‹ Monsieur Nicolas; (volume 5)Chapitre 3 sur 9 · SECONDE LETTRE INCLUSE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE INCLUSE

A la Même.

» Vous ave:( fait merveilles, ma chère amie Mauger"! Il croit tout! Mais, une chose bien extraordinaire! il a eu la petite dame, et peut-être Va-t-il encore. Pour moi, je ne veux pas du mari; je préférerais V Anglais, si j'avais le goût de la galanterie. Cette maison Villefranche est un mauvais lieu. Le mari donne sa femme à un Lafray, son ami, comme on prête un ustensile de ménage. Il Va prêtée à Sir Janson. Il appelle cela des mœurs à la Spartiate : soit. Il me disait hier, que si une femme avait le malheur d'être viciée, dans une intrigue, et de vicier ensuite un galant, il fallait qu'elle viciât aussitôt son mari, pour sauver sa réputation. J'ai trouvé cela cruel, atroce. Il m'a dit qu*il le fallait. Il a des lumières très étendues! Il ne voit rien d'illicite, de . la femme au mari, du père à la fille. Et quand on lui demande pourquoi cette étrange conduite? il répond: — « C'était l'usage che:( les anciens Romains. Hê! ne > voye:{-vous pas que les animaux le font? * J'ai trouvé que c'était bien ravaler notre espèce, que de la réduire à être le singe des autres animaux. Il a trouvé cette réponse admirable, pleine d*esprit, et il l'a répétée à tout le monde, comme on répète les premiers mots que disent les enfants. Il me donne de fort mauvais conseils contre mon mari, depuis que ce dernier s'est retiré de sa société. Il me dit que c'est un homme qui n'est bon à rien, nul dans la Société; que c'est un automate dont il faut user, sans lui donner aucune influence. Il m'a sur-

tout fort exhortée à le présenter dans nos connaissances communes d'une manière défavorable. — « Afin, » dit-il, « que si nous vous brouillons un jour, on soit porté à » mettre le tort de son côté. » Oest un homme d*une astuce profonde, quoiqu'il paraisse superficiel. Sa femme est une singulière petite créature, dédaigneuse^ impertinente, et cependant familière, dès qu'il s'agit de l'amusement. Je vous préviens de tout cela, parce qu'étant aussi belle femme que vous l'êtes, j'espère qu'à la première visite que vous me rendre:^, on me demandera qui vous êtes, et qu'on me dira de vous amener. J'ai déjà mené Désirée deux fois.

» A propos d'elle, il faut laisser là un peu mes affaires, pour vous parler des vôtres. Si, comme je l'espère, je parviens à vous faufiler avec la société Villefranche et Janson, nous n'aurons plus besoin de mentir. Puisque mon mari se retire, rien ne sera plus aisé que de lui cacher notre fréquentation avec les gens de l'hôtel garni. Le vôtre et le mien sont à leur travail toute la semaine, et notre sort serait réellement heureux, s'ils étaient plus riches : car le vôtre vend son bien de Montmorencypièce à pièce, je vous en avertis, pour faire des présents à la belle Désirée. Mais je crois, malgré cela, qu'il mange son pain à la fumée, comme on dit : la belle a su qu'il était vanteur, lorsqu'il avait tm verre de vin, ce qui lui arrive tous les lundis, outre les dimanches, comme vous save:{. Quant au mien, c'est la discrétion même, et je crains fort que la coquette... Mais qu'elle y prenne garde! Si je découvre la moindre chose, je ferai manquer son mariage de fortune avec son Monsieur de Roncy. Je ne pardonne pas ces choses-là... Ce que vous ave:( à faire, vous, ma bonne amie Mauger, c'est de prendre garde à la bourse. Tdche:( de vous en emparer, après une barbe de lundi. Je sais, par un mot échappé au mien, en parlant de lui, que les louis des Cerisiers sont sous un grand chenet de cuivre, dans votre belle chambre au tableau de Médicis. Voye:{, s'il est bien

gris, la prochaine fois, asse;( pour avoir perdu la mémoire, à mettre alors la main sur le magot. Il porte son or les lundis, à V imprimerie, et se plaît à le faire sonner dans son chapeau : il croira Vavoir perdu, ou qu*Himète le lui aura volé. En tout cas, avant que vous le prenie:^, je saurai sHl Va porté, pour vous le faire dire.

* Adieu ma bonne amie Mauger. Soyons-nous fidèles. Ils nous croient des Vestales, et le vôtre en mettrait la main au feu... Il est bon qu*ils se persuadent cela... J'irai che:( vous tantôt, avec Sir Janson. Renvoyé^ Javotc. Je vous baise.

Voilà quelle était la seconde lettre. Villefranche fut toujours un homme bien dangereux ! Mais c'en est assez là-dessus ; quoique je ne dise pas le quaf t de la vérité, j'en dis trop peut-être encore, et j'aurais gardé un silence absolu sur tout ce que j'ai rapporté d'Agnès Lebégue, sans le mariage de ma fille aînée, que tout cela préparait, et sans la connaissance qu'elle vient de faire de trois garnements, Scaturin, Naireson, et Milpourtnil, dt Cherbourg (a). Je proteste ici que le motif de pallier les écarts qu'on va lire n'entre pour rien dans ce que j'écris au sujet d'Agnès Lebègue. Je pourrais les taire, je pourrais les déguiser : je les rapporterai tels qu'ils sont arrivés. Ils étonneront! J'avais quarante-deux ans; je devais être plus mûr : cependant, je vais paraître moins sage que dans l'aventure avec Élise, que dans

faj Fontanes, Joubert et Màrlin. fN. de PÉd.J

146 ^ny-l(> —MONSIEUR NICOLAS

celle avec Louise et Thérèse, que dans celles mêmes de mes premières ÉpoauEs, mais on en verra les raisons. J'écris moins pour vcChistorier que pour instruire, à mes dépens, mes Lecteurs, et surtout la Jeunesse.

Je faisais imprimer chez F.-A. Quillau les Gynographes; ainsi j'y allais tous les jours. Il avait une jolie femme, comme on sait; mais ce n'était pas elle qui m'y attirait. Revenons où j'en étais.

Dans le même temps que j'imprimais les Gynographes chez Quillau, un nommé Mourant, Liégeois, autrefois compagnon imprimeur, alors libraire, et, de plus, malhonnête homme, y faisait imprimer pour son compte les Aventures de la jeune Emilie, de M°^« la Présidente d'Ormoy; nous étions connaissances familières, sans être amis. Cet homme avait une complaisante disponible, chez laquelle il voulait m'introduire. C'était M°^e Lacroix, vis-à-vis, héroïne d'une Contemporaine.

Cette femme était très libre. Je n'y allais pas une fois que je ne visse des indécences, ou révoltantes, ou trop savoureuses. Tantôt elle me priait d'arranger le bois de son feu, elle troussée jusqu'au-dessus du genou, et montrant sa concha Veneris, qu'elle savait jolie. D'autres fois elle parcourait des Sottisiers avec estampes, et se plaisait à en disserter avec moi : ce que j'avais la faiblesse de faire, pour la ménager, en ne paraissant pas avoir plus de pudeur qu'elle. Il fallait entendre alors les expressions dont elle se servait, lés agaceries qu'elle faisait, et auxquelles on

HUITIÈME ÉPOaUE — IJjyj^ 147

était forcé de succomber; car elle vous étreignait comme une autre CUopâtre, et faisait deux ou trois mouvements si lubriques, qu'elle aurait fait amener ^ un Saint. Un jour, en 1773, qu'elle me montrait les Estampes de V Académie des Dames, elle me saisit par le bouton, qu'elle fit sauter, se renversa sous moi, croisa ses jambes sur mes reins, et s'ajusta si bien que je fus engrené avant d'y avoir réfléchi; deux ou trois vives saccades achevèrent, l'éclair du plaisir jaillit, et je vis Lacroix panaché par mon fait, sans l'avoir prévu, sans l'avoir désiré. J'étais déjà père de sa fille (à ce que m'a certifié la dame); mais comme elle eut alors le jeune F***, et, peu de temps après, six autres (D***, iy***'journal, Lajeu- ' nesse, son laquais, le jeune François, son jockey, un secrétaire du duc à^ Aiguillon, et un homme de la Police), je ne suis sûr de rien. Ce furent ses libertés avec moi qui la rendirent si furieuse, en 1780, quand elle crut se reconnaître dans la 167* Contemporaine : un jour, rue de la Parcheminerie, elle s'élança, comme pour venir me donner un soufflet. Je la regardai en souriant, et elle passa sans me frapper. Achevons cette femme.

Elle et son mari étaient fort liés avec D. V, L,, (a) libraire (l'ancien greluchon de la demoiselle Talon), La dame D... avait les mêmes mœurs que la dame Lacroix: un apprenti, appelé Fouquet, surprit un jour la première en plein exercice avec un commis

(a) Duval.

148 1773-76-84 — MONSIEUR KICOtAS

aux Fermes; cet homme donna la pièce à l'enfant, et M«« D... lui dit: — «Mon ami, Ton frappe « avant d'entrer. » C'est, ce même Fouquet, devenu grand, qui a vu les quatre enfants L... et D..., garçons et filles, profiter des exemples de leurs mères. Le îeune D... disait un jour à la demoiselle L..., âgée de quatorze ans : — « Il faut que je te montre » comme on fait ça. » Et il le lui montra, comme il put, tandis que le jeune L..., âgé de quinze ans, en disait autant à M}^^ D.... Pourquoi ces indignes mères ne s'observaient-elles pas davantage? Les malheureuses! elles ont montré le vice à leurs propres en&nts, avant que ceux-ci eussent la faculté de s'y livrer, et ces jeunes infortunés, blasés sans avoir joui, ne sentiront jamais la soif des plaisirs du mariage!... — Vous montrez le vice trop à découvert. — Moi ! je brave les Puristes, pour démasquer le vice, et en instruire les Parents.

La dame L... est morte en 1784, de la manière la plus malheureuse. Elle avait pour femme de chambre une intrigante, qui lui procura un riche Américain : cet homme voulait (disait-il) jouir à Paris d'une femme honnête, avant de s'en retourner. Il ofirait mille louis, si la femme était mère de famille, et un peu comme il faut. La femme de chambre entendit parler de cette aubaine, et sut persuader sa maîtresse. On employa D... le procureur, l'un des galants, à donner, sans le savoir, des renseignements à TAméricain. Celui-ci, enchanté, vint avec ses mille louis, et cent pour la femme de chambre. Il coucha donc

avec la dame, dans un lit parfumé. Il sortit à trois heures du matin, par une porte percée au chevet du lit, et fut vu par Taillepiedy imprimeur à la presse, frère de l'orfèvre du Marché-Palu, et par deux autres ouvriers, qui, le prenant pour un voleur, le poursuivirent jusqu'à sa voiture... Le lendemain, la dame L... était bien contente, en comptant ses mille louis!... Mais, hélas! l'Américain avait gagné le pian avec une de ses négresses, et l'avait donné complètement à la femme honnête, qu'il payait si cher! La dame L... s'aperçut de son mal au bout de quinze jours. Sa fidèle femme de chambre fit rentrer l'éruption. La malade fut prête à mourir. Elle dépensa les mille louis et plus, à se droguer, et finit par mourir... de la gale... L'avocat G-no, son beau-frère, savait cette anecdote sans doute, quand il disait de la femme de chambre : — « C'est » cette coquine qui a tué ma sœur ! » Voilà le sort des catinsl...

Un jour que je causais avec Mourant sur le carré, nous entendîmes une voix argentine, crier : « Mon- » sieur Lajeunesse! » Ce M. Lajeunesse, domestique dé M°^« L..., était fort joli garçon, et sa maîtresse lui avait fait apprendre à coifier; de sorte qu'il a^vait l'honneur de manier journellement de fort beaux cheveux. Celles qui l'appelaient (car elles paraissaient deux) étaient Virginie^ fille putative d'un boulanger ruiné du faubourg Germain, nommé François; l'autre, une belle brune, bâtarde d'une horlogère, qui l'avait cédée, et coifieuse de profes-

sion. Depuis deux ans environ, je remarquais Virginie, grande blonde charmante, toujours mise avec goût, qui demeurait dans la maison à côté de celle où j'avais nion logement, et je mettais un grand prix à sa connaissance! Mourant, en entendant appeler, se pencha sur la rampe, et vit les deux filles entrer dans un petit escalier à double porte, qui allait à la chambre de Lajeunesse. Il me dit : — « C'est Virginie, et la Dartois sa camarade. Elles » sont entrées dans la chambre de Lajeunesse : » descendons, et enfermons-les par dehors. » A chaque âge, l'homme tient toujours un peu du singe, pour la malice : nous descendîmes ; nous poussâmes un verrou extérieur, qui ne servait qu'à empêcher la porte de battre dans l'escalier; ensuite, passant notre main par une chattière, nous tâchâmes d'amener à nous un bas de jupe, pour reconnaître les habits ; Mourant saisit celle de Virginie, que je reconnus parfaitement. Contents de les avoir enfermées, nous remontâmes; mais à peine fûmes-nous au second, qu'elles firent sauter le loquet, et s'enfiiirent. Mourant était alerte : il courut après elles, les joignit, leur parla, et vint me rendre compte de la conversation. Il m'apprit qu'elles étaient invitées à goûter avec M. Lajeunesse, durant l'absence de sa maîtresse, qui demeurait tout l'été au faubourg Saint-Jacques, pour être plus libre en petite maison ; que c'était la troisième fois qu'elles faisaient cette partie avec lui. Mourant leur proposa, pour le lundi suivant 26 Juin, une partie de Bois-de-Boulogne ; et

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 15Î

elles acceptèrent volontiers. Il me pressa d'en être, pour faire la partie carrée. La curiosité me détermina, ou plutôt, ce fut l'envie de faire la connaissance de ma grande voisine. On sent combien j'attendis le lundi avec impatience ! Il arriva enfin. A midi, heure du rendez-vous, Mourant alla dans le parvis Notre-Dame; on monta en voiture, avec deux jeunes personnes, la blonde, et une autre, qui remplaçait la brune Dartois. Je me trouvai là comme par hasard, et il m'appela. Virginie rougit, en me voyant : elle me prenait, dit-elle tout bas, pour le M. Narquois de la Chercheuse d! esprit. Mais elle n'était pas avec M"« Dartois, celle qui l'accompagnait chez Lajeunesse. Nous roulâmes : la conversation s'animait dans la voiture. Nous descendîmes à la grille Chaillot, et nous allâmes à pied jusqu'à Pfl55y. Là, nous entrâmes dans une auberge, pour commander le dîner; nous bûmes un coup, tandis qu'on le préparait, et nous allâmes dans le jardin des Nouvelles-Eaux. Nous nous mîmes à courir dans les allées et dans les cabinets de verdure; Mourant cherchait toujours l'occasion d'entraîner au loin Virginie; mais il lâcha un mot qui lui nuisit. Quoique voisin de la jolie blonde, elle ne me connaissait que de vue : il lui dit que j'étais l'auteur du Paysan perverti. La jeune fille vint me faire quelques compliments; elle conçut du mépris pour Mourant; et comme il ne voulait pas la quitter, parce qu'ayant lié la partie, il se croyait le droit de choix, ses vues

ne furent pas remplies comme il s'y attendait (i).

Virginie avait une infinité de petits détails mignards, qui m'enchantaient. Cette fille avait environ dix-huit à dix-neuf ans, étant née en 1757 ou 58 : je ne la connaissais guère plus qu'elle ne ne me connaissait, et comme elle était toujours bien mise, je la croyais fille de gens aisés, c'est-à-dire, nièce d'un M. PraiUr, chez lequel cette jeune fille logeait avec sa mère. J'avais en conséquence témoigné ma sur^ prise à Mourant, qu'une fille comme elle se liât avec un domestique, au point de venir faire des parties de goûter avec lui, en l'absence des maîtres. Mourant, grossier comme tous les Liégeois, fit ces représentations crûment à Virginie, en ma présence. Elle rougit; mais la veuve, brune effrontée, qui me déplut autant que la jeune blonde me charmait, répondit à Mourant : — « Ne faites pas tant fi ! sur » Lajeunesse! Il a, quand il veut, ce que vous vou- » driez bien avoir, et que sûrement vous n'aurez » pas ! » Virginie lui fit un signe imperceptible des yeux, pour la faire taire. — a Pardi! » reprit la veuve, « puisqu'il le dit, je le dirai bien aussi! » Cependant elle ne continua pas ; elle se refiisa même aux questions multipliées de Mourant.

Virginie m'accostait, dès qu'elle le pouvait; mais la veuve lui dit sérieusement de s'en tenu: à celui

(i) Voyez-en la vraie raison^ en lisant la 88« Nationale ; et recourez au DRAME DE LA ViE, dans la pièce intitulée Virginie, pp. 724-776.

•qui l'avait choisie d'abord; et Mourant paraissant dans les mêmes dispositions, je cédai vpar décence. Je donnai la main à la veuve ; mais Virginie, qui affectait d'aller toujours devant nous, se retournait sans cesse pour faire la conversation. J'en étais -charmé : la veuve, qui valait son prix, perdait néanmoins trop à la comparaison, pour m'occuper agréablement. Enfin le moment de manger étant arrivé, nous courûmes dîner, pressés par la faim et par la gaîté, car nous nous promettions une attablée déli- •cieuse.

En effet, le premier service ayant mis les dames d'une humeur charmante, à l'aide de quelques serres d'un vin passable, les cœurs s'ouvrirent, et les lèvres vermeilles de Virginie laissèrent échapper une foule d'expressions libres, qui paraissaient trop grosses pour sa jolie bouche. Mais je savais que les filles de Paris sont assez libres en paroles. Mourant, espèce de feraud à la grenadière, parla de pucelage. — « Ils sont loin! » répondit la veuve. — « Le vôtre ? » reprit le Libraire. — « Ha ! » dit Virginie, avec un sourire soupiré, et un regard vers le ciel, a que peut-on contre la force ?» Ce propos me surprit! Cependant, avec mon expérience, je devais savoir qu'une jeune fille, qui fait une partie de Bois-de-Boulogne avec deux presque inconnus, ne -devait pas être une Lucrèce... On continua de man- :ger et de boire. Les dames, surtout la veuve, ■avaient grand'faim. Pour Virginie, elle était délixâte; cependant elle disait que jamais elle n'avait X 20

mangé avec autant d'appétit. Mourant versait rasade; mais la jolie blonde trempa son vin malgré lui : pour la veuve, elle le sablait pur, et paraissait le porter à merveille. On nous servit des fraises au dessert; Mourant y mit du vin, et beaucoup de sucre. Virginie aimait les fraises; elle fut presque enivrée par le vin, qui en faisait la sauce. Ce fut alors que Mourant sut adroitement Tattirer dans une chambre voisine. Elle allait succomber sans doute, quoiqu'elle se défendît. La veuve jeta un coup d'œil sur moi ; mais me voyant de glace, elle se leva brusquement, et courut au secours de sa compagne. Mourant l'aurait battue! il me fit en secret des reproches de ne l'avoir pas retenue. — « Que voulez-vous? elle ressemble au chien du » Jardinier, » lui dis-je. Virginie parut fort honteuse devant moi, après son attaque, et je crois qu'elle se promit d'éviter soigneusement le tête-àtête.

En quittant la table, nous fîmes serrer nos restes, pour souper, et nous allâmes au Bois de Boulogne. Mourant était un sacripant : il força pour ainsi dire Virginie à lui donner le bras, à peu prés comme les souteneurs font marcher les filles qui sont dans leur dépendance. Quant à moi, de ce moment, la jalousie me fit décider qu'il serait contrarié dans tous ses desseins. La chose était facile: je n'avais qu'à continuer à dédaigner la veuve (si c'eût été Dartois, tout allait autrement, elle me plaisait autant que Virginie); je pouvais être sûr qu'elle ne souffrirait

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 I$«,

pas que sa compagne fût plus fêtée qu'elle. Ce fut ce qui arriva. Mourant eut beau me faire signe des yeux d'occuper la veuve; je m'en gardai bien! De sorte qu'il ne put avoir un moment de liberté. Après avoir parcouru le bois, et fait des pauses très agréables, nous revînmes, à la nuit, achever notre dîner; nous remontâmes en fiacre (car nous eûmes le bonheur d'en trouver un qui s'en retournait à vide), et les deux Belles furent remises chez elles saines, sauves, et surtout intacies.

Le lendemain. Mourant voulait réparer ce qu'il appelait son bec-jaune de la veille. Il alla trouver Virginie, qu'il aperçut à sa porte, et lui donna rendez-vous chez moi. Quand je parus à l'imprimerie, il m'annonça cette bonne nouvelle; je ne goûtai pas son projet, mais je dissimulai: j'étais plus actif et plus rusé que lui en amour. En le quittant, j'écrivis deux mots à Virginie, je la guettai, je lui glissai le billet, et j'en attendis TefFet. Je lui donnai un rendez-vous sur le bord de l'eau, à deux heures. Elle ne manqua pas!

Le rendez-vous donné chez moi, était à trois heures : Mourant, à deux heures, était à table chez lui avec sa femme, jeune brune très jolie, fille d'un serrurier célèbre de la rue Saint-Victor, Je le savais. Dès qu'il eut dîné, il vint se mettre en faction à la fenêtre de l'escalier de l'imprimerie, pour guetter la blonde... Mais laissons-le s'impatienter.

Virginie parut, à l'instant où je redoutais la vigilance de Mourant. Dès que je l'aperçus s'avancer

vers moi, environnée des Grâces et des Amours, je volai à sa rencontre : — « Éloignons-nous vite ! » lui dis-je, en la conduisant du côté de la porte. SainUBernari ; « Mourant pourrait nous voir. » Elle ne se fit pas presser. Nous marchâmes précipitamment. Je me montrai bien difTérent de ce que j'avais paru à notre partie de l'avant-veille : je lui fis des compliments à la vérité, je lui dis des douceurs; mais je ne laissai paraître que les sentiments les plus honnêtes; je lui donnai des avis; je lui conseillai de cesser de voir la veuve, qui ne pouvait que la perdre.

