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l'île d'amour (175'i) — Mon.iifur Nicolas feignant <le lire à l'ombre (/<•» peupliers. Près de lui groupes de dames et de jeunes filles Une des premières dit : « Voilà un lecteur bien attentif! »
(Composition inédite exécutée sur Us données de Restif.)
sans pouvoir se retenir, à cause de la rigidité de la pente, et elle serait allée jusque dans le biez, si je ne l'eusse recueillie dans mes bras, et fait tomber assise. Ses compagnes riaient aux éclats, à l'exception de Rose Lambelin, cousine de la Deschaivps (i) des Italiens, grande brune, faite au tour, qui avait l'air, l'œil, le regard, le sourcil noirs et durs, autant que le son de sa voix était sourdement impérieux. Elle avait dix-sept ans, et elle en paraissait vingt-cinq. Elle gronda sérieusement la jolie Annette, sa voisine... Pour Marianne Tangis, c'était la douceur personnifiée; elle était pâle de frayeur dans mes bras, sans que son air doux en fut altéré. — « Je serais pourtant dans la rivière, » dit-elle à sa jeune compagne « sans IVI. Nicolas?... « Je l'aidai à remonter. Quand nous fûmes parvenus presqu'au haut, Rose lui tendit la main, et s'en empara.
Je fis un tour sur l'ile avec toutes ces ieunes filles, qui voulaient voir mes livres, et qui paraissaient avoir grande envie de les lire. Mais je ne m'y prêtai pas. Elles me quittèrent aux Moulins, où est le ponceau de passage, en me disant quelles allaient rentrer dans la ville; ce qui signifiait qu'il ne fallait pas que je les accompagnasse. Je retournai m'asseoir et continuer ma lecture; mais pour n'être plus interrompu, je m'avançai jusque sur le rivage oriental, où je me cachai entre les basses saussaies et les cotonniers sauvages...
A sept heures et demie, fortement occupé de mon intéressante lecture, j'entendis parler au-dessus de moi. J'étais sûr de ne pas être vu; j'écoutai. C'étaient Berdon Baron, Manon sa sœur, Thérèse Bezanger, et Agnès sa sœur; leurs cousines. Maine Blonde, Claudon Roullot, avec la jeune Marianne sa sœur. On parlait de moi. On lisait de mes vers à Madelo.v, soit qu'ils fussent pour elle-même, soit qu'ils s'adressassent à d'autres filles; car on se rappelle que je lui
(i) Actrice célèbre, surtout comme courtisane. Voir le volume publié $ur elle.
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donnais un double de presque tout ce qui sortait de ma veine Les jeunes filles paraissaient fort attentives!
Claudon dit aux autres : — « 11 l'aimait bien! Je voudrais « être aimée comme çal — Et moi aussi, » dit Maine. — « Bon ! » fit Thérèse, «c'est du langoureux, de l'adoration. — <\ Ha! » lui répondit Agnès, « aimes-tu donc les libertins et * les insolents, ma sœur? » Manon Baron dit : — « Et moi, « je voudrais qu'il m'aimât, comme il aimait ma sœur! Mais « c'est impossible : on n'aime comme ça qu'une fois, à ce « qu'on dit. — Pour moi, » dit la jeune Marianne Roullot, « je vous dirai que ce garçon-là, que je vois tous les jours, « de chez mes tantes Cuisin, m'a toujours plu, à cause de sa « sagesse et de sa politesse: ce n'est pas un effronté, comme « le frère de Maine que voilà. Vous vous rappelez cet hiver ♦< qu'on jouait dans la salle, ma sœur Chardon, Maine, la « sœur Yon, l'aînée Bourdignon, Berdon et Manon, la jeune « Fanchette Collet, M""^ Minon la procureuse? — Ho oui, » dit Manon, « je m'en souviens; il tenait les gages; il les « couvrait de son chapeau; Œillette Bourdignon en eut un à « retirer, et elle le demanda. 