‹ Monsieur NicolasChapitre 20 sur 25 · QUATRIEME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

QUATRIEME ÉPOQUE

MON APPRENTISSAGE — MADAME PARANGON (l 751- '753)

Mon arrivée chez M. Parangon. — Comment je suis reçu par M"* Manon.

— Mon premier ouvrage c'est de faire les ordures. — Je suis chargé de satisfaire aux besoins et aux fantaisies de trente-deux ouvriers. — Tous ces gens sont sans mœurs. — Les épreuves des apprentis : je vais me faire prendre mesure pour mes c gants de fer». — Je compose sur les Canons latins du Martyrologe. — J'acquiers un certain degré de considération. — Je passe mon brevet d'apprentissage. — La sensible Aimée. — Sur sa demande j'écris à son amoureux pour qu'il vienne se marier avec elle. — J'empêche les libertins de contempler les charmes d'Aimée. — Aimée est remplacée par la jolie Tien nette. — Je sauve Tiennette de» entreprises de M. Parangon et du prote. — Tiennette pour se sauver m'offre son pucelage. — Je refuse ses faveurs. ■ — Je vais avec mes compagnons à ['apport de Saint-Loup. — Je passe pour le plus vertueux de» garçons. — Les rondes légères que l'on danse. — Le Joli Chose, chanson nouvelle. — L'arrivée de Madame Parangon. — La belle Colette. — En la voyant, je l'adorai. — Gaudet d'Arras cherche a me prémunir contre l'innocence de mon cœur. — Il fdut maîtriser les femmes pour en être aimé. — Le pied mignon de Madame Parangon. — Gaudet lace la belle Jaquette, femme de son procureur, et /'^/io«s^. — J'écrisà Madame Parangon une déclaration d'amour que Je place dans sa mule. — Je me laisse aller à posséder Jeanneton, servante des demoiselles Baron. — Je presse de mes deux mains la taille légère de Madame Parangon. — Vers à M"« Berdon cherchant ses puces. — Je lis à Madame Parangon, renversée dans son fauteuil, les jambes croisées. — Éloge très licencieux de Thérèse Laloix. — Madame Parangon et le Cid. ■ — Les Marionnettes de la Crèche: sonpe éveillé. — Faiblesse d'Aimée avec moi. — Je possède Madelon : elle devient ma cb'fre petite femme. — Je perds Madelon. Ma douleur est horrible.

— Je deviens dissipé. — Songe dont Annette est l'objet. — o Voilà une belle veuve!» — Je m'agenouille auprès du lit de Madame Parangon qu se réveille en criant- chat! chat! —Je couche avec une fille inconnue Flipote.

A TROIS heures du matin, le 14 juillet, mon père m'appela : « Nicolas ?» (je crois encore l'entendre) « Nicolas ?» — « Mon père, plaît-il? — Mon fils, je vois la petite pointe du

MON APPRENTISSAGE Mm» PARANGON I 1751-1733 '23

« jour. — Je me lève, mon père. » Et je me levai, tout troublé, le cœur me battant : car j'étais arrivé au jour auquel je devais entièrement changer de vie ; et le soir de ce même jour, je devais me voir dans un état différent de celui où j'étais le matin. Ces pensées m'occupèrent en m'habillant. Ma mère me dit : « Mon cher enfant, il faut partir matin, à celle « fin que tu arrives de bonne heure; car on ne sait ce qui « peut retarder en route: il y a sept grandes lieues d'ici à la « ville I — 11 arrivera devant midi, ma femme », dit Edme Restif, « ainsi tranquillisez-vous. — Tant mieux, mon mari, « et il évitera la grande chaleur, le pauvre enfant I et l'âne « de sa tante sera moins fatigué... » Je déjeunai, en avalant deux oeufs frais, et buvant un grand gobelet de vin blanc. Mon père lui-même sella mon grison ; nous chargeâmes mes paquets, et... je partis trempé des larmes de ma mère. Pour mon père, il me reconduisit jusqu'au sommet de la montagne de Vè:(ehaut, et il ne me quitta que lorsqu'il fut grand jour, en me disant ces mots : « Nicolas ! tu vas à la ville. Songe que « tu y portes mon nom, qui est ici honoré, à cause de mon « digne père et de tous nos ancêtres : aie cette idée présente « en toute occasion. 11 est trois choses que je ne supporterais « pas sans crève-cœur : le manque de probité, la débauche et « le mariage avec une fille avilie par la servitude à la ville ; ne « l'oublie jamais. »»

Mon cher lecteur ! . . . quelle époque de ma vie, que celle-ci ! Elle la coupe en deux parties, absolument dilTérentes l'une de l'autre !... Me voilà mon maître pour les mœurs et pour tout le particulier de la conduite ; moi, si contraint jusqu'à ce moment. Moi, qui ne regardais les femmes qu'en tressaillant, me voici dans une ville, dont les maisons ne sont pas isolées, comme le presbytère de Courgis, ou comme la Bretonne; elles se touclient, elles sont remplies de jolies filles (car en arrivant à la ville, la blancheur et l'arrangement me les faisaient toutes paraître jolies). Moi, dont les passions étaient

si faciles à émouvoir, me voici au milieu de tout ce qui peut les embraser...

Je demandai la maison de M. Parangon à M. Chambonnet qui demeurait sur mon passage, et dont j'avais l'adresse ; il me donna son fils pour me conduire. Arrivé devant l'antique horloge, je l'admirai. Le jeune Chambonnet me fit observer une boule qui marquait les lunes, et qui était noire ou dorée, suivant le quartier, à peu près comme celle de la Sorbonne. J'étais émerveillé!...

Enfin, j'aperçus la porte de M. Parangon. Chambonnet, plus hardi que moi, m'annonça, tout en me présentant à une grande et jolie demoiselle, que, faute de lever les yeux, je pris pour M"* Parangon : mais je fus bientôt détrompé, en la reconnaissant pour une de mes rieuses, le jour que je fus présenté. Je déchargeai seul mes paquets, sans que la demoiselle me donnât la moindre attention. Chambonnet remmena Martin. Je ne savais ensuite que devenir, personne ne me disant rien, quand la grande demoiselle s'étant levée, mes paquets l'embarrassèrent. Elle s'écria d'un air de dédain : « Mais, est-ce qu'il va laisser ça là?... — M... ad... dame, je « ne sais où il faut le mettre ? — Par là. » Elle me montra une porte vitrée, qui donnait dans la cour. Alors une bonne et jolie fille, la cuisinière, me voyant entrer mes paquets, m'aida obligeamment; et me montrant un cabinet au-dessus des latrines, elle me dit : « Nous allons les monter là ; c'est « la chambre des apprentis. » Et elle appela mon camarade Boudard, ainsi que le domestique Tourangeot, qui descendirent hâtivement. Ils m'aidèrent à ranger mes paquets, et m'oflTrirent, en s'en retournant, de me mener àTimprimerie. Je les remerciai. Pour Aimée elle me présenta des rafraîchissements, en attendant le dîner. La bonté de cette jolie fille me toucha vivement ! et je le témoignai d'une manière qui lui plût. Je voulais courir après le jeune Chambonnet, qui emmenait Martin chez son père. M. Parangon, qui parut, m'en empêcha.

MON APPRENTISSAGE M^e PARANGON : 175 1-1 753 «25

J'allai le saluer. Il ne me dit que deux mots : «Vous voilà?... « Songez à faire votre devoir. » Et il me tourna le dos. Comme on servait le dîner, la grande demoiselle me dit : « Garçon, « passez à la cuisine. » J'allai dans la cuisine, au fond de la cour, sans que M. Parangon, si poli chez son beau-pèr*.. 'parut faire attention à moi. Le prote et les ouvriers desceridirent, L'apprenti et le domestique vinrent auprès de mo;. La cuisinière, en nous apportant le restç du potage, dit au dernier d'aller servir. Il avala sa soupe, et y courut. En mangeant, Boudard me dit du mal de Tourangeot. Aimée, qui méritait ce joli nom, me dit en riant : — « C'est un compli- « ment pour vous. Monsieur Nicolas; M. Boudard croit à « votre discrétion. » Ce mot délicat me donna une bonne opinion d'Aimée. L'ordinaire était assez bon, j'avais grand'faim ; je m'inquiétais fort peu de l'apaiser à la cuisine ou à la table du maître : au contraire, vu mon humeur, j'étais là moins gêné. En dînant, je demandai à Boudard, qui était de Vermenton, et fils de M. Boudard-la-Grenouillère, arpenteur, et ami de la maison paternelle, qui était la dame que j'avais vue, au lieu de Madame Parangon? — « C'est Mademoiselle « Manon Gauthier, sœur de M. Gauthier de Préhy, dont la « mère était une Quatrevaux; elle est cousine de Madame, « qui est actuellement à Paris. — A Paris!» dis-je douloureusement. « Mais M. Gauthier de Prchy est mon cousin a w la quatrième. » Tourangeot rentrait. — « Ho ! elle n'en « sait rien, car elle vient de demander à Monsieur : Quel est « ... ce garçon qui vient d'arriver? M. Parangon a répondu : « C'est un apprenti que mon beau-père me donne. » Pour moi, j'aurais été désolé que celle qui m'avait si mal reçu eût été Madame Parangon.

Après le diner, je voulus aller voir comment on soignait le Martin de ma tante. Simple et bonace comme je l'étais, je crus avoir besoin de la permission de M"® Gauthier, et je la lui demandai en ces termes : « Plaît-il, Mademoiselle, que

« j'aille voir mon âne?... — Allez», me dit-elle en se moquant de moi ; « il ne faut pas manquer aux égards qu'on doit « à ses semblables !» Je fus un peu déconcerté. L'on m'avait partout marqué les égards de la politesse, jusqu'à ce moment, et M"^ Gauthier était la première personne qui s'en dispensait ; j'avais le cœur gros, je fus prêt à pleurer en chemin. A mon retour, ce fut pis encore; j'ouïs M"' Gauthier qui disait à M. Parangon : — «Et votre paysan, qui m'a demandé la « permission d'aller voir son âne ! ha ! ha ! ha ! » Je n'entendis pas le reste.

Je montai à l'imprimerie pour la première fois : mon camarade Boudard m'en fit les honneurs. Mon air surpris, et plus neuf encore, fit rire les ouvriers; chacun me donna son lardon, de la manière plus grossière, surtout la femme du compagnon Yeury, cousine de M, Parangon, très jolie blonde, un peu catin (i); et une certaine Manon Vernier, Parisienne, aussi cousine, fille d'un fondeur de caractères, qui se trouvèrent là par hasard. — « Il durera longtemps ! » dit la première. — «Pourquoi cela?» dit un ouvrier nommé Chenou. — «Ha ! c'est qu'il a l'air tout neuf! (2)» répondit la Manon de Paris. On sent que je devais avoir le costume de paysanabbé, qui prête au ridicule ; mon air était naïf, ce que de pareilles gens devaient confondre avec l'air niais : un paysan ordinaire, avec cet air-là, parait ce qu'il doit être, et tout est d'accord , mais le costume de Magisier indique une sorte de prétention, qui contraste avec la naïveté du personnage... Ce n'était pas la seule raison de ce que j'entendais d'humiliant : dans toutes les professions, les compagnons ne voient qu'avec

(i) Catin s'employait alors facilement, surtout dans la poésie et les chansons à boire, et ne jouissait pas d'une réputation" aussi mauvaise que de nos jours. Je suis avec ma catin voulait dire : je suis avec ma maîtresse, et par être un peu catin, il fallait simplement entendre : être un peu légère.