Tout en causant, nous étions parvenus vis-à-vis les Chantiers. Il en sortit une femme, qui salua Virginie, et avec laquelle celle-ci parut très familière. En regardant cette femme, je la reconnus pour une dame Decan, que j'avais possédée en 1770 ou 1771,. après ma maladie, mais qui feignait de ne pas me remettre, depuis que je l'avais vue matrulU au coin de la rue des Poulies : elle se conduisit comme si elle ne me connaissait pas. La conversation particulière qu'eut Virginie avec elle, dura plus de cinq minutes. Lorsqu'elle l'eut quittée, je lui dis : — a Je connais cette femme. » Je ne m'aperçus pas que Virginie rougît, ni qu'elle se troublât le moins du monde. Elle me dit : — « C'est un marchande » ;\ la toilette. » Je me rassurai : — « Cette femme, » pensai-je, « peut être aujourd'hui marchande à la » toilette, comme on le dit, et Virginie ne la con- » naître que sous ce rapport. » Nous continuâmes

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 I57

notre marche, jusqu'à la Maison-Blanche, guinguette crapuleuse. Nous choisîmes un cabaret et une chambre pour dîner. Je puis me rendre ce témoignage, que seul, avec une fille longtemps et vivement désirée, je me comportai avec la plus grande réserve! Je ne lui parlais que pour tâcher de pénétrer sa situation. Elle me la dévoila en partie. Je vis alors, qu'au lieu d'être une fille aisée, c'était une jeune infortunée, dont les parents s'étaient ruinés. Elle m'apprit que sa mère avait été «ne très jolie femme ; qu'on la nommait dans le faubourg Saint- Germain, la Belk Boulangère; qu'elle était fille d'un marchand cirier, avait été bien élevée, qu'elle avait eu trente mille francs en mariage; qu'on l'avait donnée à son père, parce qu'il en avait au moins le double, et qu'il était très bien établi, sa boutique étant célèbre; que les parents de sa mère avaient dit:: « L'état n'est pas brillant, mais il est solide .• » avec les avances qu'ils ont, ils pourront donner » un jour cent mille livres à leurs enfants. » — « Mais, » continua Virginie, « ma mère était si jolie, » et tant de gens comme il faut lui faisaient la cour, » que mon père prit de la jalousie; il se mit à » boire, et surtout à jouer ; en six ans, il mangea » plus de quatre-vingt-dix mille livres. Quand il fut » gêné pour ses payements, il vint un jour trouver » ma mère dans sa chambre, où elle s'habillait, » pour aller à la comédie : — « Madame, » lui dit- » il, vous vous êtes divertie, et moi aussi; je manque » d'argent, j'espère que vous m'en donnerez; les

1776 — MONSIEUR KICOLAS

» femmes comme vous le gagnent avec tant de plai- » sir, qu'elles ne doivent pas le regretter. ?> Ma » mère l'assura qu'elle n'en avait pas. — « Et qu'a- » vez-vous donc fait de celui que vous avez gagné » avec votre... ? — Quelle expression ! mon mari !.. .

» J'ai toujours été sage, et jamais — Ha!

» mille- s-yeux ! » s'écria mon père, « elle a été » catin, sans se faire payer!... Hé! morbleu! il » fallait donc me dire ça! j'aurais jeté tous vos » galants par la fenêtre, et je n'aurais pas mangé » mon bien!... Nous ne possédons plus rien : je » dois plus â mes fournisseurs que je n'ai vaillant : » vendez tous ces brimborions pour les payer; gar- » dezune robe pour couvrir votre chien de...; je » vais céder mon fonds, et me mettre garçon chez » un maître. Quant à vous, vous êtes jolie, tirez- » vous. » Il s'empara aussitôt de tout ce qu'avait » ma mère, il en fit de l'argent, paya, se mit gar- » çon boulanger, là-haut dans la rue des Francs- » Bourgeois, où il est encore. Ma mère, ne sachant » que faire de moi, qui n'avais que huit ans, me » mit chez le plumassier de la rue Dauphine, et s'en » alla, avec une dame étrangère, à Hambourg, où elle » fit des éducations de demoiselles. Pendant son » absence de six ans, je grandis; j'étais par charité » chez le plumassier et fort malmenée. Un jour, je )) vis passer une des anciennes connaissances de ma » mère, un avocat, appelé M. Bonthoux; je courus » après lui, pour le prier de faire quelque chose » pour moi. Il me regarda quelques instants; en-

HUITIÈME ÉPOOUE — I776 I59

^> suite, il me dit : — « Volontiers, tenez-vous prête » demain au soir.» Il vint me prendre à huit heures, » m'emmena dans une petite chambre de la rue » Serpente, fit de moi... ce qu'il voulut, par pro- » messes et par menaces, me donna douze francs par » semaine, paya ma chambre, me mit en linge, en » robes, et vint me voir tous les jours. Il ne m'a » quittée que depuis quinze; c'est pourquoi j'ai » fait la partie avec vous et Mourant. Voilà toute » mon histoire; si ce n'est que ma mère s'étant » amourachée d'un homme à Hambourg, il la » enlevée de là, lui a tout mangé, l'a laissée, et » qu'elle est aujourd'hui avec moi, obligée de me » voir... comme je suis. »

Ce récit m'en apprenait assez. Je proposai à Virginie de la mettre en apprentissage de modes. Elle parut y consentir avec reconnaissance. Il fut convenu qu'elle entrerait chez une dame Semen, sur le quai des Augustins, Tout étant airisi arrangé, nous sortîmes de l'auberge. Mais il faisait un superbe temps ; la chaleur était tempérée par des nuages ; la campagne était riante et fleurie ; Virginie me proposa d'aller jusqu'à Bicétre, Je n'avais pas revu cette maison, depuis que j'en étais sorti en 1747, au mois de Novembre ; la proposition me, flatta. Nous prîmes dans les blés, par ces petits sentiers tortus et délicieux, dans lesquels il est si agréable de s'égarer. Mes pensées se reportèrent alors aux années de ma jeunesse : je me rappelai Duprat, et surtout le vertueux Moliniste Bonnefo'u Ma conversation avec

Virginie, onctuée par ces ressouvenirs, devint plus aflfectueuse, plus innocente : je lui parlais comme à ma fille; elle oublia peut-être elle-même sa corruption; son ton fut celui de la candeur, et, comme il cadrait avec la douceur de sa voix, il fut charmant! Mon cœur palpita en entrant dans Bicêtre. Je devins silencieux. Trente années s'efiacérent; je me reportai à l'instant où j'en étais sorti avec Vabbé Thomas et M. Maurice. Je me représentai mon cher Fayel, J.-B. Poquet, tpus mes anciens camarades : j'oubliais presque Virginie, et je contraignais à peine mes larmes. « Avez-vous ici quelqu'un de » votre connaissance? » me dit ma compagne. — « J'y ai demeuré. — Demeuré I — Oui, à l'âge de » onze à douze ans. — Ha!... mais c'était donc à la y> Correction? — Non, c'était aux Enfants de chœur, » dont mon frère était maître. — Ha ! il faudra les » aller voir! ils seront charmés de retrouver un :o ancien camarade. — Oui, des enfants de chœur y> de quarante-deux ans! — Ha! il est vrai... Mon » Dieu! que je suis folle (i). » Elle avait l'air de railler mon âge; mais c'était avec tant de grâce et d'amabiUté, que ce badinage me fit le plus grand plaisir...

Pourquoi des filles sans mœurs sont-elles plus

(i) Vous connaissez cette Virginie, mon Lecteur : j'en ai parlé dans le Quarantenatre, dans la Malédiction paternelle. Aujourd'hui, elle demeure avec sa mère, et joue la comédie rue Taranne, chez un abbé très connu (Viennet), et depuis au Théâtre de la Butte du Mont-Parnasse,

HUITIÈME ÉPOaUH — I776 161

-séduisantes, plus aimables que les femmes honnêtes? C'est qu'elles ont étudié Tart de plaire, comme les courtisanes Grecques, à qui Ton donnait •des maîtresses de grâces et de volupté. Parmi les rsots détracteurs à^s- Contemporaines, il n'en est pas un seul qui se doute du but philosophique de presque toutes ces Nouvelles, qui est de suggérer aux honnêtes femmes les moyens de se faire aimer (i). Je voudrais qu'on établît des Initiations^ comme celles •des Anciens, qui en a^-aient de deux sortes. Dans •celles des hommes, on dévoilait aux initiés le ridicule et la folie de la religion dominante; on leur •enseignait le déisme (quelques-uns prétendent que c'était V athéisme) ; on s'y moquait de Jupiter, et de :ses amours, et de ses fils; et de la folie de Phœbus, conduisant le char du Soleil; on révélait une vraie physique, que la timidité, la crainte des sots, avec •celle d'ôter un frein au peuple, empêchaient de prêcher hautement. Car il ne faut pas croire que les Gouvernements eussent de la religion, ils ne la protégeaient que pour conduire par elle la multitude 5tupide. Penser autrement, c'est^atuitement déshonorer le genre humain,, . Mais ^ù m'égâi::é-ie? Les secondes Initiations des AQjCiens étaientles ÀÇ^ières féminins. Ils difiéraieht" absolument lie .peW, •des hommes. Dans ces assemblées particuliéfôs^Jé

(i) Voyez les Parisiennes, faites depuis les Contempo^ raines,

l62 1776 — MONSIEUR NICOLA.S

femmes de tous les âges, les plus anciennes, ou les matrones donnaient aux jeunes mariées ce qu'elles appelaient la théorie de la Bonne Déesse ; elles leur enseignaient les façons mignardes capables de captiver un mari ; les régies de la propreté la plus scrupuleuse; la coquetterie dans la mise; l'art de couvrir à demi la gorge ; de marcher avec grâce et volupté; de se donner un tour qui excitât les désirs. Elles allaient plus loin : elles enseignaient Tart des baisers lascifs, des attouchements Vénéréiques; de se mouvoir, dans l'acte, d'une manière qui augmentât le pîaisir; de se rétrécir, de faire la pendule de Vénus, etc. C'est pourquoi il était défendu aux hommes, sous peine de mort, de pénétrer dans la salle ou se tenaient les Mystères des matrones : leur présence les aurait profanés; c'est-à-dire que si . les hommes avaient su quelles matières les femmes traitaient entre elles, Teffet en aurait été presque nul. Les Bacchantes, en célébrant les mystères de Bacchus, s'initiaient en même temps à ceux de la Bonne Déesse, de la Déesse mère, de la Déesse Fuiutrix, comme la nommaient les Romaines. Leur fureur, qui allait à mettre en pièces les hommes qui leur tombaient sous la mairi, était cependant affectée ; elle avait pour but d'écarter les téméraires, outre celui de venger les femmes cruellement traitées par leurs maris. Les épouses étaient soumises toute leur vie ; mais elles avaient les Bacchanales pour se venger d'un tyran... Aujourd'hui, le bonheur du Genre humain est abandonné aux hasards; toute l'expé-

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 l6$

rience des femmes est individuelle, comme celles des animaux ; elle se perd avec celles qui, étant naturellement aimables, pouvaient former les autres. Les prostituées seules font une étude superficielle (encore cela n'est-il pas généralement); les tnatrullês ne cu\tivent que celles dans qui elles découvrent des dispositions, elles abandonnent les autres à la brutalité. Mais ces leçons des matrullês sont aussi nuisibles que celles des respectables matrones Grecques et Romaines étaient saintes et respectables. Les matrullês ne tendent qu'au libertinage, à l'épuisement 4e la bourse et des facultés physiques : les matrones avaient pour but l'union des époux, leur attachement réciproque par le plaisir. La religion Chrétienne a fait anéantir les Mystères comme infâmes ; mais on peut regarder cet anéantissement comme un des torts de cette religion envers l'humanité; comme l'ouvrage d'hommes peu éclairés, dont le zélé était amer; de puristes dangereux, naturellement ennemis <iu mariage en lui-même, comme il en fut beaucoup parmi les Chrétiens, comme les Jansénistes le sont ' de nos jours : secte exécrable, toute hypocrite, ou toute enthousiaste, et par là même très dangereuse. . . Mais j'en étais à Virginie.

En traversant les cours, mon attendrissement augmentait. Virginie cessa d'être gaie; je m'aperçus qu'elle avait l'âme compatissante ; la misère qu'elle avait sous les yeux fit couler deux larmes. Nous entrâmes dans l'église. Je me jetai à genoux, devant J'autel de la Vierge, où tous les samedis nous allons.

t64 1776 — MONSIEUR NICOLAS

durant mon séjour parmi les Enfants de chœur^ chanter les Litanies, Je m'y rappelai que c'étaient mes deux amis Fayel et Poquét, qui étaient nos deux choristes; je leur adressai un tendre et douloureux ressouvenir!... Virginie, à genoux auprès de moi,, imitatrice comme toutes les femmes, priait de tout son cœur, et cette jeune Samaritaine faisait peut-être, en ce moment, une prière plus ardente que toutes celles de nos recluses. — « Quel est cet autel ? » me dit-elle en s'interrompant. — « C'est celui de la. » Vierge. » A ce mot, je la vis baisser la vue, redoubler ses prières et fondre en larmes. Nous nous levâmes ; j'allai dans le chœur, baiser la place que j'y avais autrefois occupée. Virginie me regardait : — «Que faites-vous ? — Ma fille, il y a trente » ans que j'occupais cette place. — Trente ans! »■ Elle s'appuya mollement sur mon épaule, un sourire égaya ses yeux encore humides : « Je n'ai jamais » eu tant de plaisir qu'avec vous I O mon papal vous » ne ressemblez guère aux hommes que je con- » nais!... »

Nous sortîmes de l'église, et, traversant la grande cour, nous montâmes au dortoir des Enfants de chœur. Je m'en rappelais assez difficilement k route; je priai un bon pauvre de m'y conduire. Il nous précéda. Lorsque je fus à la porte, je réfléchis que je n'avais d'autre motif que ma curiosité pour troubler par ma visite les exercices de ces enfants.. Cependant le pauvre ouvrait la porte, et nous annonçait. Nous entrâmes. Quelques enfants mal en ordre

HVITIÈME ÉPOQUE — I776 l6$

erraient autour des tables, autrefois garnies de livres, de papiers ou d'instruments de quelques arts. J'allai au maître, debout devant la cheminée, et je l'embrassai, en lui disant : « Monsieur, je vous salue. Je » suis un ancien écolier de cette classe, et je la re- » vois avec attendrissement. » Ce mot me fit connaître . Les Enfants, au nombre de sept à huit (nous étions autrefois cinquante-deux), m'environnèrent tumultueusement ; je les saluai du nom de mes chers confrères, et je les embrassai. On me demanda mon nom. Je le dis. La tradition avait conservé le souvenir de mon frère ; on s'écria : « C'est un ancien » maitre! — Non, mes chers amis : quand mon » frère était maitre, j'étais, moi, l'un des écoliers; » je ne suis que votre ancien camarade. » Le maitre me fit beaucoup d'accueil, ainsi qu'à Virginie. Il nous mena dans sa chambre, et sur ma demande, nous fit voir la petite infirmerie. La statue de l'Enfant-Jésus, qui tend les bras, avec cette inscription au-dessous : Venite ad me, Filii mai, et timorem Domini docebo vos,,., fit couler mes larmes; je me rappelai combien cette statue m'avait touché autrefois, dans l'ennui où je tombai, coranie une jeune et tendre plante languit, lorsqu'on la transplantée. Je fis à Virginie une explication touchante du passage et de la statue; et cette pauvre enfant, naturellement bonne, versa les plus belles larmes que j'aie Vues de ma vie. — « Ha ! » me dit le maître, qui la prenait pour ma fille, « que vous êtes heureux, » Monsieur, d'avoir une demoiselle si belle et si

» sensible ! » Je pressai la main de Virginie contre mon cœur, sans répondre. Nous sortîmes, au grand regret du maitre et des enfants. A la porte je trouvai un prêtre de la Maison, qui venait chez les enfants de chœur. Je ne le reconnus pas. 11 entra. On lui dit apparemment mon nom : j'entendis la porte s'ouvrir avec force, et dans le même instant le prêtre fut dans mes bras. « Ha! frère Augustin! » s'écria-t-il... « Je suis frère Paterne. » Ce mot me le faisait connaître suffisamment. Je fus ravis de revoir un ancien camarade II descendit avec nous, et fut notre conducteur dans la Maison. Il était d'Orléans. •

Il nous mena ti'abord voir le puits : la machine est fort grossière et fort imparfaite; mais on la montre comme une curiosité : je me ressouvins de l'avoir vue avec mon digne père... Tout, dans cette maison, excitait ma sensibilité. Virginie examinait curieusement, et la naïve expression de son étounement était si aimable, que ce jour m'en rendit réellement amoureux, malgré tout ce que je savais, en dépit de mes résolutions, de mon expérience et de mon âge. Paterne en paraissait enchanté. A tout moment il me disait : « Il est plus heureux d'être » le père d'un être aussi charmant, que d'avoir pris » un genre de vie isolé, tel que le mien !... » Comme j'avais alors ma fille Agnès, qui égalait Virginie par la figure, et que j'aimais tendrement, je recevais ces compliments sans scrupule, et je pensais en moimême : « Il dit vrai, au fond... »

Le puits visité, nous entrâmes dans ce qu'on

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 167

appelle la Force. Je frissonnai. Nous parcourûmes d'abord la retraite des fous. Nous en trouvâmes quelques-uns qui étaient fort tranquilles, et qui avaient imaginé différentes curiosités, qu'ils montraient pour attirer des aumônes. Grand Dieu! quel sort! Condamnés à une prison qui ne peut qu'augmenter leur mal, ces infortunés, abandonnés de toute la Nature, sont au-dessous des bêtes : à la moindre émotion, leurs gardiens barbares les maltraitent sans pitié, comme s'ils n'avaient pas le sentiment; on est sourd à leurs plaintes; on en rit... C'est un sort affreux!... Virginie épuisa sa bourse dans ce triste séjour... Nous passâmes ensuite devant la porte de la Force, où L'on met les espions qui ont malversé. Comme les espions sont tous des scélérats, ils ne sont pas ménagés; on veut les faire périr, ou tellement les effrayer, qu'après leur sortie on n'ait rien â leur reprocher. Ce détestable endroit est l'image énergique du Tartare. Entassés les uns sur les autres, criant, jurant, dévorés de vermine, faisant un bruit si horrible, qu'arrêtés un moment devant leur porte grillée nous en fûmes étourdis, ces êtres aussi malheureux que vils n^ont pas un instant de repos. L'air empesté qu'ils respirent leur donne mille différentes maladies ; cet air, que leurs haleines ont vicié, semble attaquer l'âme avec le corps, et la corrompre comme ce dernier.

Nous tournâmes ensuite nos pas vers les loges des prisonniers des cabanons. C'est une nouvelle scène d'horreur. Un vaste bâtiment en pierres de

l68 1776 — MONSIEUR NICOLAS

taille, composé de plus de six étages, parce qu'ils sont peu élevés, est distribué en petits cachots grillés de neuf pieds de long, sur six de large : c'est là qu'on renferme des hommes, comme si l'espace manquait sur la terre! Quel Busiris imagina ce genre de punition?... Les uns sont par bas et souffrent de l'humidité ; les autres sont par le haut, et n'en sont pas mieux ; leurs barreaux les empêchent de voir dans la cour. Une malice infernale a imaginé de faire une angle à ce bâtiment, de sorte qu'une partie va en retgur sur un terrain où personne ne pénétre. La plupart de ces infortunés ont de petits miroirs, qui leur servent. à recevoir par réflexion l'image des personnes qui viennent dans la cour. Je vis, avec un sentiment d'horreur, que tous les cabanons étaient pleins; cinquante miroirs étaient braqués sur nous. Virginie était charmante : j'éprouvai un sentiment de joie, en songeant que sa vue allait suspendre pour un instant les peines de ces infortunés. Ils se parlaient entre eux, en criant à tue-tête, pour se faire entendre (c'est au moins un soulagement, que l'inutile et secrète barbarie ne leur a pas ôté ! On n'a pas ce faible soulagement dans l'horrible Bastille!... O Dieu! les emprisonneurs et les emprisonnés sont-ils des hommes?...) Les uns lâchèrent quelques propos, qui marquaient à quel point la vue de ma compagne excitait leur admiration; d'autres... poussèrent le cri du désir... Je songeai, pour lors, que la vue de Virginie allait peut-être augmenter leurs maux...

Une scène intéressante nous attendait... Nous entrâmes dans la chapelle; Paterne nous montra Tendroit d'où les prisonniers entendaient la messe tour à tour, dix à dix, plus ou moins. Une idée me frappa : quel cri douloureux ces infortunés réunis doivent pousser devant Dieu! et quelle vengeance ce cri doit provoquer contre leurs oppresseurs,... s'il est un Dieu rémunérateur et vengeur!... Nous entendîmes des jurements affreux sortir par les ouvertures rondes d'une pierre trouée du pavé de la chapelle. Paterne nous dit que c'était le boucher qui avait lancé un tison ardent dans Testomac de Sariine, qui le menaçait de le faire renfermer et fouetter à la correction, (Il est resté vingt-sept ans aux cachots de Bicêtre, et n'en est sorti qu'à la Révolution.)

