EDMOND ET MADAME PARANGOW
— Edmond receruiiC tint- montre d'or de Madame Parangon qui est
à demi déshabillée et derrière lat/uelle est Tiennette.
(W Estampe de ISinet pour Le Paysan et lu Paysanne peiverlis.)
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En rentrant à la maison pour étudier, je vis Madame Parangon élégamment parée, chaussée en souliers roses à languettes, bordures et talons verts, attachés par une jolie rosette en brillants. Comme ils étaient neufs, ils la gênaient apparemment, ou bien, après avoir été à la grand'messe, où elle avait rendu le pain bénit, elle voulut les conserver; elle prit des mules vertes non moins provocantes, à talons et falbalas roses. Je restais immobile, la dévorant des yeux. Toinette mit les souliers de sa maîtresse sur une tablette, à côté de la porte; et toutes deux montèrent au premier, en me recommandant de rester jusqu'à leur retour. Emporté par la passion la plus fougueuse, idolâtre de Colette, je croyais la voir, la toucher, en palpant ce qui venait de la porter; mes lèvres pressèrent un de ces bijoux, tandis que l'autre, égarant la nature, et trompant son but sacré, remplaçait le sexe par excès d'exaltation... Les expressions plus claires se refusent... La chaleur qu'elle avait communiquée à l'insensible objet qu'elle avait touché subsistait encore, et y donnait une âme; un nuage de volupté couvrit mes yeux.
Calmé, j'écrivis dans un des instruments de mon bouillant écart : Je vous adore! en petits caractères, et je remis l'élégante chaussure à la place où je l'avais prise.
Tandis que je m'étais livré à cet égarement, je ne m'étais pas aperçu, malgré mon oreille alerte, qu'on était entré presque à côté de moi. La naïve Toinette m'avait vu ; mais ne comprenant rien à mon action, elle était doucement remontée avertir sa maîtresse. Madame Parangon, surprise, était descendue, et heureusement! n'était arrivée qu'au moment où j'écrivais. Un léger mouvement entendu me fit passer dans la cour. On lut pendant ce temps-là sans doute, car j'entrevis, en rentrant, le bas de la jupe de Toinette, et le dérangement de la chaussure était frappant... Cette bizarre et frénétique jouissance, le dirai-je? sembla m'aplanir la route qui conduisait à Colette elle-même... Je devins concentré, taciturne,
MON APPRENTISSAGE — Mme PARANGON '. 1 751-1753 1 69
sauvage, furieux de luxure ; mais l'unique objet de ma frénésie était Colette, adbuc virgo a nuïlo tacta viro. Je baisais avec transport, avec rage d'amour, tout ce qui l'avait touchée, et mes désirs n'en Jïagraient que davantage; surtout un jour que, me trouvant dans l'endroit où cette femme modeste ' faisait serrer le linge qu'elle quittait, je saisis avidement ce qui avait touché ses charmes, portant une bouche altérée de volupté sur son tour-de-gorge, sur... ce que j'imaginais vcla secretoria penetralium, avec un emportement... qu'on ne peut exprimer. Si, dans les accès de cette frénésie, je l'avais trouvée seule, j'aurais employé la violence...
Arrivé à mon petit bureau, au lieu de travailler, je m'occupai de Colette, et me trouvant plus hardi, loin de ses regards, je m'applaudis qu'elle eût vu le mot : Je vous adore!. . , — Elle le sait du moins ! pensai-je. Mais quand la sonnette avertit pour le dîner, ma timidité revint. Je descendis comme un criminel qui vient devant son juge.
Nous dînions seuls, la maîtresse et moi : M. Parangon et le prote, tous deux francs-maçons, étaient en loge dans la campagne, et Manon Bourgoin profitait de l'absence de son père, chef de loge, pour manger, etc., avec Gaudet d'Arras, en tête-à-tête, ne se cachant pas de sa mère... Je baissais les yeux et restais debout. Madame Parangon me dit, mais d'un ton intéressant, que je crois encore entendre : « — Placezvous. » Elle était assise. Je me mis de côté. — « Nous ne sommes que deux; mettez-vous en face. » Elle me servit. Je mangeai en silence. Elle ne parla pas. J'étais dans une situation difficile à rendre : presque fâché de ma hardiesse, dont j'étais dans quelques instants bien aise... Enfin Madame Parangon me dit : — « Vous rêvez? — Oui, Madame... je « rêvais... — Mangez, puisque vous êtes à table. » Je répondis : — « Oui, Madame, » sans savoir ce que je disais. — « Etiez-vous à la grand'messe? — Oui, Madame. — Avez- « vous eu du pain bénit? — Vous savez que le distributeur
« n'en donne pas derrière le chœur, — Non, je l'ignorais... « En voilà donc un morceau... » Elle me le montra sur un plat d'argent; mais elle fut obligée de me le donner. — « Vous « êtes concentré? — Ho! beaucoup, madame! » Et j'enveloppai le morceau de pain bénit dans du papier. — « Vous « voulez le donner? — Moi, le donner! le Ciel m'en préi< serve! — Qu'en voulez-vous faire? — Le garder, madame, « comme on garde... ce qu'on tient des personnes... qu'on « respecte infiniment. » Elle sourit et rougit, en me disant : — « Ce n'est pas une chose comme celle-là... » Ho! que j'étais tenté de lui dire ce que j'avais écrit : Je vous adore! et de courir ensuite exhaler mes transports sur l'Ile d'Amour, là-même où j'allais quelquefois, les dimanches, faire des vers, lire les romans de Villedieu, ou causer de littérature avec l'aîné Deschamps.
La violence des désirs que m'inspirait Colette, me refroidit pour Manon Prudhot, et pour M"* Baron l'aînée. La première se rétablit: mais elle avait perdu la moitié de ses charmes, et son caractère en souffrit; elle fut moins douce avec moi; elle devint jalouse, exigeante; elle trouva surtout mauvais que je n'eusse pas encore quitté mon état. Je cessai de la voir. Cette rupture étonnerait, après ce que j'ai dit du charme de notre liaison, si je n'y avais préparé par le discours de Madame Parangon, relatif à sa sœur Fanchette... Quant à M"*Madelon Baron, elle vit mon indifférence sans humeur. Elle souriait, en me regardant; je rougissais, comme si elle avait connu ma faiblesse. 11 me semblait quelquefois l'entendre dire : — »< Voilà le tendre amant des m — et des
« s , (1) de Madame Parangon! Ces dignes objets cap-
« tivent son noble cœur I » Je rougissais . mais la vue de Colette me rendait à ma frénésie, aux écarts de ma passion...
C'est à cette époque, que m'arriva un trait bien singulier,
(i) Des mules et des souliers. (Note de l'Edition Liseiu.)
MON APrRKNTISSAOE — M^e PARANGON : r 7 S I - I 7 <j 3 l)!
VU mes dispositions, et les jolies personnes qui se trouvaient à ma portée. Un soir, par un grand vent et une profonde obscurité, j'aperçus, assise sur les marches de l'Horloge, la Jeanneton, servante en second des demoiselles Baron. La laide Jeanneton avait le visage rond. Tout en songeant à sa maîtresse aînée, je me disais : « Mais Jeanneton n'est pourtant « pas si laide!... »je courus poser mon chapeau dans la salle, fermer notre porte; et, de retour, je m'avisai de l'embrasser. Cette fille en fui si étonnée (car sans doute j'étais le premier homme), qu'elle en resta immobile... Tous ses appas (si appas étaient) me parurent neufs. Hn vérité, personne n'y avait touché!... Excité par tout cela, sans réflexion, hors de moi, par l'imagination d'autres charmes que je me représentais, enhardi par la solitude et l'obscurité..., aidé par son inexpérience, et par le trémoussement automatique que la Nature lui donnait, j'obtins ce beau triomphe!... Tout étant terminé, la fille se leva lestement, et j'observai que sa taille, ordinairement plus grosse du bas que du haut, s'était affinée pendant mon boiihatr. Je rentrai fort triste. Je n'osai attendre personne, et Bardet ayant paru, j'allai me coucher.
Le lendemain, le premier ressouvenir de ma félicité me serra le cœur. Il semblait que tout le monde allait lire sur mon front : L'amoureux de la souillon des demoiselles Baron, je ne parlai pas de la matinée. A midi, je n'osais pas me montrer sur la porte coupée; mais, par un coup du sort, Marote envoya son aide demander quelque chose àToinette, pendant que nous étions à dîner. Jeanneton rougit, en me voyant. J'eus encore plus de pudeur qu'elle, et mon visage parut en feu. Bourgoin dit : v< En vérité, cette espèce a un « amoureux! Ça se requinque, et elle est moitié moins <♦ dégoûtante que je ne la trouvais la semaine passée ! « Jeanneton repassa. « Comment? elle a de la taille! » reprit-il. Quelqu'un dit que c'était Marote et Toinette qui lui donnaient du goût. — w On ne l'aurait pas prise avec des
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« pincettes! » dit M. Parangon. Je fus surpris d'une aussi longue conversation sur un pareil objet 1 II me sembla même que des regards malins tombaient sur moi. Je ne pus les soutenir; j'allai sur la porte. J'aperçus Madelon sur la sienne. Au lieu du salut obligeant qu'elle avait coutume de me faire, elle détourna la tête. «Je suis perdu! » pensai-je; « cette « maudite Jeanneton, aussi bête qu'elle est laide, aura tout « dit! Me voilà joli garçon! » Et je me maudissais...
