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LA SALLE DE DANSE

— Monsieur Nicolas dansant l'Aiinuble Vainqueur chez la Maris en pré' senci; d'une fouie de jeunes gens des deux sexes : a Dame! c'est le beau danseur! s diL la Mûris.

(Couipositiuu iuédita exécutée sur los iluunéos de ttestif.)

jour de Saint-Germain, je dansai publiquement \' Aimable f^ainquenr (i), pour la première fois. C'était chez la Maris, et j'y jouis de l'admiration d'Aglaé Ferrand, de ses sœurs et de sa tante, de M"*' Douy, Laurent, Guiller, Gandon, I ucot, Rezard, Joan, Lambrin, Julien, Pouillot, Maine- Lebègue Huot, Morillon ; les femmes de chambre Julie, Agathe, Marianne, Percinette, Nannette, etc. ; de plusieurs filles de la Marinerie(2), la sœur à Bouzon, la sœur à Moutré-Point-d'âme, la sœur à Salé ; plusieurs jeunes tripières de la rue des Cornes, Martinette, la maîtresse à Bouzon, Marienne celle à Moutré, Pèlerine celle à Joussier-Patagon, dont le cheval savait le chemin du port comme son Pater; enfin les sœurs Duchamp, la marchande de sablon et la chevrière. — -«Dame! c'est le « beau danseur ! » dit Martinette à la marinière Bouzon.. . Ma vanité fut d'autant plus flattée de cette puérilité, que le domestique Lelong, qui venait avertir Marianne, sa future bellesœur, que sa maîtresse la demandait, fut témoin de mon triomphe ; je prévoyais qu'il en ferait le superbe récit le lendemain à l'imprimerie, et je tâchai de me mettre au-dessus de l'hyperbole.

Le même soir, j'eus une grande distraction à ma nouvelle tendresse!... Je m'en revenais en circulant un peu. Je me trouvai dans la rue de la Cloche-Bleue, vis-à-vis la porte de mon ami Dhall d'une part, et celle de Manon Léger de l'autre, et à quelque vingt pas au-dessous de la demeure de Tonton. Je fus très surpris de voir celle-ci assise au milieu du cercle, entre les deux sœurs Dhall, les deux sœurs Léger, M"^ Douy, et une grande jolie fille, amie de Rose Lambelin, nommée M"« Pointe... Tonton parlait très vivement, non pas aux jeunes personnes, mais à leurs frères, qui étaient debout autour du cercle... Dès qu'elle m'entrevit, elle se tut. Cepen-

(1) L'iÀlmanacbde la danse analysé dans ma Bibliographie des ,^lmanachs Français donne la figure d'un personnage dansant l'Aimable Vainqueur.

(2) C'est-à-dire : filles de mariniers, J G.-C.

dant elle m'appela. Je parus hésiter, quoique ce ne fût pas mon dessein ; Tonton était trop bien environnée. — « Tu s\ voudrais te faire prier, je crois: » me cria Baras-Dallis, que je n'avais pas aperçu, assis entre M"* Douy et la jeune Gremmerey. On me fit placer au milieu du cercle. On me demanda si j'avais des nouvelles de Colombe? — «Non,» ré- « pondis-je à Manon Léger ; mais si vous voulez en avoir, il « faut vous adresser aux demoiselles Ferrand. — Je vous « avais bien dit qu'il n'en avait pas! » s'écria Tonton... « Allez, allez, il est encore plus heureux que ça... Au reste, « il le mérite. » Je ne savais que répondre. J'étais fâché d'avoir pris par là. Mais Tonton s'embarrassait assez peu que je lui répondisse. Je n'ai jamais rien conçu à la façon d'agir de cette fille : elle se laissait courtiser, devant ses voisines, par cinq à six garçons, qui ne se gênaient pas. Avant que le scandale fût porté au dernier point, je dis des douceurs à l'aînée Dhall, et je sentis combien elle aurait été dangereuse pour moi, sans ma position... Il me semblait qu'Eulalie Gremmerey serait moins à redouter. Je lui trouvai un charme plus séduisant encore, quoique avec moins de beauté que dans M"* Dhall ; car celle-ci était une seconde Emilie Laloge, comme Marianne Tangis était une première Eulalie Gremmerey... Pendant cet amusement, les garçons outraient les choses avec Tonton, et on alla jusqu'à lui toucher la gorge. Dès que les filles s'en aperçurent, elles se levèrent, m'entourèrent, et me supplièrent de l'emmener : — « Comme étant « le plus sage, » ajoutèrent-elles obligeamment. Je présentai la main à Tonton, lorsqu'on la congédia, et chacune des sœurs retint son frère. Tonton me prit gaiement le bras, et se mit, sans doute pour me retenir, à me raconter ses aventures. Elle avait été débauchée par un Prémontré, nommé Barbier, l'un des trois vicaires de Notre-Dame-là-d'hors, paroisse desservie par un prieur de cet Ordre. Elle avait ensuite écouté Gonnet ; puis moi ; puis Fusier, après l'avoir rebuté d'abord : puis des

ecclésiastiques Molinistes, des Cordeliers, des Capucins [J'ai su depuis, d'elle-même, qu'elle avait eu le Révérendissime Père en Dieu, Condorcet, évéque d'Auxerre.] Elle se livrait sans motif, sans intérêt, pour le seul plaisir de se donner et de changer d'hommes. Elle a été fille publique à Paris pendant huit jours, en 1757, et elle prit, dans un mauvais lieu, une si grande horreur de la débauche, qu'elle est redevenue honnête femme pour le reste de sa vie. Elle épousa postérieurement à cette fatale époque, un tabagiste (i) de la rue Grange-Batelière, qui en a été très content; je sais d'ailleurs qu'elle a toujours été sage, après avoir changé de sentiment et d'état...

Je disais que Tonton me raconta ses aventures. En achevant, elle prit ma main et la mit sur son sein blanc, ferme, un des plus beaux qu'il soit possible d'imaginer. Toutes les fois qu'une étincelle tombe sur de l'amadou, le feu prend... Il fallut bien être heureux.

