mode l'étoffe la plus bizarre. Un ton affable, engageant, était le surtout de ses charmes; il la faisait chérir, quand l'identité de sexe ne forçait pas à l'adorer.
Telle était Colette, à son arrivée de Paris. J'étais resté à l'admirer, après l'écoulement de tout le monde, immobile, ne voyant, n'entendant qu'elle. On ne m'apercevait pas; j'étais appuyé dans le passage obscur entre la boutique et la salle... Madame Parangon dit à Tiennette, qui l'aidait à se déshabiller : « Ce que tu m'as dit de mon jeune » compatriote me fait beaucoup de plaisir! Je vois » que c'est un sage garçon, plein d'honneur. — » Ho! Madame! jamais il n'en fut d'aussi sage, » d'aussi honnête I — Je m'intéresse doublement à » lui, comme élève de la maison, et parce que mon » père est l'ami du sien... Où est-il? » Je revins à moi-même, à ces mots, et j'entrai. L'on crut que je venais de la boutique. <r Monsieur Nicolas, » me dît la maîtresse, «r approchez! Vous êtes le fils d'un » ami de mon père; méritez d'être le nôtre... Mon » mari est content de vous; le prote aussi; cela me » flatte : vous n'en douterez pas, quand vous saurez » que c'est moi qui ai fait proposer à vos parents » de vous mettre en apprentissage ici... J'ai su vos
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» petites querelles avec vos frères ; peut-être avez- » vous bien des torts ! Mais vous êtes jeune ; et il i> faut, je crois, que la jeunesse fasse quelques » folies, pour être sage ensuite plus sûrement... » £n parlant ainsi, elle souriait, et cherchait quelque chose... € J'ai reçu la lettre que vous m*avez écrite » pour Edmée; c'est par elle seulement que j'ai su » que vous étiez ici... » En achevant ces mots, elle trouva une montre d'argent, qu'elle me donna en me disant : « Un bon travailleur comme vous sera » bien aise de savoir l'heure : tenez. » Je ne savais que devenir! Une montre à moi!... J'étais ivre de joie, et du présent, et surtout de le tenir de Madame Parangon! Quelle gloire pour moi! quel plaisir pour mes parents î (et cette idée ne fut pas celle qui me flatta le moins). Mes remerciements se sentirent de ma vive émotion ; ils furent si extravagants, si peu suivis, qu'ils firent sourire Colette. Tiennette achevait de la déshabiller; elle était en corset, en simple jupe; je l'admirais; je dévorais tous ses charmes; mais d'un air de naïveté, d'innocence, qui n'était cependant que dans mon air; mes* sens bouillonnaient. Dans un moment où Tiennette était occupée à ranger quelque chose, Colette me donna sa respectueuse à poser sur ses autres habits ; je me cachai, pour la baiser; mais Tiennette me vit... Je m'aperçus enfin, de moi-même, qu'il convenait que je me retirasse.
Tout rentra dans l'ordre, après l'arrivée de M™« Parangon : la Parisienne Manon s'en retourna
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grosse à Paris; la laide cuisinière, dont cependant le maître et quelques ouvriers s'étaient accommo* dés, eut son compte, et Tiennette resta sous la sauvegarde de sa maîtresse. Une grande injure m'avait été faite» de concert avec M. Parangon, l'affreuse Reine, et le Tourangeot, avant son voyage à Sacy ; Ton m'avait forcé de prendre le cerceau, la bretelle et les seaux, et d'aller chercher de l'eau pour la cuisine à la fontaine publique. La laide cuisinière. Comtoise et compatriote de Degout, voulait aller plus loin, quand, par hasard, j'emmenai Tourangeot à Sacy. On sait que ce voyage changea ses dispositions, et que le récit de son garçon de magasin étonna M. Parangon; il n'espéra plus de réaliser certaines vues, qui l'avaient porté à m'avilir, pour que je me trouvasse trop heureux, quand il me proposerait la main de Manon. Tourangeot, par l'idée qu'il donna de mes parents et de moi-même, renversa tout cela, et M. Parangon, qui avait de l'esprit, n'y pensa plus. Je ne sais comment }j[mc Parangon apprit tout cela, si ce n'est par Tourangeot, un peu capon. Elle en fit des reproches très vifs à son mari, à la Manon, à Tourangeot ; mais elle ne m'en parla pas^ et défendit à Tiennette de m'en rien dire.