Tandis que nous étions dans la chapelle, nous y vîmes entrer un vieillard, avec un grand jeune homme. Sa vue frappa Virginie, comme il fut frappé de la sienne; ces deux jeunes gens se plurent, et je n'en fus point blessé. Mais ce tendre intérêt qu'elle venait d'éprouver lui coûta cher!... En sortant de la chapelle, deux gardes séparèrent le père du fils : le vieillard fuyait; le jeune homme lui tendait les bras : « Quoi! mon père! vous me trahissiez!... » Mais l'infortuné n'était plus entendu ! Virginie était pâle et tremblante : — a Allons, » me dit-elle, « étoufiier » ce mauvais père! » Nous joignîmes le vieillard, avant qu'il fût sorti de la cour. « Vous êtes un vieux » monstre! » lui dit-elle. — « Mademoiselle! je X ' 22

lyO 1776 — MONSIEUR NICOLAS

» suis un bon père : je sauve mon filsî... La » passion du jeu s'était emparée de lui; rien ne » pouvait la surmonter ; il allait perdre ses mœurs, » la probité même... Averti, convaincu par mes » yeux, j'ai voulu prévenir sa perte, mais sans » éclat... Sous prétexte de voir ici un parent, je l'y » ai conduit : personne au monde ne saura qu'il y » est, et son honneur n'en souffrira pas ; mais sa » captivité,, par cette raison même, sera sévère... Il s> sera dans un cabanon de l'arrière-cour... — O » Dieu ! » dit Virginie en pleurant, à ne pouviez- » vous le corriger par la tendresse ? — Non ! il a » résisté aux pleurs de sa mère et de sa sœur; sa » sœur est de votre âge, et l'aime tendrement; elle » est aussi belle que vous ! — Vous avez sagement » fait, » dit le prêtre Paterne; « mais je suis de la » maison, et je vous offre de le consoler quelque- » fois. » Le père se jeta au cou du prêtre, les larmes aux yeux : ce qui le réconcilia sur-le-champ avec Virginie... Le vieillard sortit.

Nous retournâmes voir les prisonniers. Par bas, au premier cabanon de l'arriére-cour, que Paterne nous fit ouvrir, était déjà le jeune homme que venait de quitter le vieillard. Il paraissait de la plus heureuse figure. Son père avait fait apporter un chat blanc qu'il aimait beaucoup, et on venait de le lui donner. Cet animal sortit, en apercevant Virginie, qu'il prit sans doute pour la sœur de son roaitre, et vint la caresser; elle le saisit, le baisa. Le jeune homme l'appela aussitôt; sa bouche pressa Tendroit

OÙ s'étaient portées les lèvres de Virginie. Elle s'en aperçut et rougit. Paterne commença dés ce moment à consoler le prisonnier. Virginie alla bonnement pour s'en approcher : mais le garde avança son fusil pour l'arrêter. Elle fut effrayée. Cette espèce de dogue sourit (car pouvait-on voir Virginie avec dureté ?) — « On n'approche pas ! » lui dit-il. — « Pourquoi donc? — C'est ma consigne. — Votre » consigne a tort : mais c'est que vous ne voulez » pas que l'innocence se fasse connaître! Fi! que » c'est vilain ! » Le garde s'avança, comme pour la repousser; elle fit un cri perçant : Paterne et moi, nous la prîmes entre nos bras, et nous la conduisîmes dans la première cour, où nous la remîmes un peu, en lui achetant de ces petits ouvrages en paille peinte, que font les prisonniers. On dit que ceux-ci sont des criminels à qui l'on a fait grâce de la vie, et qui, n'ayant aucun espoir de liberté, tâchent d'adoucir leur sort par ce travail, et par le trafic; car ils ne vendent pas seulement les ouvrages qu'ils font, mais ceux de prisonniers plus resserrés, logés aux étages supérieurs.

Nous sortîmes enfin. J'avais l'âme abreuvée de tristesse. Paterne nous mena dans sa chambre, où il nous servit un petit rafi-aîchissement. Je ne pus rien prendre, qu'un verre d'eau rougie; pour Virginie, elle mangea un petit plat de fraises. J'embrassai tendrement Paterne, qui me demanda ma demeure à Paris , et nous partîmes.

Lorsque Paterne nous eut quittés, à environ cin-

quante pas de la maison, Virginie s'appuya sur mon col, en me disant : a Je ne vous oublierai ja- » mais! J'ai été aujourd'hui avec vous ce que je » n'ai jamais été avec personne. Oui, oui, je suis » tout autre! ce que je n'aurais jamais cru que

» j'étais Ho! je ne verrai plus la veuve! Je

» n'aurai, pour unique amie, que ma chère Dar- » tois!... » Nous revînmes ainsi -bons amis. Le soleil se couchait; nous respirions un air pur et frais. Nous rentrâmes par la porte Saint-Marceau, Virginie marcha précipitamment dés que nous fûmes dans la ville; au bas de la Montagne Sainfe- Geneviève, elle quitta mon bras ; son air devint inquiet, froid, glacé! Ce changement me surprit; mais c'était un mystère que je ne pouvais encore pénétrer... Sans l'obstacle inconnu, secret, insurmontable qui existait alors, j'étais heureux par Virginie, et peut-être l'eût- elle été par moi, malgré mon âge... (O Louise et Thérèse! ne vous en offensez pas! elle était votre sœur!) Mais que dis-je? non, je ne pouvais être heureux. J'avais une femme, une fille; une seconde fille à la campagne avec sa mère; c'était par ces trois êtres seuls que je pouvais être heureux, et tous trois paraissaient également s'y refuser! Je chérissais ma fille Agnès; mais elle avait les manières des âmes dures, et cette apparente dureté fut sans doute, dans ces temps-là, le plus grand de mes malheurs...

Virginie me pria de ne pas l'accompagner jusqu'à la rue du Fouarre, où elle demeurait : elle me donna

HUITIÈME ÉPOaUE — 1776 I75

parole, pour dîner le vendredi suivant; je pris celle de Bièvre, et je rentrai.

Je ne crois pas que jamais j'aie été ce qu'on nomme vicieux : malgré le feu de mes passions, je trouvais plus de plaisir à être bon, généreux,' honnête, qu'à jouir d'une volupté pour laquelle la Nature m'avait donné tant de goût... Je m'applaudis de ma conduite avec Virginie; mais je redoutais Mourant; j'étais jaloux du laquais Lajeu- ' nesse; ce dernier surtout ramenait mes idées à la jouissance, par la jalousie qu'il me donnait. Sans la tache que ces deux hommes étendaient sur Virginie, mon parti était bien décidé; je l'adorais, je m'efforçais de la ramener à la vertu, comme une autre Zéphire, à laquelle mon imagination se plaisait à la comparerv... Ha! si je l'avais connue seul!...

Le vendredi , Virginie vint dîner avec moi : nous fûmes de véritables amis. Je lui donnai un louis, pour la dédommager des deux semaines de Bonthoux, qui ne venait plus la voir (à ce qu'elle me .disait). Le samedi était la fête de Saini-Pierre.

Je n'avais pas revu Mourant depuis mon heureuse promenade; je le trouvai à l'Imprimerie. Ses reproches me divertirent beaucoup. Il avait passé une partie de Taprés-dînée à guetter Virginie; il était venu chez moi, croyant l'y trouver; il avait attendu assis sur l'escalier, ne doutant pas que Virginie ne sortît. Il s'était ensuite informée à la dame Debée, mon hôtesse, et à sa fille Sara, qui n'avait alors que quatorze ans : il leur avait dépeint Virginie; mais elles

ne l'avaient pas encore vue. Je ne lui fis pas confidence de ma partie avec la jolie blonde; je gardais un silence modeste, lorsque Virginie vint à passer. Elle avait une jolie robe d'indienne fond blanc, qu'elle embellissait; elle éjait charmante! Ni Mourant, ni moi, ne l'avions encore vue si jolie. Nous étions à la fenêtre; le laquais Lajeunesse était sur la porte. Il la salua; et comme elle ne nous voyait pas, Mourant et moi, elle lui parla . — « Ha! ha! » lui dil-il; « je sais de vos nouvelles ! vous avez feit une partie » jeudi, avec notre philosophe? — Comment le » savez-vous? — C'est lui qui me la dit. — Ça » n'est pas vrai. — J'en suis sûr. Vous avez passé » sous la porte Saint-Benmrd , où la Decan vous » a vus. » Il lui fit une partie des détails de la promenade dans Bicêtre. — « C'est doiK Dartois qui » vous a dit ça ? je me moquais d'elle, je me moque » de vous. » En achevant ces mots, elle s'éloigna légèrement. — « C'est bon! c'est bon! » lui cria Lajeunesse; « je dirai au philosophe... ce qui s'est » passé... vous savez bien, le jour des boscules (bâs- « cules) ! » Virginie ne l'entendait plus. Mourant voulut descendre, pour courir après tUe ; je le retins un instant, et Virginie disparut. Je le laissai avec Lajeunesse, qui lui fit un long détail, et j'allai à tout hasard, par la rue de la Bûcherie. Vis-à-vis celle Saint-Julien-le-Pauvre, j'aperçus Virginie, qui allait passer sous le Petil-Châtekt. Je doublai le pas, et je la suivis de loin. Elle entra dans V Hôtel-Dieu. Jeftis tenté de l'y suivre; j'avais l'âme pénétrée, en son-

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 I75

géant que cette fille, dont le cœur était sensible et généreux, allait sûrement consoler quelque pauvre malade. Déjà, dans mon esprit, je mettais Virginie, fille galante, au-dessus des plus honnêtes femmes, quand je la vis sortir gaie, souriante, entre deux jeunes carabins, dont le plus petit était un brun charmant. Je me cachai : on prit par la rue Notre- Dame, le Petit'Chdielei, la rue du Petit-Pont, la rue Saint- Jacques, et l'on entra dans l'allée de l'épicier Machy, vis-à-vis la rue des Mathurins. J'ignorais que de l'escalier j'aurais pu voir ce qui se passait; je m'en revins triste, pensif... Virginie avait fait sur moi une impression puissante; et je me doutais en ce moment que non seulement elle était entretenue, mais qu'elle avait un amant aimé, c'est-à-dire un vil greluchon. Je sentis douloureusement la faiblesse de la jalousie.

De retour à l'Imprimerie, la curiosité me fit questionner Lajeunesse. Ce garçon m'apprit que Virginie avait pour amant le plus petit des deux carabins, qui avait demeuré dans le même hôtel garni avec elle, avant l'arrivée delà mère François. Lajeunesse alla plus loin, il me découvrit les faveurs qu'il avait ravies. Il cita entre autres un jour, que je l'avais effectivement vu de chez Mourant, qui demeurait visà-vis les fenêtres de M""*^ Quillau, badiner fort librement, et se bosculant avec deux jeunes personnes, dont Virginie était l'une, et la jeune Dartois l'autre (cette Dartois est une brune encore assez b en à cinquante ans, aujourd'hui 15 Septembre 1796).

Cette découverte m'ôta toute la délicatesse de mes sentiments pour Virginie : je ne vis plus en elle qu'une fille accoutumée à se donner, et qu'il était ridicule de respecter, après qu'elle avait favorisé un petit carabin, un laquais, etc.. Je .me rappelai la femme du port Saint-Bernard ; je ne doutai plus que Virginie n'eût fait des parties avec elle. Je me la représentai, non comme une nouvelle Zéphire, mais comme une abandonnée, et j'eus assez peu de délicatesse pour désirer de satisfaire ma passion par la jouissance... Je me trompais néanmoins, dans l'idée que je me formais de Virginie : elle avait un excellent caractère; en m'y prenant avec adresse, j'aurais poli un diamant précieux. Mais avais-je le temps, et assez de fortune? Je sortais de peines criielles : mon âme, longtemps affaissée , venait de reprendre un peu de ressort, mais non pas son ancienne énergie, et j'eus la preuve que le chef-d'œuvre de la vertu est d'être /or/^w^«/ malheureux :

For Hier iîlefacit, qui miser essepotest (i).

J'étais faible, découragé, avide de plaisir; j'étais quarantenaire, c'est-à-dire que je commençais (et voici le grand malheur de l'âge mûr) à ne plus m'embarrasser d'être aimé, pour jouir; je perdais cette délicatesse qui conserve si souvent les mœurs de la jeunesse bien née.

(i) Martial.

Telles étaient mes dispositions, lorsque, le lendemain dimanche, Virginie vint dîner avec moi. Je m'étais proposé de lui faire quelques questions, et de prendre mes avantages; sa vue me ferma la bouche sur tout ce qui ne tenait pas à ma passion. Elle reprit avec moi sa naïveté; j'oubliai ce que j'avais appris; je suivis les mouvements de mon cœur, et il me dicta les expressions les plus tendres. Je payai mes plaisirs, en donnant l'argent pour l'apprentissage chez M"*« Semen, et je les obtins ensuite. Je rougis de ces aveux, mais il faut les faire. L'amour est un plaisir naturel, et ce n'est pas lui que je regarde comme un crime, et qui m'humilie : c'est de n'avoir pas eu assez de philosophie pour m'élever au-dessus du cynisme égoïste que l'âge nous donne ; c'est d'avoir un peu ressemblé à ces vieillards corrupteurs, qui dégradent avec une sorte d'acharnement une jeune beauté qu'ils dégoûtent : plus elle marque d'éloignement, moins ils la ménagent et plus ils paiaissent se plaire à exiger des complaisances avilissantes, ou quelquefois douloureuses!... Je n'allai pas jusque-là; mais l'idée que Virginie aimait un jeune fat, me fit trouver un plaisir bâtard à la rendre infidèle à ce rival dont j'étais jaloux. Virginie se prêta d'elle-même à tout ce que je parus désirer ; sa bouche mentait les sentiments connus de son cœur; je le savais, et je me faisais illusion. Le plaisir (contre ma folle assurance) fortifia ma passion, au lieu de l'éteindre : Virginie n'avait pas d'art, mais elle avait de la sensibilité, X 23

lyS 1776 — MONSIEUR NICOLAS

qualité rare et précieuse ! Elle avait la beauté de Rosettela modèle (i), perfection qui manque si souvent aux

femmes! Cette demi-journée s'écoula dans.

l'ivresse...

Vers les cinq heures, Virginie parut fort em-^ pressée de me quitter. Elle alléguait sa mère, qui la gronderait. Je la laissai partir, après être convenu que nous nous verrions tous lès deux jours.

Le hasard me fit sortir presque aussitôt qu'elle. J'allai sur le bord de l'eau respirer un moment et savourer mes plaisirs, que j'appelais mon bonheur^ Je rêvais : je crus entrevoir Virginie avec les deux carabins. Je doublai le pas, et je l'aperçus qui se cachait de moi, entre les allées du Chantier de la Ville, situé alors sur le quai de la Tournelle. Ce moment fut douloureux î mais que faire ? Je laissai aller ce que je ne pouvais retenir. Cette conduite de Virginie acheva de corrompre mon penchant pour elle; on ne respecte guère une maîtresse dont on est essentiellement jaloux... J'allai à Tlmprimerie; je dissimulai avec Mourant, mais je cherchai à me guérir d'un sentiment qui me fatiguait, en causant avec Lajeunesse. Il m'apprit que le jour de Saint-Pierre^ Virginie avait été à une guinguette (2) avec les deux carabins, qui logeaient ensemble; qu'elle les

(i) Voyez mon Calendrier, 3 Novembre 1774.

(2) Guinguette, mot passé d'usage et qui signifiait vide^ bouteille, et ensuite, petite maison. C'est un mot imitatif» Endroit où l'on se réjouit, où l'on va guinguetter, se divertir •et chanter des Ho gni lan la.

HUITIÈME ÉFOaUE — I776 179

savait régalés, parce que (leur avait-elle dit) elle avait de l'argent frais, qu'elle avait d'autant plus de plaisir à dépenser, qu'il venait d'un avare... « Qui lui » donne donc de l'argent? » ajouta tajeunesse. •« Son oncle » (son corrupteur Bonthoux) « ne le » prodigue pas!... Il faut qu'elle ait quelque nou- *) velle connaissance ! » Je fus cruellement piqué î c'était avec mon louis qu'on avait régalé de vils carabins (non que leur profession soit vile , je n'entends parler que de la bassesse de leurs sentiments) : peut-être que l'argent destiné à l'apprentissage chez la dame Se'men aurait la même destination... Je fus très fâché de l'avoir donné... Je compris alors comment il se faisait que Virginie, avec un bon cœur, -un excellent caractère, fût néanmoins une coquine achevée : elle avait un corrupteur; elle avait un ornant, ou plutôt un lâche grugeur; elle avait un fournissant, qu'elle payait en faveurs... On ne saurait croire combien les misérables, comme le joli ^ueux de Virginie, qui n'existent sans doute qu'à Paris et quelques autres grandes villes de l'Europe, y causent de mal I Ce sont eux qui portent et font aller dans les femmes les mauvaises mœurs jusqu'à l'atrocité. Celui de Virginie s'appelait Compain, fils d'un tailleur de Beauce. Il était protégé par le duc •de Chartres (aujourd'hui à^ Orléans) , qui lui destinait l'emploi de chirurgien à l'armée; c'était un beau, un sot, un plat, comme on le verra bientôt. Ce petit malheureux perdait une jeune infortunée : avant lui, elle éuit fidèle à l'immoral Bonthoux,

l8o 1776 — MONSltUR NICOLAS

qui sans doute lui aurait fait un petit établissement ^quelque jour; mais cet avocat, ayant soupçonné une infidélité^ se refroidit. Il continua cependant à voir Virginie, à douze francs par semaine. Puis, s'apercevant qu'elle n'avait jamais le sou, il se douta qu'elle dépensait avec son grugeur, et il devint très resserré. Virginie, éprise d'une passion folle, persuadée que Compain l'épouserait (il en avait donné l'assurance à une jeune ignorante, en accompagnant cette promesse des plus grands serments), lui sacrifiait tout. Je m'aperçus, après avoir donné la somme pour l'apprentissage, qu'il avait des bas de soie neufs, un petit habit d'été fort coquet, et des boucles d'argent nouvelles, d'un joli goût. C'était un présent de Virginie. Cette imprudente, emportée par sa passion, séduite par Tégoïsme aveugle d'un fat, et bravant les sages conseils d'^tmonde Dartois, se mit dans l'impossibilité d'entrer en apprentissage, et s'exposa, de ma part, à des reproches qu'elle redoutait : car elle ne reparut plus chez moi qu'en tremblant. Elle brûlait d'envie de me redemander une nouvelle somme (car j'avais alors de l'argent du produit de mon Paysan perverti) ; mais elle ne l'osait pas : elle craignait que je ne lui demandasse compte de l'emploi de ce que je lui avais donné. Elle eut recours à l'adresse, à la tiaus« seté; elle aimait Compain; elle me prodigua les caresses de l'amour; elle me dit et prétendit me persuader qu'elle m'aimait... Et c'est ainsi qu'un grcluchon corrompait un caractère heureux! Car

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 181

Tamour est naturellement une vertu : mais l'objet vicieux qui l'inspire, le dénature, et lui donne les effets des vices les plus bas. La passion de Virginie la portait à d'autres excès bien plus dangereux encore ! Pour faire des présents à un jeune homme qui l'assurait qu'elle serait un jour son épouse, cette infortunée... le dirai-je? allait faire des parties chez la Decan; elle se prostituait... Elle connaissait encore d'autres femmes du même acabit, une entre autres, tout à côté de la Comédie-Italienne, Mais ce qui me rassurait, c'est que je découvris que Virginie, qui avait quitté la rue du Fouarre pour aller demeurer quai des Augustins, avait encore Bonthoux ; j'en frémis de jalousie, mais j'en craignis moins la s}'philis... Hélas! rien n'était moins sûr que son commerce !

J'étais donc loin d'imaginer que les caresses d'une fille aussi jeune, aussi retenue, comparée aux fiîks proprement dites, exposât ma santé, lorsque le onzième jour de notre liaison intime, c'est-à-dire le lo Juillet, je m'aperçus de mon indisposition... J'en fus au désespoir. Heureusement, je connaissais la source de la contagion, et l'Esculape qui devait l'arrêter était mon amî. Je courus le consulter. Un remède efficace, à propos administré, ne laissa pas invétérer le mal... Mais ce qui est inconcevable, c'est que la

maladie du corps ne guérit pas celle du cœur Il

faut raconter ici une partie de dîner singulière, faite alors chez Gronavet. ,

Cet homme s'était séparé de sa femme, qui avait

l82 1776 — MONSILUR NICOLAS

eu quelque temps Tabbé Delaporte, et qu'entretenait alors l'avocat Velhup (je raconterai d'autres ;;ventures à* Angélique Telmitouff (a), Gronavet avait été prendre dans un mauvais lieu une grossière gouvernante, nommée Louison, qu'il logeait dans sa petite chambrette, et couchait dans son lit, sous les yeux de ses deux filles, que la mère lui avait laissées, pour se livrer tout entière à son amant. Virginie surpassait infiniment Louison ! Quelques jours auparavant, gonflé d'orgueil et de vanité, des assurances multipliées que Virginie me donnait de sa tendresse, j'avais parlé d'elle à Gronavet, qui fut curieux de la voir. Je me mourais d'envie de la lui montrer, persuadé que sa laideur empêcherait Virginie de me le donner pour rival. Mais la Providence, qui veille à ce que les plaisirs illicites portent avec eux leur amertume, voulut que ce fût le matin même de ce dîner que la réalité de mon indisposition se réalisa!... Le souvenir de celle de 1770 (non méritée) m'efl[rayait encore I j'étais dans une situation si douloureuse, que je me promis de ne pas ouvrir ma porte à Virginie, quand elle viendrait me prendre. (O Louise! ô Thérèse! pures amies l le Ciel vous venge de ma fausse vertu! devais-je vous quitter ? Mais c'est pour votre sœur ! Sort de ma vie I que tu es étrange ! Aussi pleuré-je incessablement Louise et Thérèse (i). Virginie ar-

(a) Angélique Mitoufflet. (N. de VÈd.)

(i) Voyez le Drame de la Vie,

riva sur le midi, en voiture. EUe envoya le cocher. Silence de ma part. Enfin, après une demi-heure d'attente, la voyant prête à s'en retourner, je me montrai. Elle monta elle-même. « Vous étiez donc » absent?... » Non seulement je ne lui dis rien de désagréable, mais je formai une résolution généreuse, fondée sur cette idée qui me revint : « Le mal est » nouveau ; j'ai pris ce matin le préservatif; je puis » encore aujourd'hui me livrer à l'illusion que me » fait cette fille; ne troublons pas le plaisir qu'elle » va goûter. Nous avons assez de temps pour être » malheureux, elle et moi; ravissons cette journée » à notre mauvais génie... » Mon parti pris, j'affectai l'enjouement. Je fus bientôt prêt, et nous pai • times.