Je ne pouvais douter que Madelon ne fût au fait. Je restais immobile, quand Jeanneton vint pour sortir. Elle passa en courant, comme si elle avait eu peur de moi. Genre de familiarité qui m'humilia beaucoup!... Madame Parangon vint alors sur la porte coupée. J'aurais voulu pouvoir me cacher ! Son regard, que je crus ironique, me causa une honte qui rencogna mon amour pour elle dans le dernier repli de mon cœur. Je me glissai rapidement dès qu'elle m'eut ouvert... Je ne parlai pas plus cette après-midi que le matin ; jamais supplice n'égala celui que me fit souffrir la réminiscence d'un bonheur réel, que j'étais bien éloigné de croire tel, malgré la perfection des appas et le satiné de la peau : car Jeanneton avait les bras rudes et raboteux... Cet état dura près de huit jours. Enfin je me remis.
La manie des vers s'était renouvelée, malgré mon manque de talent, depuis que j'étais lancé hors de moi-même, par mes combats. Mais l'extrême attention que j'apportais à me cacher, faisait que je ne recevais d'avis utiles de personne d'éclairé. 11 était dit qu'il fallait que je créasse entièrement pour moi l'art d'écrire, d'après la lecture des modèles, tant en vers qu'en prose ; que j'apprisse seul, ou presque seul, deux langues, le latin et le grec ; que jecomposasse mes différents ouvrages, d après des vues absolument nouvelles, dans une manière inusitée, et telle que l'eût inventé un écrivain du temps de Ronsard. C'est d'après la notion que je donne ici qu'il faut lire toutes mes productions.
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Le dimanche suivant, je vis à la maison M"* Manon Gauthier, la même qui remplaçait la maîtresse, lors de mon arrivée à la ville. Elle était élégamment parée ; elle m'inspira des désirs violents; et comme je n'avais d'autres moyens de les satisfaire que ma plume, je courus à mon petit bureau, où je rimai tout ce que cette grande moqueuse avait d'appétissant. Les vers n'en valaient rien; mais en voici l'idée :
Grande et fière Beauté, qui viens charmer ma vue Par tes attraits parés, ceinture de Vénus, Que ne puis-je, ô Gauthier ! en les palpant tout nus, Comme un autre Ixion, t'arracher de la nue! L'un de ces jours, on vit l'Amour en folâtrant, Aller autour de vous, voltigeant, becquetant : Tantôt il vous prenait sur la bouche un baiser, Tantôt sur un beau sein, de forme demi-ronde; De là, comme un plongeon, on le voyait glisser.
Une petite inadvertance de Berdon, sœur de Madelon, occasionna des vers, qui ne sont qu'à deux jours de date de mon ÉpiTRE à Jeannette. La jeune Berdon, presque nue dans sa chambre, un soir que j'étais rentré de bonne heure, cherchait scrupuleusement ses puces, sans avoir tiré le rideau. Je m'étais mis sans lumière à une fenêtre, guettant si Madame Parangon rentrerait seule, lorsque j'aperçus la potelée Berdon, atteignant alors dix-huit ans, trois moins que sa sœuraînce, qui me montra successivement, sans rien omettre, des charmes arrondis et d'une perfection achevée... Mais, au fort de mon admiration, je m'aperçus que Madame Parangon était rentrée seule, c'est-à-dire reconduite par des amies, qui s'en étaient allées sur-le-champ. L'envie de lui parler l'emporta sur un spectacle bien séduisant pour un jeune homme de mon âge, et je courus auprès d'elle. Ma venue parut l'embarrasser, et j'allais me retirer. — «vNon» me dit-elle, * vous
« pouvez rester. Voilà un livre nouveau >♦ (les Leitrei du Marquis de Roselles (i) ; « lisez-le moi, je vous en prie. » Je me plaçai prés d'une table : la lecture m'intéressa vivement 1 Je lisais avec rapidité, quand j'éprouvai une sensation nouvelle, inconnue, délicieuse ! Par hasard, le pied de Madame Parangon s'était posé sur le mien, que je tenais immobile de peur de l'en faire apercevoir. J'eus ce plaisir durant toute la lecture, qui ne finit qu'à onze heures. Personne n'était encore rentré. La journée, quoique nous fussions au 6 septembre, avait été très chaude ; la soirée était la plus agréable que l'on eût encore eue, et l'on en profitait. Madame Parangon, en se levant, sentit qu'elle appuyait sur moi : la crainte de me faire mal dérangea l'aplomb, et elle retomba sur mes genoux. Ivre d'amour, électrisé par ce contact imprévu, je ne fus pas le maître d'un mouvement audacieux : je pressai de mes deux mains sa taille légère, et je fixai un instant sur moi ma Déesse, en lui disant, d'un ton de voix altéré : — « Ho! Mas< dame ! ne vous étes-vous pas fait mal en tombant?» Elle rougit, en se levant avec vivacité, sans me répondre. J'observai le ton qu'elle prit ensuite avec moi : sa voix était plus douce, plus harmonieuse, presque tremblante; Colette m'égalait davantage à elle, par des choses qu'elle me disait : elle avait l'air de demander mon avis, par quelques confidences assez indifférentes au fond, mais qui ne sont pas faites ordinairement par une femme, à ceux qu'elle n'estime pas. . . L'espérance brilla dans mon cœur ; et dès que je pouvais intéresser Colette, tout le reste de mon sexe n'existait plus pour moi qu'en elle. Je sentis mon courage plus fort que jamais. J'allai oser lui parler de Fanchette, et, en lui témoignant mes sentiments pour sa jeune sœur, laisser entrevoir qu'ils n'étaient fondés que sur ceux qu'elle m'inspirait. Mais le mari survint; sa présence m'était odieuse,
(i) Livre à la mode : roman, du reste assez fade, sous la forme, alors si employée, de Lettres. }- G.-C.
EDMO>J INTKODUIT
— Edmond est inlrodnit par Gaudet d'Arras chez la coquette Madelon Baron que le Père engage à le former. La belle sourit en dessous au discours de Gaudet d'Arras.
{35° Estampe de Binet pour Le Paysan et la Paysanne pervertis.) • L'estampe avec Gaiidct en abbé esl assez rare. Elle avait été interdite et 66 truuvo le plus soiiveot remplacée par une estampe dans laquelle Gaudet est costumé ea officier.
surtout le soir, et je m'enfuis dès qu'il se fit entendre.
Je me ressouvins de Berdon ; je réfléchis qu'elle et ses sœurs pouvaient être vues par d'autres que par moi, sous le seul habit des Grâces, dans leur chasse du soir. Je résolus de les instruire généreusement, et je le fis en vers : un pareil sujet était naturellement verveux pour un jeune homme ardent :
tA Af"® Berdon, cherchant ses puces (6 Septembre). Hier je te voyais, jeune et charmante Iris, Ces puces rechercher, qui, rougissant tes lis, Bigarrant ta blancheur de subites piqûres, Vont parsemant ta peau de leurs rouges blessures. Que de beautés je vis en ctt heureux moment, Qui, malgré tes dédains, m'a rendu ton amant! Tu découvres ta gorge, et toi-même charmée, Du flux-reflux d'Amour tu parais étonnée ! Ha ! tu ne savais pas, jeune Divinité, Que d'avides regards dévoraient ta beauté!
Je rendais à Berdon, par le reste de la pièce, dont les détails sont trop libres pour être rapportés, un compte exact de tous ses mouvements, de tout ce que j'avais vu, c'est-à-dire de la tête au pied, et je profitais de l'occasion, pour louer individuellement des charmes qui étaient en vérité au-dessus de l'hyperbole. J'écrivais sans crainte de déplaire ; mon passeport était dans l'avis important que je donnais ; j'étais sûr qu'on me garderait un secret exact, [puisque c'était à Madelon que je devais remettre les vers pour sa soeur. La pièce finissait par la même pensée, qui fait le sujet d'une Ode anacréonlique, que je ne connaissais pas alors (i) ; mais la passion, flans tous les temps, dans tous les pays, dans toutes les têtes, a le même langage : je souhaitais d'être la parure qui recouvrait tant de charmes.
L'indulgence de Madelon pour moi était si grande, qu'elle
(i) Que ne suis-je la fougère... {Note de l'Edition Liseux.)
MON APPRENTISSAGE — Mme PARANGON : I75I-I753 177
recevait toutes mes sornettes, même les plus indécentes, sans m'en faire le moindre reproche. Au reste, j'exprimais ici à Berdon ce que je n'aurais réellement désiré que pour Madame Parangon.
Je copiai proprement mes détestables vers, et le soir, je guettai Madelon sur la porte, pour les lui remettre. Elle n'y parut pas. je courus à mon poste de la veille pour voir rentrer Madame Parangon, et un peu rappelé par mon épuceuse ( i). Au lieu de Berdon, ce fut Madelon qui tenait la place. Elle ouvrit la fenêtre, et après avoir observé s'il n'y avait de lumière nulle part, elle prit encore moins de précautions que sa sœur. Quelle perfection ! Cette vue produisit un effet dont les suites auraient décidé mon établissement, si le sort funeste qui m'a toujours poursuivi n'avait renversé tout ce qui m'était favorable. Je quittai cependant Madelon, par le même motif qui m'avait arraché la veille à un spectacle non moins séduisant. Madame Parangon était rentrée ; je lui demandai le second volume des Lettres du Marquis de Roselles, et je lus. Colette était vis-à-vis de moi, un peu renversée dans son fauteuil, les jambes croisées, l'une très haute. Elle écoutait avec attention, je lisais avec chaleur. Colette avait les yeuX fermés. Apercevant son pied à la hauteur de mon genou, une de mes mains chercha un léger contact. J'y parvins... Comment se peut-il qu'une matière insensible, parce qu'elle touche l'objet aimé, électrise l'àme, et la remplisse d'une surabondance de feu! Je brûlais 1 J'étais dévoré !... Je fis un mouvement pour m'approcher; j'aurais voulu pouvoir faire toucher ses genoux aux miens. J'y réussis. Je ne fus plus maître de moi-même, la voix me manqua, s'éteignit ; je n'avais plus qu'une prononciation sourde et tremblotante. — s< Vous êtes fatigué, » me dit Colette en ouvrant les yeux; «vous lisez avec trop de « chaleur... Arrêtez-vous là. »Je fermai la brochure; mais je
(i) Epuceuse : vieux français; chercheuse de puces. On disait, alors, épucer son chien. J. G.-C.
ne m'éloignai pas, et Colette étant adossée au mur, son pied touchait ma jambe.