Le même soir, je ne mangeai plus à la cuisine; je fus admis à la table du maître : faveur dont Boudard n'avait pas joui; mais alors il était compagnon, et les ouvrieA étant aux pièces, le prote excepté, ils se mettaient en pension par la ville. Le lendemain,
à l'heure de déjeuner, je traversais la salle avec le panier des ouvriers. M"*' Parangon m'arrêta : « Où » alle^-vous? — Je vais, Madame, chercher les » déjeuners. — Quoi! c'est vous?... Pourquoi donc » Tourangeot?... » Elle l'appela, et le fit aller en ma place. «J'aurais cru, » dit-elle à son mari, « que » vous auriez marqué plus de considération au fils » d'un ami de mon père. — C'est la régie, ma » femme, et je l'ai suivie. — Hé bien donc, il l'a » suivie aussi, depuis cinq mois. — D'ailleurs, » ajouta M. Parangon, « il ne s'est jamais plaint. — Je » le crois I il est d'une famille où l'on a trop de » cœur pour se &ire dispenser de ce que l'on croit » son devoir. » Lorsque je remontai, les ouvriers parurent fort surpris! Mais tel était le respect qu'on avait pour Colette, que ces mots seuls : — « Madame » envoie Tourangeot^ » fermèrent la bouche à tout le monde. Le prote leur dit ensuite, que si M"« Parangon y avait été, lors de mon arrivée, je n'aurais fait aucune commission. Tresignies, Flamand-Autrichien un peu brutal, fut le seul qui murmura faiblement. Je me conciliai néanmoins chacun de ces gens-là, en leur rendant tous les services possibles dans l'intérieur de la maison ; et surtout en fsiisant secrètement le plus rebutant ouvrage d'apprenti, les ordures, et les lettres amoureuses de ces Messieurs; et cela, knème après que j'eus un dernier.
Ce fut dès le surlendemain de l'arrivée de ^me Parangon. Il nous vint d'IranCy, patrie de Soufflot, un jeune Bardety d'une très bonne famille,
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dont le père avait mal géré ses affaires, au lieu que deux oncles étaient fort riches. Mais c'était un enfant, comme avait été Boudard, et on lui laissa faire en entier son noviciat de commissions. Le
mien était fini; mon sort venait de changer
Femme aimable, déesse adorée, qui m'as élevé Tâme, à laquelle je dois autant qu'à mes parents, et plus qu'à Jeannette ; dont le souvenir m'a souvent préservé de la crapuleuse débauche, ô Colette! vous êtes, de toutes les femmes que j'ai connues, la plus estimable, la plus honorée, la plus chérie!...
Lecteur, que de faiblesses vont passer sous vos yeux ! Tâchez d'en démêler les causes ! Voyez, sans que je le répète à chaque page, les ressorts qui m'ont rendu tout ce que je ne devais pas être, à l'instant où vous me croirez épris, déterminé, décidé. Le cœur humain est un labyrinthe inextricable, que l'historien de lui-même peut seul vous faire parcourir sûrement : le livre que vous lisez le prouvera d'un bout à l'autre.
Depuis le retour de M™« Parangon, j'étais vu des ouvriers sous un jour absolument différent : je fus considéré comme le fils de l'ami de son père; on ne me tutoya plus; on mit le Monsieur avant mon nom. J'étais émerveillé! — «Ha!» pensai-je, «cette 3> adorable femme a, sur tout ce qui la connaît, le » même pouvoir que sur mon cœur ! » Lorsque je tirai ma montre pour la première fois, et que je la mis dans le cassetin aux ô graves^ pour régler mes pages à l'heure, tous les ouvriers vinrent la voir.
« Voilà une jolie montre î D'où l'avez-vous eue ? » Tourangeot, qui remplissait en ce moment sa fonction de donner le papier, répondit pour moi que Madame me l'avait apportée. — « Madame! » ce mot fut en même temps prononcé par toutes les bouches. — « Je vous félicite, Monsieur Nicolas! » me dit le prote : « Vous savez que je vous ai tou- » jours rendu justice? — Je sais, Monsieur Bour- » goin, que vous avez toujours eu beaucoup d*in- » dulgence pour moi. — Voilà répondre ! » s'écria ce bon garçon. — <r Je serais un ingrat, si je répon- » dais autrement, Monsieur. » Bourgoin, le moins corrompu de la bande, malgré le trait qui regarde Tiennette, vint m'embrasser la larme à l'œil : — <ic Madame Parangon vous connaît mieux que nous ! ^ Il mange à présent à table, » dit-il aux compagnons. — « Que ne se faisait-il connaître ? » s'écria Tresignies, qui, deux jours auparavant, m'avait donné un coup de pied pour n'avoir pas deviné qu'il j^Uait remplir d'eau la jatte placée devant sa presse. — « Hé I » lui répondit le prote, « n'avez- » vous pas vu, à sa science, à son honnêteté, et à » son silence sur certains procédés, ce qu'il pouvait )> être ? » Je dis que je n'avais fait que mon devoir d'apprenti, et que je le ferais encore, si M. et M™* Parangon le permettaient. Yeury, ce Normand qui avait épousé une cousine de M. Parangon, dit alors : — « Pour moi, j'ai bien vu, quand Monsieur V Nicolas paya son droit de tablier, le jour de spn >> brevet, que c'était un jeune homme de famille.