En route cependant, j'avais un nuage sur les yeux. Virginie s'en aperçut; elle m'embrassa dans la voiture, après avoir levé les portières, en me disant avec son air mignard : « Qu'as-tu, mon papa ? tu » as quelque chose? — Quoi ! » lui dis-je, « vous ne » vous en doutez pas ? — Ho ! que t'ai-je donc fait ? » — Trompeuse, tu ne m'aimes pas! — Si, si, de » tout mon cœur ! ... Tu as peut-être de la j alousie ?. . . » Haï si tu savais ce que tu m'inspires, tu serais » bien sûr que je t'aime!... Ne peut on pas aimer » quelqu'un... et parler à d'autres? — Si tu ne fai- » sais que leur parler! — Une triste et cruelle néces- » site nous force quelquefois à faire ce que notre » cœur repousse, ce que notre raison désapprouve ; » mais ni mon crcur, ni ma raison ne sont con-

l84 1776 — MONSIEUR NICOLAS

» traires à mon papa... Oui, tu m'as donné un » nouvel être; je suis, depuis ta connaissance, ce » que je n étais pas auparavant... Que ne t'ai-je » connu le premier? tu aurais été le seul homme » que j'eusse écouté! — Vous, avez encore Bon- » thoux,' Mademoiselle? — Est-ce là le sujet de la » peine ? Oui, je l'ai encore : mais je suis prête à te » le sacrifier. — Compain ? » (elle pâlit) — « Com- » pain... est un jeune homme... T'opposerais-tu à '> ce qu'il m'épousât un jour? — Moi!... Mais, si » je le savais, je n'agirais plus avec vous comme » j*ai fait. — Pourquoi? pourquoi donc? qu'est-ce ^) que ça fait?... Il le sait bien, et... que je ne puis » faire autrement. » La naïvtté du vice, dans cette enfant, me frappa d'autant plus vivement qu'elle me rappelait Zéphire : je donnai quelques larmes au souvenir de ma fille chérie, et nous arrivâmes à la porte de Gronavet. Le souvenir de ma Zéphire avait attendri mon cœur; je baisai la main de Virginie, en montant l'escalier, ce qui rendit à la jeune fille autant de gaieté que si nous n'avions pas eu de conversation sérieuse.

Avant de raconter notre dîner chez Gronavet, je crois nécessaire de faire ici une réflexion. « Quelle » singulière Vie! » diront les Puristes, les Lecteurs empesés, les Sots et les Méchants; « à quoi bon » donner une suite d'aventures ordinaires, qui n'ont » rien de saillant que certains détails, nés de la sin- » gularité de votre caractère ? Est-il bien d'écrire de » pareilles choses?... »

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 l8$

O Puristes! ni vous, ni aucun des hommes anciens et modernes, n'avez jamais lu que des romans, soit dans Thistoirc, soit dans les ouvrages dramatiques ; tout est faux dans le monde : on ne voit rien de ce qu'on lit; on ne lit rien de ce qu'on voit! Les auteurs ressemblent aux prostituées, qui se font uoe loi de ne jamais dire un mot de vérité; ou à l'auteur du Chevalier de Fauhlas, qui prismatise avant d'écrire. Indigné de voir les livres consacrés au mensonge, j'ai voulu faire un livre vrai, entièrement vrai d'un bout à l'autre ; peindre les événements d'une Vie naturelle, et la laisser à la Postérité comme une anatomie morale. Je suis sûr de donner un miroir fidèle, intéressant : fidèle par la vérité des images; intéressant par le naturel, par la singularité, la variété, la multiplicité des aventures dont ma vie est remplie ; par ma hardiesse à tout nommer, à compromettre les autres, à les immoler avec moi, comme moi, à l'utilité publique. J'avais les passions vives : je n'ai aucune des passions abrutissantes, telles que la gourmandise, l'ivrognerie, l'indolence; j'ai toujours eu la plus grande activité pour l'amour. C'est ce besoin d'aimer et de jouir, qui m'a fait désjrer, chercher, rencontrer cette foule d'aventures qni vous étonnent dans un seul homme ! Hé bien ! je ne vous dis pas tout : j'omets une infinité de passades sans conséquence, sans influence, dont le nombre est incroyable (i). A ce premier manu-

(i) Voyez mon Calendrier, où je tâche de suppléer à X 24

l86 1776 — MONSIEUR NICOLAS

scrit, je laisse une infinité de traits qui m'échappent, et dont je prends note, à mesure que j'avance, pour les placer dans un Supplément. Et voici mon but : ayant fait ma propre Histoire et m'étant appliqué â ne dire que la vérité, je pourrai la certifier aux Moralistes, afin qu'ils parlent d'après la vérité dans leurs livres, désormais, et dans les instructions qu'ils donneront au Genre humain. /.-/. Rousseau a sûrement dit la vérité; mais il a trop écrit en auteur. Cependant, quand je lis ce qu'il a dit de M"« de Warens, je le bénis. O pieux Jean- Jacques ! tu as sauvé ta maman de Toubli : c'était la sauver de la mort ! tu l'as fait aimer par ses feiblesses : c'est plus encore! tu l'as immortalisée doublement!... Je te bénis! Si je n'avais pas publié le Paysan dés 1775, je craindrais qu'on ne regardât M°*« Parangon comme la parallèle de M"»« de Warens; mais cet Ouvrage-là me garantit de tout soupçon. Jean-Jacques vivait, et, loin de sa société, je ne connaissais pas le manuscrit de ses Confessions... Je disais que Jean-Jacques écrit trop souvent en auteur. C'est ce que j'évite ici : j'écris seulement en homme; je dirai tout, je montrerai comme l'homme, en avançant vers la vieillesse, se détériore souvent, pour les mœurs, surtout dans le régime actuel, au lieu de se perfectionner;

ce qui manque dans mon iiistoire, pour me donner tout entier; c'est un supplément nécessaire. J'omettrai dans la suite le trait où nous nous battons, Virginie et moi. Voyez la Malédiction éatêmelle.

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 187

de sorte que les plus corrompus des hommes sont ordinairement les plus âgés... Mon but, je le répète, est de servir le Genre humain, non par une morale fastidieusement répétée, mais par ma sincérité. Je ne veux point être «moraliste proprement dit, mais je veux que mon livre et ma personne soient un instrument entre les mains des Moralistes; qu'ils étudient en moi, et par moi, la série des actions humaines; C'est là le plus excellent livre de morale, un livre qui nous manque, et que j'ai toujours eu envie de faire. Puissé-je y réussir! puissé-je surmonter ^ssez longtemps les périls qui m'environnent (i) pour y mettre la dernière main! Quand il sera fini, que je meure! mon travail sera parfait, et j'aurai vécu; que d'hommes meurent sans avoir eu, pendant quatre-vingts ans, le temps de remplir la tâche de' la vie!... Suivez-moi donc, mon ami Lecteur, rassuré par mes motifs ; ne vous indignez pas contre moi, de ce que je suis homme et faible! C'est par là qu'il faut me louer; car si je n'avais eu que des vertus à vous exposer, où serait l'eflfort sur moi-même ? Ha ! je n'aurais jamais eu le front de faire mon panégyrique!... Mais c'est parce que j'ai le courage de me dévêtir devant vous, de vous ex-

(i) Ceux dont je parlais en 1784, en composant ce manuscrit, sont passés (5 Juillet 1786, 10 Octobre 1796) ; mais ils existent, ceux que me préparent les gens nommés dans cet Ouvrage. II en existe d'autres que je ne saurais braver qu'en bravant la mort.

l88 1776 — MONSIEUR NICOLAS

poser toutes mes faiblesses, toutes mes imperfections, toutes mes turpitudes , pour vous faire comparer vos semblables à vous-même, puis vous-même à vous-même, que je mérite votre reconnaissance et votre amitié : Tefïort que je fais est si héroïque qu'il doit effacer mes torts envers la Société, m'en purifier, et me ranger parmi ses bienfaiteurs!... Je reprends donc courage : je vais continuer à détailler ma vie, à scruter mon cœur, et à vous exposerles motifs de toutes mes actions. Voyez l'homme dans le peu de bien; voyez l'homme dans le mal ! Je ne suis jamais qu'un homme, votre frère, votre pareil, votre miroir; un autre vous-même!...

Je jouis de la surprise de Gronavet beaucoup plus que je ne m'y étais attendu. Il fut ébloui des attraits jeunes et délicats de ma Virginie. Aussi l'accueil qu'il lui fit surpassa-t-il tout ce qu'on pouvait attendre d'un homme peu riche, avare et si ladre, que lorsqu'il donnait à dîner, il lui arrivait quelquefois de dire anx convives de ne pas tant manger, de mesurer le vin par petits coups, et de ne permettre de boire que lorsqu'il le jugeait à propos. Grâces à Virginie, rien ne fut ménagé : l'invitateur sortit un instant, pour faire ajouter une poularde au dîner, et courir chez V acttur Nainville, prendre un billet d'amphithéâtre pour deux. Jamais peut-être Gronavet n'avait été poli que ce jour-là. En nous mettant à table, il nous annonça que nous ne la quitterions que pour aller aux Italiens, où l'on donnait, malheureusement! les Mariages Samnites de Du Rosoy! Vir-

ginie fut servie avec profusion, et comme je n'avais pas, à beaucoup près, le môme avantage, un mot que je lui dis à T oreille fit qu'elle me donnait de ce qu elle avait sur son assiette. Gronavet en fut blessé; mais il le dissimula d'une manière conforme à son caractère. Il regarda les dons que me faisait Virginie comme autant de faveurs, et sous prétexte qu'elles étaient trop précieuses pour qu'il n'en fût pas jaloux, il agrippait souvent à la volée ce qu'elle allait me donner et le dévorait gloutonnement. Mais il ne faisait pas attention que sa grosse Louison en était horriblement jalouse : — «Ha! ha! » me dit-elle, a pen- » dant qu'ils mangent à la même assiette, arran- » geons-nous* aussi nous deux! » Elle entama un pâté de jambon de chez Lesage, et me versa d'une bouteille de réserve. Gronavet, qui aimait passionnément le pâté de jambon, fut cruellement embarrassé : il lui aurait fallu trois mains, il n'en avait que deux, qu'il posa sur ce qu'il prenait à Virginie et sur le pâté. De sorte qu'il resta sans manger. Pour nous, quoique très sobres (car Virginie mangeait peu), nous nous eflForcions d'avaler, et nous ouvrions la bouche beaucoup plus grande que les morceaux n'étaient gros. Nous oubliâmes (du moins j'oubliai) tous mes sujets de peine, pour rire de la figure et de l'embarras de notre hôte. Virginie, comme toutes les femmes, s'aperçut mieux que personne de son crédit sur le petit homme, et elle en abusa un peu. Soufflée par la grosse Louise, elTe demandait tout ce que Gronavet pouvait nous donner ; il volait • au moindre

190 177^ — MONSffiim WCOLAS

signe de ses volontés^; mais il s'arâa de ne phts tou. loir que nous participassions aux goûts de Virgink. Elle, de son côté, ne voulait rien prendre qu'avec nous. Il ftillut donc que le pauvre Gronavet s'y prêrât; mais il nous donnait si peu, qu'en vérité nous pouvions à peine y goûter,,. Cet amusement nous condmsit jusqu'à cinq heures ; Louison noas avertit qu'il était temps d'aller prendre nos pbçes,^ et nous partimes.

Gronavet avait un petit habit de soie gris et Kn, acheté de la veille à la friperie r je ne Favads jamais vu si propre. Il donna la main à Virginie; je marchais derrière, et j'écoutais. — « Est-il vrai que » vous êtes la maîtresse de ce gros philosophe?... » C'est en vérité dommage! une joHe personne » comme vous!... Je suis plus jeune... si j'osais... y> vous offiir mon hommage?... » Virginie se retourna, et sourit, en me r^ardant. — « Je vous » entends! » dis^je à Gronavet. Il ne rougbsait de rien : — « Mais n'ai-je pas raison? Je suis dans » Tâge de l'amour, et il est passé pour vous. — » L'âge de l'amour passé pour mon papa! » dit Virginie. « Personne ne sait aimer comme InL — » Je le surpasse! » reprit Gronavet. — « Je vous » en crois sur votre parole; car je ne veux pas » l'éprouver! » répondit-elle. Nous arrivions an théâtre. Le billet n'était que pour deux. Gronavet en prit ua de six ôrancs pour nom ccoduire, et nous quitta, bien malgré lui ! dés qu'on fut prêt à lever la toile. Je dis à Virginie : — « Voilà mte

» nouvelle conquête. — Voulez-vous que je vous » parle sincèrement? » répondit-elle; a je n'en » suis aucunement flattée : c'est, de tous les hom- » mes, le seul qui m'inspire une invincible répu- » gnance. » Je ne relevai pas cette naïveté, qui peignait assez au naturel la façon de penser de Virginie, depuis que certains hommes avaient gâté son excellent caractère.

La pièce commença : il y avait du spectacle, c'en était assez pour amuser Virginie. EHe causa pendant les entr'actes avec une femme qui me parut là pour giboyer; elles me semblèrent amies, et l'efiet que j'éprouvais des faveurs de Virginie me rappelant la Decan, il me parut que ma jeune compagne avait des connaissances multipliées, dont le choix n'était pas sévère. Je fus cruellement blessé! Mais tel était le charme de la partie de Bicêtre, que Virginie presque publique, et qui pis est contagieuse, me charmait encore!... Elle partagea une orange avec hi giboyeuse : on se parlait d'un air d'intimité. Je demandai tout bas à ma compagne si elle connaissait sa voisine? — « Mon Dieu non! » Un jeune fat se mit en tiers de la conversation avec les deux femmes; Virginie me répondit à peine, quand je lui parlai. Je pris un peu d'humeur, et ayant aperçu Audinot dans l'amphithéâtre, j'allai causer avec lui, pour me distraire. Enfin la représentation finit. Virginie sortit enchantée à*Êliam en homme, ainsi que toutes les autres catins du spectacle. Je crus qu'elle allait suivre sa causeuse et le

feune homme : mais non^ elle me présenta sa main, €t nous descendîmes ensemble. Je la menai au Palais-Royal, et enfin chez elle. J'observai qu'elle tnc fit descendre à l'entrée de la rue de Hurepoix, afin de paraître seule à sa porte. Ce n'est pas qu'elle craignit sa mère, ou les regards du voisinage; la mère, sans ressource, était obligée de conniver avec sa fille, et quant aux voisins, Virginie pensait que chacun avait son état, dont on ne doit pas rougir; k seul motif de ses craintes était d'être vue de ^'exigeant Compain, qui, par ses querelles et ses bouderies, Élisait beaucoup souffrir une faible amante. Cependant, ce petit malheureux profitait du gain que faisait sa maîtresse! Mais il ressemblait aux souteneurs, qui se font bien payer, et qui n'en battent pas moins les infortunées qui les payent.

Je pris sur moi d'aller voir la mère de Virginie, h lendemain de cette partie. Je priai cette femme »ie m'envoyer sa fille, à laquelle je voulais découvrir mon état et le sien. La vue de la mère me trappa : de son côté, elle m'examinait curieusement. Comme sa fille était absente, et que c'était Virginie que je demandais, elle voulait savoir les motifs de )a visite que sa fille devait me rendre. Je le dis bonnement, et avec douleur. Je peignis le caractère de Virginie, comme je le sentais, sans la dénigrer, et plutôt en la justifiant. La mère pleura. — « Voyez A mon malheur! J'ai deux filles, celle-ci, qui m'est » infiniment chère!... et une cadette .. Je pars, » forcée par la nécessité; je vais à Hambourg, faire

HUITIÈME ÉPOaUE — 1770 I93

T) une éducation... A mon retour, je trouve ma fille ». aînée entretenue, presque prostituée... Je trouve » une de mes amies, M™^ Besson, veuve auparavant » Gemotiy que j'avais laissée honnête, complaisante » de ma fille;... la sacrifiant à des parties dont elle ^» retirait les deux tiers du profit. . . Je l'ai arrachée » à cette harpie; et comme je ne la pouvais nourrir, » il a fallu que je fiasse ce qu'était la Besson : mais » du moins je la ménage, je la retiens ; je fais ce « que je puis, pour diminuer le désordre!... » Plus j'écoutais cette femme, plus je croyais la reconnaître. Mais elle était si changée!... Je l'étais beaucoup aussi ! Je m'étais donné le nom de Bertrô, en lui ;parlant autrefois; ainsi, quand elle me demanda mon adresse, lui ayant dit mon nom, ajoutant que -sa fille la savait, elle crut s'être trompée... J'étais, moi, à cent lieues d'imaginer que ce fût là une *femme que j'avais idolâtrée fille. Mais en m'en retournant, je me disais : — « Cette femme a des » traits de M"« Jarye Datte,,. J'aurais dû lui de- » mander son nom, car Virginie ne m'avait encore » dit que celui de femme. » Je rentrai, pour l'attendre. Mais encore un mot de la mère.

Elle avait épousé Pointot. Devenue veuve au bout •de six mois, elle s'était remariée à un limonadier, et avait connu M"*« Lallemand,.. Ce second mari n'avait vécu que trois mois. Jarrye, encore veuve, revint •chez son père, qui connaissait le boulanger Fran- ^'ois : il crut faire un coup d'or de lui donner sa fille, ^éjà mère, mais qui le cachait, à raison du sexe; on

avait persuadé à Pointot que c'était un fils, et ou avait éloigné l'enfant, baptisé sous un nom de garçon, par de fortes raisons sans doute. Mariée au limonadier, celui-ci, je ne sais par quel motif, crut sa femme pucelle, quoique veuve, et ne voulait pas gâter sa taille, admirée de tout le monde. Quand François l'épousa, il la crut sans enfants. On le lui laissa croire. Et quoique cet homme, nouveau Parangon, martyrisât sa femme, il n'eut pas d'abord d'enÊmts. Jarrye feignit une grossesse, pour qu'il la fatiguât moins; elle accoucha pendant un voyage d achats de blés. A son retour l'en&nt était en nourrice, et il ne la vit pas. Lorsqu'on la retira de nourrice, il la trouva grande. Mais comme sa fenmie fit alors une autre fille, il n'eut pas de doutes... Il se ruina. On ne lui cacha plus rien. Il acheva de dissiper la fortune Pointot... et il alla même jusqu'à vouloir violer Virginie, qui se donna pour lors à Bonthoux... Voilà,, en très abrégé, l'histoire de la mère infortunée, que je vais connaître parfaitement. J'eus quelques doutes : mais j'ignorais de qui Virginie était réellement la fille.

La jeune personne arriva chez moi sur les cinq heures. Je pris un air de gravité; car d'après sa conduite de la veille, je m'attendais à de l'effronterie, à des reproches, à des cris. — « Mademoi- » selle, » lui dis-je, « il est impossible à présent M que M. Bonthoux vous garde! — Il m'a quittée. » — Je le crois! vous ne pouvez plus conserxer » personne, pas même votre cher Compain : vous

HUITIÈME ÉPOQyE — I776 I95

» avez... » (je tranchai le mot)... Elle pâlit; ses yeux se remplirent de larmes. Elle m'assura qu'elle ne s'était aperçue de rien, qu'elle se croyait en parfaite santé ; que Bonthoux ne s'était plaint que de ses assiduités chez moi. — a Je suis sûr, » lui répondis-je, « par ma conduite, que vous êtes » Tunique source de mon indisposition. Elle est » légère; les symptômes n'en sont pas terribles; » mais elle est réelle, et la maladie est confirmée. » Dés avant-hier, en m'en apercevant, j'ai couru au » remède ; je l'ai pris hier; je Tai pris ce matin, » pour la seconde fois... » Les larmes de Virginie redoublèrent; elle me fit une sorte de confession générale : elle m'avoua Compain, et m'assura qu'il l'épouserait. Je tâchai de la désabuser; mais elle aimait... Sa conduite, en cette occasion, fut si différente de ce que j'avais présumé, qu'elle me rengagea de nouveau, par la compassion. Je lui demandai le nom de sa mère : elle le dit, et je retrouvai en elle M"*^ Jarrye Datte. Je n'en dis mot; mais cette découverte me fit tout passer à Virginie. Je lui proposai de la faire traiter par le docteur de Préval, mon esculape. Je l'y conduisis. Je n'eus qu'un mot à dire, car dès que je l'eus présentée, son air et sa figure parlèrent pour elle; il ne fut plus question de moi.

La passion que j'eus pour Virginie était la première où je fisse le rôle de vieillard (c'est ainsi que les filles de dix-huit ans traitent un homme de quarante-deux). Ce rôle me déplaisait : j'étais le jaloux;

un autre (Compain) était l'amant aimé. Je tâchai de récarter; mais une querelle qu'une de mes tentatives éleva entre Vilenie et moi, me fit comprendre que c'était l'impossible. Dans cette querelle, nous nous battîmes (il &ut l'avouer). Virginie abusa tellement ensuite de son pouvoir sur moi, qu'elle me fit promettre de rendre une visite à Compain, avec lequelj'avais eu le soir même des paroles violentes. Cette démarche me répugnait; mais enfin, j'aimai mieux, la faire que de rompre avec une jeune infortunée, qui me donnait encore des moments délicieux, par sa naïveté; avec... ma fille, quoique ceci fiit non assuré... J'espérais beaucoup d'un si charmant caractère, joint à la plus aimable figure. Mais, par un effet de circonstances, cette démarche me causa une distraction agréable.