— « Cette Seconde Partie », dit-elle, «me plaît davantage ; « la Première m'avait attristée. — Et moi, je m'intéressais « vivement à cette Léonore; mais je suis à présent pour « M"" de Ferval... Ha ! quelle différence !... Je le vois, toutes « les femmes intéressent, toutes peuvent être aimées; mais... « il en est qui sont ce; Déesses... qu'il faut adorer!... >»Je baissai la tète... En vérité, je cherchais la main de Madame Parangon... Quelqu'un entra dans la boutique : je me levai précipitamment, et je courus voir qui c'était. Je trouvai M"'' Manon Bourgouin, qui, après avoir poussé la porte coupée, disait adieu à quelqu'un qui lui baisait la main. Je la laissai libre, et je revins l'annoncer à Madame Parangon, qui se leva. J'osai la retenir par la robe, en lui disant : — uMa- *< dame! n'allez donc pas! elle dit bonsoir à quelqu'un très « tendrement; et... ce serait une indiscrétion ! » Colette rougit, mais resta. Elle ne me dit pas un mot jusqu'au moment où Manon entra.
J'étais à merveille dans l'esprit de Manon Bourgoin, à cause de ma liaison intime avec Gaudet d'Arras, et des projets qu'il avait annoncés. Elle disait du bien de moi à tout le monde, surtout à Madame Parangon. Après les compliments ordinaires, je la laissai sur mes louanges, et je sortis, comme pour aller faire un tour dehors.
...Jeannette occupait le fond de mon cœur, et m'empêchait de le donner tout entier. Madame Parangon possédait mes sens, mon enthousiasme, mon goût, ma vanité, ma reconnaissance, ma vertu, mon honnêteté, toutes mes qualités, toutes mes passions ; Madelon me charmait par une sorte de ressemblance avec Madame Parangon, moins par la figure que par le costume de dame... Edmée me séduisait, comme l'image de Jeannette, par la modestie, la taille, les manières et la mise; c'était Jeannette que j'adorais en elle. Madame
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Parangon elle-même, par le genre de sa beauté, ressemblait à Jeannette plus encore qu'Edmée; c'était le même teint, le même sourire; habillées de même, on les aurait prises pour les deux sœurs. Colette et la jeune Edmée m'attachaient si véritablement à Jeannette que jamais, pendant tout le temps que je les aimai, je ne cessai de sentir tressaillir mon cœur au souvenir de la belle Rousseau, de m'occuper par intervalles (et jusque dans ces derniers temps), de la chimère d'un heureux mariage avec elle. Qu'on ne soit pas surpris de ce qui va m'arriver, relativement à Madelon Baron ; les sens et le désir du mariage m'entraînaient,
Au mois de novembre 1752, qui est celui de ma naissance, je fus souvent en verve. Je trouve une petite pièce datée du i*"" et finie le 3 : c'est un Eloge de Thérèse Lalois, qui quêtait alternativement avec Emilie Laloge à Saint-Renobert. Ces deux jeunes personnes étaient d'Ouanne, village à quatre lieues d'Auxerre (i). Il n'est guère possible de donner une analyse de ces vers ; c'est une Description très licencieuse, effet d'un tempérament robuste, réveillé par mille causes. Cette effervescence influait sur mon cœur et le dépravait ; la fièvre trop ardente corrompt les humeurs et tue le corps. Enfin voici quelques-uns :
Toi, Dieu, qui me régis dès ma plus tendre enfance, Qui m'a toujours soumis à ta douce influence, Charmant Fils de Vénus, j'invoque ton secours; Tu dois être Apollon, au chantre des Amours. Viens ! présente à l'amant, et fidèle et discret, Du temple de Cypris l'autel le plus secret!
Toi-même sois le peintre, à ces tétons d'albâtre, De ma bouche sucés, que ma langue folâtre... ■ Peins la rose en bouton décorant son portail, Ces " bruns et bouclés, ces" de corail, etc. (2).
(1) 25 kilomètres. J. G.-C.
(2) Ces no(X( bruns et bouclés, ces Xeupe; d« corail.
{Note de l Édition Listux.)
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Il ne m'est pas possible d'aller plus loin. Et cependant ces vers extrêmement libres, où rien n'était ménagé, étaient tous donnés à Madelon, la seule personne qui les lût et qui les recevait en souriant.
Ce fut le 8 décembre, au matin, que je finis l'Eloge d'Annette Ce jour fut un des plus beaux de ma vie, le plus heureux, le plus romantique peut-être.
C'était fête : Madame Parangon était parée, mais avec un goût, une élégance que je ne lui avais jamais vus. Elle s'était aperçue de mon admiration à dîner. 11 gelait. Elle sortit dès qu'on eut quitté la table, et je la vis entrer chez sa sœur, Madame Minon.la procureuse, avec laquelle elle fut à Vêpres. Je restai; je renvoyai tout le monde : on ne demandait pas mieux, Toinette elle-même, qui avait une visite à rendre à la belle Villetard, femme du commissionnaire de vins, amie de sa famille. Je fis grand feu dans la salle, et je me mis à lire. L'ouvrage qui me tomba sous la main fut le Cid de Corneille. Je le lus pour la première fois, et ce fut avec enthousiasme. J'étais réellement amoureux de Chimène (i), en le finissant. Je tisonnais, en savourant ma lecture, je rêvais, quand j'entendis ouvrir la porte coupée. Je fus presque fâché d'être interrompu... On pousse la porte verte, et je vois, à travers la porte de toile, une dame qui s'arrête, comme si elle eût hésité d'entrer.,. Je me lève : c'était Madame Parangon ! Je tressaillis... Je débarrassai un petit fauteuil cramoisi, que je lui présentai. — « Vous avez *< bon feu, heureusement! car je suis transie. »Je vis qu'elle avait froid aux pieds, mais qu'elle craignait, ou de gâter sa jolie chaussure, ou de l'ôter devant moi... Elle était si belle, j'étais si transporté, que, sans réfléchir, je tombai sur les deux genoux, et lui ôtai les souliers sans les déboucler... — « Au moins, donnez-moi donc mes mules? » Elles étaient
(i) Restif écrit Ximènepour Chimène, comme Xavagny pour Chavagny (a). (a) Voir page 184. (Note de l'Edition Liseux.)
sur la tablette, et je n'eus qu'à tendre la main. Je les présentai à son pied; mais elle le retira. Je me levai, pour placer ce que je venais doter... « Asseyez-vous donc. » Je m'assis. Un profond silence. *< Vous lisiez? Je vous ai « dérangé. — Je venais d'achever le Cid... Ha! que Chi- « mène fut malheureuse ! mais qu'elle était aimable ! — Oui ! « elle était dans une cruelle position ! — Ho ! bien cruelle I « — Je crois en vérité que ces cruelles positions-là... aug- « mentent... l'amour? — Bien sûrement. Madame! Elles « l'augmentent à un point... — Hé I comment le savez- « vous, à votre âge? » — Je fus embarrassé; je rougis... Un moment après, je pris sur moi de dire : — « Je le sais aussi « bien que Rodrigue. — Cela ne se peut pas ! — Je vous « l'assure. Madame. — Vous n'avez jamais eu d'amour... « malheureux. — Madame veut dire heureux. — Heureux, « ou malheureux... Vous êtes un enfant. — Par la raison, « non par le cœur. — Il dit cela d'un air pénétré... Pauvre « garçon!... Trouvez-vous que le Cid soit une bonne pièce? « — Madame, si elle est mauvaise, je n'en sais rien; je ne « m'en doute pas; je suis aussi bête que l'auteur. » Ce mot fit éclater de rire Madame Parangon : — « Ha ! » dit-elle, « si l'on vous entendait ! aussi bête que Corneille, qu'un « grand homme 1 — Je m'en suis douté que c'était un grand « homme, au plaisir que m'a fait sa pièce. — Qui vous a « plu davantage, de Chimène, ou de Rodrigue? — Ha ! Chi- « mène... Et vous, Madame? — Rodrigue. »Je réfléchis un moment : une idée lumineuse se présenta. — « Je sais pourquoi. — Pourquoi? — Mais... » Je n'osais pas le dire. Je me fis longtemps presser. A la fin, je dis : — « J'aime << mieux Chimène, Madame, parce qu'elle est de votre sexe. « En vérité, à chaque fois qu'elle parle, je lui donne votre « air, votre ton, vos traits, votre parure... votre... beauté. . » Elle rougissait; je m'enhardis : « Tenez ! vous êtes l'Estampe « de la pièce, comme celles qu'on a mise dans les Epitres
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« amoureuses d'Ovide. — Je vous souhaite les vertus de *( Rodrigue, et surtout son bonheur... Mon Dieu! qu'il fait « chaud icil — Ouvrirai-je la porte, Madame? — Non. je « vais ressortir... » (Se levant.) « Ecoutez-moi, Monsieur Nico- « las. Il faut être appliqué, comme je sais que vous l'êtes, « économe, laborieux... Ne pourrait-il pas se trouver une « Chimène? .. Vos parents sont honnêtes gens, estimés; <« votre père est ami du mien... — Hol Madame! mon père « respecte infiniment le vôtre! — Et... mon père aime bien « votre père!... » Elle fit quelques tours dans la salle, m'envoya lui chercher une pelisse rose toute neuve à l'appartement, sans doute pour se chausser en mon absence, me donna la bleue à reporter, et quand je redescendis, elle sortait... 0 Dieul que de grâces 1... Je l'admirais, transporté, quand je la vis revenir. — « J'ai oublié quelque chose. » Elle monta rapidement au premier, en me laissant son manchon. Comme elle redescendit très légèrement, elle me trouva en adoration devant tout ce qu'elle avait quitté. Elle feignit de ne rien voir, et, parvenue à la cheminée, elle me dit : « Si l'on me demande, je suis chez Manon Bourgoin... Son- « gez un peu à la Chimène dont je vous ai parlé. » Elle sou- « riait, en sortant. — « O femme adorée! » m'écriai-je, qu'elle n'était encore qu'à deux pas. Je crois qu'elle entendit; car elle ralentit sa marche. Mais aussitôt elle la redoubla... J'étais en extase, quand Toinette revint. Je rentrai avec elle, et je me mis derrière le paravent, pour travailler jusqu'au soir...
