MON SEJOUR A COURGIS : L AMOUR I75O I I
soirée me fut très agréable, et, je crois, à la jeune Lévêque; car elle ne quitta ma mère que lorsque l'heure de s'en retourner avant la nuit l'y obligea. J'aurais bien voulu la reconduire ; mais cette politesse n'est pas en usage dans le pays, et elle aurait fait parler.
Je restai deux jours entiers chez mon père; le troisième, au matin, je repartis. J'avouai à ma mère, en la quittant, que j'avais décacheté la lettre; je lui en dis le contenu, et elle me promit de me faire excuser à mon père, après néanmoins m'avoir fait des remontrances, tempérées par beaucoup de douceur. Mon père, nous voyant en grande conversation, se douta de quelque chose; il vint auprès de nous, et ma mère lui voyant l'air souriant, elle lui dit la vérité : « Vouliez-vous », ajouta-t-elle, « qu'il vous apportât le « mal, qu'il savait bien qu'on vous écrivait de lui? — Cela « nous aurait au moins prouvé sa confiance dans notre « bonté, ma femme », répondit le vertueux Mortel, « outre « que c'est une chose dangereuse, et à laquelle il ne faut pas \< s'accoutumer, que de décacheter les lettres dont on est « porteur! C'est une action, que la situation seule où se « trouve Nicolas me fait excuser. » Ces paroles encourageantes étaient nécessaires pour me soutenir, et m'empêcher de faire quelque fuite imprudente. Je m'en retournai pénétré de la bonté de mes parents, et bien résolu d'apporter, une autre fois, tout ce qu'on écrirait.
On parut surpris de me revoir, du moins de ce que j'étais seul, car on me demanda si mon père était avec moi. Je répondis que, probablement, il viendrait dans peu, mais qu'il ne m'en avait pas fixé le temps. Cette réponse ambiguë satisfit, parce qu'elle donnait à entendre que mon père n'avait pas voulu familiariser avec moi. Le soir, en ma présence, le curé s'informa de la santé de mon père, de ce qu'il m'avait dit, mais sans m'adresser la parole : c'était à l'abbé Thomas qu'il parlait... L'abbé Thomas répondait de lui-
même, ou me faisait des questions, auxquelles je satisfaisais laconiquement, mais sans humeur.
Le lendemain de mon arrivée, tout alla comme auparavant; la seule différence; c'est que je m'employai plus ardemment au travail du jardin; c'était une préparation aux fatigues de l'agriculture, à laquelle je venais de me destiner. Le surlendemain fut le jour à jamais mémorable où je parlai à Jeannette Rousseau. J'étais seul dans la salle, sœur Pinon (i)étant sortie, mes deux camarades à la fontaine, l'abbé Thomas au jardin et le curé à son église. Jeannette frappe à la porte de la cour. J'étais occupé d'elle, en ce moment, et mes regrets de ne plus étudier venaient de me reprendre ; j'en pleurais. Entendant frapper, j'essuie mes larmes et je vais ouvrir. La parole expira sur mes lèvres ; je rougis, je pâlis : je me troublai si fort que je fus obligé de m'appuyer contre un orme planté dans la cour, Telle fut ma déclaration; tel fut le langage que je tins à l'objet de mon adoration secrète. Jeannette sourit en rougissant. Qu'elle était belle!... Le son harmonieux de sa voix rappelait mon âme fugitive. « Monsieur, » me dit-elle, « mon père m'envoie demander si « M"* de Courtives n'est pas aujourd'hui chez M. le curé? « — N...on, M...ademoiselle. » Je n'ai jamais dit que ces deux mots à l'objet de mon plus ardent amour... Encore cette apostrophe, Mademoiselle ! me paraissait-elle un effort de hardiesse; la première syllabe me fit tressaillir. Je la trouvais trop libre : Ma!... Ah ! c'est à ces émotions, inconnues aux âmes mortes, que je reconnais combien j'aimais!... M"* Rousseau me fit une révérence, et partit sans ajouter un mot. Je respirai, quand elle s'éloigna ; je sortis, et je la suivis des yeux jusqu'au détour, tremblant et désirant qu'elle se retournât. Elle ne se retourna pas, et j'en fus humilié ; si elle se fut retournée, elle m'aurait anéanti.
