MON SÉJOUR A COURGIS : L AMOUR I75O II
nette et Marguerite. Mon cœur se gonfla, je ne pouvais retenir mes larmes : tout ce que je voyais avait un air d'adieu attendrissant.
Je marchai seul pendant toute la route. Mon père, le plus excellent des hommes, vit bien qu'il ne fallait pas me contraindre. Je traversai les bois; je passai devant Laloge, sans même songer à Marie-Jeanne; ce ne fut qu'après mon arrivée à la maison paternelle que je me rappelai cette jeune fille. « Ha I » m'écriai-je douloureusement, « je n'aime que Jeannette ! »
Mon dessein fut néanmoins ensuite de m'attacher à Marie- Jeanne et d'oublier Jeannette Rousseau par l'absence.
Je n'oubliais pas Jeannette; sans que je m'en doutasse, son souvenir était immortel, mais je voulais aimer Marie- Jeanne. Tous les dimanches, lorsqu'elle venait à la messe, avec sa famille, je les allais chercher pour dîner. Ils acceptaient souvent ; mais comme ils avaient à Sacy beaucoup de proches parents; que, d'ailleurs, ils avaient meublé la maison achetée de mon frère Boujat, ils n'acceptaient pas toujours, et ils m'emmenaient quelquefois chez eux. Ce fut dans une de ces occasions que Pascal me fit donner par sa sœur le contregage que j'hésitais à demander. Ce fut alors que je me crus engagé et obligé de renoncer à M"*^ Rousseau... On nous laissa seuls, depuis le dîner jusqu'à vêpres. Je fus très tendre, et Marie-Jeanne encore davantage. Alors, pour m'engager irrévocablement, je voulus... en faire mon épouse... Elle ne s'y refusa presque pas... Je fus, pendant six mois, c'est-à-dire depuis novembre jusqu'à la fin d'avril 1751, autant heureux que pouvait me le permettre le souvenir de Jeannette. Mais, à cette époque, tout changera... 11 ne pouvait entrer dans la tête ni dans la pensée de mon père et de ma mère, que je fusse laboureur. Ils s'agitaient, ils se tournaient de tous côtés, lorsque le hasard ou plutôt l'attention que j'avais excitée dans Madame Parangon, au
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voyage dont j'ai parlé, leur offrit une ouverture inattendue. Avant que de m'en parler, mon père me dit un jour • « Hé bien, Nicolas? que dis-tu des travaux de la campagne? « — Ils sont durs, mais je m'y accoutumerai, mon père. — « Ce n'est pas trop la peine, mon dessein n'est pas de te « garder au coin du buisson. Je ne te ferai pas de reproches « sur tes fautes passées : tu en portes la peine et je ne « reproche jamais ce dont on soulîre. Sans tes fautes tes <v frères aînés te poussaient dans les études : ils avaient déjà « l'agrément de M. de Caylus pour te les faire achever au « Séminaire, au lieu qu'ils sont parvenus à t'empêcher de »< les continuer. Et maintenant, mon fils Nicolas! je te dis s< qu'il ne faut pas songer à prendre femme avant d'être »( homme, et de la pouvoir nourrir. Marie-Jeanne est une »* aimable fille, mais elle est bien jeune, et toi aussi ! Mon <,< dessein n'étant pas que tu restes à la culture de la terre \< mais de te mettre en apprentissage, soit de commerce, soit »< de quelque art, à la ville d'Auxerre, ou même à Paris, — »< mais je penche pour Auxerre, — une fille de village ne se ^< trouverait plus un jour les manières qui te conviendraient ; si car j'ai été dans les villes et j'en connais les manières, et « je sais combien elles sont différentes de celles des villages ! « Ainsi donc, je te dirai que M. Ladrée, l'huissier de Ver- « menton, nous a, l'autre jour, parlé de M. Parangon, impri- « meur à ***. C'est chez lui que nous pensons à te mettre ; il ^< a épousé la fille d'un ami ; tu seras doucement ; c'est une si profession honorable, où ce que tu as fait d'étude ne sera a pas perdu... Mon enfant, tu parais aimer les travaux de la a campagne ; mais, outre que tu as encore ici trois frères plus a jeunes que toi, et trois sœurs, sans compter les aines, je ne a te trouve pas ce qu'il faut pour soutenir un travail aussi « pénible, que mon digne père ne pouvait supporter et qui a m'a cassé avant le temps. Tu as vu la plus jeune des « cadettes de M"" Parangon ; elle sera beaucoup plus riche que
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« ses sœurs ; elle est belle, surtout bien élevée, et j'ai des rai- « sons pour croire que tu pourrais espérer un jour d'avoir « cette plusjeune, supposé que tu deviennes ce qu'il fautdeve- « nir pour cela. Ainsi, mon enfant, ne songe plus à la cam- « pagne. Je suis père, je dois me servir de ma prudence pour '« diriger mes enfants, et leur donner l'état qui leur convient « mieux. Tout ce que tu pourrais avoir de mérite, ne servirait \< de rien au village, ou très peu, les liseurs et les spirituels « laissant leurs champs en friche quand ils se sont dégoûtés « du travail.