Le lo décembre, je commençai l'Eloge de M"* Carouge, que je finis le 17. Les tours y sont un peu variés, le charme le plus apparent de cette Belle étant une naïveté séduisante, certaine nonchalance dans le parler, dans la marche, qui allait au cœur.
Tandis que j'étais occupé de la naïve indolence de la jeune Carouge, un sujet qui m'intéressait de plus près exerça ma
MON APPRENTISSAGE M^e PARANGON '. 175 I "1753 '^3
veine : la pièce intitulée Songe éveillé, est datée du 17 décembre. Ce récit présente deux choses : ma corruption avancée, et la vue du premier spectacle théâtral auquel je me sois trouve... (Mais, quel spectacle! c'était ta Crèche, que tout le monde connaît, puisqu'on la montrait chaque année à Paris, à la porte du Petit-Pont de l'Hôtel- Dieu.) Le proverbe dit : Tout nouveau, tout est beau : les marionnettes devaient nécessairement étonner un jeune paysan, très neuf dans les arts, quoique déjà si avancé dans la carrière du plaisir! Je devais être dans l'extase!... Mais avant la levée de la toile, et pendant la pièce, jouée dans une salle où l'on était pressé, il arriva des choses inattendues. Voici la série des faits.
Un soir, après souper, c'est-à-dire à huit heures un quart, Tourangeot, voyant avec nous Aimée Châtelain, qui était venue de Joigny, lui proposa une partie de Crèche, avec la jolie Toinette, Jeannette Geolin, maîtresse du domestique Jean Lelong, la Marie, Bardet et moi. Les maitres soupaient en ville': Jean resta pour garder, et nous emmenâmes sa maîtresse, ainsi que deux petites ouvrières qui survinrent, la Parisienne Fieury, et la jolie Luce. Arrivés, nous nous plaçâmes. Je fus entre Aimée et Toinette, également chéri de toutes deux comme un garçon honnête, et le favori de la personne la plus respectée de toute sa maison. Elles me dirent mille choses gracieuses, comme à l'envi, en attendant la levée de la toile; elles se faisaient mutuellement mon éloge, et l'encens me passait sous le nez... Aimée, dans un petit mouvement d'amitié, m'embrassa. Je le lui rendis... plus d'une fois. On était si pressé, si mal éclairé, que personne ne prenait garde à nous. Toinette en riait; Tourangeot en était jaloux; Marie paraissait étonnée! Luce et Flcury perçaient la toile de leurs regards curieux ; Bardet polissonnait... On était assis sur des gradins; quand la pièce commença, tout le monde se leva. Je mis Aimée devant moi ;
Toinette qui était grande, mit devant elle Luce et Fleury; Bardet, pour mieux polissonnner, montait sur les épaules de Tourangeot, qui tenait Marie. Tandis que nous regardions, une jolie brune, fille du traiteur Xavagny, à laquelle Toinette interceptait la vue d'une Egyptienne qui dansait, se fatiguait beaucoup pour voir. Je m'aperçus de ses mouvements et je lui présentai la main, pour la placer entre nous ; je la soulevai même, et le hasard (je le proteste) conduisit ma main. ..Nous étions dans une vinée(i) assez mal close. Au milieu de l'Adoration des Mages, scène qui faisait extasier tout le monde, une toile se détacha; le vent souffla violemment, et toutes les lumières furent éteintes... Voici la vérité; si j'étais plus coupable, je l'avouerais également : Sophie Xavagny m'avait laissé où le hasard m'avait placé. Mais Aimée s'en aperçut; soit honnêteté, soit pour m'éviter les désagréments que pourrait me causer une pareille liberté, si les parents venaient à en être instruits, elle me prit les deux mains, et m'embrassa... Je sentis un frémissement délicieux... Je pressai sa taille contre ma poitrine... La lumière revint, et j'observai si Sophie Xavagny me boudait : elle me sourit. Je la réunis avec Aimée, et les pressai toutes deux... J'ai depuis revu Sophie, que cette aventure m'a rendue chère... Mais, qui pourrait exprimer l'effervescence qu'elle mit dans mes sens! Ce fut la première fois que je pris du goût pour l'adultère... La nuit même, j'eus le songe que voici :
SONGE ÉVEILLÉ - Aventure arrivée hier, 17 Décembre ij^2, aux Marionnettes de la Crèche, où j'étais avec Aimée, Tiennette, Sophie Xavagny et Tourangeot.
Agréable sommeil, que souvent tes erreurs Donnent de vrais plaisirs, sous des voiles menteurs!
(i) Terme employé en Bourgogne où les hangars servent presque toujours à remiser jes vins. J. G.-C.
Dans un lieu fréquenté par les Ris, les Amours, Tous sans cesse occupés à divers malins tours. Par un hasard heureux l'Amour m'avait fait place Auprès d'un jeune Objet dont l'éclat tout efface. Pressé par mes désirs, j'employais mille efforts A l'embraser du feu de mes brûlants transports.
Et la foule ondulante,
A tout autre incommode,
Loin d'être embarrassante,
Me servait à ma mode.
Par le reflux unis se pressaient nos deux corps; Bras, main, cuisse, genou, tout palpait ses trésors ! Alors la jeune enfant, par la foule étouffée, Dans mes bras amoureux fut un peu soulevée ;
Un vent impétueux,
Pour me la donner belle,
Dans ce moment heureux
Eteint notre chandelle...
Dieux malins des Amours, que me prépariez-vous, Par tous ces mouvements ripostés et si doux?
Elle se tourne enfin :
Je trouve mon visage
Vis à vis de son sein.
Dieu ! quel heureux partage !...
J'étais un peu courbé, dans ma position : Il me fallait changer de situation ; A nu sur mes genoux j'assouplis cette Belle, Et je la saccadai, quoiqu'elle fût cruelle.
De sa pudique main
J'écartai l'entremise.
Et, levant sa chemise,
De mon suc le plus fin
Sa conque e.st arrosée...
Ha ! grand Dieu ! quels plaisirs ! La Belle, subjuguée, Si cria : « Au voleur ! » ne le fit qu'en pensée.
Profitant de son trouble
£t de l'obscurité,
Je lui montrai le double
De ma témérité.
Dans mes bras fortement je la serre, l'embrasse; Ensemble nos deux corps s'unissent, s'entrelacent :
inutiles efiforts !
La chemise, nouée,
Me fermait la trouée
Des amoureux transports!
Transporté de fureur, dans ma lubrique rage, J'allais multiplier les assauts, le ravage. Quand la Belle changea de place avec une autre...
Me voilà démonté!
Mais mon corps agité
Sous celle-ci se vautre;
Je lui trousse la jupe,
Et mon siège j'occupe
Au soyeux carrefour.
Je ne fus pas la dupe
Du changement de four :
J'enfilai sur-le-champ ce nouveau pucelage, Quoique se débattant et retardant l'ouvrage... Puissants Dieux! quels plaisirs je ressentis alors, Parmi ses soubresauts et ses mourants efforts! Mais ceux tués par l'Amour, revenus à la vie, De mourir de nouveau ne perdent point l'envie : Je sentis, courageux, renaître mes transports, Et pour mourir deux fois je tendis mes ressorts. Grands Dieux ! que de plaisirs je goûtai dans ce jour ! Par combien de tributs s'exhala mon amour!
Mais paraît la chandelle
En ce moment heureux;
C'est Laloge la belle
Qui vient d'avoir mes feux!
Dieu! quel étonnementi et que cette surprise Eut pour moi de douceur, dès que je l'eus ren ise ! Je lui dis quelques mots; à sa vive rougeur, Je compris qu'à son choix Je devais mon bonheur;
MON AITRENTISSAGH M"»* PARANGON : I75l-I7$3 1 87
Elle me connaissait ; elle s'était livrée,
Sachant combien d'amour j'avais l'âme altérée...
Enfin, nous contemplons d'insipides spectacles,
Où pour nos Auxerrois se trouvaient cent miracles.
Mais enfin cet ennui brièvement cessa,
Et dans l'obscure nuit, la foule qui pressa
Sur de nouveaux appas porta ma main errante;
Je les reconnaissais pour ceux de mon amante...
De nouveau je goûtai les mêmes passe-temps
Qui m'avaient procuré jà de si doux moments.
Ma Belle je retiens fixement à sa place ;
Avet elle en deux bonds sitôt je m'entrelace,..
Vivement fut riposté
Et comme la Beauté
Du sein et de la gorge Répondait au grand feu que martelait ma forge, je ne me doutai pas qu'en allant si bon train
J'eusse changé d'engrain :
Mais, parvenus dehors, c'est Edmé Châtelain
Qiii, se croyant aimée
Et se voyant troussée.
