‹ Monsieur Nicolas; (volume 5)Chapitre 1 sur 9 · Monsieur Nicolas; · texte numérisé non relu

Monsieur Nicolas;

Hélas! j'étais condamné par le Sort à ne jamais disposer de mes enfants, pas même de celles que toutes les lois m'avaient soumises; excepté de Zéphirel de cette fille céleste, sujet éternel de larmes... Hé! comment i'eussé-je donc aimée, si elle m'eût été donnée par Colette; si, conservée pure?... Mais son âme l'était, et ce corps charmant, enseigne de sa belle âme, l'était redevenu!...

Je couchai à Sens; le lendemain, j'allai seul à Auxerre. J'avais résolu de m'informer de Colon\be X I

à Joigny : je ne le fis pas ; mes lèvres ne voulurent pas s'ouvrir, lorsque j'entrepris de parler à l'hôtesse. Arrivé à Auxerre, au lieu d*aller chez mes cousins, [e logeai dans la maison de ma belle-mére, à la Mari-nerie, alors vendue, et habitée par un petit aubergiste appelé CUtmard. J'avais environ dix louis, que la dagie Veuve Duchesne m'avait payés sur monlivre de la Famille vertueuse : j'étais riche; j'avais en outre deux habits neufs, des livres, et la première ivresse d'auteur. Je revis avec attendrissement quelques endroits de la ville ; mais j'avais le cœur ulcéré contre ses habitants ; ils étaient déshonorés à mes yeux. Je ne revis pas M. Parangon, mais seulement quelques-uns de ses ouvriers, comme Bourgoin, Clizot, et Rûttot; ce dernier, que j'avais accueilli à Paris, étant prote, me reçut firoidement; je le quittai sans lui dire adieu. Mon frère vint me chercher avec une charrette couverte, et j'arrivai chez ma mère le !«'• Juillet.

Après m'être reposé, la seconde semaine de mon séjour à Sacy fut employée à des partages de nos lots, et même de ce qui devait nous revenir un jour : ce fut notre bonne mère qui l'exigea, pour prévenir toutes diflScultés après son décès. Je m'y prêtai, mais à regret : ces opérations me desséchaient l'esprit; outre que j'avais pris un mauvais genre d'ouvrage. Je travaillai peu, et mal, durant les quatre mois de mon séjour à Sacy. D'ailleurs, rien ne m'y électrisait, comme à Paris; je sentais mon feu se ralentir, et le goût des travaux agrestes me

Tcprendre; et certes, je m'y fasse livré, si j'avais eu un bien su£Ssant : mais je n'avais d'espoir que dans <mes travaux faturs, qui ont été plus de dix ans sans rien produire. Je travaillais dans un colombier vide de pigeons, dont je tirais l'échelle, pour être plus tranquille; je lisais, j'écrivais. Ce qifil y a de singulier, c'est que je fas incapable de travailler au Pornographe durant mon séjour à Sacy. Mais j'y commençai la Confidence nécessaire. Je voulus un jour profiter de la solitude des Lavières, appelées Fourches-l'Êvéque, l'endroit le plus isolé du finage : mais lorsque j'y fas, mon imagination éparpillée au :grand air, distraite, desséchée par les objets présents, par les sites chéris de mon enfance, ne put jamais se recueillir assez pour produire. Je me rappelai seulement que j'avais gardé un jour les moutons dans -cet endroit avec ma sœur l'infortunée Geneviève (i); qu'un verdereau pensa mordre au pied; et je m'attendris, en me rappelant ces temps de ma jeunesse, où nous étions innocents, ma sœur et moi. Je versai des larmes améres, qui farent le premier germe du Paysan perverti; mais il me fat impossible de me •concentrer assez pour travailler. J'ai reconnu que, pour écrire, il ne faut pas une solitude absolue, mais une solitude individuelle, avec la perspective -d'une foule innombrable, qu'on verra, qu'on joindra, ^vec laquelle on conversera, quand on voudra. Voilà

(l) La note [P] p. 381 du Pornographe, seconde édition, «st l'histoire de son malheur, quant au fond.

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pourquoi tant de gens qui vont à la campagne pour travailler s'en reviennent sans avoir fait une page.

Il ne m'arriva rien de particulier, pendant mon séjour à Sacy. Je fus tenté d'aller à Dijon; mais je n'exécutai pas ce dessein : je ne soupirais qu*aprés mon retourâ Paris, que j'effectuai le 28 Septembre.

J'emportais avec moi mes manuscrits, mais je laissais nies livres, espérant que je reviendrais dans un an ou deux. J'avais vu, pendant mon séjour, une fois mes frères de Courgis chez eux, et une fois l'abbé Thomas chez ma mère; je lui lus quelque chose de la Famille vertueuse. J'avais rencontré à Courgis un officier, neveu de M. Jacquot, chanoine de la cathédrale d'Auxerre; je Tallai voir, à mon passage par Auxerre : mais l'air natal m'avait si bien rendu mon humeur sauvage, que je ne pus jamais me résoudre à diner avec lui chez son oncle. J'allai chez mes cousins; le père Servigné n'était plus. Nous le pleurâmes. Je leur laissai un exemplaire de la Famille vertueuse.

Je partis le lendemain par le coche. Le voyage fut triste, excepté le dernier jour, en approchant de Paris, qu'il m'arriva cette aventure que j'ai rapportée dans le Pornographe (Note [J], p. ^jj de la seconde édition). Elle est bien différente de ma rencontre en montant! Tout est varié dans la vie (i)!

(I) On rapportera cette aventure si l'on veut, en réimprimant, et m'y faisant parler en mon nom.

Note de l'Éditeur, — Pour déférer au vœu de Restif^

Arrivé à Paris, j'allai coucher rue Traînée^Samt- Eustache, où était alors le domicile de ma femme.

nous transcrivons ici cette historiette du Pornographt :

« Nous appi'ochions de la capitale, très fatigués et plus ennuyés encore de notre séjour dans un coche renommé pour sa lenteur, lorsque nous fûmes recrutés par deux jeunes personnes assez jolies : la première paraissait avoir environ vingt-quatre ans, et la seconde dix de moins. Cette dernière avait l'air si vive, si hardie, en un TSioX.j\ faite, que malgré la modestie de sa conductrice, elle m'inspira d'abord quelque défiance. Mais ces légers soupçons furent bientôt détruits, je m'entretins quelque temps avec M^^* Lebrun (c'est ainsi que la petite Angélique nommait sa compagne),, et tout ce qu'elle me disait était si sensé, que je pris beaucoup d'estime pour elle. Un jeune homme dont j'avais fait la connaissance pendant le voyage, nous aborda; il fut ravi de l'occasion que je lui fournis de se mêler à la conversation. Pour moi, comme j'occupais une cabane particulière, avec une dame et ses deux filles que je n'avais laissées seules que parce qu'elles m'avaient témoigné vouloir se livrer au sommeil, je quittai M^^« Lebrun et sa jolie compagne, dès que je m'aperçus que les dames étaient éveillées. La conduite de M^i* Lebrun en mon absence fut constamment la même, prudente, réservée. La petite Angélique paraissait d'une impatience extrême d'arriver à Paris ; elle demandait à tout moment si l'on découvrait cette ville. Par complaisance, le jeune homme s'ofirit de la conduire sue le tillac pour la lui faire apercevoir. En l'enlevant dans ses bras, un mouvement vif que fit Angélique plaça la main du jeune homme sur une cuisse élastique et ferme. Pas le moindre mot : la jeune pessonne parut ne faire aucune attention à cette minutie. Nous sommes tous faibles : Angélique, avec son petit air lutin, donnait l'espérance d'un plaisir complet. Le jeune homme hasarde des caresses ; on ne se défend pas : un réduit obscur fut bientôt trouvé, et mon compagnon de voyage cueille une rose... qui n'était pas sans épines. Cependant il se crut le plus heureux des hommes ; en sortant de la voiture, il reconduisit les deux n}rmphes : on lé

Nous déménageâmes presque sur-le-champ, c'est-àdire le 1 5 Octobre, et nous allâmes demeurer rue

reçut dans un appartement fort propre. Il demanda la permission de revenir ; on la refusait d'abord : il pressa ; on donna des si, des mais; enfin on se laissa fléchir.

» L'imagination remplie des charmes de la jeune Angélique, dès le lendemain mon homme se fût rendu chez M^^« Lebrun; mais il crut qu'il fallait attendre quelques jours avant de se présenter. Cependant il ne pouvait s'empêcher de passer plusieurs fois dans la rue où elle demeurait. Le soir du second jour, il était en contemplation vis-àvis les croisées de l'appartement qui recelait le divin Obj'et de ses impétueux désirs, lorsqu'une femme âgée, malpropre, dégoûtante l'aborda; cette mégère lui prit la main : « Mon y> bel amour, » lui dit-elle d'un ton aigre fausset, « voulez. » vous venir chez moi ? je vous ferai voir une demoiselle > belle comme le jour, qui n'a que seize ans. » £t s'approchant de son oreille i « C'est une petite marchande de » modes, qui s'échappe quelques heures ; en vérité, c'est un » morceau tout neuf; venez, mon bel ange, vous serez con- » tent : c'est dans cette maison. » Le jeune provincial crut tout cela ; le souvenir d'Angélique l'échaufïait ; il observa qu'on le conduisait dans la maison où demeurait celle qu'il désirait si fort de revoir. Il suivit la vieille infâme. On ouvre, et le premier objet qui frappe ses regards, c'est M^ie Lebrun, sur un lit de repos. Il allait s'approcher d'elle, lorsque la divinité que la vieille lui avait annoncée vint s'emparer de lui. Le portrait n'avait point été flatté; le jeune imprudent oublia la Lebrun, et suivit la dangereuse enchanteresse. Mais lorsqu'il eut parcouru tous les 'charmes de cette jeune Beauté et satisfait le désir qu'elle avait fait naître, sa curiosité revint. 11 demanda à la jeune fille ce qu'était la dame qu'il avait aperçue en entrant? Elle lui apprit que c'était l'abbesse du lieu. Il s'informa ensuite d'une jeune personne qu'il dépeignit ; on feignit de ne pas l'entendre, mais un demi-louis fit découvrir tout le mystère. — « Madame, » dit la nymphe, « ne laisse parler Angélique à » personne, parce qu'un vieux Pr , qui ne veut que des

Quincampoix, chez P^rw^/,'plombicr de chasse. C'est là que je composai, dans les derniers mois de 1767, et dans les premiers de 1768, là Confidence nécessaire, • le Pied de Fancheite, et que le Marquis de T***, ou V École de la Jeunesse, fut mis au net en partie, c'est-àdire les trois premiers volumes.

Nous occupions le second : vis-à-vis ma fenêtre, était une femme au second de l'autre maison, que

» filles de la première jeunesse, qu'il paye tout ce qu'on » veut, se l'est réservée. Il demeure à quelques lieues de » Paris; toutes les semaines. Madame la conduit à son » château. Cependant, lorsque Madame trouve quelqu'un » dont elle est sûre, et qui veut sacrifier quelques louis, on

» la lui fait voir. En entrant ici, c'était à moi que le Pr

» en voulait ; mais il est si usé, si dégoûtant, que je suis » fort aise d'en être débarrassée. Je me dédommageais sou- » vent, en revenant par le coche, avec quelque joli cava- » lier, des supplices que m'avait fait souffrir le vieux satyre. » Quelle fut la surprise du jeune homme! Il frissonna, en

songeant qu'il n'avait rien omis, et ce vieux Pr ne le

rassurait pas ; il était trop instruit ; il gagna sa chambre garnie fort triste. Il eut néanmoins le courage de venir le lendemain chez la Lebrun ; il lui fit connaître qu'il savait à quoi s'en tenir sur son compte. Il demanda Angélique, en ofirant tout ce qu'on voudrait ; on le refusa ; mais, comme il insistait, on l'assura que le vieux monstre avait corrompu la jeune enfant qu'on lui sacrifiait. Ce fut alors qu'il vit son imprudence ; il sortit rongé d'inquiétudes. Ce n'était que le commencement de ses maux : d'affireux sjrmptômes parurent quelques jours après. Je le rencontrai ; il me fit part de son malheur, et je l'aurais plaint, s'il ne m'eût avoué qu'il avait été assez faible pour suivre la vieille. Cependant je lui ren< dis tous les services dont il avait besoin ; et mes soins, secondés par un habile médecin, eurent un favorable succès Heureux le jeune étranger, si son malheur le rend plus circonspect! »

je trouvais charmante. Je^ne pouvais me lasser de la considérer, dés qu'elle paraissait à la fenêtre; c'était ma Muse, elle m'encourageait au travail, seulement en se montrant; lorsque je parlais d'elle, je ne disais jamais autrement que la jolie dame. On riait, et Agnès Lebégue, ainsi que M">« Pernet et sa mère, se moquaient de moi. Je crus que ma femme avait ses raisons, et je continuai d'admirer ma Belle de vis-à-vis. Sa manière de se mettre était simple, mais pleine de goût! et je me disais souvent : « Comme » tout sied à la beauté ! » Lorsque je remis au net l'Ouvrage aride de VÉcoh de la Jeunesse, je levais les yeux, quand ma plume suspendue refusait de couler, et si je voyais ma jolie dame, le feu circulait dans mes veines; je trouvais sinon la bonté du fond, au moins des épisodes qui avaient quelque mérite.

C'était l'abbé Thomas qui m'avait donné le fond de Lucile. Ce n'était plus un roman, et comme la vérité devenait plus onctueuse pour mon imagination, la vue de mz jolie dame faisait voler ma plume sur le papier. Ce fut cette prétendue Belle qui me communiqua la force d'achever la Confidence nécessaire, abandonnée trois fois, par sécheresse d'imagination. Elle fut, en troisième, la Muse du Pied de Fanchette. Quand tout cela fiit achevé, un jour de fêle, que je me sentais froid, je m'occupai, pour m'échauffer rinjagination, du moyen de voir de près ma jolie dame : je descendis, à l'heure de la messe, et j'allai me mettre sur la porte de l'hôtel Beaufort, par où elle avait coutume de passer, pour aller à la petite

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église de Saint-Leu-Saint-Gilks. Elle descend : je la vois sortir de la maison; mon cœur palpite, et je m'apprête à la dévorer des yeux... Elle approche... Si je l'avais vue inopinément de prés, je ne l'aurais pas reconnue. Elle était laide... laide... à Êiire peurl... Toute mon illusion tomba; le charme de la rue Quincampoix fut détruit (i); je fus obligé d'aller chercher mes Muses au loin. Je trouvai M"« Lévêque, fille de Moreau de l'Hôtel-Dieu, et soieriére vis-à-vis les Innocents, et la jolie Modeste au Soulier rose de la rue Tiquetonne...

On observa bientôt, à la maison, que je ne courais plus à la fenêtre, que je ne parlais plus de la jolie dame : M"^ Pernet, jeune femme d'une grande beauté, que je mettais sans Êiçon au-dessous de mon vis-à-vis, voulut parier que je ne l'avais jamais vue de prés. Je ne dis mot. Une dame Sanie^, autre

(i) J'ai de plus eu occasion d'observer qu'il est quelquesunes de ces femmes, charmantes de dix pas, qui sont très laides de près. Une dame d^ Vîmes, très jolie, avait pour compagne ordinaire une dame Tarade, avec laqueUe assez communément elle faisait des parties séroHnales à l'ancien Palais- Royal. M"** Tarade, de dix pas, avait une beauté piquante, touchante même : une demi-obscurité opérait la même chose que la distance. Les hommes à qui ces femmes n'étaient pas connues, se disputaient souvent à qui prendrait M^M Tarade ; c'était le plus important qui l'obtenait. Mais ensuite, dans l'appartement, aux lumières approchées, il était cruellement déçu ! La prétendue Beauté n'avait pour elle que la forme du visage ; mais du reste, c'était une peau livide et dégoûtante ; M"** de Vimes, au contraire^ était fraîchement colorée, etc.

jolie femme, qui venait alors chez nous, la connaissait : elle me proposa de lui donner la main jusque chez mon admirée. Je refusai : or jamais je n'avais rien refusé à cette femme. « Il Ta vue de prés! » s'écria la jeune Pernet. M°>« Saniez feignit de me bouder, et quand je fiis à travailler, elle alla chez la dame vis-à-vis; elles étaient amies, et elle parvint à l'amener, non chez nous, mais dans l'appartement de M">« Pernet, au premier. Ce fut là qu'on apprit à la dame qu'elle était adorée d'un homme qui demeurait au second : on l'assura que j*en perdais le boire, le manger, le dormir; on la supplia de me dire un mot de consolation. Elle se fit beaucoup presser; enfin, elle y consentit. On me fit descendre, Je vis les dames dans une presque obscurité, à six heures du soir, au mois de Mars. M">* Saniez, qui était très enjouée, et sûre de ma complaisance, exposa en peu de mots les motifs de la grâce qu'on me Ëdsait, de me permettre de descendre, pour voir M"« Ganery la chirurgienne. Elle me dit que je pouvais m'enhardir, que j'avais afciire à une dame raisonnable autant que vertueuse. Si l'on avait vu clair, je ne crois pas que j'eusse pu me prêter à la plaisanterie; mais la presque obscurité rendait à la dame tous les charmes que je lui trouvais à sa fenêtre. Je fis mon rôle : je me mis à ses genoux, et je lui pris la main, que je ne baisai pas néanmoins. Mais je défilai mon chapelet, d'autant mieux que je n'eus qu'à me replacer dans mes anciennes situations. On avait voulu me jouer, m'embarrasser; et çjs fut moi

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qui les intriguai; les trois femmes, en comptant la mienne, ne surent plus que penser. Je ne me suis jamais ouvert à ce sujet, et c'est ici qu'elles verront la vérité, car elles vivent encore aujourd'hui 18 Auguste 1790.

J'étais alors plus pauvre que pendant ma proterie : je mangeais rapidement le produit de ma Famille vertueuse; mon École de la Jeunesse était refusée du libraire; mon Pornographe par le censeur; et néanmoins, je ne me décourageais pas!... Ce qu'il y a de surprenant dans cette Époque de ma vie, c'est que, réellement sans ressource, je n'en étais pas plus triste, pas plus inquiet. Guy ne voulut pas imprimer mon École de la Jeunesse; au lieu de me désoler, je fis Lucile en cinq jours. C'était l'histoire déguisée de M"« Cadelte de Forierre, qui s'en était allée avec un commis de son père, nommé Fromageot, fils d'un tonnelier; on les avait poursuivis et arrêtés à Lille en Flandres; on ramena la demoiselle, qu'on a mariée depuis. On voit que je n'y suis pas l'ennemi de M^« Cadette. J'avais prétendu écrire cet ouvrage dans la manière de Vingénu : mais il faut être soimême, et non un autre, cet autre valût-il mille fois mieux que nous. C'est ainsi que, dans la Famille vertueuse, j'avais voulu imiter M"»« Riccoboni. Je n'ai imité personne dans mes Ouvrages suivants : mais je n'ai commencé à suivre librement ma propre manière, que dans le Paysan perverti. Je ne pus vendre ma Lucile que trois louis, au Juif Valade, qui en tira quinze cents, au Heu d'un mille, nombre con-

venu, afin que j'eusse quelque chose en seconde édition. Il fit pis encore : on le contrefit en province, de son aveu, moyennant un nombre d'exemplaires qu'il vendit à Paris, réservant toujours un petit nombre de ceux que je connaissais, pour me prouver que son édition n'était pas épuisée. Cet homme, suppôt de police, a fait fortune, et il est mort le lendemain!...

La Confidence nécessaire est une peinture de la situation de mon cœur, lorsque, dans ma première jeunesse, j'aimais plusieurs filles à la fois ; ce n'est pas une histoire véritable, mais c'est une situation vraie, et un tableau fidèle. Cette production erotique eut du malheur : elle fiit refusée du censeur, l'abbé Simon; je ne pus d'abord la vendre, et quand j'y fus parvenu, l'intrigant Kolmann, espion de police, non seulement ne me la paya pas, mais il me soutira des exemplaires de trois autres Ouvrages, pour plus de cent écus^ qu'il ne me paiera jamais, puisqu'il est mort insolvable. M. Lebrun fiit le second censeur de la Confidence nécessaire, puis de VËcok de la Jeunesse. M. DeJalaure l'avait été de Lucile, que je voulus dédier à M"« Hus, en reconnaissance du plaisir que sa beauté m'avait donné sur le théâtre; Delalaure alla faire l'empressé auprès d'elle, et l'empêcha d*accepter la dédicace. Voici la lettre qu'elle m'écrivit : « Monsieur! Soye\ persuadé que j'ai trouvé voire Ouvrage très agréable, et que je suis très sensible à Vhonneur que vous voulei me faire; mais vous ne devei pas trouver étonnant que je ne l'accepte pas. Quoique

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très joli, votre roman est d'un genre un peu licencieux, et qui ne permet pas à quelqu'un de connu, de souffrir que son nom soit en tête. Je vous prie de ne pas l'exiger, et de croire que je suis avec considération. Monsieur, » etc. J'avais eu bien tort de penser à M"« Hus poqr cette dédicace, puisque j'en faisais tirer un exemplaire en papier de Hollande pour M"»« la comtesse d'Egmont, au souvenir de laquelle mes deux romans me faisaient croire que j'étais digne de me rappeler. Ce fut donc une grande inconséquence, de ne pas avoir fait la tentative auprès de cette dame, qui peut-être aurait accepté. Aussi, lorsque j'eus envoyé mon exemplaire, je n'eus aucune réponse. J'eus même des inquiétudes. Il existait alors deux hommes très dangereux! Richelieu et Fronsac. J'eus de cruelles nuits (car les jours, mes occupations m'absorbaient) : j'avais donné mon adresse, et je tremblais qu'il ne me vint une sinistre visite du patte-de-velours Dbemmeryl Delalaure, quoique un fou, m'avait rendu un vrai service; ma dédicace était ridicule : mais il avait de la mauvaise volonté. Cet homme était fou, le matin, et ivre l'aprés-midi; on ne savait quand lui parler. Quel censeur!

Le Pied de Fanchette fut l'eôet d'une vive efiervescence : je passais un dimanche matin, en allant voir Renaud, parla rue Tiquetonne; il y avait, au coin de la rue Montorgueil, une marchande de modes, que remplace aujourd'hui le café : j'aperçus une jolie fille, en jupon blanc, encore en corset, chaussée cti bas de soie, avec des souliers roses à talons hauts et

minces, genre de chaussure qui disait infiniment mieux la jambe aux femmes que la mode actuelle. Je fus enchanté. Je m'arrêtai la bouche béante sur le seuil de la porte^ â la considérer (elle me tournait le dos). Enfin, une de ses compagnes l'avertit. Elle me regarda, en rougissant. « Dieu! que vous êtes » appétissante ! » lui dis-je. Je m'éloignai. En chemin, je fis le premier chapitre de l'Ouvrage : « Je suis Vhistorien véridique des conquêtes brillantes du pied mignon d'une Belle, » etc. C'est de la prose poétique. Je mis la main â la plume dés le lendemain. Mon imagination se trouvant un peu refroidie, je sortis, pour revoir ma Muse... Dans la rue Saint-Denis y vis-à-vis la fontaine des Innocents, j'aperçus une femme, dont le pied était un prodige de mignonnesse : aussi était-il chaussé d'une jolie mule d'étoflFe d'or, faite par )e plus habile artiste de la capitale. Je la suivis jusqu'à Téglise du Sépulcre, où elle entra, et je revins chez moi plein de verve ; j'allai en deux jours au XIV« chapitre. Mais ici, j'eus une querelle violente avec Agnès Lebégue. Voici à quelle occasion : il faut reprendre les choses d'un peu haut.

On sait que j'avais mis Agnès, ma fille aînée, pendant que sa mère vendait des mousselines aux environs de Paris, en pension chez la mère de M"« Désirée. Cette dernière l'emmenait souvent dans sa chambre ; Désirée était un peu galante, surtout depuis que son mariage avec M. de Roncy^ était absolument rompu, et qu'elle n'avait plus le vieux Lefort, que la mort venait d'enlever. Elle avait

gardé rappartcment du vieillard, et avait pris une élève, nommée Fanchonnette Giet^ dont l'oncle lui feisait la cour pour le mariage. Désirée et Fanchonnette avaient chacune leurs amants. Un jour qu'apparemment elles étaient occupées toutes deux, il en survint un troisième. Ce misérable était syphiliteux; Agnès était une belle enfant de cinq à six ans; il lui fit des attouchements, sans doute très intimes, on ignore comment. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après son retour chez nous, Agnès fut dévorée par une démangeaison continuelle. On mit des topiques qui firent rentrer l'humeur. Sept à huit mois après, dans le temps où* nous demeurions rue Quincampaix, il survint à l'enËint des pustules sur tout le corps. Elle couchait dans un petit lit à côté de sa mère; la démangeaison la faisait s'agiter toute la nuit : la mère, impatientée, voulut l'obliger à se tenir tranquille ; c'était exiger l'impossible. Elle lui donna quelques coups de verges , qui la firent crier, et qui m'éveillèrent. Je me mis dans une horrible colère. Bouderie de la part d'Agnès Lebègue, qui dura plusieurs jours : c'était son usage, lorsque nous avions des querelles, et je conviens aujourd'hui, que, semblable à la Xantippe, cette furie m'a beaucoup servi par ses humeurs; si elle avait été constamment bonne, je n'aurab pas su la moitié des choses utiles que j'ai mises dans mes Contemporaines et dans mes autres Ouvrages; mais, dans l'occasion où nous sommes, ma verve s'éteignit; l'Ouvrage, qui commençait d'une manière intéressante, con-

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tinué avec les distractions du dépitement et de la colère, fat incohérent, mal ordonné, lardé de remplissages où la mémoire suppléait à l'imagination. Il n'en fat pas moins fait en douze jours; je ne le proposai à aucun libraire ; M. <& CrébilUm fils en fat le censeur, et je l'imprimai pour mon compte au mois d'Auguste suivant, aidé par le petit Théodore, dont il est parlé dans le Paysan et dans Iz Jolie Blanchisseuse{i); c'était un apprenti, dont on me laissait disposer...

Après avoir achevé la composition rapide de cet Ouvrage de goût, je mis au net la Confidence nécessaire, puis la Lucik ; je repris le Pied de Fanchette. M. de Sariine, à la Confidence nécessaire^ avait entendu la Confession nécessaire^ et il m'avait donné pour censeur un abbé Simon, bibliothécaire du comte de Clermont, prince. Il n'était pas possible qu'un abbé approuvât un roman aussi gaillard. Je le lui présentai moi-même, comme étant mon domestique; nous parlâmes de moi fort librement la seconde fois, et je me desservis sans le vouloir. L'abbé renvoya mon manuscrit à Marin, secrétaire de la Librairie, dans l'intention de le faire supprimer; mais ce censeur de la Police me le rendit bonnement, en me conseillant d'y faire les changements convenables. Je n'ai jamais eu qu'à me louer

(l) C'est la 163* des Contemporaines : Nouvelle délicieuse par son honnêteté, la vérité des mœurs, et un certain charme romantique.

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•de Marin : c'était un homme un peu brusque, un peu Arabe, mais obligeant envers les pauvres diables tels que j'étais, et je lui dois de la reconnaissance. On l'a fort maltraité ! il est un des cinq personnages dont j'ai entendu entendu dire beaucoup de mal, et <ians qui je n'ai vu que du bien ; les voici : Marin, Mairoherty la Reynièré fils, Beaumarchais, et Pelletier ■de Mor fontaine. Le public est parfois un juge bien partial! il se décide sur des ouï-dires, occasionnés par des ennemis secrets.