11 lui dit de le prendre. Elle ne « voulait pas. Elle porta la main et prit... elle prit... elle « prit . Ça ne peut pas se dire. — Ho! ils sont tous comme « ça, » dit Maine, « et si l'on n'y prend pas garde, quand ils « sont à côté de nous, vous sentez quelquefois une main de « chaque côté dans les fentes de vos poches. — Et moi « donc, » dit Thérèse; « il n'y avait pas assez de sièges; « M. Seurrat me mit sur ses genoux; on cause, on rit... Je « sens je ne sais quoi... C'est que ce Monsieur m'avait mise « à cru, et lui aussi. — Si ces Messieurs vous touchent le «bout du doigt, >» répondit Maine, « ils disent qu'ils vous « ont manié tout le corps, etc.. .♦> Berdon fut la seule qui garda le silence. C'était elle qui lisait, et je crus m.'apercevoir qu'il y avait un peu de dérision dans sa manière. — « Je « voudrais bien, » ajouta Manon, après la lecture, ^ qu il
« nous dit l'air de cette grande chanson, où il appelle ma « sœur Jeannette Rousseau... — Voici du beau, du superbe ! » dit ironiquement Berdon, «et j'y suis pour ma part, je crois?» [C'était la petite pièce sur les Puces cherchées le soir]. Elle la lut entière. Toutes ses jeunes compagnes, peu connaisseuses, la trouvèrent charmante ! Berdon souriait avec dédain : — « Mon cousin Deschamps les a lus, et... il dit... — Que « dit-il? » demanda vivement Maine Blonde. — « Que ça ne « valait rien. — Pour les vers, ma sœur ! » s'écria Manon , « mais il a bien dit. qu'avec un peu de correction, il n'avait « guère lu de pièces qui lui eussent fait autant de plaisir. — « Soit, ma sœur; mais après tout ce sont des vers, et ils ne « valent rien; s'ils étaient bons, la pièce serait bonne; la « différence n'est que du tout au tout ; c'est une bagatelle. » Elle a raison, pensai-je, elle a de l'esprit; mais il ne la rend pas aimable; c'est qu'il est d'emprunt, et cet esprit-là est toujours sévère (1). Berdon en vint à la chanson :
Agnès dans son cœur jeune et tendre,
faite pour sa sœur le 20 janvier 1753. J'ai toujours regardé ces vers comme sacrés, à cause delà circonstance, et je ne les relis qu'avec respect. Berdon commença de les chanter, mais son ton me déplut : — « Arrête, profanatrice! » m'écriai-je d'une voix forte. Les jeunes personnes firent un cri perçant, se levèrent et s'enfuirent; Berdon ne courait, pas la moins vite. Comme il était tard, toutes avaient une frayeur réelle. Elles sortirent de l'île, et allèrent sur le rivage opposé. Je n'eus garde de me montrer! mais je les voyais. Enfin, elles partirent. Aussitôt je quittai ma cachette, je pris par d'autres
(i) C'est ainsi qu'aujourd'hui de fasiidiants lecteurs, qui ne nous apprécient que d'après les journalistes, blâment sans sentir, et par conséquent, sans justesse. Ils prononcent sur parole : « C'est mauvais .... », en lisant un morceau dont se fussent honorés Voltaire et Jean-Jacques Rousseau ., O... servum pecus I 1794. (Note de Restif datée i'/P4.)
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rues, et, leste comme je l'étais, je les devançai facilement. A leur arrivée dans le quartier, elles me virent, tranquillement assis devant notre porte, lisant avec attention. Je feignis même de ne pas les voir passer.
J'avais entrevu M"'' Fanchette , lorsque mes parents m'avaient mené à Vermenton, pour me présenter à l'imprimeur, et je l'avais trouvée charmante; c'était le 6 mai 1751, il y avait trois ans trois mois. Elle paraissait alors douze ans; ainsi, elle devait en avoir environ quinze. Sa sœur l'avait demandée à son père, pour l'envoyer à Paris, non auprès des sœurs de M. Parangon, mais chez son frère l'avocat : Madame Parangon, obligée, par des raisons particulières qu'on saura quelque jour, de se rendre à la capitale, sous peu de temps, se proposait d'y laisser Fanchette environ six mois, et de la ramener avec elle, à son retour... C'est ici notre première entrevue.