Fit avec moi gaiement la moitié du chemin ! On peut être content à beaucoup moindre chère :
Pourtant, le croirait-on ?
Même soir, j'eus Goton,
La gente chambrière
De la divine Hollière :
Car loin d'être excédé de mes premiers travaux, Ils n'avaient qu'irrité mon ardeur insatiable. Coton s'en revenait ; elle fit un faux pas : Et moi qui ne voyais, dans tout Objet aimable.
Qu'une proie assurée
A mes heureux appeaux,
Je donne deux assauts
A Goton renversée.
Puis je resserrai mes pipeaux.
Car ce dernier exploit termina la journée.
l88 MONSIEUR NICOLAS
Et ces vers si libres que je commençai dès le lendemain 18, et qui ne turent achevés que le 22, étaient destinés à Madelon Baron, qui les eut le 23, tels qu'on vient de les lire. La pièce est de cent douze vers. Et je donnais à une fille charmante, trop bonne pour moi, sous le titre de Songe éveillé, ces dégoûtantes ordures! Et j'étais celui que mon vieux et digne cousin, Droin des Villages, appelait la fille modeste!... Mais ce songe avait été en partie une réalité, L'ardeur de mes caresses avait touché Aimée; ce fut même un élan d'admiration qui occasionna ce qu'on va lire. Entre deux amis de sexe diflFérent, quoi qu'on puisse dire, la plus belle et la plus solide preuve d'estime, c'est la commiscéabilitê (i). Aimée réfléchit que j'étais vertueux; elle présuma que j'avais cette fleur virginale qu'il est si doux de perdre... Elle dit, elle pensa, sans le penser ni le dire : « Ce pauvre garçon! il faut qu'aux dépens de mon honneur, de mon innocence, de ce que j'ai de plus cher, il faut que je lui fasse connaître ce qu'il ne connaît pas... » Elle ne songea ni au crime, ni à l'infidélité. Pour le danger de son mari, elle me connaissait trop bien : il n'existait pas... Elle coucha, non dans la cuisine avec Toinette, mais dans la chambre de Bourgoin, prote absent pour quelques jours... Nous montâmes ensemble. Elle me fit entrer, pour causer d'Edmée Servigné; elle se proposait de renouer tout cela. Je lui parlai de mes cousins... Elle me parut pensive... Un moment après, elle m'embrassa... Nous restâmes ensemble jusqu'à deux heures, que je remontai à ma guérite... Cette faiblesse d'Aimée fut la seule avec moi, et je suis sûr qu'elle n'en a iamais eu d'autre avec personne.
Le dimanche matin, 20 janvier, j'avais été fort ému par la vue de Madelon, à qui je n'avais pas encore vu de tournure aussi provoquante. En passant devant moi, tandis que
(i) Autrement dit, la mise en commun, l'union, la pénétration de l'un par l'autre. I. G.-C.
MON APPRENTISSAGE — M^e PARANGON : I75I-I753 1 89
j'étais sur la porte coupée, elle me dit : « Vous n'allez pas « à la grand'messe, indévot? » Et elle s'éloigna rapidement, sans attendre ma réponse. Ses grâces, sa marche voluptueuse, qui avait je ne saisquoi d'embarrassé, ainsi que sa taille, excitèrent en moi une orageuse tempête de désirs. Je • pensai : « Qu'elle est aimable! Quel bonheur d'être l'unique «et chéri possesseur d'une fille si belle!... » Je courus travailler à mes vers pour elle, avec une exaltation que je n'avais pas encore éprouvée. Je ne sortis de mon enthousiasme qu'à l'appel pour le dîner.
Après la levée de table, tout le monde s'en alla, et je me trouvai absolument seul, vers les deux heures. Je me rappelai que la fête des filles était le lendemain et que Madelon en était la coryphée. 11 me vint dans l'idée de lui faire des vers de circonstance. Je cherchai une mesure, afin qu'elle pût les mettre sur un air qu'elle aimât; je n'en vis pas de plus agréable que celle de sa chanson, si flatteusement amplifiée, de l'automne précédent :Je cherche un cœur plein de franchise. 11 me vint en l'idée d'y faire une sorte de réponse sur le même air, par une acrostiche, avec un vers intermédiaire, dont Agnès serait le mot apparent. J'achevais de parodier la fin, et le dernier mot n'était pas encore écrit, lorsque j'entendis ouvrir la porte coupée. Il était environ trois heures; les vêpres de la paroisse, où Madelon avait quêté pour sa Sainte, venaient de finir, et l'on allait à ceux des Cordeliers ; je crus que Toinette rentrait; je ne me dérangeai pas; j'achevai d'écrire... On était derrière ma chaise, comme je relisais, en chantonnant, pour voir si rien ne manquait à la mesure. Je me retourne : c'est Madelon, plus belle encore que le matin. Je fis un cri de joie et de surprise! « Quoi? vous n'avez pas v< été à vêpres? — En vous y voyant si belle j'aurais été trop « ému... Mais je ne m'occupais que de vous. — Que relisiez- « vous là? — Voyez! » — Je lui remis mes vers, avec ce titre . A Mademoiselle Madelon Baron : Acrostiche, pour le
jour de la fête des filles, sur l'air, etc. Madelon rougit, en lisant. En achevant, elle me rendait le papier. — « Mais... il est à « son adresse. — Je n'y songeais pas... » Elle le plia et le serra. Je lui pris les mains; je l'embrassai. Elle se défendit faiblement. — «Je vous adore! » lui dis-je, après un baiser ravi sur ses lèvres. — «Je n'en crois rien ! — Je vous adore, » repris-je après deux nouveaux baisers. — « Non 1 je ne vous « crois pasl — Je vous adore, je vous aime plus que ma vie... «Vous le verrez dans peu de jours... — Non! » (d'un air charmant), « je ne vous crois pas! » A chaque assurance d'incrédulité je prenais un baiser sur ses lèvres... Enfin je la pressai dans mes bras... Puis la quittant, à l'instant où ses yeux se couvraient d'un nuage de volupté, je courus fermer au verrou le dessus de la porte coupée. En un clin-d'œil, je la rejoignis, et la pressant vigoureusement dans mes bras nerveux, je comprimais tout ce beau corps. — « Je vous «adore! » répétais-je. — « Non! non! volage!... vous ne «m'aimez pas!... » Avec quelle adorable langueur elle s'exprimait!... Sa bouche n'évitait presque plus la mienne. Madelon n'avait jamais été si belle, et ses soupirs répétés gonflaient son tour de gorge. Un profond soupir s'échappe de ma poitrine. Les lèvres de Madelon pressent les miennes... Nous restâmes unis; nous ne parlions pas, nous jouissions l'un de l'autre... Les désirs cependant excités par les charmes, par les caresses, par la parure provocante de Madelon, étaient parvenus au comble... Si j'avais paru quelques instants dans l'immobilité de l'extase, c'était que mon bonheur était assez grand ; je ne désirais rien. Mais cet état ne peut se prolonger; le bonheur est comme l'éclair : un désir satisfait, un autre lui succède, pour ne briller qu'un instant... Mon imagination était alors, depuis plusieurs jours, tout occupée de Madelon; cette Belle y était vivement empreinte, avec tous ses charmes, sujets de mes vers actuels... Pressée avec une tendre véhémence contre ma
l'acrostiche, madelon baron (1753) ^ Monsieur Nùoias. assis à la petite table, sous la tablette aux litres et aux chaussures. Il finit un acrostiche et se retourne pour regarder Madeleine Baron, uppuyee sur sa chaise.
(Cumpobitiuu iuédite exécutée sur les «louuées d« Hestif.)
poitrine, elle me dit, d'une voie mourante : — « Laissez- « moi... si vous êtes... un séducteur. — Ton amant te jure « un amour éternel! » m'écriais-je hors de moi... « Comble « mes vœux! fille adorée! et ne crains rien! en triomphant, «je deviens ton esclave à jamais !... » Madelon soupira; elle me rendit un baiser, et n'apporta plus que les obstacles d'une pudeur expirante... Que je fus heureux!
Les vêpres des Cordeliers ne duraient que trois quarts d'heure. 11 fallait prévenir le retour du monde, et cependant Madelon bis terna Ventre fuit locupletata, dans ce court intervalle!... (i)Je ne pouvais la quitter. Mais les filles, dans ces occasions, plus soigneuses de leur réputation que de leur vertu, ont la puce à l'oreille. La grande horloge sonne douze petits coups, avant l'heure; Madelon se déroba, dès qu'elle l'entendit, et lorsque le marteau frappa quatre fois la grosse
cloche, elle était dans sa chambre Elle me laissa plus
amoureux d'elle qu'auparavant.
Après le départ de Madelon, je m'assis, pour réfléchir à mon bonheur... Aucun remords... je n'en éprouvai pas : « Elle est fille, » pensais-je, « et moi garçon, je l'épouserai. « Mes parents verront en elle un parti avantageux et « convenable à tous égards; elle est charmante : ils l'adore- «ront; elle m'aime, et je serai le plus heureux des hommes... » Puis faisant un triste retour sur moi-même : «Ah! si elle pouvait effacer de mon cœur une passion « funeste!... » Je m'applaudis de m'être lié (car j'étais alors assez honnête homme pour croire que les faveurs de Madelon venaient d'en faire ma femme).