(2) Vieille expression pour : avoir l'air naij; avoir l'air puceau.

AKRIVÉE A LA VILLE (1751)

— Monsieur Nicolas, dans la salle Je M. Parangon, où se trouve la grande demoiscllf Gauthier i/ue les pai/uets du noui-el arrivé paraissent embarrasser. « il/(i/« .. esl-re i/u'il va laisser ça là? »

(CuuipuaiUuu iuciiilt: cxcciitOu bur les ilouiiOcâ de Ileslif.)

r^S MONSIEUR NICOLAS

peine les nouveaux venus, qui doivent partager leur pain, et ils cherchent à leur donner tous les dégoûts possibles. «Quel « monde ! »pensai-je en moi-même; «mais M. Boudard de la « Grenouillère, dont la femme est de condition, y a bien mis « son fils ; pourquoi n'y serais-je pas ? Son père est estimé, « comme l'est le mien : il est même plus Monsieur. » Je me consolais ainsi tout bas, et je m'encourageais moi-même. Je considérais cependant, avec surprise, quelques-uns des ouvriers de la presse, faits comme des malheureux. Boudard, qui s'aperçut de mon étonnement, me dit à l'oreille : «Ce « sont des débauchés. » Comme je passais devant la presse de Chenou, cet homme, grand parleur, et petit ouvrier, me prit la main, et dit aux autres : « Il aura besoin de gants de « fer». C'était une attrape : mais mon camarade ne m'en instruisit pas.

Le premier ouvrage que me donna Boudard, en qualité de mon ancien, à qui ma première instruction était dévolue, ne me parut pas attrayant, à moi qui m'étais figuré que j'exercerais noblement un art distingué ; cet ouvrage fut défaire les ordures, c'est-a-dire de tirer des balayures les carac.tères tombés sous les pieds des ouvriers et qui étaient échappés à l'attention du balayeur (désormais ce ne devait être que moi), pour les recomposer ensuite, sans en faire des mots, puis les distribuer, ou les recasser. Ainsi, pour mon début, j'eus le nez dans la poussière, à peu près comme les cendriers de Paris...

J'ai dit que les apprentis sont soumis aux ouvriers, qui ne les ménagent pas ; j'avais donc autant de maîtres qu'il y avait de compagnons, et à peine installé il fallut obéir à tous. Je n'étais presque pas un instant dans la journée sans recevoir des ordres inutiles, injustes, ridicules, quelquefois criminels; car, non seulement il fallait être le pourvoyeur de tous les besoins, mais de toutes les fantaisies de trente-deux ouvriers, du maître, de deux femmes, de mon camarade et même du valet, qui me fit porter de l'eau à sa place ; sortir pour aller

chercher les déjeuners et les goûters, le vin avec lequel ils prenaient la barbe (i), du tabac et le reste. Ce n'est pas tout, il fallait être le Mercure de ces Messieurs, porter leurs billets éroti-grossier-crapulo-doux à des maîtresses, que j'eusse rougi d'avoir pour mon compte... Et le mieux, c'est que lorsque ces Messieurs de la presse ne savaient pas écrire, comme le Limousin Billom, ou ne savaient pas dicter, comme tous les autres, excepté deux, il fallait écrire ou aller dire de bouche leurs douceurs grenadières, et les expliquer, tantôt à une blanchisseuse, tantôt à une cuisinière dans son lavier.

Tous ces gens n'avaient pas la moindre notion des bonnes mœurs. Mon camarade Boudard, d'un excellent caractère avant d'entrer chez M. Parangon, et qui le redevint à l'âge du parfait développement des facultés, était un petit monstre, qui avait l'écorce de tous les vices. Le Tartare Tourangeot avait aidé son maître à violer, à piller en Flandre ; il nous racontait froidement comment son maître, un Jeaurat, de Vermenton, lui remettait quelquefois des filles de fermier, dont il s'était rassasié, quand il n'était pas à même de tirer une rançon des parents de ces infortunées; comment il avait voulu en épouser une, et comment il avait manqué d'être tué par la famille, quand les armées s'étaient éloignées. Ce Tourangeot était le favori du maître, qui se proposait de lui faire épouser une ancienne servante appelée Marie, qu'il n'avait séduite qu'en lui donnant cette perspective. Boudard était au fait de tout cela, et ce fut une des premières choses qu'il m'apprit. J'étais dans un profond étonnement qui me donnait l'air de la stupidité.

Mais à peine ce jeune homme se vit-il délivré de l'esclavage d'être le dernier, qu'il se joignit aux ouvriers pour me tourmenter; il étudia mes faiblesses, mes ridicules, pour leur

(i) Prendre la barbe. Terme d'argot typographique : se saouler; prendre une cuite. J. G.-C.

en faire part et me tourner en dérision ; le Tartare même s'en mêlait. J'étais émerveillé que la sottise se moquât de moi, malgré ma supériorité sentie par elle et par moi-même. On sait qu'il est certaines épreuves, cruelles ou plaisantes, qu'on fait subir aux nouveaux venus; c'est une espèce de bec jaune qu'on leur fait payer. On avait coutume de persuader aux nouveaux apprentis qu'il fallait pour l'imprimerie des gants de fer (i). Sans être un sot, un jeune homme qui entre dans un état, où il entend journellement cent termes inconnus, peut croire que gant de fer est un terme technique. Boudard, a qui je me fiais entièrement encore, comme au fils de l'ami de mon père, fit songer à moi pour cette ridicule attrape. — i< Il n'y donnera pas ! » dirent les ouvriers ; un garçon de cet « âge-là! — Vous ne savez pas comme il est bcquiot! {2) » reprit mon perfide canjarade ; « il y donnera. » Il vint donc me trouver à mes ordures, et me dit d'un air désintéressé : « Monsieur Nicolas, il faut aller chez le serrurier, porter « cttte frisquette (3 ) à raccommoder, et en même temps vous « vous ferez prendre la mesure pour vos gants de fer, attendu s< que si vous veniez à être obligé de travailler à la presse, « vous pourriez vous estropier. » 11 me remit la frisquette et je partis. Je commandai les gants au serrurier. »* Ha! ha ! >> dit cet homme ; %< il faut donc que je vous prenne la mesure? » 11 chercha un morceau de tôle, y fit deux trous à chaque bout, le cercla autour de mon poignet, et à l'instant où je m'y attendais le moins, il y mit des clous qu'il riva. « Aller leur « montrer si cela peu aller, w Je pouvais bonnement croire que ce bracelet était nécessaire, n'ayant encore pu examiner

(i) D'après les renseignements qui me sont donnés par un imprimeur de Dijon, il paraît que le gcnt de fer était encore pratiqué vers 1860 dans les ateliers typographiques de province. J. G.-C.

(2; C'est-à-dire bébéte, bêta. J. G.-C.

(3) Cadre de fer assez léger, sur lequel on colle du papier, qu'on découpe aux endroits de l'ioipression : ce qui reste préserve du barbouillage.

(Note ue Hestif.)

MON APPRENTISSAGE M^^ PARANGON : I75I-I753 >}f

en détail tout ce qui concernait la profession. Je sortis. Mais en chemin il me vint un doute : «A quoi peut servir un « cercle de fer au bras?... Mais il l'a rivé ! C'est une attrape, «< digne des hommes grossiers qui la font. >» Je l'ôtai difricilement, et je rentrai dans la maison. Mais je craignais tellement ces brutaux, que j'aimai mieux m'exposer à leur sot rire, que de manquer à quelque chose de nécessaire; je gardai le cercle à la main. Tous les ouvriers et surtout le polisson Boudard, qui m'avait suivi, sans que je m'en aperçusse, et qui avait vu river les clous, m'attendaient aux fenêtres de l'imprimerie donnant sur la cour. Aussitôt que je parus, ils se mirent à donner In buée, c'est-à-dire à frapper, comme dans les charivaris. Je ne doutai plus; j'entrai dans la tremperie, et je jetai le petit cercle dans la cave. On ne put s'apercevoir si je m'arrêtai, je montai aussitôt à l'imprimerie les mains libres... Les rieurs m'examinaient; Boudard était stupéfait... Je ne dis mot, et ne pris pas la chèvre; je me conduisis comme si de rien n'eût été, sans pas plus d'altération que s'il se fût agi d'un autre... Boudard, en véritable enfant, que des niaiseries occupent, alla chez le serrurier, pour s'informer. Cet artisan lui répondit : « Si, il l'avait, je le luiai mis; s'il ne « l'avait pas, ou il l'a ôté, ou je ne le lui ai pas mis. Par « deux ou trois mots qu'il m'a dits, je le crois plus rusé que « vous, mon petit ami, qui faites l'entendu. Allez, allez voir « s'il ne se l'est pas remonté au-dessus du coude.» Boudard revint fort en colère contre le serrurier; il rapporta son discours aux ouvriers, qui s'en formalisèrent, croyant qu'il m'avait instruit; ils menacèrent de lui faire ôter la pratique. J'eusalors la bonhomie d'avouer qu'on m'avaitrivéuncerclede fer au poignet, mais que les ayant entendus rire en rentrant, je l'avais jeté dans la cave de la tremperie. — « Ho ! qu'il est « bête I » s'écrièrent-ils tous. — « Et plus bête encore de » l'avouer !» dit la machine qui se nommait Yeury. Pour moi, qui savais le motif de mon aveu trop au-dessus de la concep»

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tion de pareilles gens, un regard de dédain fut la seule expression de ma pensée, et j'allai nettoyer mes ordures.