Le jour du départ de Madame Parangon arriva pour lors, et plutôt qu'elle ne me l'avait annoncé, soit qu'elle l'eût fait exprés, ou que des circonstances impérieuses l'accélérassent. Ce fut le jeudi 15 Auguste... C'était l'anniversaire de mon songe de Madelon. Je m'étais proposé de le célébrer et j'avais commencé dès la veille, en me rappelant mes remords de la soirée du 14. Mais, en sortant de table, après le souper, Madame Parangon m'avait demandé mon bras devant tout le monde pour aller chez M"* Bourgoin. J'étais le seul qui ne sût pas qu'elle partît, sans doute parce qu'on craignait que mon air concentré ne fût trop frappant... Toinette m'avait bien dit quelques mots; mais elle n'avait osé violer la défense de sa maîtresse, qui me voulait instruire elle-même. Nous sortîmes. Dès le premier pas, Madame Parangon me dit d'un ton presque timide : « Vous allez être un peu surpris ! C'est « demain... — Comment, Madame? — C'est demain que je

(1) Débitant de tabac vendant en même temps, cartes, dominos et toutes sortes de jeux. J. G.-C.

MON Ari'RENTlSSAO E M*' PARANGON I f]-,4 2O7

« pars pour aller auprès de Fanchette... — Demain ! — J'ai « pris mon parti, depuis que je vous ai parlé : les motifs que « je vous ai donnés ont fait impression sur moi-même, et « m'ont paru puissants. . . Je vous recommande ma Toinette. . . « Une des raisons qui a fortifié mon amitié pour vous, c'est « votre conduite avec Aimée, avec Tiennette, et avec celle « que je mets sous votre sauvegarde... Je m'arrêterai, en « allant, trois jours à Sens: c'est pourquoi je prends le coche « d'eau afin d'être libre. C'est pour vous et pour ma sœur « que je m'y arrêterai. Mon père est instruit de tout cela ; « c'est lui qui me seconde... Je vous le répète, ce voyage, à « le bien prendre, n'est que pour \ous ; car les intérêts de « ma sœur ne doivent plus être séparés des vôtres... Com- « portez-vous ici avec prudence. Vous ne m'écrirez pas : je « préviens la permission que vous oubliez de m'en demander; « il ne le faut pas absolument : mais vous pourriez écrire « une fois ou deux à Fanchette : s'il y a quelque chose que « nécessairement je doive savoir, vous envelopperez ce qui « devra l'être, et je vous entendrai. »

Personne que moi ne soupait à la maison, ce soir là. Nous nous mimes à table tous deux Toinette. — « Vous n'avez « pas reparu depuis diner?» me dit-elle Je lui contai ce que je venais de faire (c'est la seule confidence de ce genre qui me soit alors échappée) La jeune fille fut touchée du respect religieux que je conservais pour toutes mes anciennes connaissances, et de ma sensibilité pour notre maitresse (comme nous appellions Madame Parangon entre Toinette et moi). Elle me dit naïvement : — « Monsieur Nicolas?... je vou- « drais bien savoir si vous vous souviendrez aussi de moi, « dans bien longtemps, bien longtemps?» Je la regardai... 11 m.e sembla que je me transportai à vingt, trente, quarante ans dans l'avenir ; que je me rappelais tout ce qui m'arrivait alors ; que j'y mêlais le souvenir de Toinette, avec ce charme qu'ont les choses passées... Je m'attendris très vivement et je

lui dis : — «Je ne vous oublierai jamais... Et quand je me \\ souviendrai de vous, dans la suite, ce sera pour dire : La € jolie, l'aimable et bonne fille que c était, que Toineite Dominé, de « Toury!... » Attendrie à son tour, cette bonne fille me dit, en laissant échapper une larme, dont un petit contractement dans ses traits annonça la douceur ; — «Ha ! je serai dans « votre souvenir? Vous me rappellerez à Madame, et vous « lui direz ce que je vous disais, que je vous aimais bien « tous deux?. . . Car je n'ai jamais vu garçon tel que vous, ni « maîtresse comme elle ! — Toinette, » lui dis-je, «si jamais « je suis maitre imprimeur, et que j'imprime pour mon « compte un livre qui soit à devenir célèbre, par le mérite du « livre et de l'auteur, j'y mettrai, en tête ou à la fin : Colette

« FUT I.A PLUS ADORF.E DES FEMMES ; ELLE EUT POUR CHAMBRIERE « ET POUR AMIE ToiNETTE DoMINÉ DE ToURY, LA PLUS JOLIE, LA

« plus aimable et la meilleure des filles , et moi, nicolas « Anne-Edme-Augustin Restif de la Bretonne près Sacy,

« j'ai eu l'honneur de LES CONNAITRE TOUTES DEUX... Ho !

« Monsieur Nicolas ! vous mettriez ça ? — Oui, je le mettrai, « maître imprimeur ou non, dés que j'en aurai le pouvoir. « — Ho! que je serais contente, si je le lisais! — Vous le « lirez, soyez-en sûre, comme si vous le voyiez. — Mais, si « je le voyais, dans vingt ans, par exemple (i)? Ho ! je crois

(i) Elle le verra au bout de quarante ans (lo juin 1794), et cette lecture ne la flattera pas; elle lira la note que je place ici; eile y verra que son pauvre maître, qu'elle croit peut-être heureux, est au comble du malheur, manquant de tout, et ne voyant d'issue que dans le dernier acte du désespoir! et son âme sensible sera déchirée, quand elle saura tous les maux qui l'ont assailli, depuis 1757 !... C'est l'époque du mariage de cette aimable fille, que sa maîtresse établit avant sa mort... Elle a été heureuse; dans toute sa vie. elle n'aura eu qu'un moment d'amertume, et c'est moi qui le lui donnerai; ce sera celui où elle va lire ces Mémoires! car je suis sur le point de lui envoyer, à Vermenton, où elle demeure depuis trente-sept ans, tout ce qu'il y en a d'imprimé. Je juge de son âme par la mienne; elle sera plus sensible encore que dans notre jeunesse aux événements passés; en se rappelant Colette, ses bontés, notre amitié, jusqu'à nos écarts... Plus ces choses-là vieillissent, plus elles touchent. {Note de RestiJ.j