Le 1 1 Mars est une des époques de ma vie, qui ont éloigné de moi l'aisance et le bonheur..; Celle-ci m'attendrit encore vivement trente années après! Le 16 Février 1784, à trois heures et demie, dans mon lit, où je travaille, je ressens
(i) Bis terna, deux fois triple. Cela rappelle un peu les novem continuas ^ututiones de Catulle. (iVo/e de l'Edition Liseux.)
le coup aussi douloureusement que le premier jour : si je l'écrivais le 1 1 Mars, je ne pourrais tenir la plume; les anniversaires m émeuvent trop violemment...
Je voyais M"* Baron tous les soirs, depuis le 20 janvier; mais elle ne vint plus me trouver dans la salle, les dimanches et fêtes. J'en fus dédommagé par le joli passage, que facilitait le cabinet et le petit jardin de Maine Blonde : Madelon. en lui montrant son Éloge, et lui découvrant que j'étais aussi l'auteur des petits vers, l'avait dévouée à mes intérêts. Ce qu'il y a de singulier dans ces excursions nocturnes de rm femme, c'est qu'elle ne me disait mot, et que je lui laissais remplir son rôle de fée, sans faire semblant de la reconnaître et sans prononcer un mot : ce qui paraissait lui plaire.. Nous nous vîmes beaucoup pendant le carnaval, et toujours en compagnie. Dans nos fréquents pourparlers du soir, pendant la danse, nous décidâmes que si elle ne devenait pas grosse, nous attendrions la fin de mon apprentissage; que si elle l'était, elle m'avertirait au premier indice, et que pour ne pas l'exposer à rougir, on concluerait, sous un prétexte tout simple : celui de quitter mon état pour en prendre un autre plus avantageux, que son frère de Dieppe me procurerait. Nous ne nous appelions plus que mon cher petit mari, ma chère petite femme. Nous nous communiquions toutes nos pensées, toutes nos résolutions; nous n'avions plus rien de caché l'un pour l'autre. Je l'adorais : ma reconnaissance était si vive, qu'elle me paraissait de l'amour... Mais c'est que Madelon était si belle, si tendre! Quand les hommes sont inconstants, c'est presque toujours la faute des femmes, soit parce qu'elles se refroidissent les premières, soit parce qu'elles négligent les moyens de plaire...
Le 7 Mars arriva. Je vis Madelon sur sa porte coupée, à midi, avant de se mettre à table. Elle me fit signe. Je courus à elle. « Cher amil » (ces mots sont les derniers qu'elle m'ait dits), « je crois qu'il faut commencer à prévenir tes parents;
«je veux être ta femme. Mon frère, qui est à Dieppe, m'a « répondu : « Si tu épouses le jeune homme dont tu m'as « parlé, j'aurai une place avantageuse à donner à ton mari, « dans les bureaux de la marine... » Sûre de toi, autant que « de ton mérite, j'ai répliqué : qu'il nous la gardât pour « après Pâques, temps auquel je lui donnerais un beau-frère « dont il serait content... Je t'ai nommé; j'ai fait ton portrait « pour la figure; surtout j'ai parlé de ton caractère, de tes « qualités, de tes vertus; je suis instruite plus que tu ne « l'imagines, par la fille qui était chez Madame Parangon, « lors de ton arrivée, et par la jolie Tiennette; je le suis par « Madame Parangon elle-même, par M. Bourgoin, par Toi- « nette... Écris à tes parents, mon ami, et montre-moi ta « lettre, avant de l'envoyer : j'y mettrai certains détails qui « ne la gâteront pas. Je ne prévois aucuns obstacles; en pré- « vois-tu? — Non! non, pas le moindre! » Et je lui baisai la main, quoi qu'il passât trente personnes. »< )e vais écrire, » ajoutai-je. « Adieu! » me cria Madelon; « voilà Bardet qui « vient vous avertir qu'on est à table. Adieu, mon ami! »
Je la quittai le cœur serré, ou du moins dans un si grand trouble, que j'étais hors de moil... Je mangeai peu. — Madame Parangon me dit par deux fois : — « Qu'avez-vous? » Je baissai les yeux sans répondre. Au sortir de table, je retournai sur la porte. N'y voyant pas Madelon, qui ne pouvait encore avoir dîné, je remontai rapidement à mon tra vail. L'idée d'écrire sur-le-champ a mes parents m'étant venue, je pris une plume, du papier, et j'allai dans mon cabinet. Je n'avais écrit qu'une ligne, lorsque Toinette arriva : « Madame veut vous parler. » Jamais les ordres de Colette ne m'avaient été importuns; ils ne me le furent pas même cette fois-ci; je descendis plus rapidement que je n'étais monté.
« Qu'avez-vous donc. Monsieur Nicolas? » me dit-elle. Je gardais le silence... « Je suis instruite... Madelon vous a
MON APPRENTISSAGE M^e PARANNON : 175 '-1753 '^3
« parlé tout à l'heure? — Oui, Madame... -- Je sais tout : « elle m'a tout dit... Je ne me plains pas de vous... Mais vous « oubliez facilement ce que je vous confie 1 — Moi, oublier... « Toutes vos paroles sont gravées dans mon cœur... Mais, « là... je l'avoue à celle que je ne regarde pas comme une «femme, mais comme une Divinité... là, je suis devenu «l'époux de Madelon... L'honneur m'engage, et je serais «indigne de celle dont vous m'honoriez, si... — Je vous «entends, et vous approuve... Mais fallait-il... Je ne vous « ferai pas d'inutiles reproches : vous n'avez plus qu'un moyen « d'être honnête homme; il faut l'employer... Je ferai pour « vous, dans cette occasion, ce que je ferais pour mon frère... « Monsieur Nicolas, je le vois, et je le savais dès auparavant, « la vertu tient à bien peu de chose! 11 faut ne pas se per- « mettre le moindre écart, si l'on ne veut tomber dans les « fautes les plus... Allez : laissez- moi... je vais agir pour « vous. »
Je me retirai, encore plus ému qu'après mon entretien avec Madelon.
Après le souper. Madame Parangon sortit. Je ne vis pas Madelon, non plus que ses sœurs. Je ne sais par quelle espèce de timidité, je ne m'informai pas d'elle à la jeune Marote, sa chambrière. Ce que m'avait dit Madame Parangon m'occupait et me troublait; j'imaginai qu'elle était chez M™' Baron. Enfin, je ne doutais pas que je n'eusse Madelon cette nuit, comme presque toutes les autres, depuis le 27 janvier, jour où je lui donnai son Eloge joint à celui de sa sœur... Cependant, je voulus rentrer, pour écrire ma lettre ; il me fut impossible de quitter la porte; au moindre bruit j'y revenais, brûlant de revoir Madelon... que je ne devaisjamais revoir 1... J'allai dans l'escalier de l'imprimerie, à la fenêtre d'où l'on découvrait celle de Madelon : j'y vis de la lumière, mais le rideau était si exactement tiré, que je n'entrevis que quelque mouvement de personnes qui ressemblaient à des ombres.
En ce moment, tout le monde rentra chez nous. J'aurais donné la moitié de ma vie pour voir Madelon un instant, et lui dire que Madame Parangon consentait à notre mariage. Je me couchai, dans l'espérance de l'entendre bientôt, et je ne dormis pas... Vaine attente! j'eus l'anxiété de cœur, supplice horrible, que j'ai si souvent éprouvé depuis !... Vers le matin, je fis un songe. 11 me sembla que je voyais Maine Blonde sur un arbre, et me faisant signe d'aller avec elle. J'y courais, lorsque je vis Madelon tomber de l'arbre. Aussitôt ses deux sœurs, Manon et Berdon, s'avancent en deuil et fondant en larmes. Je m'élance vers l'endroit où Madelon venait de tomber; elle était disparue... Je m'éveillai dans une inquiétude fatigante... «C'est un songe», me dis-je alors à moi-même. « Ha ! ce n'est qu'un songe !» Hé ! c'était une réalité 1
Le lendemain 8, personne ne me parla dans la matinée. A midi, j'allai sur la porte, pour voir Madelon. Marote sortait en courant. Je m'approchai ; je ne vis personne dans la boutique. Les voisins me regardaient ; j'avais l'air triste ; ils me croyaient instruit. Le soir, à souper, je ne vis pas Madame Parangon. Je sortis sur la porte, en quittant la table ; j'aperçus Manon Baron : j'allais à elle, pour entrer ensemble et m'informer. Elle me fit signe de ne pas avancer. Timide naturellement, je fus interdit, mais ne soupçonnant que des choses éloignées du vrai, je rentrai chez nous. Je voulus écrire ma lettre. Une idée me vint de suspendre, jusqu'au moment où j'aurais parlé à madame Parangon. Je fis cent tours dans la boutique et devant la porte, jusqu'au retour de tout le monde : j'étais dans une sorte d'engourdissement ; je me demandais pourquoi je ne voyais pas Madelon? et je ne pouvais m'en donner de raison à moi-même. Remonté à mon cabinet, j'observai la croisée de sa chambre : le rideau en était aussi exactement fermé que la veille, et je voyais également les ombres aller, venir, s'agiter.
Le 9 au matin, Toinette m'aborda, quand je descendis :
MON API-RENTISSAGE Mme PARANGON : '751-1753 I97
« Mademoiselle Baron est bien malade depuis deux jours. — € Ha ciel! malade!» Et j'y courus, sans écouter Toinette, qui voulait me retenir. M"' Bonne- Baron, en me voyant entrer, vint à moi et me prit les mains : — «Qui est ma- « lade, » lui dis-je, «Madame?» — On vous le dira: mais « vous ne pouvez voir la malade. — Hé! pourquoi, Madame? « — Elle n'a pas sa raison. — Pas sa raison ! — Non, elle ne « l'a pas. — Laquelle est malade? — On vous le dira... j'ai « prié Madame Parangon de vous le dire. — Ha ! c'est Made- « Ion! c'est mon amie! — Calmez-vous! Allez. » Je me retirai lentement, la main sur le front, les yeux baignés de larmes; je les cachai à M"® Prudhot, en baissant ma main, et parvenu à notre porte, je m'élançai chez nous...