Le hasard me vengea de Boudard de trois manières. J'avais /ûîï mes trois tonneaux d'ordures; j'appris ensuite ma caisse. J'avais tiré prodigieusement de caractère, bossue, rouillé. Après l'avoir lavé, j'en remplis les casses des ouvriers pendant une ribote qu'ils firent. A leur retour, ils furent enchantés de trouver leurs casses pleines. Mais bientôt s'apercevant de la multitude des caractères rouilles et bossues, ils maugréèrent et m'auraient maltraité, malgré le prote, si le bourgeois n'était monté. On s'expliqua : le paresseux Boudard, qui avait entassé pendant une année ou deux son balayage, pour en surcharger son successeur, fut trouvé seul coupable et sévèrement puni. On me fit travailler au magasin, et Boudard, déjà libre et fier, retomba dans son ancien esclavage. Enfin, et ce fut ce qui le mortifia davantage, c'est qu'on nous fit composer ensemble sur les Canons Latins de Martyrologe qu'on imprimait alors. Il fallait accentuer. Dans mes huit pages sur vingt-quatre, pendant que Boudard en fit seize, je tombai dans quelques fautes typographiques, comme de mettre en deux ou trois pièces, les fl, ffi, fi, flï, ft, 61, fl, Ib; mais je fus exact pour tout le reste. Lorsqu'on eut fait l'épreuve, Boudard la descendit au maître. Us lurent. Le maître, voyant une fourmilière de fautes, demanda où était mon ouvrage. 11 le reconnut enfin à mes irrégularités de commençant. L'épreuve achevée, le sévère Parangon montra mes huit pages à son ancien élève, lui donna de la feuille par le nez, et comme il sortait de la salle, il hâta sa marche d'un coup de pied. Mon camarade rentra en pleurant. Le prote lui demanda ce qu'il avait : « — Je suis battu pour ses âneries, » dit-il. — « Cela « me paraît surprenant! Le bourgeois sait bien que c'est la « première fois que Nicolas compose, et il ne doit pas s'at- « tendre à la perfection, encore moins s'en prendre à vous. »

MON APPRENTISSAGE — M"** PARANGON : 1751-1753 'i})

Boudard ne voulut pas montrer l'épreuve. Mais M. Parangon, qui connaissait l'orgueil enfantin de M. de la Grenouillère, le suivait en catimini : « Non ! non ! » dit-il d'une voix terrible, à en juger par le tremblement de mon camarade, « ce n'est pas pour les âneries de Nicolas, que j'ai corrigé <\ ce polisson, mais pour son ânerie personnelle, incurable, « son inapplication, sa paresse, son peu d'intelligence, sa « nullité. »

Mon brevet d'apprentissage ne devait être passé qu'après deux mois d'essai; et comme la durée de quatre ans ne devait courir que du jour de sa date, il était de mon intérêt de hâter cette formalité... On me permit d'aller chercher mon père. Je me gardai bien de me plaindre, à ce premier voyage, par la crainte que j'eus qu'on ne pensât : « Il n'est « bien nulle part! » et que mes frères triomphassent. Ce motif seul me retint dans l'imprimerie, qui a décidé mon sort, comme on le verra. Tout ce que j'exprimai de peine consista dans ces mots : — « M""" Parangon était à Paris, à « mon arrivée, et elle y est encore. » Mon père et ma mère me témoignèrent beaucoup de tendresse; et je vis qu en ne me plaignant pas, je prévenais en eux la crainte que j'avais moi-même de faire triompher mes frères. Je parlai un peu plus ouvertement à M. Antoine Foudriat, qui me dit ces propres paroles : « Si vous faites ce qu'ont fait les autres, et « ce que vous ne pourriez refuser sans trop d'inconvénients, « continuez; mais sentez l'odieux de tout ce que vous verrez, « et puisque vous êtes forcé de le voir, songez qu'il suffit « de le bien voir pour en prendre de l'horreur. »

Mon père me donna le jour qu'il devait se rendre à la ville, et je m'en retournai, au grand regret de ma mère, qui aurait bien voulu m'interroger; car elle voyait que j'avais quelque chose en réserve, que mon père ne se souciait pas d'approfondir. Je ne revis pas mon nouveau séjour avec la peine que me causait autrefois mon retour à Vermenton; au contraire.

je ressentis un mouvement de joie : sourdement, et sans n/en douter, je commençais d'aimer la ville.

La joie que j'eus de voir passer mon brevet et courir mon if.mps, fut bien tempérée par les plaintes de ma paresse, que fit M. Parangon. Mais en reconduisant mon père, qui venait de se lier ainsi que moi devant un notaire, je crus pouvoir dire la vérité. 11 me demanda pourquoi je n'avais pas donné cette raison devant le maître? — « J'aurais été perdu! et je « vous prie de ne pas en parler! — Je t'aurais remmené; je <•< te remmènerais encore, sans le contrat qui nous lie. — M Ha! mon père! Le vin est versé, il faut le boire. »Je m'aperçus que la raison que j avais d'abord donnée avait fait impression sur mon père; il loua ma résolution, et parut content.

Comme je l'ai dit, je commençais d'aimer la ville, et je tremblais de la quitter!... 11 faut vous en décrouvrir le motif, honnête et cher Lecteur : c'est que j'étais moins amant d'une femme, que des femmes, et plus épris du sexe que de l'individu, quelque charmant qu'il fût; je voyais dans mon nouveau séjour des moyens multipliés de satisfaire un penchant, qui de jour en jour se fortifiait. J'étais voisin, d'un côté, de cette aimable et jolie Prudhot, que j'avais entrevue chez M""^ Jeudy , le jour du premier dinar avec Marguerite Paris, notre gouvernante ; de l'autre, des trois aimables sœurs Baron, dont je ne préferais encore aucune : ce motif seul me donnait toute ma résolution... Et dans peu, combien je vais en avoir d'autres, du même acabit! Edmée Servigné va paraître; là céleste Colette va revenir de Paris...

L'absence de Madame Parangon dura encore trois mois après mon arrivée chez elle. Pendant cet intervalle, long pour qui souffre, on a vu ce qui me fâchait à l'imprimerie. Voici pour l'intérieur de la maison. Elle était d'abord gouvernée par M"^ Gauthier, ma cousine à la quatrième, qui m'avait honoré d'un mépris si complet. Mais je n'eus pas longtemps à souffrir des humeurs de cette grande fille. Elle aimait son

TIE.NNETTE Di.LIVRÎE (1751)

— Monsieur Nicolas qui a entendu crier au secours et qui a cru que

c'était le feu, est pétrifié en voyant M. Parangon acharné sur Tiennette.

(Composition inédite exécutée sur les données de Rostif.)

cousin Robin, le maître de poste, quoique marié : M. Parangon, porté jusqu'à la frénésie pour les femmes, voulut en conter à la jolie lieutenante de la sienne; mais une passion secrète défend mieux le corps d'une femme que sa propre vertu; quand elle se vit trop pressée, elle écrivit secrètement à Madame Parangon, sa cousine, qu'elle ne pouvait plus continuer à la représenter che:( elle, parce que son mari voulait qu'elle la représentât trop parfaitement... Madame Parangon, qui ne connaissait pas encore son mari, crut qu'il respecterait son propre sang; elle lui renvoya, de Paris, cette Manon Vernier, dont j'ai déjà parlé, cousine germaine de M. Parangon. Cette fille étant revenue, M"® Gauthier se retira.

La nouvelle Manon était une petite Parisienne au minois chiffonné, assez jolie, beaucoup plus impudente, dédaigneuse surtout envers ceux qu'elle nommait des paysans. J'eus le malheur de lui déplaire; elle me tournait en ridicule, avec toute la grossièreté d'une petite ouvrière sans éducation, incapable d'apprécier un mérite dénué de faux brillants.

Un soir, après le souper, elle alla se promener avec Bourgoin et Boudard; Tourangeot courut chez sa Marie, et je restai seul dans la salle avec Aimée. Je pris un livre, que j'avais déjà remarqué : c'étaient les Hérdides d'Ovide, avec le latin, et une mauvaise traduction en vers français. Je lus d'abord le latin bas; ensuite, sans penser à Aimée, qui s'était placée derrière moi, je me mis à lire haut l'Epitre d'Àriadne à Thésée, l'étais ému, et ma voix avait ce timbre argentin sonore que le sentiment semble communiquer au larynx. Au milieu de ma lecture, j'entends un profond soupir! Je me retourne... C'est la sensible Aimée qui fond en larmes! Lorsque j'eus fini, la jeune fille sanglotait. « Vous « êtes bien attendrie, Aimée? » lui dis-je. — « Et vous aussi, « Monsieur Nicolas? Ho! que ceux qui savent lire comme « vous sont heureux! ils retrouvent dans les livres tout ce « que les autres ont dans le cœur. — Y a-t-il quelque chose

MON APPRKNTISSAGH — Mme PARANGON : 1751-1753 137

« en quoi je puisse vous obliger? parlez, Aimée, car vos « regards m'annoncent que vous avez quelque chose à me « dire? — Oui, Monsieur Nicolas; vous êtes doux, honnête, « point moqueur... et j'aurais à vous faire... comme un « aveu, qui me pèse bien!... Depuis que vous êtes ici, je « vous ai étudié; il n'y en a pas un qui vous vaille, sans en « excepter le maitre... Je ne sais que la maîtresse qui mérite « de vous avoir dans sa maison... » Elle se tut. Mais ce préambule m'inquiétait... Elle reprit : « C'est d'après l'estime « que me donne votre façon d'agir, que je vais vous confier « ma situation... J'ai un amoureux... » (Je respirai.) « Il « m'avait promis de m'épouser. — Il vous tiendra parole. « Vous êtes... une si jolie fille!... — II est tonnelier; il s'ap- « pelle Châtelain; il m'a fait entendre que pour que son père « et sa mère consentissent, il fallait... » Elle rougit, en baissant de fort beaux yeux; elle ajouta enfin, après un soupir, un sanglot et un torrent de larmes : «Je suis enceinte!... — Que « puis je faire pour vous? » Elle sanglotait. « Calmez-vous, ma « fille!... Que puis-je faire? — Mais, écrire... à Châtelain, « qui s'est en allé à Joigny, et lui mander que s'il veut me «/aire mourir, tl ne tient qu'à lui! — Oui, j'écrirai. Je vais « écrire à l'heure même; et je ne puis rien mettre de mieux « que ce que vous me dites-Ià. — Ho! Monsieur Nicolas! je « vous devrai la vie, s'il revient! — Vous aime-t-il? — Oui, « j'en suis sûre. — Et moi aussi, à en juger d'après votre « mérite; mais une aussi jolie fille que vous aurait dû être *v plus retenue. — Hélas!... » Elle ne répondit que par des pleurs... J'écrivis la lettre, je lui en fis trois fois la lecture, à sa prière, et elle courut la mettre à la poste. Châtelain (pour terminer tout d'un coup cet article) en fut si touché, qu'il revint à lettre vue, et le mariage se prépara...

Peu de jours après, Manon fit à Aimée une indignité, qui montre à quel point cette fille de Paris avait le cœur corrompu. La jolie cuisinière, que sa situation appesantissait.

dormait après dîner sur son lit : la porte était mauvaise, et fermait si mal, qu'on découvrait entièrement la dormeuse. Manon savait cet usage d'Aimée. Elle épia une situation indécente, comme le hasard en donnait quelquefois à la jeune fille. L'ayant enfin entrevue dans une sorte de nudité, au lieu de l'éveiller, comme elle le devait à une personne de son sexe, elle fit avertir les ouvriers par Tourangeot. Tous, excepté le prote, vinrent rassasier leurs avides regards de ses charmes, qu'ils vantèrent beaucoup ! j'ignorais d'abord la cause de la rumeur que j'entendais. Je le sus bientôt. Indigné, je courus à ma petite chambre, qui avait une porte condamnée pour descendre dans la cuisine; j'y frappai rudement, et j'éveillai la pauvre Aimée, qui répara son désordre.

Lorsque la cohue fut retirée, j'allai l'instruire de ce qui venait d'y donner lieu, et du parti que j'avais pris de l'éveiller, en frappant à la porte condamnée. Aimée se jeta sur une de mes mains, qu'elle baisa malgré moi : — « Dieu vous bénisse, bon garçon! » me dit-elle, « qui avez empêché ces libertins de... » Je donnai une tournure à la pensée qu'elle n'achevait pas : — « De profaner le sexe de leur mère. » Peu de jours après. Aimée quitta la maison pour se marier.

A la bonne Aimée succéda une jeune fille, peut-être meilleure encore, nommée Tienvette, native d'Avallon. Le sexe n'est pas joli aux environs de l'ancienne capitale des Antissiodores : toutes les filles du canton paraissent faites exprès pour servir sans danger des garnements capables de tout; mais si l'on monte plus haut, du côté du Morvand, qui commence à Percy-le-Sec, une lieue en deçà d'Avallon, les Bourguignonnes sont assez jolies. Tiennette était charmante...