MON APPRENTISSAr.F. — M^c l'ARANOON : \-]i^<\ :• ^

ss que je fondrais en larmes de joie... — Si je sais où vous *< êtes, vous le verrez. »

Après le souper, Toinette vint s'asseoir à côté de moi, et je la fis lire. Elle s'en acquitta si bien, vu le peu de temps qu'elle avait pour étudier, que je lui en fis compliment. Alors elle m'avoua que Madame Parangon lui montrait aussi, et qu'elle avait eu deux maîtres au lieu d'un. Ce mot me charma ! Je lui pris un baiser sur la joue, je saisis une de ses mains, que je gardai dans les miennes : le titre d'écolièrede Madame Parangon venait de me la rendre cent fois plus chère... File voulut se lever; je la retins, en lui disant: — «Etes-vous s< mal auprès de moi ! — Je suis trop bien au contraire, et... « il ne faut pas s'y accoutumer... » Un petit sourire attendri accompagna cette jolie réponse... Je la laissai se lever, mais pour la faire rester, car sa présence m'était nécessaire, et je lui proposai d'écrire. La friponne, qui avait également appris de Madame Parangon, depuis quelque temps que je la négligeais un peu, sourit finement, et m'alla chercher son papier. Elle le posa sur la table, du côté blanc, et me pria de lui faire un Exemple, je pris la plume en riant, et j'écrivis, comptant l'embarrasser fort !

Exemple pour Toinette Dominé.

^Aujourd'hui, i5 (Auguste, le soleil s'est ici couché à cinq heures du matin. L'entendra qui pourra; car je n'en dirai pas davantage.

Elle la prit, je souriais... Mais quel fut mon étonnement, en la voyant passablement écrire!... Quand elle eut achevé le mot davantage, elle me dit enfantinement : — « Ne me « regardez plus : ça me fait trembler la main. » Je me retirai. Je regardai doucement par-dessus son épaule, et je lus d'abord ce que j'avais donné pour exemple: ensuite, j'aperçus avec étonnement ce qu'elle avait ajoute ;

J'anians bien l'ainigme; car ça veut dire, que Madame Parangon est aujourd'hui partie d'ici à 5 heures du matin, par le coche. . .

Elle se retourna néanmoins, et me regardant en dessous, elle me dit : — « Vous avez vu! Gageons. Je ne mets pas « trop bien l'orthographe ; mais c'est tout ce que j'en sai^. « — Ecrivez, » lui dis-je ; « je vais aller un instant devant la « porte; seulement, ne laissez pas voir votre papier, si « quelqu'un venait à rentrer, » Elle me fit signe qu'elle allait écrire.

Elle continuait d'écrire, lorsque je rentrai. Elle cessa pour lors, en me regardant, et se tint droite. Je trouvai deux pages d'écrites. Après le mot coche, elle avait ajouté :

Monsieur J^icola-tÂnne-Emme-Ogustin-Restif, de Lahretonne près Sacy, mon maître, qui m'a montré à lire et à écrire, m'a promi qu'il ne m'ouhliret jamcs, et i ma dit qui metret mon nom ave celui de madame dan un livre ê le siéne ossi de la manière que ie va dire, Colait la plus adorable dais famé il pour chambrière e pour ami Toinette Dominé de Tonry la plu aimable, la plu jolie é la meillieur dais files. Moi Nicola-fÂnne-Emme-Ogustin de Lahretonne prais Sacy., j'ai ii Ihoneur de lais conaitre. — Ce qui me f air a bien plaisir car jaime a aitrc dan son souvenir, a coté de madame que j aime de tout mon queur é jaime a pansé qui sera question de moi dans lavent. Ce qui fait que jaime bien mon niait re qui moulra mon nom en un livre.

Le reste de la seconde page contenait la répétition de l'exemple. Toinette me regardait lire, surprise que je le fisse couramment, malgré le manque d'orthographe, — « C'est « fort bien! ma fille! » lui dis-je. « Est-ce que vous avez du « goût pour la célébrité? — Qu'est-ce que c'est que ça? — « JVIais de faire parler de vous en bien, par vos vertus, d'être « citée un jour,,, — Ho! je le voudrais... pour dix ans de » ma vie! mais en bien., car... en mal... j'aimerais mieux « mourir. » Elle était si jolie! j'étais jeune : l'attendrissement même qu'on éprouve, à cet âge, les plus tendres regrets,

EDMOND SEDUCTEUR

— l.aiiTt . sur le» genoux d' Edmond qui la caresse, et cherche à lui dérober îles foreurs en lui ditanl : « // faut me montrer que cou5 me croyez vrai ».

{10* Estampe de Resiif pour Le Paysan et la Paysanne pervertis.)

sont quelquefois un excitatif pour les sens. J'assis Toinette sur mes genoux. Elle y resta. Je l'embrassai : elle avançait la joue. Je sentis ce frémissement secret, qui fait désirer la jouissance... et je pressai la jeune fille dans mes bras... Je savais combien elle était sensible... L'effet répondit à mon attente : l'aimable Dominé tomba dans l'ivresse. Je voulus alors... Un bruit qui se fit entendre à la porte me força de m'arrêter; j'y courus. C'était Tourangeot, gris de vin, qui cherchait à rentrer. Je l'introduisis; nous le conduisîmes à son cabinet, Toinette et moi. J'eus ainsi le temps de réfléchir, et Toinette aussi. Lorsque nous fûmes de retour dans la salle, elle parut sérieuse : — « Qu'avez-vous, ma Toinette? « — Je n'ai... rien... Mais... Dites-moi sérieusement, mon « cher maître? d'où vient que lorsque vous me touchez, je « me trouve dans un état que je n'avais jamais connu? « C'est quelque chose de bien agréable, mais qui me porte « au cœur, et qui me rend triste ensuite... » Je ne pus lui répondre juste ; j'ignorais moi-même la nature d'un effet que je connaissais. Je l'ai su depuis : cette jeune fille m'aimait beaucoup plus qu'elle ne le croyait, et pour m'exprimer en un seul mot, emittebai {i) , dès que je l'embrassais, en la serran! dans mes bras.. . Je lui dis cependant que c'était une preuve d'amitié qu'elle me donnait. Ce qui la consola... Les jeunes filles de nos cantons ont un préjugé salutaire : une fille se regarde comme déshonorée si un garçon lui a mis la main sous la jupe; de sorte que Toinette, dont j'aurais triomphé cent fois, s'il n'avait pas fallu ce préalable indécent, était inabordable pour moi-même dés quMl s'agissait d'en venir là... L'ivresse même dont j'ai parlé, dans sa plus grande vivacité, nedétruisait pas la pudeur, dans Toinette innocente, naïve, pure. Elle me disait (je m'émancipais quelquefois, car dès qu'on a commencé, on revient souvent à la charge), elle