(i) C'était la remplaçante de Marguerite. J. G.-C
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On me faisait faire alors plusieurs voyages, autant pour éloigner un objet haïssable, dont on ne pouvait sans remords si mal employer le temps, que pour achever de me dégoûter. Dans le nombre de mes courses, il y en eut encore une à Vermenton chez M. Collet. Au moment où j'entrai. M""" Collet était environnée de deux de ses filles, et de quelques autres jeunes personnes. En voyant un grand nigaud, les yeux baissés, n'osant regarder, rouge à suffoquer, elles se mirent à parler entre elles : « Qu'est-ce donc que s< ce garçon? » M""' Collet leur dit : — « C'est un jeune Restif, de « Sacy, qui est chez son frère, notre ancien vicaire, le « curé de Courgis, un homme bien estimable ! » Une Collet se leva aussitôt, et j'entendis qu'elle disait, à l'entrée d'une pièce voisine : — « Venez donc voir un élève du curé de \< Courgis... » Elle rentra, et, un instant après, parut Colette, ou M™^ Parangon, ayant l'air sérieux, mais qui s'ouvrit par un sourire, en me voyant. Elle s'assit, et me regarda, comme si elle eût attendu que je lui parlasse; mais je ne l'osai pas. La demoiselle qui avait averti Colette appela ses deux frères et les deux clercs. Il vint trois grands gaillards, qui me regardèrent en ricanant : « Quel paltoquet! « Comme il a l'air bête! » dirent les deux clercs. A ce mot insultant, je levai les yeux sur eux avec une rougeur qui marquait autre chose que de la honte. Et Collet l'aîné venant à paraître, j'allai à lui d'un air dégagé, m'expliquant très bien, de sorte que ce jeune homme, qui n'avait rien entendu, me marqua beaucoup de considération. Cette conduite jrappa M""^ Parangon; elle renvoya son frère cadet et les deux clercs, en leur disant : « S'il était un sot, il ne tien- « drait pas de femille. » Puis m'adressant la parole, de cet air de bonté qui lui était naturel : « Vous étudiez donc chez « vos frères, monsieur Nicolas? » me dit-elle. — %< J'étudiais, « Mademoiselle; » et je la regardai... Grand Dieu! c'était la beauté de Jeannette, sa taille et le son de sa voix; le même
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charme était répandu sur toute sa physionomie; je tremblai de nouveau. « Vous êtes timide avec mon sexe; vous n'en « serez que plus estimable, » ajouta Colette. — « Oui, Made- « moiselle, je respecte infiniment votre sexe... >* Et m'apercevant que messieurs les clercs tendaient le nez : « Mais je « ne suis pas timide avec les jeunes gens de mon âge; et... je... les ai quelquefois mis à la raison... » La belle dame rit de bon cœur à ce mot. — « Venez, venez, messieurs les suf- « fisants. » Ils rentrèrent, et je les regardai, mais sans colère. — « Il a l'air bon enfant, » dit l'un ; « c'est dommage « qu'il soit honteux devant les demoiselles ! — Hé ! » dit l'autre, « n'est-ce pas Monsieur Nicolas, que j'ai vu ici éco- « lier?... Vous étiez bien sauvage ? » (aux autres) : « Une « femme du marché m'a dit qu'il s'enfuit dans son village, « quand les filles veulent l'embrasser. » On éclata de rire, excepté ma Colette. — « C'est par dévotion, » dit M"^ Jacquette, sœur puinée de Colette. — « Quoi? » me dit une des demoiselles Compagnot, « si je voulais vous embrasser, vous « vous enfuiriez? — Oui, oui, » dit un des clercs, avant que je pusse répondre, — « N'en croyez rien ! » dit M"* Collet. — « Pardonnez, Madame, » répondis-je un peu aguerri ; «je m'enfuirais; une demoiselle qui voudrait m'embrasser « m'effrayerait par sa hardiesse. » M. Collet père, son épouse et leur fils aîné parurent satisfaits de ma réponse. Colette dit aux deux jeunes gens : — « Vous ne le valez pas, Mes- « sieurs. » Je sortis cependant un peu humilié de cette maison, où la vue de Colette, mariée à mon insu, ne m'avait causé qu'une émotion douloureuse.
Quelque temps après ce voyage, un matin, je vis arriver mon père avec trois chevaux. Je compris qu'il allait m'emmener. Il me parla froidement devant mes frères, ensuite ils s'enfermèrent tous trois dans la chambre du curé. Je sentis alors, en voyant mon départ certain, combien, malgré mes peines, je m'étais plu dans ce bourg où j'avais connu Jean-