Prévenue par Aimée, elle vint auprès de moi : — « Mon- « sieur Nicolas? Je suis tout étonnée de me voir dans « une maison oîi il y a tant d'hommes !... Mais Aimée vient « de me dire que vous étiez un bon et honnête garçon de « Sacy, qui n'est qu'à trois lieues d'Avallon; et de plus.

MON APPRENTISSAGE M^e PARANGON : J75 1-1733 '39

« appartenant à gens respectables et de bonne famille; « mais que si je pouvais avoir confiance en vous, c'était en « vous seul ; et sur le nom de votre père, qui est connu dans « mon pays, je l'y ai, Monsieur Nicolas; vous priant de « guider mon ignorance, dans tout ce qui ne sera pas de '« mon devoir de cuisinière, que je sais : car je suis aussi « d'honnêtes gens, me nommant Domine^, dont même un « de mes parents est avocat à Paris, ou procureur. Ainsi, je « vous prie en toute grâce de me préserver, à cause de ma \< simplicité naturelle : car si j'avais su que la maîtresse n'y » était pas, j'aurais difl'éré de venir. » je fus charmé de ce discours naïf, auquel je n'ai pas changé une syllabe. — u je « vous donnerai mes conseils, » lui répondis-je; « mais il « ne faut pas qu'il paraisse y avoir la moindre liaison entre « nous; on en jaserait, et cela vous ferait tort. » Tiennette était moins belle qu'Aimée; mais elle était plus jolie, plus jeune, plus délicate, et très naïve; elle était mise en demidemoiselle, avec cette grâce, cette propreté des Morvandaises. Aussi frappa-t-elle tout le monde beaucoup plus qu'Aimée : le maître, le prote, les compagnons, le domestique, tous prétendirent à son cœur, ou à la séduire. L'innocente Tiennette se trouva fort embarrassée! Elle était d'une si grande simplicité qu'elle n'osait presque se défendre contre M. Parangon, de peur de lui manquer de respect. Ce fut ce que je compris à ses discours. Heureusement la présence de Manon, que le maître courtisait essentiellement, et qui prit de la jalousie, préserva Tiennette dans ces commencements. Le danger fut néanmoins effrayant en certaine occasion.

Un dimanche, que M. Parangon avait exprès éloigné tout le monde, excepté moi, dans la vue de triompher de Tiennette, il la pressa si brutalement, que la pauvre enfant désolée se jeta en pleurs à ses genoux, en le priant d'épargner son honneur. 11 ne tenait pas grand compte de cette prière : il lui ordonna de se lever. Elle obéit par simplicité. 11 se j»^ta

sur elle. Alors la pauvre fille, renversée, se mit à crier avec effroi : — « Monsieur Nicolas! à mon secours! » J'y volai, croyant que c'était le feu. J'entrai brusquement, en poussant la porte avec violence, et prompt comme l'éclair, je me trouvai au fond delà chambre. Je fus pétrifié, en voyant le maître!... Mais lui. eff"ronté comme tous les vicieux endurcis, méprisant un jeune paysan timide, me dit avec un ton sévère : — « Vous êtes bien hardi d'entrer où je suis!... Retirez-vous! » J'eus, pendant environ une tierce, envie de le dévisager. Mais la timidité l'emporta, et j'aurais eu la faiblesse de laisser Tiennette à sa discrétion, si cette pauvre fille, profitant du moment de relâche, ne fût venue se jeter à moi... Une fois dehors de l'appartement, M. Parangon sentit bien qu'elle n'y reviendrait pas. 11 fit aussi réflexion, que je connaissais la famille de sa femme; il nous laissa, et il alla se divertir avec Manon la frotteuse.

Après son départ, je consolai Tiennette; je lui donnai de bons conseils, qui fortifiaient ma propre vertu. Mais diverses raisons me retenaient : outre que Tiennette était servante, et en cette qualité, traitée avec aussi peu de ménagement qu'une esclave nègre par le maître et ses amis, elle m'avait fait un aveu. M. Parangon, avant d'employer une sorte de violence, avait cherché à l'amadouer; il lui avait cité l'exemple de Marie, qu'il allait faire épouser à Tourangeot, après, néanmoins, que celui-ci aurait appris la presse. Il avait ajouté : «J'ai ici précisément ce qu'il te faut; c'est Nicolas. Cela est « simple, bonasse; jeté le ferai épouser^ si je suis content « de toi. Ne t'embarrasse pas des moyens ; je sais comment « m'y prendre. Ainsi, ton honneur ne risquera rien. »... Une pareille découverte me fit frémir. Je dis à Tiennette que cette promesse ne devait pas la rassurer. — « Ho ! je le crois bien I » dit la jeune fille, naïve et non sotte, « puisque je vous la « confie ! Il me l'a bien défendu ! Mais je ne veux rien vous « cacher. Je vous aimerais bien. Monsieur Nicolas : mais je

MON APPRENTISSAGE M^e PARANGON : 1751-1753 I4I

« ne suîs pas une bête, et je sens de reste que vous êtes « jeune et sans état; que vous avez des parents, et un cta- « blissement en vue ; et puis, je ne voudrais pas épouser, <k servante, un joli garçon comme vous; et moins encore « après une vilenie. Et si je suis en service, c'est qu'il le « faut, pour éviter ce que je n'ai pas voulu, un mariage qui «me déplaisait; et j'ai quitté de chez nous en brouille. — s< Avez-vous un amant ? — Mon Dieu, oui i mais je n'ai pas « voulu lui parler seulement quand j'ai eu pris mon parti. *> Cet aveu d'un amant me rassura; car Tiennette me paraissait alors dangereuse. Je la quittai, pour aller me remettre à ma traduction de Térence.

11 y avait une heure que j'étais tranquille, à la place du prote, où je travaillais, soit à ma traduction, soit à mes vers, lorsque j'entendis Tiennette faire le lit du prote, dont la chambre tenait à l'imprimerie. Elle chantait. Au bout de quelques minutes, je l'entendis crier, d'une voix étouffée : — « A moil à moil... » Je crus que c'était encore notre redoutable satyre : mais je m'indignai; j'y courus. C'était le prote, grand garçon robuste, alors amoureux d'une demoiselle Huof, grosse rebondie, qui correspondait à la masse de son amant. Bourgoin venait de goûter, et il ne se doutait pas qu'à pareille heure, et par le plus beau temps, je me tinsse renfermé dans le laboratoire. Ma vue le déconcerta; il fit semblant de rire, en me faisant un signe de discrétion... Ce fut après son départ, que m'arriva la chose la plus singulière! car je doute que jamais pareille offre ait été faite à personne; et quant à moi-même, le trait a été unique dans ma vie.

Tiennette, après avoir réparé son désordre, et avant d'achever le lit, vint auprès de moi, où je travaillais; elle était encore tremblante. — « Que je vous ai d'obligations ! » me dit-elle, en me pressant les mains ; « ho ! Monsieur Nico- « las! vous êtes mon bon ange!... » Elle se tut et pleura. Je la consolai. Jamais fille ne fut plus intéressante... Un instant

après, elle se jeta dans mes bras, suffoquée de sanglots. Je crus que la pauvre fille avait succombé dans l'une des deux attaques et j'en fus très peiné! — « Ma chère Tiennette! » lui dis-je dans cette idée, *< je sens que c'est un grand « malheur, si vous avez perdu... Mais enfin, ce n'est pas par « libertinage : consolez-vous!... — Ha! Monsieur Nicolas! « ils ont eu soin de m'expliquer ce qu'ils voulaient de moi, « surtout M. Parangon, qui voulait que je lui aide, et ils ne \< l'ont pas eu... Ho ! je mourrais de douleur, si votre vilain « bourgeois (comme on l'appelle), ou ce gros prote « moitié roux, ou quelqu'autre des ouvriers, tous libertins, « ou cet écrouelleux de Tourangeot, qui se donne aussi « des airs, venaient à me le prendre... Mais, pourtant, je «vois bien que je ne pourrai jamais garder mon pucelage (i), « ni dans cette maison, ni ailleurs; car j'ai été attaquée par- « tout. Puis donc que je ne le peux conserver... » (elle cacha son visage dans ma poitrine), « je vous le donne. . . Prenez-le- « moi; j'y consens... du moins, celui qui l'aura sera un sage « et honnête garçon, devant qui je n'aurai pas à rougir. Et « quand je ne l'aurai plus, ils me laisseront tranquille; car je « leur répondrai, quand ils viendront me dire : \i Tiennette, « il faut que jeté prenne ton pucelage. — Allez le chercher; « car je ne l'ai plus!... »Oui, Monsieur Nicolas, il faut me le « prendre, afin que je ne meure pas de douleur, si un autre « venait à me l'ôter. »

Je l'avouerai ; je ne sus que penser I 11 me vint un moment dans l'idée que Tiennette était amoureuse et fine; qu'elle avait succombé; qu'elle me voulait mettre sa grossesse sur

(i) Ce mot ne doit pas surprendre dans la bouche de Tiennette; les Morvandaises les plus sages nomment tout par son nom. On cite dans le pays le trait suivant : Une troupe de vendangeurs était couchée dans un chaffaud. Un amoureux prit les plus grandes libertés sur le corps de sa maîtresse, qui, s'éveillant, s'écria : — « Qui farfouille donc perinlai su' moun « c I? — Ç'ôt moi, Beurgite. — Ha! se ç'ôt toi, Georgeot, farfouille, far- « fouille. B (iVo/^ de Restif)

EDMOND CURIKUX

— M. ParariffOH voulant prendre Manon dans ses bras. La jeune personne ayant entendu quelque chose du côté de la porte s'at-ance effrayée, comme pour y i>oir. On aperçoit Edmond qui regardait curieusement et qui se relire.