(i) Inutile d'insister sur le sens précis de ce terme latin que tout le monde comprendra. J. G.-C.

MON AI'I'RENTISS AOI-. M"»» PAKANGON : I754 273

me disait : — « Ha! mon maître! je ne suis pas une Mor- « vandaise rustique : voudriez-vous me manquer au point « d'avoir porté là votre main?... » M. Parangon, qui rentra, mit fin à mes perplexités amoureuses ; et une fois remonté dans mon cabinet, je rougis de moi-même et de ma faiblesse. . . Dans la suite, j'eus heureusement plus d'une distraction, qui m'empêcha de violer encore les lois de la confiance et de l'hospitalité.

Rose Lambelin fut ma première distraction. Jusqu'alors, j'avais eu le goût délicat : toutes celles que j'avais aimées, tant à la ville qu'au village même, étaient les plus jolies, du moins des filles à ma portée. Et voilà que Rose Lambelin laide, ayant l'air dur, un commencement... le dirai-je? un commencement de goitre !... (j'ai eu de la peine à écrire ce vilain mot)... voilà que Rose Lambelin. laide, grande à la vérité, faite au tour, ayant la peau douce et blanche comme lis, voilà, dis-je, que Rose Lambelin s'empare, non du cœur, non des sens, mais de l'admiration de l'amant de la jolie Fanchette, et de la belle, de l'adorable Colette!... Qu'avait-elle donc, pour opérer ce prodige?... O mon Lecteur! de l'esprit; de l'esprit, comme une intrigante de Cour, et comme M""= de Sévigné. J'ai dit que son air était dur : ce fut sans doute ce qui me la fit paraître plus aimable, lorsqu'elle me sourit. 11 n'était cependant pas naturel qu'elle m'inspirât un attachement qui eût tous les caractères d'une passion. Elle le sentit, et sa conduite fut un chef-d'œuvre d'adresse. Elle sortait des Bénédictines, où elle avait été pensionnaire... Notre première demi-connaissance s'était faite, sur l'Ile-d'Amour. Je saluais Rose avec empressement, lorsque je passais devant elle, d'autant plus volontiers que je ne la croyais pas dangereuse; quelquefois je ni'arrètais un moment en voisin. Son esprit me charmait de plus en plus, par quelques éclairs qui lui échappaient à chaque visite; j'accourais auprès d'elle, dès que je l'apercevais sur sa porte. Elle m'accueillait, son air dur

paraissait s'adoucir. Je me trouvais bien avec elle, et je la quittais toujours content d'elle et de moi. Sa laideur me tenait dans unt sécurité parfaite : aussi, une fois, la pensée que je pour'-ais l'aimer m'étant venue, je me tranquillisai par cette réflexion : — « Du moins, je n aurai pas de peine à me «dépiquer/ » je crois qu'il ne faut jamais badiner à l'amour.... Le II novembre, je vis passer devant notre porte... jeannette Rousseau !... Elle était avec sa mère et son frère. Je n'osai leur parler, moi qui n'étais plus aussi timide qu'autrefois; je me retrouvai, pour eux, tel que durant mon séjour à Courgis; la rougeur couvrit mon visage; j'éprouvai la même palpitation de cœur, le même sentiment de pudeur timide; je ne pus trouver la force de sortir. Jeannette ne me vit pas. et moi, je n'osai la regarder en face; je l'avais vue pour la dernière fois!... Lorsqu'elle fut passée, je me reprochai de ne pas avoir salué trois personnes qui m'intéressaient aussi vivement. Je sortis pour courir après eux. Mais j'avais été trop longtemps à. reprendre mes esprits; je ne les vis plus... Je restai dans une sorte d'immobilité stupide. Je fus dix minutes dans la même bonhomie, la même façon de penser que j'avais à Courgis : je rétrogradais de quatre ans. Une petite Luce Picard, dont je n'ai rien dit encore, jeune orpheline très jolie, qui venait souvent travailler en linge chez Madame Parangon, vint à passer; elle me salua, s'arrêta auprès de moi, et me demanda si Madame Parangon reviendrait bientôt?... Cette question me tira de ma rêverie : je lui répondis ce que je savais, que nous ne reverrions Madame Parangon qu'à la fin de l'année. — « Mais » ajoutai-je, « Toi- « nette sera bien aise de vous voir; entrez, je vous prie, en « passant. » Je voulais m'en débarrasser bien vite, et voir encore si je ne découvrirais pas Jeannette. Je descendis la rue de la Fricauderie, et vis-à-vis celle des Boucheries, je trouvai Gaudet, qui revenait de la Porte-du-Pont (i). — « Je viens de

(I) C'était une des cinq portes voûtées de la ville. J. G.-C.