J'allai dés le matin chez Compain, maison de répicier Machy. Je le fis lever, en frappant rudement à sa porte, et en me nommant. Il vint ouvrir ; il tremblait, quoique dans la canicule. Je vis sa pensée : le pauvre petit n'avait de courage qu'avec les filles, encore en manquait-il quelquefois, et il s'imagina que je venais pour lui proposer de nous battre. Dés que j'eus pénétré son idée, je résolus de m'amuser. J'employai de longues circonlocutions, lui debout, en chemise, tenant la porte cntr'ouverte ;. moi debout, le chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, l'épée au côté, une «main sur le pommeau : je n'ai jamais vu de crainte plus vive ! Il est vrai que Com^ pain était délicat autant que joli ; il ressemblait, par

sa carcasse maigre, à un chien de chasse mal nourri. Ma jalousie s'éteignait, en le regardant : il me fit pitié! Je finis mes entortillages, en lui disant que je cédais volontiers aux invitations de M**« Virginie, qui désirait que nous vécussions bons amis. Nous nous embrassâmes, quoique nous nous fassions dit de gros mots la veille, le brave Compain étant soutenu de cinq à six carabins, dont un avait proposé aux autres de me faire sauter par-dessus le parapet dans la rivière. L'amour donne du courage ; car ce fat après ce propos entendu, que j'allai les braver au milieu du cercle qu'ils formaient, et des grincements de dents de deux camarades, beaucoup plus méchants que Compain. Je revins apprendre cet exploit à Virginie, non sans tourner en ridicule l'Objet de sa tendresse. Elle me le pardonna, et se garda, bien de lui en parler. Cette liaison momentanée que j'eus avec Compain, tourna contre Virginie. Il avait à se plaindre; moi aussi : les hommes, en ce cas, ne le cèdent pas aux femmes les plus babillardes ; la raison en est bien simple : c'est qu'ils font le rôle inférieur, et que tout être faible est femme comme elles; l'homme alors aime à se dédommager, par la langue, de ce qu'il est forcé de souffrir. Ce n'est pas comme femmes que les femmes causent beaucoup, c'est comme faibles : une femme maîtresse n'est pas plus babillarde qu'un homme maitre; tous les despotes sopt laconiques. Dès le premier pourparler, Compain m'apprit une chose qui me divertit beaucoup : c'est que le jour de la partie au Bois de Boit-

logne avec Virginie, la veuve et Mourant, la première lui avait donné rendez-vous au pré de VHôpital, où il l'attendit toute Taprés-dînée, tandis qu'elle se divertissait avec des inconnus. Je souriais, en songeant à la malheureuse situation de cette fille, qui trompait celui qu'elle aimait, pour des indifférents. Le jour de notre promenade à Bicêtre, elle avait envoyé Compain sur le quai de la Vallée; mais elle craignait qu'il ne l'attendît le soir à l'entrée de la rue du Fouarre; ce fut ce qui l'avait rendue empressée à me quitter au bas de la Montagne Sainte-Geneviève. Comme je désirais d'opérer, entre ces deux amants, une rupture utile à Virginie, j'appuyai sur toutes les circonstances de mes parties avec elle. Je voyais que j'enfonçais le poignard dans le cœur du petit misérable, qui m'aurait touché, s'il n'avait pas eu l'àme basse, ou si la situation de Virginie ne s'y était opposée; car voici les paroles qu'il me dit à la fin : — (( Je laime ! s'il ne faut plus la revoir, j'aime » autant mourir I »

Virginie eut le même soir, par Compain, un précis de notre conversation : si j'avais désiré de me venger d'elle, je l'aurais été au delà de mes espérances ! Elle était affligée tout à la fois, confuse et furieuse. Les découvertes de Compain avaient occasionné entre les deux amants la querelle la plus vive et la mieux fondée. Elle soupirait; elle avait une larme sous la paupière, en me parlant. Elle n'osait me faire aucun reproche; mais elle ne put s'empêcher de témoigner combien elle était désolée

HUITIÈME llpOClUE — 1776 199

d'avoir occasionné notre connaissance, en m'obligeant à rendre une visite à Compain. De mon côté, je rougissais du rôle odieux que je faisais pour la première fois : tous les jours des mortifications nouvelles ! Tantôt, je voyais Virginie se glisser furtivement chez Compain ; tantôt, aller avec lui à la guinguette de la Maison-Blanche. Un soir, je les vis rentrer ensemble : Compain ferma la porte de Tallée; mais j'eus la patience d'attendre que quelqu'un sortît; j'entrai pour lors, et de l'escalier, j'aperçus Virginie avec les deux carabins. Son amoureux lui proposa de coucher, et Virginie, qui avait le timbre argentin et sonore, lui répondi^: — « Moi ! » coucher ici ! » Une autre fois, elle y coucha : je la vis entrer ; elle se mit au lit entre les deux carabins; hé! quel lit! un grabat sur sangle, où l'on ne pouvait être commodément que seul!... Je l'en vis sortir le lendemain à six heures : elle vint se remettre au lit chez sa mère.

A tout ce que j'apercevais, j'allais me plaindre à celle-ci, qui ne pouvait que gémir, ou quereller. Virginie me craignait, et me haïssait... J'ouvris enfin les yeux sur mon rôle. Je voulus quitter Virginie : mais sa situation me touchait, autant que ses grâces naïves ; elle n'avait plus que moi : Bonthoux s'était absolument retiré, après l'avoir suivie jusqu'à ma porte, un jour qu'elle venait me voir. Il s'informa qui demeurait à l'étage où elle avait frappé? Et sur la réponse de la Debée mon hôtesse, grande bavarde, il avait cessé de voir une fille dont il n'était plus sûr.

11 est étonnant qu'il n'eût pas remarqué Compain, qui était toujours avec elle, lorsque Virginie demeurait chez Praiter î qu'il n'eût eu aucun soupçon sur Praiter lui-même! qu'il n'eût jamais fait attention aux femmes avec qui elle sortait... Las de mon rôle, humilié de l'avoir fait, je désirais vivement de quitter une fille, qui d'abord avait répandu un certain charme sur notre liaison. Mais j'étais retenu malgré moi, par une sorte d'amour -propre, autant que par la compassion, par le ressouvenir que me causait la mère, que j'avais aimée, possédée... par un instinct, qui, quoi qu'on en dise, est physique; par je ne sais quelle ressemblance dans les traits.

Guéris tous deux de notre incommodité, je menai Virginie et sa mère à la foire Saint-Ovide : c'est là que se trouva l'occasion désirée... Un soir que nous en faisions le tour, nous fCimes suivis par Compain (à qui je ne parlais plus, parce que je le méprisais) : il était accompagné de sept à huit de ses camarades, qui nous entourèrent au café Caussin; mais la sévérité de la mère les empêcha de parler à Virginie. En sortant, ils nous suivirent ; sur le quai des Qtmfre- Nations, ombragé par les édifices (car on avait de la lune), Compain s'approcha d'environ dix pas de moi. Je m'arrêtai, en lui disant : — « Je crois que » vous avez à me parler? » Il se retira. Nous arrivâmes chez Virginie, sans qu'ils eussent osé m'aborder., La mère, craignant une attaque nocturne, dans la rue de la Bûcherie ou ailleurs, me retint à coucher, un peu malgré sa fille. Pour moi, j'aurais

préféré mon lit; mais songeant combien Compain et sa troupe seraient mortifiés, en me voyant coucher sous le même toit avec Virginie, je me laissai persuader. Compain chanta les airs les plus tendres, jusqu'à minuit passé. Ainsi que le rossignol, il n'avait que des sons et des plumes... Comme il nous empêchait de dormir, il vint une idée à la mère de Virginie, ce fut de se lever, et de lui jeter un gros sou enveloppé dans du papier, en lui disant : « Cessez, » bonhomme; voilà pour payer votre gîte. » Elle se leva en effet, mais ce fut pour me prier de venir ouvrir la fenêtre moi-même, de me montrer en bonnet de nuit, en chemise, et de faire le compliment. Ce qui fut exécuté. Compain poussa un cri de rage. Ses camarades éclatèrent de rire, et toute la troupe disparut. Il est certain qu'on m'attendait et qu'on était sept à huit contre un : mais je crois que j'aurais épouvanté cette troupe d'étourdis sans cœur. Je me levai dés le matin, et j'allai reposer chez moi. Le soir, je revins, et je rôdai devant la porte de Virginie plus d'une heure. Enfin j'entrai, pour proposer une promenade à la Foire. La mère refusait. Mais la fille insista si vivement, qu'il fallut sortir. « Prenez garde à la manière dont vous vous con- » duirez ! » lui dit cette femme. — a Je veux tout » raccommoder, » répondit Virginie, « et gronder » Compain; laissez-moi seulement lui parler I » Nous arrivâmes à la Foire, sans avoir vu personne de la société du Chartrain.

Nous faisions notre troisième tour, lorsque Vir- X 26

ginie jeta les yeux sur un pastel, qui représentait un enfant, de la plus jolie figure. Elle se récria sur sa beauté : — « Voilà, » nous dit-elle, « ce qu'il y a de » plus joli dans la Foire ! — Il faudrait que vous n'y » fussiez pas ! » lui dit un homme d'environ quarante-cinq ans. Il continua de la suivre, sans que je m'en aperçusse; je cherchais des yeux Compain et ses camarades. Nous entrâmes au café Caussin, et Virginie nous raconta tout ce que l'homine lui avait dit. Elle nous le fit remarquer, qui l'examinait par un carreau cassé. Elle me prévint qu'elle allait m'appeler son oncle. Je me prêtai à ce badinage, qui devint sérieux. Delporty caissier de M. Bouiin, nous suivit jusqu'à 1^ demeure de Virginie; et le lendemain, il lui écrivit ses propositions. De ce moment, notre rôle changea. Virginie me marqua de la confiance, de l'amitié. Elle accepta les offres de Delport ; continua de voir Compain ; m'engagea de tout son pouvoir à lui rendre des visites fréquentes; en un mot, sans Compain, elle m'aurait persuadé qu'elle m'aimait. (C'était un autre sentiment sans doute qui l'animait)... Delport la logea très bien dans la rue Poissonnière, et sut, en payant, se faire tellement détester, qu'au bout de dix-huit mois, Virginie ne voulut plus le voir. Elle se mit en apprentissage de modes sous le quai de Gèvres, où Mourant, qui était là libraire, lui fit une scène scandaleuse.

Dés que Virginie n'avait plus eu besoin de moi, je m'étais retiré par raison; mais en la voyant brillante, je la regrettais malgré moi. Pour me gué-

HUITIÈME ÉPOaiJE — I776 20^

rir absolument, et me déshabituer de courir la voir rue Poissonnière, je recherchai M^^^ Tulout, cette Élise dont on a vu les Lettres dans la Malédiction paternelle, au nombre .de vingt.

Élise avait quitté la rue Saint-Nicolas-Martin , et demeurait dans celle de la Mortellerie, à Tancien Bureau des Foins, Martinville, qui m'avait autrefois introduit chez elle, lorsqu'elle était dans la rue Saint'Nicolas-deS'Champs, me donna sa nouvelle adresse. Je lui écrivis ; sa réponse, qu'on peut voir dans la Malédiction, p. 428, fut favorable. Je volai chez elle. Mais quelle différence avec ce qu'elle était, huit années auparavant ! Ce ne fut que du réchaufié. . . Des faveurs me retinrent quelques semaines, après lesquelles se trouva là cette jeune demoiselle Lisette, qui me fit la fuir, de peur qu'elle ne devînt trop aimable : je ne revis ni l'une ni l'autre. Je m'éloignais toujours rapidement de tout ce qui pouvait me rendre heureux, ou tranquille. Il y avait en outre une petite fille de neuf ans, que je connus trop tard.

En cessant de voir Élise, je pensai que Virginie était ma dernière aventure. Je composai le Quadragénaire, qui n'est autre chose que l'histoire de ma haison avec elle, un peu déguisée. J'}^ joignis celle des jeunes filles de modes de la dame Monclar (Victorine Guisland), au coin de la rue de Grenelle- Honoré.,. Mais avant de raconter cet enfantillage, il faut achever l'histoire d'Élise et de Virginie. Je

pourrais renvoyer à mon Calendrier, s'il ne fallait entrer ici dans quelques détails.

J'avais beaucoup revu Virginie, tant qu'elle ne fut que dans les meubles que j'avais donnés à sa mère, rue de Bussy, prés le corps-de-garde. Je l'aimais, par nécessité, depuis notre guérison, n'ayant pas de femme, et ne voulant pas ôter à Virginie ce que j'aurais payé à une autre. D'ailleurs, n'allant qu'à la dérobée chez elle, je n'éprouvais jamais de satiété. Elle m'accoutuma ainsi aux faveurs. Je ne l'ai vue en particulier qu'une fois, rue Poissonnière, dans les meubles de Delport. Je fus favorisé, en cette occasion , comme un Compain. Delport allait arriver : Virginie mit sa mère en sentinelle à la fenêtre, tandis qu'elle-même ouvrit la porte de l'alcôve qui donnait dans la chambre de M"^<^ François, pour me faire échapper, en cas de surprise. Je fus traité en amant passionnément aimé... Ce fut néanmoins ma dernière visite de ce temps-là... Je fus si frappé de la singularité de mon rôle en sortant, que sentant bien qu'il ne m'allait plus, je résolus de cesser de voir ma Circé... Mais, chaque jour, j'étais tenté de revenir.

J'eus recours à Élise, comme je viens de le dire : elle m'accorda facilement les faveurs dont j'avais besoin pour oublier les charmes de Virginie, que je cessai de voir pendant deux années entières... (J'écris avec désordre...) Profitons de cet intervalle pour achever mon histoire avec Élise.

Celte aimable fille m'a depuis cru ingrat. Elle

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 20$

s'est trompée : je ne fus que généreux. Sa voisine Lisette, qui venait souvent jouer avec nous, m'inspira un goût aussi vif que Virginie, et ce goût m'effraya si fort, que ne voulant pas donner i Élise le spectacle d'une infidélité désobligeante, je préférai de renoncer à toutes deux. Maïs si j'avais alors su la vérité, connue trop tard, que j'aurais été heureux, sans être infidèle!... Personne ne parla. La tante de Lisette, femme de cinquante ans, fort repoussante, fut examinante et taciturne... Quand j'eus cessé de voir Élise, elle en fiit au désespoir, comme on Ta vu dans ses Lettres, imprimées dans la Malédiction paternelle. Indignée, elle s'éloigna. Son frère Nerville^ qui lui était si attaché, mourut en ce temps-là. Élise ne put soutenir ce dernier coup... elle alla trouver à Genève son père, qui la demandait ardemment... Je la regrettai, quand je ne pus la retrouver. Elle l'apprit par Martinville. Ce fut alors que, prête à rendre le dernier soupir, elle me fit passer des lumières... qui m'eussent sauvé, si elle me les avait données en 1777. J'appris, par ses ordres, que Lisette était ma fille, et celle de la touchante, de la sensible M™« Greslot, que j'avais possédée en 1755, de la manière rapportée plus haut (1755); que la jolie petite fille de neuf ans, que j'avais vue avec elle, et qui en atteignait quinze en ce moment, était notre fille à nous deux Élise... Ce coup fut terrible pour moi!... Je maudis mon iuneste sort, qui me condamnait à être privé de tous les miens! Je me mis à regretter Omphale...

J'écrivis à Élise, pour nous réunir. Ma lettre arriva le lendemain de ses funérailles à Genève. Je ne pus retrouver Lisette; je n'eus pas de nouvelles d'Élisette sa sœur : ces deux enfants, comme tant d'autres, sont perdues pour moi.

Mon Lecteur ! vous avez vu quels regrets m'ont causés Louise et Thérèse! (hélas! ceci se passa dans rintervalle où je fus douze ans à les fuir)! Hé bien! ceux que va me causer Élise sont plus amers encore! mes torts avec Élise sont plus grands! Ce que j'ai perdu, en elle, en Lisette, en Élisette, est plus regrettable peut-être!... Quel être infortuné ai-jc donc toujours été ? Quel malheur m*a poursuivi, me poursuit, et me poursuivra jusqu'au tombeau?... Je ne revis plus Élise, mon amie, mon amante autrefois! parce que le goût que m'inspirait Lisette, jeune et jolie, sa co r. pagne, sa voisine, son amie, me parut trop vif, et que Virginie venait de déchirer mon cœur!... Lisette, comme on sait, avait une tante, avec qui elle demeurait. Cette femme me déplut, non parce qu'elle était laide : on n'est plus jolie à cinquante ans ; mais par ses discours. Ainsi tout m'éloignait, excepté Lisette, que je redoutais... Oh! quelle douleur! je mis Élise au désespoh:! moi, dont le cœur parlait toujours pour mes enfants, je ne me reconnus pas dans la jolie Élisette... Je m'éloignai d'une famille aimable, toute à moi! Car Lisette, qui était avec sa tante paternelle, était la fille de M™« Greslot, cette fille dont j'éteis le père... Quelle vie délicieuse j'eusse menée avec mes deux

HUITIÈME ÉPOaUE — I776 207

filles, mon ancienne amie, une autre épouse, vertueuse, tendre Voilà ce que j'ai manqué!...

Pardon! pardon! mon Élise! ô ma femme! pardon! Tu n'es plus! tu as perdu la vie... peut-être de douleur!... Je sais bien que tu m'avais promis le bonheur, dans nos derniers entretiens, mais tu ne m'avais pas dit le comment! VzTdonl céleste Élise!... Quoi! tu avais, pour mon bonheur, rassemblé tout ce que tu savais qui pouvait m'attacher, m'intéresser, et tu ne me le dis pas ! Tu me crus encore amoureux de Virginie, et que je braverais doublement la Nature! Mais en aimant Virginie, c'était encore la Nature qui me dirigeait ! Non ! je ô'étais pas fait pour le bonheur! Que me fallait-il alors? Connaître Lisette, Élise tte, Virginie! vous réunir! vous rendre amies au moins, et vous voir, vous aimer sans jalousie de votre part! Le sort barbare ne l'a pas voulu! ou plutôt je ne le méritais pas!... Toutes les fois que je me rappelle Élise, sa vie, sa mort,... je suis accablé de remords et de regrets!... Je suis cause de tous les malheurs qui l'ont conduite au tombeau ! Elle a commis des fautes : mais le Ciel m'est témoin que ce ne sont pas ces fautes qui m'ont éloigné d'elle !

Il faut tout dire de ses amis, quand des actions extraordinaires ne peuvent pas les déshonorer. Élise, avec sa figure charmante en 1768, et ses dixneuf ans, avait trois amants non heureux, sans compter autant de partis pour le mariage. Les partis furent éconduits ; Élise déclara qu'elle ne se marie-

rait jamais. La raison de cette conduite, fut un peu moi, et la crainte de mettre au désespoir son Irère Nerville, Car les trois amants non partis, étaient son... (a), son frère le peintre, et son jeune frère le joli NerviUe. On sait comme je fus accueilli. Le père et les frères me favorisaient, espérant que je frayerais la route. Ils se trompèrent : Élise était philosophe, avant de me connaître. Elle £ivorisa sans doute, mais par de nobles motifs ; je les sais : ils lui font honneur. Elle bannit un plus grand crime du crime; elle fit donc un bien. Quant à NerviUe, elle lui sauva la vie; je le sais encore. Celuici lui fut toujours attaché, toujours fidèle; il la consola dans les peines que je lui causai; il ne la quitta jamais. Il mourut. Ce fiit sa mort qu'Élise ne put supporter. Ce ne fut ni le frère, ni Tamant qu'elle regretu : ce fiit l'ami, l'ami dévoué... O respectables frère et sœur! maudit soit celui qui vous condamnera! Cet homme vil, quel qu'il soit, ne vous connaît pas!... Comme cette infortunée aurait été heureuse, si, avec son excellent cœur, elle n'avait eu ni père, ni frère aîné, ni un amant trop occupé, pauvre, et forcé à un travail continuel ! De toutes mes connaissances en femmes. Élise, Marie- Jeanne, Colombe et Marianne Tangis, sont les seules qui me causent ^es remords. Si j'avais voulu, en 1768 et 9, Élise n'essuyait rien de ce qu'elle a éprouvé; je la garantissais de tout le

{a) Son père. (A^. de l'Éd.)

HUITIÈME ÉPOQJUE — 1780 209

monde assaillant, et je les intimidais ; ses fautes (si elles sont fautes) sont mes crimes. Ce corps charmant était à moi, à moi, pauvre, mais aimé... Mais mon cœur était trop vaste; il avait trop d'idoles cultées.,. Mon imagination était trop vagabonde ; et quand je fus devenu vieux, mon cœur blasé ne se réveillait que par des secousses... Revenons à Virginie.

Ce fut en 1780 que, passant par la rue de la Harpe, à deux maisons au-dessus de celle Serpente, je vis tomber à mes pieds une petite terrine à lampion. Je levai les yeux : c'était Virginie... Je montai chez elle. Cette fille se jeta dans mes bras. Elle avait renvoyé Delport, homme jaloux, insatiable de faveurs; elle avait eu un prince de Tingry, ou de Ligne, ou tous deux. En ce moment, elle était la presque femme d'un clerc de procureur, qui les entretenait mesquinement, elle, sa mère et sa sœur cadette. Virginie m'offrit la fleur de cette dernière. J'en fus honteux, mais je ne pus refuser qu'en préférant l'aînée...

Je .rendis cinq à six visites à Virginie, avant ma grande découverte. Un jour, ce fut Rosette, la cadette, que je trouvai seule. La petite, âgée de seize ans, me fit mille agaceries : je ne pouvais m'en dépêtrer, et j'allais fîiir un péril certain, quand la mère arriva. Je me crus en sûreté : je dis même à cette mère de surveiller sa fille cadette. — « Croyez-vous donc, » me répondit celle-ci, « que » je suis comme ça pour tout le monde? — Non, »

dit la mère; « ce n'est que pour vous. Elle ne » peut rester sage ; il faut qu'elle ait quelqu'un : » mais la manière dont vous en avez agi avec son » aînée, les services que vous lui avez rendus, et » les tromperies qu'elle vous a faites, sont cause que » nous avons formé la résolution, pour vous dé- » dommager, de vous donner, en pur don, l'étrenne » de ma Rosette. » Ce discours me surprit bien plus que tout le reste ! Je fis des remontrances. — « Cela sera, » reprit la mère. -— « Oui, cela sera ! »• s'écria la fille. — <r Cela sera! » dit Virginie, qui rentrait ; « et il faut que ça soit prompt, car elle n'a » pas le temps d'attendre... Allons, Rosette : à ta » place, cela serait déjà fait. » Les trois femmes me caressèrent, et Rosette appliqua ses lèvres sur les. miennes. Quelqu'un survint heureusement!...