On imprima en Mai la Lucile. Les trois louis que j'avais reçus vinrent fort à propos ! Le marchand Moulins avait été absent tout Thiver; il reparut, et il fallut lui céder ma chambre, le loyer étant sur ^on compte. J'allai demeurer dans la Cour d'Albret, chez ces hôtesses, dont Taïeule, la mère et les deux filles ne voulaient chez elles que des gens extrêmement rangés; et pour qu'ils le fussent, elles se <:hargeaient de leur rendre la sagesse facile : on avait d'abord la grand'mére, femme de cinquante ans, très firaiche., malgré ses travaux ; ensuite la mère, •qui en avait trente-cinq, puis la fille aînée, âgée de 4ix-huit, enfin la cadette, jeune tendron de quiiBe •ans alors. Les trois louis que me donna Valade me nourrirent pendant quatre mois, à moins de vingt firancs chacun : je prenais, chez Guillaumot, traiteur- ^argotier, qui avait deux filles charmantes, un ordinaire de sept sous, qui faisait mon dîner et mon souper; je buvais de l'eau, et je mesurais les mor- •ceaux de mon pain de six livres, de façon qu'il me

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fit la semaine. Une chose singulière, c'est que je n'eus pas d'indigestions, tant que ce régime dura, moi qui avais un très mauvais estomac depuis 1764! J'allais voir quelquefois un de mes anciens confrères du Louvre y appelé Manger; c'était un homme â son aise, et sans enfants, qui vous forçait à manger, dès que vous entriez chez lui. Mal nourri à l'auberge, l'odeur d'un bouilli bourgeois excitait en moi le plus grand désir d'en goûter; je sentais une sorte d'épuisement de besoin : et cet homme, qui donnait â tout le monde, qui cent fois m'avait contraint â me mettre â table, ne m'offirit pas une seule fois sa soupe dans le temps de ma détresse, qu'il ignorait !

Je commençai l'impression de la Fanchette au mois d'Auguste, comme je l'ai dit; F. -A. Quilîau me devait encore les quatre cents livres ; cette somme fut destinée à l'impression. Edme Rapenot le libraire, le même que j'avais connu à Auxerre, et à Paris chez Claude Hérissant, répondit pour le papier, à condi* tion qu'il serait payé sur le 'premier produit de la vente. Je fis la composition à la casse, travaillant du matin au soir, et rectifiant mon Ouvrage autant qu'il était possible... Je mis en vente à la Saint* Martin^ en même temps que Valade publia Ludle. Fanchette st vtndit rapidement; les frais rentrèrent en trois semaines, et Rapenot fut payé. Je vendis alors mon manuscrit de la Confidence à Kolmann, et je l'imprimai comme l'autre, avec Théodore.

Ce fut pendant l'impression de cette dernière production qu'Edme Rapenot me fit le récit attendris-

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sant d'ua père riche qui avait fait Taumône à sa fille naturelle, sans la connaître. Ce beau trait alluma mon imagination, et me fit composer à Timprimerie même, et sur une casse^ la Fille naturelle^ en deux Parties, qui ne me prirent que six jours, tant* la composition que la mise au net : chef-d'œuvre de célérité, peut-être chef-d*œuvre de pathétique! Sans bruit, sans annonces, ce petit Ouvrage, après quatre éditions rapidement vendues, m'a encore fourni deux des meilleures liouvelles des Contemporaines : la Sympathie paternelle, et la Fille reconnue* Cest la première fois que je me suis attendri en composant. On jugea cette production, comparée à la Fanchette, et Ton me dit : « Le Pied de Fanchette ») se vendra plus rapidement; la Fille naturelle plus * longtemps. » Ces deux Ouvrages ont eu un succès égal, et le même nombre d'éditions ; mais le Pied de Fanchette n'a pu entrer dans les Contemporaines.

Je quittai la Cour d'Albret à la fin de l'année ; Edme Rapenot me logea au cinquième, dans le Collège de Presle, qu'il avait à bail. Je me trouvai là entre les quatre murs, sur un lit de sangle, le peu que nous avions de meubles étant resté pour Agnès Lebègue. J'étais gai, laborieux, sans autre ambition que celle de publier un Ouvrage capable de me faire une réputation, et que l'estime publique fît lire à Rose Bourgeois. J'avais, pour toute connaissance en littérateurs, Progrès, aussi pauvre que moi, aussi désintéressé, aussi avide de gloriole, mais plus intrigant, lié avec Audinot, dont il devint le souffleur,

et qui lui payait des scènes épisodiques pour ses Comédiens de bois; ayant de plus le front et le désir d'emprunter. Il est certain que ma manière d'exister et de travailler était la meilleure; mais alors elle ét^ la plus désavantageuse. Le petit homme avait des dîners, des petites actrices pour ses plaisirs, des billets des Italiens, etc. ; aussi Progrès se moquait-il de moi, et s'enorgueillissant de l'esclavage où le retenaient les baladins du Boulevard^ il se prévalait de ce qui aurait dû le faire rougir : il ne voyait pas qu'il perdait son temps avec eux, ou que s'il travaillait, leur société , le genre d'occupations qu'ils lui donnaient, frivolisait de plus en plus son esprit déjà superficiel. Il y parut bien, par sa poétique de Y Opéra bouffon, par sa Capucinade, par ses Mille et une folies, et par son Ainsi va le monde, qu'il composa durant sa soufflure chez Audinot, et une prison de trois semaines au Châtelet.

J'achevai l'impression de la Fille naturelle au mois d'Octobre 1768. J'avais toujours le manuscrit au net, moins la IW^ Partie, de mon École de la Jeunesse; je n'eus pas le courage de la finir. Je mis en ordre le Pornographe, et je m'arrangeai avec le nommé Michel, compagnon chez F.-A Quillau, pour l'imprimer à fi'ais communs. Mais laissons un instant mes Ouvrages, pour dire un mot de ma situation intérieure, à dater de ma vive passion pour la belle Rose Bourgeois.

La veille de la nouvelle année 1766, quinze jours après que le père de Rose m'eut écrit la lettre que

SEPTIÈME ÉPOQjUE — 1 766-68 21

j'ai rapportée, je fis relier quatre Almanachs, un des Muses, et trois autres des plus intéressants, que j'envoyai à M. Bourgeois, par mon Théodore, qui laissa le paquet, comme je le lui avais recommandé. Ce présent n'agréa pas; on me le renvoya sous Tenveloppe de Vabbé Boulemiers, au Collège de Justice, adresse que j'avais précédemment donnée, et je revis mon paquet, avec ce mot singulier, mais auquel j'aurais dû m'attendre, ne m'étant jamais présenté chez M. Bourgeois, par l'excellente raison que je ne le pouvais pas :

« Si M. de la Bretonne est un homme présentable, pourquoi ne s" est-il pas hasardé lui-même? s'il ne Vest pas, en vain s' efforce-t-il de vouloir nous rendre des hommages, »

Je fis à ces quatre lignes une réponse de huit pages, qui me tint toute la nuit: je l'envoyai par mon Théodore, et depuis, je n'ai pas eu de nouvelles de cette famille. Mais un dimanche, je rencontrai M. Bourgeois avec un de ses amis, vis-à-vis la rue des Boucheries 'Honoré^ tout [prés de sa maison; il parlait de moi, ce que je compris par ces mots qu'il répondait à son ami : « Nb«, c'est le prote. » Il lui avait sûrement dit que j'étais imprimeur; l'ami avait demandé si j'étais maître, et M. Bourgeois répliquait que j'étais leprote. Une autre fois, passant devant la boutique, après le mariage de M"« Rose à Versailles, et celui d'Eugénie avec un marchand, à qui M. Bourgeois avait cédé sa maison, j'y jetai les yeux; le mari d'Eugénie accourut, et me demanda : « Qu'y a-t-il

» pour votre service? » Je passai, sans lui répondre. Je n'ai jamais revu M*^ Rose. Mais j'ai revu sa sœur Eugénie en 1778, dans une situation qui m'a fourni le sujet d'une Nouvelk (i). Elle tenait son mari pardessous le bras ; un autre jeune homme les accompagnait. Ils entrèrent tous trois dans la maison, autrefois l'hôtel du Saint-Esprit y où j'avais demeuré, avec Boudard et Chambon, et je m'aperçus qu'ils occupaient une chambre au quatrième. Je m'informai. On me dit que ce petit Parisien avait tout dissipé, ce qui l'avait conduit â faire une faillite complète; mais qu'Eugénie avait sacrifié sa dot de . cinquante mille écUs, pour payer les créanciers. Elle n'avait pas d'enfants ; et peut-être la fille de M. Bourgeois eût-elle fait le même sacrifice, quand «lie en aurait eus. Je fus très affligé de cette nouvelle! et j'aurais voulu pouvoir être utile à la sœur de Rose, à l'aimable Eugénie, encore jolie, et dans la détresse. Je l'ai rencontrée une seconde fois en 1781 ; elle venait de la boucherie et elle apportait la viande elle-même. Je n'osai lui parler; mais je m'en suis toujours repenti. Je nie promets de réparer ma faute, si je la revois. Je n'ai pas entendu parler de M"« Rose; mais je conserverai pour elle, jusqu'au dernier soupir, les sentiments de respect et de reconnaissance exprimés dans la ly Contemporaine.

Ce fut en 1768, au mois de Novembre, que mon ami Boudard succomba enfin à sa maladie de poi-

(1) Voyez la 2y Conttmporame,

SEPTIÈME ÉPOaUE — I768 2$

trine, environ dix ans après la mort de mon ami Loiseaa. Boudard de la Grenouilliére n'a jamais épousé M"« MenUlle, quoiqu'il eût pour elle la plus grande estime, et que Renaud l'en pressât. Ils avaient cependant une fîlle, qui depuis s'est distinguée dans la carrière du théâtre, sous le nom de Nibautanis (a), mais ils ont apparemment pensé qu'elle n'avait pas besoin du titre de fille légitime pour briller sur la scène. Boudard n'avait pas testé, n'ayant que du mobilier, qu'il donna. Il était censé chez son amie, â qui tout appartenait. J'étais alors très occupé, faisant tout moi-même, la copie et l'impression, et les minutes m'étaient précieuses; j'étais d'ailleurs commandé par la révision des tierces, la difficulté de mes nombreuses corrections, etc. : je négligeai un peu l'amie de Boudard, quoique je l'aimasse tendrement. Elle m'en voulut, et je la perdis de vue, ainsi que sa fille, que je n'ai revue qu'en 1789, â souper chez un acteur du Théâtre-Italien.

C'est à la fin de cette année que je fis par le moyen du jeune Martinville^ parent d'Agnès Leb^e, la connaissance d'une jolie personne, qui me prit quelques demi-journées. C'est Élise Tulout. Nous ne nous liâmes pas d'abord, à cause de l'aventurette qui va suivre ; mais nous sommes destinés à former une liaison suivie, et la jeune Élise Tulout (la même que le beau-frère de M"« Ursule Meslot

faj Saint-Aubin. r^, de l'Éd.J

24 ly^S — MONSIEUR NICOLAS

m'avait présentée presque enfant, à la Porte du Pont, le jour de mon couronnement en 175$), doit faire une des dix Époques de ma vie. Je vais les remettre ici, telles que je les ai placées, cette même armée 1790, dans la Semaine nocturne, petit Ouvrage qui fait suite aux Nuits de Paris, p. 1 5 5 :

A six ans, Agathe Tilhien; à dix, Marie Fouard; à quatorze. Jeannette Rousseau; à dix-huit, Madame Parangon; à vingt-deux, Zéphire; à vingt-six, je me mariai, puis j'eus Nicard; à trente, Rose, la céleste Rose Bourgeois; à trente-quatre, Élise; i trente-huit, Louise. . . Louise et Thérèse; à quarante-deux, Virginie; à quarante-six, Sara, qui m'eôraya et prolongea l'intervalle de deux ans; à cinquante-deux. Félicité, fille délicieuse, coquette, mais décente ; à cinquante-six, Filette; à soixante, la même... C'est une grande singularité que cette suite de quaternaires, qui ont partagé ma vie, en dix parties égales, en mettant Marie Piôt pour mes premières années. Mais qui prendrai-je pour les dernières ? Je suis au bout, mon âme est éteinte, et je ne vois rien qui puisse la rallumer, quoiqu'une femme m'ait hier, 18 Auguste 1790, causé une sensation. Elle demeure à la première porte cochére, rue Honoré, prés celle du Roule {1).

Après mon retour de Sacy, et ma demeure dans

(i) Aujourd'hui 25 Avril 1791, je pense que la jolie Filette, horlogère, rue Honoré, près celle à! Orléans, sera

SEPTIÈME ÉPOaUE — J768 25

la cour à'Albret, je me mis en pension chez la bellemère de Théodore, à quatre livres dix sous par semaine. Théodore m'apportait mon dîner tous les jours ouvrables, et j'allais manger chez la belle-mère tous les dimanches et fêtes. Il avait une sœur, appelée Manon, que la bonne femme, qui avait épousé feu leur père, parce que la mère de ces deux enfants était son amie, traitait avec autant de bonté, suivant son pouvoir, que la Bonne Baron en marquait, à Auxerre, à Madeleine etâ ses sœurs... Il est donc encore des excellentes femmes, même à Paris î ... Je trouvais le plus grand plaisir à me voir avec cette bonne belle-mère et ses deux enfants ; Agnès Lebègue était occupée de sa vente de mousselines, et Edme, mon débiteur alors, pour des FanchetU, avait mis ma fille aînée chez une dame Germain, son amie, carré Sainte-Geneviève, où on la guérit de ^a maladie de la peau dont j'ai parlé. C'était une femme bien extraordinaire que cette dame Germain! Elle avait deux filles : une, laide comme elle, et une charmante, alors âgée de quatorze ans (il en sera question dans la suite). J'avais toute la confiance de la mère Wallon: je devins amoureux de sa petite belle-fille, à laquelle je montrais à écrire les dimanches, après le dîner. Je formai cette enfant avec beaucoup de facilité; son frère m'aimait et me respectait; Manon prit les

mon dernier goût. Sans elle, ce serait JEdhl Togirém faj^ fille du libraire, quai de Voltaire,

(a) Adèle Mérigot. (N. de VÈd,)

mêmes sentiments, avec plus de tendresse : cette petite orpheline s'attacha vivement à moi (1); c'était une joie vive et naïve, lorsque je paraissais. Elle avait une amie, appelée Colette, grande et jolie fille, blanchisseuse comme elle, et qui venait quelquefois lui aider; Manon lui rendait la pareille. Elle fut des leçons que je donnais à ma petite élève, car Manon, quoiqu'elle eût seize ans, paraissait une en- &nt de onze à douze par la taille et l'air du visage. Ces deux jeunes filles étaient la candeur même; elles y joignaient une pénétration peu commune. La bonne Wallon préservait sa belle-fille des insinuations dangereuses des ouvrières, en la tenant toujours auprès d'elle, et la tante de Colette en agissait de même : on ne les laissait libres qu'ensemble, ce qui faisait qu'elles s'aimaient tendrement. Rien ne m'aurait été plus facile que de triompher de leur innocence! Un dimanche, après avoir écrit, nous jouâmes à cache-cache, nous quatre, les deux jeunes filles, Théodore et moi. Caché avec Colette, je ne pus résister à l'envie de l'embrasser vivement : loin de se défendre, elle se prêtait à mes caresses, et comme j'avais les sens fort inflammables, mes principes m'abandonnaient. Colette ne faisait pas la moindre difficulté. Je m'arrêtai de moi-même, en rougissant de mes écarts, et j'en pris occasion de lui donner quelques avis : — 0^ Croyez-vous, » dit-

(i) On sait que c'est Manon Wallon qui m'a fourni le sujet de la 63« Çonttmporaine.

elle naïvement, « que je l'aurais souffert de la part

» d'un autre? Mais de vous, tout ce que vous vou-

» drez. Vous êtes le maître et Tami de Théodore,

» qui vous aime comme ses yeux, et qui sera un

» jour mon mari , et qui m'a dit comme ça qu'il

y> n'était pas jaloux que de vous seul; qu'il vous

» verrait couché avec sa maîtresse , sa femme ou sa

» sœur, qu'il le trouverait bon. Et il me disait en-

» core ce matin, avec attendrissement : « Colette î

» mon maître est malheureux, car il a pleuré du

» chagrin qu'il a de sa femme, et de sa fille, qui est

» malade : console-le, quoiqu'il fasse; car je ne te

» cacherai pas une idée qui m'est venue : c'est que

» si je te voyais enceinte de lui, je t'en aimerais

» mieux, car je serais bien joyeux si j'avais un en-

» faut de lui qui m'appelât son père ! Il aurait un

» jour de l'esprit, comme mon maître, et cela ferait

» honneur aux Wallons, qui ont toujours été un peu

» bonasses. » Voilà ce qu'il ma dit. Ainsi, ne vous

» gênez pas; car je pense tout comme lui là-dessus.

» 11 n'y a jamais eu de garçon d'esprit dans la fa-

» mille des Borel, dont je suis, et vous me feriez

» plaisir. » Je fus très surpris de ce langage ! car je

sus qu'effectivement Théodore Tavait tenu. Tel était

l'attachement que j'avais inspiré à cet enfant, qu'il

me regardait comme les Manichéens regardaient leurs

élus. C'était ainsi que Gaudet m'avait considéré;

j'aurais pu, si je l'avais voulu, abuser cruellement de

l'idolâtrie de ces êtres dévoués. Cependant je n'em-'

ployais aucun des moyens de Mesmer, indignement

calomnié par Tbourei (car il semble que les médecins de la Faculté soient les ennemis nés de toute découverte utile ; ces hommes se font un jeu de les combattre ; à table, en vidant les bouteilles, ils se promettent de pulvériser l'inventeur respectable d'un remède, et ils tiennent la gageure, souvent contre leur propre sentiment. Ce Thouret, d'ailleurs, est un homme très médiocre, à tous égards ; c'est un esprit superficiel, comme l'abbé Auherty son digne écho. [Nota : j'ai su depuis que Mesmer était un fripon; mais Thouret l'avait jugé sans examen.)

Quant à Manon, elle m'était encore plus dévouée que son fi-ére, à qui j'avais montré à travailler, et qu'elle aimait autant qu'elle en était aimée : c'est-àdire comme s'aiment des orphelins qui ont l'âme belle... Un dimanche, nous étions seuls à table, à écrire, Colette n'était pas encore arrivée. Je dis à Manon : « Vous êtes bien aimable I tout ce que je » vous dis est reçu d'une manière qui m'enchante : » vous avez un excellent caractère ! — Nom, » me répondit-elle, en se penchant dans mes bras, a je ne » vaux pas mieux qu'une autre ; mais mon frère » nous a donné de son maître une idée, qui fait » que nous vous aimons plus que tout au monde, » Colette et moi. » Ma réponse fut un baiser sur sa bouche ; — Ha I » me dit-elle, « mon cher maître, » ne me baisez pas comme ça. — Pourquoi ? — » C'est que je n'ose vous le rendre. — Rendez-le » moi, je vous en prie. — Ce n'est pas assez res- » pectueux. — Si ; je le trouve tel. >> A ce mot.

SEPTIÈME ÉPOaUE — I768 29

elle m'en donna trois ou quatre, qui faillirent de lui coûter son innocence. Mais Colette entra, qui vit le dernier baiser. Elle sourit, et vint auprès de moi. Je crus qu'il fallait lui en faire autant, pour ôter de son esprit des soupçons désavantageux à Manon. Elle me le rendit, comme elle, sans me faire d'excuses de la liberté.

Théodore, qui savait lire et écrire, faisait les mémoires de sa belle-mére dans une autre chambre. Il entra, dans un moment où j'embrassais les deux amies, en louant leur écriture; car elles s'appliquaient extrêmement. — « Si vous voulez que je » les aime encore davantage, » me dit-il, « aimez- « les beaucoup... »

Cet agréable passe-temps embellit ma vie, dans le temps où j'étais dans la plus profonde misère, en 1768; car tout ce que produisait la vente de mes livres allait à Edme Rapenot pour le papier, et pour la pension de ma fille. Kolmann ne me payait pas; mais Edme Rapenot me donnait six fi*ancs par semaine, qui suffisaient à toute ma dépense, le blan-^* chissage compris. J'ai dit qu'Edme me logeait au Collège de Presle; mon loyer faisait partie de ses frais d'avance, avec le papier d'impression, et les six livres par semaine. Je donnais quatre livres dix sous de pension : il me restait trente sous; je payais une bouteille à dix à notre dîner le dimanche : il me restait vingt sous ; .trois sous pour une chemise, un sou pour un col : il me restait seize sous ; j'en dépensais encore quatre, et j'en épargnais douze

par semaine, pour le besoin, ou pour aller quelquefois au spectacle. C'a été le temps de mg vie où j'ai été le plus à l'étroit, excepté les trois mois de mon séjour à Paris, à mon retour de Dijon.

Il faut l'avouer ici: j'eus le bonheur de respecter l'innocence de Manon; mais Colette... Ce fut elle qui me provoqua, et je suis très tenté de croire que ce fut à la sollicitation de Théodore, qui ^ l'épousa grosse, et qui l'a si tendrement chérie, quoiqu'elle lui ait déclara devant moi que c'était de mes œuvres (ce fut son expression), que je suis presque sûr qu'il avait fait de cette complaisance une condition de son mariage (i)... Je ne sais

(i) En réfléchissant sur les causes de dévouement que Théodore avait pour moi, je crois que la principale vint d'un commerce épistolaire, que j'avais avec Sœur Sainte- Théodore^ religieuse au Précieux-Sang^ rue de Vaugirardy sa marraine. Cette bonne recluse lui parlait de moi dans les termes les plus avantageux : ce qui fit alors une impression très forte sur un jeune homme naïf, ignorant, et d'un état > peu élevé. Si Ton examinait les succès de certains chefs de secte, et même de quelques philosophes, on verrait que les premiers sectateurs de Mahomet, des autres inventeurs de religions, de quelques instituteurs monastiques^ etc., ont eu pour cause principale l'attachement personnel qu'ils inspiraient à des disciples enthousiastes. Avec un peu d'adresse, et des vues que je n'avais pas, Gaudet et Théodore auraient

assassiné, si je leur avais prescrit de le faire O dédale

du cœur humain ! Ces mêmes hommes m'eussent fait des

prosél3^es parmi les gens simples, plus facilement encore ; on parie mieux pour un tiers que pour soi-même; et cent ans

plus tôt, j'aurais pu bouleverser l'État Rien ne doit

surprendre dans certains succès : ils furent l'efiFet de la sympathie pour un fourbe ambitieux, je ne le fus jamais.

SEPTIÈME ÉPOaUE — 1769 31

comme les geas du monde envisageront un trait de ma vie aussi extraordinaire : ce qu'il y a pour moi, c'e§t que je puis protester que Théodore a toujours été incapable de bassesse ; que sa femme est la plus honnête qu'il soit possible d'imaginer ; qu'ils s'adorent encore aujourd'hui, après seize ans de mariage; que le fils aîné est chéri du mari et de la femme, ainsi que de Manon, qui fait la meilleure et la plus l;ionnête petite ménagère* de son quartier, depuis deux ans ; que jamais on n'a vu que de la vertu dans ces deux ménages. Toute la conduite extraordinaire qu'on vient de voir, était T effet de l'enthousiasme que j'avais causé à Théodore, et que le succès de ma Fanchette et de la Fille naturelle avait rendu plus entier. Ce qu'il y a de certain encore, c'est que j'aurais tout obtenu de Manon, si je l'avais voulu; qu'elle pleura beaucoup, avant que de se déterminer au mariage, en 1772; qu'elle vint cinq à six fois seule dans ma chambre, au Collège de Presle, et que depuis son mariage elle n'a pas mis les pieds chez moi. Je dis à son frère de lui demander un jour pourquoi je ne la voyais plus? — « Dis à ton maître et le mien, qu'il n'est pas fait » pour avoir le reste d'un autre. »

Je quittai ces aimables enfants en 1770, après un cruel accident, dont ils m'eussent préservé, deu;c ans avant le mariage de Manon, et un an après celui de Théodore. C'est une des plus grandes fautes que j'aie faites, que d'abandonner ces trois êtres aimables. Mais je n'étais pas tranquille, ayant une femme et

32 1769 — MONSIEUR NIcbLAS

trois en&nts, en y comprenant Elisabeth, qui vivait encore. Agnès Lebégue n'avait pas encore eu visiblement avec moi de ces torts qui ne se pardonnent jamais, et dés qu'elle paraissait le désirer, je revenais auprès d'elle. Toutes les fois que je m'en éloignais, c'était à sa sollicitation, et par des raisons qu'elle me faisait trouver bonnes. J'avais perdu mon ami Boudard, mais il m'en restait deux autres, Renaud et Gaudet. Le premier, depuis la perte qu'il avait faite de M"»® Deschamps, était triste, sévère, ^t me prêchait sans cesse la régularité. Cependant, au lieu d'être un Aristarque dur, il était presque admirateur de mes Ouvrages, il en était le prôneur, et quand le Pornograpbe parut, il vint m'embrasser, en disant : ce Enfin, voilà donc un livre, et non » plus une brochure (i). » Il pleurait en lisant la Fille, naturelle, et s'écriait : « O Loiseau! où » es-tu? » Il riait et pleurait, en lisant Fanchelte; la Confidence nécessaire lui plut. En un mot, cet ami, qui ne me flattait pas, me montrait aussi la douce indulgence de l'amitié. Défiez-vous de toute critique trop sévère ! elle marque la haine!... Mais il était extrêmement porté pour Agnès Lebègue, et ce fut un malheur, pour elle et pour moi! Si nous nous fussions séparés alors, nous en aurions mieux valu tous deux.

Quant à Gaudet, il vivait tranquille, heureux avec Manon : il avait quitté toute idée de libertinage. On se rappelle q'une parente de Manon, restée dans le matrullage, nous avait enlevé la fille de

SEPTIÈME ÉPOaUE — I769 33

Zéphire, qu'on m'avait dit morte. Ce fut à cette époque que je la retrouvai, par un effet du hasard. La mère de Colette était blanchisseuse de la plagiaire; on lui vola du linge, et la parente de Manon vint faire un grand bruit! Zéphirette était avec elle. Celte enfant, âgée de treize ans, causait avec Colette et Manon, qui louaient sa figure, et la plaignaient d'avoir une aussi méchante mère. — « Elle ne l'est » pas ! » dit la jeune fille, « je le sais de ma nour- » riciére. Je suis fille de Monsieur Gaudet, marchand » confiseur. » Les deux jeunes filles me répétèrent ce mot. Je pris l'adresse de la Guérin, cette parente de Colette, et nous y allâmes, Gaudet, sa femme, sa sœur et moi. Manon fit tout avouer à sa parente, reprit sa fille; et Gaudet l'ayant supposée â lui, comme on l'a vu, elle est devenue son héritière. Il la mit, en quittant la capitale, chez Victorine, fille de M™« Guisland, mais à mon insu... On verra, en 1775, comme elle fut mariée.

Ce fut alors, qu'ému de tout ce que je voyais, je retirai ma fille Agnès de la pension; je la réunis avec sa mère, et j'allai manger chez Agnès Lebègue, alors sédentaire à Paris, depuis le retour de Moulins à Mâcon, Elle avait encore quelques marchandises; je lui donnai des efiets sur Gauguery, libraire, acquéreur du reste de ma Fanchette : elle en acheta le ménage d'un peintre, domicilié dans la rue de la Vieille-Boucleriey maison de Valeyre l'aîné, imprimeur, et occupa son logement... Mais revenons ici sur nos pas.

J'en étais à Timpressioii du Pornographe : je vais conduire l'histoire de mes Ouvrages jusqu'au mois de Mai 1770 ; je reprendrai ensuite celle de ma conduite avec Agnès Lebégue, depuis l'arrivée du marchand Moulins, qui avait fait un voyage dans son pays, jusqu'à l'absolu départ de cet homme.

Ce fut au commencement de 1769, après l'impression de la Fille naturelle^ que je m'occupai sérieusement du Pornographe. J'avais été libertin avec Gaudet, comme on se le rappelle; j'avais connu la mère de Zéphire, Aurore, l'Alsacienne Bathilde, Sailly, la fille du Jeu de boule, la Macé, Sara Krammer, la Piron, etc., etc.; j'avais des connaissances suffisantes des abus, des inconvénients, des mœurs de ces femmes, et des moyens les plus efficaces pour mettre de Tordre dans le désordre, en dépit des inspecteurs de Police, très intéressés à ce que les abus continuassent. Je n'entrerai pas ici dans le détail de ce que renferme un Ouvrage dont il existe plusieurs éditions, et qui est entre les mains de mes Lecteurs, Je dirai seulement que c'est peut être, de tous les projets moraux donnés au Gouvernement, le plus utile et surtout celui qui demande une exécution prompte (i). Au bout de trois mois de travail, sur mon ancien manuscrit, qui fut entièrement refait, l'Ouvrage fut redonné à

(i) Sa Maj. Imp. Joseph II l'a bien senti, puisqu'il en a ordonné l'exécution à Vienne, atù rapport de la Gazette de Leyde, Décembre 1786.