La beauté de cette jeune personne m'éblouit, lorsque je la vis à dîner, environ une heure après son arrivée. Elle était blonde, et c'était la plus belle fleur nouvellement éclose qu'il soit possible d'imaginer : des cheveux dorés (sa sœur les avait cendrés et très fms); de vives et tendres couleurs; une figure noble, mais un peu mutine (ce qui la différenciait de celle de sa sœur); une taille admirable, svelte, comme elle l'est à quinze ans; la main, le bras, et tout le reste parfait; un son de voix argentin perçant, mais sans blesser l'oreille ; parlant un peu gras, avec une mignardise séduisante; riant souvent, avec une grâce enfantine; vive, légère, enjouée; ayant du goût, de l'élégance (qualités si puissantes sur le cœur des hommes!). Telle était M"^ Fanchette, en partant pour la capitale, où elle doit encore acquérir. Elle ressemblait beaucoup à sa sœur; l'air mutin de Fanchette, qui lui ôtait un peu de celui de noblesse et de bonté, formait seul la différence du caractère des deux aimables sœurs... Lorsque j'étais entré dans la salle, Fanchette jouait avec M. Parangon,
qui en paraissait fou, mais tout en riant : l'aimable fille se conduisant de façon que les libertés de son beau-frére n'excédaient pas les bornes de la décence la plus sévère. Je la saluai timidement. Je tremblai de la perdre!... Ma place se trouvait à côté d'elle : j'en fus charmé. Elle me parla souvent, d'un ton de douceur et même de familiarité, qui m'honorait et me flattait, en me rendant mes espérances. Je tâchai d'être aimable, et je ne sais si je le fus : j'avais un nuage dans les yeux. Elle marquait jeaucoup d'esprit. Par exemple, après un mot obligeant, qu'elle venait de me dire, d'un ton et d'un air plus obligeant encore, elle adressait rapidement la parole à Bardet, à Bourgoin, à Loiseau, d'un air enjoué, comme si elle eût voulu prévenir les réflexions. Cette conduite me la fit adorer; car je craignais beaucoup M. Parangon, dont les vues ne m'étaient pas favorables, puisqu'il aurait voulu donner Fanchette à son neveu, qui avait séjourné quelque temps à la inaison, entre le temps de ma présentation et celui de mon arrivée à la ville.
Au sortir de table. Madame Parangon, qui avait quelque chose d'important à me dire devant sa sœur, saisit un prétexte pour nous amener tous deux dans sa chambre, sans affectation; elle m'envoya lui chercher une respectueuse (i) que je ne devais pas trouver; et comme je tardais, elle monta, suivie delà jeune Fanchette, en marquant une sorte d'impatience... Lorsque nous fûmes ainsi tous trois sans témoins, elle fit... ce qu'elle aurait dû faire six mois ou une année auparavant : « Mes enfants, »> nous dit-elle, « je vous réunis un instant, « pour vous dire une chose nécessaire à tous deux. A toi, « ma sœur, c'est que voilà ton mari futur, afin que tu « n'écoutes les fleurettes de personne ; elles sont dangereuses, « surtout à Paris!... A vous. Monsieur Nicolas, qu'il faut « vous mettre en état d'obtenir ma sœur, en vous donnant
(i) Sorte de robe d'intérieur. J. G.-C.