[Cette aventure est inouïe, mais elle est vraie]...

Après cet écart moral, nous causâmes. La mère paraissait gaie ; la petite était radieuse, et Virginie fut plus aflFectueuse pour moi : — « Je n'aurai plus- » tant de reproches à me faire de t'avoir trompé ! » me dit-elle; cf car ça sera. » La mère ajouta : — « Toutes les fois que je vous vois, vous me rappe- » lez celui qui m'a aimée, trois ou quatre jours » avant mon mariage avec M. Pointotl » C'était la première fois quelle prononçait le nom de son pre~ mier mari; je croyais qu'elle n'avait eu que M. François. — « Pointot ? » dis-je vivement. — « Oui, c'est le nom de mon premier mari; je me » nommais Jarrye Datte; mon père était cirier : le

HUITIÈME ÉPOQ3LJE — 1780 211

>> jeune homme demeurait au quatrième, rue des :» TroiS'Portes^ chez une Bonne Selber : Virginie est » sa fille. — Sa fille ! » m'écriai-je en pâlissant. — ^< Oui, oui. » Je voulais dissimuler. Mais Virginie ^tant venue me caresser, je lui dis : — « En fille, ^ en fille!... Je suis le jeune homme de la rue des » Trots-Portes. » Ce mot fit pousser un cri de joie aux trois femmes. Je fiis presque étouflfé de caresses. Point de remords : on n'en eut pas. Rosette était la première à se féliciter de ce qu'on me la destinait. Virginie m'adorait. La mère m'embrassa mille fois... Je sortis de cette maison dans une émotion sans •égale...

Depuis ce moment, Virginie me traita comme... un dieu : cette fille chérie me donna le bonheur ipaternel. La mère me caressait; elle se parait, •quand je devais venir; ce qui ne lui était jamais arrivé. Ainsi rajeunie, je la remis parfaitement... J'ai été faible une seule fois, vaincu par ses caresses, ^et il en est résulté une fille, qui a onze aujourd'hui ^7 Avril 1792...

Un jour, Virginie me dit : — « Amène-moi une » fois ta fille légitime .Agnès, que je l'embrasse ? » Je parus hésiter. — « Si tu me l'amènes, je te dony> nerai encore une fille. — Comment cela? — » Oui; une demoiselle Hollier, fille d'une horlogére ■^) qui t'a aimé. Elle a seize à dix-sept ans ; elle sait yi , le nom de son père, par sa mère : et depuis que* i> je sais que tu es mon papa, je sais aussi qu'elle ^ est ma sœur; car sa mère, qui n'est morte que

» depuis trois ans, lui a dit que tu avais fait le » Paysan perverti. — Je vous aurais amené ma fille » Agnès, sans cela, » lui répondis-je. En effet, je les présentai Tune à Tautre le jour même. Rosette y était. Il est impossible d'exprimer combien ces trois jeunes personnes se plurent!... Virginie surtout fut trouvée charmante par Agnès, qui m'en a parlé souvent depuis... Cependant la première fut discrète; elle ne parla pas de la commune paternité.

Le lendemain, avant que la jeune François eût revu Dartois (Aimonde, nom que sa mère lui avait donné en mon honneur), je rencontrai cette belle brune, et j'eus occasion de la reconnaître, comme on peut le voir dans mon Calendrier, au 26 Novembre.

De retour auprès de Virginie, nouvelle surprise !... Rosette, sa sœur cadette, était le résultat d'une aventure, oîxjarrye s'était donnée, rue du Marais, faubourg Saint-Germain (a), à mon ami Gaudet, devenu marchand confiseur, rue des Lombards, à la Pommed'Or, parce qu'il n'avait pas goûté la pratique... Il était chez un cousin à lui, marchand limonadier dans cette rue. Deux commères, M™^ François et une marchande de chevaux, nommé Vautier, étaient venues dîner avec leur amie la limonadière. Gaudet était invité. Après le dîner et les liqueurs, les dames agacèrent un jeune homme vig^oureux, et qui pa-

{a) Aujourd'hui rue Visconti. (N, de l'Éd.J

HUITIÈME ÉPOQUE — lySo 21 3

raissait bonasse ; elle le prirent pour un Maiet de Lamporecchio. La marchande de chevaux avait déjà cté couchée en joue par Gaudet. Il la lutina. La donzelle s'enfuit dans une chambre solitaire ; Gaudet la perdit de vue, et en la cherchant, il trouva M™« François. — « Vous paierez pour votre amie ! » lui dit-il. Et il la culbuta... Ils étaient fort afiairés, quand la marchande de chevaux, impatientée de ce qu'on ne la trouvait pas, vint regarder, en entr' ouvrant timidement une porte... Elle vit le grand œuvre. Elle éclata de rire. Ce qui ne dérangea du tout point les acteurs. Elle alla chercher la cousine, et se jeta bruyamment dans la chambre, où elles pénétrèrent toutes deux. Gaudet avait tout vu. Il grinçait les dents de colère, d*amour, de plaisir, on ne sait lequel, ou de tous trois ensemble. Il avait terminé. Mais, terrible comme il était, il s'élança sur la marchande de chevaux, et la força de prendre la place de M°>« François. Les deux autres le regardaient émerveillées!... Enfin, cet exploit achevé, il parut calme. Sa cousine, l'épouse de son cousin de même nom, lui fit des remontrances assez longues. Gaudet les écouta modestement. Puis, remis de sa fatigue, il se jeta sur la prêcheuse, qu'il emporta d'assaut, avec un peu d'aide des deux autres, qui la craignaient. Elle criait. — « Je vous ferme la » bouche! » lui disait Gaudet... ce Ha! vous jase- » riezi... Mais vous voilà toutes trois au niveau, au » niveau, au niveau!... » car il ne répéta plus que ce mot.

Voilà quelle était l'origine de Rosette, à ce que me dit sa mère (et celle de la Julie du XVI* volume des Nuits de Paris). Les trois femmes étaient devenue^ enceintes : ce qui leur avait fait plaisir; car deux d'entre elles n'avaient point d'enfants... Je fus bien surpris de tout cela ! et je m'en allai tout rêveur.

A ces libres aventures, assez librement exprimées, je vois les sourcils des Puristes se froncer... Mon Ami Lecteur, ce n'est qu'à regret que je les rapporte. C'est une terrible tâche que d'écrire sa vie, en s'obligeant à dire toute la vérité ! Cent fois la plume m'est tombée des mains !...

Instruit de ce que m'étaient les deux sœurs, l'une ma fille, l'autre celle de mon ami, je m'occupai des moyens de leur être utile, d'après leur situation et ma fortune bornée. Je connaissais deux hommes qui pouvaient les retirer du gouffre entr'ouvert sous leurs pas, et leur faire un sort. Elles avaient toutes deux l'âme bonne : je prévoyais qu'elles donneraient à ces deux hommes le genre de bonheur qui leur convenait, et j'en conclus qu'ils feraient la même chose pour elles. J'ai nn principe qu'il faut avouer ici : c'est que je pense que le bonheur est tout. Rendez heureux un homme, heureuse une femme, vous avez tout fait : calculez ensuite, et vous verrez que, du même coup, vous les avez rendus vertueux, c'est-à-dire aimables, bons, obligeants; que vous leur aurez donné toutes les vertus sociales. C'est donc bien mal à propos que Jesuah nous dit dans son évangile : « Cherche^ d'abord le Royaume de Dieu

HUITIÈME ÉPOaUE — I780 21 5

et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît, » C'était, dans ses idées, une maxime absurde. Il devait dire : Cherchez d'abord le bonheur, et vous aurez tout le reste en l'acquérant... En effet, qui veut le bonheur, et qui le cherche, s'aperçoit, dés le premier pas, qu'il ne peut être dans le crime, c'està-dire dans la douleur : car jouir d'une femme, d'une fille, n'est pas le crime; c'est d'en jouir pour la perdre, la rendre malheureuse : si vous en jouissez pour la rendre heureuse, c'est une belle action. Point de bonheur que dans la bonté, la bienveillance, la charité, ou l'amour d'autrui... Le plaisir est la . vertu, sous un nom plus gai...

Ma résolution bien formée, je parlai à un prince de la maison de Bouillon, honnête, bon, trompé par des coquines, mais dont le cœur, de la même nature que le mien, avait absolument besoin d'être occupé. Je lui proposai ma fille : — « Mais, mon cher Nico- » las! » me dit cet honnête homme, « vous vous i> compromettez en me donnant votre fille, vous, » connu ; moi aussi?... Ce n'est pas que je ne me » propose de la rendre très heureuse, par cette rai- » son même qu'elle est votre fille. » Je lui expliquai alors comment Virginie était ma fille. — « Ha! c'est » tout autre chose ! Je lui ferai du bien, quand elle » ne me plairait pas. Mais si elle me plaît, son sort » est assuré. » Diaprés cette réponse, j'envoyai Virginie, conduite par sa mère, chez le prince de Bouillon, avec défense de parler de moi... Virginie plut au deU de toute expression. Cependant, on dit qu'on

attendait la âlle d*un ami, et qu'on ne pouvait se décider qu'après Tavoir vue... Les trois femmes s'en revinrent (car on avjait mené Rosette). On me rendit cette réponse. Je courus chez le prince, qui me dit : — a Mon cher Nicolas ! je vous aurais obligation de ne pas m'amener votre fille. Elle m'ôterait une » douce illusion ! J'ai vu, ce matin, celle qui ferait » mon bonheur, par le goût vif qu'elle m'inspire... » Elle est jolie: mais elle a un son de voix qui » remue l'âme... — Je vous amène cependant ma » fille » (j'avais donné ordre aux trois femmes de me suivre). — « Allons donc ! voyons-la. » J'allai à l'antichambre, j'amenai Virginie par la main. — « C'est là votre fille ? » s'écria M. de Bouillon. — « Oui, mon prince. — Ha! mon ami! je la reçois, » comme le présent le plus précieux (i)...

Virginie a efiectivement été chérie du prince, tant qu'il a vécu. Il a fait son sort.

Je comptais sur un ami moins relevé pour Rosette. Mais je n'eus pas le bonheur de réussir. Il y avait de trop forts obstacles... J'en parlerai dans la suite, après Sara,,.

Je vais à présent raconter le singulier enfantillage que j'ai annoncé.

Je vins examiner les filles de modes de Victorine.

(l) Une lettre du prince infirme, quand le Nouvel Abeù lard eut paru, me demandait une visite. Telle avait été l'origine de notre connaissance.

HUITIÈME ÉPOaUE — 177) 217

Outre mon aimable blonde, qui m'intéressait prodigieusement, il y en avait trois autres très jolies : Améthyste, la fille aînée de M"»^ Monclar, ou Victorine Guisland; Victorine, ou la jolie bouche, la seconde; et une fille de modes, brune, potelée, très habile dans son art, qu'on nommait Amélie. Le nom de celle-ci me la rendit chère : mais la blonde (qu'on appelait Agathe, quoique ce ne fût pas son nom) l'emportait. C'était à elle que je voulais écrire et chanter. Elle tenait les livres, et je la croyais la fille aînée de la maison; car Victorine était blonde comme elle... — « Les belles couleurs! c'est Zé- )) phire pour l'incarnat!... » Je vins donc le soir l'examiner, chanter des impromptu : je les adressais toujours à mon Agathe; mais comme elle était de l'autre côté, à la place de la maîtresse, elle m'entendait moins bien que celles adossées aux vitres... Pendant cet intervalle, Agathe disparut, et ce fut Améthyste qui tint les livres; mais elle était trop jeune. Je m'attachai donc alors au nom chéri d'Amélie (Suadèle): ajoutez que cette jeune personne était une brune très blanche de peau et d'une agréable figure; elle avait de plus un usage, qui me plaisait autant que sa gentillesse : elle se chaussait haut, et elle avait le pied joli. Je pris l'habitude de chanter à elle nominativement; de lui écrire des lettres, comme on le verra, et de mettre en vers le lendemain ce que j'avais chanté la veille.

. Cet amusement fut quelquefois très vif, par deux

raisons : les filles de Victorine m'intéressaient par

2l8 177$ — MONSIEUR NICOLAS

le seul charme de leur situation, sans que je leur parlasse, c'est-à-dire sans danger pour mon cœur; car on sait que Tamour m'eôrayait depuis Vilenie, et cette espèce d'intrigue me rappelait un temps bien cher à mon souvenir, celui où j'allais frapper au carreau de Zéphire, dans la rue de Savoie, et lui chanter un air qui exprimait nos mutuels sentiments ; ajoutez que les demoiselles Monclar étaient les nièces d'Amélie- Suadèle, ma presque épouse, comme je viens de le dire.

Dès 1774, c'est-à-dire immédiatement après que M™« Monclar fut établie au coin de la rue de Grenelle, en place de la Deviîliers, marchande de inodes de M"« Dubarry, et avant de savoir que la maîtresse fût Victorine, j'avais aperçu deux jolies filles dans la boutique, l'une blonde, à droite en entrant, l'autre brune, à gauche. Indécis laquelle j'eusse préféré, il me parut plaisant de leur écrire une lettre commune, où je leur déclarais un amour également partagé. Ma lettre fut lue par M™« Monclar, qui en rit beaucoup. Cependant, je ne continuai pas cet amusement : yiiti' primais \e Paysan, qui m'occupa; j'eus ensuite des peines; ensuite Virginie, c'est-à-dire encore des peines, d'un autre genre; puis Élise, et encore des peines... Mais dès le mois de Septembre 1776, lorsque Delport commença de connaître Virginie, je revins à ma jolie boutique. Les choses étaient un peu changées : l'une des deux Belles (la brune) n'y était plus; mais il y avait les trois filles aînées de Victorine, fort jolies. La plus jeune des Monclar

HUITIÈME ÉPOaUE — I775 219

était adossée au carreaa de la rue de Grenelle. Je n'écrivis pas d'abord : je chantai, comme à Zéphire; et je me retirais, dés qu'on dérangeait le rideau. On sait que celle à laquelle j'adressais mes hommages, n'était pas à portée de les recevoir : c'était la jolie blonde qui m'avait d'abord frappé, à droite, mais dont je ne pouvais presque me faire entendre. Elle était réellement céleste par sa beauté. Je la croyais fille de M"»« Monclar, et parce qu'elle tenait les livres, et parce qu'elle lui ressemblait. Je résolus de lui écrire enfin : mais il fallait que la lettre passât par d^ autres mains avant de parvenir à elle. Je fis en sorte qu'elle fCit de nature à pouvoir être lue de tout le monde avec édification. Elle la reçut le même soir. Je la vis lire par la Belle, qui vint sur le seuil. Je passai devant elle, en lui disant : — « J'ai fait :f> Tamour à votre grand'mére ; j'ai fait l'amour à votre » mère; et je vous fais l'amour aussi. » Elle éclata de rire en rentrant : — « Ha ! c'est drôle I » disait-elle, en fermant la porte. Je disais plus vrai que je ne pensais : je voulais dire que j'avais trouvé M™«Guisland encore jolie femme; que j'avais trouvé Victorine jeune et charmante, et qu'elle, que je croyais sa fille, je la trouvais charmante aussi. J'expliquai cela dans ma lettre du lendemain. Mais celle à qui je parlais, comme je ne l'ai su que depuis, étant Zéphirette, fille de Zéphire et la mienne, j'avais réellement fait l'amour à Nanneite, à Zéphire, et à notre charmante enfant.

Je ne fiis pas reconnn de Victorine par ma lettre,

que peut-être on ne lui montm pas^, et Zéphirette fut mariée en 1775 ou 76, comme je crois l'avoir dit, puis établie rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur^ sans que Manon Gaudet m'en dit un mot. Je ne méritais pas ce traitement de sa part : mais peut-être avaitelle de bonnes raisons.

Après la disparition de Zéphirette, que je nommais Agathe dans mes lettres, j'avais envie de m'adresser à la jolie Monclar l'aînée, que je croyais la seconde, et que dans mon imagination je nommais Horlense (comme j'appelais la seconde sœur Viclofine, la troisième Sujette), Les premières lettres que j'écrivis, dans mon intention, étaient pour elle. Mais elle occupait la place d'Agathe (Zéphirette), et il fallait que la lettre passât par les mains de celles qui remplissaient les places du côté du vitrage sur la rue de Grenelle, Un soir, je ramassai un brouillon de lettre, qu'Améthyste venait de jeter, a Elle vient » d'écrire, voyons ! » Le lendemain je le copiai, et le glissai par le carreau d'aèrement sur la rue Honoré. Cet envoi eut le malheureux succès que je décris dans la Malédiction paternelle. Voici le billet d' Améthyste :

« IfoU vous venait l'air de maitvaise humeur que vous avie:{ hier? Vous vous portie^ cependant bien, à ce que vous m'ave:^ dit? Qui peut donc être cause de cela ? Je ne puis croire que ce soit moi? Si pourtant ce Vêtait, je crois qu'il aurait fallu me le dire tout de suite, et ne pas me faire vous demander, chaque fois que je vous a i vu : — « Mais, qu'ave ^-votts?* Car il n'y a rien qui me

HUITIÈME ÉPOQ.UE — 1776 221

tourmente autant que lorsque je vous vois cet air-là. En vérité, mon ami, cela me désole! Mais aussi, peut-être vous ai'je encore plus désolé? Je n^en sais rien. Tirentmoi de cet embarras; car rien ne méfait tant souffrir et ne me dépite davantage. Faites comme dit J/»« de Maintenon, reprenez votre femme avec douceur : elle est encore jeune; il y a du remède. Je n*ai pas le courage de me fâcher. Cependant, suivant ma raison, cela serait; et, suivant mon cœur, si par hasard vous avie^ tort, vous êtes tout pardonné. Hat mon ami! vous ave^ là une bonne petite femme ! Elle vous aime, et ne cessera de vous le dire tant qu'elle vivra. »

Je mis au bas de ce billet un mot d'éloge :

— « Voilà, Mademoiselle, une charmante lettre! Elle fait autant d'honneur à votre cœiir qu'à votre esprit : a,u commencement, c'est une naïveté touchante ; et la fin, depuis le passage de J/"« de Maintenon, est un chefd'œuvre de sentiment et de délicatesse. Peut-elle être l'ouvrage d'une jeune personne, qui n'a pas sei:{e ans?..» Vous réunisse:( donc. Mademoiselle, aux fleurs d'une ' brillante jeunesse, à tous les charmes d'une aimable figure, une âme sensible, délicate, avec un esprit ctdtivé ? Heureux mille fois le mortel à qui s'adresse votre tendre poulet! Je donnerais la moitié de mon sang pour en tenir un pareil de la main de celle qui me captive.