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» Avez-vous remarqué qu'il n'a bu qu'un petit » coup, et qu'après nous avoir salués, il est dis- » paru?... J'ai été voir, par curiosité, ce qu'il faisait » au grenier : il avait un livre Latin d'un côté, un » dictionnaire de l'autre, et il écrivait! — Ha ! c'est » beau! » dit le pressier Billom, qui ne savait pas lire; « je voudrais en avoir fait autant, le jour que je » payai mon droit de tabeulier; mais je voulus, » pour mes six francs, prendre une barhcy une barbe » capitale, » Tous les autres, Clisot, Fuzier, Gonnet, Floriau, bâtard d'un évêque, Geminique, etc., me témoignèrent de l'amitié, Degout le Comtois seul excepté. — « Me voilà considéré, » pensai-je, (( non par mon mérite, qui n'a pas fait grande sen- » sation ; mais par le respect qu'inspirent sa beauté, » sa bonté, toutes les qualités et les vertus réunies » dans une femme... à qui je ne puis donner de » titre: elle est au-dessus de tous les termes! » Ainsi, je restai modeste; je ne devins ni plus hardi, ni moins prêt à obéir aux compagnons et à les prévenir. Ce qui dirigeait ma conduite, était ce principe éternel de toute société, qu'il faut une subordination, surtout celle du jeune homme, ou de l'élève, envers ses parents ou ceux qui l'instruisent ; et parce qu'il a moins d'expérience, et parce qu'il deviendra père et maître à son tour; son indocilité n'est pas seulement félonie, elle est bêtise et manque de sentir. Mais j'avais encore un autre motif de modestie : c'était la conviction du peu que je valais ; sentiment profond, qui m'a été nuisible, parce qu'il
était trop persuadé : il m'a fait perdre, dans la suite, les douze ou quinze plus belles années de ma vie; c'est lui qui m'a empêché de rien faire, de rien tenter, lorsque je le pouvais avantageusement. Il est vrai qu'alors j'avais des chagrins, des motifs de découragement, d'anéantissement total : mais à rÉpcque où j'en suis, qui m'avait donné ce mépris pour moi-même, ce sentiment de mon incapacité? Je puis seul le trouver, en me scrutant avec un scrupuleuse attention.
A la fin de l'année, je commençais à me former par la lecture des bons ouvrages; car je ne perdais pas un instant de mon existence : ou travailler, ou traduire, ou lire, ou rendre service. Si toute ma vie s'était écoulée de la sorte, j'aurais mérité plus de vénération que ce vil mendiant Français que Rome vient de canoniser, dit-on (a) ! Après avoir lu tous les romans de Villedieu, je tombai sur Molière, Corneille, Boileau, Lafontaine, Racine, Racine surtout! C'est l'auteur qui m'a fait le plus de mal! comme si tout ce qui tenait au Jansénisme eût dû m'être funeste. En lisant les romans de Villedieu, je puis protester, d'après ma conscience, qu'ils me portèrent à la vertu; Corneille, davantage encore; ' Molière, quelquefois ; Boileau m'éleva l'àme et m'inspira le goût de la littérature, sans me décourager; le vieux
(a) Benoît Labre. Il n'était que béatifié lorsque Restif écrivait : la canonisation est toute récente (1882).
fN. de PÉdJ
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Régnier me fit croire qu'il était aisé d'être poète (ainsi que Molière : leurs vers me paraissaient une prose coulante) ; le ton de Chaulieu me parut plus difficile à suivre, parce que j'étais également étranger à son urbanité, et loin du goût des plaisirs de la table; Lafontaine, Grécourt, Vergier m'auraient gâté, parce que n'ayant aucune connaissance en littérature, et m'en rapportant aux préfaces des éditeurs, je les croyais parfaits ; je ne savais pas distinguer les vrais modèles. Mais enfin, j'en revins à Racine, qui se rencontra par hasard un soir sous ma main. La première pièce que je lus, ce fut la Phèdre, J'avais ouvert le livre, sans dessein : la dernière pièce me frappa ; je ne connaissais que Phèdre, le fabuliste, et je fus curieux. Je vis ces vers :