SEPTIÈME ÉPOaUE — I769 35

la censure : un Philippe de Prélot le refusa encore. J'obtins, par le crédit de Valade, M. Marchand, qui le parapha, et en rendit au Lieutenant de Police de Sartine un compte avantageux. On imprima en Avril, Mai et Juin. Mais à l'instant de mettre en vente, F.-A. Quillau, par le conseil de Domenc, mon successeur, alla faire des observations au Censeur, qui fut prêt à révoquer son approbation; ainsi peu s'en fallut que la sottise de deux hommes, F.-A. Quillau et Domenc, n'empêchât la publication d'un Ouvrage utile, déjà imprimé, avec douze cents francs de frais. Quillau et Domenc, qui n'étaient que mes copistes, et non mes censeurs, n'avaient qu'une demande à me faire, celle de l'original bien et dûment paraphé; mais ni Quillau, ni aucun des XXXVI ne savaient leur métier à Paris : ces gens se croyaient les maîtres des gens de lettres, dont ils sont tout au plus les secrétaires. M. Marchand entendit raison, à l'aide de M. Pasquier^ et l'Ouvrage passa. J'avouerai que je n'ai jamais pu regarder depuis d'un bon œil ce F.-A. Quillau, ni son prote (i), qui avaient agi secrètement, comme s'il eût été important pour eux que je ne fusse pas instruit de leurs démarches. Il est arrivé depuis que F.-A. Quillau a fait la fonction d'inspecteur de Po-

(i) Ce dernier est ^ mort le 27 Novembre 1786, ignoblement, comme il avait vécu. Je lui ai dû néanmoins un déjeuner et une agréable matinée avec la jolie M^i» Lallemand cadette, aujourd'hui épicière, vis-à-vis le PuitS'Certain,

lice, en retenant chez lui les éditions des auteurs à qui Ton avait ordonné des cartons, et faisant déchirer lui-même les endroits cartonnés, fonction odieuse, absolument dévolue à Dhemmery, Goupil, Leprince et Henri, L'imprimeur n'est pas l'homme de la Police ; il imprime sous permission ; si l'on fait des cartons, il les imprime et les livre ; sa fonction est alors remplie. Mais la bassesse et la servitude sont la caractéristique de tant d'hommes!

Sorti de l'embarras que m'avait causé l'impéritie de F. -A. Quillau (grâces au bon sens de mon censeur), je m'occupai de la Mimographe, que je composai durant tout l'été de 1769, et que j'imprimai avec Michel, comme le Pornographe : ce dernier Ouvrage se vendait si bien, que le libraire Delalain l'aîné nous dit qu'il ne vendait que de cela, durant l'été 1769. Cependant ce même libraire, pour tout vendre au comptant à des particuliers, et gagner davantage, en refusait à ses confrères, avec lesquels il était en compte, en leur disant : « Bon I cela ne » vaut rien! c'est l'Ouvrage de ce prote! » Comme si un prote devait nécessairement faire un Ouvrage mauvais. C'était une ingratitude odieuse à l'égard d'un homme qui lui procurait sans risques, puisqu'il vendait pour notre compte, un bénéfice de plus de mille écus ! Et voilà de ces procédés de libraires, qui ont si souvent révolté les gens de lettres! procédés qui leur firent prendre, en 1771, le parti de l'intrigant Luneau de Boisgertnain^ qui agissait directement contre l'intérêt de la Littéra-

SEPTIÈME ÉPOaUE — I769 37

ture; procédés qui firent composer à un homme d'esprit, mais dont la tête est mal organisée (M. Fenouillol de Falbaire), son Jvis aux Gens de lettres^ auquel je crus devoir répondre, en 1772 : cette réponse m'attira la haine implacable du commis Desmaroîlesy qui m'a tant fait de mal ! Il arrêta d'abord les Lettres d'une Fille à son Père, où le Contr'avis aux Gens des lettres se trouvait inclus î puis le Ménage Parisien; enfin V École des Pères, le Paysan perverti lui étant échappé. Il me fit aller, pour ce dernier Ouvrage, soixante-douze fois à la Police ! et je ne me tirai de ses mains que par un présent!...

L'impression de la Mimographe me donna des peines infinies! La difficulté de la matière nécessitait des changements, que je faisais moi-même dans les formes composées : je fus ainsi plus de six mois sans gagner un sou, Michel ne voulant pas entrer dans les fi-ais de cette opération. L'homme de lettres, tel associé qu'il choisisse, est toujours lésé par les gens qui ne connaissent pas la difficulté de son travail. L'impression fut achevée au mois de Mars, l'année d'après, et nous mimes en vente après Pâques 1770. Malade alors, comme je le dirai bientôt, je demandai à Michel cinquante écus sur ma part du profit du Pornographe, montant à plus de trois mille livres, et il me les refusa. Je fus si indigné, que je voulus avoir, sur-le-champ, pour ma portion, les quatre cents exemplaires non vendus ; je les cédai à Edme Rapenot, alors solvable, et

il me fit pour quatorze cent vingt-cinq livres de billets, si longs qu'ils n'ont jamais été payés. La Mimographe ne me produisit rien non plus; j'en vendis à Edme Rapenot quatre cents exemplaires; j'en envoyai trois cents à la Société Typographique de Bouillon, ce qui formait ma portion entière; et ces sept cents exemplaires n'ont jamais été payés ! Michel me fit vendre les deux restes de mon édition de Fancheiie et de celle de la Fille naturelle à Gauguery, libraire; et jamais je n'en ai été payé; il me céda en partant pour deux mille trente livres d'effets,de la faillite du même Gauguery, au marc la livre; et le citoyen Leclerc, libraire-directeur, s'arrangea de façon que les créanciers n'eurent pas une obole. C'est assez l'usage de ce Leclerc de frustrer tout créancier de libraire (i). Ce même Michel me fit vendre à Drastoc (a) y libraire, mon Ëcole des Pères en manuscrit à un sou la feuille; et Drastoc ne m'a jamais payé. Heureusement tous ces gens- là me furent procurés par Michel, Edme Rapenot excepté. Mais si Michel avait été juste, ou seulement éclairé

(i) Ce Leclerc est cependant le dieu de la probité dans la Librairie, comparé à Reinruof (6), rue da Hurepoix, puis rue Notre-Dame, Ce malheureux a volé Edme Rapenot de quatorze à seize mille francs ; le double aux créanciers Drastoc (c) et à moi en particulier, tout ce qui restait de VEcole des Pères, à la vente de Drastoc, c'est-à-dire, environ pour deux mille livres de papier à la rame.

{a) Costard. • (N, de VÉd.)

[b) Fournier. (N, de l'Éd.)

(c) Costard. fJV. de VÉd.)

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sur ses intérêts, Rapenot ne m'aurait pas dupé, puisque je n'aurais pas été dans le cas de lui vendre, et Michel aurait fait sa fortune avec moi. Jusqu'à ce moment, j'avais dû à Rapenot; il avait entre ses mains un billet de sept cents livres, tant pour la pension de ma fille aînée chez la Germain, article qui seul formait quatre cents livres, que pour ma propre nourriture; j'avais amorti ce billet, en déléguant à Edme le produit de ma Fanchette. Mais comme je n'acquittais que par petites sommes, il gardait le billet et me donnait des décharges ; cependant ce malheureux billet, laissé entre ses mains, m'a fait perdre seize cents livres en 1778, année de sa mort. Il le présenta aux Consuls, en opposition à ses propres billets, postérieurs, et obtint par le crédit de Leclerc, et par défaut, une sentence de compte à faire; l'arbitrage fut remis à ce Leclerc, qui, sur le vu de mes décharges du billet, devait prononcer l'arbitrage. Mais ce n'était pas l'usage de Leclerc de mettre un de ses confrères dans le cas de payer ; il diflFéra longuement ; Edme Rapenot devint fou, mourut insolvable, et je perdis tout; bien mal à propos ! ne demandant à Edme, mon ancien camarade, que du papier à la rame, - qu'il laissait dépérir. Malgré tous les vols d'un Reinruof(a), d'un Batilioty agioteur, 'd'un intendant du Président de Marigny, prêteur usuraire sur gages, etc., Edme laissait encore pour vingt-cinq mille livres de papier à

(a) Fournier. fN. de VÉdJ

la rame ; mais le nommé Vaufrouard, procureur au Parlement, également prêteur usuraire de six mille livres, a fait tout consumer à la justice, par un accord avec un sien confrère, qui Ta entièrement indemnisé, sur son gain en frais. Je perdis non seulement le produit de ma vente du Pornographe de quatorze cent vingt-cinq livres, mais ce qui me restait dû sur la Mimographe, au moyen d'une autre friponnerie de rhuissier Champion, qui avait mes billets entre les mains, et qui se contentait de faire tous les quinze jours une saisie simulée pour gagner quatre livres dix sous qu'on lui payait sur-le-champ.

Mes deux premiers volumes des Idées singulières étaient achevés en 1770, au commencement d'Avril. Je venais de conclure mon marché avec Drastoc; je travaillais sur VÉcole des Pères, lorsqu'il m'arriva un accident, qui empoisonne les restes de ma vie. J'ai juré de dire la vérité; je dois la dire, et je la dirai. Mais j'interromps la marche de mes travaux littéraires, pour revenir à mes aventures, et parler d'un accident qui devait mettre fin d'un seul coup aux premiers et aux secondes.

J'avais passé les huit derniers mois de 1768 dans la cour dUAlhrei, Dans ce même temps, un petit parent de ma femme, appelé Martinvïïle, alors garçon-marchand, venait me voir. *I1 me parla de sa cousine Élise Tulout, fille d'esprit, qui désirait fort de me connaître, d'après la lecture de la Famille vertueuse. Je m'y laissai conduire. C'était environ quatre ans après la première impression qu'avait faite

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^ur moi M"« Rose; et j'ai déjà remarqué plus haut, que de quatre en quatre ans, j'ai fait une passion. (Je ne sais aujourd'hui, 24 Auguste 1784, ce qui m'est réservé) (i). En entrant chez Élise Tulout, je fus ifrappé de son air fin, spirituel, distingué ; elle avait dix-huit ans environ. Je lui lus le Pied de Fanchette, ^ui ne paraissait pas encore. Elle me fit beaucoup d'observations très judicieuses; malheureusement, l'Ouvrage était imprimé. Il fut convenu entre nous, à une seconde visite, que je lui rendis seul, que je lui montrerais les épreuves de mon premier Ouvrage. Ce furent celles de la Fille naturelle. Notre liaison •se fortifia ainsi. Après un travail long et forcé, j'allais chez Élise qui m'amusait par ses talents, son esprit; elle chantait, en s'accompagnant du sistre; -elle faisait de la musique; nous lisions; nous causions, et 'dans ces entretiens délicieux, nous anato-

(I) Trop de peines m'accablaient ; mais en 1786, juste <[uatre ans après ma dernière rupture avec Sara, le 23 Juillet, j'ai eu un goût vif pour M^i» Félicité Mesnager, Je ne parle pas ici de Mii« Londeau, pour laquelle j'ai, depuis quatorze ^ans, la plus haute estime. J'évite le péril, en fuyant les lemmes qui pourraient me plaire, ou en leur prêchant la vertu, afin de me mettre, par ce moyen, dans l'impossibilité de leur parler d'autre chose... Cependant, je sens que si Vic' ioire Londeau voulait m'écouter, je l'adorerais malgré m©i. Heureusement elle est prévenue défavorablement, depuis la publication du Nouvel Aèeilard, où j'en fais l'héroïne de mon second modèle, et le sort me favorise assez pour que je ne

puisse l'aborder (Je lui ai parlé pour la première fois le

-iô Mars 1787; puis le 2 Juin 1788, etc. C'est aujourd'hui M«« Poulet.)

misions le Cœur humain. Les questions de cette fille de mérite m'ont été très utiles ! elles me forçaient à m'approfondir moi-même, et à sonder ma capacité (i). Élise n'était pas encore incrédule; elle ne l'osait^ mais elle voulait le devenir, par de bonnes raisons : c'est ce qui nous engageait dans des discussions métaphysiques, qui duraient des aprèsdîners entiers ;. elles donnèrent lieu à ces Entretiens du curé de Sacy, qui se trouvent dans cent exemplaires seulement de V École des Pères, Insensiblement la matière se mêlait à l'esprit : Élise aimait passionnément un genre de conversation, celui sur la manière dont elle se comporterait pour rendre heureux son mari. Une chose qui me parut la plus extraordinaire de toutes celles qui me sont arrivées, c'est la manière dont Élise, à cette occasion, voulut me rendre heureux. J'ignore si elle était vierge; mais elle était très sentimenteuse, très tendre ! En parlant de son mari futur (ce que je ne pouvais prendre pour moi, puisqu'elle me savait marié), Élise réalisait presque tout avec moi; j'étais entre ses mains comme une sorte de poupée. Enfin, un soir, à la chute du jour, elle poussa les choses si loin, que, malgré mes principes, je fus très ému ! Je m'attendais qu'une jeune fille repousserait les entreprises d'éun homme marié. Il n'en fut rien. Tout en me

(i) Voyez ses lettres, dans la Malédiction paternelle; ce sont toutes celles â! Élise; je n'ai pas changé un mot. (Voyez aussi le Drame de la Vie, pièce intitulée Élise.)

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disant comme elle voulait être tendre dans ces occasions, Élise se livra, me seconda même avec emportement. Ce fut une jouissance délicieuse... Revenus à nous-mêmes, Élise me dit, sans se troubler : « Voyez comme je serais tendre!... » J'ignorais alors qu'elle m'aimât; je commençais à ne plus aspirer à Tètre... Je ne le saurai que très longtemps après !

Les entretiens d'Élise furent pour moi . un cours excellent, dont j'ai bien profité dans les Contemporaines, en les amalgamant avec ma propre expérience. On a, par tous ces aveux, une nouvelle preuve que je dois presque tout aux femmes; et c'est une vérité que, sans pouvoir jamais être hommes, ce sont elles cependant qui font les hommes, au physique comme au moral.

Je valais alors un peu mieux qu'à présent : j'étais plus vertueux, plus fidèle à mes principes (car la faiblesse qu'on vient de lire était l'effet d'un charme insurmontable); je respectais davantage ma qualité d'auteur (infortunés que nous sommes tous ! l'âge ne nous rend pas meilleurs ! la saison de la force du corps. Test aussi de celle de la vertu ! Si le vieillard paraît plus réglé, c'est une fausse apparence; il n'est que plus faible : un seul moyen le rendrait plus vertueux, ce serait de réaliser le système de mon Antropographe, pour rendre la vieillesse respectable). Un soir, je venais chez Élise, que je voyais deux fois par semaine : je ne la trouvai pas ; je redescendis^ et forcé de m'en retourner, deux larmes me cou-

lérent des yeux... « Des larmes! » m'écriai-je... « des larmes! L'amour voudrait-il me surprendre !.'.- » Retomberais-je dans les tourments que j'ai souf- » ferts pour M"« Rose Bourgeois!... Fuyons! ces- » sons de voir cette fille aimable!... Moi, moi, sans » pain, sans ressources, j'ajouterais à mes malheurs » celui d'aimer!... Adieu, ma chère Elise! (car je » sens que vous m'êtes chère !) je ne vous reverrai » plus!... » Et j'eus la force de ne plus la revoir. Nous nous étions écrit; et nous nous écrivîmes encore par la suite : nous devons nous revoir un jour, en 1772, une seule fois, et lorsque j'en serai parvenu à l'année 1777, peut-être rapporterai-je ua passage de la Malédiction paternelle, qui renferme mon histoire et ma correspondance avec Élise; ou bien j'y suppléerai.

Je dois insérer ici un épisode singulier, mais qui me paraît nécessaire au développement du cœur humain... J'eus pour compositeur, chez F.-A. Quillau, sur VËcole de la Jeunesse, en 1770, dans le temps où je cessai absolument de voir Élise, le jeune Fournier^ fils d'un imprimeur d'Auxerre(^), non celui qui tient à présent la place, mais son firére aîné. Ce jeune homme était assez bien de figure. Comme je travaillais à côté de lui sur mon Ouvrage, nous avions de fréquents entretiens. Ce fils de maître était mieux regardé que les autres ouvriers ; il man-

faj M. Parangon, dont le vrai nom était Fournier.

(N. de VÉd.}

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geait souvent avec F. -A. Quillau, et il y faisait sa partie. Un ami de Quillau était marié depuis le commencement de 1768, c'est-à-dire depuis deux ans, avQcJavote Tarref fa), fille d'un marchand de vin ruiné, dont la très intrigante mère avait trouvé moyen de lui faire épouser sa fille, grande et jolie. Mais nous étions alors dans le fort de notre âge et de notre vertu, F.-A. Quillau et moi : l'ami voyant une fille charmante dont il ignorait la défloraison par un premier entreteneur, ainsi qu'un premier amour pour un clerc de procureur nommé Tohdob (b)y natif d'Auxerre, il se fit un scrupule d'honnête homme, après avoir joui, de déshonorer par le concubinage une si jolie fille. Il l'épousa donc, un an après que j'eus quitté la proterie ; et lorsque j'imprimais, chez Quillau, mon Pied de Fanchette, au mois de Septembre 1768, il était nouveau marié, La jeune dame me parut alors très tendre et très honnête ; elle donna à son mari un garçon qui est vraiment le fils de son père. Deux années s'écoulèrent en assez bonne union. Javote Tarref n'était pas coquette, mais son mari, libre en paroles, mauvaise habitude qu'il avait prise 4 l'imprimerie, l'accoutumait aux expressions indécentes : l'expression mène aux choses. Cependant Javote était encore sage à la Saint-Martin 1770; je causais souvent avec

{a} Javote Ferrât. {N, de l'Éd.)

(b) Bodelot. (N. de VÉd,}

elle, et je lui marquais beaucoup de respect. Pendant les vendanges de 1770, que le mari passait à Auxerre, chez son ami Toledob, son prédécesseur, Fournier et moi nous allions souvent tenir compagnie à Taimable dame. Mais la plupart du temps j'avais à faire, et Fournier se trouvait seul avec elle. Ce jeune homme était encore plus vertueux que nous, puisqu'il était plus jeune (Quillau Tétait alors aussi plus que moi). Un soir, en causant tête-à-tête après le souper, cette dame, dont je ne dirai pas le nom {a), posa sa main sur la culotte très juste du jeune homme. La chaleur de cette jolie main se communiqua bientôt à l'agent de la Nature. La dame, de très grand appétit, en sentit l'émotion, qui la mit hors d'elle-même; elle jeta ses deux bras au cou du jeune homme, et ses lèvres brûlantes cherchèrent les siennes... Fournier, tout neuf, encore vierge, fut si ému lui-même, qu'il s'évanouit, sans doute de plaisir... Il ne put rien... Je ne sais par quel hasard je montai, pour dire bonsoir à Javote, que je n'avais pas saluée depuis deux jours. Fournier sortait pâle... Je souris. « C'est une faible santé! » me dit la dame. Il acheva de sortir. Je m'assis auprès de l'amie, alors chez M™« Quillau, « Un jeune homme » est quelquefois étrange ! » me dit-elle, « vivent » les hommes faits !» Ce langage me parut singulier. Nous parlâmes d'amour. J'en ai toujours parlé

(a) Il le dit cependant deux pages plus loin : M"« Lacroix.

(N, de l'Éd.)

chaudement. La dame passa un bras sur mon cou, et ramena mon visage sur sa gorge. Mon étonnement fut extrême! Elle se leva. « La tête me » tourne!.,.» dit-elle, en s'appuyant sur un lit. J'allai la soutenir. Elle se renversa. « Je me trouve mal... ». Il me faut cela!... ?> J'entendis cette expression... Ému, hors de moi... je ne pus résister... je possédai une des plus jolies femmes, une des mieux conformées qui aient jamais existé... Après l'opération, elle pleura ; elle me dit qu'elle aimait, chérissait son mari; mais qu'elle ne pouvait être privée pendant huit jours. Elle me demanda pardon, et se mit à mes genoux. J'entendais ce que cela voulait dire : je l'assurai que j'étais discret, et que je ne parlerais que dans le cas où elle se dérangerait. Elle me promit d'être toujours sage, et me demanda, si son mari tardait plus de huit jours encore, une seconde dose de sagesse... Je la lui donnai sur-le-champ, sans préjudice de l'avenir... (Quel exemple funeste pour la jeune Quillau!) Aussi s'écria- t-elle : « Ha Dieu! » quel trait ! »

Le lendemain, Fournier ne put s'empêcher de me raconter son aventure, telle qu'elle est rapportée... Il me dit que l'idée du crime, en contrariant ses désirs brûlants, était ce qui l'avait fait évanouir, et qu'il ne s'exposerait plus. Je l'encourageai dans ses bons sentiments, non par hypocrisie, mais pour son intérêt à lui-même. Le soir, la mère de M™<^ L. était avec sa fille; nous n'entrâmes pas. Nous soupâmes ensemble chez moi, au Collège de Presle, puis nous

allâmes nous promener. Nous étions dans la rue des Vieux Augustins, quand une jolie fille, que je ne vis pas, tira Foumier par son habit. Un carrosse passait : Foumier disparut, sans que je le visse. Je m'en revins seul...

Ce ne fat qu'en le revoyant le jour suivant à l'imprimerie, qu'il me raconta son aventure. « Je ne suis » plus viergCy » me dit-il, « et c'est vous qui en êtes » cause : c'est à vous qu'on en voulait, et la jeune » fille qui m'a tiré par mon habit, s'est trompée. » On voulait vous voir, une ancienne régrattiére du » pont Saint-Michel, vis-à-vis André Rnapen^ et vous » montrer une fille de neuf à dix ans, dont elle vous » dit père. » Je me rappelai aussitôt la jolie régrattiére, sa sœur, et la nuit passée rue Mâcon. Fournier continua : « Me trouvant avec des femmes de » votre connaissance, et jolies, auxquelles je n'ôtais » pas la vertu, j'ai voulu me désenchanter, et j'en 3» ai pris une, la sœur aînée de la mère de votre fille. n Elle m'a mis au feit, dés que je lui ai eu confessé » mon manque d'usage, et je lui ai obligation de »ses complaisances, ainsi que des ménagements » qu'elle a employés. Jamais on ne peut avoir autant » de plaisir qu'elle m'en a donné. » J'écoutai Fournier avec quelque peine, et je sentis que, d'un côté, la jeune dame Lacroix,, de l'autre le plaisir facile qu'une fille venait de lui donner, le perdraient immanquablement.

Je ne me trompai pas. J'eus encore la jolie Lacroix une ou deux fois, à cette époque; mais

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Fournier s'étant retrouvé seul ayec elle, il ne la rata plus. Ce garçon avait été réellement son premier écart, après son mariage (car je ne fus qu'un pisaller, favorisé par le tempérament et non par le cœur). Cette femme perdit le jeune homme, en lui ôtant la délicatesse. D'ailleurs, elle lui donna le goût au jeu, après le retour de son mari. La perversion de ces deux personnes fut rapide. La jeune Lacroix eut des amants, dès qu'il vint chez elle des connaissances un peu choisies. Elle ne voulut éconduire personne, et elle finit par être une catin. On l'a vue depuis chercher à captiver les commis de tous les Bureaux, Névilky le directeur de la Librairie, et jusqu'aux Exempts. Plus tard, elle eut son laquais Lajeunesse, puis un jokey, nommé François, par lequel elle se faisait frotter au bain... J'en dirai encore un mot en 1776. Fournier, devenu joueur et même escroc chez M"« Lacroix, qui trichait impudemment au jeu, alla bientôt aux Académies, où, du plus vertueux des jeunes gens, il devint le plus dérangé. Souvent, dans le cours de 1771 (temps auquel il travailla sur mon Nouvel Emile ou VÉcole des Pères), je lui fis des remontrances raisonnèes. Mais la jolie Lacroix, dans un seul tête-à-tête, renversait tout. Cependant, elle ne le garda pas : lorsqu'elle se vit d'opulents payeurs, elle fut obligée de le bannir, pour ne leur pas donner de jalousie. Ce fut en 1772.

Il venait alors chez nous une grande fille, appelée feanneton, qui procurait de l'ouvrage, en modes et X 7

en filet, pour mes filles Agnès et Marion. Elle était fort considérée, quoiqu'elle ne fût qu'une blanchisseuse en fin. Fournier la vit chez nous, après son expulsion de chez la belle Lacroix, et il en devint éperdument amoureux. Cette fille était, dans son genre, le second volume de Javote Lacroix. Sa facilité allait au point, qu'un jour, étant à la fenêtre auprès d'elle sous un rideau, elle me proposa sa dernière faveur, pour me remettre d'une querelle qu'Agnès Lebègue venait de me faire. Je ne m'en souciai pas... Fournier vécut avec elle, lui fit un enfant : ce qui le plongea dans une société crapu- Jeuse, dont il ne s'est jamais tiré. Il est à présent prote à Nantes, tandis que son cadet a sa place à Auxerre. Je reviens à ce qui regarde Agnès Lebègue.

En quittant la cour à^Alhret, et ses complaisantes hôtesses, je ne retournai plus avec Agnès Lebègue ; je vins demeurer au Collège de Presle : c'était au commencement de 1769. Agnès Lebègue était restée rue Quincampoix, avec les marchandises de Moulins. Cet homme partit définitivement vers le mois de Juillet, et comme Agnès Lebègue n'était pas fort économe, elle se trouva lui redevoir; il emporta, pour se solder, tous nos meubles. Elle loua la plus belle pièce, absolument dénuée, et se retira dans ma petite chambre sjur le derrière. Ainsi notre fortune ne s'accrut pas, au contraire ; mais je n'en ai pas moins l'obligation à Moulins de m'avoir mis dans la possibilité de quitter l'imprimerie, qui me

tuait. A la vérité, je l'ai payé cher! Agnès Lebégue, qui se laissait facilement prendre le cœur, eut deux couches jumelles, auxquelles je ne me crois point de part; et elle en était si persuadée, ainsi que le marchand, que d'eux-mêmes ils mirent ces quatre enfants au Dépôt public, sans m'en parler. Je ne pouvais m'en plaindre; mais je méprisai infiniment Moulins, lorsque le hasard m'en instruisit. Le mépris que ma fille aînée a toujours eu pour sa mère vient de cette intrigue, qu'ils ne cachaient pas à cette enfant; aussi l'excusé-je quelquefois de son manque de respect; mais c'est par excès de justice : car, avec plus de lumières, ma £lle aînée aurait dû savoir qu'elle n'était pas autorisée à manquer de respect à sa mère, dix ans après, à lui désobéir, parce qu'elle la soupçonnait d'avoir vécu dans le désordre; et cela pour se débarrasser d'une femme dont la société acre lui était devenue insupportable. J'avoue ici, qu'ayant eu des soupçons sur la conduite d'Agnès Lebègue, et me voyant trop pauvre et trop occupé pour la mettre â la raison, je fermai les yeux; je lui en touchai cependant un mot, lorsqu'après le départ de Moulins, je la vis rafioler de l'horloger Admirant! Mais elle me répondit arrogamment : « Reprenez » l'imprimerie, et nourrissez-moi! » Je n'étais ' plus à même de reprendre l'imprimerie, et d'ailleurs, j'y avais la plus grande répugnance : je me tus.

Après l'impression du Pornographe, me voyant environ quinze cents francs d'assurés, je repris

Agnès Lebùgue avec moi : elle quitta la rue Quin^ campoix, non sans de grandes difficultés ! notre hôte Pernet voulait que nous répondissions de la femme à laquelle Agnès Lebégue avait sous-loué la belle chambre ; il s'adressa au commissaire Delaporte, qui m'écrivit un billet, conçu en ces termes :

a Le nommé Nicolas se rendra chei le Commissaire Delaporte, demain, entre sept et huit : on a quelque chose à lui dire^ qui le concerne, »

Je fis dans la journée trois réponses au commissaire, que je lui envoyai par mon Théodore. Intérieurement, je me disais : ^ Il me parle comme s'il » connaissait ma profonde misère. » Je me rendis chez le commissaire, rue aux Ours, à l'heure indiquée; j'en fiis reçu très honnêtement ; il écouta mes raisons, et ordonna au PL Pernst, par un écrit de sa main, « de cesser de fermer la porte de rallée, et d'exiger que je répondisse pour la femme ma voisine; parce que je n^ étais pas autorisé à sous-louer, n'ayant pas de bail. » Pernet obéit à demi. Le jour du déménagement, il arrêta mes meubles : mais le commissaire Bourgeois, plus voisin encore de nous que son confi-ère, lui ordonna de me laisser aller, et de recevoir mon terme. De son côté, la femme sous-loueuse soutenait qu'elle était solvable, etc. Nous sortîmes enfin, à l'aide de l'horloger Admirant, qui prit vivement notre parti. On s'installa le même jour dans mon grand galetas du cinquième, au vieux Collège

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de Presle ; je me contentai d'un petit cabinet, pour mettre mon lit de sangle; Agnès Lebégue tendit notre vieille tapisserie devant son lit : ce qui fit une sorte d'alcôve, telle qu'en ont les plus pauvres gens, et sans aucune dépense, nous fûmes hébergés. C'est dans mon cabinet, rempli exactement par mon lit de sangle, que je composai les Lettres d*une Fille à son Père, et les deux premiers volumes du Paysan perverti : j'y travaillais depuis le matin jusqu'à trois heures; je dînais avant de me lever, et le reste de la journée, je lisais les épreuves pour les libraires Humblot et Ganneaux, ou je travaillais à l'imprimerie sur la Mimographe. C'est dans le temps que je menais cette vie occupée, au sein de la misère, que j'étais le plus désintéressé des hommes; c'est dans xe temps que, sans ressource présente, je fuyais par vertu une fille honnête, jolie, qui m'avait plu, et avec laquelle je pouvais goûter des plaisirs délicieux!... C'est que je n'avais pas un instant d'inutile : quel temps aurais-je pris, pour le donner à la volupté?...