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« des mœurs irréprochables, un état honnête; en un mot, en « vous conduisant désormais avec tout le monde d'une « manière qui vous fasse acquérir de la considération. Quant « à l'état, ce n'est pas le plus difficile; je vous y aiderai : « j'en ai les moyens. En ramenant ma sœur de Paris, dans « sept à huit mois, elle les connaîtra; j'agirai devant elle, « Mais tout le reste dépend de vous, et je serai sévère sur ce s< qui ne dépend que de vous... » Elle me donna la main de Fanchette, que je baisai, et que je mis ensuite sur mon cœur. Fanchette me parut prévenue par sa sœur, car elle me dit : « Mon papa vous estime beaucoup ! Je l'entendis quelquefois « parler de vous avec de grands éloges! — Puissé-je les « mériter un jour ! » répondis-je...
J'étais muet avec M"® Fanchette ; cependant je lui baisais souvent la main : elle souriait, en regardant son aînée, surprise sans doute de mon silence. « Si j'ai le bonheur, que je « n'ose encore envisager, de vous obtenir un jour pour \\ compagne, Mademoiselle, j'espère vous prouver alors, « qu'un bien longtemps désiré sans espérance, non seules< ment par moi, mais par tous les miens, est le plus grand et « le plus précieux des biens... Je vous jure un attachement « éternel... J'en atteste Dieu même, et son image, votre ver- « tueuse sœur !... — Tu veux bien promettre, et t'engager « aussi?» dit Colette à sa sœur. — «Oui, ma toujours bonne, ^< et de tout mon cœur ! . , . Que faut-il lui dire ? — Donne-lui « un gage^. . ce que tu voudras. » Fanchette chercha ; elle tira différentes choses qui ne lui parurent pas assez importantes... Elle me donna enfm sa montre. J'hésitais à la prendre. Un signe de Madame Parangon me l'ordonna. Je baisai la main de Fanchette, lui disant : — «Que vous donnerai-je ? « — Vous n'étiez pas prévenu, » dit Madame Parangon ; wj'y « ai pensé. » Et elle m'en donna une beaucoup plus belle, plus galante, en ajoutant : « Ceci est à vous. — Je puis la i< donner ?»> m'écriai-je. — «Voyez... Mais vous pouvez la
,. donner. » J'attachai la montre au côté de Fanchette, avec une chaîne de femme, et je mis celle d'homme à la montre que j'avais reçue d'elle. — «Ces gages vous rappelleront l'un « à l'autre... Celui des deux qui désormais... oubliera l'autre « le premier, perdra mon amitié... sans retour... Allez, Moni< sieur Nicolas ; je ne veux pas qu'on nous remarque. » Je descendis, et je courus me mettre à l'ouvrage.
Ce moment fut heureux, oui, aussi heureux que lorsque j'avais mon innocence .. Ha! comme j'adorais... Madame Parangon !.., Car, ce fut elle que j'adorai. Les charmes même de la jolie Fanchette ne me touchèrent que pour sa sœur... C'est que Colette avait une âme, et que Fanchette était trop jeune encore...
Après le départ de Fanchette, je fus d'abord triste ; Madame Parangon elle-même me fit entendre qu'il fallait me dissiper. Elle me recommanda la confiance pour Loiseau, et m'annonça une absence prochaine. «Mais je serai avec une « autre vous-même», me dit-elle obligeamment, « une partie « du temps que je passerai loin de vous; et l'autre partie, « que Fanchette n'aura pas,... elle sera encore plus à vous; « je ne m'occuperai que... de ce qui vous regarde personnel- « lement. » Je ne pouvais rien comprendre à la dernière partie de ce discours ; il aurait été imprudent de me l'expliquer ; elle me le tut. Ce n'est qu'à sa mort que j'en ai découvert le sens... Elle m'évita même, depuis cet instant, jusqu'à son départ.
Abandonné à moi-même, je me 'livrai de nouveau à mon goût pour la danse ; semblable à ces jeunes filles de campagne, qui s'en donnent tandis qu'elles sont libres, bien sûres qu'il faudra renoncer à tous les divertissements, quand elles seront mariées, je me préparais, par la dissipation, à être un mari grave et très attentif dans mes affaires. C'était mon plan ; comme celui des jeunes filles de campagne est d'être un jour, sans regret, des mères de famille laborieuses. Le 31 Juillet,