Je trouvai Madame Parangon dans la salle ; mais elle n'était pas seule, et je saluai par une inclination profonde, sans parler. Je courus au travail... J'allais avec une rapidité qui tenait du prodige! Toute mon activité, dans la tempête que j'éprouvais alors, s'exerçait dans mes doigts. Bourgoin, le prote, me regardait sans parler; la sueur gouttait de chacun de mes cheveux. «Vous vous tuez», me dit-il; « il y a du temps ! s\ — Du temps! il est fini!... » Je ne savais ce que je disais.
A l'heure du dîner, je descendis. J'étais défait. J'allai à la porte de Madelon. Marote me dit : «Elle est entre les bras « de ses sœurs ; elle est plus calme... Mais elle repose ou va « reposer... O la chère !... — Ne la nommez pas ! » lui disle, en lui mettant la main sur la bouche. Marote fut effrayée ; elle me crut fou. Elle avertit M""" Baron. — «Ne la verrai-ie « pas, sans être vu, s'il le faut ? » dis-je à la Bonne. — « Non ! non I pas encore. » Je sortis sans lui répondre.
A huit heures du soir, je volai à la porte de Madelon. Ne trouvant personne dans la boutique, je montai. Je l'aperçus, étendue sur son lit : ses cheveux noirs et bouclés ombrageaient son front, qu'ils me cachèrent. Elle dormait; ou elle
IçS MONSIEUR NICOLAS
était accablée, ou elle était morte... Sa bonne et ses sœurs vinrent à moi troublées . On me permit de regarder M"* Baron, mais on m'empêcha d'en approcher. — « C'est elle ! ha I c'est elle ! » dis-je à M""' Baron et à ses deux sœurs, qui avaient été ses seules gardes. Je me mis à genoux, et levant les yeux au ciel : — « Mon Dieu I sauvez-la ! et donnez-moi des larmes I » La bonne m'adressa la parole: — « Nous lui dirons « comme vous avez été sensible, et... elle vous en remer- « ciera. » Elle dévorait ses pleurs et contraignait ses sanglots ; Berdon et Manon me regardaient sans parler, d'un air d'étonnement etde pitié. — « Ha! vous desserrez mon cœur! » leur dis-je ; « il m'étouffait; je vais pleurer ! » Et je fondis en larmes... Mes sanglots trop forts m'obligèrent à m'éloigner. On ne me permit pas de remonter ; et si l'on avait prévu ma visite, je ne l'aurais pas rendue.
Je ne dormis pas; des songes affreux me troublèrent... A trois heures du matin, je m'éveillai d'un demi-sommeil, en étouffant ; on pesait sur moi !... Je vis une femme, le visage décoloré, le front ombragé de cheveux noirs... C'était Madelon !... Je pousse un cri ! je m'élance vers elle... je l'étreins dans mes bras... je trébuche et tombe auprès de la fenêtre du toit... Hélas! hélas! était-ce une illusion de mon Imagination troublée! ou... Maine Blonde, émue de compassion, venaitelle m'avertir de mon malheur, en l'adoucissant?... j'ouvris la fenêtre qui donnait sur celle de mon épouse... d'où je l'avais vue, le jour, l'heureux jour 1... d'où je l'avais entendue chanter :
Je cherche un cœur plein de franchise...
J'y vis de la lumière : les ombres allaient et venaient avec une agitation extrême, et ilans un morne silence... Je ne pouvais sortir : je me recouchai. Mes paupières s'appesantirent; mais ce fut pour entendre ces mots effrayants : « Adieu/,.. Adieu!... Adieu!... Tu ne me verras plus...»
MO.NSIEUK MCOI AS DERItlKRE LA CITl'. LE SOIR (1753)
— Une lumière part de la fenêtre d'un chanoine. Elle frappe sur un homme qui avait la main sur le sein d'une belle brune..., c'était iJ/""^ fÀnard.
(Compositioa iaddite exécutëe sur les données de Rcstif.)
C'était la voix de M"* Baron l'aînée, de mon épouse... J'achève de m'éveiller ; je saute du lit ; je m'habille. Le jour pointait; je restai quelque temps à la fenêtre. Les lumières étaient éteintes chez les demoiselles Baron ; tout paraissait tranquille; un rayon d'espérance succède à l'effroi. Le jour augmente, et je vais me mettre au travail.
Jusqu'à midi, tout le monde garda le silence avec moi. En quittant la table, où tout le monde était triste et silencieux, j'allai sur la porte ; j'avançai timidement la tête; enfin je regardai. La porte des demoiselles Baron était fermée. Je restai immobile, mais la vérité ne se présentait pas encore. Je rentrai; je montai à l'ouvrage ; mes yeux se fixèrent seulement sur la fenêtre de Madelon, qui était entr'ou verte. Je demeurai quelque temps en contemplation, appuyé sur la rampe. Madame Parangon, qui ne m'apercevait pas, traversa la cour; je crus voir ses larmes couler... je frémis!.., mais je crus m'étre fait illusion; j'allai travailler jusqu'à huit heures. On soupa tristement ; j'étais accablé de fatigue et de sommeil. Je dis à Madame Parangon en quittant la table : — « Madame, croyez- vous qu'elle aille un peu mieux? — « Non. — Ha ciel! — Vous n'êtes pas bien : allez vous *< reposer. Je vais chez elle, pour vous et pour moi... Cela « sera mieux que si vous y alliez. » Je n'eus rien à répliquer. Je montai dans mon cabinet. Un sommeil profond, et semblable à la mort, assoupit mes sens jusqu'au lendemain six heures.
C'était le dimanche ii mars!... le m'habillai dans un trouble moins étouffant; mais j'étais plus affaissé. Cependant, ingénieux à me rassurer, je fis ce raisonnement : — « Si elle « était désespérée, quelle raison aurait empêché de me laisser « la voir?. . . Cela sera mieux. . . . c'est-à-dire plus décent ; on « craint les discours, l'éclat, ou de la laire rougir elle-même, « de ce qu'elle peut avoir dit pendant son délire. » Ce raisonnement répandit un baume salutaire dans mon cœur... En
ce moment, le son plaintif des cloches frappe mon oreille : — « Quelque infortuné a cessé de vivre,» pensai-je, «et « vient de tomber dans le gouffre sans fond de l'éternité!...» Descendu, je cherche à qui parler. Toinette semble 'me fuir; Madame Parangon est au lit ; Bardet vient de sortir, et Tourangeot n'est pas rentré. Ne pouvant parler à personne dans la maison, je sors enfin. Manon Prudhot était sur la porte; elle rentra, en me voyant, mais c'était alors son usage. Annette sortait de chez les demoiselles Baron; elle me vit, et passa rapidement. La jeune Marianne Roullot, presque enfant encore, Maine Blonde, et sa voisine, la belle Bourdignon, avaient la larme à l'oeil... Je pris sur moi de traverser la rue. A deux pas de la maison, j'aperçus, dans la cour du Palais, Tourangeot, qui sortait du magasin où il célébrait quelquefois des orgies. 11 avait l'air moins Tartare que de coutume. 11 m'aborda : — «Je te plains ! » me dit-il, en me prenant la main; «elle est morte d'hier, à trois heures du matin... On « ne pouvait le croire... mais elle va être enterrée... — « Morte ! Qui morte ! » dis-je en pâlissant. 11 ne répondit rien; mais montrant du doigt la porte de Madelon, il resta quelques instants dans cette attitude (à ce que je crois). Je ne sais ce qu'il devint; j'ignore ce que je devins moi-même. 11 me quitta, ou je le quittai... Mais je sais que je gagnai la Porte du Pont; que j'allai jusqu'à l'église moitié ruinée de Saint-Gervais (où j'avais fait mes adieux à Marguerite! ), que je m'assis sous une voûte en ruines ; que j'y poussai des cris lamentables, qui ne furent entendus que des oiseaux, qu'ils effrayaient... Lecteur ! nous en sommes au 1 1 mars 1753! Je ne guérirai jamais du mal qu'il me fit... 11 était dix heures du matin, quand j'arrivai à Saint-Gervais; j'y demeurai dans un état de désespoir, ou d'anéantissement, jusqu'à quatre heures après-midi. Je sentis tout ce que je perdais; mais vers les trois heures, l'idée d'une consolation puissante se présenta enfin à mon esprit. Ce fut à cet
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instant que mon âme attendrie, venant à se jeter dans les bras de Madame Parangon, je ressentis une douleur plus onctueuse : je tirai mon troisième cahier; je voulus y consacrer des vers à mon désespoir, et à la mémoire de Madelon... Mais, ou mes larmes effaçaient, ou le désordre de mes idées m'empêchait de les pouvoir lier. Je poussai des cris, en pensant : «Haf Madelon ne lira pas ces vers!... »
La douleur que j'éprouvais était la première de ce genre que je ressentisse : c'était la douleur d'un homme qui perd sa femme, un établissement qu'elle eût rendu facile, doux, avantageux. (Et Madame Parangori le savait; c'est ce qui l'avait déterminée à me seconder dans les derniers temps.) C'était une jolie fille, que j'allais rendre mère... qui périssait avec une partie de moi-même... qui venait en sylphide me trouver, pour me sauver des écarts de la jeunesse... qui, en se substituant, m'avait préservé de l'horreur de posséder Janneton... qui... avait trouvé la mort, en venant me donner le bonheur trois jours auparavant. Elle était tombée, pour avoir mal assuré l'échelle, le soir de ce dernier entretien, si pénétrant, où le contact de nos âmes avait été si parfait ! Et j'ignorais la cause de sa maladie ! Et Gaudet d'Arras (sans doute par amitié) me débita des fables calomnieuses! Un doute horrible me fut insinué... Ha ! ce ne fut point par Madame Parangon ! Je sens, à présent, pourquoi je ne pus la voir; pourquoi l'on ne me permit pas de recevoir les derniers adieux de ma femme, qui m'aurait annoncé que j'étais père... « Lâche! infâme 1 » m'écriai-je, « tu n'as pas « su défendre ton épouse contre d'Arras. Misérable 1 Monstre 1 « Cœur dénaturé ! » Et j'allais m'enfoncerdans cette effrayante solitude qui régne autour de Notre-Dame de la Cité (i).