MON APPRENTISSAGE Mme PARANGON : I754 273

« voir passer la plus jolie paysanne qu'on puisse imaginer! » me dit-il; « ha! qu'elle est gentille! — Comment était-elle « haloillée ? — Un petit juste (i) d'ctamine violet-bleu; une « jupe rayée rouge et blanc ; coiffée en demoiselle de village, « avec un joli battant-l'œil (2) à petits plis. Mais jolie! — « C'est Jeannette Rousseau! » m'écriai-je involontairement. . « Où est-elle? — Je ne saispas; mais celle dont je parle doit « être à présent aux environs de Saint-Gervais. Mais si c'est « là Jeannette Rousseau, Mademoiselle Rousseau est une très s» jolie fille!... De quel pays est-elle?» La jalousie (oui, je fus jaloux) m'empêcha de lui nommer Courgis, et Gaudet n'insista pas.

De retour à la maison, j'y trouvai Luce Picard avec Toinette. Je leur dis que j'allais travailler, et, comme il n'y avait personne, de me sonner, s'il venait quelque acheteur à la boutique. — « Restez avec nous, » me dit Toinette, « nous par- « lerons bas, et nous allons vous laisser une jolie place pour « écrire. » J'étais assez complaisant pour les jolies filles ; je restai. Au bout d'un moment, je leur dis : — « Vous me « troublez, mes poulettes ; vous parlez, vous souriez, et sur- « tout vous êtes jolies; ça me distrait. » Tout en riant, elles m'enfermèrent dans le paravent ; et pour qu'il ne gênât pas le passage, on me fit plaquer contre le coin de la cheminée. J'écrivais depuis environ un quart d'heure, lorsque quelqu'un arriva. — « Ho! » dit Luce, « si c'est M. Parangon, je ne « veux pas qu'il me voie! » Elle entra dans le paravent, et se blottit sur un petit siège à mes pieds. C'était Tourangeot.

— « Haï je vous trouve donc toute seule à la fin, » dit-il Toinette... « Allons, allons, nous allons en découdre! — « Laissez-moi, Monsieur Tourangeot, ou je vous réponds « que vous n'en serez pas le bon marchand, et que Madame

(1) Le juste était un corsage qui marquait la t.iillc, d'où son nom. J. G.-C.

(2) Le battant-l'œil était un fichu descendant aux tempes, en une sorte de petit-volant qui s'agitait avec la tâte d'où le qualificatif: battant-l'ail. J. G.-C.

« le saura. — Je respecte Madame, et si elle était là, je la « craindrais. Mais elle est loin; et moi, voyez-vous, gentille « Toinette, je ne crains point du tout les absents, ou les « absentes, point du tout! Au lieu que j'aime bien les jolies « présentes, comme vous, friponnette... » En achevant ces mots, il saisit Toinette, et la renversa sur le lit de M. Parangon. Elle lui donna un violent soufflet. — « Coups de pieds de « jument ne fout pas de mal aux chevaux, » dit-il. . . Et il redoubla d'insolence. Luce, qui souffrait de ce qu'elle entendait, entr'ouvrit le paravent, et poussa une aiguille dans cette partie charnue qui expie les fautes des écoliers. Tourangeot fit un cri, accompagné d'un jurement. 11 aperçut la jeune Luce : — « Ha! c'est donc vous! p'tite chienne-à-pan (i)!-.. « Vous allez me le payer!... » 11 laissa Toinette, attrapa par la jupe Luce qui fuyait, et vu qu'elle était délicate, il l'enleva comme une plume. La petite criait à son secours; car le Tartare ne badinait pas (2). Toinette la secourait; mais en

(0 ^-pan, terme bas-Bourguignon, dérivé du grec, pan (tout), et qui signifie lout à fait, tout entier. On dit à Paris Chenapant et Ion croit bien parler! En Auxerrois, mener à pan un sillon, en moissonnant, c'est ne rien laisser. {Noie de Restif.)

(2) Voici ce qui arriva, dans le temps que je travaillais au magasin, dans la cour du Palais, avec Edme et Tourangeot : c'était dans mes premiers temps. Un samedi soif qu'Edme était à des premières vêpres de Convulsionnaires, la servante de M^'Chouin, la charcutière, vint à passer; Tourangeot l'appela. Cette bonne fille monta, croyant voir faire des livres. J'étais au fond d'une autre chambre, entouré de papier. Le Tartare, malgré sa défense, la renversa sur des rognures, et il en triompha... J'entendais faiblement; ainsi je pensais que c'était un jeu. A la fin, ennuyé, j'allai chercher Edme à son tripot convulsionnaire, chez la Bardin, rue de la Marinerie... 11 accourut, et trouva le Tartare encore acharné sur sa proie. — <• Ma fille! ■• cria le dévot, en se jetant a genoux, « invoquez le bienheureux diacre Paris, et le Serpent o tentateur perdra toute sa lorce! w Au même instant, il déchargea sur les reins de Tourangeot un coup de sa bûche secouriste. Le Tartare fit un jurement épouvantable, et se redressa : — a. Heureusement », dit le Tartare, <r que j'en étais à ma troisième fournée... » La servante était brisée; Edme fut obligé de la soutenir, pour descendre, tout en lui disant de se recommander au bienheureux Paris, pour ne pas devenir grosse... Mais ce Tartare n'était-il pas moins brutal que moi? (Note de Restif.)