(7* Enlumpe de Dincl pour Le Paysan et la Paysanne perverlis.)

la

le corps, en me trompant; je pensai même que cette idée lui venait de M. Parangon, ou du prote, ou du Comtois Degout, qui la pourchassait comme les autres; mais je n'eus pas longtemps cette injurieuse idée, — *< Tiennette, »lui dis-je, « ce « que vous me proposez me flatte ; mais c'est un péché mor- « tel. Restez sage, et je vous donnerai les moyens de l'être, « en ne sortant jamais, les fêtes et dimanches, afin d'aller à « votre secours, dès que vous m'appellerez. Ne montez ja- M mais chez M. Parangon, sans M"« Manon. Quand vous vien- »< drez faire le lit du prote, soyez bien sûre qu'il est sorti, et « fermez au verrou la porte de l'escalier. Dans la semaine, « ne quittez jamais M"^ Manon. — Ho! la belle défense que « celle-là ! » s'écria Tiennette. « Je rougirais de honte de ré- « péter ce qu'elle disait hier de moi à table devant trois « hommes! — En attendant Madame Parangon, vous n'avez « que ce moyen ; Manon vous préservera, je vous en réponds. « — Ça se pourra! car c'est son vilain intérêt. Elle ne se fait « pas prier, pour faire la volonté de M. Parangon, je vous en «assure!... Vous croyez donc que je pourrai me préserver «comme ça. Monsieur Nicolas? — Je vous en réponds, si « vous prenez [les précautions que je vous indique. » Tiennette était dans l'extase en m'écoutant, sa jolie bouche entr'ouverte : — « Ho! » me dit-elle enfin, «Jje vois à pré- « sent que je vous ai une double obligation, et que celle de « ne pas avoir accepté mon pucelage est la plus grande, car « c'était par désespoir que je vous l'offrais... Ho! je méfie « encore plus à vous... Mais, c'est que c'était pour être tran- « quille... M. Thibaut sera bien content que vous m'ayez « préservée; car je lui dirai bien que, sans vous, il n'aurait « pas eu la goutte-vierge... » Je vis alors toute son innocence. « — Comment, tranquille?... Vous croyez qu'après avoir « donné votre... fleur, vous auriez été tranquille? — Us m'au- « raient laissée en repos, puisqu'ils ne veulent que cela ! — « O ma chère enfant 1 que vous êtes simple!... si vous aviez

MON APPRENTISSAGE — Mme PARANGON : I75I-I753 145

« succombé une fois avec un, il le dirait aux autres, en se « moquant de vous, et tous voudraient vous avoir à leur « tour; vous feriez comme ces pauvres malheureuses, dont « vous avez peut-être entendu parler, qui sont à tout un cha- « cun... » Tiennette pâlit; elle fut prête à tomber en faiblesse, -r- « De la raison ! » repris-je, « avec un autre que « moi, tout cela tournerait contre vous, et on vous... désho- « noierait. Ne vous fiez à personne, comme vous venez de « faire à moi ; car rien que depuis que vous êtes ici, vous se- « riez déjà flambée... » Je voyais qu'il fallait parler clair à cette jeune fille, dont je ne suspectais plus la sincérité. Elle ne pouvait se résoudre à me quitter, tant elle était effrayée. Il fallut que j'allasse travailler dans la salle, afin qu'elle pût être entendue, si on l'attaquait dans sa cuisine. Cette conduite, en me pénétrant d'estime, acheva de me faire connaître Tiennette, et fortifia ma propre vertu...

Saint Loup, évêque de Troyes, et l'ami de saint Germain d'Auxerre, est le premier de Septembre; c'est la fête d'une paroisse de cette dernière, ville, voisine de l'abbaye de Saint- Germain, dont elle dépend, et d'un village qui est à une lieue vers l'orient, sur la rive méridionale de l'Yonne, qu'on appelle Saint-Loup-en-Vaux (i). Le beau dimanche de cette fête, il y a un apport (2) à Vaux, où court toute la ville, les citadins se faisant un devoir d'entretenir l'amitié avec le compagnon de leur plus grand saint. Boudard et Tourangeot me firent un si beau récit de cet apport, qu'ils me déterminèrent à m'y rendre avec eux. Heureusement! je n'avais plus Tiennette à garder! Nous partîmes après le dîner, ayant chacun notre pièce de douze sous à dépenser. Arrives à Vaux,

(i) Vaux est à 6 kilomètres d'Auxerre. J, G.-C.

(2) apport, terme employé autrefois dans certaines contrées pour désigner les fêtes patronales, ou communales, autrement dit les vogues, foires. Le terme est même resté comme désignation d'origine dans certains quartiers : il est bien peu de ville qui n'ait, aujourd'hui encore, un apport Saint-Jean. J. G.-C.

nous y vîmes ces Messieurs (c'est le nom par lequel on désigne les compagnons, chez les maîtres imprimeurs), qui voulurent nous régaler, à cause de Tourangeot. qu'ils considéraient, sa fonction à leur égard étant de donner le papier, de l'étendre après l'impression, etc. 11 pouvait ainsi les obliger souvent, leur éviter des pertes de temps, et couvrir beaucoup de fautes ! Mais, d'un commun accord, nous les remerciâmes, et nous tâchâmes de les éviter, pour être libres entre nous. Ce fut la première idée avouée par le bon sens, que je vis adopter à Boudard. Nous avions commandé un filet de porc pour notre goûter; on nous avait servi une pinte de vin de deux sous, et nous attendions notre bonne chère, lorsque nous aperçûmes un groupe de vignerons et de vigneronnes, qui dansaient aux chansons. Nous y courûmes. Aimée, la cuisinière, mariée à Châtelain le tonnelier, dans la même semaine, était du rond ( i), ainsi que son mari. Nous voilà en pays de connaissance. Aimée m'aperçoit; elle vient me prendre la main, et m'entraîne au milieu du rond. J'y trouvai une jeune vigneronne, qui me tournait le dos; c'était la taille, la forme d'habits, l'étoffe même de Jeannette! Je tressaille! — « Dieu ! si c'était elle... .»>Je m'avance en tremblant, pour la voir au visage... Ce n'était pas Jeannette; mais c'était une seconde elle-même; c'était Edmée Servigné !... La. douceur, l'innocence, une angélique naïveté, des couleurs rosées naturellement fondues avec une éblouissante blancheur, de beaux yeux noirs, sous deux sourcils d'ébène et bien arqués; une bouche mignonne, qu'un sourire mignard rendait voluptueuse; une taille parfaite; une jambe admirable; un joli pied, chaussé avec le même goût que Jeannette, ou Marguerite; telle était la jeune fille qui m'avait fait tressaillir, en la croyant M"* Rousseau ; mais mon cœur battit de désir, en

(l) Terme ancien, encore en usage dans certaines centrées : il sert à qualifier les ;;en$ du inéinc groupe, du même clan, de la même société de bons ei francs lurons, de la même chaîyu de danst. J. G.-C.

MON APPRENTISSAGE — Mme PARANGON : I75>-I753 147

voyant Edmée Servigné.Je m'approchai d'elle timidement, et d'un air si différent de Tourangeot, qu'elle vit bien que j'étais d'une autre espèce. Cependant elle m'évitait en rougissant. Aimée Châtelain remarqua mon empressement pour .la jolie Servigné; elle parla tout bas à Catherine, sœur aînée de la jolie brune; c'était une grosse réjouie très appétissante, une de ces figures qui portent avec elles l'annonce de la franchise, de la gaîté bruyante et de la bonté du cœur, unies à l'honnêteté. Je ne la connaissais pas encore; elle me prévint delà politesse; j'y fis peu d'attention, j'estimais beaucoup les femmes de son genre de beauté, mais elles ne m'inspiraient rien. Je ne m'occupais que dEdmée jusqu'au moment où ma bonne amie Châtelain vint me dire à l'oreille : « Mais « faites donc politesse à la sœur ainée qui vous a déjà parlé « deux ou trois fois ! >» A ce mot, je rougis de ma grossièreté ; je m'approchai de Catherine, et au premier mot qu'elle me dit, je m'empressai de lui marquer des égards. Elle me toucha sur l'épaule, en souriant avec grâce (je lui en trouvais, depuis que je voyais en elle la sœur d'Edmée), et me dit fort bas : « Gageons que c'est parce qu'on vient de vous dire deux « mots, que vous êtes plus poli ? — Ha ! Mademoiselle Cathe- « rine, c'est aussi pour vous! — Bon; aussi empêche aussi « bien de mentir que peut-être. Mais on vient de me dire bien «du bien de vous! Et je ne le croirais pas si vite, si ce « n'était M'"' Châtelain la tonnelière; mais d'elle, je crois « tout, vu que je sais qu'elle n'est pas menteuse ; car quand « son mari lui faisait l'amour, elle ne me cachait rien ! — Ha ! «c'est une excellente fille ! » m'écriai-je, — « Dites donc «femme!... Si, comme je n'en doute pas, vous êtes tout ce « que m'a dit M"" Châtelain, vous ne serez pas mal vu de « mon père, de son fils, ni de ses deux filles. » Elle me prit la main en achevant ces mots, et me mena auprès de son frère, à qui elle dit : — « Servigné, tu ne connais pas ce . « monsieur-là? — Non, ma sœur, je n'ai pas tant d'honneur.

ms

« — Et toi ma sœur? » dit-elle à l'épouse de son frère. — « Ni moi non plus, ma sœur Cataud. — Hé ben, c'est « M. Nicolas, de qui nous a tant parlé M"» Châtelain, le jour « de sa noce, et depuis. — Ha! Monsieur! » me dit Servigné, « j'ai l'honneur de vous saluer, et de vous dire l'es- « timeque nous faisons de vous, et même mon père, qui est «un honnête homme craignant Dieu. » La connaissance faite, Catherine, qui me tenait la main, me mena dans le rond, qui se formait pour danser. J'étais tout surpris! il fallait que M""* Châtelain eût dit beaucoup de bien de moi! J'ai su, depuis, que le plus beau trait qu'elle eût cité, au jugement de Catherine, et celui qui lui aurait fait m'offrir sa sœur en mariage, si elle avait osé, c'était d'avoir averti Aimée la cuisinière, lorsqu'elle dormait dans une attitude indécente, exposée aux regards libertins des hommes par Manon la Parisienne... A ce trait, raconté devant son père, sa sœur, son frère et sa belle-sœur, Catherine avait dit : « En « voilà assez ; je me confierais à ce garçon-là toute nue, « sans crainte, dans la nuit comme dans le jour; et ma sœur « Edmée aussi; c'est un brave garçon! » La bonne Catherine me plaça entre elle et sa sœur : « Donne la main à M. Nico- « las, Edmée, » lui dit-elle. Mon nom fit rougir la belle brune; elle me donna timidement la main, et nous dansâmes aux chansons. On connaît les rondes; c'est un genre assez libre; mais les doubles sens sont dits par nos Bourguignonnes avec tant d'innocence, que personne n'y fait attention. Voici quelle fut la ronde que nous dansâmes la première ;

II était un bon homme, Qui vendait des navets ;

* Il les vendait si gros,

* Si longs et si bien faits!

Ç'sont des navets,

Ç'sont des navets au sucre !

* Il les vendait si gros, etc, Qu'il y vint une femme.

Qui les lui marchandait.

Ç'sont des navets, etc.

Qu'il y vint une femme, etc. >

* Elle prit le plus gros, etc.

* Le mit dans son corset, Ç'sont des navets, etc.

* Elle prit le plus gros,

* Le mit dans son corset :

Le corset était large,

* Le navet descendait Ç'sont des navets, etc.

* Le corset était large,

* Le navet descendait :

En son chemin rencontre

* Un petit cabinet.

Ç'sont des navets, etc.

* En son chemin rencontre

* Un petit cabinet ;

Il en poussa la porte.

Et leva son bonnet.

Ç'sont des navets, etc.

Il en poussa la porte, Et leva son bonnet :

Ho ! quand il fut entré, Dame ! comme il allait!

Ç'sont des navets, etc.

Ho ! quand il fut entré, Dame! comme il allait !

De chambre en antichambr',

* Partout il fourgonnait.

Ç'sont des navets, etc.

* De chambre en antichambr'

* Partout il fourgonnait. Passant par la cuisin',

* Renversa le brouet.

Ç'sont des navets, etc.

* Passant par la cuisin',

* Renversa le brouet.

Le cuisinier lui dèt :

— Monsieu', qu'avez-vous faiti

Ç'sont des navets, etc.

Le cuisinier lui dèt :

— Monsieu', qu'avez-vous fait?

* Vous renversez la sauç'

* Dans ce beau cabinet I Ç'sont des navets^ etc.

* Vous renversez la sauç'

* Dans ce beau cabinet 1

— Ami, c'est mon usag',

* Et je vous dis tout net :

Ç'sont des navets, etc.