P.-S. J'ai l'original, que je conserverai toute ma vie, comme un trésor. »

C'est à cette époque que je remarquai une des ou* vriéres, plus jolie que les autres, qui se trouvait placée dans un coin commode pour me cacher. C'était Amélie : j e choisis son carreau pour chanter mes impromptu^ musique et paroles. On s'imagina que

222 IJ-jà — MONSIEUR NICOLAS

c'était à elle que j'en voulais; mais, la vérité, c'est que je n'en devins idéalement amoureux que par commodité de situation, et à cause du nom d'Amelie, que je lui entendis donner. Je ne m'occupai cependant plus que d'elle ; je lui adressais des compliments, à demi-voix, lorsque la marchande n'y était pas, et toute la boutique me prêtait alors une attention flatteuse. La jeune Suzette Monclar sortit plusieurs fois avec son jeune frère pour me surprendre ; mais ce fiit en vain ; j'étais leste, et je me déplaçais à propos : de sorte que je paraissais un être tout à fait extraordinaire. Ma Nymphe, ou ma Muse (comme je nommais la jeune Amélie), acheva de m'intéresser, surtout lorsque je l'eus vue dans la nJe, et que je lui eus trouvé le charme d'un joli pied, chaussé à talons hauts et minces; c'en était assez pour me tourner la tête. Je fus plus assidu que jamais; surtout après que j'eus absolument cessé de voir Élise et Virginie, et que je me fus débarrassé des Gynographes^ qui parurent au commencement de 1777. Je ne m'occupais alors que de quelques Juvénalesdu Hibou (origine des Nuits de Paris), à rédiger mon Quadragénaire, et à composer les premières Contemporaines .* ainsi ma tête n'était pas surchargée ! Huit mois environ s'écoulèrent sans que je manquasse un soir d'aller au carreau d'Amélie (ma Muse), qui étaâtàe Bruxelles. Victorine, la seconde fille, était à côté d'Améthyste; Sujette, la troisième, à côté d'Amélie; Constance, sœur d'un jeune homme qui recherchait M^^« Monclar l'aînée, occupait une table au fond.

avec les trois élèves, une fort laide, l'autre très jolie. La dernière était une demoiselle du quartier, fort riche, qui mangeait et couchait chez ses parents. Lorsqu' Amélie était absente, ce n'était pas Victorine qui tenait les livres : c'était Amélie qui allait prendre sa place, et qui faisait le rôle de maîtresse. Je voyais tout cela, sans que personne m'en instruisît. J'attendais le soir avec une impatience d'écolier, qui espère de jouer à cache-cache : dés que huit heures étaient sonnées, je volais à la rué de Grenelle, et je commençais mes impromptu. La manière dont j'étais écouté me flattait : je trouvai le secret d'intéresser, d'exciter la curiosité de sept à huit jeunes filles, toutes jolies, au-dessus de l'ordinaire, pour des filles de Paris. Les trouées qui donnaient passage aux chevilles de fermeture, m'étaient si commodes pour mes billets, qui ne pouvaient être aperçus d'une autre que de celle qui les recevait, que j'en écrivais tous les jours. Et c'était le plus agréable de mon amusement. Je fis de moi-même un portrait non flatté ; je louais celle à qui j'écrivais, et je la désignais; ensuite ayant plié, comme autrefois pour Zéphire, et plus récemment poi; Zéphirette, mon billet en éventail, afin qu'il put passer de sa longueur par une ouverture qui n'avait qu'uïf pouce de diamètre, j'allais, palpitant de joie (tant il est vrai que les hommes sont encore des enfants !), j'allais chanter au carreau. Dès que j'avais excité l'attention d'Amélie, je glissais mon billet. Elle le sentait derrière elle, et tressaillait d'abord; puis, se rassurant,

elle le prenait. Alors, je courais dans la rue Honoré, au défaut du rideau, regarder quel était son air. Il était content, quoiqu'elle rougit et baissât les yeux. Les filles de la maison, à boutique fermante, montaient auprès de leur mère, à l'exception de Victorine, qui restait toujours. Aussitôt, Amélie montrait ma lettre, et la lisait haut. Toutes ces jeunes filles écoutaient, la respiration suspendue. Et moi, je les voyais avec un plaisir inexprimable. Je m'applaudissais de m'amuser ainsi, sans m' exposer à devenir amoureux (car il faut parler et palper, pour le devenir physiquement, malgré ce qu'on a vu relativement à Rose Bourgeois). Elles dissertaient ensuite sur ma lettre. J'entendais quelques mots, quand elles élevaient le ton; ce qui arrivait souvent aux plus jeunes... Je m'aperçus, par la suite, qu'il avait été convenu qu'on recevrait toutes mes épîtres, et qu'on les lirait en commun. Ce fut pour moi une occupation si agréable, qu'elle devint mon unique récréation. J'avais une ample matière à traiter : celle de la morale qui convient à de jeunes personnes. Je régayais par des historiettes, dont je ne mettais qu'environ trois pages d'impression : je reprenais la suite le jour suivant. Ces historiettes composent le Quadragénaire en entier : mais à l'impression je l'ai dégagé de mes lettres à ces jeunes filles; je n'en ai placé que quelques-unes des plus courtes^ sous le titre de l'Amour par lettres : intitulé que je remplis beaucoup mieux l'année suivante, en composant le Nouvel Abeilard,

HUITIÈME ÉPOaUE — I777 22$

Ainsi, quelque amusement que je prisse, quelques licences que je me donnasse, je ne perdais jamais mon temps : ma consolation, après une sottise, une école, c'était : Cela m'instruit; j'en profiterai, puisque j'écris pour instruire les autres à mes dépens. Je suis un grand fabuliste, qui au lieu de prendre les animaux pour ses interlocuteurs, se prend lui-même; je suis un animal multiple, quelquefois rusé comme le renard; quelquefois bouché, lent et stupide, comme le baudet ou le fourmilier ; souventefois fier et courageux, comme le lion ; parfois fugace et charognier, comme le loup ; tantôt aigle ou vautour ; tantôt simple épervier ; plus souvent perdrix, alouette dilacérées. Je me montre sous toutes ces formes; je suis le héros d'une fable, où je fais le rôle de chacun de ces animaux... Virginie seule m'a fourni des traits pour cinq Ouvrages. Le Paysan est tout entier de mes aventures romanisées ; le Nouvel Aheilard a trois ou quatre histoires de moi ; la Femme-trois états, cinq à six. Quand je payais Virginie, lorsque je payerai Sara, c'était autant d'essais que je faisais à mes dépens. Cent de mes sottises ont eu pour but de m'instruire , tant pour le Pornographe, que pour la Mimographe, Si j'ai mal fait (ce qui peut être), je n'ai certainement pas eu mauvaise intention. Par exemple ici , qui m'aurait vu jouer avec de jeunes filles de modes, quelle idée aurait-il prise de moi ? Le mépris sans doute aurait été le sentiment qu'il m'aurait largement départi. Cependant, quel aurait été le nigaud de nous deux? Car enfin, je ne m'amu- *X r 29

sais pas vainement; je mêlais l'utile à l'agréable; je ne faisais tort à personne, et moins aux jeunes fillesauxquelles j'écrivais, qu'à tout autre être ; mes lettres contenaient une morale saine ; aucun genre de séduction n'y était employé : j'amusais, sans danger pour elles, de jolies enfants; je prenais et leur donnais une innocente récréation... J'ai sans doute laissé un long souvenir dans la tête de ces jeunes filles; elles me conteront à leurs enfants... Et c'est un plaisir si doux que l'espérance d'être conté !

J'arrivai le lendemain soir de ma première lettre à M"« Amélie, avec ma seconde; je fus obligé d'attendre fort tard, que M°»e Monclar fût remontée. Enfin elle partit. Un filet de voix lâché au carreau aunonça mon arrivée : tout fut attentif. Je passe le poulet, et Amélie le montre aussitôt à l'assemblée. Je commençais par y dire tout ce que j'avais entendu ou vu la veille, comme l'ayant deviné; ce qui redoubla l'étonnement. On lut ma lettre. L'attention était réellement intéressante. Victorine était la seule présente des filles de la maison ; je m'en étais douté ; je la louais, ce qui n'était pas difficile, cette personne ayant de beaux yeux, de belles couleurs, et la bouche la plus mignonne possible.

Nous étions à la fin de Septembre 1777, brsqu'enivré de mon succès, je fus prêt à démentir tout mon plan de conduite, en me faisant connaître. Je demandai un entretien à la jeune Amélie, pour le dimanche 6 Octobre : je lui promettais d'entrer ce jour-là, pourvu qu'elle fût seule dans la boutique,

HUITIÈME ÉPOQpE — 1778 227

le soir, aux lumières ; c'est-à-dire, vers les sept à huit heures. J'arrivai devant la maison; je fus entrevu sans doute; car dés que je m'approchai de la porte, je vis plusieurs jeunes filles sortir par celle du fond, et se retirer dans l'escalier, pour laisser Amélie ^eule. Enhardi par sa complaisance, j'étais prêt d'entrer, lorsqu'une idée m'arrêta : « Que dirai-je » à une jeune personne, qui ne peut et ne doit » écouter qu'un homme en état de lui offrir le » mariage?.,. » Je tenais déjà le bouton; je ne le tournai pas, et je me retirai. Les jeunes filles rentrèrent et rirent beaucoup entre elles, surtout Amélie. Je les examinais adroitement. J'en pris occasion d'écrire une lettre, qui me conservât l'amusement qu'elles me procuraient [: je feignis qu'Amélie n'avait eu d'autre vue que de me faire écouter par ses compagnes, que j'en étais instruit, et citant •quelques mots attrapés à la volée le dimanche soir, je prouvais par eux que je ne m'étais pas trompé. J'examinai soigneusement l'effet de cette lettre, qu'Amélie lut d'abord seule, et qu'elle ne communiqua ensuite qu'à Victorine et à Constance, toutes •deux grandes et raisonnables. Depuis ce moment, on brûlait mes lettres, ce qui ne m'empêcha pas d'écrire, parce qu'on ne les brûlait qu'après les avoir lues.

Je continuai de m'amuser ainsi jusqu'en 1778, qu'Amélie s'en retourna en Flandre. Dans les derniers temps, cette jeune personne faisait peu d'attention à mes chansons; elle ne recevait plus mes

lettres; c'était Constance qui les attrapait au passage. Je vis par là qu'elle m'avait autrefois sérieusement écouté; elle avait été flattée de mon hommage ; c'est en eflfet un moyen assuré de se rendre intéressant que d'écrire les lettres les plus tendres, sans se montrer, pendant un temps considérable; j'étais attendu tous les soir?, ma venue Élisait éclater une joie naïve sur toutes ces jolies figures. Ce que j'avais dit du peu d'agrément de la mienne, ne me rendait pas moins intéressant, et il est sûr que si j'avais été libre, et que je me fusse présenté le 6 Octobre, j'aurais été goûté d'Amélie, ou de Constance, ou de Victorine, seulement à raison de mes préliminaires.

Ce fut le 15 Décembre 1779, que Constance me fit l'unique réponse que j'aie reçue des jeunes personnes de cette maison; je l'ai rapportée dans la Malédiction paternelle, p. 611 (i)... La lettre de Constance Tut répondue par une de ma part, dans laquelle je lui promettais une Histoire de ma Vie, par mes lettres, et celles que j'avais reçues. Telle est l'origine de l'Ouvrage que je viens de citer [La Malédiction paternelle) et par conséquent de celui-ci; je composai le premier, de malheurs étrangers en partie, et en partie personnels, pour me rendre plus inté-

(i) Si mes Ouvrages cités viennent à manquer un jour, mes Éditeurs pourront alors prendre les détails indiqués dans l'exemplaire complet que j'ai conservé de mes Œuvres et que je céderai avec ce manuscrit, pour les placer à propos.

HUITIÈME ÉPOCIUE — I780 229

ressant à celle qui m'écrivait, puis à Victorine, que j'eusse préférée à toutes les autres, Amélie exceptée.

Elle partit enfin, cette fille aimable, qui. pendant trois ans avait renouvelé ma jeunesse, en me rendant les délicieux plaisirs du soir que me donnait autrefois Zéphire; plaisirs purs, sans remords, sans nuages, et si savoureux quelquefois, que l'instant de les goûter faisait palpiter mon cœur deux heures auparavant. Aussi, lorsque je me rappelle toute ma Vie, je ne saurais m'empêcher de convenir que les. années 1777, 78, et les premiers mois de 1779, en ont été les temps les plus calmes; c'était un plaisir doux, mais continuel, sans impatience, sans jalousie... Le temps qui suivit, c'est-à-dire depuis 1779 jusqu'au dernier Auguste 1780, fut un temps de mort et de douleur. Mais le i^"^ Septembre, je me sentis du nerf, et composai la Paysanne pervertie , en trente jours. Mon effervescence me préparait à une chute dont les suites seront désolantes, et me convaincront de ce que Virginie n'avait fait que me laisser entrevoir... Revenons un moment à l'Auteur.

Les Gynographes forment le III® volume des Idées singulières; cet Ouvrage fiit composé en 1776 et 1777. La l""® Partie renferme un Projet de réforme des mœurs et des usages du second sexe; la II« est une compilation des Usages et de toutes les Coutumes de la terre, relatifs aux femmes. On sait que je fis le Quadragénaire, mais avec tant de négligence et de précipitation dans mes récits, que je m'y contredis deux fois. J'entreprends d'y prouver aux

jeunes filles, qu'elles seront plus heureuses, plus aimées par un homme de quarante ans, que par un jeune homme. On y trouve une partie de mes lettres à la jeune Amélie, mes motifs, ceux de ma conduite avec ÉlisCy avec Virginie^ et quelque chose de la petite Lange, jolie Juive. Je fis ensuites quelques Nouvelles, les premières des Contemporaines. Enfin, je commençai V Amour par lettres, dont l'amusement récent avec Amélie et ses compagnes m'avait donné la première idée. Mais elle était aride; je n'y trouvais rien d'onctueux; il aurait fellu parler à ma Muse, Une autre à laquelle je ne parlais pas davantage, mais qui m'inspirait des désirs infiniment plus vifs, me donna ce qui me manquait.

Un jouf,, sortant de ma demeure , rue de Bièvre, je vis devant moi une fille charmante par la taille, la jambe, le pied; elle était chaussée à talons très élevés, et marchait avec une mollesse provocante. J'espérais de la voir au visage; mais elle entra dans une maison qui fait angle avec la rue Victor. Je revins tous les jours au même endroit, pour la rencontrer encore. Mais ce ne ftit qu'au bout d'un temps assez long, que je l'aperçus dans la boutique de la charcutière, dont elle était la fille. Je n'ai jamais vu de femme plus intéressante ! En effet, il est impossible d'imaginer une figure plus noble, plus agréable, plus fraîche; des cheveux et des sourcils noirs; une blancheur de peau éblouissante, de beaux j'eux; un son de voix clair, sonore et flatteur; une propreté provocante, surtout dans la partie de l'habillement

HUITIÈME ÉPOaUE — I777 23 1

qu'il est plus difficile de conserver nette à Paris. Telle était Victoire Londeau, la même qui m'inspira le second Modèle, intitulé La Philosophie des Maris, Pour faire cette agréable historiette, je n'eus qu'à me figurer que j'étais Dupile, que M"« Londeau était Julie, et à laisser parler mon cœur. J'écrivis d'après la conduite que j'aurais tenue; je la faisais aimer, adorer, chérir, comme je l'aurais aimée, adorée, chérie. Je ne m'informai d'aucune de ses aventures ; qu'en avais-je besoin? Ce n'était pas l'histoire de cette belle fille que je voulais faire, mais l'histoire que j'aurais été charmé d'avoir avec elle. Victoire ne fut pas ma seule Muse, pour cet Ouvrage; j'en eus encore huit à neuf autres, outre Amélie... — Comme c'est mesquin! diront les dédaigneux. Une fille de... est pour lui le chef-d'œuvre de la Nature, de la beauté, de l'amabilité... — Honnête Lecteur! j'ai, comme ces gens-là, connu des princesses, des duchesses, des marquises, dont une et deux adorables ; une comtesse charmante; des demoiselles jeunes, jolies, brillantes... et pas une n'égalait ma fille Victoire Londeau...

A l'autre coin de la rue de Bièvre, vis-à-vis les Grands'Degrés , demeurait une veuve menuisière, nommée M°*« Poinot. Elle avait deux filles; Rosalie, l'aînée,' faite au tour, aimable, ravissante par son goût exquis, sans être belle, excitait mon admiration; Sophie, la cadette, blanche, délicate, mignarde, vive, ingénue, avait un autre genre d'agrément. Ce furent mes deux Muses pour le cinquième Modèle,

intitulé la Partie carrée : l'aînée Poinot est Victoire; sa cadette tsi Florence; Sophie est M"«Londeau, employée d'une autre manière, etM^^^Scofon, sa cadette, est Marianne.

M*^« LaurenSy fille de la célèbre Belle-Bijoutière vis-à-vis VOpéra, fut ma Muse pour le troisième Modèle, ou l'Amour enfantin. C'était une jolie blonde, et en la voyant autrefois, j'avais formé â son sujet l'agréable chimère que je décris dans ce Modèle, où elle est nommée Philis. Elle occupait la boutique où est à présent la jeune M"« Filon l'horloger e.

M^« Manette-Aurore Pari\ot, fille du fourreur actuellement à côté de l'ancienne salle de la Comédie- Française, fut la principale héroïne du quatrième Modèle, ou V Amour muet. Je suivis ma méthode ordinaire : je me figurais que j'étais l'amant, et je raccyitais ce que j'aurais fait, sous la dictée de mon cœur. On peut aimer plusieurs filles à la fois lorsqu'on ne leur parle pas; c'est n'en aimer qu'une, c'est aimer la beauté, les Grâces; mais faites connaissance avec une, elle écarte toutes les autres. (Cependant cela n'est pas exact pour nos petits maîtres corrompus, ni même pour moi.)

Le hasard seul me donna l'idée du sixième Modèle : A quoi sert le mérite? Je passais sur le quai d'Anjou, rêvant à V Amour enfantin, lorsqu'une jolie femme sortit d'une maison, avec un homme ; elle était si belle, que je ne pouvais détourner ma vue de ses charmes. L'homme me remarqua, et comme

HUITIÈME ÉPOaUE — 1777 233

j'étais couvert d'une vieille redingote bleue, il dit à la dame : — « Votre beauté remue les âmes les plus » grossières! » Je neius point choqué; mais continuant à regarder la dame, l'homme, ou le fat, me dit : — « Passe, bonhomme; ton attention offense » Madame ! — Votre insolence m'offense bien da- » vantage! » lui dis-je. — Il raisonne I... » J'admirais toujours la jeune dame. — « Je suis homme; » Madame est belle, et l'hommage que je lui rends » est digne d'elle. » La dame me souriait. Je continuai : « Une belle femme est la fleur de l'espèce » humaine; tout homme n'a pas droit de la cueillir; » mais tout le monde peut l'admirer... » Ce discours était impatiemment écouté par le fat; mais la jeune dame avait l'air obligeant : elle me répondit par une inclination, accompagnée d'un charmant sourire. En m'éloignant, j'entendis qu'elle disait : — « Je » ne sais pas qui est cet homme; mais, quelque » temps qu'il fasse, on le voit circuler autour de » l'Ile, écrivant de temps en temps sur la pierre... » [J'avais effectivement cette habitude, et j'inscrivais les idées qui me venaient, de peur de les perdre.] Cette rencontre me fit quitter aussitôt Tidée de V Amour enfantin, que j'étais sûr de retrouver, et je me mis à composer le Modèle : A quoi sert le mérite F dans lequel je me venge, sans lui faire de mal, du fat qui m'avait déprécié.

Une historiette très intéressante de cet Ouvrage important, intitulée Le Petit Ménage, est véritable à la lettre ; elle est arrivée à un compagnon imprimeur. X 30

Quoique modeste et sans prétention, j'ai toujours eu l'àme très haute, et j'entendais que l'imprimeur que j'employais eût pour moi tout le respect qu'un copiste doit à son original, V Amour par kttres, ou le Nouvel Aheilardy s'imprimait chez André Cailkau, frère de la dame Veuve Duchesne : pour accélérer la besogne, et ne pas m'occuper d'autre chose, j'aidais à l'ouvrier, travaillant même les dimanches. La femme de l'imprimeur voulut m'en empêcher : je fus obligé de réprimer sa morgue indiscrète.

Débarrassé du Nouvel Aheilard^ pour lequel de jeunes beautés avaient excité ma verve, en me rappelant ce que mon père avait souvent raconté devant moi, pendant mon enfance, de son séjour à Paris, et de M^ Pomhelins, il me vint une idée, yive, lumineuse, digne du Paysan-Paysanne pervertis! Je réfléchis sur tous les traits sortis de la bouche d'EoME Restif, et je composai sa Vie. Je ne revis pas ce petit Ouvrage, je le livrai à l'impression, en achevant de l'écrire. Aussi, tout y est-il sans art, sans apprêt; la mémoire y a tenu lieu d'imagination. A la seconde et à la troisième édition, je n'ai fait que corriger quelques fautes de style, ou replacer quelques traits oubliés. Cette production eut un succès rapide : ce qui doit étonner! elle n'était faite ni pour les petits-maîtres, ni contre les femmes, ni pour dénigrer la philosophie : les bonnes gens seuls la pouvaient acheter. Apparemment ils donnèrent le ton pour la première fois... C'est dans la Vie de Mox Père, que j'ose inviter les prêtres au mariage.

L'année suivante, je réimprimai deux de mes Ouvrages, la Confidence nécessaire, deux parties, et la Femme dans les trois étais, qui en a trois, comme j'avais déjà réimprimé, en 1774-75, le Pornographe, la Fille Naturelle et le Pied de Fanchette, Ces romans (je ne parle pas du Pornographe ^ qui est une grande conception, dont je me tiens très honoré! elle produira un jour des fruits, et on exécutera cet utile Projet toujours trop tard)(i); ces romans, disais-je, étaient avidement recherchés : dans le temps où les Gauguery, les Edme Rapenot, etc., secondés des Leclerc, des Rienourf, me livraient à la misère, ces petites brochures m'alimentèrent. Jusqu'en 1790, je n'avais jamais rien dû à personne ; j'ai toute ma vie donné : si j'étais mort alors, on ne m'aurait pas eu vu, au jour de mon trépas, mendier, conîme Nip* et Duan*; ni pensionné, comme De la Harpe; ni favorisé par les amants de ma femme, comme Xueiss*; ni bassement soadoyé par mes confrères, ou par des libraires, pour extraire les pensées des autres, ccmuiie Deiaporte, Rondet, Qmrhn^ Delacroix-Hydropborey SautereaUy etc.; ni mérétriciant tristement ma vie à calomnier ks productions d'autrui, comme le père Frérm^ Aubert-La-Frillére, Rémy, Rayoux, Groiier, Geoffroy ^ Terrin, Ane-LicoUMaUn [a) (je tire

(1) J'écrivais ceci en 1784; et en 17^, r£mperetir Josephle-RéfOTmateur a £ait exécuter le Pornographe à Vienne. Gazette de Leyde, du 6 Décembre 1786.

[a) A. L. Miilin, rédacteur du Magasin encyclopédique, (M.derÉd,)

DigitizBd by LjOOQ IC

Myé 1779 — MONSIEUR NICOLAS

du néant ces deux derniers, en les nommant), et cent autres vils insectes... Je m'étais jusqu'alors suffi à moi-même, à Taide de mille écus de rentes, en parcimonie, que m'a laissés mon père; savoir :

Sur les habillements, de la tête aux pieds, mille francs d'épargne par an : ci. . . . 1000 francs.

Plus, sur la nourriture, mille francs d'abstinence, en ne prenant que l'absolu nécessaire : ci 1000 francs .

Plus, en travaillant avec courage, et employant mon temps plus que les autres hommes, mille francs : ci 1000 francs.

Total 3000 livres.

Tel est le revenu clair que m'a laissé mon père, avec environ six mille livres de biens-fonds, dont je n'ai pas touché mille écus, ayant vendu à feu mon frère le paysan, qui ne m'a payé qu'à demi. Ce que je ne dis point par reproche : j'ai perdu volontiers avec mon frère; et si je n'avais pas eu d'enfafits, je lui aurais fait présent de tout mon petit patrimoine, afin de ne pas morceler le domaine de la Bretonne.

La Malédiction paternelle suivit immédiatement la Vie de mon Père, J'ai dit que je fis ce roman pour intéresser en ma faveur la jeune Constance, compagne d'Amélie; j'avais pris le moyen de réussir, en y insérant le charmant épisode de Zéphire, et de nos parties de la Butte Montmartre. J'y rapporte les lettres d'Élise, etc. Cet Ouvrage, pendant l'impression duquel mourut mon censeur Mairobert, ne fut

point achevé de parapher : le Dhemmery ne le sut pas, et le DesmaroUes n'était plus dans les bureaux ; pour le Goupil, il avait péri au Mont-Michel, dans une cage de fer. Mais en récompense, Mairobert, déterminé à la mort, m'avait paraphé toutes mes Juvénaîes, insérées depuis dans l'édition du Paysan- Paysanne pervertis réunis, dans les Françaises, la Découverte australe y etc. A la même époque, je repris la vaste production des Contemporaines, que je n'ai achevée, pour la composition, que le 14 Novembre de cette année 1784, et dont l'impression ne finira qu'à la fin de Juin 1785.