Je ne me suis pas déguise, honnête Lecteur. Vous avez vu toutes mes actions; je n'en ai supprimé aucune. J'en ai fait de mauvaises; vous les avez vues et jugées. Je vous demande à présent, si, d'après tout ce que vous avez lu, je suis ce qu'on peut appeler un libertin, un homme sans mœurs? Comme je ne puis entendre votre réponse, je vais me mettre à votre place, et répondre comme si vous m'interrogiez : ' a Non, uon, je ne suis pas un libertin. » Il

faut l'habitude et le goût du libertinage, pour être un libertin : on ne donne pas cette qualification à l'homme occupé, qui toute sa vie a fait l'ouvrage de deux hommes; que ses passions emportèrent quelquefois, et que son manque de moyens eût ramené au devoir, au défaut de sa raison : mais la raison l'y ramenait toujours; et la preuve, c'est qu'avec ses passions vives, ils a toujours dédaigné les moyens bas de les satisfaire ; loin de les rechercher, il les a repoussés, quand ils lui ont été oflFerts : vous l'avez vu, honnête Lecteur. C'est d'après ces principes qu'il faut juger ce qui m'arriva, cette même année 1769.

Un soir, je rencontrai une jeune fille bien mise, aux environs de VOpéra : je fus si frappé de sa ressemblance avec Fanchonnette, la nièce du mari de W^^ Désirée (Giet Tavait épousée depuis un an), que je la suivis et lui parlai. Ce qu'elle me dit me confirma de plus en plus dans l'idée qu'elle était Fanchonnette. Je montai chez elle; et toujours persuadé que c'était la jolie Giet, je fus curieux de voir ce qui arriverait. La jeune fille ne voulut pas prendre de lumière, ce qui augmenta ma prétendue certitude... J'eus la faiblesse tout entière... En causant, il rii'arriva de lui parler du Pied de Fanchetie, Elle l'avait lu; et je m'en avouai l'auteur, afin de la faire parler. Elle ne se troubla pas ; elle me dit seulement : «^Ha ! » vous êtes Tautenr du Pied de Fanchette!,,, » Je fus si convaincu alors que c'était Fanchonnette, qu'en quittant, j'allai m'informer d'elle à sa tante. — «Je ne

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» la vois plus», me dit la nouvelle dame Giet; « nous sommes brouillées, pour son inconduite. » Ce fut alors que je ne doutai plus que je n'eusse possédé Fanchonnette. Il était alors dix heures du soir. Je rentrai. [Le lendemain, ayant été obligé de sortir dés six heures, je trouvai Fanchonnette dans la rue Saint- Jacques, habillée à son ordinaire, et différemment de la fille que j'avais vue la veille : mais c'était la même taille, les mêmes traits. Je la saluai; elle me le rendit en rougissant... Le soir, je ne pus retourner à la Nouvelle-Halle, n? 14, où je l'avais vue la veille : je n'y allai que le lendemain à neuf heures. La fille que j'avais vue n'était pas chez elle; mais au bout d'un quart d'heure, elle rentra, et je la suivis. Elle prit de la lumière; et je vis alors que c'était une personne difiérente de Fanchonnette, mais qui lui ressemblait presque parfaitement. Je lui fis part des idées que j'avais eues, et de mes démarches : elle en rit, d'une manière concentrée cependant. Je lui citai une autre ressemblance pareille : c'était celle de M"« Leduc, fille d'un marchand de vin de la montagne Sainte-Geneviève, avec la Dubois, fille du monde ; ressemblance si parfaite, qu'un jeune homme avait parlé un jour, à midi, à la première, la croyant la seconde; et qu'ils avaient été quelque temps sans beaucoup s'entendre. Victoire (c'est le nom de la fille du n° 14) me dit alors qu'elle prenait confiance en moi; qu'elle allait mç dire ce qu'elle était : «Je suis fille d'un procureur; m'étant » brouillée avec mes parents, je les ai quittés, et je

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» me suis jetée dans le désordre, faute de ressource, » et préférant tout, même la mort, à l'idée de » retourner chez eux. Je ne sors que le soir, tou- » jours couverte d'une calèche, comme vous m'avez » vue, afin de ne pas être reconnue. »

Cette confidence ne l'exposait pas beaucoup, puisqu'elle ne me dit rien de plus. Je m'aperçus en effet, à ses discours, qu'elle n'était pas née dans la fange, comme la plupart des autres filles. Je la quittai content de sa conversation, qui était amusante; cependant, je fiis quelque temps sans la revoir; et lorsque je revins, une femme, qui la remplaçait, me dit que M^^« Victoire demeurait rue Saintonge au Marais, chez une crémière. J'allai l'y chercher; c'était un dimanche du mois de Septembre. Comme je regardais attentivement dans la rue, Victoire parut 4 la fenêtre. Je la reconnus sur le champ. Elle était très parée. Avant de monter chez elle, j'écrivis sur le mur, sous la terrasse d'un jardin vis-à-vis : 1769, 8 yhris, Victoria visa. Je montai ensuite. Elle me reçut comme un ancien ami. Elle avait auprès d'elle le Pied de Fanchette, alors nouveau, et lisait la Princesse de Clèves, qu'elle me prêta, et je lui laissai la Fille naturelle. Elle fut charmante ce jour-là; je me croyais avec Élise, que j'avais cessé de voir, il y avait plus de huit mois. Victoire, après une conversation vive, développa son talent brillant pour la danse : je crus voir une Allard, Encore en l'air, elle me dit : » J'en sais une )) autre!... » Et elle vint à moi. Elle me montra un

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savoir-vivre peu ordinaire, qui m'inspira le respect, malgré sa situation, et si je la possédai, c'est qu'elle me provoqua décemment. Je ne la revis qu'au bout de huit jours, pour lui remettre son livre.

En arrivant, la femme qui la servait, me dit : « Vous êtes attendu avec impatience. » J'entrai. Victoire fit un cri de joie, et, sans se lever, me fit signe d'aller à elle. Je fias reçu dans ses bras, a A qui » aviez-vous prêté la Fille naturelle, avant de me la » laisser ? — A une demoiselle Élise. — Ce billet » est d'elle? — Ha! je ne l'avais pas vu!... Oui. — » Vous êtes donc auteur de la Fille naturelle ? — » Mais... oui. — Et par conséquent du Pied de » Fanchette? — Je vous Tai déjà dit. — J'avais mal » compris... Vous êtes un homme que j'ai bien i) désiré!... Dînons ensemble... » Le diner fut agréable. Mais après, ce fiit un bonheur céleste!... Victoire déploya tout ce que l'art de la volupté avait de plus délicieux;... elle la prolongea trois heures... Les Dieux, dans VOlympe, ont les sensations qu'elle me procura, ou n'en ont pas de plus voluptueuses ! L'éclair de la jouissance arriva... Il est l'unique de ma vie dans son genre... J'étais un Renaud dans les bras à'Armide, , . Victoire me répéta ensuite, qu'elle était fille d'un procureur; qu'elle avait été élevée au couvent de Panthémont; qu'elle avait fui la maison paternelle, pour ne pas épouser un autre procureur, et qu'elle avait été se jeter entre les bras d'un mousquetaire, ft-ére d'une de ses amies de couvent; qu'il l'avait déflorée, gardée six mois ; qu'à cette époque,

rassasié d'elle, il l'avait, en la trompant, fait coucher avec ses amis; qu'un d'eux l'en avait enfin avertie; que ce jour-là même elle l'avait quitté, emportant ce qui était à elle, et qu'elle était venue se cacher à la Nouvelle-Halle, où elle s'était logée au quatrième sur le derrière, faisant le soir un homme de choix, qui lui donnait pour vivre le lendemain; que je Tavais connue ainsi; qu'elle était venue rue Sainlonge, parce qu'elle s'était vue observée un soir; qu'elle se bornait à faire un tour de boulevard, ea observant bien ce qu^il lui fallait, pour ne pas attaquer en vain, et qu'elle vivait ainsi; que le roman du Pied de Fanchette l'avait enchantée! et qu'elle était à présent contente, puisqu'elle en avait eur l'Auteur; son imagination s' étant bornée à ce bonheur, etc., etc.

Je ne revis plus Victoire, après cette partie, qui ne cessa qu'à huit heures du soir, le 14 Septembre 1769; et je mis 14 sur le 8 précédent. Je sentis qu'elle était dangereuse pour mon cœur et pour mes mœurs. Elle m'en voulut; car en 1770, convalescent de la maladie dont je vais parler, elle me refusa un mot d'entretien. Je l'ai depuis souvent retrouvée au Palais, où elle venait pour faire casser un testament d'exhérédation de sa mère. Je ne lui ai jamais parlé, m'apercevant qu'elle paraissait le craindre. Mais ce n'est pas le beau 14 Septembre que me donna cette fille, qui me rendit chère la rue Saintonge, que je ne revois jamais sans attendrissement! c'est l'anniversaire. Victoire m'avait rebuté

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•convalescent, en 1770 : quelque temps après, passant par la rue Saintonge, le 14 Septembre, je regardai la fenêtre de l'appartement où j'avais été si heureux! Je m'attendris... puis me retournant, je vis écris sur le mur, au bas de la terrasse : 14 ybris 176^, Jelicîtafem Vict. ineff. Mon cœur tressaillit !... Jamais on n'éprouva pareille émotion... Ce fut cette émotion, ce fut le ressouvenir, après une maladie mortelle intermédiaire, qui donna son charme à la rue Saintotige; je m'écriai, en chantant ce que j'ai toujours chanté, depuis vingt-sept ans, en passant dans cette rue : « Lieux enchantés, quelle » me rendit aimables! vous me Vêtes encore, même » après qu'elle ne m* aime plus!,,. » Je répète ces paroles, sur toutes les modulations, je pleure, et je passe... Ce n'est pas tout : il y a une fontaine au coin de la rue Vieille-du-Temple, qui me servit de ^uide pour trouver la rue Saintonge; cette fontaine m'est devenue chère aussi; je la salue : « O fontaine ! » fontaine des Fées ! tu me rappelles Victoire, Vic- » toire et le bonheur! » Et je chante cela depuis vingt-sept ans, attendri de l'attendrissement délicieux que me causa le premier ressouvenir, en 1770. A quoi tiennent les sensations! Serait-il donc vrai •qu'en amour, ce n'est pas l'Objet que nous aimons, mais le charme instantané qu'il donne à notre existence, et que l'amour moral pour une maîtresse -n'est autre chose que l'amour romantique, féïque de nous-mêmes ?... Je le crois, car j'en aurai une preuve ^n 1780 et 81, lorsque j'en serai à mon attachement

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pour Sara Debée.,. Ainsi donc je m'aimai pzr Jeannette, par Madame Parangon, par Madelon Baron, par Zéphire, psivNicard, par Louise et Thérèse l,,. Ha! nous sommes tous des Narcisses !

Pendant que je voyais Victoire, je fus chargé de la lecture des épreuves du Dictionnaire d'Architecture, par un sieur Roland de Virelois, livre qu'imprimait le libraire Ganneaux. Jamais ouvrage ne fut si pitoyablement fait ; l'auteur l'avait si mal écrit, que les articles en étaient inintelligibles; c'était une pénible besogne, que d'y mettre seulement du sens. A ce travail, on ajouta celui de faire le Vocabulaire, Je l'avais déjà commencé, lorsque l'impudent compUateur, qui n'avait point paru durant tout le cours de l'impression, ayant vu les bonnes feuilles, et trouvé son ouvrage mis en Français, osa se présenter pour faire le Vocabulaire. Il fallait déprécier mon travail. Il s'y prit comme un sot; il le doubla, en mettant non seulement les mots des langues étrangères employés dans son Dictionnaire, mais les adjectifs de tous les substantifs, les participes de tous les verbes, comme s'il eût composé une grammaire. Voilà où se borna son imaginative. Mais elle suffisait pour tromper les libraires.

Ce fut au commencement de 1770, qu'Agnès Lebègue prit le logement et les meubles d'un peintre de la rue de la Vieille-Bouderie . Elle les paya par des effets du libraire Gauguery, qui heureusement ! les acquitta. Mon cher cinquième du collège de Presle, où je commençai le Paysan, où je fus si heureux,

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n'était qu'un grenier. Agnès Lebégue fut logée au second. J'étais alors soldé à six francs par semaine de ma Mimographe, par Edme Rapenot, qui en avait eu quatre cents exemplaires. Gauguery, sur quatorze cents livres des Pied de Fanchelte et des Fille naturelle, m'en paya deux cents, à six livres par semaine ; ce qui faisait douze francs... Je restai à mon cinquième, qui ne me coûtait rien, le loyer étant en rabat sur Edme; je le préférai, parce que j'y jouissais d'une tranquillité absolue.

J'étais dans cette heureuse situation, ayant par semaine six livres que je croyais assurées, outre mon loyer ; Agnès Lebégue également six livres, de Gauguery; avec douze cents livres en billets du même libraire, qu'elle croyait de l'or en barre. De mon côté, j'avais, outre mes six livres, les quatorze cent vingt-cinq livres de billets d'Edme Rapenot; je venais de recevoir prés de cinq cents livres en différentes fois du libraire Ganneaux; je lisais des épreuves pour Humblot, à une livre cinq sous la feuille; je commençais mon École des Pères, qui devait me rapporter près de trente-deux livres la feuille, par la nature de mon marché, de mon payement en papier d'impression, et du remaniement in-8°. La perspective était heureuse, comme on voit, pour un homme qui ne demandait que de la peine et du pain, lorsque je tombai dans une calamité qui ne cessera qu'avec ma vie... Agnès Lebégue venait de faire un voyage chez ma bonne mère; elle en avait ramené sa seconde fille; je me voyais au sein

de ma famille, que je pouvais enfin nourrir, lorsque... Ma plume se refuse à cet horrible récit... Je raconterai le fait, mais j'en tairai les causes, en le faisant précéder d'un peu d'historique collatéral.

On sait que je connaissais Progrés; il demeurait rue de la Harpe, vis-à-vis Harcourt, Dans la même maison garnie, logeaient un intrigant- de Toulouse, appelé Maiin, avec sa femme et sa fille ; un étudiant en médecine, et un bénéficier libertin, nommé Higonnet, aux plaisirs duquel pourvoyait la famille Mazin. La dame Progrés adorait l'étudiant en médecine; mais il fallait se cacher de son mari, alors jaloux quoiqu'il eût une maîtresse, appelée Rose, filletapissiére très jolie, et un peu libertine. M"® Mazin, qui avait les plus beaux cheveux blonds du monde, passait pour la maîtresse du bénéficier Higonnet. Elle l'avait été; mais elle n'était plus que la complaisante, aux gages de maîtresse. Cette fille Mazin connaissait M"« Mesnard, depuis actrice aux Italiens; elle la voulut procurer au bénéficier, qui ne plut pas, car M^^« Mesnard se retira. Ce fiit alors que l'abbé, désespéré, jeta ses yeux sur M"« Progrés, amante éperdue de l'étudiant en médecine; les Mazin, mère et fille, profitèrent d'une imprudence de Progrès, qui le fit séjourner une quinzaine au Châtelet, pour tâcher de faire entendre raison à la fragile Nimot, et elle eut l'abbé, qui la contagia,.. Elle contagia son mari..., auquel il fallut persuader que c'était lui qui avait contagié sa femme. On usa d'adresse. On sait qu'il avait pour lors une Dulcinée

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qui lui tenait rigueur, Rose, la fiUe-tapissiére .: les Mazines gagnèrent cette Rose; elle promit une nuit à Progrés ; mais à des conditions qui facilitèrent un échange! ce fut l'épouse qui remplaça la maîtresse. M. Progrès s'en donna, croyant posséder sa Rose G***, et fut horriblement contagié. On eut soin de se mettre en régie avec lui dés la nuit suivante : il fut ainsi trompé d'une manière cruelle... C'est dans cet abominable tripot que je vais être mêlé, sans le savoir.

Il faut dire auparavant que, vis-à-vis mon cinquième, demeurait au quatrième une jeune personne très jolie, appelée M"« Agathe Georges, cousine de deux autres demoiselles Georges, que j'avais connues autrefois, mais avec lesquelles ma femme m'avait brouillé. (Elle avait toujours eu la singulière manie de me présenter toutes ses amies, ou connaissances, après me les avoir vantées; puis, lorsqu'elle me voyait trop bien entrer dans ses vues, elle se brouillait, pour me brouiller; mais avec cette singulière adresse, qu'elle leur faisait entendre que c'était moi qui voulait qu'elle cessât de les voir. Cette manière était mortifiante, et me faisait des ennemies dangereuses, de femmes que j'estimais. C'était ainsi qu'elle m'avait brouillé, sans retour, avec mon amoureuse V horloger e de la Place Dauphine, femme aimable, bonne, que je ménageais, parce qu'elle était très utile à ma femme elle-même.; ' elle l'assura que je m'étais plaint de ses prévenances, et que je les avais tournées en ridicule : de sorte

qu'un jour m'étant trouvé dans une maison voisine où était cette dame, avec beaucoup d'autres, j'en fus traité comme un fat. Mon étonnement aurait dû la détromper; une de ses voisines, M"« Delorme l'ainée, lui dit même qu'on la trompait. Mais elle était trop irritée; elle m'humilia, et je ne la revis plus. Quelques années après, elle fut instruite par M"« Saniez; mais j'étais alors trop occupé pour chercher à réchauffer un vieil amour... Revenons où j'en étais).

Je trouvais M"« Agathe charmante, et je ne le dissimulais pas. Mais ses deux cousines, surtout la cadette, l'indisposèrent contre moi. J'employai différents moyens pour tâcher de m'expliquer; mais, loin de réussir, la cadette Georges fit avertir ma femme que je n'étais resté à mon cinquième qu'à raison de ma passion pour W^^ Agathe. Agnès Lebègue fut piquée, et résolut de me punir. Mais comment faire ? Elle en ignorait les moyens.

Ce fut alors que ce bénéficier Higonnet, dégoûté d'Angélique Nimot, qui ne l'aimait pas, s'avisa de prendre du goût pour Agnès Lebègue. Il le témoigna aux Mazins. Aussitôt le vieux Mazin, la sempiternelle Mazin, la ioutonne Mazin ,se mirent aux petits soins, vis-à-vis d'Agnès Lebègue. Les parties, les petits présents, les attentions délicates, tout en fut. J'en étais surpris, ne sachant pas le fond des choses. Enfin, on s'arrangea de façon que l'abbé, après un beau repas, se trouva seul avec Agnès Lebègue. On assure que son vin avait été drogué... Bref, enfermée avec le gros bénéficier, les Mazins tenant la porte

en dehors, elle fut prise de force, ou par surprise... Voilà comme on m'a dit l'aventure... On fut obligé de la mettre au lit pour le reste de la journée^ et, le soir, elle parut fort malade. Mais, comme alors je couchais à mon cinquième, je ne la vis pas... Or, Agnès Lebègue, comme Angélique Nimot, avait alors une inclination. L'amant de la première était un petit Coulet, espèce de &t, garçon-librah-e de Gauguery. Ce Coulet fut heureux, pour la première fois, après la scène de l'abbé Higonnet. Il fut... contagié.,. Cet accident fut un coup de foudre pour Agnès Lebègue. Elle se remit cependant, et deux pensées se présentèrent simultanément à son imagination : de me punir de mon goût pour Agathe; de punir cette fille elle-même, si elle était faible; et, mieux que tout cela, de me montrer malade à Coulet contagié, en lui persuadant que j'étais la source impure, au lieu du ruisseau fangeux. Elle vint me trouver parée, chaussée surtout, sûre de me faire succomber^ si je n'avais pas Agathe. Elle ne se trompa nullement... L'excès de sa malice fut couronné par le succès. Tout la servit... Huit jours après, pendant lesquels j'avais obtenu l'explication désirée avec l'aînée Georges, cette fille vint dans ma chambre, et s'y montra même à sa cousine Agathe : je voulus. .. une vive douleur m'avertit... de mon accident... Je laissai fuir la jolie Georges... Je trouve ici dans mes cahiers ce qu'on va lire : « Enarrem crudelem tneam sortent, hodie ij Aprilis lyyo!... O malum!.,. Sic mihi evenit : quidam abbas Higonnet, seductam uxorem

à Marinais, maire filiaque, spurcavit et coinqutnavit ; qua labetn dédit tirunculo Gauguery, nomine Coulet; et, consulata Angelica Nimot, Ma%inaisque, ïlli indi' caverunt quod perpetrarat Angelica Nimot. Convenit me in Collegio Praliaco, ubi me multis nequitiis excitatum, ad coitum adduxit; unde mihi lethalis lobes... Nam ad inducias redactus, vix hoc malum evasi, et miln superest fluxus, qui fractas vires paulatim consumit. »

Il me restait encore quelques doutes, après le départ de M"« Georges l'aînée; mais le lendemain, auprès de ma fenêtre, occupé d considérer Agathe^ je vb les symptômes certains de mon mal ! Je ne pouvais le croire, ne m'étant pas exposé. Je fus au désespoir ! C'était ce que je redoutais le plus ! car je ne connaissais pas encore mon ami le docteur de Préval, Je fis des remèdes inefficaces ; le mal augmenta. J'allai cependant .voir Progrès, atteint de son côté, plus cruellement encore ; il avait déménagé déjà malade, pour aller demeurer dans la rue Bétbisy, chez la demoiselle Gosset; la fatigue avait augmenté son indisposition, et il était au lit. Je lui avouai ma chance, en en taisant la cause perfide ; il ne me cacha rien, lui ; sa femme n'avait pu se taire, et il était instruit. Nous nous condoléâmes, et je le quittai. Le lendemain, je ne pus marcher, par la gène, plutôt que par aucun autre accident ; M. Lancelot, le même qui avait autrefois été gouverneur de la Force à ^icêtre, voulut me traiter; il employa un onguent, et comme ma peau ne sup-

porte pas les graisses, Térésypéle se manifesta; il fut horrible à la partie souffrante. Je me vis en quelques jours aux portes du tombeau. Agnès Lebégue vint me garder; mais par une infernale malice... En son absence, ma fille Agnès restait auprès de moi : elle avait alors neuf ans, étant née en 1761 ; et voici la lettre qu'à cet âge elle écrivait, en s'amu- «ant à ma table, à M"^ Pauline, très aimable fille de Valeyre l'aîné, alors au couvent : « Mademoiselle, je vous écris pour savoir l'état de votre santé. Je vous dirai pour bonne nouvelle, que j'ai été bien malade, depuis que vous ne m^aveT^ vue; mais par bonheur, a présent cela va très bien! Je vous parlerais bien d'au' très choses; mais comme la porteuse est fort curieuse, je vous parlerai moi-même d'aventures très gentilles. Je suis très parfaitement. Mademoiselle, votre servante et amie^ Agnès Restif, M. Valeyre se porte mieux, et mon papa plus mal, » Ce^ui rendait cette lettre plus extraordinaire, c'est que nous ne montrions ni à lire ni à écrire à nos enfants : elles apprenaient d'ellesmêmes; on leur avait seulement répondu, lorsqu'elles avaient interrogé sur les noms et la valeur des lettres.

Tandis que ma fille chérie écrivait cette lettre, j'étais menacé de la gangrène, et le chirurgien Cbaupisse, que nous avait donné Mn»« Valeyre comme très habile, m'avait annoncé que tout pouvait finir pour moi, dans vingt-quatre heures. J'écrivis à ma jolie voisine Agathe de vis-à-vis, pour prendre congé d'elle; j'envoyai ma lettre par

Agnès... C'est ici une de ces aventures étonnantes, inattendues, qui portent l'ébranlement dans l'âme. M"e Agathe fut surprise de ma lettre! Mais comme nous n'avions eu que peu de relation, elle la lut haut, devant une jeune métisse^ de la connaissance de sts voisines, jusqu'à la signature inclusivement. A mon nom, la jeune métisse se récria : — « Quoi ? » c'est Monsieur Nicolas!... — Lui-même, » dit Agathe ; « tu m'en as tant parlé ! — Mademoiselle ? » dit la métisse à ma fille, « Monsieur votre père est » frère de Madame ^eaucousin ? — Oui, Madame. » — C'est lui!... c'est lui!... Il faut que j'aille le » voir... J'ai le papier... Mademoiselle? dites à » Monsieur votre père, qu'une demoiselle Esthérette, » que vous avez trouvée chez Mademoiselle Agathe, » demande la permission de lui rendre visite. •• » Je frapperai, et vous viendrez me dire à la porte » s'il le permet. » Agnès vint me rendre ce qu'on lui avait dit. Le nom d'Esthérette me rappela cette noire du Éiubourg ^«/aw^, en 1747; cependant je ne fus pas tout d'un coup au fait. Je dis à ma fille d'ouvrir quand on fi-apperait, et d'assurer que je consentais à recevoir la visite, malgré ma situation. Un instant après, on sonna. Agnès courut ouvrir, en disant : « Venez, Madame ! mon papa le veut » bien ! » Et elle m'amena une jolie métisse, grande^ ayant des couleurs rosées, le plus bel œil, une figure plutôt Grecque qu'Africaine, de belles dents, un sourire... qui me la fit presque reconnaître. J'étais 5ur mon grabat, dans une triste situation ! Cepen-

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daat la jolie personne m'embrassa, en me disant si je me ressouvenais d'Esther, du faubourg Antoine? — « Oui, certainement! Mademoiselle! — C'est » ma mère : elle n'eSt plus, depuis deux ans ; et » voici un écrit de sa main. » Elle me le donna ouvert, et je lus :

« Ma fille Esthérette, tu es fille d'un homme qui n était ni esclave, ni même domestique; de Monsieur Nicolas-Edme-Anne-Augustin R***, frère de Madame Beaucousin, pâtissière au faubourg Antoine, et de Ma-* dame Bi^et, marchande bijoutière au quai de Gèvres. Je désire fort que tu voies ton père, et que tu en sois xmmue, surtout si tu te maries, afin qu'il t'aide de ses conseils; car on dit que c'est un homme d'esprit. Tu lui montreras ce papier, et tu lui diras qu^il se rappelle d'Esther, en l'année 1747, et de ce qui nous est arrivé^ par deux pis. Tu en es le fruit. Car je proteste, à mon dernier article, devant Dieu, où je serai bientôt, par les mauvais traitements du nègre de Monsieur le Prince de Montbarrey, mon mari, qu'aucun autre blanc ne m'a jamais touchée; j'ai voulu lui rester fidèle; et quant aux noirs, je n'ai jamais écouté que mon mari. Sois plus heureuse que moi, ma chère Esthérette, que mon bourreau ne m'a jamais pardonnée, et fais-toi un sou^ tien de ton père. Ta bonne mère,

Esther Palombo.