Toute la compagnie chanta naïvement cette ronde, sans y entendre finesse, Châtelain était le coryphée. Mais j'observai qu'Edmée se tut à tous les vers marqués par une étoile*, encore qu'elle ne les comprit pas ; il semblait que certains mots fussent trop gros pour sa bouche mignonne.

Après la danse, Boudard, naturellement froid pour les

1^0 MONSIEUR NI v-OLAS

femmes, et qui n'avait quitté qu'un moment les apprêts de notre collation, vint nous avertir. Nous avions faim : nousy courûmes, emmenant avec nous M. et M'"'= Châtelain, Edmée, sa sœur, son frère et sa belle-sœur. Il fut bien difficile d'avoir Edmée! Elle ne se rendit qu'à ce mot de sa sœur : « — Hé ! « mon Dieu Seigneur ! Edmée, quand tu ne ferais pas tant la « mijaurée, ça n'en s'rait qu'mieux! et Monsieu' Nicolas ne « te veut pas manger! v Les yeux de la timide beauté se fixèrent sur la terre; elle me laissa prendre sa main tremblante, en disant seulement : — « Mon père doit venir, et je le vou- « lais attendre sur le chemin. » Elle vint s'asseoir, non sans faire encore quelques petites façons : elle ne voulait pas se mettre à côté de moi sur le gazon; elle s'éloignait; mais effrayée des regards libertins du Tartare Tourangeot, de l'air décidé de Boudard, du ton goguenard de Châtelain, et la place entre son frère et sa belle-sœur étant prise par Catherine, elle fut obligée de revenir entre Aimée Châtelain et moi. Elle restait encore debout, lorsque Châtelain, passant le bras par derrière sa femme, prit le bas de la jupe de la jolie Servigné, qu'il tira, en lui disant : « — Hé! morbleu! « asseyez- vous donc 1 » Ce geste alarmant fit qu'Edmée s'assit plus vite que l'éclair. « Vous ne sauriez être mieux, pour « une petite scrupuleuse comme vous, » ajouta-t-il.

Boudard découpait. La vue d'Edmée sembla fondre la glace de ce cœur froid ; il était plus poli, plus décent : l'amour nous rappelle à la bonne éducation ; Tourangeot, au contraire, Tartare sans principes, étincelait de libertinage... Mais il avait sa Marie (quoiqu'elle ne fût pas présente), et je ne le craignais pas plus que Boudard pour rival. Je servis. Je commençai par Edmée, mais d'un air d'indifférence et comme étant ma voisine; ensuite, je présentai l'assiette à sa sœur, puis, à sa belle-sœur; Tourangeot servit M""' Châtelain, son mari et Servigné ; Boudard versa une ronde, avec cette gaieté franche des Bourguignons, quand ils régalent,

MON An-RKNTISSAOB — M""' PARANGON : I75I-I7S3 I5I

même des inconnus, et nous mangeâmes. Nous n'avions que trois gobelets d'étain ; je les disposai de façon que nous ne fussions pas obligé de boire avec Tourangeot, ni Boudard, qui passait alors pour être attaqué du poumon. Aimée Châtelain s'empara de notre gobelet, et je bus toujours après Edmée Servigné, qui mêlait soii vin aux trois quarts de l'eau du ruisseau sur les bords duquel nous goûtions. J'en fis autant; et M""' Châtelain se penchant derrière moi, dit à Edmée : « — C'est son usage. >< Et elle l'embrassa... Que ce moment fut délicieux? Edmée baissait les yeux; mais je crus entrevoir qu'elle était flattée d'être auprès de moi. je ne lui disais que des choses sensées, décentes, agréables, Tourangeot, au contraire, se permettait des propos grenadiers en parlant à M""" Châtelain, sous prétexte qu'elle était femme. On achevait de goûter, Catherine, ainsi que M""* Châtelain, proposèrent de jouer au Cnrê, sorte de Gage trouvé que tout le monde connaît. Chacun s'y amusait. M""-' Châtelain, pour retirer son unique gage, devait chanter : — « Que « chanterai-je, mon homme? — dit-elle à son mari. — *<Tout *< ce que tu voudras, ma femme, pourvu qu'elle ne soit pas « trop ancienne... Dis-nous :

Quel sombre humeur!

« — Ho! non! c'est une chanson de moine, et je ne les « aime pas. — Dis-nous :

Mon premier époux était hrun.

« — Fi donc! je n'aurai jamais que toi... « — Dis donc ce que tu voudras... Tiens!

Quel désespoir!

Père, priez pour la sœur Luce!

Dans quel état vous m'allez voir!

153 MONSIEUR S' ICOLAS

Hier au soir, Voulant attraper une puce,

J'aperçus... un... en... droit... tout.

Aimée Châtelain eut beaucoup de peine à fermer la bouche de son mari, en lui disant : « — Non, non, pas cela ! — Ha ! « pour celle-ci, je la veux; tu la diras, ou je me fâche! — « Quoi c'est, mon l'homme! — Le Joli Chose. — Ha ! mon « l'ami (i) ! — Ou je me fâche ! — Allons, allons; mais c'est « pour te complaire :

Qu'un conquérant, fier d'embrasser le monde, Brave les dieux de la terre et de l'onde. 11 me suffit, pour combler mon espoir, D'avoir un joli Chose

De satin rose,

Bordé de noir.

Qu'un érudit, dans sa bibliothèque, Reste collé sur Platon, sur Sénèque, Moi, je fais mieux : je mets tout mon savoir A bien connaître un Chose, etc.

Qu'un financier, dans son palais immense, Bâille en faisant le malheur de la France, Moi, plus heureux, j'ai pour étroit manoit Un joli petit Chose, etc.

Le Père Adam, qui commença le Monde, En qui gisait la science profonde.

Tout le premier déposa son savoir Au fond d'un joli Chose, etc.

(i) Façon de parler, populaire, qui se retrouve souvent dans l'argot des halles de Vadé. J. G.-C.

Plaideuse aimable, auprès d'un juge austère, Si vous voulez avancer votre affaire, Le moyen sûr, c'est de faire entrevoir Un joli petit Chose, etc

Un magistrat, c'est notre usage en France, Sous la beauté voit toujours l'innocence, Et rarement se refuse au pouvoir D'un joli petit Chose, etc.

L'heureux mortel que tout le monde envie, Est-ce un monarque aux lois de qui tout plie? Non, mon Iris, c'est celui qui peut voir Ton joli petit Chose, etc.

Je plains le sort du malheureux Narcisse ; Trop de beauté pour lui fut un supplice. Jeune blondin, s'il vous faut un miroir. Mirez-vous dans un Chose, etc.

Si, par hasard, la bordure était blonde, Comme on en voit beaucoup de par le monde, N'hésitez pas, car ils font leur devoir Tout aussi bien qu'un Chose, etc.

Petits abbés, femmes vives et belles.

Qui demandez toujours chansons nouvelles, Chantez la mienne, elle est d'hier au soir, Faite à côté d'un Chose, etc.

Loin de priser les dons de la fortune. Leur vain éclat m'ennuie et m'importune; Pour tout trésor, je ne veux rien avoir Qu'un joli petit Chose, etc.

« — Ha ! qu'elle est bonne! » s'écria Boudard. — Moi, je « n'y ai rien compris 1 » s'écria Tourangeot ; « et si, c'est

«( la seconde fois que je l'entends. — Ni d'autres non plus, » dit Catherine en regardant sa sœur. — « Elle vient de « M"® Manon de Paris, » dit la chanteuse, *< qui a dit qu'elle « était toute nouvelle, et qui l'a chantée à table, un soir, « devant des dames respectables. »

Le lendemain de cette partie, Châtelain fut redemandé à Joigny pour y travailler. 11 y mena sa femme, qui ne fut pas fâchée de quitter une ville où elle était connue, à cause de son état. Et moi, j'ignorai la demeure d'Edmée, de cette nouvelle Jeannette, aussi belle que la première, mais que je connaissais beaucoup plus en un jour, que l'autre en quatre années.

Le 22 novembre, jour de ma naissance, et le complément de ma dix-septième année, arriva enfin de Paris la maîtresse de la maison.

« Madame Parangon ! » Ce mot frappe encore mon oreille, j'étais à travailler; je fis comme tout le monde, je quittai, moi qui ne me dérangeais pour chose aucune, et je descendis, mais timidement, et derrière les autres. Je la cherchai des yeux à cause de la foule des ouvriers. Tiennette était avec elle. Quoique devenu un peu plus difficile à la ville pour la beauté, je la trouvai la plus charmante personne que j'eusse vue de ma vie ; elle l'emportait même sur Jeannette, sur la belle et touchante Edmée. Elle faisait attention à tout le monde. Elle salua chacun des ouvriers. Mon tour vint, quoiqu'elle ne me vit pas. « Le nouvel élève? » dit-elle à son mari. — « Je vais l'appeJer, » dit le prote, « car... » Il m'aperçut, et me fit avancer. — « Le voilà, » dit M. Parangon. « Il fera quelque chose. » — « Je le crois! » dit le prote. Je saluai : — « Madame, j'ai l'honneur de vous « féliciter sur votre heureux retour dans votre maison. » Et je m'éclipsai derrière les autres. — « Bien obligée, Mon- « sieur Nicolas... Mais où est-il donc? — Il se cache, » dit ironiquement le louche Degout; le mérite est modeste. —

MON Arr-RENTissAGE — M""» PARANGON : 175 1-1753 I 55

Tiennette me salua, et je me mis à l'écart avec elle. — « Madame vous connaît déjà. Je n'étais pas bien, où votre « convulsionnaire m'avait mise ; mais on m'a menée à « Paris, et j'en ai profité pour aller trouver Madame, qui « m'a reprise... Je ne risque plus rien, à présent. »

Tout le voisinage se succéda, pour adorer Madame Parangon, dès qu'on la sut arrivée. Je vis avec une admiration de joie, et presque d'orgueil, combien elle était aimée...

Représentez-vous une grande femme (i), admirablement proportionnée, sur le visage de laquelle on voyait également fondus la beauté, la noblesse, et ce joli, si piquant, des Françaises, qui tempère la majesté; ayant une blancheur animée plutôt que des couleurs; des cheveux fins, cendrés et soyeux; les sourcils arqués, fournis, et paraissant noirs; un bel œil bleu qui, voilé par de longs cils, lui donnait cet air angélique et modeste, le plus grand charme de la beauté; un son de voix timide, doux, sonore, allant à l'àme ; la démarche voluptueuse et décente; une belle gorge, dont chaque demi-globe était presque horizontal avec ses épaules; la main douce, sans être potelée ; le bras parfait ; la jambe aussi bien que la plus belle jambe d'homme, et le pied le plus délicat, le mieux conformé, qui jamais ait porté une jolie femme...

Elle se mettait avec un goût exquis, toujours admiré : il semblait qu'elle donnât à la parure la plus simple, ce charme vainqueur de la ceinture de Vénus, auquel on ne pouvait résister ; elle aurait pu mettre à la mode l'étofTe la plus bizarre.

Telle était Colette, à son arrivée de Paris. J'étais resté à l'admirer, après l'écoulement de tout le monde, immobile, ne voyant, n'entendant qu'elle. Madame Parangon dit à

(i) Elle n'avait pas cinq pieds quatre pouces; mais son air noble, et sa tête admirablement portée, lui donnait l'apparence d'une grande taille, en lui laissant toutes les grâces de la moyenne. (Note dt KeiliJ.)