MON APPRENTISS AGP — M">' PARANGON : I754 277

la repoussant, Tourangeot se permettait des attouchements si obscènes, qu'elle fut enfin obligée d'avoir recours à moi. )e m'étais douté de ce qui arriverait, dès l'entrée du Tartare, et j'avais mis les pincettes dans le brasier. Je les donnai à Toinette. Elle courut les présenter à Tourangeot, qui les saisit. Il se brûla si serré, qu'il fut obligé de lâcher Luce; et Luce s'enfuit aussitôt dans la rue. Toinette s'enferma dans sa cuisine, dont elle eut soin d'ôter la clef. 11 faut dire que Tourangeot avait bu. Se voyant seul, il dérangea le paravent, et fut très étonné de me trouver là, affectant d'écrire aussi tranquillement que si je n'avais rien entendu. — « Qui diable « te savait ici? — Hé! quel bruit enragé fais-tu donc, avec « ces jeunes filles, que je ne m'entends pas?... » Au lieu de me répondre, il prit mon écritoire, dont il versa l'encre sur j>a brûlure, jurant que Toinette le lui paierait, ainsi que la petite Luce. Je lui dis alors que j'avais tout entendu, et que j'étais bien surpris qu'il portât les choses aussi loin, avec une fille qui demeurait dans la maison, et qui, par cette raison même, devait être respectée? — « Est-ce que c'est lui manquer « de respect, que de la b — ser? » Je fus embarrassé de cet excès d'audace. 11 fallait parler net à ce déhonté : — « Et si « tu lui faisais un enfant? — Je l'épouserais. — Mais, elle « ne t'aime pas? — C'est justement pour ça : si elle m'aimait. « je n'aurais que faire de lui faire un enfant pour l'avoir. — « Et ta .Marie? — Marie?... T'as raison; mais je ne l'ai pas « fait, et je serais plus obligé à légitimer celui-ci, que « j'aurais fait, que celui-là de Marie, qui l'est, et bien légi- « timé, hum!... Mais tu me fais songer à Marie; je l'avais « oubliée en buvant. Qui ne voit rien, ne dit rien » (phrase parasite de Tourangeot); « j'y cours, si tu veux continuer à « garder? — Oui, oui, je le veux bien; va, et laisse-moi « travailler. » 11 sortit aussitôt, et Luce qui s'était réfugiée auprès de la Marianne, chambrière des demoiselles Cuisin. rentra s»"-le-champ. Elle appela Toinette, qui revint. Elles

me consultèrent pour savoir comment se plaindre à M. Parangon? Je leur répondis ; — « Celle qui met ici le bon « ordre, et qui maintient les mœurs, n'y est plus; ne vous « avisez pas de vous plaindre! car je vous avertis que si « vous le faites l'une ou l'autre, c'est au renard que vous « vous confesserez, et qu'il vous croquera. Si vous ne voulez « pas m'en croire, que l'une de vous en essaye, en prenant « des précautions, pour être secourue par l'autre. » Je n'eus que le temps de dire ces mots, Quelqu'un rentra : les deux jeunes filles étaient encore effrayées; l'une vint se mettre derrière le paravent, à mes pieds; l'autre s'enfuit dans la cuisine. C'était M. Parangon.

Toinette fut obligée de revenir. — « Monsieur reste-t-il? « — Non, non, dit encapucinantun peu le bourgeois lihertin... « Vous êtes toujours de plus en plus jolie, Toinette 1 — Ho! « Monsieur, je vous assure que vous voulez ben dire ça. — « 11 est vrai que je l'veux ben dire... Oui, oui, je l'veux ben « dire. » Et il la tira sur ses genoux... Je craignis qu'une nouvelle scène ne commençât, et que M. Parangon ne me pardonnât pas d'être resté coi, comme un espion; je toussai. 11 fit un soubresaut : — « Qui est là? — C'est M. Nicolas, qui « gardait, pendant que j'étais à la cuisine. » M. Parangon dérangea la feuille pour me voir. Luce se glissa derrière ma chaise, où elle se tint accroupie. Pour moi, je ne levais pas les yeux, ma plume dans la bouche, et feignant de chercher un mo^ dans le dictionnaire. Je saluai enfin, en disant ; — « Monsieur, je ne vous voyais pas... A's-vous besoin ici? — « Non, non; mais vous paraissez occupé comme Archimède? « — Monsieur, je n'entends rien, quand je suis à travailler; « vous savez que j'ai peu de temps, et j'en profite. — A la « bonne heure, à la bonne heure!... Je sors... Toinette? je « soupe en ville. — Oui, Monsieur. » 11 sortait; mais comme il était fort gros, qu'il avait dérangé le paravent, en voulant mettre la main sous le fichu de Toinette, qui lui

A.^cii.^.^^ vour, x>e l abbath SALM-rKRE a auxeu«k Dessinée par Sagot,

ouvrait la porte de toile, il le renversa en entier, avec un bruit si grand, que Luce fit un cri. — « Qui diable est donc « là?... Ha! c'est Luce!... Hé! que faites-vous là, Luce? » Je répondis pour elle, qu'en l'entendant rentrer, elle s'y était cachée, croyant que c'était Tourangeot, qui venait de sortir, et dont elle redoutait le badinage .. — « Et elle se réfugie « auprès de vous? — Oui, Monsieur. — Luce, croyez- moi : « Tourangeot aboie ; celui-ci ne dit rien, mais il mord. » lî sortit, après ce bon mot, nous laissant tous trois fort contents qu'il ne se fût pas fâché...

Nous retînmes Luce à souper : c'était une petite liberté, qui était toujours approuvée de M. et M"^"* Parangon, lors même qu'ils ne connaissaient pas nos amis; nous pouvions les retenir en leur absence : à plus forte raison, quand c'était quelqu'un dont ils avaient coutume de se servir... Tourangeot revint à huit heures ; mais Loiseau et Bardet rentrèrent aussitôt que lui, de sorte que les jeunes filles furent en sûreté. Après le souper, nous jouâmes au Curé, jeu durant lequel Loiseau nous prouva combien un homme d"esprit peut rendre les moindres choses amusantes. . . A l'heure de ramener Luce, cette jeune fille me prit le bras, et me pria de ne pas la confier à un autre. Je dis à Toinette, devant Loiseau : — « On a soupe en ville, en grande frairie; gardez Luce avec « vous : elle s'en retournera demain. » Ce conseil plut à Toinette, et même à Luce. Nous nous retirâmes, et elles restèrent pour attendre M. Parangon, qui ne rentrait jamais tard. Il revint très gai... mais, voyant Luce avec Toinette, il se contint. Les deux jeunes filles sortirent. IVlais bientôt la sonnette rappela Toinette. Elle était hors d'état de se présenter; de sorte que Luce alla pour elle. M. Parangon demanda quelque chose. Elle le présenta sans lumière et sans parler. Mais c'était pour la retenir. — « Ma chère Toinette! » lui dit-il, « je t'aime de tout mon cœur! Ne t'inquiète pas « des suites; j'y pourvoirai. — Ha, monsieur! » lui dit Luce,

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« ayez pitié de moi! — C'est vous, Liice? » dit-il en capucinant. — «Oui, Monsieur. — Ha! mon enfant! que je suis « fâché ! Le ciel me préserve d'attaquer une pauvre orpheline, « obligée d'aller en journée! La séduire, serait la perdre... « Restez toujours sage, ma fille, et oubliez le mauvais « exemple que je viens de vous donner. Allez vous coucher; « et, que je sonne ou non, je vous défends de venir, ainsi « qu'à Toinette : ce sont les fumées du vin. » Je suis charmé de rendre justice à M. Parangon, lorsque l'occasion s'en présente. Ce fut ainsi que se passa la Saint-Martin.