*< j'estime Marie- Jeanne et M"^ Jeannette Rousseau plus « qu'on ne saurait dire ; je les connais mieux que toi, par les \< personnes qui doivent les connaître. Et plût à Dieu que s< tu fusses riche de patrimoine ! Je te dirais : prends celle >< des deux qui est la plus suivant ton cœur ; car avec femme s< belle, pieuse et bonne, tout va bien. Mais quand on est « pour demeurer à la ville, il faut prendre une fille de ville \< pour femme. Outre qu'il peut se trouver des occasions « comme celle que j'ai trouvée, et nous en avons quelque i< espérance : M. Ladrée nous a paru comme parler de la part \< de M'""-" Parangon, l'autre jour, pendant que tu étais à « Laloge... Car M"'" Parangon a su par M. Gallereux, chirur- « gien à Courgis, que tu n'étais plus chez tes frères, et elle a « parlé à M. Ladrée pour qu'il nous parlât, ayant dessein, « par amitié pour nous, de te voir entrer dans la profession « de son mari. Et elle t'a vu à Vermenton, au jour que tu fus « chez M. Collet pour des lettres et pour parler au frère aine; « tu lui convins, encore que des demoiselles qui se trou- « valent là, et des clercs, se moquassent de toi, parce que tu « étais honteux et timide, ce que j'approuve. Chez M""^ Part rangon, fille de mon ami, tu ne seras pas humilié outrageu- « sèment, comme quelquefois le sont les apprentis des villes. « Mais pourtant faut-il être préparé à tout souffrir ; et il faut ♦* songer que l'apprentissage est un temps qui passe, et ne
« laisse aucune trace de servitudes, ce n'est que dans l'état « d'homme qu'il ne faut rien faire d'ignoble, s'il est possible, w et maintenir sa dignité, parce que c'est l'état permanent. « Sois donc prudent et sage, mon fils Nicolas, et ne songe <« qu'à te perfectionner dans l'état d'imprimeur, dès que tu y « seras entré; car c'est un état noble et relevé, si je m'y « connais, où l'on peut acquérir bien des connaissances « utiles ! ... »
Le surlendemain des avis paternels, mon père et ma mère me conduisirent à Vermenton, chez le père de Colette, pour me présentera M. Parangon. Je me trouvai fort timide. Je vis M"* Fanchette et ce qu'on m'avait dit, à son sujet, m'empêcha de faire autant l'enfant que j'avais coutume, lorsque je me trouvais avec des demoiselles de ville. Fanchette avait douze ans, et elle me parut très jolie !... En ce moment parut Colette, environnée de cinq à six nymphes, dont une de Paris, très éveillée, une d'Auxerre à figure imposante, et les autres du pays. En voyant M"^ Parangon, j'éprouvai pour elle tous les sentiments que m'avait inspirés Jeannette, au désir près que M"^ Parangon m'inspirait aussi ; je sentis mon cœur voler à elle. Elle me regarda : ses beaux yeux, en se fixant sur moi, semblèrent ennoblir mon existence. Dieu! quel air majestueux et bon tout à la fois !... J'oubliai Marie-Jeanne et tout ce qui ne m'avait inspiré que des désirs; j'associai Jeannette à la céleste image qui se gravait dans mon cœur. Je tremblais de plaisir ; rien ne m'intimida plus que la crainte de lui déplaire ; je fus homme et sensé, au point d'étonner mes parents, surtout lorsque je fus environné de six demoiselles. La Parisienne seule me déconcerta un peu, par ses regards trop hardis et ses questions équivoques. Je" rougis et baissai les yeux (or rien n'était plus à mon avantage). Les jenes personnes en rirent; M"* Parangon leur dit fort bas : « Ha ! si « vous êtes à l'épreuve décela, je ne sais que penser de vous 1 « Un jour peut-être vous gémirez sous les sarcasmes d'un