Tiennette, qui l'aidait à se déshabiller : « Ce que tu m'as dit « de mon jeune compatriote me fait beaucoup de plaisir ! Je « vois que c'est un sage garçon, plein d'honneur. — Ho! « Madame ! jamais il n'en fut d'aussi sage, d'aussi honnête! « — Je m'intéresse doublement à lui, comme élève de la « maison, et parce que mon père est l'ami du sien... Où « est-il? »Je revins à moi-même, à ces mots, et j'entrai. L'on crut que je venais de la boutique. « Monsieur Nicolas, » me dit la maîtresse, « approchez ! Vous êtes le fils d'un ami de « mon père; méritez d'être le nôtre... Mon mari est content « de vous ; le prote aussi ; cela me flatte ; vous n'en doute- « rez pas, quand vous saurez que c'est moi qui ait fait pro- « poser à vos parents de vous mettre en apprentissage ici... « J'ai su vos petites querelles avec vos frères ; peut-être « avez-vous bien des torts! Mais vous êtes jeune; et il faut, « je crois, que la jeunesse fasse quelques folies, pour être « sage ensuite plus sûrement.., » En parlant ainsi, elle souriait, et cherchait quelque chose... En achevant ces mots, elle trouva une montre d'argent, qu'elle me donna en me disant : « Un bon travailleur comme vous sera bien aise de « savoir l'heure : tenez. » Je ne savais que devenir! Une montre à moi!... J'étais ivre de joie, et du présent, et surtout de le tenir de Madame Parangon! Quelle gloire pour moi! quel plaisir pour mes parents !... Mes remerciements se sentirent de ma vive émotion; ils furent si extravagants, si peu suivis, qu'ils firent sourire Colette. Tiennette achevait de la déshabiller; elle était en corset, en simple jupe; je l'admirais; je dévorais tous ses charmes ; mais d'un air de naïveté, d'innocence, qui n'était cependant que dans mon air; mes sens bouillonnaient. Dans un moment où Tiennette était occupée à ranger quelque chose. Colette me donna sa respectueuse à poser sur ses autres habits; je me cachai, pour la baiser; mais Tiennette me vit... Je m'aperçus enfm, de moi-même, qu'il convenait que je me retirasse.

MON AlTKtNTISSAGE — M">e FAKANGON : '751-1753 '57

Depuisle retour de MadameParangon, j'étais vu des ouvriers sous un jour absolument différent : je fus considéré comme le fils de l'ami de son père ; on ne me tutoya plus ; on mit le Monsieur avant mon nom. j'étais émerveillé 1 — « Ha ! » pensai-je, « cette adorable femme a, sur tout ce qui la con- • naît, le même pouvoir que sur mon cœur! » Lorsque je tirai ma montre pour la première fois, et que je la mis dans le cassetin (i)aux o graves, pour régler mes pages à l'heure, tous les ouvriers vinrent la voir. « Voilà une jolie montre! « D'où l'avez-vous eue ? » Tourangeot, qui remplissait en ce moment sa fonction de donner le papier, répondit pour moi que Madame me l'avait apportée. — « Madame \ » ce mot fut en même temps prononcé par toutes les bouches. — « Je « vous félicite, Monsieur Nicolas! me dit le prote; « Vojs « savez que je vous ai toujours rendu justice? — Je sais, « Monsieur Bourgoin, que vous avez toujours eu beaucoup « d'indulgence pour moi. — Voilà répondre! » s'écria ce bon garçon. Bourgoin, le moins corrompu de la bande, vint m'embrasser, la larme à l'œil : — « Madame Parangon vous « connaît mieux que nous! Il mange à présent à table, » ditil aux compagnons, — « Que ne se faisait-il connaître? » s'écria Tresignies, qui, deux jours auparavant, m'avait donné un coup de pied pour n'avoir pas deviné qu'il fallait remplir d'eau la jatte placée devant sa presse. — « Hé ! » lui répondit le prote, « n'avez-vous pas vu, à sa science, à son hon- « nêteté, et à son silence sur certains procédés, ce qu'il pou- « vait être ? » Yeury, ce Normand qui avait épousé une cousine de M. Parangon, dit alors : — « Pour moi, j'ai bien vu. « quand Monsieur Nicolas paya son droit de tablier, le joui « de son brevet, que c'était un jeune homme de famille. « Avez-vous remarqué qu'il n'a bu qu'un petit coup, et « qu'après nous avoir salués, il est disparu?... Me voilà

(l) Compartiment de la casse destiné à une lettre de l'alphabet.

« considéré, pensai-je. non par mon mérite, qui n'a pas « fait grande sensation; mais par le respect qu'inspirent sa- « beauté, sa bonté, toutes les qualités et les vertus réunies « dans une femme... à qui je ne puis donner de titre : elle « est au-dessus de tous les termes ! »

En voyant Madame Paragon, je l'adorai : si j'avais connu Colette la première, au développement parfait de m.on cœur, au lieu de Jeannette Rousseau, c'est Colette C*' que j'aurais seule adorée. Mais ne l'ayant qu'entrevue, et toujours trop loin de moi, pour ne m'en rapprocher que lorsque j'avais déjà le cœur effleuré, non seulement par l'amour, mais par la jouissance, et surtout par les vices de la ville, Colette, ma divinité, fut adorée moins purement ; le désir se mêla au sentiment de la tendresse ; je vis plus ses charmes que ses vertus, parce que mon cœur ne désira pas toujours que le sien lût pur : au lieu que j'avais toujours désiré à Jeannette autant de vertu que d'amour.

Je commençai par être jaloux contre M. Parangon; il me sembla qu'il était indigne d'un bonheur qu'il ne sentait pas comme je l'aurais senti. Dans tous les romans que je lus, ou relus, je vis Colette ; c'est elle qui en fut l'estampe, et qui prêtait à l'héroïne un charme au-dessus de l'imagination ; Mon imagination me représentait sans cesse Colette dans les bras du vigoureux Parangon, qui jouissait de tous ses charmes (ma pensée était : profanait); mes sens s'allumaient, et leur effervescence offusquait les vertueux sentiments de mon cœur honnête, tendre, et plus sensible qu'on ne l'a communément avec un tempérament fougueux. Ces élans étaient quelquefois si orageux, lorsque je lisais une épreuve avec le maître, en présence de Colette, que j'étais obligé de quitter la lecture ; de sortir courbé, ne pouvant me tenir debout... Une colique presque toujours supposée, et dont j'avais eu des attaques dès ma première jeunesse, en jouant inutilement avec les filles, était mon excuse.., Ce qui me ras-

TIFNNFTTK AnilEVANT DK DÉSHA.BII.I.KR MADAME PARANGON (1751)

« Monsi.nr Nicolas a, me dit la maîtresse. « approchez! » Elle était en corset, en simple jupe : je fa,lmirats, je décorais tous ses cliarmes.

(Couiposilion intulito exoculéc sur los iloiiiiocs de Hcslif.)

ifiO MONSIEUR NICOLAS

surait, c'est que M. Parangon ne me paraissait pas éperdument aimé... Insensiblement, donc, je m'enflammais pour Colette, à un excès dangereux... Brûlé de désirs, je jetai un coup d'œll sur les objets environnants, qui pouvaient tempérer une ardeur devenue insupportable.

Ma conduite antécédente avec Tiennette me servait de frein auprès de cette jeune fille; mais nous avions pour voisines de très jolies personnes : à droite, les trois sœurs Baron, Madelon, Berdon et Manon (i); à gauche, cette jolie Prudhot, fille d'un épicier, dont il a déjà été question. Ma vigueur, ma jeunesse, ma constitution particulière, aidées des mœurs de la ville, ne me permettaient pas de voir journellement de près ces jeunes personnes, sans désirs. Mais d'un autre côté, j'étais retenu par ma timidité! J'étais d'ailleurs dans une mutabilité continuelle d'idées : en voyant mes voisines ou Tiennette, je les désirais ; mais dès que Madame Parangon venait à paraître, j'étais plutôt charmé que fâché des obstacles qui m'avaient retenu à l'égard des autres; je ne soupirais, je ne respirais plus que pour ma déesse. Avec quel plaisir j'exécutais ses moindres ordres !

Je revis souvent d'Arras; je l'aimai. Lui et Gaudet partagèrent mon cœur, comme amis; mais le premier avait le dessus et m'instruisait (2), le second, au contraire, me regardait comme son maître, son guide, son oracle. Malheureuse-

(1) Équivalents populaires de Madeleine, Berthe et Marie. Les deux de!niers sont peu usités de nos jours, sinon peut-être dans les campagnes, et bien peu de personnes se doutent que Manon Lescaut ait été de son vrai nom Marie Lescaut. (Note de icdition Lisieux.)

(2) On sait quelle considérable et pernicieuse influence exerça sur le jeune Restif le cordelier Gaudet d'Arras. Ce .nom est évidemment un pseudonyme ; Paul Lacroix semble croire que, sous le froc du cordelier, Restif a caché l'abbé Dulaurens, l'auteur du Compère €Matkieu, mais ce n'est là qu'une simple supposition ne reposant sur aucun document sérieux. Ce qui est certain, c'est que Gaudet d'Arras, que Restif montre, dans le Paysan perverti, comme le type des amis dont il faut se méfier, était un matérialiste, un athée et un dissipe. 1. G.-C.

MON APPRENTISSAGE — Mme PARANGON : 175 1- 1753 l6l

ment mcn intimité avec d'Arras amena insensiblement des confidences sur l'état de mon cœur : je parlai, mais sans les nommer ni les commettre, de M"" Prudhot, encore malade, et que je n'avais pas revue depuis notre joli entretien; de , Madelon; de Fanchette enfin; et peut-être lut-il dans mes regards, dans mon air, dans quelques mots involontairement échappés, mon amour pour une femme adorée. D'Arras m'écoutait attentivement; il vit l'innocence de mon cœur. Par un principe d'amitié mon confident entreprit de m'aguerrir. 11 me dit « qu'il fallait éviter un attachement « romanesque, qui ne pourrait que me rendre malheureux; « que l'unique moyen de ne pas être subjugué, anéanti par « les femmes, était de posséder celles que j'aimerais; « qu'alors je changerais de rôle, et que maître de mes sen- « timents, je m'élèverais au-dessus de l'efiervescence qu'ils « exciteraient, de l'ivresse qu'ils entretenaient, pour ne plus « dépendre des femmes, et les rendre dépendantes de moi; « que je les maîtriserais, et n'en serais que plus aimé. » Il me cita des exemples que nous avions alors sous les yeux dans la ville : entre autres, celui du beau Rutot, après lequel couraient toutes les filles du commun, et même des bourgeoises, parce qu'il avait l'air dédaigneux ; une seule. Xèrine Leguejix, le dédaignait à son tour, parce qu'il était rampant devant elle (Je ne pouvais douter de la vérité de cet exemple, ayant écrit plusieurs lettres à cette belle pour Rutot). D'Arras me cita ensuite frère Saint-Hermine, qui avait trente adoratrices, parce qu'il ne se souciait pas des femmes ; tandis que frère Boulanger, qui le valait bien, soupirait inutilement depuis trois mois pour une jeune laideron qui n'avait que sa taille et sa fraîcheur. Rose Lambelin.