Je levai les yeux sur Esthérette, je la trouvai charmante : — « Si tout ce que dit votre mère est

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» exact, oui, vous êtes ma fille : car le trait princi- » pal est bien arrivé ! » A ces mots, Esthérette se jeta dans mes bras, en me nommant son papa ! son cher papa! « C'est la première fois que je donne ce )> nom, en ma vie, » me dit-elle, t< et il m'est bien » doux ! — Vous ne me le donnerez peut-être pas » longtemps ! » Esthérette versa des larmes. Elle voulut me servir; mais je m'y refusai, à cause d'Agnès Lcbègue, et je la priai de ne pas se découvrir à sa sœur. Ce mot de sœur la pénétra. Elle fit bien des caresses à la petite Agnès, et elle me disait à tout moment: « Elle est bien aimable! qu'elle » sera jolie! » Tandis qu'elle caressait sa sœur, j'écrivis au bas de son papier : « Je, soussigné y recon^ nais la vérité de tout ce qui est énoncé dans cet écrit, que m'a montré ma chère fille Esthérette iP**. Aujourd'hui !«' Mai, moi malade, Nicolas-Edme-Anné-Au- GusTiN Restif, dit Monsieur Nicolas. Fait à Varis, sous mon seing, Van 1770. » Je montrai à Esthérette ce que je venais d'écrire : elle en fut transportée de joie. Nous causâmes encore un peu, mais en crainte, parce qu'Agnès Lebègue allait revenir. Esthérette sortit enfin.

Après son départ, je me trouvai beaucoup plus mal. Je pris mon parti assez facilement, n'ayant d'autre regret que de ne pas finir mon École des Pères, et mon Paysan perverti. L^ nuit et le lendemain, j'empirai. J'avais lu un peu la veille : j'en fus incapable le 2 Mai; je m'étendis sur mon grabat et j'attendis la mort... Elle ne vint pas. Esthérette

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parut trois fois ; elle me consolait. L'érésypéle diminua vers les six heures du soir; je dormis un peu la nuit. Le lendemain j'allai mieux ; mais je fus encore longtemps sans pouvoir marcher, à cause de l'extrê me sensibilité de la partie malade. Je revis Esthérette le 9 Mai, et ce fut dans ses bras que je sentis le plaisir de renaître ; mais il était empoisonné par la continuation du mal. On me porta malgré moi, rue de la Vieille-Bouderie y où je restai vingt jours. J'étais tourmenté par d'horribles coliques glaireuses, qui me rendaient douloureuse toute la partie du bas-ventre et des aines, au point de m'empêcher de marcher. Je lus Clarisse et Paméla pour la première fois : ce fut M°»« Valeyre, mère de Pauline, qui me les prêta.

Il y avait un an, qu'en arrivant au collège de Presle, j'avais trouvé par hasard une partie de Paméla; et j'avouerai que ce fut cet ouvrage qui fortifia l'idée de composer le Paysan perverti; je sentis que c'était là le style qu'il fallait à certaines lettres. Je désirais ardemment depuis ce temps-là d'en achever la lecture : je dévorai les huit volumes (car on me l'avait donnée avec la continuation) ; tous mes maux étaient suspendus, durant cette intéressante lecture. Clarisse me fatigua, j'admirai cet ouvrage, mais je ne l'aimai pas. Le Chevalier Grandisson satisfit davantage mon cœur, surtout le premier volume. Clémentine m'intéressa trop, et j'ai peur que ce ne soit une faute de l'auteur Anglais, d'avoir donné une pareille rivale à Miss Byron,

Mon mal se calma durant ces lectures, qui en suspendaient le sentiment ; et je fus en état de m^en retourner à mon grenier du collège de Presle. Je le désirais vivement, pour revoir ma chère Esthérette. Dès l'instant de mon arrivée, je me mis à la. fenêtre. Aussitôt l'aimable Agathe me fit un signe gracieux, et une demi-heure après, je revis ma seconde fille {Zéphire était l'aînée, ÊUonore la troisième). Ce fiit ce jour-là, que je lui racontai toutes mes aventures, et surtout, que je lui fis connaître ses sœurs, autant qu'il fut en moi. Je retrouvai presque le bonheur, avec cette enfant. Elle épousa deux mois après un officier de maison, que j'examinai, et qui me convint. Ik ont aujourd'hui d'aimables enfants, qui ne sont que très bruns : le mari de ma fille est blond. Comment se fait-il, que mes enfants naturels aient tous été plus heureux (Zéphire exceptée) que mes enÊmts légitimes? Est-ce parce qu'ils avaient des mères moins coupables ?

Revenu au collège de Presle, j'y repris le Paysan perverti, dans les noirs accès de ma situation douloureuse; mais j'y travaillai peu. Je fus à peu près guéri en Septembre. On commença l'impression de V École des Pères, et cet Ouvrage m'occupa jusqu'en Décembre. J'avais formé la résolution d'y faire entrer mon travail de Sacy en 1767; mais je ne l'en trouvai pas djgoe, et je l'imprimai pour mon compte, sous le titre de V École de la jeunesse, en quatre parties, pendant une interruption occasionnée par Costard, et qui dun jusqu'à Pâques lyyi.

Je confiai mon édition au libraire Lt Jay, célèbre par Beaumarchais : Le Jay la garda deux ans, sans en vendre plus de deux cents exemplaires. Je la retirai; le livre se vendit, et c'est un de ceux dont '^^^ l'édition manque depuis longtemps. Au mois de Juin (le 8, même année), je reçus l'affligeante nouvelle, que ma bonne mère était tombée dans une maladie de langueur, et qu'elle se mourait. Malgré mes occupations, et ma pauvreté, qui était toujours la même, je partis de Paris le lo Juin. C'est pendant ce voyage que j'ai vu, sans la connaître, la fille provenue de nlon aventure du 6 Mai 1756. J'étais à peine dans le coche, et dans la salle du Grand-commun, que j'aperçus, derrière moi, deux femmes d'un certain âge, l'une de trente-cinq ans, l'autre de cinquante : la première, vive et assez agréable ; la cinquantenaire bégueule, et craignant les moindres chocs donnés au bateau^ comme s'il allait s'entr'ouvrir. Elles avaient avec elles^une jeune personne d'environ quatorze ans, belle comme Psyché. On la nomma Rdne, et quelquefois j'entendis le nom de Septimanette. Je m'épris pour cette enfant, dpnt je devins fou. Je ne la quittai plus. Je la menai sur le tillac ; je lui nommais les pays, je lui faisais des compliments... Ma passion alla jusqu'au délire, et m'égara... Le mouvement que le coche communiquait à l'eau, obligeait les roseaux à se courber devant nous. Je lui disais : « C'est pour » vous ! ils savent que vous êtes reine. » La jeune personne riait, et n'en était que plus jolie... Haï X 10

que de remords!... Il ne &at pas s'abandonner à un sentiment trop vif... La nuit, je la couchai sur mon matelas et mon oreiller; je la couvris de mon manteau... Au moyen d'une planche, dont je m'étais emparé, Reine Septimanette fut réellement dans un lit... Tout ce qu'elle avait était d'un goût exquis... Le lendemain, je m'emparai d'elle encore. On nous observa, et comme je m'en aperçus, je trompai les surveillantes par une conduite exemplaire. Mais j'abusai delà confiance...

Vers le midi, mon bonheur cessa : nous étions arrivés à Montereau ; une voiture attendait les dames sur la plage. Elles descendirent dans un batelet, et je leur donnai la main, surtout à la vieille, qui fut obligée de se coucher dans le batelet, les yeux fermés. Reine Septimanette me fit les plus tendres adieux, et me laissa une adresse de lettre, qui malheureusement tomba dans l'eau, après son départ. En la voyant s'éloigner, je me rappelai Edmée- Colette et Hypsipyle; mais Reine suffisait seule pour exciter mon attendrissement. Je la pleurai, je fis des marques au coche de Sens, où nous étions, et je me promis de le prendre à mon retour, pour la pleurer encore. Je poussai de» cris, en allant à pied, entre Ponts et Sens ; je cueillis , comme la première fois, des fleurettes, et je les mis sécher dans un livre, pour me rappeler Reine Septimanette, comme Edmée-Colette : j'étais étonné de cet attendrissement, que je n'attribuais qu'à Tamour. Mais voyez i la fin de mon Calendrier...

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J'arrivai chez ma mère, dans cette émotion, à laquelle succéda une autre bien cruelle! Je vis Barbe Ferlet mourante, défigurée... Je ne pus supporter ce cruel spectacle, et dès qu'elle eut perdu connaissance, sans terminer les affiiires d'intérêt, pour lesquelles je laissai ma procuration à Tabbé Thomas, je revins à Paris... C'est depuis ce cruel moment, c'est depuis le 5 Juillet, que je suis orphelin ! que je n'ai plus une bonne mère, à qui recourir dans mes peines...

Reine Septimanette calmait seule ma douleur.

J'espérais la retrouver. Je la cherchai ; j'allai à l'arrivée de tous les coches, jusqu'à l'hiver. Mais je ne l'ai pas revue !... Et sans doute, c'est par utie cause qui était l'eflFet de ma conduite avec elle.

Cette année fut le temps des aventures.

A mon retour, je repris VËcole des Pères pendant trois mois, au bout desquels une nouvelle interruption m'obligea de faire autre chose... Je finis les Lettres d'une Fille à son Père, le meilleur de mes Ouvrages, par l'imagination, si je l'avais réimprimé, ou que j'eusse été moins misérable en le composant; car ce fut cette année que je perdis mes six livres par semaine de Gauguery, et mes douze cents livres de billets, dont je n'ai jamais rien tiré, grâces au libraire Leclerc, non plus que des deux mille trentedeux livres que me céda Michel, pour m'indemniser de la Mimographe. Je n'avais alors, pour subsister, que les secours d'Edme Rapenot, bornés à six livres (car je n'aurais pu faire escompter mes billets du

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Pomographe, sans le fâcher); ce fut à lui que je vendis les Letitres tune pilk, et il les fit imprimer avec Pilht. Celui-ci quitta Taffiiire au milieu de l'impression, par l'impuissance d'avancer : l'Ouvrage alla néanmoins , parce qu'Edme avait encore une excellente réputation.

Ce fut à peu prés à cette époque, un peu plus tôt, un peu plus tard, que j'eus diflFérentes aventures. Je me rappelle aussi deux jolies cousines, l'une paternelle, Joséphette Restif, l'autre materneile, Ursule Charmât, que j'avais vues à mon voyage de 1764, et dont je n'ai rien dit dans le temps : cependant elles me firent une impression si profonde, qu'on les trouvera dans mon Calendrier, sous les dates des 12 et 13 Octobre... Mais les aventurettes sont celles avec M*^* Julie Laurens, ma voisine. Rosette Vaillant, la modèle, Javote l'agréministe, Cécile Duval, Pauline Eryelav (a), M"«* Emroled (b) sœurs, filles d'orfèvre, enfin avec M"« Prévôt. Je renvoie pour tout cela, ainsi que pour Agathine, à mon Calendrier.

Je vais m'étendre ici au sujet de Céleste, et Julie Bertrand, sœurs d'un rompu, et maîtresses dentellières di Adélaïde Lhuilliery dont je parlerai plus bas, et qui me donnera leur connaissance, ainsi qu'à Gronavet.,. Nous y allâmes ensemble, la première

(a) Pauline Valeyre. fN. de tÉd,J

(h) M»»"Delorme. (Id.)

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fois. Je trouvai à Céleste les restes d'une rare beauté dont Julie, sa cadette, offrait la réalité présente. Céleste était le chef-d'œuvre de la raison : pour la connaître parfaitement, lisez la 138* Contemporaine, intitulée la Dentellière; ses sentiments y sont peints d'après elle-même. Ce fut en conséquence que ne sachant pas que je. lui trouverais un parti pour sa sœur, et la croyant condamnée au célibat, elle nous en procura la jouissance, à Sei'ugitra, jeune gentilhomme de Dijon, et à moi : elle voulait que sa sœur jouît avec des hommes honnêtes, aimables (disait-elle); mais non qu'elle s'avilît. (Aussi repoussa-t-elle toujours Gronavet). « Je veux qu'elle » goûte tous les plaisirs de la nature, et non qu'elle » languisse. » Il est vrai que Julie n'aurait pas pu souffrir le laid Gronavet. J'ai quitté ces deux chères filles par deux raisons : la première, c'est que je trouvai le jeune Ruffier, mon ancien camarade et mon ami quand j'étais au Louvre, à qui je proposai d'épouser Julie. Ce jeune infortuné était lui-même frère d'un rompu, et il allait retourner en Angleterre, où il travaillait de Timprimerie ; il voulait épouser une Française, une Parisienne, mais qui ne sût pas son malheur. Quand je lui eus nommé Julie Bertrand, et que je lui eus appris leur parité,^^il me sauta au cou, en me disant : « C'est la femme pour » moi; je la préfère à toute autre... » Ce qu'il y a de singulier, c'est que Céleste, non prévenue, me tint le même langage... Ils s'unirent donc : beaux tous deux, bruns tous deux, ils ont dû être un phé-

nomène en Angleterre!... (a) La raison qui me fit négliger Céleste après ce mariage, c'est que je me liai avec Louise et Thérèse, qui m'ont si longtemps fermé le cœur à toute autre impression... J'eus cependant une aventurette avec une ouvrière de Céleste, sans la connaître pour telle : c'est la petite Blanche, rencontrée à onze heures du soir, dans la rue de V Arbre-sec, et qui est entrée, avec les demoiselles Bertrand, dans la composition de mon drame, Les Fautes sont personnelles, dont les deux sœurs m'ont fourni le sujet. Blanche était en blanc; sa petite taille me la fit prendre pour une enfant. Un fi'ère ivre la mettait à la porte. Je l'emmenai rue des Moineaux, chez des parents : personne n'ouvrit ; puis, même rue, chez ses maîtresses, mais trop tard. Nous courûmes la nuit, regardés sous le nez par le guet et par tous les rôdeurs de nuit. Nous nous reposâmes à la place Vendôme, sur les bancs. Là, tenté par sa gentillesse, je la caressai... Elle s'abandonna dans mes bras. Je lui dis de me résister; que j'agissais contre mes principes, et malgré moi... — « Je » suis émue! » me répondit-elle. Il fallut donc jouir. Je lui dis qu'elle n'était pas pucelle. — « Oh » mon Dieu non : mon frère^'ivre, me bat, ou me » viole... Mais je n'ose rien dire... » J'eus moins de remords... Le matin je la menai déjeuner au café : je la conduisis ensuite jusqu'à la porte de ses

faj Monsieur Nicolas s'imagine évidemment qu'il n'y a que des blonds et des blondes en Angleterre. fN, de PÉd.)

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maîtresses, ne voulant pas entrer... J'ai mis les demoiselles Bertrand et Blanche dans mon Calendrier, au i^r Octobre. Je n'ai jamais revu cette 'dernière, qui se maria au troisième frère de Ruffier... C'est dans ce même temps que j'ai eu Rose Gauthier \ puis Jeanne Maricôt, ainsi que Louise Davré, jolie blanchisseuse de bateau, sa camarade, et Babei Maricôt la sœur cadette, depuis femme de relieur.

Je mêlais ainsi toujours les uns avec les autres, le travail, les chagrins, la misère, les plaisirs et quelquefois l'amour. Je n'étais jamais sans ouvrage : si Costard arrêtait l'impression de V École des Pères, par le manque de papier, aussitôt je me rejetais sur le Paysan, ou sur les Lettres d'une Fille à son Père, ou je faisais d'autres romans. Ce fut par les Lettres que je me fis des ennemis immortels, et voici comment.

J'avais composé, pour Audinot, une fable dramatique intitulée la Cigale et la Fourmi. J'en fis ensuite une autre intitulée le Jugement de Paris. Comme on est porté à parler de ce qu'on sait, je disais un mot de ces deux pièces dans les Lettres d'une Fille à son Père, et je les attribuais à Tun de mes personnages. Il me vint une idée d'en faire une Cinquième Partie, sous le titre de Pièces^elatives aux Lettres d'une Fille à son Père. J'y ajoutai une dissertation sur V Ambigu- Comique, auquel étaient destinées les deux pièces, et j'y rendais une égale justice aux talents du directeur, et à l'inconvenance de ses pièces dans la bouche de jeunes enfants. Le directeur fiit très content de mon Ouvrage, dont il avait vu les épreuves et

pour lequel il me donna quelques idées. Mais les auteurs des pièces devinrent furieux! Progrés, alors rétabli de sa dangereuse maladie, qui avait duré prés d*un an, les ameuta contre moi ; c'était la jalousie qui le faisait agir : il avait entendu parler de mes deux pièces, et il craignait que je ne travaillasse pour Audinot. Il devait se tranquilliser : je n'avais pas le talent nécessaire pour le Boulevard, et mes deux pièces n'auraient jamais été jouées, si une dame (M"»* de Moniesson) n'eût fait les frais de la représentation sur le petit théâtre Popincouri, où les enfants d' Audinot les jouèrent devant une société choisie par elle-même. La représentation essuya des difficultés dans la Cigale, pour les costumes, pour le jeu des acteurs, qu'il aurait fallu plus parfait ; et dans le Jugement y on comprit que la représentation n'aurait pu être publique, qu'en supprimant ce qu*elle avait de plus piquant. J'abandonnai mes deux pièces; mais je les fis imprimer, parce que j'en avais parlé dans mon Ouvrage; d'ailleurs, j'étais bien aise de metti'e mes Lecteurs à portée d'apprécier mon talent. Audinot m'ayant fait part des menées perfides de Progrès, et de ses plats discours, nous cessâmes d'être amis; mais ce fut le moindre des désagréments que me causa ma Cinquième Partie. Pour lui donner une juste grosseur, je trouvai dans mes papiers un morceau fait deux ans auparavant, sur l'union qui doit régner entre les auteurs et les libraires. VAvis aux Gens de lettres, de Fenouillot de Falbaire, paraissait ; Luneau de Boisgermain soute-

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nait son procès contre les libraires : je ne vis, avec raison, dans Y Avis aux Gensde lettres, qu'un sophisme continuel, et dans l'affaire de Luneau, que la ruine delà littérature, des auteurs et des libraires; c'était un charlatan, qui n'agissait que pour lui, et qui avait eu l'adresse d'intéresser en sa faveur ceux qu'il desservait, les gens de lettres ; Fenouillot, mis en œuvre par Luneau, et le froid Luneau, exalté par Fenouillot, étaient deux mauvaises têtes, qui la faisaient tourner à tous les auteurs (i). Ce fut leur système, que j'entrepris de combattre, dans un Contr'avis ■aux Gens de lettres. Comme je me défiais de mes lumières en librairie, je consultai le sage libraire Humblot, qui me donna ce qui me manquait. J'étais , «ans défiance, sans intrigue, sans parti; j'ignorais alors que Desmarolles, le premier commis du Lieutenant de Police pour la librairie , que Dhemmery l'exempt, fussent du parti de Luneau; j'ignorais, et j'ignore même encore, à présent, le fondement des rapports qui existaient entre eux ; je faisais paraître d'avance et séparément, les Réflexions sur V Ambigu- Comique, et le Contr^avis; je les portai en présent i ces deux hommes que je contrariais. Le premier, ^près l'avoir reçu, me rappela, pour me demander si j'avais la permission pour cette bagatelle? Je lui répondis : — « Monsieur, je ne vous l'apporterais

(i) Les gens de lettres auraient bien dû se défier de Luneau, en voyant sa cause devenir celles des Dhemmery, des Desmarolles, des Saint-Léger, en un mot, de tous les agio* teurs en librairie de la Police !

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» pas sans avoir une permission. » Je ne comprenais rien encore. Mais mon Ouvrage ayant été mis en vente, un mois après, il fut arrêté ; on Texamina, et on y reprit, non le Contr'avis aux Gens de lettres, mais une historiette, pour laquelle je fis des cartons... Voilà quelle fut la faible origine de mille peines cruelles, sans cesse renouvelées, et dont je rendrai . compte en avançant. Si j'échappai quelquefois à la persécution, c'est que mon obscurité me sauva.

Ce fut au sortir de cette malheureuse aventure, que j'imprimai la Femme dans les trois états de Fille, d'Épouse et de Mère, J'avais composé la seconde Partie, intitulée 1' Épouse, ou la Femme, dans l'hiver de 1771 n 1772, malade d'une reprise de mon indisposition du mois d'Avril précédent, occasionnée par la même cause, mais timidement : aussi la maladie fut-elle moindre. Nicole me traita, et les symptômes cessèrent naturellement, puisque son traitement dangereux était inefficace... Mon but était de faire une suite à ma Lucile; mais le libraire Valade me représenta que les suites ne se vendaient pas ; je composai donc, dans Tété de 1772, une Première Partie, puis une Troisième, et mon titre fut déterminé par les différents âges de mon héroïne, qui est la même que Lucile ; mais je la nomme Félicité dans la Femme-trois états. Rien de plus .gai, dans mes Ouvrages, que la Partie que je fis étant malade; je me dissipais moi-même; aussi a-t-elle fourni le sujet des Maris corrigés, du cit. De la Chàbeaussière, pièce faible, qui n'est intéressante que par les situa-

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tions qu'il m'a prises, et par les idées originaires, qui toutes sont de moi; l'imitateur n'a pas une seule fois pensé, en la versifiant ; il m'a suivi pas à pas, et même servilement, où il ne l'aurait pas fallu; j'ai souffert deux ou trois fois, à la représentation, en me voyant imité dans mes défauts. Cette pièce a cependant eu du succès, et c'est la meilleure de cet auteur... L'Ouvrage échappa au vil Desmarolles, parce que Valade écrivit la lettre de vente, et que mon Théodore porta les exemplaires de présent à la Police.

C'avait été en 1771, au mois d'Auguste, que j'avais fait une rencontre bien singulière!... Je revenais de ma promenade sérotinale, pour rentrer à mon cinquième du collège de Presle, lorsque vis-àvis la rue Saint- André-des- Arcs, je fus accosté par une jeune fille ayant un petit paquet sous son bras ; je.r abordai (i). Elle me parut embarrassée. Je lui offris de l'accompagner, en lui demandant où elle allait. Elle me répondit : — « Vieille-rue-du-Temple , » coucher avec une amie. » Je proposai de l'y conduire, et elle accepta mon bras. En chemin, elle me dit qu'elle s'appelait Adélaïde Lhuillier, qu'elle était chez des maîtresses raccommodeuses de dentelle, appelées M^^" Bertrand, deux sœurs; qu'elle avait un frère sergent aux gardes, très méchant, et qui venait la battre chez sa mère; qu'elle en avait

(I) Voyez la 9^ Contemporaine et les Nuits de Paris,

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été maltraitée, et qu'elle s'en allait... Je la consolai. Nous arrivâmes Vieille-rue- du- Temple; la petite Adélaïde n'y connaissait personne..» Je la ramenai dans mon galetas. Nous couchâmes sur mon lit de sangle. Pendant la nuit, Adélaïde me donna un baiser brûlant. Mais je tins ferme, et ne m'oubliai pas : la jeune fille me paraissait une aventurière , et ma maladie de l'année précédente m'avait trop effrayée! Le matin, au jour, je me levai. Ma 'compagne dormait, et je sortis, pour aller chercher à déjeuner. A mon retour elle était éveillée. Sa fraîcheur et sa beauté, que la veille au soir j'avais crues trompeuses, m' étonnèrent ! Je'ftis très poli. Je gardai cette enfant huit jours, la traitant en père, ce qui Fennuya. Gronavet vint me voir. Il me félicita sur ma compagne, qu'il crut ma maîtresse. Je sortis pour aller chercher à dîner. Je fus prompt, me défiant du petit Mamonet. A mon retour, je les trouvai en copulation, non sur mon lit, mais sur de vieilles brochures appartenant à Edme mon libraire. Je grondai fort le cynique Gronavet, et la trop facile 'Adélaïde. Elle nous apprit alors qu'elle avait été huit jours chez un jeune homme, rue du Bac^ entre sa sortie de chez sa mère et ma rencontre , et que, lassé de jouissance, il l'avait mise à la porte» Cet aveu diminua ma peine ; Gronavet ne méritait pas une rose. Nous sortîmes. Adélaïde et Gronavet me perdirent exprès. Je fis mes affaires, et à mon retour, je trouvai qu'elle avait emporté son petit paquet. Elle ne revint plus chez moi, où elle n'osait

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se mettre à la fenêtre, à cause d'Agathe et de ses deux cousines Georges. Pour moi, je ne fus pas fâché qu'elle m'eût quitté, ne voulant pas que ma jolie métisse Esthérette fit cette connaissance, et me crût une maîtresse. Gronavet, pauvre, sans chemises, et marié, la voulut entretenir. Il la mit rue Beaurepaire, chez une fruitière, tout prés la rue du Renard; il lui donna des chemises de sa femme, qui n'en était pas trop fournie... Il ne la garda que quinze jours. Adélaïde fut dégoûtée du vice par le dégoûtant Gronavet; elle rentra chez ses maîtressses, les demoiselles Bertrand, et les pria de me faire parler. Elles m'écrivirent, nous nous liâmes, et je récon-

liai la jeune fille avec son frère et sa mère Je lui

ai l'obligation de m'avoir fait songer à donner à Ruffier, dont j'ai parlé, la connaissance des demoiselles Bertrand.

Ce fut au mois de Juillet 1772, en commençant l'impression de \z Femme dans les trois états, que délivré, en apparence, de mes persécutions et de ma funeste maladie, je fis la connaissance de Louise-' Elisabeth Alan. J'avais trente-huit ans et je n'en paraissais pas trente-cinq. Je me promenais un soir aux environs de Saint-Euslache , quand je vis passer une jeune personne très jolie, qui marchait fort vite. Quatre jeunes gens la joignirent au même instant et l'environnèrent. Elle s'écria; je volai à son secours. On me dit de me retirer, que c'était une fille. — u Si c'était une fille^ elle vous écouterait. » La jeune

personne, m'entendant parler ainsi, me saisit le bras, s'arracha de ceux qui la retenaient, et mè pria de la reconduire. Je l'emmenai, malgré les quatre jeunes gens, en les menaçant d'appeler la garde. Parvenu dans la Nouvelle-Halle, auprès de la sentinelle, Louise fut rassurée; elle cessa de courir et me parla. Eile était à nage, et violette, plutôt que rouge. Elle me dit, en deux mots, qu'elle n'avait jamais été attaquée de sa vie, et qu'elle avait coutume de se moquer de celles qui s'en plaignaient; qu'elle ne voulait jamais se laisser reconduire; mais qu'elle venait d'apprendre, à ses dépens, qu'on est quelquefois exposée. « Ils m'ont dit un mot honnête; » j'ai souri. Un d'eux m'a voulu prendre la main; je » me suis échappée. J'ai entendu qu'ils disaient » derrière moi : Cen est une I c'en est une I Et je » courais, comme vous m'avez vue, quand ils » m'ont entourée. » Je reconduisis M"^ Alan jusqu'à sa porte, à ce même n° 14 où Victoire avait demeuré trois ans auparavant (i). J'en fis la remarque. Je me retirai, quand elle eut ouvert, sans entrer. C'était aux environs du 9 ou 10 Juillet. Huit jours après je rencontrai Louise une seconde

(l) J'y avais ensuite connu la blonde Louison, jolie fille du faubourg Saint-Marceau^ séduite par le fils d'un brasseur, si vil, si méprisable, qu'il l'emmena dans un mauvais lieu (chez la GuérinJ, sous prétexte de la mettre dans une pension. Louison s'en échappa, dès qu'elle fut instruite, et se mit à blanchir en fin au rez-de-chaussée du n» 14, où je la trouvai ; un compagnon imprimeur, à qui je la fis connaître, l'a épousée.