Les consolations de Madame Parangon me furent préjudiciables. Je me fis un devoir d'entrer dans ses vues ; je comp-
(i) C'est là que se livrant à sa douleur intime, Restif assiste à la scène qui fiait l'objet de la gravure de la page 199.
MON APPRENTISSAGE — M^e PARANGON : I75I-I753 2O3
tai sur M"* Fanchette, au Heu de m'adresser à Berdon, comme on s'y attendait dans la maison de la bonne, et de réaliser avec elle tous les avantages que me faisait Madelon. On y comptait si bien, que Berdon, quoique très fière, me rechercha d'abord... J'oubliai presque Madelon, lorsque la simple politesse exigeait que je recnerchasse ses îœurs. Un soir, pour me sonder, elles me parlèrent obscurément de cette multitude de vers adressés k leur sœur. Je crus voir une curiosité maligne, et je feignis de ne pas les entendre... Conduite insensée, car Berdon était charmante, même à mes "eux.
Comme Madame Parangon avait pour principe de ne jamais donner de suite à no? entretiens affectueux, elle me laissa un peu trop à moi-même. Je me livrai à Gaudet d'Arras, à Gaudet ; je revis les connaissances que m'avait données Buisson, et qui lui ressemblaient. Je devins dissipé : la dissipation me conduisit au libertinage; je repris mes idées de triompher de la vertu de ma bienfaitrice. Trois semaines après la mort de mon amie, de ma véritable amie autant qu'amante (30 Mars), j'eus un songe, dont Annette fut l'objet :
Elle était dans mes bras, et nous montions ensemble Un degré rude et long. Elle frémit et tremble
D'émotion et de pudeur, "
Que lui causait ma vive ardeur :
Mais mon tendre amour la rassure
Et calme une fausse terreur.
Ma bouche à la sienne collée,
Ma main sous sa jupe glissée
Cherchaient la félicite pure.
Sur son beau sein régnaient les lis,
Et des roses le coloris
Leur boutonnet à la parure.
Par mille et mille doux soupirs
Nos deux âmes s'étaient mêlées,
Et nos *** enlacées
Se trémoussaient par nos plaisirs...
Le reste du songe est une jouissance complète, que j'eus l'honnêteté de ne pas envoyer à la jeune personne.
Le 30 Avril, je repris mon goût pour l'aimable Laloge, a l'occasion d'un Songe, qui me la montra ravissante !... Je lui fis tenir en même temps des vers anciens, qu'elle n'avait pas encore eus, ou que j'avais corrigés, sur ce qu'elle m'avait dit le 20 Auguste 1752. Enfin, j'avais envoyé à Madelon, avant qu'elle m'eût accordé ses faveurs, des vers sur mon épuisement solitaire, qui probablement la déterminèrent au sacrifice généreux qu'elle fit à la conservation de ma santé : (1)
M. Parangon était parti le 27 pour Vermenton; je l'ignorais. Gaudet d'Arras était venu me voir, et m'avait dit en riant : « Voilà une belle veuve ! » Je ne fis pas attention à ce mot. J'étais préoccupé de l'idée qu'il avait voulu dire : « Si « cette femme charmante avait perdu son mari, cela ferait « une belle veuve !... » Le soir, à souper, je m'étais trouvé seul avec Madame Parangon, le prote ayant été retenu chez son oncle avec Gaudet d'Arras, et peut-être par ce dernier Bardet était parti avec M. Parangon. On avait envoyé inviter la belle veuve; mais Gaudet d'Arras, tout-puissant dans la maison, avait retenu la servante. J'ignorais tout cela. Nous causâmes, après souper, Colette et moi ; il y avait près de trois mois que nous n'avions eu d'entretien particulier. Colette me dit : « Voilà une grande solitude, après avoir eu
« tant de monde tout l'automne J'avais eu envie
« d'envoyer mes sœurs à Paris, avec la mère et les sœurs de « M. Parangon. Une raison m'en a empêché : elles ont « beaucoup vanté Parangon le neveu, fils du frère. Or je ne « goûte pas l'alliance qu'on paraît désirer dans la famille « Parangon, par bien des motifs, dont vous connaissez le « plus fort... » Je m'inclinai. Toinette ayant desservi, nous nous assîmes auprès du feu.
\^i) On les trouve en deux pièces dans le Drame de la VU {1793), pages 1205 et 1206. {Note de RestifA
MON APl'RnNTISSAGE — Mme PARANGON : I75I-I753 2O5
« Ma belle-mère et mes belles-sœurs, » reprit Colette. « ne vous aiment pas. Je vous le dis, afin que vous ne preniez « pas garde à quelques brusqueries de M. Parangon; sa mère « et ses sœurs l'ont un peu indisposé contre vous. — « Madame, je' suis fâche d'avoir déplu à ces trois femmes... ■ « Mais, qu'y faire! — Rien ; les voilà parties, sans emporter « la satisfaction qu'elles espéraient... de surprendre un « entretien, ou quelques marques d'intérêt... qui ne sont « pas dans mon caractère... Tâchez seulement de vous con- « cilier un peu M. Parangon ; M. d'Arras peut nous y servir. « et c'est un homme qu'il faut que nous ménagions. — « Je n'espère y réussir, madame, que parle moyen que vous « venez de m'indiquer. Quant à vous, il m'est impossible « de ne pas toujours vous marquer le respect et le zèle qui « sont dans mon cœur. — Et c'est tout le contraire ! » me dit-elle en rougissant un peu, et je vis par là qu'elle ne m'avait pas dit tout ce qu'elle savait — « Quoi ! Madame... « Il en sera ce qu'il pourra; mais c'est l'impossible... — « Je veux dire que vous... évitiez de montrer tant de feu, « lorsqu'il s'agira de me louer... et même lorsqu'il faut « exécuter... quelques-uns de mes ordres... Laissez faire « Bardet, Tourangeot, Toinette, quand c'est à eux que je « me suis adressée; ne renversez pas tout le monde, pour « aller où je ne vous envoie pas; vous avez un jour culbuté « mes deux belles-sœurs sur leur mère. — Je ne m'en « suis pas aperçu, Madame. — Je le sais. — Je m'imposerai « cette contrainte... douloureuse. Madame... Puisque vous « me l'ordonnez, sans doute il le faut? — Oui, il le « faut... Ce n'est pas tout; j'ai un conseil à vous don- « ner. . . Mais il me coûte. . . Je. . . ne voudrais pas, à cause de « rnes vues, auxquelles je tiens beaucoup... que... vous... « retrouvassiez... une seconde Madelon; mais un amuse- <\ ment honnête, feint plutôt que vrai, qui éloignât les idées « de M. Parangon au sujet de... ma sœur Fanchette...
« Quand il s'agira du mariage, je saurai comment faire... » Toinette entra ; Madame Parangon la fit asseoir à côté d'elle et continua de me parler. — «Je connais vos sentiments ; « ilssont honnêtes, et ne peuvent m'offenser; mais Toinette « sait tout ce qui s'est dit? — O mon Dieu, oui, je le sais, et \< je ne conçois pas comment des demoiselles d'âge et d'esprit « peuvent avoir de pareilles idées! jusqu'à dire un jour à \< Monsieur, là, tenez, là, que M. Nicolas était amoureux fou « de Madame I ... Il n'y a pas de sens, seulement ! » [Je rougis, en pensant : « Elles ne manquent ni de pénétration, ni « d'esprit; mais je croyais; moi, que j'en avais davantage, i< et que je m'observais mieux! v] Aussi Monsieur leur a-t-il « bien dit », continua Toinette, « j'ai de trop bonnes « preuves du contraire, pour en rien croire, à moins qu'il « ne soit amoureux fou de trois ou quatre à la fois; car je lui « sais trois maîtresses, sans le casuel... » [Ici, Madame Parangon ferma la bouche à l'innocente Toinette, qui répétait ces expressions, sans en connaître la force.] «< Oui, Madame, « elles ont dit ça, et Monsieur leur a répondu ce que je vous \\ ai dit... H faut avoir l'esprit bien de travers!... Et puis, \\ est-ce que nous ne savons pas ce qui en était avec M"^ Ma- « delon, quand elle vivait?... Ho! si je n'étais pas fille, et »< que fôsàs' parler à Monsieur, j'sais bien ce que je lui « dirais.» — «Vous savez, Madame», dis-je alors, « quelles « sont mes vues et mes espérances : ainsi, je m'en rapporte « à votre justice? — Quant à moi. Monsieur; » répondit Colette, « soyez sûr que je sais à quoi m'en tenir... Mais « lisons quelque chose. » Et elle me donna Racine. Je lus Phèdre, qui fit une impression prodigieuse sur la naïve Toinette! Mais une réflexion, qu'elle tira du fond de son innocence, effraya Madame Parangon : « Une femme... aime « donc... un autre que son mari?... »
En passant devant latremperie, j'entendis quelque bruit... J'allai voir ce que c'était, et j'aperçus Gaudet d'Arras. Je pré-