— « Mais il faut te parler d'après mon expérience, » ajouta-til. « Si j'avais moins poursuivi les Guignères (i),

(i) Les demoiselles Guigner; il en sera question plus loin. J. G.-C.

j62 monsieur NICOLAS

« j'aurais eu l'une ou l'autre. Je me suis montré trop ardent, « et elles m'ont joué. J'ai (c'est une confidence que je te « fais) M"" Bourgoin, effrayée du péril auquel ses rigueurs « m'ont exposé. Je m'étais d'abord adressé à elle, et elle « m'avait généreusement précédé, pour me donner la clef, <« en exposant sa réputation; ta bonté nous sauva ce désa- « grément, et a fait bien plus encore! tu fus un ange sau- <t veur... J'ai tiré parti de mon imprudence, pour obtenir « une jouissance délicieuse! Elle esl jalouse, et la jalousie w est volupté, de la part d'une fille jeune et jolie; elle est <» aux aguets pour me voir passer; si je lève la tête, elle est \< comblée; je suis toujours reçu avec transport; et cela, « parce qu'on a vu que je n'étais pas disposé à faire le lan- « goureux, en mangeant mon pain à la fumée... Quant à toi, <» je te dirai ici, bien en particulier, que tu es plus heureux « que tu ne penses », (le dit-il exprès pour m'enhardir, où le savait-il? je l'ai toujours ignoré) « j'ai découvert, par « quelques mots échappés àManonBourgoin, que Madame Pau rangon n'est pas indifférente à ton égard, qu'elle t'évite <♦ souvent, malgré le plaisir qu'elle trouve à vos entretiens... « Ami! cela vaut mieux qu'une fille; il n'y a rien à risquer « pour les suites. Ose, si tu en trouves l'occasion; ose, je te « le répète, ose avec assurance,.. Peut-être au fond de son « âme, a-t-elle du dépit de ce que tu es si timide; une « femme, même la plus sage, aime au moins à se faire « honneur de sa perte. Une femme est toujours, ou glorieuse « de la défense, ou satisfaite de sa chute; donne-lui l'un de « ces plaisirs, ou tous les deux à la fois! Il est cruel, « inhumain, de tout refuser à une femme... aussi digne so qu'on lui prodigue tout... Quant aux filles, je ne crois pas « la jolie Baron une vestale; et comme il te faut un essai, je « commencerais par elle à sonder le terrain : si d'autres t'ont « précédé, te donneras-tu le ridicule de faire ta déesse « vénérée, du plastron de méprisables ribauds?... La petite

MON APPRENTISSAGE Mme PARANGON : 175 I -1753 '^3

« Prudhot, c'est autre chose: cela est sage; point de libertés I « mais le mariage, si comme je le crois, c'est un avantage « réel. Cependant tu es trop jeune pour te marier : qui sait « à quoi tu peux prétendre!... »

Les conseils que me donnait d'Arras, à l'égard des femmes, eurent pour véhicule les idées de fortune; je fus tenté de les suivre. Cependant ils ne me persuadaient pas. C'étaient ma passion, et la violence de mon tempérament, qui me forçaient à chercher les plaisirs de l'amour.

Je commençai donc à penser plus librement; le désir et la jouissance remplacèrent le sentiment de la tendresse, qui, jusqu'alors, avait dominé dans mon cœur. Madame Parangon possédait un charme auquel je n'ai jamais pu résister, un pied mignon ; et ce charme ne produit pas de la tendresse. Ajoutez que cet attrait était plus puissant en elle que chez toutes les autres femmes qui me plaisaient alors; la chaussure de Madame Parangon, faite à Paris, et avec ce goût parfait qu'y sait donner une jolie femme, avait cette élégance voluptueuse qui semble y communiquer l'âme et la vie. Tantôt Colette avait un soulier de droguet blanc uni, ou à fleurs d'argent; tantôt rose, à talon vert, ou vert à talon rose : son pied souple, loin de déformer sa chaussure, en augmentait la grâce et en rendait la forme plus provocante... Après le discours de Gaudet, dont je crus que les ouvrages de La Fontaine, Grécourt, Vergier, Boccace, confirmaient la vérité, je recherchai avidement la vue de tout ce qui pouvait exciter mes désirs. Auparavant, je les réprimais; je voulais, comme mon ami Deschamps l'aîné, cousin des demoiselles Baron, rester fidèle à celle qui serait un jour ma compagne : mais ces idées changèrent, après ma liaison avec d'Arras et Gaudet de Varzy. Le second était un garçon vigoureux, mais borné, à qui l'excès de sa force faisait continuellement tenir des discours licencieux, que leur grossièreté rendait incapables de séduire, quoiqu'ils remuassent les sens; l'autre

était un moine, ennemi de son état, qui dans ses discours et ses actions, outrait la liberté des gens du monde, de peur qu'on ne le soupçonnât de cagotisme, et la faisait ainsi dégénérer en licence.

Pour précipiter la catastrophe que je n'envisage qu'en tremblant, il arriva que Gaudet de Varzy, qui me regardait comme un être fort au-dessus de lui, crut ne pas manquer à la discrétion en me confiant qu'un dimanche matin, la belle Jacquette, femme de son procureur, s'était fait lacer par lui, en l'absence de son mari et de sa servante; que, lorsque sa taille mignonne fut pincée, que la pression du corset eut fait refluer une gorge d'albâtre, lui, Gaudet, brûlant, pétillant de désirs, dévorant de l'œil des charmes qu'il touchait presque, avait été tout prêt de la renverser, en lui disant : « Mourir, ou vous posséder! »

Le vigoureux Gaudet m'assura qu'il aurait exécuté une idée qui le faisait encore trembler, sans la chambrière qui rentra : — « Il était neuf heures « moins un quart, » « continua-t-il ; M™^ Minon passa une robe ; Marie la « chaussa; et elle sortit enfin pour aller à la messe. Marie, « qui allait la suivre, monta dans sa chambre au second, « pour achever une petite toilette. Ivre de volupté, je « monte sur ses pas; je la guette, et saisissant l'instant « d'une demi-nudité, je me jette sur elle, furieux de désirs. « Elle veut se défendre... — Je te poignarde, lui dis-je, « et moi ensuite... Cède! — Vous m'allez perdre! — Ne « crains rien ! — M'épouserez-vous? — Je t'épouse, mor- « bleu ! La fille se défendait encore : mais je Y épousai; ma « force, mon égarement la subjuguèrent, elle céda... Je la « retins plus d'une heure; j'étais insatiable. Je ne la quittai « qu'en entendant frapper à la porte de la rue, que j'avais « fermée avant de monter. C'était une servante d'à côté qui « demandait Marie. Tu la connais; c'est cette grosse fille « de bonne humeur, toujours riante, toujours fleurie, qui

MON APPRENTISSAGE — Mme PARANGON ; 175'- 1753 1 65

« demeure chez la jeune Annette Bourdeaux, et blonde « comme elle. Souvent elle me raillait (je le mérite; je « conviens que mon air et ma démarche ont quelque chose « de gauche). — Vous dormiez donc, là-haut? me dit-elle. — « Oui; les cousins m'ont mordu toute la nuit; je n'ai pas « fermé l'œil! — Pauvre garçon! il est si bon., que ces « cousins-là... seront damnés, déjà! — C'est bien vrai!... « Et comme Marie est dans sa chambre, je croyais qu'elle « descendrait. — Elle est dans sa chambre? — Oui. — « Par où? — Par ici. Je la poussai dans l'étude. Elle avançait, « en se moquant de moi. Quand nous avons été au fond, près « d'un canapé où M. Minon met asseoir les dames, quand il « lui en vient, je la fis trébucher aisément, parce que le « rideau étant tiré, il faisait obscur; je l'y retins si puis- « samment, qu'elle fut vaincue avant de bien savoir -si « elle était attaquée. Marie était partie, sans nous avoir « entendus, et elle avait fermé la porte à double tour. « Ne pouvant sortir, il a bien fallu rester. Nannette s'est « adoucie par la promesse d'être épousée à ma majorité... « Elle a cédé volontairement... En voilà deux! Si j'avais « su ce que je sais, il y a longtemps qu'elles auraient sauté « le pas!... Si tu voyais comme elles me recherchent! « comme elles sont douces!... Mais il a fallu que ma ^ro- « cureuse me mît hors des gonds... Hal si elle se fait encore « lacer!... »

Buisson, mort depuis lieutenant de vaisseau, m'avait parlé en passant, trois ou quatre fois qu'il m'avait rencontré, soit avec Gaudet d'Arras, soit avec Deschamps, son voisin. Il m'aborda, me voyant seul. — « Nicolas? » me dit-il, « veux- « tu que je te chante une chanson que j'ai composée hier « soir, et que je viens d'envoyer par notre Salauventre, à « cette jolie pensionnaire de Madame Hardouin, M"* Emilie « Laloge? » Je lui prêtai l'oreille, sans répondre, et il me chanta le couplet le plus infâme C[ue j'eusse entendu de ma

l66 MONSIEUR NICOLAS

vie (i). — « Il n'est pas possible, » lui dis-je, « que tu aies « envoyé un pareil couplet à une demoiselle aussi honnête, « aussi jolie, aussi délicate qu'Emilie? — Boni ça la fera rire « comme une folle... Et toi donc, quand tu as fait ces vers à « Joséphine Paintendre, où tu la compares à Macarée, je ne <i sais pourquoi, puisqu'elle ne passe pas pour avoir fait un « enfant de son frère?»

Ce fut «u sortir de la messe que je trouvai Gaudet, qui me raconta ce qu'il venait de faire avec les deux chambrières. Je l'écoutai sans l'interrompre. J'étais dans une méditation profonde, ému de tout ce que je voyais, de tout ce que j'entendais. Ce qui fit l'impression la plus dangereuse, ce ne fut pas le récit de la double expédition des chambrières; mais l'image naïvement présentée de M""* Minon, en corset, en jupon court, bien chaussée, la gorge bien rebondie. J'éprouvai un trouble inconcevable, qui me fit donner ce jour-là dans un égarement renouvelé de Marguerite, et d'autant plus à redouter, que les écarts solitaires de la jeunesse sont toujours ceux qui la perdent plus rapidement; Martial dit que

Faciunt prœcipitantque virtim.

(i)*!! faut, autant qu'il est possible, éviter de mettre des choses vagues, et qui ne peignent rien : voici le couplet de Buisson, écrit difiicilement : Y45S m'v45t2z, j2 r s2ns b32n, Ç' n'2st pis d5 y2nt q53 m'chit453il2 : Y45S m'v43t2r, J2 1' S2ns b32n, P45SS2Ï v4rt, çi vi3t d5 b32n- La sottise le dispute ici à la grossièreté (a). (Note de Fesiif.)

(•) Pour éviter encore pins le vague, donnons la clef de ce lébus : Y est pour v; v pour f; les chiffres l, 2, }, 4, 5, représentent les cinq voyelles a, e, i, o, n. — Ce qui produit, en caractères grecs [Grttcum tst, «on êgilur^ an moins par les Dames) :

ïou; (JL* (pouteÇ, le X' cyevç 6isv, S' v'eat Ttaç Su uevx xut ix'cOaToutXXe : ïouç pi'çouxeÇ, te X'ffevç êtsv, flouaffei; fOfx, aa. fan ù'j êiev.

i^Nott de l'Édition Liseux.)

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