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fois, auprès de sa porte. Je la saluai. Son premier mouvement fut de fuir ; mais un coup d'oeil m'ayant fait reconnaître, elle s'arrêta. « Je ne dois pas avoir » peur de vous, » me dit-elle, « puisque vous avez été » mon défenseur. Mon frère est arrivé; montez; je » suis bien aise qu'il vous voie. » Elle me précéda vivement, et arrivée à la porte, elle sonna. « Mon » frère est sorti, » dit-elle ; « mais j'ai une clef. Ce- » pendant, comme il ne vous connaît pas encore, » entrons chez mes voisins. » Elle poussa une porte entr'ouverte, et nous nous trouvâmes chez de très bonnes gens ; une femme de quarante ans environ, encore fraîche, et un gros homme de plus de quarante-cinq, qui se croyait de l'importance à proportion de son ampleur, nous reçurent, Louise, avec l'aise de l'amitié, mcd, avec un peu de surprise. « Ma voisine, » dit la jeune personne, « voilà Thon- » nête monsieur qui m'a débarrassée l'autre jour de » ces polissons. — Ha! Monsieur! » me dit le gros voisin, « vous vous êtes là généreusement exposé ! » car enfin... — ^ Pas du tout! Monsieur, je vous » assure! » lui répondis-je ; « ceux qui font mal ont » toujours peur, et un honnête homme, en ce cas, » effraye dix mal intentionnés. — Voilà qui est bien '9 dit! Cela porte sentence : remarquez cela, ma » femme ! . , . — Je le goûte fort, mon mari ! » Louise dit alors : — '«Je veux que mon frère connaisse » Monsieur; je le croyais rentré. — Il Tétait, » dit la voisine; « mais il vient de ressortir. — Monsieur » m'a Tair chirurgien ? » dit le mari. — « Je n*ai pas

88 177^ — XIONSIEUR NICOLAS

» cet honneur. — Monsieur n'a pourtant pas Tair » d'un employé ? — Je suis imprimeur en lettres. » — Ha! Monsieur! vous devez être bien savant! » Connaissez- vous un livre intitulé les Sept Trom- » pettesF — Oui, Monsieur. — Cest un excellent 9 livre! — On neTestime plus tant qu'autrefois.— » C'est que le monde est si corrompu!,.. Mais on » estime sûrement la Cour Sainte du Père Caussinf » C'est un livre, ça! — Guère plus que les Sept » Trompettes : on regarde cet ouvrage comme un » assemblage de fables, sans critique. — Vous ba- » dinez, Monsieur! c'est le plus beau livre que j'aie » lu ! — Cela se peut. Monsieur. — Faites-moi le » plaisir de me dire ce qu'on estime aujour- » d'hui? — On fait cas, Monsieur, de l'Histoire -» naturelle de Buffon; des Tragédies de Voltaire; de » V Emile et de VHéloîse de Rousseau; des Tragédies de » Racine; dequelques-unesdecellesdeC(7r«eï7fe;des » Romans de Prévost, de MJ^^ Riccoboni, dcLesage; » des Contes moraujc de Marmontel ; des productions » de M™« de Beauharnais, de Mercier, de Dorât; des » nouveaux ouvrages sur la Physique... — Je ne » connais rien de ce que vous nommez là! Le » monde est bien changé, sans que je m'en dou- » tasse!... — Moi, » dit Louise, « je connais un * » livre qui m'a fait le plus garnd plaisir ! je pleurais » de tout mon cœur en le lisant; mais il est bien » vieux, bien vieux, car il est tout déchiré; je vais » le chercher. » Elle sortait effectivement; puis en ouvrant la porte, elle aperçut son frère. — « Mon

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» ami! » lui dit-elle, « voilà ce Monsieur! ««Le frère vint à nous. Il s'arrêta surpris, en me voyant. Sa figure ne m'était pas inconnue; mais je ne pus me la remettre. Il me salua, et ma réponse ne marquant rien de particulier, il se remit. Le son de sa voix me fi-appait cependant : mais j'augurai que si je l'avais eSectivement entendue, c'était en passant, ou que cet homme ressemblait à quelqu'un de mes anciennes liaisons. Après un moment d'entretien chez le gros voisin, nous entrâmes chez M. Alan. Ce nom me persuada que je ne connaissais pas le frère. Il me donna des marques d'amitié, m'assura que j'avais fait la conquête de sa sœur, et me glissa un mot qui me surprit, vu notre inconnaissance : « Je suis per- » suadé, d'après la manière dont elle s'occupe de » vous, depuis votre rencontre, que vous seriez très y> heureux ensemble ! » Je rougis de plaisir ; mais je fus très étonné ! Cependant je me gardai bien de dire que je n'étais pas mariable I cet aveu, dans ce moment, m'aurait paru le plus grand des malheurs. Louise me charmait, et je voulais du moins la connaître assez pour m'attendrir dans la suite à son souvenir. C'est que je pleurais quelquefois avec tant de volupté, Colette, Madelon, Zéphire, M^^* Rose Bourgeois, Élise, et même Adélaïde Nicard, Colette la blanchisseuse, Manon son amie, que c'était une sorte de jouissance pour moi de faire une connaissance nouvelle, qui se fit regretter comme je les regrettais. Ce fut mon seul motif : si j'en avais eu un criminel, je l'avouerais... La tournure de mes ré- X 12

ponses ^ant persuadé, d'unepart, que j'étais garçon, de l'autre, que j*étais épris, la cordialité d'Alan fut sans bornes. Louise était assise à côté de moi ; je lui pris une main, je regardai cette aimable fille, vrai bijou par la gentillesse et Tair de naïveté; mon cœur tressaillit : je pensai aussitôt que je ne pouvais être heureux par elle, et je m'attendris ; mes larmes coulèrent. On leur prêta un tout autre motif; on crut qu'elles étaient de joie. Les amitiés redoublèrent. On me proposa de souper. Le frère 's'éclipsa un moment, pour aller chez le traiteur, et je restai seul avec Alan. Elle se leva ; elle paraissait un peu émue, un peu confuse; elle mit le couvert. En passant devant moi, je lui baisai la main. Elle me dit une chose qui m'étonna : « Que je voudrais vous » avoir connu plus tôt ! — A quoi cela servirait-il ? — » A beaucoup ! » Son frère arriva. Nous nous mimes à table, et la gaieté régna, même dans mon cœur.

Louise cependant paraissait quelquefois concentrée; Alan me dit, en me tutoyant : « Je ne » sais pas encore ton nom? — Bertrô, » répondis-je sans hésiter (car je sentais que je ne pouvais donner mon nom, déjà connu). — « Mon cher Bertrô, qu'asi> tu donc fait à Louise ? que lui as-tu dit, pendant » mon absence ? As-tu fixé le jour de votre mariage ? » — Je n'ai pas osé 'en parler, » répondis-je. J'étais toujours surpris de plus en plus de la prompitude, de la précipitation même de ce frère ! — « Je t'avertis, » reprit-il, « que tu l'as enchantée; et comme je ne » suis à la maison qu'une heure par jour, il faut

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» avouer qne je ne serais pas sans inquiétude, en y » laissant une sœur amoureuse et jolie. — J'ai de » l'honneur, mon ami, et si tu me la confies, le » dépôt sera sacré. — Oui, je te la confierai ; mais » ne barguignons pas. Elle n'a rien en mariage, » parce que je ne suis pas riche. Mon état de chi- » rurgien suffit à nous entretenir, mais il ne nous » enrichit pas. — Ce n'est pas la dot que jerecher- » cherais, si... Ce n'est que la personne. — Boni je » te réponds de son économie, de sa douceur. — » Je lis dans ses beaux yeux qu'elle a toutes les » vertus. » Je baisai la main de Louise, qui soupira. Nous parlâmes ensuite de nouvelles ; onze heures arrivèrent, et je me levai pour me retirer. Je fiis surpris de voir Louise prendre son mantelet, et se disposer à descendre. — « Où va donc Mademoiselle ? » lui dis-je. — « Tu vois, » me dit Alan, « que nous )f n'avons ici qu'un lit ; ma sœur est jeune et jolie ; » la décence ne permet pas qu'elle couche dans le » même appartement que son frère , quoiqu'il ait » deux pièces; elle a deux petites chambres au coin » des rues Babille et des Deux-ÉcuSy tu vas l'y con- » duire; c'est ma première marque de confiance... y> Ma sœur, j'ai coutume de te mener chaque soir, » et d'emporter la clef, que je remets le lendemain » à notre bonne voisine; je ne t'enfermerai plus: » la meilleure garde d'une fille, c'est l'amour; je te 9 laisse avec lui. » Lomise descendit, sans répondre, et je la suivis, a Vous avçz un firère d'humeur très agréable 1 »

lui di»-je, a mais un peu singulier ! — Il est vrai ; » mais il en a toujours bien agi, surtout en cette oc- » casion ; sa conduite envers vous me fait plaisir. » — Ha ! belle Louise ! approuvez-vous ses desseins ? » — S'il faut vous parler avec sincérité, votre ca- » ractère m'a tellement plu, vos discours m'ont » paru si sensés, que... je n'ai plus eu pour le ma- » riage l'éloignement qu'il m'avait toujours in- » spire. » Je ne répondis rien à ce discours si obligeant, qui m'affligeait néanmoins ! je feisais provision de sensations douloureuses et regrettantes pour l'avenir (i)... Arrivés à la porte de l'allée de Louise, je la saluai. Elle me pria de monter. Je trouvai un petit appartement très propre : elle avait trois fenêtres, une sur la rue Babille , qui plongeait en même temps sur un bout de la rue des Deux-Écus et sur celle d^ Orléans, deux voyaient l'autre bout de la rue desDeuX'Êcus. Elle me fit asseoir à côté d'une croisée, et nous causâmes. Elle me raconta qu'elle était de Versailles, et orpheline ; que son ifrére, en arrivant de l'armée, où il avait été chirurgien, l'avait trouvée chez une couturière, abandonnée de tout le monde, et qu'il l'avait prise avec lui. « Nous sommes en- » semble depuis quatre ans ; j'en ai dix-neuf; vous » m'inspirez de la confiance, et soyez sûr, Mon-

(i) Elle a été bonne! car elle n'est pas encore épuisée, au bout de vingt-cinq ans ! Tous les ans, du 9 Juillet au 9 Auguste, je vais à la Nouvelle-Halle, pleurer Louise et Thérèse'; en fixant la Lyre et le Cygne, je m'écrie : « Astre » de Louise, Astre de Thérèse, je vous salue ! »

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» sieur, que je vous donnerai touie la mienne, si » vous paraissez le désirer. — Je vous parlerai avec » la même sincérité, » lui dis-je, « lorsque nous » nous serons vus quelquefois encore. Adieu, belle » Louise; toute ma conduite doit vous prouver » que je mérite la confiance dont vous voulez » m'honorer. » Voilà ce qui se passa dans cette première visite.

Louise m'avait dit de revenir la voir dans son logement à elle : je' reparus le lendemain à neuf heures. Elle fut comblée, en me voyant. Nous causâmes. Ensuite elle me présenta un livre, et se mit à sa toilette. A midi, elle me pria de lui donnef la main pour aller dîner en ville, rue Montmartre, chez de très bonnes gens, qui me retinrent. Louise fut charmante, et me parut très considérée. A quatre heures, je fus obligé de la laisser, pour aller à mes affaires ; elle me fixa neuf heures, pour la revoir chez elle. Je n'y manquai pas. Elle m'attendait, son petit couvert mis pour nous deux. « Mon frère est absjent » pour quelques jours, » me dit-elle ; « je les paSse- » rais chez sa voisine; mais je préfère de rester ici » avec vous. Si vous y voulez travailler, voilà un-se- » crétaire; je ne vous troublerai pas ; je m'occuperai » ici. » Ces offi*es m'enchantaient, tant que la réflexion ne venait pas les empoisonner. Ce soir-là, je fus extrêmement tenté! Louise était jolie; elle avait surtout le charme auquel je ne résistais pas, un pied mignon. Elle était d'une propreté qui excluait la plus petite négligence. Il faisait chaud ; elle était en

déshabillé, la gorge à peine recouverte par un lourde gaze, qui ne la rendait que plus appétissante,.. Nous soupâmes; nous allâmes ensuite à la fenêtre sur la rue Babille; je passai pn bras autour de sa taille déliée ; je pris un baiser sur sa joue. Louise sourit, et jeta le rideau au dehors. Je la mis sur mes genoux, un baiser demandé fut enfin accordé par une bouche mignonne... Quelle délicieuse ivresse!... Prêt à succomber, je me levai : « Je vous quitte, ma chère » Louise ! vous êtes trop séduisante, et je ne saurais » me contenir. — Non! restez!... Je suis seule; je » m'ennuierais. — Que faut-il donc que je fasse, » pour vous respecter comme je le dois? » La réponse de Louise me surprit au delà de tout le reste : — « Inspirer à un homme, qui. . . plaît sur- » tout !... flatte trop une fille, pour qu'elle en puisse » être oôensée... — Ma belle Louise, vous me ras- » surez... Mais je veux vous prouver combien vous » m'êtes chère, en les contraignant, ces désirs im- » pétueux qu'allument votre beauté. . . vos charmes. . . » vos appas... vos attraits... Oui^ ma tendresse, » mon estime, la confiance de votre frère les sur- » monteront. » Je me contraignis en effet; mais je crus m'apercevoir que Louise chercha plus d'une fois à me faire manquer à ma résolution. Je ne la quittai qu'à minuit.

Le lendemain, à neuf heures, j'étais chez elle. Je la trouvai au lit; une bonne femme qui faisait son ménage et ses commissions était auprès d'elle. Louise avait un mal de gorge. Elle prit de ma main du

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sirop de mûres; je lui fis moi-même une eau de figues grasses ; elle me donna une de ses mains, et je restai ainsi plus d'une heure à côté d'elle. Vers les onze heures, il arriva une de ses amies, de la rue de Bourhon-Petits-Carreaux : c'était une grande fille, mince, gaie, jolie, qui me paraissait très aimante; c'était le portrait d'Emilie Laloge. Elle fut pénétrée de l'indisposition de Louise. Elle ôta sa robe, resta en corset, et se mil à la servir. Elle avait Pair d'une nymphe. Je sortis un instant, pour une commission que me donna Louise. Avant mon départ, Thérèse m'avait regardé avec une sorte de curiosité fi-oide; mais à mon retour, elle parut tout d'un coup familière et bonne avec moi. Elle entremêlait .adroitement, à tout ce qu'elle disait , une louange fine et délicate de son amie; elle me faisait des amitiés, me commandait, me prenait la main, et dans un instant où je baisais celle de Louise, elle appliqua sa jolie bouche sur ma joue, en me disant : « J'aime tout ce qui aime ma Louise. » Il y vint plus de vingt jeunes filles toutes jolies, voir Alan, dans l'aprés-dînée : ce qui m'étonna, comme tout le reste. Le soir, Thérèse était obligée de s'en aller. Louise lui dit : « Jusqu'où tu voudras ; mais M. Bertrô » ne te laissera pas aller seule?... Tu le voulez bien, » notre ami ? — Si je le veux ! ne serai-je pas toujours » avec Louise?... » On me baisa... Je reconduisis Thérèse chez elle, à minuit... Ha! comme elle aimait Louise! comme elle me fit son éloge!... Le cœur parlait... « Comme elle est aimée! » pensais-je...

Je trouvai Thérèse plus riche que Louise; elle avait de très beaux meubles, encore en désordre, parce qu'elle emménageait, et une fille pour la servir. Je ne pus m'empécher d'avoir quelques doutes... Mais l'honnêteté de Louise, les procédés de son amie me replongeaient dans l'incertitude.

Dé retour auprès de ma Belle, il fut résolu que je passerais la nuit dans un fauteuil. Je servis Louise; je la caressai en père, plutôt qu'en amant. Elle s'endormit. Je m'assoupis à mon tour, et ne m'éveillai que sur les quatre heures. Louise dormait encore^ mais elle s'éveillapresqueaussitôt. J'allai lui chercher du sirop. Elle en prit de ma main, qu'elle baisa ensuite. — « Quoi! » lui dis-je, attendri... « Ha! je » rendrai ce baiser à to jolie bouche... » J'en pris un cent. En regardant Louise, je la vis en larmes. « Qu'avez-vous, mon aimable amie ? — Non, » me dit-eUe, c< je oe veux plus rien vous taire... Mais je » veux que vous vous mettiez à côté de moi. — » Vous êtes malade... — Je ne le suis guère. — Je » ne le saurais, et je n'entendrai rien qu'après votre » guérison... Je ne veux pas que^yous parliez, je ne » le veux pas ! — Ce que j'ai à vous dire est impor- » tant. — Je ne veux pas l'entendre aux dépens de y> votre santé. . . Ma Louise, je t'adore ! rien n'éteindra » ce sentiment délicieux dans mon cœur ! — ^ Rien ? » — Rien, ma fille... Mais ne parle pas. — Je me y> tairai donc; mais souviens-toi que j'ai voulu » parler ! — Oui, je date de ce moment ce que tu » as à me dire. » Je l'empêchai de répliquer; je me

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mis à côté d'elle dans le fkuteuil, la tète sur sou oreiller, et elle se rendormit. Je m'éloignai, dés que je m'en aperçus, pour lui préparer ce qu'elle avait besoin. Cette nuit fut une des plus agréables de ma vie ; c'est un délicieux plaisir, que celui de garder, légèrement malade, une jeune beauté que Ton commence 4'aimer!... A sept heures, Louise s'éveilla; je luf présentai une soupe au biscuit, qu'elle aimait beaucoup, à ce qu'elle avait dit la veille à Thérèse. Cette amie arriva presque au même instant, et je sortis pour aller à mts afiaires, sous la promesse de revenir dîner.

Je reparus à deux heures. Je fus reçus par les deux amies comme un dieu. Thérèse paraissait vouloir enchérir sur Louise. Celle-ci allait beaucoup mieux ; elle dîna légèrement. Nous jouâmes au domino, en sortant de table, â très petit jeu ; les deux amies gagnèrent, par mon adresse à mal jouer; ce qui contribue à la belle humeur, même avec les plus désintéressés. Thérèse s'en aperçut à la lin, et . me le reprocha tout bas. — « La perte échauffe, » lui dis-je; « ne voyez-vous pas que je le fais pour » Louise? et vous en profitez. — Bon ami! bon

» ami! vous êtes charmant! et je le dirai à

» Louise. »

Nous soupàmes encore plus gaiement que nous n'avions joué. Louise, presque guérie, fut charmante; Thérèse était dans un petit délire; elle caressait Louise comme un amant : « Ne meurs » pas! » lui disaii-elle; « je ne pourrais te sur- X J3

i> vivre!... Et vous, ménagez-la moi! — Vous aller » la reconduire, » me dit Alan; « elle vous parlera; » revenez ensuite : je laisserai ma clef; vous entrerez » sans bruit, et si je dors, vous ne m'éveillerez » point : mais vous ne vous en irez pas... » Prêt à partir, je menai les deux amies à la fenêtre sur la rue Babille, et je leur dis, en leur montrant une belle étoile au zénith : « Voyez-vous cette étoile ? — » Oui! » dirent-elles ensemble. — « C'est le Vega » de la Lyre; mais je change son nom : je l'appellerai » désormais, V Astre de Louise/,.. Voyez cette autre » constellation, qui la suit. — Nous la voyons : elle » est en croix. — Oui; ce ne sera plus le Cygne » pour moi; je lui donnerai le nom dé V Astre de » Thérèse ! Et si jamais nous étions séparés, je dirais, » en voyant ces deux constellations : Astres éternels, » vous êtes toujours là ! mais Louise et Thérèse n'y » sont plus!... » Les deux amies m'embrassèrent à la fois, en me disant : — « Ha! ce qu'il dit là va » au coeur! O cher ami! » ajouta Thérèse, en me baisant la joue, « diras- tu cela? — Oui, je le dirai, » toute ma vie. — Et moi, je dirai : Belle étoile du » 27 Juillet! Bertrô te regarde en ce moment, » comme moi!... Pour Louise, elle sera ta femme, » et vous la regarderez ensemble. »

J'allai reconduire Thérèse, dès que nous eûmes soupe. La jolie malade se mit au lit, et, au lieu de laisser sa clef, Thérèse la prit et me la donna. Nous prîmes par la Nouvelle-Halle. Nous n'étions encore qu'à la rue de Sarîine, lorsqu'elle me dit :

DigitizecTby

<c ^fon ami ! vous vous êtes conduit comme un ange » avec Louise, hier, cette nuit, et aujourd'hui; elle » vous aime de tout son coeur,* et vous me la côn-, » serverez : car le chagrin me l'aurait enlevée... » Elle m'a chargé de vous tout dire... Mais je vous » avouerai que je tremble de parler... Êtes-vous ^ bien susceptible? — Qu'entendez-vous par là? — » Si vous tenez beaucoup à certaines choses... :» comme par exemple, à une fleur ? — Une fleur ! ,) — Oui, une fleur... ce qu'on appelle la rose » d'une fille?... C'est que Louise n'a pas la sienne » plus que moi, je vous en avertis. — Vous êtes » charmantes! » répondis-je (car je commençai à la deviner) ; « je vous préférerais, avec votre caractère, » sans rose, â bien d'autres qui l'ont ! — Ha ! vous » me rassurez!... Je vais donc tout vous dire... » Le frère de Louise n'est pas son frère, quoiqu'il j» passe pour tel, mais son amant, depuis l'âge de » quatorze ou quinze ans, qu'il l'a prise chez une i> couturière. Mais il va se marier à une femme » riche; Louise en était désolée, quand vous l'avez » rencontrée pour la première fois. Elle accourut » chez moi, dès le lendemain matin, pour me faire » votre éloge, en me disant : « Ha ! si un homme » comme ça voulait m'aimer, je l'aimerais de tout ^) mon cœur!... » Vous êtes revenu, vous avez » parlé mariage; Louise m'a répété mille fois » aujourd'hui, qu'elle mettra son bonheur à faire » le vôtre. Elle a une quinzaine de mille francs, » qu'une prêteuse sur gages fait valoir : j'en ai

lOO 1772 — MONSIEUR NICOLAS

» environ trente, et cela nous rapporte : j'ai un'ami » d'un certain âge, que je n'aime pas, mais que »> j'estime : il me fait un sort très avantageux, et je » lui suis fidèle avec scrupule; Louise et moi, nous »• avons le même caractère, qui est la reconnais- »> sance; nous ne nous sommes jamais donné que » de bons conseils. Nous désirons notre avantage » mutuel, avec la même sincérité; vous n'en dou- V terez pas, quand je vous dirai que tout nous est » commun; ce que j'ai est à elle, comme à moi, et >» réciproquement. J'ai cent écus par mois, depuis » six, et elle en a cent fi-ancs : ce qui, joint aux cent » que son ami lui donne, la rend aussi riche que » moi. Nos quarante-cinq mille fi^ncs sont entre » les mabs de deux prêteuses bien .assurées ; mais » si par malheur la sienne manquait, Louise ne per- » drait que la moitié de sa somme, et elle aurait la » moitié de la mienne. Quand vous serez mariés, » elle aura de moi cinquante écus par mois; et vous » verrez que je serai fidèle. J'aime Alan comdie » une sœur, et j'en suis aimée de même, depuis » quatre ans. Nous sommes camarades d'école, et

* dès notre enfance, nous nous amusions à projeter » de tout avoir en commun. Nous n'avons jamais

* eu qu'un homme chacune (i). Un jour l'ami de

(i) A peu près dans le même temps, ou un peu plus tôt, M'i<ï Desglands, des Italiens, était la Thérèse d'une autre Louise, et leur société dure encore. Je le tiens d'elle-même: elle nous fit son histoire en dînant, chez notre bon ami le docteur Guillebert de Privai,

SEPTIÈME ÉPOaUE — I772 10 1

» Louise Toulut s'émanciper avec moi : je lui mon- » trai si bien que son calcul était &ux, qu'il ne s'y » frotta plus; je Tai avoué tantôt à mon amie, pour » la première fois, parce qu'il n'y a plus de danger. » Elle s'était désolée avant votre connaissance : » mais elle me disait tantôt : <r Mon malheur aura » produit mon bien ; car je n'ai parlé à ce Monsieur, » que parce que Monsieur Cellier me quittait. Je ne » connaissais que lui d'homme aimable; mais j'ai » vu par ceîui-ci, qu'il en est qui le passent, en » sentiments et en délicatesse. » Et elle m'a raconté » des preuves de la vôtre... Mds je parle toujours! » que pensez-vous ? — Je dois. Mademoiselle, vous » répondre avec la même confiance que vous venez » de me marquer.

» En voyant M"« Louise, je fus entraîné par un » sentiment si vif tout à la fois, et si tendre, que je » ne pus le modérer. Je ne songeais pas au mariage, >> et je n'y pouvais songer; mais votre confiance... » — Quoi vous ne voulez pas...? — Daignez m'é- » coûter, aimable Thérèse! votre estime m'est » nécessaire. — Ha ! ce mot me rassure encore ! — » Je vous disais, Mademoiselle, que votre confiance » exige toute la mienne... Le mot de mariage fut » prononcé. Il m'interdit; mais le charme était déjà » si fort, que je ne pus répliquer. Je pris une réso- » lution : ce fut de voir Louise d'assez prés pour » l'adorer, de me retirer ensuite, et de la regretter » éternellement; de verser, pendant le reste de ma » vie, des larmes sur mon malheur. — Hé ! pour-

» quoi ? que signifie cette manie étrange ? — Que » je suis marié depuis douze ans! — Ha Dieu!... » Mais, » ajouta-t-elle en riant, « vous nous con- » naissez; votre mariage ne sera pas un obstacle : » Louise aurait été votre femme; elle sera votre » maîtresse, et peut-être en serez-vous plus heureux » l'un et l'autre... Laissez-moi la disposer, mon » pauvre Bertrô... — Je suis marié; » repris- je, « je suis honnête homme : je puis avoir une erreur » d'un moment; mais voudriez -vous, ma chère » Thérèse, que j'allasse ruiner ma maison?... — » Non ! non ! mais pour que tu en aimes une autre, » il faut que ta femme ait eu des torts, ou un amant ? ]» sans quoi, je te connais, tu n'aurais pas dit à mon » amie que tu Taimais. Je ferai tout pour toi... Tu » m'entends? Aimez-vous; soyez heureux; sois » mon ami ; un homme prêt à me servir, de toutes » les manières dont on sert ses amis; que je puisse » compter sur toi : le prix de ton amitié sera la » possession de Louise. C'est une autre moi-même; » si je la donne, elle sera bien donnée. J'ai goûté » tes principes; en peu de mots tu les as décou- » verts : quand tu ne seras plus amant, tu seras » encore ami solide. » J'embrassai Thérèse, transporté de joie : car la passion m'aveuglait : — « O » fille aimable! » lui dis-je, « tu m'enchantes! tu )> me ravis! Mais qui t'a donné tant de philosophie? » — La Nature seule, et quelques lectures l'ont » fortifiée. J'ai trouvé un livre chez mon amie; je » l'ai lu, je l'ai dévoré; il était conforme à mes

» sentiments, pour l'amour. Il m'a surtout atten- >» drie; je crois l'avoir encore à la maison : je vais » te le prêter. »

Nous arrivâmes. L'ami de Thérèse l'attendait. Il fut surpris, en me voyant : — « Ne vous efiarouchez » pas! » lui dit-elle en riant; « il est vrai que c'est » mon amant, mais je ne lui accorde des faveurs » qu'avec les appas de Louise. » Ce mot dérida l'homme, qui me parut environ cinquante-deux ou cinquante-quatre ans. Thérèse me donna la brochure qu'elle m'avait promise, et qui était fort mal en ordre. Je l'ouvris, et ce ne fut pas avec une médiocre surprise que je reconnus un de mes Ouvrages, la Fille naturelle!... Je rougis. Mais Thérèse ne pouvait me deviner. — « Vous l'avez peut-être lu ? — » Oui; mais je le relirai. » En efiet, j'ai observé que relire con propre ouvrage, quand on sait qu'il a été lu par quelqu'un à qui Ton s'intéresse, et qu'on sait les endroits qui l'ont frappé, est un des plus grands plaisirs que puisse goûter un auteur ! Je pris la brochure, dans la résolution de la rendre reliée, et je sortis.