Avant de passer à d'autres faits, il faut observer ici que les Contemporaines , en quarante-deux volumes, contenant' deux cent soixante-douze Nouvelles, et quatre cent quarante-quatre Historiettes, sans les canevas, ne m'ont occupé que six ans; et que j'ai feit en outre, dans le même temps, quatre volumes de la Découverte australe; deux volumes de la Dernière aventure d'un Homme de quarante-cinq ans; deux volumes in-80 de V Anthropographe, ou V Homme réformé, faisant le pendant des Gynographes; trois volumes de la Prévention Nationale; que j'ai réimprimé les quatre volumes du Paysan perverti; composé et imprimé les quatre volumes de la Paysanne; réimprimé, en les fondant ensemble, le Paysan et la Paysanne^ en huit parties; enfin réimprimé les trente premiers volumes des Contemporaines. J'ai corrigé toutes les réimpressions, et lu trois épreuves, comme à la première édition. Ce qui

23§ 1779 -~ MO>;Si£UR NICOULS

fait une somme de travail au-dessus de Timagination, mais conforme à la réalité, puisque je l'ai faite, malade de la poitrine, et d'une -déperdition de substance. Ainsi, en sixans, j'ai imprimé quatrtsringtcinq vohones, que j'ai les trois fob. Ajoutes à cela les lettres nécessaires, et plus de mille pages de mon Histoire, écrites dans k cours de ces six années. On a, par ce calcul, une idée de mon KÛvkbL £lle était nécessaire, et pour wvie, et pour montrer â qud excès doit la porter un homme de lettres très pauvre, seulement pour subsister. Tous ceux qui travaillent moins que moi, en manquant de fortune, comme Duan*, Dourxigné, PrèvU^Exiles, Du Rosoy^ r**, P***, Dech*, NUU*y manquent du nécessaire, ou font des bassesses, au Heu que moi, avec mon éducation dure, et mes privations, j Vi toujours, jusqu'en 1790, dépensé, donné; je n'^ jamais été secondé par ceux qui m'environnaient . J'ai sacrifié qudquefois aussi un peu au plaisir; mais je puis répéter que ces dépenses avaient toujours un but d'utiUté : j'étais forcé de m'instruire, pour écrire sur certaines matières, et l'on ne peut être par£iitement instruit, qu'en faisant sot-méme. J'avais vu des filles publiques en 1755, 6, 7, S^ ^; tn 1761, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, pour faire le Pornographe; je dépensai pour les spectacles, en 17^9, 70, 71, £fusant la MUtiogniphe; j'entretins Virginie en 1776, pour savoir mi juste comment un payeur est traité; Sara, en 1780. Ces choses sont, ou doivent être permises â un auteur qui s'expose kii-méme, pour

HUITIÈME ÉPOQ.UE — 1779 ^39

servir cnsnhc les autres de son expérience : le citoyen Ddislc, en 1795, m'a positivement assnré Futilité de la Dernière Aventure d^un Homme de quarante-cinq ans. J*ai retiré cinq filks éela prostitotioB, dont chacune m'a coûté htrit cents livres. La gène oè les impressions et les cent vingt Figures éa Paysan-Paysanne pervertis m'ont reteou longtemps, m'interdisait toute espèce de dépense d's^ément ; efle m'aurait empêché même de doter ma fille aînée , si je n'avais pas eu des raisons encore phis fortes de ne pas le faire.., •

Mais il feut revenir à la fin de 1778, temps auquel Agnès Lebégue, n'ayant^fdtis ses pensionnaires, que lui avaient fait ôter la dame Lacroix et la noiron Javote Ornefuri (a), se mit à trav^ller en modes à Joigny : mais, trop peu laborieuse, elle fiit obligée de revenir à Pjaris, après avoir tout vendu, tout perdu. Elle ramenait Marion Restif, ma fille cadette, alors âgée de quatorze ans.

Après ce retour, je continuai à demeurer seul, dans mon logement de la rue de Bièvre, chez une dame Debée ou Debie-Leeman, femme que l'on connaîtra bientôt... Agnès Lebégue avait un peu changé de caractère, par l'infortune et par la conviction de son incapacité : d'acariâtre, insolente, insupportable, elle devint presque complaisante et soumise, ou adroite, intrigante. Il faut dire aussi qu'un peu de

fa) Javote Fournier. /'M (fe VÉd.).

réputation que j'avais acquise, lui imposait. J'allais manger chez elle, en lui payant ma pension.

Il survint alors de grands troubles, occasionnés par la jeune Marion, qui la quitta, et alla se réfugier, heureusement! chez des dévotes de la rue Mouffeiardy les demoiselles Garnier, où elle est restée cinq ans. Trop occupé pour supporter le trouble de mon ménage, je cessai d'aller chez Agnès Lebégue environ six mois, à dater du 25 Mars 1779, jour auquel je m'aperçus de ma maladie de déperédition. Elle m'eftayait! J'allai voir Mairohert le même jour: j'étais malade et malheureux; je lui contai mes peines. Il versa des larmes, m'ofint sa bourse, son crédit, et ajouta : — « Que de gens l'on » croit heureux! et qui sont au désespoir! » Ce furent les dernières paroles qu'il m'ait dites. Je le quittai consolé. Le surlendemain, il se coupa les veines aux bains de Poitevin, et se tira un coup de pistolet dans la bouche. Je ne pardonnerai jamais au lâche (ou l'infortuné) Linguet, de l'avoir calomnié après sa mort, dont je célèbre annuellement l'anniversaire par mes larmes... L'été me donna de l'embonpoint; je me calmai un peu. Mais la composition m'ayant considérablement échauffé, j'eus mal à la poitrine le 5 Novembre. Agnès Lebégue répara mon épuisement par une nourriture plus succulente... Je vais placer ici un événement, qui commença en 1779, mais qui ne fut terminé qu'après l'aventure avec Sara.

Au commencement de ma connaissance avec

HUITIÈME ÉPOaUE — 1779 24 1

Bultel, j'eus une sorte de passion pour une femme mariée, qui pensa me jeter dans de grands écarts!... <I'est l'héroïne de la trentième Contemporaine, intitulée La Surprise de l'amour j Nouvelle que je composai avant l'importante découverte que j'ai faite longtemps après. Il est impossible d'exprimer la force de l'ébranlement que j'éprouvai! Dans Ja maison •où s'était logée Agnès Lebègue, après son retour de Joigny, et un séjour de trois mois dans un logement, Ile Saint-Louis, demeurait une jeune et charmante femme, appelée M"« de Glancé, dont le mari était avocat. Je ne l'avais pas encore vue, lorsque Agnès Lebègue m'en parla, d'une manière que je crus exa- :gérée. Je ne daignais pas vérifier ses éloges, y ayant toujours été trompé : quand elle louait une per- •sonne de son sexe, c'était une beauté morte... Enfin, un jour, ayant porté mes regards vers les fenêtres du second, qui donnaient sur la cour, j'y vis une superbe blonde, dont les cheveux étaient les plus touffus, les plus agréables en couleur que ifemelle de notre espèce ait jamais eus pour orner sa belle tète. Je demeurai interdit... Au bout de -quelques moments, je demandai quelle était cette Angélique personne? — « La jeune dame dont je » vous ai parlé. — C'est la première fois que vous •)) avez le goût sûr pour les femmes... » Je ne fus pas sorti, qu'Agnès Lebègue courut porter mes •éloges. Femme louée, le fût-elle par un cheval, par un âne, par un serpent, en est toujours flattée 5 lorsque je revins, m'étant mis à la fenêtre pour la

regarder, je fus salué du plus charmant des sourires. Je rendis le salut avec émotion... On se lia dés le soir du même jour. Le lendemain, nous déjeûnâmes ensemble. Le surlendemain, veille du départ de la dame pour Morsan, leur maison de campagne, elle et son mari nous invitèrent à souper... Ce fat alors que je vis toutes lès grâces, tout le mérite de M"« de Glançé. J'en fas épris comnie en 89 je Tai encore été de la fille de Louise, de cette charmante Alaneiie, que je nommais Fiktte, avant de la connaître, et que j'ai perdue trois mois après Thérèse, cette cruelle et douloureuse année 96, aussi faneste à mon sort présent, que 57 le fat à mon sort passé)!... Je soufins de l'absence de M"« de Glançé; je la pleurai... Durant son absence, qui fat prolongée jusqu'au 25 Novembre, l'ennui me prit : je lui écrivis une lettre, où je lui proposais de nous lier de la plus tendre amitié... La lettre fat vue de son mari, qui lui voulut persuader que je demandais de l'amour. Il fallut que la belle de Glançé s'en défendît, et que malgré elle, malgré la peine que cela lui fit, elle parût en colère de ma lettre . Je l'appris par les rapports que se font entre eux les domestiques. Je fas blessé jusqu'au vif, non de l'injustice qu'on me faisait, mais plutôt sans doute, de la vérité trop bien devinée. Jamais l'amourpropre n'eut tant de pouvoir sur moi, que dans cette occasion! Je pris une résolution ferme... Mais, trop semblable, dans ma conduite, à la belle blonde, je m'occupais en même temps à exhaler la violence de

HUITIÈME ÉPOQ.UE — I779 243

mes. sentiments dans une des meilleures Nouvelles de mon grand Recueil des Contemporaines : on y voit comme j'adorais ma belle voisine... Elle revint enfin, au mois de Novembre, et ce fut alors que j'exécutai la résolution que j'avais prise. Je me parai de mon mieux, et le surlendemain de son arrivée, au moment où je sus que l'avocat Glançé, et son ami Le Xuor venaient de sortir, j'allai me présenter... Je fus reçu comme un véritable ami; car la véritable amitié se devine... M°*« de Glançé fut charmante, et ma résolution très ébranlée!... Elle me parla de son séjour à la campagne. Je lui dis un mot de ma lettre... Elle glissa là-dessus; je n'insistai pas... Mais, dans la conversation, elle me parla de son père, M. Lhuil*, me dit comment on l'avait mariée, et cependant n'entra dans aucun des détails qui pouvaient m'éclairer.

— « Votre seconde fille, » me dit-elle, « est » bien aimable! bien douce! — Oui; c'est une » aimable en&nt! mais sa mère lui parle durement. » — Elle a donc changé ? — L'enfant l'a quittée. — » Ha ciel!... On me l'avait dit... Cependant... On » assure qu'elle est chez des dévotes ? — Puisse- » t-elle ne le pas devenir!... — Vous n'avez que » deux filles?... — N...on. — Vous paraissez

» hésiter — J'avais... quelque chose dans l'es-

» prit... La vie a bien (fes événements!... d'étranges » événements! — Oui!... La mienne, qui n'est » pas avancée, en a déjà! — Ha! vous n'avez que » du bonheur! Belle, jeune, mariée à un homme...

* aimable..., mère... à votre âge, depuis quatre ans^ » d'une compagne... plutôt que d'une fille... » Elle sourit : — « Vous exposez plus d'avantages que je » n'en ai! — J'ai dit vrai. » Elle soupira. — « Les » maris sont quelquefois bien mal avisés! — Ce » n'est pas le vôtre : M. de Glançé est la prudence » même. » Elle leva les yeux au ciel. — « Sans le » savoir, la prudence s'égare! » Je l'avoue : elle m'enchantait par son air d'amitié, de confiance, et la plus touchante naïveté. Je fus prêt à lui dire ma résolution... Je me retins... Je sortis, parce que Le Xuor (l'officier ami du mari, et que ce dernier recevait tous les hivers), vint à rentrer; j'allai sur riie Saint-Louis , où je me jurai de ne plus retourner chez M"" de Glançé.. Fut-ce par jalousie?... Je fis encore ici une grande faute, comme on le verra par la suite (à la fin de mon Calendrier). Mais, hélas f j'ai toujours eu la manie de quitter mal à propos ceux que j'aimais... Pourquoi fuj^is-je Louise et Thérèse, en me déchirant le cœur? Pourquoi de la maladroite vertu, alors, moi qui tant de fois en manquai quand il en fallait avoir? O pauvre Nicolas! (comme je m'écrie quelquefois) que tu as feit de fautes! Et tu en feras jusqu'au dernier soupir, avec une âme honnête, l'exemption de tous les vices grossiers! Puissé-je consoler par là ceux qui, ayant commis des fautes, ou même des crimes, sont tentés de se livrer au découragement î En lisant ce Dévoilement de mon Cœur, ils auront peut-être le bonheur de pouvoir penser : — <x Jette suis pas aussi coupable

HUITIÈME ÉPOQjUE — I781 245

» que cet homme-là : retournons aux bonnes mœurs, et » repentons-nous, comme lui!,,, » On verra. un jour que, dans la conduite de mes affiiires, j'avais une égale gaucherie. C'est presque toujours par ma faute

que j'ai perdu sur l'impression de mes ouvrages

Les sentiments que m'inspirait M"»* de Glançé auraient dû m'éclairer. Ils étaient tendres, mais ils n'étaient pas voluptueux; elle me me causait pas de désirs. Je la trouvais aimable... aimable comme le bonheur! mais un dé&ut de ses appas m'aurait plutôt flatté qu'il ne m'aurait déplu. Elle est la seule femme (après Madame Parangon), pour laquelle j'aie éprouvé le singulier sentiment de la désirer moins belle! Je crois pourtant que je l'avais eu aussi pour Jeannette Rousseau... Et ce n'aurait pas été, comme on pense, pour l'aimer moins, mais pour l'aimer plus généreusement. J'ai entrevu cette espèce de sentiment dans de bons parents, qui chérissaient plus un enfant incommodé ou contre&it, que les autres, favorisés de la nature.

Un jour, que je traversais le Ëiubourg Jacques, je fus salué vis-à-vis la rue Dominique^Luxembourg, par une femme de quarante-cmq ans, que je ne reconnaissais pas. Je la priai de m'aider à. la remet* tre. — « Je ne vous reconnaissais pas non plus, » me répondit-elle; « mais une dame Giet, qui me » quitte, m'a dit votre nom. Je suis Reine Giraud. — » Ha ! je ne vous ai pas oubliée, et je vous remets » à présent. — Ma sœur, qui est marchande c... au » coin de la rue Victor, a eu une fillei; c'est la belle

» Victoire. Et moi aussi... On ne vous en a pas » parlé, à votre retour à Paris, en 1761, vous » sachant marié. — Expliquez-vous davantage, ma » chère Reine. — Ho! c'est une histoire! Vous » connaissez la fille de ma sœur, et la vôtre : on dit » que vous avez parlé d'elle, dans un de vos livres, » sans savoir ce qu'elle vous était... Quant à la » mienne, elle a passé pour morte en nourrice, où » l'avait mise un épicier, notre propriétaire, qui la » trouva jolie. Elle était à une lieue de sa fille, plus » âgée d'un an, et il les voyait souvent toutes deux. » La petite demoiselle Lhuill* vint à mourir : son » père s'était attaché à ma petite; il se l'appropria, » en publiant la mort de la sienne, comme étant la » mienne. Nous reconnûmes mon enfant, ma mère, » ma sœur Edmée et moi : mais le sort heureux que » lui promettait le titre de fille de l'épicier, fit que » nous la lui avons laissée. Mon ÊUonore a grandi. » Nous nous sommes bien gardées de rien dire! a Nous l'avons vu marier à un avocat. Elle est riche ; » elle est belle; sans doute elle est heureuse... Nous » nous contentons de cela. Mais je veux pourtant » lui dire la vérité, à présent que son faux père est » mort... Elle a deux filles. — Et comment se » nomme-t-elle ? — Madame de Glançé... on peut » vous le dire, à vous. — Madame de Glançé I... » Mon étonnement fiit inexprimable!... Je demeurai concentré... Mais je savais alors l'aventure avec Le Xuor, aventure que je réserve pour terminer mon Calendrier Revenons à mes Ouvrages.

J'imprimais les Contemporaines à deux mille. La veuve Duchesne vendit les dix-huit volumes de Contemporaines mêlées; le libraire Belin les douze volumes suivants de Contemporaines du commun : ces deux libraires réunis ont vendu les douze derniers volumes de Contemporaines graduées. Ces historiettes m'ont attiré une foule de chagrins, par ma véracité. Le petit Etteugaled (a), qui m'attaqua Tun de ces jours dans l'obscurité, m'assura, dans sa petite fureur, que deux cents personnes de Paris me voulaient la mort jurée. Qu'elles laissent faire la Nature et la Pauvreté, leur vœu sera bientôt rempli.... L'héroïne de la dix-huitiéme Nouvelle se vit forcée de me chagriner. Celle de la sixième ne l'osa pas, etc. Guillot a depuis imprimé les Françaises ^ les Parisiennes, et les Filles du Palais-Royal; Garnery vend les Provinciales. Ces différentes suites de Contemporaines réunies, au nombre de sett, forment une collection de soixante-cinq volumes d'Historiettes, qui vont à mille cinquante au moins.

Voici ma manière de vivre :

Je ne bois pas de vin, si ce n'est en compagnie. Je mange peu, et des choses les plus communes... Je loge au quatrième, et n'ai que les meubles de nécessité.

Je ne fais du feu que pour le travail des autres : quant à moi, j'écris dans mon lit. Mais ceci est dangereux pour la santé, comme pour les mœurs : j'ai

(a) Delaguette, fils de l'imprimeur. (N, de rÉd.)

souvent eu, étant sorti, des accès d'érotisme, parce que le lit m'avait trop échauffé. Faible excuse! Depuis 1773, jusqu'à ce jour 6 Décembre 1796, je n'ai point acheté d'habits. Je manque de chemises.

Une vieille redingote bleue, ainée de mes habits, me couvre journellement; parce que .mon avoir entier va aux impressions, sur lesquelles je perds constamment (mais non les libraires), depuis 1789.

J'avais désiré, avant mes pertes, de laisser cinquante mille livres, comme mon père. Mais je considère que c'est trop, puisqu'il serait impossible que chaque citoyen en laissât autant : car il faudrait alors . que la France eût plus d'un milliard quatre cent millions d'arpents de terres, vignes, prés, bois, à cent cinquante livres l'arpent; ce qui est à peu près le prix moyen. Si donc quelques hommes vont fort au delà de cinquante mille francs, il faut qu'une foule d'individus chefs de famille restent fort au-dessous, ou ne possèdent rien du tout. Ainsi un véritablement honnête homme, un ms^istrat, un ministre de la Religion, pour être rigoureusement justes, ne doivent posséder que leur contingent, qui ne sera que d'environ cinquante livres de fonds de terre par individu : sans compter le mobilier en tout genre, sorte à*avoir qui peut être sans bornes, par un eflfet du commerce. Mais quel inconvénient, pour h culture, si les fonds de terre étaient également partagés ! elle serait inexploitable! Il faut donc que l'abus actuel existe, et que vingt millions d'individus, sur vingt-cinq, ne possèdent pas de terres, pour qu'il y

HUITIÈME ÉPCXIUE — I782 249

ait des fermes considérable^, et des exploitations en grand, propres à fournir les marchés. Je me tranquillise donc sur mon indigence, et je m'abandonne à la Nature.

Un abus de la sociabilité, telle qu'elle est coordonnée, c'est la mendicité, amenée dans le monde et presque consacrée par la religion Chrétienne : car elle n'existait pas chez les Grecs, ni chez les Romains, si ce n'est pour de vieux esclaves abandonnés par Jeurs maîtres; mais parmi les nations modernes, c'est un abus, une eftonterie! J'jcn ai toujours eu horreur. On n'a droit de mendier que faute de travail, ou par infirmité : à moins que la Société ne se charge de la subsistance du dénué. Empêcher cette espèce de mendicité, ne la réprimer que par des peines, au lieu de la soulager, c'est une barbarie, qui était réservée aux gouvernements modernes. Je les avertis, que par cette loi injuste, ils appauvriront l'Espèce humaine, en éteignant, par un crime horrible, une multitude de générations qui eussent un jour produit des hommes utiles, et qui tous les jours en jeuient quelques-uns dans la Société.....

Je ne donnerai pas ici l'analyse de la Découverte australe, ni des Contemporaines; mais, parvenu à la fin de 1780, je vais retracer les faits de la Dernière aventure d'un homme de quarante-cinq ans : ma seule mémoire va me guider, et tracer le tableau de la passion la plus extraordinaire et la plus malheureuse que j'eusse encore éprouvée.

Je venais de composer la Paysanne, quatre volâmes, en trente jours : ma poitrine fatiguée, ma tête affaissée demandaient du repos. J'en pris, en ne composant que de temps en temps quelques Nouvelles; j'allai aux spectacles, au café, plus habituellement que je ne le faisais auparavant. Mes Contemporaines se vendaient avec rapidité; j'avais une perspective agréable. Je venais de concevoir le dessein de mettre des Estampes à mon Paysan; cette idée me riait. Je travaillais avec amusement, et mon âme était dans une assiette moins malheureuse qu'en 1779. J'avais cependant essuyé un violent orage durant l'été : une dame Laugé, nommée dans ma xviii^ Nouvelle^ avait rendu plainte, à l'instigation de Dfemm^ry l'exempt, de Goulin le médecin-chamberlan, etc., et voulait me poursuivre; M. Bachois, lieutenant-criminel, agit en digne magistrat, et sa sagesse me tira d'aflfaire, avec quelque démarches du célèbre Beaumarchais, qui vit la dame nommée chez son avocat, où lui-même lut ma Nouvelle, Rien n'y choqua la dame, qui ne m'en voulait pas-: elle parut même flattée d'un trait que le lecteur trouva joli. Ceci termina le procès.

Page 1