Le 24 décembre, veille de Noël, apprenant que Madame Parangon n'arriverait pas encore, je partis pour Sacy, où je restai jusqu'au 27. Ce fut à mon retour que je démentis mes principes à l'égard de Toinette... Je venais de la maison paternelle, il est vrai; mais durant sept lieues faites lestement à pied, je m'étais repu de chimères amoureuses ; j'arrivais ivre de cette volupté que donne le grand air à tout ce qui est fort et bien constitué. Toinette me reçut comme un frère; je la revis comme une sœur. Je me chauffais à côté d'elle, après avoir pris de sa main du vin et du sucre pour me déglacer l'haleine, disait-elle. Un feu inconnu circula dans mes veines. Je l'embrassai. 11 y avait quatre jours que nous ne nous étions vus : elle ne faisait pas de difficultés. Mais bientôt je devins ardent, et d'autant plus dangereux que je ne la comprimais pas, comme dans d'autres circonstances. Elle était sans défiance, mes désirs étaient dévorants... Elle se leva. Je la guettais; je la fis trébucher : elle perdit l'aplomb, et serait tombée si je ne l'avais pas soutenue. Je pris mon avantage... Toinette, comme on sait, n'était pas à l'épreuve de ce genre d'attaque. Résolu de triompher, je mis le comble a son ivresse en collant mes lèvres sur sa bouche vermeille... Elle poussa un profond soupir, et s'abandonna elle-même... 11 n'y eut pas de violence, elle ne se défendit pas... Dieu toutpuissant! De quelles ineffables délices tu as entoure la

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reproduction de notre être!... Toinette était plongée dans une voluptueuse ivresse... Les portes angustes (i) du temple, adoucies par le baume de la volupté, cédaient lentement, comme aux vierges; mais elles nen cédaient que plus délicieusement... Enfin, il partit, l'éclair du bonheur... et le sombre nuage du remords resta seul dans toute sa ténébreuse horreur... Toinette avait été si vivement émue que, rendue à elle-même, une langueur provocante paraissait encore sur son visage et dans ses yeux... La fureur de jouir me ressaisit... Toinette, suppliante, égarée, se livrait, au lieu de se défendre, avec l'énergie d'une fille de vingt-deux ans, forte, bien constituée, en poussant de profonds soupirs, entremêlés de cris inarticulés, Elle se roidissait; elle me pressait dans ses bras; elle ne se connaissait plus... Enfin, quelques mots tendres lui échappèrent... On la sonna. Elle courut d'autant plus vivement qu'elle tremblait d'avoir été découverte.

En son absence, je réfléchis. Madame Parangon, Fanchette, s'offrirent à mon esprit d'abord. Ensuite, le tort fait à Toinette, à mon amie, à mon écoliére, à celle qui m'avait été recommandée... Elle rentra dans ce moment. Je la regardai; je lui pris la main. Ses larmes coulèrent. Ensuite, levant ses beaux yeux, qu'elle avait tenus baissés, elle me dit : — « Nous avons mortellement offensé Dieu! Mais... sans « l'offense de Dieu.., ha! je vous aurai donné de bon cœur... « cette fleur, comme on dit... et ce me sera du moins une « consolation qu'elle ait été cueillie par l'homme que j'aime s< seul au monde. » Elle me quitta aussitôt pour servir le souper.

Lorsqu'on fut sorti de table, j'espérais la consoler, en lui montrant toute l'estime que je faisais d'elle. Tout le monde sortit, jusqu'à Bardet; nous restâmes seuls, je pris Toinette

I) Ne pas lire augustes. {Note di l'Édilwn Liseux )

MON AITRRNl ISSAGE M"": PAKANGON '. i~yA -S)

sur mes genoux; je l'embrassai, en lui disant : « Je vous « aime de tout mon cœur, ma chère fille; me pardonnez- « vous? — Ho! oui, vous l'êtes, pardonné; je ne saurais pas « plus vous en vouloir qu'à moi-même... » Je l'embrassai de nouveau, et je cherchai encore la victoire. Toinette me dit :. — « Songez que vous vous perdriez, si le malheur « voulait qu'on rentrât! — Vous ne parlez pas de vous, ma « fille? — Je n'y pensais pas. — Ha! Toinette! je vous ai « possédée! c'a été l'un des plus heureux moments de ma « vie! — Je me suis livrée, » répondit-elle ; « j'ai senti qu'il « le fallait, ou... vous laisser dans... une sorte de rage,.. « Car vous étiez... ho! à faire peur... Je me suis aban- « donnée, parce que je n'ai plus été maîtresse de me « retenir. On désire toujours de savoir ce que c'est . « je le sais. Je ne croyais pas le savoir avant mon mariage! « J'en mourrais de chagrin si ce n'était pas vous... Tout « en moi me trahissait, pour être d'accord avec vous... « Je ne vous refuserai jamais rien; mais que dirons-nous à « Madame Parangon?... Ne me répondez pas! » dit-elle, voyant que j'allais parler; « car je sais que vous avez un bon « cœur, qui vous fera plus de reproches que je ne pourrais « vous en faire; qui vous fera en tout parler comme il faut; « et que si vous manquez, c'est que vous avez une humeur « d'homme (i) qui vous fait faire ce que vous désapprouvez. « Ainsi, je ne vous en veux pas. Mais je vous en prie! que « nous ne soyons pas deux misérables sans conscience, qui « nous livrons au libertinage! Respectons nos corps, et si « nous succombons encore, que ce ne soit qu'à la force, et « jamais de propos délibéré... » [Tel fut le raisonnement de Toinette : mais ce qui aurait été une dérision dans une héroïne de Créhillon fils était en elle une ingénuité vertueuse et touchante...] « Vous êtes fatigué! allez vous reposer, et

(l) Vieille expression du xvi^ siècle qu'il ne faut pas être surpris de retrouver sous la plume du bourguignon Rcstif. J. G.-C.