J'hésitai si j'irais chez Alan ; mais je fus conduit à sa porte par mes jambes, sans l'aveu de ma volonté, je puis le dire (comme autrefois chez Zéphirel) J'avais sa clef : c'était une raison, dont une partie de mon âme fut charmée, tandis que l'autre s'en affligeait. Parvenu auprès de son lit, je la vis endormie. Je me baissai, pour lui baiser le front; un de ses bras me retint : « Vous êtes instruit, » me

dit-elle, ff Oui, ma chère Louise. — Ha! tu es » iastruity et je te suis chère!... je suis donc la plus » heureuse des filles! — Mon aimable amie, je » t'aimerai jusqu'à mon dernier soupir... » Elle me donna un baiser... « Mais, » continuai-je, «Thérèse » doit te parler demain. — Hé bien, elle me par- » lera.. Mais puisque tu me connais... viens, mon » ami... viens... » Je fus près de succomber... Je fis sur moi-même un eflfort, dont je firémis, depuis... (vingt-cinq ans, aujourd'hui 12 Septembre 1797)... Je m'arrachai des bras d'une fille qui m'inspirait des désirs brûlants... et je lui dis : — « Non! de- » main... Demain Thérèse vous parlera. » Louise, interdite, parut inquiète : je lui fis mille caresses, mais respectueuses, pendant lesquelles quelques questions furent hasardées de sa part ; mes réponses la convainquirent que j'étais instruit. Je lui baisais les mains; je me contentais quelquefois de mettre ma bouche où sa tête venait de se poser; des larmes coulèrent de ses beaux yeux. — « Tout ce que vous » Élites me touche ! O Bertrô ! que je voudrais être 3> ce que vous m'avez cru d'abord!... Mais, mon » ami, je ne t'en aimerai que plus tendrement! De » ce moment, tu es le maître de ce corps ; il est à » toi autant qu'à moi... Agis en maitre, cher amant, » cher mari!... » Après quelques discours semblables, je lui présentai la brochure que son amie m'avait prêtée. Elle me dit que c'était la même qu'elle voulait me montrer le jour que nous étions ensemble chez le gros voisin. — « Je ne l'en lirai

» qu'avec plus de plaisir, » lui rèpondis-je. Je la quittai enfin, bien malgré moiL.. Elle voulut que j'emportasse sa clef, « afin^ » mè dit-elle, « que je » vous voie aussitôt que je le désire. »

Une foule de pensées m'occupaient, en m'en retournant : « Quoi! je suis encore aiméî... Mais » hélas! quelle différence, de cette enfant, tout » aimable qu'elle est, avec Mademoiselle Rose » Bourgeois, et sa sœur Eugénie!... » J'arrivai chez moi, roulant dans ma tête mille pensées qui se heurtaient et se renversaient mutuellement. J'eus celle de me marier sous le nom de Bertrô, en mettant seulement Thérèse dans ma confidence; mais cette idée ne dura qu'un instant. Je dormis peu, et mon demi-sommeil fut troijblé par des songes. Je me levai matin, à cause de la clef de Louise, que j'avais prise avec plaisir, et que j'étais fâché d'avoir; j'étais à sa porte à sept heures. J'ouvris doucement; elle feignait de dormir. Je m'approchai d'elle, et je posai ma bouche sur ses lèvres entr'ouvertes. Elle eut un léger frémissement. « Dors, bel ange... » m'écriai-je. Je m'éloignais. Elle ouvrit ses beaux yeux, et m'appela. J'étais déjà auprès de la cheminée. Je revins à elle. Son sein était à demi découvert; elle me tendit la main... J'avouerai que je n'aurais pas été aussi fort, cette matinée, contre moi-même, que je l'avais été la veille; mais Thérèse arriva.

Elle pensa que nous avions passé la nuit ensemble, et que tout était dit. Elle vint m'embrasscr : « Il X 14

y> vaut mieux être tendres amants, que mariés de » mauvaise humeur : je vous félicite tous deux sur » votre heureuse nuit. : — Il ne Édt que d'arriver î » dit Louise, en souriant; ce mon ami en agit avec » moi d'une manière qui me charme I Plus il diflfére » des autres hommes, plus il me plaît I... Il arrive : » mais il m'a dit hier soir, que tu avais à me parler? » — En ce cas, » me dit Thérèse, « déjeunons vite : » on nous apporte du chocolat; ensuite. Monsieur, » tu iras une couple d'heures à tes affaires, puis tu » reviendras. — Ne le renvoie donc pas ! » dit Alan d'un air mignard, « il s'en va toujours assez tôt de » lui-même ! » Nous déjeunâmes. Thérèse, ordinairement gaie, se montra sous un autre jour; elle fut sensible, carressante ; cette fille spirituelle préparait son amie, avec un art qui me charma. Elle nous réunissait quelquefois sur ses genoux : elle nous embrassait tous deux, elle nous obligeait à nous donner de ces baisers dont parle Martial :

Basia Mandas imitaia coîumbas,,^

et que les Grecs appelaient d'un mot bien doux : mandalôton. Le déjeuner fini, elle me prit la main, et me dit « Bertrô, je n'ai pensé qu'à vous deux » cette nuit. Vous auriez été trop heureux, si tu » avais trouvé Louise, elle fille, toi garçon!... et » tant de bonheur n'est pas fiadt pour l'humanité.., » Elle nous serrait l'un contre Tautre... Elle avait l'œil chargé de larmes... ce Ha! que faut-il Êiire!... » Elle se concentrait Enfin, dans un petit mouvement

SEPTIÈME ÉPOaUE — I772 IQJ

d'emportement, qui avait son motif, elle nous pressa Tun contre l'autre, et nous dit : « Il le fiiut, à pré- » sent. » Et Louise se trouva... dans mes bras... Je me trouvai dans elle. . . Mon âme entière passa dans ce corps charmant, par les oiganes délicieux du

plaisir, par sa bouche divine, et Tinnominable

trésor de la Nature Thérèse confondait ses

caresses avec les nôtres Enfin, elle nous sépara.

« C'est moi qui te l'ai donnée : c'est moi, non pas » elle, qui vous sépare... Va, mon ami, va..* Tu » reviendras dans une heure ou deux, ou plutôt, s'il » t'est possible.,. » J'étais à la porte, quand elle me rappela : « Tu ne l'embrasses pas? » Je baisai la main d'Alan, qui se jeta vivement à mon cou... Une idée me vint, triste, profonde, désespérante! Je pris Louise et Thérèse par la main; je les menai à la fenêtre; nous nous appuyâmes tous trois sur l'accoudoir, sans parler. Je fixais, dans la rue d'Orléans, mes regards sur une petite porte enfoncée, et je me disais à moi-même : oc C'est de là que je » viendrai désormais regarder la fenêtre de Louise, » et pleurer deux filles trop aimables, mais que je » ne saurais plus voir... Un état contraire aux » mœurs honnêtes commencerait, et serait habituel, a Je ne pourrais plus, je le sens, continuer â être » bon père, et quoique je sois peut-être dispensé » d'être bon époux, il ne faut pas que notre vie soit }> un scandale public. Les fautes imprévues ef passa- 9 gères sont de la fragilité humaine ; mais un état » permanent est d'un malhonnête homme. » Je

disais toutes ces réflexions à part, sans ouvrir la bouche, en pressant contre mon cœur la main de Louise, et, de l'autre main, celle de Thérèse. « Je » perds le bonheur! » pensais-je, « je le sens; » mais il faut ici ^u courage... Firtus est placitis » abstinuisse bonis L.. Quelle heureuse vie je méne- » rais avec ces deux filles! Tranquille, travaillant » avec aisance... Mais, comment parlerais-je de la » vertu ?... Allons! allons!... » — oc Vous êtes bien a ému, » me dit Thérèse. — « Ho! oui!... Mon )) sort se décide. ». J'embrassai Louise trois fois : j'embrassai Thérèse deux... Je baisai les cheveux de Louise, en passant... et le gant de Thérèse posé sur une commode à côté de la porte; je dis, suffoqué : « Adieu!... » Et je sortis.

Une femme, mère d'une actrice à'Audinot, qui demeurait sur le même carré, me força d'attendre qu'elle fût rentrées, pour passer. J'entendis Thérèse, qui disait à Louise : « Mon ami l'a reconnu, pour * l'avoir vu chez le libraire Lejayl C'est l'auteur de » ce livre que tu aimes tant ! la Fille naturelle! — » Ha Dieu ! . .. — et des Lettres d'une Fille à son Père, » que je t'apporte... » Ce fuf tout ce que j'entendis : je n'osai pas rester, parce que la porte de vis-à-vis était demeurée ouverte. Je descendis lentement, et regardant ces marches, où j'étais monté tant de fois depuis quelques jours, le cœur palpitant, je me dis, oppressé : « Vous ne me conduirez plus vers >) Louise ! c'est aujourd'hui la dernière fois que je :» foule cet escalier, que je suis près de la demeure

SEPTIÈME ÉPOaUE — I772 IO9

» de Louise; je m'en éloigne à chaque .pas, et c'est » pour jamais!... Adieu! ma chère Louisç! Un » mot ! un seul mot vient de me rappeler ce que je » suis, et ce que je me dois!... Ha! Louise! si » j'étais libre, ton aimable compagne et toi, vous >» seriez à jamais mon unique société!... Filles » aimables! je ne vous reverrai plus!... » Je descendis, en sanglotant malgré moi, et mes larmes coulèrent, dès que je fus dans la rue. Je me retournai au coin de celle des Vieilles- Êtuves, et j'entrevis Thérèse qui me faisait un signe d'amitié... Ce fat le dernier que j*aie reçu d'elle alors!... En tournant rangle,ce fut comme si j'avais mis-1'Océan entre Lpuise, Thérèse et moi; nous ne nous sommes plus revus, qu'au bout de douze ans!...

O mon Lecteur! tout devient intéressant, et prend une teinte différente, pour l'âme sensible! Un homme, comme il en est tant, n'eût vu que deux filles, dans Louise et Thérèse : j'y trouvai deux belles âmes, deux amies, telles que nous avions été amis Loiseau et moi ; j'y trouvai un nouvel aliment pour ma sensibilité. J'ai entrevu deux fois Louise depuis ma rupture : hliit jours après, d'un escalier vis-à-vis, soupant tristement avec Thérèse; la seconde, quinze jours après, traversant la Nouvelle- Halle. Depuis douze ans, je vais tous les soirs (depuis seize ans) (depuis dix- huit ans) (depuis vingt) (depuis vingt-cinq ans), dans le quartier où j*ai connu Louise; c'est le temps où la Lyre est perpendiculaire sur là Nouvelle-Halle; et je regarde

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la Lyre et le Cygnt, et je pleure le bonheur que j'aurais pi; goûter, si la première des lois sociales ne s'y fût opposée... Je commence mes stations le 9 Juillet, et je les finis le 9 Auguste. Je vais m'asseoir, les deux ou trois premiers jours, sur la plate* bande de fer, vis-à-vis le n° 14, et je chante les noms de Louise et de Thérèse, en versant des larmes. Les jours suivants, j'arrive par la rue des VieilkS'Êtuves ; et je m'avance lentement, les yeux fixés sur la fenêtre où jç m'étais accoudé avec Louise, où j'avais vu le dernier signe d'amitié de Thérèse; et mes larmes coulent; je frémis en disant : « O Louise! m'avez-vous haï, méprisé?... Thérèse! ». avez-vous deviné mes motifs? Filles aimables! » soyez toutes deux heureuses!... » Et je m'en retourne, après avoir donné un libre cours à mes larmes... Le huitième jour, je vais de la Nouvelle- Halle à la rue i^ Bourbon; je baise la porte de Thérèse; quelquefois je monte à son étage... et je pleure... Je crois que Louise est heureuse : je l'ai rencontrée au mois de Septembre cette année 1784, bien mise, avec un homme qui lui donnait le bras; elle m'a paru mariée. Je la regardai avidement; mais je ne lui parlai pas, et je n'en fus point remarqué. C'était elle : mon cœur mêle dit (i). Lecteur, arrête-toi ! C'est la seule fois de ma vie que j'eus

(i) Tout ceci précède, comme on voit, la revue de mes deux amies... Voyez, pour ce qui n'est pas exprimé, le Drame de la vie, à la pièce intitulée Louise et Thérèse^ pp. 660-725.

tant de vertu. Qni me Tinspira? Deux filles entretenues me Tont donnée, comme autrefois Zéphire me rendit chaste; car Tunique jouissance délicieuse, qui fut sur le point de m'attacher à Louise et à Thérèse, ne fut pas une faiblesse : je sais conmie elle arriva, contre ma volonté, par mes sens... J'en atteste rÊtre-suprême ! je ne le, voulais pas... Thérèse... ô Thérèse ! fille divine î comment, comment as-tu pu faire cette action céleste, qui me fait t'adorer encore?... Comment, comment m'as-tu conduit, forcé... retenu...? Tu me fis violence!... et je t'adore ! je t'adore, autant, plus, peut-être, pour cet acte, crime alors à mes yeux, que pour toutes tes autres vertus, si vraies, si touchantes, que j'ai si bien senties !.^. Lecteur ami! une preuve que l'action de Thérèse ne fut pas un crime, c'est qu'elle est récompensée...

Douze ans s'étaient écoulés : j'avais vu Louise, et je m'étais caché d'elle. Mon cœur se trouva aussi sensible que le premier jour... J'errai dans la NoU" velh'Halle, attendri, touché. Enfin, un soir, je vois... une grande femme, tenant par la main une enÊmt de onze ans, et une autre de six. Elle m'intéressait : je m'avance... C'était Thérèse h Jie la reconnus sur-lechamp. Je fus plus hardi avec l'amitié qu'avec l'amour. Nous étions en 1785 ; jesortais d'une maladie ; j'étais... à faire pitié... Je venais d'achevei: lés Co»temporaines, et de publier* la Paysanne ,' je pris la main de Thérèse... a Vous m'avez condamné sans » m'entendre : voulez'vous m'écouter? — Ha!...

» le malheureux! il me donne un coup de poi- » gnard... » Et je fus obligé de la soutenir... — a Je vous fais horreur! je me retire. — Il me lais- » serait mourir! — Non! non! ô Thérèse, tous les » jours pleurée! — Pleurée! moi! pleurée!... et » Louise... — Puis-je vous séparer? — Viens donc » la voir... Elle se meurt... Tu recevras son dernier » soupir... ou... tu la sauveras... » Je la ramenai rue Babille, Nous montâmes. Thérèse me précéda auprès de la malade.

« Mon amie!... veux-tu voir?... Calme-toi... mais » une crise... te sauvera peut-être!... Bertrô,.. est... » là. — Lui!... » La malade expirante se soulève... « Où est-il? » Je fus à elle à Tinstant, et je la pressai contre mon sein. « Bertrô!... je... ne... t'en ai... » jamais... voulu... c'est... par vertu... » Elle ne put parler... On lui donna un cordial... Je posai sa tète sur mon épaule gauche, et je la tins ainsi. « Je » meurs... contente... Parlez de moi... — Tous les » jours! » m'écriai-je. — « Que... direz-vous? — » Louise était notre Divinité... — Et nous la plciire- » rons, » s'écria Thérèse, « jusqu'à notre dernier )) soupir! »

Louise sourit; son cœur sans doute se dilata trop vivement... Elle expira par un sourire... Nous ne pouvions la quitter. Son mari et celui de Thérèse nous l'ôtèrent...

. Depuis ce moment, tous les ans, à pareil jour (car elle mourut dans les jours sacrés), je suis venu chez Thérèse, du 9 Juillet au 9 Auguste. J'entrais :

si elle était seule, nous nous embrassions; si elle avait compagnie, nous nous disions à l'oreille, moi : « Louise était notre Divinité ! » Thérèse : « Et nous ♦) la pleurerons jusqu'à notre dernier soupir!... » Ceci a duré douze ans; car c'est en 1796, année actuelle, que j'ai fait la perte irréparable de Thérèse!... Elle est morte le 22 Auguste, sur la même épaule où sont expirées Zéphire, Amélie, et Louise... Ho! je ne puis écrire ceci, à soixantetrois ans, et je fonds en larmes! Accablé de douleurs, de chagrins, d'infirmités, j'ai perdu Thérèse, qui pouvait les soulager! J'ai achevé de perdre Louise, mon dernier amour!... Ouvre-toi, tombeau! je n'ai plus rien à regretter!... Mais... il me reste quelque chose encore... comme tu vas le voir. Lecteur. Remontons.

Le lendemain de la perte de Louise, je vins voir Thérèse. Nous suivîmes notre amie au tombeau; la terre qui la couvrit fut arrosée de mes larmes... Nous nous tenions embrassés par le corps. Je ne la quittai presque pas ces jours-là. Au bout de quelques semaines, elle me raconta comment elle avait marié Louise au chirurgieir, son premier amant, devenu veuf, et comment, pour l'y déterminer, elle s'était mariée elle-même à un ami de cet homme. Elle ajouta : « Vous avez une fille de Louise. » Je fus transporté de joie : « C'est la plus grande des deux » qui étaient avec moi, le jour où vous m'avez » rencontrée; l'autre est ma fille. Celle de Louise est » au couvent, pour faire sa première communion. »

Nous en restâmes là ; et dans nos autres visites, où je voyais les enfants de Thérèse, au nombre de trois, je m'informais toujours à^Alanette, qu'avant de la connaître je nommais Filette, dans mes dates.

Un soir, en 1789, passant dans la rue Honoré, prés celle d' Orléans ^ je vis une jeune femme enceinte, dont la beauté me frappa. Je la regardais tous les soirs, avec une satisfaction si grande, qu'il me manquait quelque chose lorsque je ne l'avais pas vue. En 1793, j'en parlai à Thérèse. Elle me demanda sa demeure. Je la dis. Le lendemain, en passant, je vis Thérèse à côté de la charmante horlogère. Surpris, je m'arrêtai. Elle me fit signe, j'entrai vivement. Thérèse disait un mot à l'oreille d'Alanette, ou de Filette! La Belle rougit, en levant les yeux sur moi. Thérèse me dit : « Em- » brassez votre fille, et celle de Louise. » Je pensai suffoquer de plaisir, en pressant de ma bouche ce charmant visage ! — « C'est Louise que j'embrasse, » dis-je à demi- voix.

Depuis cet instant, j'ai quelques consolations, quand les chagrins de ma fille ne les changent pas en amertume. Je sus que son* père l'avait mariée, sans en parler même à Thérèse. Elle ne me cache rien.... Et j'ai éprouvé, surtout depuis la mort de Thérèse, qu'une nouvelle liaison est une porte de plus ouverte à la douleur comme au plaisir.

J'ai conduit jusqu'à la fin cette histoire de Louise et Thérèse... Mais qui exprimera comment je les pleurai avant de les avoir retrouvées! comment je

SEPTIÈME ÉPOaUE — 1772' 11$

les pleure, depuis que j*ai achevé de les perdre! Ce qui me reste de Louise est un charnie, il est rrai; mais le charme de l'amour, de l'amitié, de l'égalité, n'existe pas entre les pères et les filles... Je pleure aujourd'hui Louise tout seul; je pleure Thérèse sans consolation... Je m'écrie quelquefois : « O mes » amies! si j'étais à recommencer, je n'aurais plus » la fiineste vertu qui m'a séparé de vous!... »

Dernier charme de mon cœur ! Louise ! Thérèse ! pleurées encore hier! (14 Septembre 1796) ha! je n'ai jamais senti si cruellement votre privation, qu'hier, au bout de vingt-quatre ans!... J'ai regardé la Lyrel j'ai regardé le Cygne, et, fondant en larmes, je me suis écrié : « Astres éternels, vous êtes en-

» core là ! mais Louise et Thérèse n'y sont plus!

» Célestes amies, que j'ai voulu fuir! que j'ai cessé » de voir pendant les douze années rayéçs de ma » vie, je voudrais aujourd'hui les racheter au prix » de mon sang !... Adieu, Louise I Adieu, Thérèse! » m'écriais-je... Et je suis entré dans la maison de 1772. Jamais je n'ai remonté... jamais je ne remonterai cet escalier, pour voir Louise! pour voir Thérèsel,.. Et je suis serti navré de douleur... J'ai voulu voir ma fille ; elle est malade...

Je retombai dans un état de mort, après m'être privé de la vue de Louise et Thérèse, et aucune fille ne m'intéressa plus, jusqu'au 22 Juin 1776, que je connus Virginie, Je parlerai de cette aventure, quand l'ordre des temps m'y aura conduit. Je reprends l'histoire de mes Ouvrages.

Il6 •1773 — MONSIEUR NICOLAS

La Femme dans les trois états m'occupait, lorsque je connus et que je cessai de voir Louise, le 9 Auguste. Ce petit Ouvrage, dont la Troisième Partie renferme quelques anecdotes contemporaines, fut donné à l'impression le 4 Juin; mais il ne parut qu'au mois de Février 1773. Je continuais cependant V École des Pères. Je composai ensuite le Ménage Parisien, espèce de roman farce, dont le plan excellent m'avait ri; mais lors de l'exécution, elle se trouva au-dessus de mes forces, et la plus riante de mes conceptions me fournit un Ouvrage très médiocre. M. de Crébillon fils en fut le censeur, et ne parut pas en faire grand cas. Il le mit cependant un peu au-dessus du Pied de Fanchette, dont il avait été également l'approbateur. (11 se trompait fort! Le Pied de Fanchette est aujourd'hui bien au-dessus du Ménage! et à la troisième édition.) C'est dans le Ménage Parisien qu'est la Note qui fut l'origine de ma liaison avec le docteur de Préval, La voici : « Rien de si digne de nous (des sots), que la conduite de la Faculté à V égard de M. Guillebert de Préval I Ce dangereux esprité a trouvé, dit-on, une eau qui préserve les Sots et les Gens d'esprit d*un mal cruel iLa Faculté^ qui est Orbi et Urbi salus, considérant de combien de profits cet enfant dénaturé cherchait à priver sa mère, a résolu de ïexhéréder, en le chargeant de sa maternelle malédiction, » (II« Part., Notes, p. Ixiv...) Ha! sans doute cette production aurait été excellente, si mon âme n'avait pas été abreuvée de douleur par la perte de Louise et Thérèse! Néanmoins les deux

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Ouvrages eurent quelque succès : la Femme dans Us trois états a été réimprimée ; le Ménage manque depuis longtemps ; je me propose de l'abandonner, tout corrigé, à quiconque en voudra faire une édition.

Outre ces romans, et VÊcole des Pères, que j'imprimai sous le titre du Nouvel Emile, pour le libraire Drastoc, je travaillais comme par foucades au Paysan perverti, commencé en 1769. J'en étais alors au III« volume.

Vers la mi-Novembre, Nougaret me montra un manuscrit de M. Marchand, le censeur du Pornographe y l'auteur de la Requête du Curé de Fontenoy, etc. : c'était un roman fort sec, fort dénudé; cependant je pris le parti de l'animer un peu. Il était intitulé : Mémoires de M. d'Armantières; on y voyait figurer un certain M. Duchaujffour, père de Placidie, l'héroïne ; ces noms étaient véritables, à ce qu'on prétend; je les changeai, par le conseil du censeur Coqueley; j'ajoutai l'histoire de Zoé ; je fis presque en entier la II* Partie; je donnai un titre saillant : Nouveaux Mémoires d'un Homme de qualité, qui convenait assez; je terminai par les Beaux rêveSy dans l'un desquels j'annonçai la naissance d'un dauphin : prédiction fort naturelle, les deux époux étant jeunes, amoureux et bien constitués . Dans le second , je vengeais mon ami le docteur de Préval des persécutions de son corps, d'une manière assez plaisante, comme on peut le voir à la fin de la Découverte Australe, où j'ai réimprimé cette pièce sous le titre

Il8 1773 — MONSIEUR NICOLAS

burlesque de Vlatromachie, l'édition des Nouveaux Mémoires étant épuisée.

Ce fut en 1773 que je connus Rosette Vaillant, la modèle. (Voyez mon Calendrier.)

L'impression des Nouveaux Mémoires , commencée en Janvier 1774, fut achevée au mois de Mai.

VÊcole des Pères était alors interrompue; je réimprimai le Pornographe et la Fille naturelle. Vers la fin de l'année, Edme Rapenot^ le libraire, me montra une traduction du Grand Tacagno, de François de Quevedo, par Dhermilly le censeur. Je la trouvai si mauvaise, que je ne lui conseillai pas de l'imprimer. J'achevais le Paysan, que je proposai au libraire Delalain l'aîné. Il le refusa; son examinateur lui dit qu'il y avait remarqué des lettres aussi mal écrites que celles d'un paysan, ce qui' ne prendrait pas. Delalain me conseilla, d'après cet examinateur pénétrant, de changer le titre, et j'en fus tenté. Heureusement je n'en fis rien! J'obtins, par Valade, Dhermilly pour censeur du Paysan; je fus ainsi dans le cas de voir souvent ce bonhomme, qui me proposa sa traduction du Grand Tacagno, qu'il avait rendu par Fin Matois. Je consentis à l'imprimer, à condition qu'il me prêterait l'original, et qu'il m'aiderait à rectifier tout ce que je n'entendrais pas. Je puis dire que je refis toute cette traduction sur l'original ; Dhermilly l'avait rendue niaisement, au lieu d'y mettre le sel convenable. Je ne m'en tins pas là; je composai une Troisième Partie , dans laquelle je finissais le roman de Quevedo, par sept chapitres en-

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ticrement de ma composition; par des Notes; par un Abrégé de la vie de Quevedo; par une Notice de ses Ouvrages, et par .le morceau très goûté sur r Inquisition de la Cuença, Cet Ouvrage est donc, à peu de chose prés, entièrement à moi. Je le payai vingt-cinq louis au bonhomme, et je lui fis présent de tous les exemplaires dont il voulut disposer. Drasioc ayant fait banqueroute, il exigea de moi la perte de mille écus de billets, de tout ce que je lui avais fourni en livres, et douze cents francs pour me rendre Y École des Pères incomplète; je lui donnai cinq cents Fin Matois pour faire les douze cehts livres, je lui remis ses billets et ses reçus de mes livres, à lui fournis, et il me rendit une partie de mon Ouvrage en papier à la rame (i); car je fus obligé à une dépense considérable pour le mettre* en valeur; j'ai même laissé l'Ouvrage incomplet; on n'a qu'un court abrégé du IV« volume. Je fis un autre sacrifice encore plus douloureux; j'avais passé pour mille francs des billets de Drastoc ; obligé de les rembourser, je vendis à Dehansy, libraire, pour ces mille livres, des Femme-trois états, des Ménage Parisien, et des Nouveaux Mémoires, à dix sous l'exemplaire, au lieu de quarante sous. C'étaient

(i) L'autre moitié m'a été retenue par le nommé Reinxuoifaj, administrateur infidèle pour les créanciers Drastoc : Ce R^inruof eut la maladresse de donner un état imprimé de ce qu'il me volait. Mon éloig^ement pour les affaires m'a «mpêché de le poursuivre.

(aj Fournier, . (N. de VÈdJ

deux mille exemplaires au lieu de cinq cents; je perdis ainsi mille écus réels, puisque les trois Ouvrages se sont vendus jusqu'au dernier; aussi l'affaire de Drastoc a-t-elle été la plus ruineuse de toutes celles où f eusse encore perdu ; elle m'a coûté quinze mille livres.

Je commençai l'impression du Paysan perverti immédiatement après celle du Fin Matois, au mois de Mai ou Juin 1775. J'étais alors fort incommodé d'une rétention d'urine, suite de ma cruelle maladie de 1770. J'employai VEau présêrvative du docteur de'Préval, qui est un fondant très efficace; il pénétra dans les chairs, et, au bout d'un mois, pendant lequel je baignai presque continuellement la partie malade dans cette eau, je me trouvai tout à \:oup soulagé. Depuis ce temps je n'ai pas eu les cruelles angoisses auxquelles je fus sujet durant l'impression du Fin Matois : car j'éprouvai un jour une suppression absolue; ordinairement l'urine tombait goutte à goutte. Je pense que le traitement du charlatan Nicole Morsan , qui voulut inutilement me sonder, avait occasionné mon incommodité.

En 1773, il était arrivé un changement très avantageux dans ma situation! Agnès Lebègue s'était avisée de prétendre qu'elle avait le talent d'élever les enfants. Je me doutai qu'il eii étaitde ce talent comme de celui du commerce; mais je ne disputais jamais ces choses-là. Elle prit des pensionnaires, et, de concert avec leurs parents, elle alla en province, où leur pension suffirait pour elle et pour ses élèves.

SEPTIÈME ÉPOQ.UE — 1773-75 121

Elle laissa sa fille Âgnés à Paris, chez une dame Marie, du Quai de Gèvres, marchande de modes et bijoutière. Elle lui donna ses instructions auparavant, et je n'y fus pas ménagé. Cette tète mal organisée crut qu'elle allait se passer de moi et se suffire à elle-même, à l'exemple de la femme de Progrès, un peu mieux fondée; elle me regardait comme destitué de tout mérite, et de toute capacité de régir mes affaires. (Il est vrai que j'étais alors la dupe des Michel, des Gauguery, des Drastoc, des Edme Rapenof, qui tous m'ont dupé ; car je ne parle pas de la mauvaise foi de la veuve Tirpse (a) du Palais-Ëgalité : cette femme ne me fait perdre que cinquante écus; la manière, à la vérité, est odieuse, puisque c'est par excès d'avarice, mais la perte n'est pas considérable; ni du malhonnête Maisonneuve, factoton de la veuve Duchesne, qui m'a empêché la rentrée de trente mille livres ; ni du libraire }A***(b) y dont la faillite me met, aujourd'hui 20 Auguste 17^0, dans la plus grande"^ détresse; ni du grivois Mourant, qui ne m'enlève que cent écus; ni du feu prote Caillion, qui m'a volé cent soixante rames de papier à douze livres la rame, etc. Voici, au sujet de cette pauvre femme Tirpse, qui n'est riche qu'à six cent mille livres, un trait dont je suis témoin : un petit commissionnaire de Demonville lui apporte six exemplaires à trente sous de YÊloge de Fontenelle^ par

fa) Esprit. (N. dé F Éd.)

(hj Maradan. (N, dé PÉdJ

M. Garât; un homme en marchandait un, et le prend, non sur les six de la veuve, mais sur ceux qui restaient à Tenfant; la veuve reçoit l'argent, et, contre son usage, elle paye les six ; car ordinairement elle ne paye que longtemps après la vente. Le petit s'en retourna, et DemonviUe, se trouvant en erreur d'un exemplaire, le fait payer à Tenfeint. Celui<^i se rappelle les faits, et retrouve son exemplaire dans celui qu'a vendu la veuve Tirpse, outre les six. 11 accourt, s'explique et demande les trente sous. J'étais présent; elle ne daigna pas l'écouter, elle ne voulut pas compter ses exemplaires ; TenËml pleura; elle le poussa dehors. J'étais indigné. Je fus tenté de donner les trente sous à l'enfant.

Ce fat avec une ivresse de joie qu'Agnès Lebègue me quitta, emportant tous les meubles, tout le linge, quoiqu'il me vînt de ma mère, et me laissant entre les quatre murs, sur mon grabat. Elle partit avec ses élèves et ma fille Manon ; et j'avouerai que je n'étais pas moins content qu'elle : son humeur acariâtre, sa haine marquée, qu'elle s'efforçait de faire partager à ses deux enfants, l'avaient rendue pour moi un insupportable fardeau. Je respirai enfin ; je tràvdllai tranquillement au moins, et si je manquais souvent du nécessaire, je n'étais pas troublé dans mes souffrances par une farie toujours prête à me contrarier dans les plus petites choses. En la voyant partir avec les meubles, on lui demanda ce qu'elle me laissait. Elle répondit laconiquement : — « Mes dettes. » Elle m'en laissait pour douze cents livres. Mais ce n'était

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pas le pis : elle oubliait de dire qu'elle me laissait la haine et le mépris de toutes celles de nos connaissances, plus à elle qu'à moi. Notre principal créancier était un M, Froger, boulanger rue SainU André-deS'Arcs : on lui devait six cents livres. Il était convenu que je solderais en billets de librairie. Ceux dont j'avais des effets n'étant plus solvables, je fus obligé de payer par semaine, sur mes lectures d'épreuves et le peu de vente que je pouvais faire. Or il y avait dans cette maison une très jolie fille; c'était elle qu'on envoyait du temps d'Agnès Lebégue; c'était à cette personne qu'elle me faisait passer pour un ogre. Je confirmai ces idées, sans le savoir : m'étant aperçu que cette fille était jolie, j'évitais de lui parler, quand j'étais seul à la maison, et je lui répondais sans lui ouvrir. Jusque-là, j'étais regardé comme un ours; il n'y avait pas grand mal. Mais à la veille de son départ, Agnès Lebégue se doutant bien qu'on m'enverrait la jolie Froger, lorsque je manquerais à payer, elle craignit que je ne me montrasse à cette jolie fille sous un jour plus avantageux: Elle lui dit que j'étais si brutalement passionné pour les femmes, que si elle venait en son absence, elle eût soin de ne pas entrer, mais de se tenir à la porte; qu'autrement, je mettrais le verrou et me jetterais sur elle. La jeune fille fut très efïrayée! Elle refiisa plusieurs fois de venir, et ce fut sa mère qui en prit la peine. Je la reçus poliment. « Il n'est pas » si terrible, cet homme I » dit-elîe à sa fille. — •X Ho! oui! avec vous! — Comment, avec moi?

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» Semble-t-il que M'am'selle est une Vénus? Hé » ben, vous irez la première fois. » Effectivement, le père et la mère réunis obligèrent Paneite Froger à venir chez moi, me demander la semaine. C'était le matin. On* frappe doucement. Je travaillais. Je saute du lit, demi-ûu, et je demande ce qu'on veut; à la voix de la jeune fille, j'ouvris. Panette restait à la porte, en rougissant. Je vais m'habiller. Je compte l'argent : « Mademoiselle, donnez-vous la peine » d'entrer, de vous reposer » (je demeurais au quatrième et demi, rue du Fouarre). La pauvre Panette, tremblante, ne savait que feire. J'employai les expressions les plus honnêtes. — « Monsieur, j'aime- » rais mieux que vous fussiez grossier, — Il est w impossible de l'être avec vous. Et quoique je » sache qu'on s'est accordé chei vous pour fournir » de l'argent à Agnès Lebègue qu'on me compte » en pain, je ne dois voir là que de la bonne volonté » pour les personnes qui m'appartiennent, et de la » confiance dans ma probité... Asseyez- vous, Ma- » demoiselle. » Par timidité, elle se mit sur le bout d'une chaise près de la porte, laissée grande ouverte. Cependant mes yeux se baissaient à chaque mot sur

un petit pied que Panette avait charmant! A

chaque mouvement que je faisais, elle tressaillait. Comme je n'aimais pas la porte ouverte, j'allai la fermer. — Ha! Monsieur! » s'écria la jeune personne, <c ayez pitié de moi ! » Et elle tombe à mes genoux. Je la secourus; je lui demandai ce qu'elle avait? — ce Ouvrez la porte! » me dit-elle, d'u^e

SEPTIÈME ÉPOQJJE — 1775-75 12$

voix suflfbquée." Je crus qu'elle avait besoin du grand air; j'ouvris la porte et quatre fenêtres; puis j'allai finir le compte; de temps en temps je m'intéressais à la santé de la jolie Panette, assise auprès de la porte d'entrée, et fort loin de moi. Je lui donnai enfin la somme, et je voulus absolument lui aidera descendre l'escalier; je la portai quasi. Quel dut être mon étonnement, lorsqu'elle fut dans la rue, de la voir courir, légère comme le vent ! ... Je n'y comprenais rienl... Ce fut sa mère, qui, la semaine suivante, ravie de mon exactitude , de ma politesse, et de ce que j'avais dit à sa fille, avec modération, quoiqu'on redoutât ma fiireur si je l'apprenais, ce fut la mère, dis-je, qui découvrit les arrangements ruineux de ma femme, et la réputation qu'elle me donnait... Je ne fus pas très étonné... Mais ce qui ni'indigna, ce fut la défense faite à ma fille aînée, âgée de quatorze ans, de venir me voir seule. On la faisait toujours accompagner par une de ses camarades. (Sera-t-on surpris, après cela, que j'aie trempé mes pinceaux dans le fiel et l'amertume, délayés avec le noir des Furies?)... Cette compagne me déplut. A la fin, je pris le parti de dire à ma fille de passer tous les dimanches, eh venant me voir, chez M^*^ Froger, de venir avec elle, et qu'elles goûteraient ensemble. Ces deux jeunes filles m'amusaient, par leurs enfantillages, leurs jalousies de chaussures : <'. .Vous avez )' des cocos plus jolis que moi ! » disait Agnès. — » C'est que j'ai le pied plus petit, » Je leur fis faire à toutes deux des souliers par le cordonnier de

lié 1773-75 — MONSIEUR NICOLAS

Mme Ouharry et de la marquise de Marigny, dont elles avaient le pied. Ce fut un plaisir de les voir, le premier dimanche qu'elles les eurent. Elles comparaient leurs pieds : « Égal ! » disait Agnès. — » Vous êtes mieux , » répondait Panette par politesse. — « NonI — Si... » Je les mettais d'accord, en examinant les jolis souliers posés sur mon genou. Je payais la boulangère, et elles s'en retournaient après le goûter.

Quelquefois Agnès gardait la boutique à son tour, et ne venait pas ; alors, j'avais Panette seule. Un jour, elle me dit : « Savez-vous une nouvelle? )) — Non, ma belle. — C'est que je vais me marier. » Avec qui? — Avec un boucher. — Un boucher!

» — Oui, qui est fort à son aise, et qui est comme » vous. — Comment... comme moi ! —Ha ! ilaime... » — Qu'aime-t-il? — Ça. — Quoi! ça? — Ça »

(montrant son pied). — « Ha! j'entends! On voit » bien que vous êtes innocente; car vous n'auriez » pas dit, // aime ça^ sans rougir. — Pourquoi? — >» Ça, quand on le prononce ainsi, s'entend de ce » qu'on fait aux nouvelles mariées... » J'avoue à ma honte, que je tenais ce discours par une volupté de libertinage. — « Que leur fait-on ?» Je la voulus embrasser. Elle se défendit. Je la saisis, la pressai dans mes bras, en la traitant comme autrefois Toinette. Elle tomba, à cause de ses talons minces, sur le pied de mon lit, et... emporté, hors de moi... je la fis sortir de mesure, en la caressant... Elle succomba, peut-être volontiers... Elle resta comme

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morte, après l'acte; puis elle revînt en soupirant... Elle pleura; elle ne me fit pas de reproches, mais elle me demanda le secret, presque à genoux... Je la rassurai avec tant de tendresse, qu'elle sourit enfin, et partit. (Pour le reste de Panette, voyez mon Calendrier.)

Lorsque je ne vis plus la jeune Froger (ce qui ar» riva aussitôt qu'elle fut mariée), ma fille Agnès vint seule. Et pour éviter les apparences de la noire calomnie qu'Agnès Lebègue continuait de répandre contre moi, au sujet de ma fille, surtout depuis que je lui donnais, comme à sa mère, des chaussures de Bourbon, je me livrais à des femmes perdues. Jje rencontrai Agathine à la Nouvelte- Halle, et je la pris pour Louise, un moment. Cette erreur me la fit posséder. Un autre soir, tout près de YOratoire, je pris Dubreuil pour Saint-Cyr, sous sa calèche, et cette femme me fit posséder la jolie Naïs Filon ^ après une autre de ses filles. Je retrouvai Rose Gau» thier, M"« Devîntes, autrefois Manon Maret, dont j'avais eu la première nuit, M"« Saniei, Rosalie Prud* homme, troisième fille de ce nom que j'aie possédée. J'eus rétrange aventure des demoiselles Decour , dont la belle était enlaidie par lès fatigues de l'amour, mais dont la troisième était plus aimable et plus provocante que jamais. Je vis Aurore- Manon Parisot, la fausse Parisot, Aglaé Solle, Dorée (fille), la capricieuse /«//^ Détange à la Nouvelle-Halle. Enfin, je m'amusai avec la jeune Amélie, à laquelle je donnais ce nom, en mémoire à' Amélie , amie de Zé-

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phire; et tout cela me conduisit jusqu'à la grande aventure avec Virginie...

On se rappelle cet imager, Chéreau de Villefranchey dont il a été question lors de ma demeure vis-à-vis la fontaine SainUSéverin. Il s'était lié de nouveau avec ^nés Lebégue, et comme, en partant, elle laissait une grande pièce vide, elle me le donna pour commensal. 11 était veuf, et c'étaient ses enfants, garçons et filles, qu'on faisait élever par l'incapable institutrice. La fille était douce, aimable, et le temps de sa naissance cadrant avec celui de mon aventure après ^e dîner, Chéreau -Villefranche, philosophe très cynique, dans nos entretiens à dîner ou à souper, faisait tous ses efforts pour me persuader que j'en étais le père. Quoique j'aimasse beaucoup la petite Philibertine , j'étais fatigué de l'impudence de cet homme, et quelquefois, je lui supposais des vues. Il devait avoir pris beaucoup de vices, pendant une captivité de sept ans, chez les Bons- Hommes de Saint' Venant. Il y en avait un entre autres qui m'a toujours fait horreur; il s'en aperçut et il eut recours à un jeune commis, nommé Asselin, mauvais sujet, qui avait été un des amants d'Agnès Lebégue. Us s'arrangèrent ensemble, précisément par cette raison. C'est cet Asselin, mort en 1781 (i), qui était si impudent, qu'ayant obtenu quelques

{i) Il avait fait Agnès Lebégue son héritière ; mais les Religieuses et un Chanoine de Chartres supprimèrent le testament, à ce qu'on a su depuis.

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complaisances d'Agnès Lebégue, et s'en voyant éconduit, il osa la traiter comme les filles, et venir faire boucan ou bacchanal un matin , en feignant le désespoir. J'entendais la querelle, et n'y comprenais rien. A la fin, troublé dans mon travail, je sautai du lit, pour demander à cet homme ce qu'il voulait? Ses réponses furent si singulières, que je le poussai dehors. Il voulut résister. Alors, transporté de colère, je le poursuivis dans Tescalier, où il vomit contre Agnès Lebègue mille horreurs... Cette terrible scène, dans le genre de celles qu'on fait dans les mauvais lieux, m'indigna... Et cependant je rompais avec Louise et Thérèse!... On sent combien j'étais mal environné, par deux hommes de l'espèce de Chéreau de Villefranche et d'Asselin! Mais comment faire pour m'en débarrasser!... Heureusement ils eurent querelle pour... un enfant qu'ils avaient amené, et qu'ils devaient... Ils se battirent, blessèrent l'enfant. Au bruit horrible qu'ils faisaient les voisins montèrent, M"« Me^ières et ses filles, le procureur Villeneuve et ses clercs. J'arrivais. En me voyant rentrer, on me dit : — « Vous avez donc » laissé le diable chez vous?... » Villeneuve se plaignit amèrement. Je lui répondis par l'expression de mes sentiments. Et ce fut lui qui pria mes deux mauvais sujets de déloger... Je ne me crus libre que de ce moment.

Aujourd'hui, 9 Juillet 1792, au bout de vingt ans, désintéressé, sans passions, je déclare que je me repens d'avoir quitté Louise et Thérèse; que je dé-

teste cette vertu-là, et que je la maudis!... Ha! la vertu qui rend malheureux n'est pas la vraie vertu ; c'en est Taôreux simulacre ! . . .

Arrêtons-nous un moment : mon Calendrier achèvera ce qui manque ici... Reposons-nous sur ce souvenir, qui me retrace une foule d'événements, que je ne vois plus qu'à travers un prisme magique...

C'est au milieu de ce trouble, et des scènes que je viens d'exposer, que j'achevais de mettre au net le Paysan perverti, et que j'en commençais l'impression. J'avais pour compositeur un nommé Logerot, dont la mère était aisée : cet ouvrier m'ofirit quelques avances, en lui payant l'intérêt. Je pris quatre cents livres pour commencer, et je fis un billet à un an de quatre cent-vingt livres. Ce qui m'obligea de faire cet emprunt, c'est que F, -A. Quillau, qui m'avait tant imprimé, à qui je ne devais rien, m'avait déclaré qu'il ne me ferait plus crédit : les plaintes d'Agnès Lebègue avant son départ l'avaient effiayé; il me voyait seul, sans consistance... Je commençai la solde, en recevant les feuilles de l'Ouvrage. J'avais vendu ma portion héréditaire paternelle à mon [frère le paysan : il me remboursa deux mille cinq cents livres au mois de Juillet. Ma femme, qu'il avertit de venir signer, accourut, et je fus obligé de lui donner environ mille livres pour acheter des marchandises. Il me resta quinze cents livres, avec lesquelles] je fis mon édition, qui fut achevée au mois d'Octobre.., Cet Ouvrage va

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mettre du changement dans mon sort. Jusqu'à sa publication, j'étais demeuré inconnu ; le succès du Pornographe n'avait pas contribué à me tirer de mon néant; l'Ouvrage était anonyme, et, ne m'ayant rien produit, je n'étais pas sorti de la poussière où je rampais; le profit de mes productions suivantes avait été, ou consumé à la maison , ou absorbé par l'acquit des billets de Dràstoc. Enfin le i*"^ Novembre 1775, je distribuai les exemplaires du Paysan aux libraires qui devaient les vendre, sans me douter du succès d'une production que le libraire Delalain avait dédaignée.

Mon Lecteur, je suis sincère; il le faut; j'expose ce que nul avant moi, pas même /.-/. Rousseau, n'avait exposé : la vie complète d'un homme. Ce n'est pas ici une jolie fadaise à la Marmontel, à la Gorgy, à h La Harpe, à la d'Alembert, à la Louvet : c'est un utile supplément à I'Histoire naturelle de Bufforiy à I'Esprit des Lois de Montesquieu , et à Montaigne^ que je vous présente (i).

(i) Je n'ignore pas que tous les faquins de la littérature, déjà soulevés contre moi, vont tomber sur cet Ouvrage, comme ils viennent de le faire sur ma Philosophie, dont la Physique a paru ces jours-ci. L'injustice, la sottise, la cabale ont dicté l'Extrait calomniateur qu'en a fait un polisson, cru membre de TlNSTiTUT. J'en ai été bien vengé, aujourd'hui i'^' Novembre 1796 (ii Brumaire an 5), par la lettre d'un homme du premier mérite, lettre que j'imprimerai quelque jour. On m'y apprend ce qu'est l'infâme pédérastevalet du ci-devant marquis de Villette, qui a la stupide audace de me calomnier, de concert avec le vil, l'immoral, le

trigame Scaturin ! Est-ce que les trois coquins ligués contre moi ignoreraient que je ne manque ni de force, ni de courage, ni d'honneur?... J'avertis ici le public qu'il y a une coalition entre tout ce qui existe de plus vil dans la Littérature, pour m'exclure de I'Institut national. Hé ! qui croirait-on que sont ces poux de la Littérature, comme les nomme la lettre dont j'ai parlé .^.. Leur nom infâme salirait cet Ouvrage, qui contient mes turpitudes. Mais, qui a dit à ces misérables que je voulais être de I'Institut ? Ai-je fait une démarche ? Ai-je assisté à une seule séance ? Vils intrigants ! méprisables intrus ! je ne vous ressemble pas !

LE PAYSAN PERVERTI ET SES SUITES (l) I775-I785

Songez qu'il est des temps où tout est légitime. Et que si la patrie avait besoin d'un crime Qui pût seul relever son esprit abattu, Il ne serait plus crime, et deviendrait vertu.

Par ces vers tirés de la Sophonisbe de La Grange- Chancel, je réponds à toutes les critiques que les méchants, les cagots, les pusillanimes, ont jait de mon Paysan perverti.

LUS de quinze jours s'étaient écoulés i775 depuis que le Paysan perverti était en vente, sans qu'on en connût l'auteur, quoique mon nom fût à la tête. C'était le premier Ouvrage auquel je le mettais, et le seul auquel prudemment j'aurais dû ne pas le mettre. Je ne

(l) Les Gynographes ; le Quadragénaire; le Nouvel Aheilard; la Vie de mon Père; la Malédiction paternelle ; les Contemporaines ; la Découverte Australe; la Dernière Aventure d'un Homme de

'sais non plus par quel motif il m'était arrivé de tirer moi-même une douzaine de frontispices sans nom, et de les faire placer aux exemplaires destinés, suivant l'usage, au Lieutenant de Police et à ses Agents.

Mon motif était sans doute la crainte du commis DesmarolleSy qui avait arrêté les Lettres d'une Fille à son Père y et le Ménage Parisien : mais je n'avais pas des idées craintives bien nettes, el c'était par paresse que j'avais fait écrire ma lettre d'avis (servitude suggérée à Meaupeou par Letourneur, alors secrétaire de la Librairie) à Logerot, mon compositeur.

J'ai oublié de dire que, durant la persécution pour le Ménage Parisien, j'étais allé à Sacy, terminer avec mon frère Pierre la vente de mon patrimoine. C'est le dernier voyage que j'aie fait dans ma patrie, que je n'ai pas revue jusqu'à ce joui: 13 Décembre 1784- (96)... Je reviens au Paysan perverti.

Dans la troisième semaine de la vente, environ le 25 Novembre, je rencontrai Le Jay dans la rue de la Vieille-Bouclerie. a Je crois, » me dit-il, « que votre » Paysan va prendre; cela se remue fort! » Le mouvement que je devais naturellement éprouver était celui de la joie : la crainte resserra mon cœui, et je fus affligé de sortir de mon néant. La vente fut

qiiarante-cinq ans; la Prévention nationale; la Paysanne pervertie ; Oriheau; VAntropograpbe; les Françaises; les Parisiennes; mon Théâtre, \?l Femme infidèle, les Nuits de Paris; la Femme séparée ; le Tbesmograpbe ; la Semaine nocturne; les Provinciales ou V Année des Dames iwttottales.

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rapide. Le hon Le Jay, que Beaumarchais Sirtprèsenté comme si naïf, l'était beaucoup moins que moi ; il eut l'adresse de m'engager à lui vendre quatre cents exemplaires à trois livres, en billets, tandis qu'il recevait de l'argent comptant, et qu'il vendait les exemplaires six et sept livres. Ces billets ont été acquittés, mais après avoir été renouvelés, de sorte que les exemplaires m'ont au plus rapporté quarante sous. Esprit, du Palais-Royal, m'en vendait prodigieusement! Comme, au bout de six semaines, l'édition tirait à sa fin, ce libraire me proposa de réimprimer. Je lui abandonnai cette seconde édition, qu'il fit à ses firais; il me permit seulement d'en faire tirer pour moi deux cent cinquante dont je fournirais le papier. L'édition fut achevée en vingt jours; je n'en pouvais plus de fatigue , car je corrigeai beaucoup de fautes, et j'ajoutai prés de vingt lettres. Cependant un Toulousain, nommé Delaporte, aujourd'hui imprimeur à Paris , me contrefaisait sur la première édition, mais avec tant de stupidité, qu'il a mis la Préface et la Table confondues à la fin de la /«^^ Partie. Comme j'ignorais cette contrefaçon, je réimprimai en troisième lieu, deux années après, en 1780. Cette troisième édition se vendit lentement, parce que toute la Province était inondée de contrefaçons, au nombre de plus de dix, et que l'édition du malhonnête Delaporte, moins chère que la mienne, se vendait à Paris. Ainsi TOuvrage, qui devait me donner l'aisance, ne me produisit presque rien; les brigands de la Littérature

m'enlevèrent tout mon profit, et m'ôtérent en outre le pouvoir de perfectionner mon Ouvrage par d'utiles corrections, que m'avaient suggérées M. de Créhillon fils et Collé. Voici à quelle occasion.

Lorsque le Paysan fut connu et réimprimé, je publiai VËcoh des Pères, avec des retranchements considérables, nécessités par la suppression du IV« volume. Avant de mettre en vente, j'écrivis au Lieutenant de Police Albert, suivant l'usage, et je signai ma lettre, au lieu de la faire écrire, comme celle du Paysan. Dés le lendemain, je reçus un billet, de la part du commis Desmarolles, qui m'ordonnait de passer à son bureau. Je m'y rendis. Il me signifia que la vente de V École des Pères étssiit suspendue; qu'on avait nommé un nouveau censeur secret chargé de l'examiner avec la dernière rigueur. — a Votre Paysan, » ajouta-t-il, « a fait assez de bruit ! » Un magistrat m'a écrit à ce sujet, et voici le Mé- » moire : Cest un système de philosophie suivi, corn- » biné, pour renverser toute religion, toute morale, etc. » Ce magistrat est le fameux d^Êpresmenil, qui, s'étant imaginé que T Ouvrage était de Diderot, voulait faire à ce philosophe une querelle avec le Parlement... Je fus traité par Desmarolles avec une impériosité révoltante. Il me fit revenir à son bureau soixantedouze fois. Le censeur secret était un certain de Sancyy bâtard, dit-on, du Garde des seeaux Miromesnil (ce que je ne lui reproche pas; je ne lui reproche que sa bassesse et sa rampomanie, sa servitudibilité). Cet homme vil garda mon livre trois mois.

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et eut l'indignité de rayer ce que le censeur Marchand, son confrère et son ancien, plus éclairé que lui, avait approuvé. Il était décidé que mon Ouvrage ne paraîtrait pas : Goupil, successeur de Dhemmery, vint apposer son cachet sur les ballots; je le conduisis même che2: les brocheuses. Cet exempt prévaricateur se tuait de me faire des otïres de service, que j'entendais très bien, mais que je feignais de ne pas entendre, parce qu'elles m'étaient inutiles. Aussi dit-il tout haut à Lefort, un de ses satellites : — « C'est un crâne, que cet homme-là. »

J'allai trois ou quatre fois par semaine au bureau du commis DesmaroUes, depuis le i6 Février jusqu'au 6 Mai. A force de prières, et par un présent, j'obtins la permission de faire les cartons désignés par de Sancy. Il faut voir comme ce lâche et ser\*ile censeur avait charpenté mon Ouvrage, qui ne prêchait que la vertu la plus pure!... 11 voulait se rendre important... Combien de pareils procédés m'ont fait mépriser les hommes!... Je fis les cartons; puis j'allai remercier DesmaroUes, comme les peuples de la Corée rendent grâces au Diable du mal qu'il ne leur a pas fait. Mon présent m'avait concilié ce commis, aussi lâche et aussi plat que Goupil. Je mis en vente un livre mutilé, qui me coûtait très cher, et qui ne se vendit pas (i). Mais je fus tranquille, et je me trouvai heureux.

(i) V École des Pères se trouve à présent sans cartons, chez le Cit. Duchesne fils, rue des Grands- Augustins, .Cette seconde édition est in-i2, comme mes autres Ouvrages.

C'était aux environs du 20 Mai que tout fut achevé. Sans perdre de temps, et malgré Tintrigue qui va suivre, je me mis à composer les GynographeSy lll^ volume des Idées singulières, dont le Pornographeétait le premier, et la Mimographe le second. Je fis cet Ouvrage sans goût : mon âme était avilie, découragée; le Paysan avait du succès, mais je n'en profitais pas; on en avait arrêté la vente pour moi seul; on m'en avait enlevé tous les exemplaires que je possédais, tandis que Delaporte vendait publiquement sa contrefaçon. Ceux qui m'environnaient, un F.-A. Quillau, des libraires bornés, me disaient quemon livre ne se vendait qu*à raison des choses, libres; ce ne fiit que plus de trois ans après que je connus le vrai sentiment du Public. Je fis la Paysanne, que Nougaret avait profanée. Je ne voyais alors personne : sans connaissances, sans protections, sans amis, que pouvais-je? Soufirir, et m'envelopper dans la honte dont on me couvrait.

Je fus tranquille environ six semaines. Des peines, d'un autre genre succédèrent bientôt à celles qni venaient de cesser. Agnès Lebègue était venue à Paris, durant mon affaire de VÊcole des Pères, ou plutôt du Paysan; les grandes eaux Ty avaient retenue avec ses pensionnaires, qui lui coûtaient, à Paris, le double de ce qu'elle en retirait; car jamaiscette femme n'avait su calculer. Après m'avoir tourmenté, malgré ses promesses que les mille francs d'avances de l'année dernière lui suffiraient, elle voulait encore me mettre à contribution; elle dit.

^ ma fille aînée, en partant : — « J'emporte tout, il » ne faut rien lui laisser; il en travaille mieux, » quand il n'a rien. » Telle est cette femme, qui, depuis, a voulu jouer l'épouse malheureuse et sensible auprès de certaines gens. Durant ma persécution, elle prétendit faire des démarches pour moi ; mais tant qu'elle fut à Paris, je n'obtins rien, et je rencontrais à tout moment des ennemis, tels que Dbemmery, Vdbhé Mercier de Saint-Léger, qui m'ac- -cablaient d'humiliations. C'est que, pour se faire valoir, elle me chargeait de torts, réels ou controuvés; cependant elle ignorait les principaux, car jamais elle ne connut Louise ; elle ne sut jamais ce que Nicard, ce que Désirée avaient fait pour moi ; •elle ne fit qu'entrevoir Élise : mais elle me prêtait des infamies. Je soupçonne Cher eau de Villefr anche de lui avoir rendu l'esprit atroce et méchant; car •elle ne l'eut ainsi au plus haut degré, que depuis sa dernière liaison avec cet homme. On a présent tout ce que j'en ai dit. Mais ce qui change mes conjectures en certitude, ce sont deux lettres que le hasard ^ fait tomber entre mes mains, cette année 1784. Celle qui les renfermait est de Désirée, et porte la date de 1762, au mois de Mars. Elle est pour M"« Zède Viîpois, et ne contenait que deux mots : « Je vous renvoie la lettre que vous avei surprise à ma •commère; il ne convient pas de surprendre les lettres y -et je n'ai pas lu celles que vous me livre\. » L'adresse était : « A Madame Mauger, rue Saint-André-des- Arcs, chei le Marchand de couleurs, au second. »

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