« laissez-moi attendre seule. — Non! je suis devenu jaloux, « depuis ce soir; je ne saurais vous laisser seule : un Tou- « rangeot peut venir; vous êtes émue; vous succomberiez... » Elle me regarda; puis se levant, elle me dit : — « Otez-moi, « si vous le pouvez, la faiblesse de mon cœur, et vous « verrez si je succombe avec vous?... Ingrat!... croyez- vous « que je n'aie pas été attaquée par M. Parangon, par « M. Bourgoin, par Tourangeot, par quelques ouvriers?... « Ils ne sont pas même parvenus à m'embrasser! Je les ren- « versais comme des enfants; je me fâchais, et leur ôtais « jusqu'à la hardiesse de m'attaquer, par la honte de se *< trouver si faibles. Ne voyez-vous pas comme je suis grande y< et forte?... Allez, » ajouta-t-elle en baissant les yeux,« je ne « demande qu'un bonheur, et le bon Dieu sait ce que c'est. »Je me levai pour sortir, en lui disant : — « Vous mepersuadez... « Adieu, ma Toinette, ma chère fille; mais un baiser? » Elle me le donna, mais en sœur, et modestement. Je sortis. Je n'étais qu'au milieu de la cour, lorque quelqu'un rentra. Je me cachai dans la cuisine, par curiosité, pour entendre et voir ce qui allait se passer. C'était Bourgoin. — « Ha! Toiv< nette! seule?.,. Mais, qu'avez-vous?.., du chagrin?,.. — « Oui, Monsieur. — Que je vous console? — Ni vous, ni « personne n'y pouvez rien. » 11 la voulut embrasser... Je vis alors la vérité de ce qu'elle m'avait dit; elle l'étendit sur deux chaises, d'un revers, en lui disant : — « Au nom de « Dieu, Monsieur Bourgoin, laissez-moi! » II dit encore quelque chose ; — « Toujours la même, toujours revêche !.. . « Mais vous êtes sage, et vous avez raison. » Il rentra pour se coucher. Tourangeot survint. 11 passa la main sous le menton de Toinette, qui lui donna un soufflet. — « Chienne ! » s'écria-t-il, « vous allez me le payer! » Il se jeta sur elle 5 mais la grande fille s'en débarrassa en deux tours de main, et le mit hors de la salle. Il voulait rentrer, quand M. Parangon arriva. La présence du maitre fit fuir le Tartare. Mais

c'était une troisième attaque pour Toinette. 11 commença par déranger le paravent. — « Je regardais, » dit-il, « si le « M. Nicolas et Luce étaient encore cachés là!... Ah çà, « Toinette? êtes- vous bien cruelle pour ce capon-là? car c'est « un hypocrite!... — 11 n'est pas dévot, Monsieur... — « C'est un hypocrite de bonté, de vertu, de désintéressement « avec les jeunes filles, qui les croquera dix fois plutôt « qu'un autre... Hé bien, ma Toinette? voyons, ma fille?... « Vous savez, je vous marierai ? Ne vous embarrassez de rien ; « vous êtes une jolie fille, et je sens tout ce que vous valez... « Je vous promets bons soins, secret et mariage. Je ferai les « petites dépenses de votre ménage ; je mettrai à l'imprimerie « celui que je vous donnerai. » En achevant ces mots, il la saisit. Toinette lui dit : — « Ne vous en prenez qu'à vous- « même si je vous fais du mal. » 11 la retenait toujours. Alors, elle le renversa, et le fit tomber avec son siège; mais elle le retint; car, vu sa grosseur, il se fût tué. — <v Vous ne voulez « donc pas absolument? »lui dit il. — « Jamais, Monsieur. — « N'en parlons plus. Je ne vous en aime pas plus; mais je « vous en estime davantage... Si vous voulez être vérita- « blement vertueuse, soyez-le donc. Mais si j'apprenais « dorénavant qu'un autre... je ne vous le pardonnerais « jamais... qu'à la condition... — Monsieur, si j'étais assez « malheureuse pour... avoir une faiblesse, et assez misé- « rable pour devenir une... je ne sais qui, vous ne me lais- « seriez pas deux jours auprès de Madame. — Ha ! ha ! c'est « suivant... »

Toinette ayant fini son ouvrage, M. Parangon se mit au lit, et elle emporta les lumières. Je l'attendais. — « Quoi? « vous êtes ici? — Oui; et j'ai tout vu... Toinette! ha! Toi- « nette ! tu es un trésor, pour un malheureux qui ne te vaut « pas... Mais, ma fille, je suis en feu... Je veux coucher avec « toi... Je veux... te prouver mon amour. — Jamais, » me dit-elle fermement, « même avec vous, je n'aurai une faiblesse

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« préméditée,et froidementconsentie...J'aisuccombé; je suc- • comberai peut-être encore... mais emportée malgré moi » jamais délibérée... Respectez- vous vous-même, mon cher « maître ; ne rendez pas votre Toinette une coquine, qui « vous avilirait ensuite!... » Son air, son geste, tout sembla commandera ma passion. — « Adieu, ma Toinette î » lui dis-je, «je ne sais quoi me dit que vous avez raison. »

Je ne revis Toinette qu'en rougissant; suivant mon usage, je fus plus attentif, plus retenu à son égard, je dirais quasipresectueux ; et cette -conduite acheva de me rendre toute son estime,, que ma témviv". «.vait diminuée sans doute.

Fin- de Monsieur N'icclas (En'arre et Jeunesse).

La suite de ces mémoires dans Momieur Nicolas (Jeune homme).

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